Probablement M. de Bellisle
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nable à son tempérament ; jamais Son Éminence ne mettait de vivacité à rien dans cette vue.
Il est certain que le début du règne, ou peu avant le début, a été mêlé de deux traits fort extraordinaires etfort durs : l'un, le renvoi de Mme de Mailly; l'autre, l'aggravement d'exil de M. Chauvelin. Sa Majesté pouvait renvoyer la maîtresse dont il était las ; mais le mal a consisté dans la manière du renvoi, la dureté, la sécheresse, l'implacabilité, puis le peu de générosité avec lequel on a arrangé la fortune de cette misérable femme. Pour l'autre trait du renvoi à plus grand exil de M. Chauvelin, voici ce que m'a dit M. de B.
Il est certain que le roi avait eu beaucoup de correspondance avec mon dit sieur Chauvelin pendant la dernière année de son ministère. On dirait par l'événement que cette liaison n'avait été faite que pour démasquer M. Chauvelin, pour le constituer en ingratitude vis-à-vis le cardinal, et l'induire en toute erreur jusqu'au bout. On a prétendu depuis que le roi avait pris dans une véritable aversion ce malheureux ministre, que lui, ses plaisanteries, sa familiarité, ses rires, toute sa personne lui avaient beaucoup déplu ; or, je demande si l'on peut bien gouverner un État en se laissant aller, pour le choix des hommes, à ces mouvements de goût ou dégoût capricieux pour les personnes.
Le roi reçut le paquet de M. Chauvelin qui a causé son nouvel exil à Issoire ; il le reçut, dis-je, d'un bas valet, lequel l'avait reçu d'un des premiers domestiques du roi, et l'on ne saura jamais quel est cet homme. Le roi a dit qu'il ne le dirait jamais, et, qu'on ouvre la bouche à M. Chauvelin de cette aventure, il
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demande en grâce qu'on ne lui en parle pas. L'on sait qu'il y avait de pièces : \ ° la lettre d'envoi en quatre lignes où M. Ghauvelin mettait à la fin : a Vous savez, monsieur, les sentiments avec lesquels, etc.; » 2° une grande et belle lettre au roi, écrite récemment de Bourges, et qui toucha fort le roi ; 3° un grand mémoire daté de Grosbois et qui traitait de la guerre de 1 734 et de la paix de 1735, où toutes les fautes du cardinal étaient exposées, et ce qu'avait fait M. Chauvelin pour les réparer : c'est sur quoi le roi dit que c'était tous faits faux ; 4° un mémoire plus secret et cacheté séparément avec un talisman qui rappelait à Sa Majesté toute sa correspondance secrète avec M. Chauvelin et expliquait ce qui s'était passé depuis.
Le roi reçut ce paquet à minuit et lut ces mémoires jusqu'à deux heures. Le lendemain, au sortir du conseil, il les donna à lire à M. de Maurepas, et dit à ce ministre de lui en rendre compte. Au bout d'un quart d'heure, le roi les envoya redemander à M. de Maurepas, se repentant de lui avoir donné à lire le mémoire secret. M. de Maurepas revint, et, en homme d'esprit, dit au roi n'avoir eu le temps de lire que le grand mémoire et n'avoir pas eu celui de lire le mémoire secret; le roi reprit l'un et l'autre et ordonna l'exil.
Ces jours-ci, Sa Majesté vient de commuer l'exil en celui de Riom, ville plus commode et plus agréable; il a bien répété que c'était à cause de la santé de Mme Chauvelin, et qu'on ne regardât pas cela comme une grâce faite au mari. On ne saurait rien proposer seulement pour le fils de M. Chauvelin : le roi l'avait dans une aversion insupportable étant petit garçon, à
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cause que, sans lui avoir été présenté, il ne bougeait de la chasse avec Sa Majesté, où il se comportait en polisson.
