M. LE COMTE D'ARGENSON
Ministre et secrétaire d'État de la guerre.
Il n'y a, dit-on, que la vérité qui offense, et ce proverbe nous flatte d'une grande équité dans les jugements que nous portons sur nous-mêmes : il suppose que nous rejetons les fausses imputations, que nous admettons les véritables, et que nos chagrins sont toujours justes. Nous n'aimerions donc pas les peintres sincères qui représentent nos vices avec nos vertus, comme les glaces fidèles qui nous montrent les défauts corporels avec les avantages de la figure ; on exige des peintres la flatterie ou l'adoucissement des imperfections par des grâces de caractère, et l'on veut que les discoureurs se taisent ou approuvent habilement. En tout, la publicité de notre intérieur blesse les plus modestes, les écrivains sont craints et haïs, ils décèlent les ressorts secrets des actions, ils jugent plus Iran-
quillement que les autres peintres; ils pensent tout haut, et, de la tribune, ils parlent à la postérité.
Voilà tout ce que je me suis dit en commençant ces mémoires ; embrassons cependant le parti de la vérité, et, avec tout le respect que je professe pour votre famille, qu'il me soit permis de dire ici ce qui est d'un frère qui vous est cher et que vous aime/, malgré quelques sujets de plainte.
Si l'on pouvait mesurer l'esprit, l'on trouverait, je crois, celui de M. le comte d'Argenson plus éclairé, plus fécond, plus avisé et plus parfait dans ce qu'il est, qu'étendu, élevé ou profond. La fermeté vient du cœur, la conception et la netteté viennent d'habitude et d'une certaine attention volontaire que l'on prête aux objets extérieurs. Cette attention nous est inspirée par nos desseins plus que par nos talents; l'on veut profiter de tout, surtout des fautes des autres; c'est ainsi que les chasseurs se font diligents et patients quand même ils se montrent paresseux et pétulants clans d'autres choses que la chasse, leur esprit devient égal et tranquille dans l'exercice de la passion qui les possède.
La plupart de nos défauts viennent de nos mauvais choix par mauvais goût; attribuons au goût ce que Ton donne aux penchants naturels, et l'on se trompera moins sur les hommes. La nature nous fait tous bons en nous faisant hommes, mais l'art ne corrompt que trop souvent la naissance : l'exemple, les premières habitudes, les méchants modèles, des objets mal proposés, toutes ces circonstances (où consiste principalement l'éducation) nous rendent nuisibles et non bienfaisants dans la société. Les talents ont besoin de
succès pour les croire et pour en profiter ; qu'ils soient employés à ces mauvais choix, qu'ils soient couronnés de succès dans une carrière blâmable, voilà ce qui forme les hommes dangereux ; ils inculpent et n'excusent pas.
C'est dans la première jeunesse où l'on prend les premières opinions : de là les desseins pour le reste de la vie. Un cadet peut avoir conçu d'abord de l'indignation contre son sort, et, par là, désirer la fortune plus que la vertu; nous voyons cependant dans l'Écriture sainte cette ambition approuvée dans Jacob contre Ésaû ; eût-elle été moindre si Ésaù eût été un aîné plus digne de ses droits?... mais soumettons-nous dans ce qui appartient aux grands desseins de Dieu.
Par ce mauvais goût, j'entends celui par exemple qui préférerait une conduite toute jésuitique à la noble franchise d'un gentilhomme français, telle que la professaient vos ancêtres; celui qui aimerait mieux dans le ministère ressembler à Mazarin qu'à Richelieu, ou quiconque ajouterait la vengeance à la sensibilité et la rancune à la vengeance.
Content de ces goûts et de la carrière qu'on embrasse, l'on forcerait son caractère par des vertus factices et par des vices adoptés, l'on se montrerait patient au milieu de l'agitation intérieure, endurant en ne respirant que la vengeance; on se complairait mieux à cette longue attente qui marche dans l'ombre et qui avance à pas lents pour accomplir des arrêts sinistres, on appellerait coups d'État et chefs-d'œuvre de génie ces trames longtemps méditées qui ont produit des calamités générales pour des vues particulières. On se souviendrait de tout, on calculerait tout,
les moments seraient saisis et les faiblesses appréciées pour amener l'occurrence. Quels talents! quel travail pour faire mal!
