‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 34 sur 57 · LE DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

LE DUC DE RICHELIEU

Le duc de Richelieu (depuis maréchal de France) est favori du roi toutes les fois qu'il veut s'en donner la peine; mais il n'est pas content de la plus flatteuse familiarité avec son maître, s'il n'en tire l'accroissement qu'il imagine pour sa fortune, et surtout le ministère ; il est possédé du désir d'entrer au conseil. Il a gouverné quelques mois pendant la faveur de la feue duchesse de Châteauroux ; il avait auprès de Sa Majesté tout le mérite de cet appareillage, toute la honte dans le public ; il en essuya tous les hasards et les dégoûts.

11 se retranche aujourd'hui sur l'ambition de parvenir au commandement des armées, il l'espère et s'y prépare par la présomption plus que par le travail. Le militaire craint cette future élévation ; chacun dit qu'il ne voudrait pas être de son armée, on Paccuse de légèreté, de précipitation et d'étourderie.

Quoiqu'il ait du mérite personnel, il place toutes ses espérances dans la faveur aveugle, dans les grâces qui plaisent, dans l'illusion et la séduction et non dans la justice ni dans le mérite des actions ; il outre l'opinion que nous devons avoir des défauts de la monarchie et de la faiblesse de notre siècle ; il estime toutefois ce qu'il dédaigne, il déconseille à ses amis les bonnes intentions et la vertu, c'est un misanthrope de cour qui la hait et qui la suit. Il possède toute l'expérience et la sagacité nécessaires pour bien démêler les hommes, mais il en veut plus à leurs faibles qu'à leurs bonnes qualités; il étudie les premiers et rejette les secondes comme hors d'œuvre. Il méprise nos minis-

très et se garde bien de les blesser ; cependant son humeur satirique perce à travers ses complaisances et ses radoucissements; il est craint et détesté.

Ce qu'il possède de plus propre au ministère, c'est ce qu'on appelle le ton : je doute que son grand-oncle, le fameux cardinal de Richelieu, eût plus que lui cette parole véhémente et affirmative qui subjuguait si bien le faible Louis XIII, vues compliquées, desseins faciles en apparence, mais arrêtés à chaque instant par des hasards apprêtés, perspective de gloire, besoins attachés à la toute-puissance du ministre, ce ton enfin qui le rendait maître de son roi. Mais si le malheur du royaume nous donnait un second Richelieu, répondrait-on que la fortune vînt toujours au secours de l'imprudence ?

Son histoire est singulière jusqu'à présent : dès l'âge de douze ans il a fait parler de lui dans le monde ; avant sa majorité, il fut mis trois fois à la Bastille pour trois causes capables d'illustrer un héros de cour, pour avoir fait l'amoureux de la dauphine mère du roi, pour un duel et pour une conspiration contre l'État.

Depuis cela, il s'est soutenu, il s'est relevé, il a éprouvé la faveur et la disgrâce. Son amour des voluptés aspire plus à l'ostentation qu'aux véritables délices ; il est prodigue sans magnificence et sans générosité, il épargne sans conduite, il a de l'habileté et du désordre dans ses affaires domestiques. Telle est la pratique d'un Alcibiade français (on l'a nommé ainsi, et ce parallèle donne bien du rabais à la France sur la Grèce ; un petit-maître vif et courageux est le nôtre, mais il n'est encore connu ni comme général ni comme homme d'État).

Il a été fort à la mode parmi les femmes. Les prétentions, les jalousies des coquettes lui ont procuré quantité de bonnes fortunes : jamais de passions, beaucoup de débauche, des voluptés sans plaisirs ; il a trompé un sexe faible, il a pris les sens pour le cœur. Il n'est pas assez heureux pour posséder un ami, il est franc par étourderie, méfiant par mépris des hommes et par finesse, désobligeant par insensibilité et par misanthropie. Tel est le triste caractère d'une nation gaie et légère comme la nôtre : plus il y a de supériorité dans les caractères , plus il y a de contrastes dans les qualités qui se détruisent.

Ne douter de rien est un terme qui veut dire hardi et court. L'élévation d'esprit sans étendue et sans application renvoie des gens nés pour le grand à la classe la plus commune ; l'orgueil détruit chez eux tout sentiment de citoyen, les fautes heureuses écartent la maturité dans l'âge même qui se console de la perte des forces par celle des passions et des erreurs : vieux papillon, enfariné de politique, des traits, quelques saillies, un faux enthousiasme, de l'importance sans considération, enfin un vieillard fâcheux, voilà la carrière et la fin de nos vieux seigneurs qui ont prétendu au rôle de personnages.

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