Il résulte de ces faits l'évidence que le roi est fort dur et insensible à l'humanité, qu'il se soucie peu comment son royaume soit gouverné, puisque les ministres, bons ou mauvais, ne sont choisis ou rejetés que par petites préventions de tempérament ; qu'il a une mutinerie d'enfant, que son arnour-propre le met ridiculement en garde contre le qu'en dira-t-on d'être gouverné. Il a été prévenu contre un air d'empire qu'aurait pris, a-t-il cru, M. Chauvelin, comme ancien et habile ministre ; il a cru encore de la honte attachée à avoir disgracié cet homme-là par obéissance au cardinal. C'est encore aujourd'hui ce qui soutient la mémoire du cardinal que de ne vouloir pas passer pour avoir été gouverné alors, mais pour avoir tout fait avec liberté et choix ; cependant on ne lui a vu nulle sensibilité à sa maladie, nulle marque de tendresse, sinon forcée et de commande. Il n'aime que le mystère, sans en aimer les bons effets, marque de grande petitesse. Que l'on découvrît qu'il va battre ses ennemis sur le Rhin, c'en serait assez pour qu'il tournât ses pas du côté de Normandie ; ainsi l'annonce des choses l'a toujours déterminé aux contrariétés : Tannonce de disgrâce de M. de Bellislel'a fait duc, et l'annonce de sa grande faveur au retour de Prague a causé l'air de disgrâce pour lui et pour les siens. De même pour les Chauvelin, malheureuse détermination, par le paraître et non par l'être.
Depuis deux mois que Sa Majesté gouverne en chef, qu'a-t-on vu par les effets, quel coup d'habileté dans
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une circonstance aussi pressante ? quel allié avons-nous acquis? de quel ennemi nous sommes-nous défait?
7 avril. — C'est au grand scandale de tout le monde qu'il est bruit et quasi-certitude que le maréchal de Maillebois va commander en Flandre, subordonnément, à la vérité, à M. le maréchal deNoailles qui l'a demandé. 11 semble qu'on ne fasse choix aujourd'hui que de ce qu'il y a de plus médiocre et de plus décrié pour être à la tête des affaires; on vient de changer les deux intendants d'armée pour y placer deux apprentis. Il y a à dire que l'on n'est ni chair ni poisson dans la conduite des affaires politiques ; voilà l'effet des esprits médiocres, sans génie et à idées communes, comme ce qui nous gouverne. Si l'on avait voulu faire bien les mauvais , il fallait donc se servir de boutefeux, comme M. de Bellisle et M. Chauvelin ; et, en faisant les mauvais, sans augmenter en desseins ambitieux, on fût parvenu à la paix, ou, si on voulait caler doux et tout adoucir, il fallait revenir à la paix d'Utrecht et à calmer toutes les jalousies, et surtout faire présider aux affaires des gens d'une réputation juste et entière.
Les Anglais passent le Rhin et nous sommes engagés à le suivre aussi.
9 avril. — La survenue du maréchal de Noailles dans le conseil rend la vie très-dure aux ministres; ce n'est pas un premier ministre, mais c'est un inspecteur importun qui leur a été donné, lequel se mêle de tout, quoiqu'il ne soit le maître de rien. On assure que cela a été inspiré au roi par M. Orry ou par Bachelier.
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Mon frère m'a dit que, quand un ministre parle au roi de quelque chose qui n'est pas de son département, Sa Majesté ne répond pas plus qu'un poisson, affectation qui les gêne et qui fait qu'on ne sait ce qu'il en sera de ce qu'on appelle les ministres du cardinal; car enfin il n'a pas convenu à Sa Majesté qu'il parût immédiatement après la mort du cardinal sortir du joug d'un tyran, ce qui le constituait trop en sottise. Au contraire, il a voulu jouer la libre volonté, l'extrême confiance, la reconnaissance de ce défunt ministre; il a donné des biens à sa famille, il a gardé ses gens en place , il a noté un surcroît de disgrâce à M. Cbauvelin, pour éloigner totalement l'idée que Sa Majesté voulût jamais le reprendre. Mais qui est-ce qui dira qu'il ne patiente pas et que ceci n'ira pas à faire maison neuve, surtout voyant que toutes choses vont aussi mal qu'elles vont? En attendant, Sa Majesté est d'une sécheresse prodigieuse avec les ministres, ils sont mal sur leurs pieds et la tête leur tourne à tous de ce peu d'onction , de ce peu de faveur dont ils jouissent.
On m'assure que Bachelier commence à avoir des conférences très-particulières avec Sa Majesté. Le seul désir obstiné qu'ait le roi aujourd'hui dans la présente guerre est que D. Philippe et l'infante sa fille obtiennent une souveraineté en Italie, soit la Savoie, soit le duché de Parme ; et il n'y a rien, dit-on, qu'il ne fasse pour cela. Il y entre bien quelque dessein d'agrandissement pour la France, surtout si l'on obtient la Savoie, car quand D. Carlos passera en Espagne pour y régner à la place du prince des Asturies, qui n'a point d'enfants, alors D. Philippe passera à Na-
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pies et, pour droit d'échange, la France augmentera de la Savoie, ce qui nous arrondira parfaitement.