Voilà ce qu'on appelle l'intrigue, et ses moyens se nomment cabale : c'est la préférence du bien particulier au général; mais ce n'est pas toujours le bien même de l'intrigant qui en est le principe, quand il le méconnaît; il se donne bien de la peine pour se nuire, il se creuse des abîmes pour se tirer d'un autre, il abuse de sa fortune, elle lui manque à la fin. Il y a un Dieu, et sa providence se mêle de nos succès selon nos intentions et nos actions; il est triste d'intéresser le ciel contre notre sort. Peut-être nos passions nous excusent-elles, mais, quand nous conduisons froidement nos desseins comme les autres bommes mènent violemment leurs passions, la justice divine nous juge plus coupables encore; notre sagesse n'est qu'un poison mieux apprêté. Malbeureusement on nous dépeint ainsi le caractère des grands bommes d'État, on nous séduit dès la jeunesse par ces fausses peintures. Que ne nous dit-on plutôt qu'avec de grands talents ils ont vécu très-malheureux, que leur nom est odieux dans sa célébrité, et qu'il en eût été tout autrement s'ils eussent travaillé au profit d'une gloire mieux choisie!
11 n'y avait pas de département plus propre à montrer celte erreur du mauvais goût que celui de la guerre : celui qui en est le ministre en France dispose de l'honneur, de l'élévation ou de la ruine des nobles et des courtisans. S'il est juste, s'il aime sa patrie, il influera sur les grandes démarches de la nation, il assurera la défensive en tous temps, il déconseillera les guerres injustes, il les accourcira quand elles commen-
cent, il excitera l'émulation, déconcertera l'ambition et sera plus économe encore que le ministre des finances.
S'il est intrigant ou courtisan, il pratiquera tout le contraire. Il arborera un grand air de sagesse et de modestie dans tous les avis qu'il aura à persuader, bien assuré que les mauvais moyens préparés par la finesse déconcertent le bon sens qui n'orne jamais sa franchise. Il ne rompra jamais de lances contre les faiblesses du prince et le concours des courtisans, il ne hasardera rien pour le bien, il ne pourvoiera qu'à sa propre sûreté en toutes choses, cependant en sorte qu'il ait quelque part aux bons succès et que les mauvais tombent sur les épaules des autres acteurs. De sa haute politique, il contemplera les hommes comme des automates, il les mènera par leurs faibles, et en prendra droit de négliger leurs forces inutiles, toujours le bâton d'une main et la bourse de l'autre. C'est ainsi que les mythologues nous dépeignent la fin de l'âge d'or, l'Amour l'aveugle conduit par la Folie et secondé de Plutus. Il fera des fortunes précaires et ne fera point cesser de malheurs, il se fera des créatures et non des obligés ni des amis , il s'assujettira les hommes en augmentant leur dépendance; ses bienfaits seront une loterie dont l'art bien calculé ne tend qu'à multiplier les dupes, et, de ces créatures que donne l'intrigue, il n'en reste aucune à la fin de chaque épisode : le naturel se révolte contre l'artifice; un tel protecteur passe sa vie avec des clients et la finit avec des mercenaires.
J'ai encore observé que M. le comte d'Argenson avait F esprit du jeu ou les hommes médiocres surpassent toujours ceux d'un esprit supérieur. L'application iv 13
m JOURNAL ET MEMOIRES
et l'exactitude dans les petites choses n'exclueraientelles pas les vues du grand ? Les bons joueurs en politique ressemblent aux peintres en miniature qui ne feraient pas les grands tableaux du Carrache, ni les plafonds de Michel-Ange ; leur génie ni leur main ne peuvent s'étendre, comme ceux des grands hommes ne peuvent se rétrécir. Racine, dans sa tragédie, nous fait un portrait chimérique du grand Mithridate, politique et guerrier, voyant les grands moyens de détruire les Romains chez eux-mêmes, et en même temps occupé de tromper sa famille par de petits détours, sachant tirer de ses enfants leurs innocents secrets par un subtile interrogatoire. Non, le grand et le petit ne furent jamais ensemble dans le même homme à degré de perfection ; l'humanité admet des contrastes d'une autre espèce.
