LE MARÉCHAL DE NOAILLES
Ministre d'État.
Nous voici dans un tourbillon de manies , de vices et d'usurpation. L'on convient communément que le maréchal de Noailles est fol et hypocrite : il est cependant à la mode de dire qu'il est dévot et homme de beaucoup d'esprit, tant le discernement à la cour se plie sous l'empire de la mode et des apparences, et tant l'habitude est formée de voir de méchants hommes dans les grandes places et de les craindre !
Pour l'apprécier, il faut le juger à ses œuvres. En le fréquentant, on lui trouvera beaucoup d'imagination et peu d'esprit. Ce n'est pas un génie qui le conduit, c'est un follet indécent et malin : nous sommes aujourd'hui si adonnés à la métaphysique, et on ne daigne pas distinguer dans ceux qu'on juge les différentes parties de l'âme! C'est la juste harmonie du jugement avec l'imagination qui constitue l'homme d'esprit ; joignez-y la conception nette et facile, c'est l'homme de beaucoup d'esprit; le courage et l'élévation ajoutés à ces dons, c'est l'homme de génie ; mais, avec le feu seul de l'imagination, on extravague ; où y en a-t-il plus qu'aux Petites-Maisons? Elle domine dans les songes de la nuit, et, n'étant point réglée par le jugement, l'on change d'objets et de volonté à tous moments, c'est la démence. Que l'on se représente donc le maréchal de Noailles comme un méchant homme noctambule.
Il est de ces familles de cour tirées d'une mince origine parle bonheur, par l'intrigue, qui n'ont jamais eu d'hommes de mérite, qui n'ont jamais rendu de ser-
vices à l'État ; elles sont cependant les mieux établies, parce qu'elles ont toujours cheminé par la souplesse, l'assiduité, la basse complaisance, l'utilité aux plaisirs et l'hypocrisie selon l'âge de nos rois. Elles assiègent la fortune à la sape, quand les hommes d'un vrai mérite perdent la leur par des orages, et, s'il arrive que quelques-uns de ces faux seigneurs arborent l'application et se fassent connaître par des bons mots, on les charge d'affaires et l'on en fait les premiers personnages du théâtre.
Tel a paru le maréchal de Noailles dès sa jeunesse : il devint le favori de Mme de Maintenon, il épousa son héritière, et, abusant de sa confiance ainsi que de celle du feu roi, il se ménagea la faveur du régent. Pour prix de ses utiles trahisons à la mort de Louis XIV, il devint une espèce de premier ministre, il fut chargé du ministère des finances , il conseilla la polysynodie ou multiplicité des conseils, il ne travailla à débrouiller le chaos des affaires que par de nouveaux désordres, il procura des pots-de-vin à ses créatures. Quant à ses propres affaires, il les a toujours plus mal faites que celles du roi, et son zèle en a été la ruine. C'est sans doute par la permission divine qu'il a abandonné ses biens à ses créanciers , après quantité d'essais imprudents et malheureux pour enrichir sa maison.
Il trahit bientôt le régent ; il ne travaillait pas moins qu'à lui faire ôter la régence quand M. le garde des sceaux, votre père, se montra le Cicéron de cette Catilinade. M. de Noailles fut chassé, exilé ; il se comporta ridiculement dans ses terres : entre autres traits de folie, il portait chape dans sa paroisse et se faisait
dire l'office des morts, couvert d'un drap mortuaire, pour l'expiation de ses péchés.
Il a eu enfin entrée au conseil, à force de souplesses auprès de Mme de Châteauroux et du duc de Richelieu ; peu après, il les a comblés de haine et de noirceurs. Les années 1743 et 1744 ont été celles de son triomphe; il était plus que premier ministre; il fit renvoyer M. Amelot et gouvernait en grand et en détail le militaire et la politique. 11 y a perdu deux fois l'État, l'une à Dettingen et l'autre au passage du Rhin par le prince Charles de Lorraine. A la guerre, il est avantageux, c'est-à-dire faux brave, insultant à qui le craint et craignant qui le méprise. Sa grande politique est de protester beaucoup d'amitié à ceux qu'il voudrait perdre. Depuis qu'il ne sert plus en qualité de général, il se montre au conseil grand Autrichien, et toutes les apparences sont qu'il trahit l'Etat. ïl est continuellement en conférence avec le marquis de Stainville, ministre de l'empereur ; c'est lui qui a fait rentrer dans nos négociations étrangères M. de Saint- Séverin, méchant Italien et qui a été sujet d'Autriche. Pendant son ambassade de 1 746 ! , le maréchal de Noailles a évidemment sacrifié nos intérêts à quelques prétentions de sa famille, qu'il a obtenues. Il laissera après lui deux fils qui partagent ses talents : l'un est propre à une cour voluptueuse par la satire, l'autre à une cour dévote par l'hypocrisie et par tous les goûts des jésuites.
A quoi ne conduit pas les princes cette malheureuse facilité qui les porte à souffrir et à écouter tout ce qui