Le maréchal de Noailles a rendu au roi, quelques jours après la mort du cardinal, une lettre de LouisXIV, lettre très-longue, toute écrite par ce monarque, et peu de jours avant l'extrémité de la maladie dont il mourut; cette lettre avait été remise à Mme de Maintenon pour la rendre par quelqu'un de sûr au roi, son petit-fils et successeur1 .
11 lui disait que cette lettre ne lui devait être rendue que quand il pourrait l'entendre et quand il commencerait réellement à gouverner par lui-même. LouisXIV y disait que, ayant longtemps gouverné, il pouvait lui donner des avis tirés d'une profonde expérience; qu'il avait fait plusieurs grandes choses, mais qu'il avait fait quantité de sottises; qu'il lui donnait avis de s'appliquer principalement au choix des ministres; que, quand il commencerait à gouverner, il laissât quelque temps en place les ministres qu'il y trouverait, pour les mieux connaître et faire ensuite des choix plus sûrs ; qu'il se gardât bien de prendre jamais de premier ministre ; que, dans les commencements, il composât son conseil de plusieurs personnes habiles, et qu'il ne craignît point la multitude; que même les gens d'imagination y seraient utiles, pourvu qu'ils fussent gens de probité, parce qu'ils y feraient naître des idées.
Cette lettre ayant été transmise de Mme de Mainte-
1. Voy. les Mémoires de Noailles, t. V, p. 320. Cette lettre a été souvent imprimée , notamment dans le t. VI des Mémoires de Mme de Maintenons publiés par la Beaumelle, en \ 756.
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non au maréchal de Noailles, c'est par là que celui-ci a été choisi pour ministre , son caractère se trouvant quasi désigné par ce dernier trait.
Sa Majesté commence à écouter davantage le sieur Bachelier que ci-devant, et, pourvu que cela ne transpire pas, cela pourra avoir des suites. Il entre en quartier le premier de ce mois , et le roi lui a permis de l'avertir de plusieurs choses.
On commence à se plaindre de l'irrégularité desheures que mon frère met dans son travail, il ne peut donner d'heures aux choses les plus pressantes et importantes, ses commis se plaignent de la perte de temps que cela leur cause. Le maréchal de Noailles lui demanda une heure dimanche matin , et sur le refus de la trouver , il dit qu'il s'en plaindrait au roi.
Les ministres ne font que flatter le roi sur chaque décision ; Sa Majesté voudrait plus de franchise. Il a d'abord fait plus de cas de la dureté de M. Orry que du caractère de tous les autres.
19 mai. — Le roi apporte au travail et à sa conduite avec les ministres un dégoût et des désagréments qui ne paraissent pas naturels. A. voir la personne de Sa Majesté et à la connaître , on ne conçoit pas qu'elle soit tombée dans cette indifférence sur ce qu'il y a de plus capital à l'honneur et à l'intérêt.
Le bruit court d'un changement total dans le ministère, surtout à l'égard de M. Amelot que le roi, diton, ne veut plus entendre, ne le pouvant à cause de son bégayage. On parle aussi des autres. Mon frère a déplu aux autres ministres, en se soutenant mutuellement lui et le cardinal de Tencin , et travaillant à
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leur avancement mutuel. Tout le monde se plaint de son peu d'expédition ; malgré son travail et l'accablement où il est, la grande expédition des moindres affaires ne va pas. Enfin , on ne sait ce que c'est , mais le roi paraît méditer quelque chose sur cela , et on prétend que cela éclôra pendant le voyage de Choisy. M. de Bellisle étant parti avant-hier pour Bizy, on m'assure encore qu il ne fût pas parti s'il n'avait été sûr de son fait, et qu'il l'est par un changement total dans le ministère, ce qu'on arrange ainsi : M. Chauvelin chargé des affaires étrangères et garde des sceaux honoraires ; M. D. chargé des finances ; M. de Bellisle, ministre à charge du département de la guerre, M. de Séchelles, sous lui; le cardinal de Tencin congédié, renvoyé à Lyon.
Mai*. — L'abbé de Saint-Pierre en mourant a fait ses devoirs de chrétien , ayant sa famille et ses valets autour de lui. Mais voici un trait singulier : ayant fini ce devoir, il fit rappeler le curé, et lui dit qu'il n'avait à se reprocher que cette action, qu'il ne croyait pas un mot de tout cela, que depuis longtemps il n'avait trahi la vérité qu'en cette occasion, que c'était une vile complaisance pour sa famille et sa maison , qu'il voulait être confesseur de la vérité toute sa vie , etc. Je ne crois pas que cet aveu fût arrivé à personne avant lui.
