‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 26 sur 57 · M. DE MAUREPAS · texte numérisé non relu

M. DE MAUREPAS

Ministre et secrétaire d'État de la marine.

Un petit-maître français, brillant et spirituel, installé dans le ministère à vingt-six ans, doyen du conseil à trente-cinq , décidé et toujours fautif, parlant beaucoup, écoutant peu, traitant sérieusement les bagatelles et légèrement les grands objets, voilà ce qui constitue l'essence de cet homme-ci. On lui dispute d'être homme ; il a une grande réputation d'impuissance et même tous les défauts des eunuques, au point d'aimer les femmes jusqu'à la fureur, pour les tourmenter sans les satisfaire; mais passons à des articles plus graves et plus dignes de l'histoire.

L'usage du monde est véritablement un des points principaux pour ceux qui y représentent : rien d'indécent, la fuite de tout ridicule, tout ce qui sent l'ancien habitant du pays ; mais je voudrais que cet article ne fût pas compté pour le premier, et que l'objet des grandes charges de la cour ne vînt pas en second ordre : car nos premières institutions ont sur nous des droits de préférence qui éteignent les autres devoirs. Nos premières études déterminent notre goût et nos volontés ; si l'on se trouve courtisan et censeur, on ne réformera jamais d'abus ; la chaîne de protection et de crédit s'étend à la cour du connétable au valet de pied ; ainsi le courtisan arrêtera toujours le ministre. Le grand usage de la cour en impose à toutes les sociétés qui n'en sont pas, elle infatué celui qui la possède ; joignez-y la puissance et les richesses du

ministère, l'arrogance et l'impunité, quelle tête n'en tournerait ! L'on fera un singe d'un homme et une girouette d'un sénateur.

M. de Maurepas, doué d'une conception vive et d'une mémoire exacte, s'est acquis des connaissances étendues, et le mauvais goût de la cour a présidé à des études volages. Il possède les choses curieuses, et n'a jamais accordé d'attention aux objets sérieux qu'il devait approfondir. Tout se passe en débit, il écoute mal et parle toujours avant de penser ; tout l'exercice de son âme consiste dans celui de l'imagination et de la mémoire; aussi son esprit paraît-il infatigable; il est plus brillant le soir que le matin, il n'a pas besoin d'être remonté par la nourriture, ni par le sommeil ; c'est le mouvement qu'il lui faut, le repos n'est bon qu'à ceux qui méditent. De là aussi nulle justesse, point de jugement, aucune prévoyance dans les affaires, rien n'est plan, tout est le système du moment; épigrammes, ariettes, concetti, clinquant, petites finesses, sarcasmes, satires, dédain et mépris sans examen.

Parfois la vertu attire ses éloges, mais ce sont des saillies sans enthousiasme; ces approbations extérieures font partie de l'éloquence du siècle : on les débite malgré soi, comme le diable loue les saints par l'organe des possédés.

Le cœur s'est formé sur le goût. M. de Maurepas en est devenu perclus de bonne heure, ainsi que les autres courtisans; il a regardé ses amis comme des jouets, et le prochain comme un troupeau. La dureté a bientôt succédé à l'indifférence, tout lui a paru soumis à une prétendue supériorité d'esprit qui abaisse les autres sans s'élever. Il méprise non-seulement Dieu, mais

la divinité, non -seulement le roi, mais la royauté : c'est un esprit fort et léger, il nie le destin et la providence, il adore la mode et la frivolité. Dans notre cour, ce personnage devait nécessairement devenir législateur, comme il est arrivé : il a donné le ton, il a formé mille imitateurs ridicules; cela a mis le vice en crédit, opprimé la vertu et le bon sens.

On lui attribue donc beaucoup d'esprit, et cette réputation est un passe-port qui assure l'admiration aux fautes et aux sottises : aussi jamais ministère n'a-t-il été plus mal que le sien. 11 rit des maux de l'Etat, il n'y voit, il n'y prévoit aucuns remèdes, et il pratique ce qui les augmente tout autant qu'il est en lui. Lui et le maréchal de JNoailies se piquent d'une grande haine contre le roi de Prusse, notre seul allié; ils sont toujours pour les intérêts d'Autriche dans le conseil ; ils ménagent la cour d'Espagne pour les faveurs et la vengeance qu'ils en espèrent. L'on assure que les commis de la marine sont pensionnaires de la cour britannique; les secrets de l'État sont divulgués par l'indiscrétion de ces deux ministres qui ne pouvaient jamais être réunis que pour mal faire ; aussi avez-vous eu l'honneur de les avoir pour ennemis.

La marine a considérablement dépéri sous le ministère de M. de Maurepas : pendant la durée d'une longue paix, et quels qu'aient été les fonds qu'on lui ait donnés pour la relever, on n'a vu que quelques ouvrages de montre, réparations et constructions sans solidité, faiblesse et injustice, les commis maîtres et enrichis, les dépenses prodiguées à la plume et épargnées aux guerriers. J'ai entendu d'anciens officiers de marine faire le parallèle du père et du fils, de M. de

Pontchartrain, si odieux dans sa place, et de M. de Maurepas, si brillant dans le même poste ; rien n'est plus vrai cependant que le premier y ait fait autant de grandes choses que le second a ajouté faiblesse à faiblesse dans le corps. Il faut savoir qu'après l'affaire de Vigo1, M. de Pontchartrain mit tout ce qui restait de marine royale en courses et en armateurs ; par là, il désola les Anglais et ce fut une des principales causes de la paix de 1 71 2. Le fils a voulu montrer des flottes, des escadres et des convois, et, dès la seconde année de notre présente guerre avec l'Angleterre, nos corsaires ni nos marchands n'osaient plus sortir des ports.

Le département de la Maison du roi devrait être conduit par un sévère censeur des dépenses ; il a fait de son autorité la monnaie de son intrigue, il a soufflé les tracasseries dont il devait être l'arbitre.

Par le département de Paris, il a la police de cette grande ville et la protection des sciences et des beauxarts. Toute son inspection de police est réduite à un espionnage inofficieux; dans les arts, il a avancé le règne du mauvais goût et de la flatterie, il a semé les tracasseries dans les académies et a dégoûté les savants et les artistes de leurs travaux; il fait tomber nos spectacles.

Le roi le craint et ne l'a jamais aimé : nous avons dit ci-dessus combien Sa Majesté respecte le mauvais discernement delà cour; c'est une considération particulière qui peut cesser tout à coup dans un moment

1. Le 22 octobre 1702, le comte de Château-Renaud, qui venait de ramener dans ce port les galions du Mexique, y fut attaqué par le duc d'Ormond. Tous ces navires furent pris , brûlés ou coulés à fond.

d'impatience. Ce prince a des raisons personnelles de haïr le ministre dont il s'agit : il a été accusé d'avoir empoisonné la duchesse de Châteauroux. Personne n'a jamais parlé de son maître avec plus d'irrévérence, il a opposé intrigues à intrigues pour se soutenir, il s'est attaché la famille royale en la détachant de celui qui en est le chef, il forme des factions parmi la douceur et la vertu. Avec tout cela, toutes les fautes de son ministère trouvaient des excuses dans la fortune, et l'on vantait l'espérance de ses ressources, lorsque la haine du duc de Richelieu a rompu la glace auprès du roi; il l'a accusé ouvertement sur plusieurs chefs, Sa Majesté l'écoute et cela pourra avoir des suites.

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