M. votre frère fit ses premières armes en intrigue sous un prince qui méprisait trop les hommes pour les traiter avec équité. M. le duc d'Orléans, régent du royaume, partageait nettement et sans nuance les Français en deux classes, en fripons spirituels et en honnêtes gens imbéciles : il destina ceux-ci à une inutilité méprisée et se servit des premiers comme seuls propres au gouvernement. De là tout fut intrigue à la cour, et l'on ne ménagea aucuns principes; cependant il sortit quelque bien de tous les maux que cause le désordre, tant notre royaume est essentiellement bon ! Le régent n'aimait point la guerre, il rejetait toute superstition religieuse, il voyait venir la finesse des conseils voisins, il commandait à une puissante nation ; tout commençait à aller bien quand il mourut; il avait instruit le roi de plusieurs bonnes maximes que le car-
dinal de Fleury lui a fait oublier; ses autres élèves ont conservé les leçons d'intrigue et oublié de même celles d'État.
Deux fois lieutenant de police de Paris, M. L. C. D K prit toujours pour lui la moins belle partie de cette charge, c'est celle de chef d'espions : elle introduit l'édile au prétoire.
L'auteur du livre de Y Esprit des lois définit le courtisan celui qui met son espérance dans les faiblesses du prince, or M. L. C. D. ayant été, pendant dix-sept ans, chef du conseil de deux ducs d'Orléans, on a vu successivement régner au Palais-Royal le libertinage, l'irréligion, une aveugle soumission d'un fils à sa mère, l'ambition de gouverner le royaume, et enfin la plus plate bigoterie. A ces différents excès , qu'a fait le courtisan ? a-t-il remontré et gagné quelque chose au profit de la sagesse ? non, il a laissé faire, il a paru suivre et augmenter ce qu'il devait empêcher, et a profité de tout pour son crédit.
On ne saurait revenir de plus loin qu'il est parti pour regagner la bienveillance du cardinal de Fleury ; c'est un chef-d'œuvre d'habileté. Pendant près de dix ans, il vivait au Palais-Royal des injustices et de la haine qu'il essuyait à Versailles de la part des deux premiers ministres, Fleury et Chauvelin. Le cardinal a terminé sa vie en tenant pour favori celui à qui il avait rendu les plus mauvais offices ; on avait intenté des accusations capitales contre le garde des sceaux Chauvelin, ce fut là le dieu dans la machine qui dénoua cette intrigue. L'État en a-t-il profité ou souffert
\ . M. le comte d'Argenson.
dans la suite? c'est ce que décidera l'histoire du temps et ce que préjugent déjà les événements présents.
Jamais on n'a tant donné de grâces à l'état militaire, jamais il n'a été plus malheureux ni plus découragé, jamais tant de victoires ni de conquêtes, et jamais nous n'avons été moins redoutés au dehors par des succès généraux. Qu'est-ce donc que cela? c'est que l'on ne combine que la partie la plus prochaine qui nous séduit, tandis que nous abandonnons les autres, et c'est de la totalité que dépendent les succès réels.
Jusques ici notre guerre a donc des succès trèsbrillants au théâtre le plus apparent qui est celui des Pays-Bas, et sa direction est fort vantée, les disgrâces éloignées s'excusent et s'oublient; cependant l'on critique même nos triomphes sur deux articles : 1 ° sur cette excessive dépense qui cède aux désirs de la cour et qui ne redresse jamais la mollesse du gouvernement ; ce sont toujours ces deux mots pour réussir : coûte que coule ; jamais d'économie dans les dépenses, jamais de profit des conquêtes ; 2° l'assujettissement de toute raison politique à la raison de guerre ; ce fut ainsi que Louvois nous attira tant d'ennemis, nous causa tant de ruine et prépara à la nation de si grands dangers sous ses successeurs moins habiles que lui ; c'est aussi ce que nous fait augurer une mauvaise paix avec de nouvelles semences de guerre.