11 ne parlait plus les derniers jours que par monosyllabes. 11 disait : fin : on croyait qu'il demandait à
1. Nous avons cru devoir emprunter aux Remarques en Usant cet extrait curieux au sujet d'un homme dont l'influence sur d'Argenson a été assez grande. L'abbé de Saint-Pierre mourut le 29 avril , âgé de 86 ans , et non de 90.
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manger; mais il répétait : finis. On lui disait qu'il en reviendrait, il répondait : ressource, non ; espérance, oui. Il est mort âgé de plus de quatre-vingt-dix ans.
21 mai. — Le cardinal de Tencin se conduit bien. Il paraît ne se mêler de rien, il calme les inimitiés autant qu'il peut , et se sert de tous les avantages qu'il peut avoir. On ne lui disputera pas d'en savoir plus que les autres du conseil dans les négociations de Rome et de toute l'Italie ; il se fixe à des points tels, et se fait souhaiter par le roi pour y être consulté. De même sur des affaires de l'Église , théologiques et canoniques ; sur quelques affaires de finance aussi , il a des financiers qui sont instruits et l'instruisent journellement , et l'on sait qu'il a commencé sa fortune par l'agio. 11 attend donc sur tous ces points où il en sait plus que les autres, et se met en état d'être utile au roi qui commence , dit-on , à lui renvoyer plusieurs mémoires.
Mais ces gens de grande ambition ont-ils pu rien approfondir, leur est- il resté place dans le cœur et dans la tête, pour percer en aucune science que celle de leur utilité directe? Avec cela, l'intrigue est totalement opposée aux travaux de bien public, la soif de l'un inspire l'insipidité pour l'autre. Ces gens-là n'ont point d'ennemis, ils sont toujours prêts à sacrifier toute inimitié à quelques échelons de fortune, et même les désirs sourds de vengeance; c'est ce qu'on appelle à la cour finesse d'esprit.
Mon frère, plus franc et plus malin, plus homme de passion et de moins de sagesse , suit ces conseils de loin ; mais ne peut se refuser à quelques traits de
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mauvais vouloir qui augmentent ses ennemis au lieu de les diminuer. 11 y a grande apparence que son unique et indissoluble liaison est avec le cardinal, qu'il le pousse au plus grand crédit. 11 s'ancrera dans le ministère ; ils ont tous deux pour anciennes troupes les prêtres de la constitution ; ils viennent de faire une tentative dont l'effet les a trompés. L'arrêt du conseil, qui confirme le schisme et la persécution de M. de Charancy, évêque de Montpellier1, aurait dû faire révolter le parlement et tout le parti janséniste; au lieu de cela , ils ont baissé la tête devant un monarque gouvernant par lui-même, voilà ce que n'attendaient pas nos fourbes d'évêques de cour, ils s'attendaient à une révolte où ils se seraient rendus nécessaires.
Le cardinal de Tencin et mon frère se sont donc promis foi mutuelle, et il faut espérer qu'ils se la garderont2. Élevés le même jour au rang de ministre, il y a apparence que le présent eut un grand mérite auprès de l'absent à cette élévation ; le cardinal de Tencin
1. Ce prélat, secondé, dit-on, par le fougueux missionnaire Bridaine, avait voulu imposer aux curés et confesseurs de la ville un système d'exclusion de la communion envers tous les opposants à la bulle. Deux prêtres du diocèse, qui refusaient de le suivre dans cette voie de rigueur, venaient d'être renfermés à la Bastille, puis exilés. De là consultations d'avocats en leur faveur, arrêt du conseil en sens contraire, etc.
1 . On voit par la Correspondance du cardinal de Tencin et de sa sœur avec le maréchal de Richelieu, 1790, 8°, page 41, qu'il ne fallait pas trop se fier à cette promesse. Dans une lettre du 6 janvier au maréchal , Mme de Tencin disait : « Malgré ce que nous pensons vous et moi de d'Argenson, il n'y a pas apparence qu'il nous manque, du moins de sitôt, etc. »
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était alors à Rome. Depuis cela, le cardinal a toujours joué le modeste, avec la contenance du monde la plus haute et la plus fière ; il écarte les audiences et ne veut que se montrer utile sans paraître nécessaire. Avec cela, voilà le maréchal de Noailles à l'armée, et, comme disent nos vieux satyriques, quand les plumets sont partis, les petits collets ont beau jeu. Cependant cette liaison bien prouvée, quoique écartée selon l'extérieur, entre mon frère et le cardinal de Tencin , lui donne aversion et jalousie de la part de tous les ministres qui ne le regardent pas comme leur, et de là des ligues défensives et offensives.
