‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 22 sur 57 · MONSIEUR LE DAUPHIN · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE DAUPHIN

L'on ne saurait dire quelle est la cause qui fait briller l'esprit des Parisiens dans leur enfance, pour les rendre ensuite stupides et sournois dans leur jeunesse; plus tard, les passions parlent et ne les réveillent que pour les rendre libertins; ils n'acquièrent de maturité qu'en arrivant à la vieillesse.

Les princes, loin d'être exempts de cette règle, y sont plus sujets que d'autres : je crois que cela vient de l'espèce d'éducation qu'on leur donne ; les maîtres les plus chers sont les plus mauvais en France : les gouverneurs et précepteurs, dans les grandes maisons, sont choisis par intrigue et sur une fausse réputation ; ils ont tous des vues de s'avancer, soit par la protection des parents, soit par l'ascendant qu'ils prennent sur l'espritde leurs élèves ; V impatience française précipite ces vues et rend leurs moyens grossiers et pernicieux.

Ces maîtres se vantent beaucoup du peu qu'ils ont

fait ; ils exagèrent quelques gentillesses qu'ils ont inspirées à l'enfant; cette éducation n'est qu'une charlatanerie, les préceptes y influent bien moins que l'exemple; il y faudrait des amis vertueux et spirituels pour maîtres et pour camarades, des conversations ingénieuses, amusantes et profitables ; insinuer tout, ne commander rien, permettre avec gaieté, remontrer avec intérêt et amitié ; de la rigidité sur l'honneur et sur les affaires du cœur, de la tolérance sur ce qui ne tient qu'à l'esprit et aux plaisirs innocents.

Véritablement cette éducation des grands a cela d'admirable quelle conserve la pureté baptismale et l'ignorance de toute théorie et de toute pratique contraires à la chasteté jusqu'au mariage ; on les garde à vue, leur corps profite et leur esprit s'éveille d'ailleurs par la dissipation des exercices; mais, comme ils ont passé des femmes aux hommes pour l'éducation, ils retournent ensuite aux femmes à leur entrée dans le monde, et, plus ils ont été retenus, plus ils s'échappent, et plus ils deviennent les dupes de l'artifice des coquettes.

Dans les pays catholiques, l'on donne aux enfants une éducation toute cléricale, on les environne de prêtres qui n'épargnent rien pour leur recommander les intérêts de l'Eglise plutôt que l'amour de Dieu : l'on rend par là les princes superstitieux, bigots, sacristains et persécuteurs.

Mais voici le pire pour l'éducation de l'héritier présomptif de la couronne : le cardinal de Fleury n'était pas un tyran ; mais son peu de génie lui a souvent inspiré les maximes de la tyrannie, et il les a suivies sans le savoir. Il se croyait immortel, il était persuadé

que le bien de l'Etat demandait la continuation de son pouvoir absolu ; pour cet effet, il chercha à ne mettre auprès du Dauphin que des gens sans mérite, afin que, ne se mêlant de rien, ils n'ombrageassent jamais son autorité. Il est parvenu au premier article : il fit choix des plus sottes gens du royaume pour des emplois si importants ; mais, quant à l'intrigue de cour, il ne sut pas que ce sont les plus médiocres qui cabalent davantage dans les cours, et qui se mêlent le plus de ce qui ne leur appartient pas.

C'est sous de tels maîtres que M. le Dauphin a montré dans son enfance beaucoup d'esprit et de curiosité ; alors plus avancé qu'un autre, il est devenu depuis plus reculé qu'il ne devrait être à son âge. Cependant des connaisseurs qui le voient de près prétendent que l'esprit s'est soutenu. 11 est d'un extrême embonpoint, ennemi du mouvement et de tous exercices, sans puassions, même sans goûts; tout l'étouffé, rien ne l'anime ; si l'esprit étincelle encore de quelques traits, ce doit être un feu mourant que la graisse et la dévotion achèveront d'éteindre. Pour avoir du mérite, il faut avoir été ce qu'on doit être dans ses âges ; il aura passé ses beaux jours sans plaisirs et sa jeunesse sans amours. A peine la nature lui sera-t-elle connue; comment saura-t-il démêler les hommes, leurs caractères et leurs artifices ? (ce qui est la grande science des rois). IN 'aimant rien, on arrive dans la vieillesse à haïr les hommes par mauvaise humeur, et haïssant on est toujours haï. On a appris à critiquer avant d'avoir su agir soi-même pour faire mieux que ceux que l'on critique; on ne se fait point de caractère, ce que la Bruyère dit être le pire de tous.

