M. ORRY
Ministre d'État, et contrôleur général des finances.
M. Chauvelin, adjoint du cardinal de Fleury, fit la fortune de M. Orry en 1729, quand il fut question de
DU MARQUIS D'ARGENSOJV. 197
donner un successeur à M. Pelletier des Forts : un bon raisonnement en fut le prétexte, une mauvaise application en fut la cause. L'on dit donc au cardinal que c'était mal choisir le ministre des finances de le prendre (comme il était d'usage) parmi les intendants des finances; que ceux-ci ne savaient que la forme et le buralisme, qu'il fallait mieux les prendre entre les meilleurs intendants de province qui savaient le fond, les besoins du royaume et les moyens d'y satisfaire. Alors M. Orry passait pour un bon intendant ; il n'avait cependant paru que dans deux provinces peu difficiles, le Soissonnais et le Roussillon ; il y avait peu fait, peu opéré et n'avait point amélioré ces généralités ; mais il avait des preneurs, et sa présence ne gâtait rien à la cour de ce qu'on avançait de lui : il paraissait le bon sens personnifié dans un gros bourgeois renforcé, et tel qu'on le voit dans nos comédies, ce qu'on appelle les rôles à manteau. D'ailleurs incapable de corriger les abus, il disait merveille sur cet article, et n'avait pas la moindre idée du mieux qu'on y devrait substituer. C'eût été un bon pourvoyeur, un assez bon maître d'hôtel, peu négligent, et soigneux des choses principales. Avec quelques qualités positives de cette espèce, dur de cœur, souple de conduite, il a bien fait sa charge pendant seize ans dans un pays où tous les emplois s'exercent mal et se tournent contre leur objet.
Ici je me fais un reproche à moi-même : mes lecteurs diront que je dis mal de tout le monde et que je ramasse des satires et des libelles au lieu d'écrire l'histoire de mon temps; mais il faudrait considérer que, dans les monarchies absolues, les ministres se sont
chargés de trop de choses pour les hien faire, que six ou sept hommes veulent à eux seuls soigner tous les détails qu'exercent ailleurs des corps de magistrature et des assemblées de communes, et qu'ils sont traversés en toutes choses par la cour ; c'est de quoi nous devons conclure qu'une telle administration ne peut être jamais ni suffisante ni complète, de sorle que le meilleur de nos ministres ne sera jamais que le moins mauvais.
Il est une espèce de courtisans qui se fait craindre et estimer de nos petits-maîtres par les dons seuls delà contenance et du silence : leurs qualités présumées y profitent plus que le caractère connu et exposé, on les répute pour fins et déliés, parce qu'ils sont lourds; l'on dit deux qu'ils savent se retourner, lorsqu'ils se signalent par quelque maussade ingratitude; leur solidité éblouit la légèreté et confond les efforts de la tra casser ie.
Ainsi M. Orry parla-t-il contre M. Chauvelin, son créateur, dès qu'il vit sa disgrâce résolue; il manqua de même au cardinal de Fleury quand les médecins désespérèrent de sa vie, et la grande prédilection de ce premier ministre s'était tournée contre lui en haine impuissante lorsqu'il mourut.
M. Orry n'a pas tiré des finances de paraguantes1 pour son compte, mais il les a permises à sa famille et à quelques amis obscurs; il a bien jugé le crédit des courtisans, il a déconcerté la foule des solliciteurs et contenté les principaux qui pouvaient lui nuire et le servir; sa mauvaise humeur attire celle des autres. Il