Mais tout se réfère au caractère du roi : qu'est-il au fond? impénétrable et indéfinissable; pour moi, je lui ai encore donné an et jour. Il pourrait y avoir quelque chose de suivi dans son ouvrage, s'il n'avait conservé les ministres du cardinal que pour éviter la réputation d'un sot opprimé par ce vieux pédagogue : voulant jouer l'homme libre, il se serait servi six mois ou un an des ministres du cardinal de Fleury pour les éprouver, montrer leur vide, les perdre de crédit dans le public, puis les congédier et en prendre d'autres (le tout, cependant, au risque de perdre son État).
Ainsi se trouvent aujourd'hui ces pauvres ministres : M. Amelot surtout paraît absolument confondu et n'attendre que le coup qui va le frapper : on assure que le roi ne peut plus l'écouter ni l'entendre, et on croit que le changement va se faire à la Pentecôte. Cette grande fête est ordinairement celle du renouvellement des ministres : j'y ai vu arriver la disgrâce de M. le Duc, avec le renvoi de deux ministres, et
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MM. d'Armenonville et de Morville cédèrent leurs places à M. Chauvelin au bout de l'an pendant les mêmes fêtes. Par un tel mouvement , la conduite de Sa Majesté s'expliquerait enfin.
On croit assuré que M. de Bellisle va être du conseil, ce qui ne sera bon qu'à lui donner prétexte et occasion pour être plus souvent avec le roi ; c'est un homme vertueux, c'est un homme d'un grand sens; mais il lui faut un caveçon : son esprit l'emporte.
Qu'on ne parle plus des conseils comme devant gouverner ce royaume-ci : nous ne sommes pas faits pour cela. Sous Henri IV et sous Louis XIV, sous Charlemagne, sous Charles V et sous Louis Xï, les conseils ont ils-gouverné ? Les conseils ont l'esprit si petit, quoique composés de grands hommes! S'ils apportent quelque sagesse dans les affaires, c'est de cette sagesse qui vient de médiocrité, ce qui n'est point sagesse par le grand sens et par la prévoyance, mais parce qu'elle exempte de folie. Mais les conseils sont bons comme prétexte aux conseillers d'entretenir le roi de ses affaires, et voilà ce qui manque à M. de Bellisle. Lui et le maréchal de Noailles se sont tout à fait raccommodés ensemble par l'entremise de Bachelier. Le Noailles est un bon homme , il n'y en a point de meilleur, mais il est bilboquet1; il sera bien avec tout le monde et ne décidera jamais de rien : ce sont des courtisans, des petits Gesvres, des Meuse2 que tout cela.
Le roi affecte présentement de ne plus goûter
\ . On dit familièrement d'un homme léger et frivole que c'est un vrai bilboquet. Dictionnaire de Trévoux. 2. Voyez ci-après , p. 81, note.
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M. Orry, et on le dit très-mal avec Sa Majesté, ce qui peut être affecté et annoncer la révolution du ministère dont on a parlé.
On m'assure que le maréchal de Broglie vient d'être absolument rappelé d'Allemagne , que l'empereur l'a demandé avec grande raison , à quoi a encore donné lieu la prise de trois compagnies franches au milieu de nos postes surl'Iser ; et, en ce cas, ce sera M. le prince de Conti et M. le comte de Saxe qui commanderont sous les ordres de l'empereur , et sous les conseils de M. de Seckendorf.
26 mai. — On dit qu'il y a fermentation à la cour et qu'on ne sait à quoi cela aboutira , que le roi joue tout ce qu'il fait , qu'aucun des ministres ne paraît assuré de sa place.
Le cardinal de Tencin a fait de sa souplesse tout l'usage possible à faire; il s'est lié fortement à M. de Bellisle et à tout son parti , et se sert de cette force pour parvenir. On ne parle que de quelques éloges que lui donne le roi : que Sa Majesté ne l'avait pas assez connu d'abord, sa prudence, sa réserve, ne se mêlant de rien, ne disant que ce qu'il veut. Certainement il est fort avisé pour lui-même ; mais le serait-il autant pour la patrie ?