FEU Mme LA PREMIÈRE DAUPHIJXE, Infante d'Espagne.

Nous n'avons possédé cetle princesse en France que dix-huit mois ; sa perte a été grande : elle eût été trèsféconde, ce qui est la première qualité à désirer aux femmes de ce rang-là ; elle n'eût point fait de mal au royaume, voilà tout ce qu'on leur demande; pour le bien, on les en quitte, les lis ne filent pas. Cependant nos reines sont régentes quand le roi leur fils est mineur; c'est un mauvais usage de notre droit public, et les régences des reines nous ont toutes été malheureuses. L'ascendant qu'elles prennent sur leur mari est un des plus grands accidents de la monarchie : Ton vient d'en voir l'exemple en Espagne sous Philippe V, on le voit encore à Naples sous l'infant D. Carlos.

La considération qu'elles s'attirent, moindre mais toujours exigeante, porte au relâchement de la règle, à des promotions sans mérite et à des dépenses plus ou moins ruineuses pour l'État. Tout crédit des femmes est mauvais ; nous avons dit ci-dessus que, moins un roi avait de cour, mieux il gouvernait, plus cette cour tient du sérail, plus elle est fâcheuse. On n'oserait avancer cette vérité par respect pour la religion et pour les mœurs, que l'ascendant des femmes légitimes sur leurs époux dévots cause encore de plus grands maux que le crédit des favorites.

Cette princesse-ci était sérieuse et taciturne; elle avait extérieurement cette fierté espagnole qui convient si peu à l'humeur française ; elle était rousse et l'avait caché soigneusement, même à son mari (cette couleur déshonore en France). Pour consoler le Dau-

phin après sa mort, on n'a cessé de révéler ou de lui supposer des défauts. Elle s'était conduite avec lui dans la seule vue de le gouverner toujours, entreprise difficile en France, où les passions sont sans constance; elle ne le quittait jamais, l'amusant comme elle pouvait sans le contredire ; elle avait la physionomie sinistre, la peau belle, un joli embonpoint bien distribué. Elle était partie d'Espagne avec d'amples instructions de sa mère pour captiver son mari et pour être utile aux vues de l'Espagne. L'on doit dire à sa louange qu'elle n'avait retenu de ces leçons que ce qui regardait le Dauphin ; elle était devenue aussi bonne Française que si elle était née à Versailles ; elle connaissait toutes les horreurs du caractère de sa mère, l'on commençait à la haïr au conseil de Madrid, et on l'aurait aimée en France si elle eût vécu davantage. Après sa mort, le roi a trouvé dans sa cassette un chiffre secret dont elle avait fait peu d'usage.

Nota. Je ne parlerai point ici de la seconde Dauphine, qui n'arriva en France que dans le temps de votre disgrâce, vous n'avez point eu l'occasion de la connaître par vous-même1.

1. Marie-Josèphe, princesse de Saxe, seconde femme du Dauphin, qui l'épousa à Versailles le 9 février 1747, un mois après le renvoi de d'Argenson. Ce ministre avait eu une grande part au mariage qui donna à la France la mère de trois de ses rois, Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Le manuscrit, Affaires étrangères, t. II, f° 201, renferme quelques pages sur ce sujet; mais l'auteur y est revenu dans la suite même des Mémoires de son ministère, et l'article 7 du t. IV est consacré aux négociations dont le résultat fut de faire substituer cette union à celle que proposait l'Espagne avec la princesse Antonia, sœur de la première Dauphine.

DU MARQUIS D'ÀRGENSON. 175

Mme LA PRINCESSE DE CONT1 ET M. SON FILS.

Acheronta movebo doit être le texte à l'éloge de cette princesse ; elle a toujours réussi à ce qu'elie a prétendu, quel que fût l'objet, quels qu'en dussent être les moyens. Belle et galante dans sa jeunesse, elle voulut désespérer son mari; elle a récompensé ses amants, elle s'est fait des créatures de ses amis : elle a plus méprisé que haï; elle est plus économe qu'avide; reconnaissante par intérêt, ni rancunière ni même vindicative, elle a beaucoup d'esprit, et tout ce courage d'esprit qui eût fait celui du cœur dans un héros. Ses moyens sont de toute espèce : de la souplesse, même de la bassesse sans pudeur, comme quand elle se chargea de présenter à la cour la marquise de Pompadour; profonde dans l'intrigue, elle prodigue la flatterie aux gens à crédit, elle ne néglige pas les plus petits moyens, elle loue ce qu'elle méprise, elle dénigre ce qu'elle estime au fond de sa conscience, loup ou brebis, sirène ou mégère, et ces bizarres effets d'une conduite suivie lui ont donné la triste réputation d'une femme sans principes et sans foi.

