‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 24 sur 57 · LE CARDINAL DE TENCIN · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE TENCIN

Ministre d'État.

Vous étiez réduit à trouver ce prélat le plus honnête homme de la cour , lui dont la conduite pour s'élever où il est demande de continuelles apologies ; vous le comptiez pour votre meilleur ami dans le conseil, parce qu'il ne vous traversait pas méchamment comme les autres.

Ah ! que c'est un mauvais guide que l'ambition, quand elle coûte autant à la réputation ! Il n'y a point d'état où elle soit plus déplacée que dans la carrière ecclésiastique, car tout ce qui élève jure avec le devoir et les qualités de cet état. Le nom de mauvais prêtre s'y donne à celui qui eût été un galant homme dans toute autre profession, et c'est bien pire quand on chemine par un faux zèle. Cette violence attire des envieux et des ennemis, et ceux-ci chargent sur le mal et enchérissent sur les calomnies ordinaires. Alors, pour connaître le juste prix d'un homme ainsi décrié, il faut retrancher la moitié des vices qu'on lui impute, et même de l'esprit qu'on lui suppose.

Véritablement le cardinal de Tencin est un homme médiocre et n'est point méchant. Il a des idées fort communes, mais assez nettes de tout ce qu'il prétend savoir ; il sait plus de théologie et surtout de droit canon que de politique; il n'est point sans mérite pour le ministère, pourvu que ce soit en second; c'est ce qu'on appelle un bon esprit, et non un grand, ni un bel esprit. Il est homme de main et d'exécution pour ce qu'il entreprend sur son compte ; il y procède ardemment et constamment. Le capucin Joseph, qui

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fut si utile au ministère de Richelieu , devait lui ressembler. Les rangs étaient réglés entre les ministres; mais le cardinal de Tencin a toujours prétendu à la première place : le cardinal de Fleury l'en avait flatté en mourant; le bon esprit du roi a décidé le contraire. Il faut toujours rectifier ses plans : par mauvaise habitude, il penche plus aux vues de Machiavel qu'à celles d'Astrée. Il se préoccupe, mais, né docile et complaisant, il revient ou paraît revenir, quand il faut, au suffrage de ceux qui sont plus écoutés que lui.

Qui le croirait, qu'à son âge et livré à l'ambition, sa passion dominante fut Y amour ? Il est plus jaloux que tendre : il en donna un grand spectacle à Rome pendant sa dernière ambassade; il pensa sacrifier toute sa fortune à une vieille coquette qui est la princesse Borghèse. Le cardinal Aquaviva, ministre d'Espagne, la lui enleva ; depuis cela, tout ce qu'il a de crédit s'emploie à traverser et à chagriner ce cardinal, malgré les grandes raisons que nous avons de ménager la cour d'Espagne. Il devient furieux contre tous Français qui n'entrent pas dans son ressentiment. Il a conçu une nouvelle passion pour la maréchale de Bellisle , amour platonicien et proportionné à l'âge de l'amant et à la dévotion de l'objet aimé. Le baron de Bernstorff, envoyé de Danemark, fréquente assidûment l'hôtel de Bellisle ; voilà le vieux cardinal agité des furies , il n'entend plus les intérêts du Nord que par sa haine contre le ministre danois1.

\ . Voy. un curieux portrait du cardinal de Tencin dans les Mémoires du président Hénault, p. 395.

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