Tout va de mal en pire, tout a besoin de remèdes prompts et de nouveaux conducteurs ; voilà les généraux de Bavière décrédités et brouillés, M. le prince de Conti contre le comte de Saxe et contre le maréchal de Broglie, et vicissim, et surtout entre les généraux français et le général bavarois Seckendorf. On dit que le conseil de M. de Broglie n'est qu'un conseil
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d'enfants, ses fils qui sont fort jeunes étant les seuls conseils.
h juin. — On est fort étonné de quatre nouveaux maréchaux de camp que le roi vient de faire, MM. d'Ayen , d'Aumont, Soubise et Picquigny ; à quoi on vient d'ajouter le comte d'Harcourt et le prince des Deux Ponts. Pour ce qui est de celui-ci, on n'en dit rien , étant frère d'un souverain étranger; mais ces cinq seigneurs ont passé sur les corps de trente-huit brigadiers, tous servant bien le roi, gens de condition et de maisons ducales, il y a même, je crois, des ducs parmi eux. Eh quoi ! disent-ils, sera-ce la cour qui fera la guerre ! la fera-t-elle mieux que nous ? Mais, au contraire, rien n'est moins propre à la guerre que les gens de cour ; la courtisanerie, le compérage, la recommandation, avaient trop fait jusqu'à cette heure; et voilà qu'on lui fait tout faire plus que jamais; un mal qui avait besoin de réparation, est augmenté à plaisir. Le pire de cela est l'excuse : on dit que c'est pour faire une retraite honnête à ces messieurs. On dirait que Sa Majesté veut se décrier à plaisir , ou décrier ses ministres comme auteurs de si mauvaise besogne.
1 juin. — On rapporte des choses fort singulières du roi : un entêtement cruel sur la guerre de Bavière, ne pouvant , ni arrêter le cours de nos revers , ni se retirer sagement de cette malheureuse entreprise , de sorte que l'on y envoie, jusqu'au dernier homme, à leur perte certaine. Aucun des ministres n'ose parler à Sa Majesté de la nécessité de calmer ce mal, et il faut
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bien que cela soit fort difficile, puisque des gens d'esprit et de quelque courage plutôt que d'aucune vertu , comme ils sont, n'osent rompre cette glace. Voilà ce que c'est que d'être valets. On dit tout bas que cela ne peut finir que par quelque catastrophe , et quelle serait- elle ?
1 7 juin. — Nous venons de recueillir gloire en avançant sur l'armée anglaise, qui avait passé le Mein vers Francfort. Milord Stairs faisait le fanfaron ; il a repassé la rivière à notre approche.
En Bavière, on cède des postes, on les dispute avec perte d'hommes, les maladies continuent, nous nous retirons vers lngolstadt. Cependant l'empereur reste tranquille à Munich ; les gazettes disent de toutes parts qu'il ne tient plus qu'à un seul article qu'il signe son armistice avec la reine de Hongrie. Le roi d'Angleterre tient les meilleurs discours et ne parle que de la paix qu'il est venu apporter en Allemagne.
Serions-nous assez heureux pour revoir enfin cette paix dont nous avons si grand besoin !
Il pourrait se faire aussi que la condition de la paix entre Leurs Majestés hongroise et impériale fût de se tourner contre nous; mais, à la bonne heure, nous nous défendrions. On veut nous abaisser, mais le concert se ralentirait si cet article était consommé.
M. de Bellisle a été mandé à Versailles et y a passé quatre jours, a beaucoup conféré avec le roi et les ministres, ce qui pourrait être pour la paix. Ce général la souhaite pour s'ôter l'animadversion publique, comme auteur funeste de tout ceci.
Les partis cheminent à la cour quoique le roi ait
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envie, dit-on, de les extirper. Celui de M. de Bellisle est toujours fort gros, mais celui du cardinal de Tencin est le plus fort ; mon frère lui est totalement dévoué, et n'en est pas mieux aimé des autres ministres. S'il pousse ce cardinal à quelque département, il devient très-fort avec ce seul homme.
On ne parle aussi que des progrès de ce cardinal dans l'esprit du roi. Bachelier m'a dit qu'on ne pouvait avoir une meilleure conduite; il est doux, accort, il ne se mêle de rien qu'on ne l'en requière ; on croit que c'est lui qui moyenne un traité avec le roi de Sardaigne, soit pour le déclarer pour nous et pour l'Espagne, soit pour sacrifier l'Italie avec peu de chose en faveur de D. Philippe. M. de Tencin, passant à Turin, y a plu, car où ne se fait-il pas des amis? tout ce qu'il touche, il le séduit. Far les Rohan il se sert de la princesse de Carignan à la même cour. M. de Bellisle s'est, dit-on, retourné de ce côtélà, et on dit que cela fait un triumvirat à la cour, de M. de Bellisle, du cardinal de Tencin et de mon frère.