Voici ses grands desseins : la branche de Conti est la dernière de la Maison royale ; elle est indignée des barrières qu'elle trouve entre le trône et son fils; s'il ne peut régner bientôt, elle voudrait au moins qu'il eût la plus grande part au gouvernement. Elle laisse à son mauvais sort sa propre branche (celle de Condé) ; le célibat, la stérilité et la folie la menacent d'une fin prochaine. La Maison d'Orléans l'occupe davantage; elle a fait tout ce qui dépendait d'elle pour l'abaisser

et pour lui ôter tout crédit ; Ton prétend même que le mariage de sa fille avec M. le duc de Chartres doit être mis à la tête de ses moyens principaux (c'est ce que vous avez pu observer pendant que vous avez été à la tête des affaires de cette maison).

Elle a tiré de M. son fils tout ce qu'elle a pu par une éducation mieux raisonnée que celle des autres princes. Elle y a préposé des gens d'esprit, mais pas un homme de vertu. Qu'en est-il arrivé ? Beaucoup d'idées qui se croisent, avec toute incapacité de les lier pour se faire des plans et des principes : un pédant libertin, un ambitieux misanthrope. La présomption a rivé le mérite; amateur de toutes connaissances, il ne prend que les plus communes, il est la dupe de tous ceux qui lui parlent avec suffisance, il flotte entre les différents partis qui se présentent, soit en politique, soit en guerre ; son savoir et son esprit valent moins que l'ignorance et la faiblesse: il est tout et n'est rien . Cependant le roi l 'écoute souvent et longuement, on ne sait pourquoi. C'est, dit-on, l'ouvrage d'une intrigue; on a flatté Sa Majesté d'avoir eu part à son éducation, et on l'a touchée de quelque commisération pour un prince plus appliqué que les autres.

FEU Mme LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX.

Cette favorite était haute, fière et de grande dignité; l'on prétend qu'elle était de bon sens et même de beaucoup de jugement ; c'est cependant ce qu'on ne peut conclure de sa conduite; mais, pour expliquer ces contradictions, il faudrait démêler les passions qui y président et considérer toutes les causes vicieuses qui

triomphent de l'honnêteté des devoirs et même de la nature. De la beauté, de la naissance, le manque de biens dans une cour somptueuse, quelques objets de vengeance, des amis et des créatures à avancer, voilà les passions qui métamorphosent honteusement une femme bien née en courtisane (cette qualification est due à toutes celles qui se livrent par intérêt) ; elles croient trouver de la gloire dans un putanisme qui fait partie de l'histoire.

Mme de Châteauroux quitta un amant aimé pour se donner au roi sans amour ; elle ne prit pas seulement la peine de le feindre ; il adorait jusques à ses caprices ; elle rappelait par là le souvenir de Mme de Montespan à la vieille cour. Elle n'était pas dévouée au vil intérêt de s'enrichir, comme celle qui lui a succédé, mais ses gens d'affaires eussent pris ce soin et eussent mené nos finances grand train; elle avait de plus hautes visées : le duc de Richelieu était son principal conseil. Gouverner, régner, porter à de hautes injustices, conseiller des guerres funestes, voilà ce qui remplit l'âme de ces fières maîtresses des rois, comme les usurpations occupent les conquérants ; et, tandis que les lois punissent de bien moindres maux sur les courtisanes plébéiennes et sur les voleurs, on célèbre ce qui détruit le genre humain.

Elle exigea la disgrâce de sa sœur (la comtesse de Mailly) pour premier prix de ses faveurs ; elle lui avait cependant de grandes obligations. Elle suivit le roi à l'armée, à la campagne de 1 744, pour ne pas perdre le fil de son crédit ; cette démarche déplut à la nation : elle répondit des premières atteintes de la grande maladie que le roi essuya à Metz et qui pensa devenir si iv 12

funeste. Elle fut chassée publiquement et par ordre exprès de la propre bouche de Sa Majesté, quand ce prince fut entre les mains des prêtres. De retour à Versailles, le roi la rappela à la cour et son crédit devait triompher plus que jamais, mais Dieu en disposa tout autrement : en recevant cet ordre, elle fut frappée de la maladie dont elle mourut.

Cet événement sinistre arriva quelques semaines après votre installation au ministère; vous fûtes témoin de l'extrême douleur du roi.

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