27 juin. — Parfois on excuse le roi, plus souvent on l'inculpe; pour moi qui naturellement l'aime avec passion, je prends avec avidité tout ce qui peut le blanchir et l'élever.
Sa Majesté vient de donner la nomination au cardinalat à M. l'archevêque de Bourges, la Rochefoucault, et le nommer en même temps son ambassadeur a Rome, choix applaudi et qui ne vient pas de la cabale jésuitique. De même pour l'évêque de Soissons qui a la nomination du roi d'Angleterre à la demande
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de Sa Majesté. Honnêtes gens de toutes parts et qui ne seront pas des boute-feux.
On dit : mais le roi a renvoyé Mme de Mailly avec inhumanité. Que de choses l'excusent sur les passions humaines, surtout chez la jeunesse! la place était prise, la sœur lui avait plu, la partie était liée, il ne pouvait prendre l'une que l'autre ne fût partie ; j'aime bien mieux excuser par la volupté que par la lassitude et 1'ingratilude.
Chacun jette la pierre aux ministres de ce qui se passe, mon frère est surtout en butte à tout le monde des mauvais succès d'une guerre continuée et si mal tournée; on dit que tout le monde entend raison, hors les ministres1.
Juillet. — Mon frère m'a dit que, dès que mon fils serait maître des requêtes, il voulait le faire beaucoup travailler dans les bureaux, qu'il le ferait courir les frontières, qu'il le dresserait bien à lui faire avoir la survivance de sa place, et qu'il fallait qu'il fût un jour secrétaire d'Etat.
Il m'a dit que M. Amelot ne pouvait garder longtemps la place de secrétaire d'Etat des étrangers; il est convenu que le cardinal pourrait l'avoir et qu'on y travaillait. Je lui ai dit : Mais la France ne passe-t-elle pas déjà de reste pour être souple, artificieuse, habile, dextre; et, en un mot, pour se conduire par les principes, les pratiques et les qualités où excelle le car-
1 . C'est ici que se trouve dans les Matériaux des mémoires sur ma vie, à la date de juin 1743, cette singulière appréciation de d'Argenson sur son propre caractère : « Je me sens doux et sévère : je tiens de Paméla et de Marcus Porcins Caton. »
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dinal? Croyez-moi, je vous serais sans doute plus utile que lui dans cette place ; je pourrais vous aider par les endroits qui peuvent vous manquer, et ce qui me manque de ce qu'a le cardinal de Tencin par excellence est justement ce qui nuit aujourd'hui. Ma petite naïveté, ma petite vérité, dont j'ai même quelque réputation, manque aujourd'hui à nos affaires et, faute de cela, tout le monde nous attaque et poussera l'attaque loin, parce que toute la confiance à la France manque aujourd'hui. Votre cardinal Tencin n'a-t-il pas assez d'être archevêque de Lyon, cardinal et ministre, de figurer ici comme les cardinaux de Bonzi et de Janson? Quel scrupule vous faites-vous de river son ambition ? Dans ce que je vous soutiens se trouvent les avantages que vous cherchez, de vous d'abord et de l'État ensuite , même de votre ami Tencin : car pourquoi, par sa seule ambition personnelle , veut - il apporter à nos affaires tout ce qu'il a de plus encore de réputation, de dextérité, de fourberie? Quel présent, quel remède à nos maux, quel accroissement même il y donnera!
M. Dalleron m'a montré une lettre de quatre pages de la main de M. le duc de Chartres bien flatteuse et agréable pour moi. Il y disait : «Je crois les actions du chancelier (c'est moi) bien rehaussées depuis la bonne conduite que je tiens à l'armée. » M'accoler ainsi à lui et m'appliquer les effets de sa valeur sont des marques de bonté et de bon cœur qui sont rares chez les princes, et qui doivent faire mourir d'amour les particuliers qui les servent.
Je me suis étonné plusieurs fois d'avoir plus de pénétration que de conception, d'entendre hautement
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les idées des autres; mais, les ayant entendues, je vais plus loin qu'eux ordinairement. Cela ne saurait venir que de quelque fécondité d'esprit, plutôt que de vivacité. J'aime mieux produire que de recevoir. Mon manque de vivacité ordinaire d'esprit fait que j'ai moins de mémoire le matin que le soir où l'esprit étant plus en mouvement exécute plutôt l'effet de la relation des idées.
1 juillet. — Jamais la courtisanerie n'a fait plus de tort aux affaires d'aucun ministère qu'à celui de la guerre en France, et le roi y a placé le plus grand courtisan, le plus en intelligence avec les courtisans qui ait jamais été.
Si j'étais roi, et que j'eusse à conserver M. le comte d'Argenson, je lui dirais : « Monsieur, vous êtes en telle place, vous y resterez, vous y subsisterez toute votre vie, ne vous inquiétez pas; ainsi, agissez comme un homme inattaquable dans votre place; ne cherchez point les appuis dans la cour; au contraire, allez au bien de votre place en tout, allez chercher les bons militaires dans les provinces et dans les garnisons. Mais persuadera- t-on à un homme le contraire de ses principes et de ses habitudes de jeunesse ?
La cour de France est beaucoup plus ennemie du roi que les cours de Vienne ou de Berlin, que le parlement d'Angleterre ni le divan. C'est de la cour que viennent tous les obstacles au bon ordre et le dérangement des règles qui, peu à peu deviennent des maux irrémédiables et mènent le royaume de la fièvre lente à la fièvre chaude et à la destruction. Les armées romaines dans le Bas-Empire n'étaient pas si contraires
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à l'autorité et à la stabilité des empereurs : ces maux allaient violemment à la destruction des monarques; mais chez nous, par blandices et flatteries, on a ses ennemis dans ses amis.
Ah ! si l'on pouvait avoir un roi qui n'eût point de cour, qu'on ferait bien! Au défaut de cela, il lui faut des ministres anti-courtisans : c'est pour cela qu'on prend des gens de robe; mais, dès qu'on prend des robins courtisans, dès qu'on discerne parmi les robins ceux qui ont une naissance d'extraction, que devient cette institution?
Par exemple, aujourd'hui que voilà les gardes françaises qui ont si mal fait sur le Mein qu'ils ont déshonoré la nation1, ne faudrait-il pas en faire un exemple célèbre et casser cette mauvaise cohorte prétorienne, du moins y faire de nouveaux arrangements, en tenir une partie dans des bastions pendant le cours de chaque année, les caserner à Paris, etc.? Mais non, le crédit de la maison de Gramont, à qui ce régiment vaut cent mille écus de rentes, conservera les choses comme elles sont et y sera obstacle à tout arrangement.
9 juillet. — Le duc de Gramont2 est cause de l'échauffourée sur le Mein ; il avait la rage d'êire maréchal de France : cet accouchement précipité l'a porté
4. A l'Affaire de Dettingen (27 juin), où ce régiment , malgré l'exemple de ses officiers, lâcha pied et se jeta dans le Mein pour se sauver à la nage, ce qui fit donner aux gardes françaises le sobriquet de canards du Mein.
2. Louis, duc de Gramont, lieutenant général et colonel des gardes françaises.
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à faire passer le ravin; nos dix mille hommes ayant passé le Mein, il n'y avait qu'à attendre la départie des ennemis, nous les tenions comme dans une ratière. Un bois rétrécissait la plaine sur la rivière, il eût fallu que les ennemis passassent dans ce bois, et voilà où l'on eût chargé leur arrière garde, tandis que M. de Vallière1 avec ses vingt-six pièces de canon les eût accablés vis-à-vis de ce défilé. Au lieu de cela, le duc de Gramont et le duc d'Harcourt ont procuré aux dix mille hommes d'avoir affaire à toute l'armée anglaise; il est horrible la quantité d'officiers tués que nous avons. M. de Chérisy des gardes du corps a crié comme un diable à ces deux généraux entêtés et étourdis qu'on allait avoir affaire à toute l'armée ennemie, qu'il voyait des troupes rangées derrière leur arrière- garde. Milord Stairs a dit à nos prisonniers : <c Vous avez là un M. de Vallière qui mériterait le bâton de maréchal de France mieux que personne. » M. d'Aremberg est bien blessé, il a écrit à sa femme qu'il avait eu le plaisir de voir fuir cette belle et dorée maison du roi. Le roi d'Angleterre pendant le combat s'est caché dans un clocher d'où il a vu l'affaire à merveille2.
Une dame du palais, qui jase sur sa maîtresse tout comme les femmes de chambre font sur la leur, m'a dit que la reine avait le cœur prodigieusement tendre, quoique 3a religion conduisît le reste de son individu. Elle est coquette plus que femme de la cour; elle aime à plaire aux hommes et qu'ils le lui marquent, à