L'ANCIEN ÉVÈQUE DE MIREPOIX
Chargé de la feuille des bénéfices et des affaires ecclésiastiques du royaume.
Le cardinal de Fleury s'était fait un tel système d'éducation pour M. le Dauphin qu'il ne trouvait rien d'assez borné pour y commet! re. 11 prétendait par là
préférer les bonnes mœurs à l'esprit et bannir l'intrigue de ces sortes de places qui donnent grand crédit. Il pouvait travailler de bonne foi d'après sa propre expérience, mais il ne songeait pas que les sots ont leur danger : ils sont méchants et susceptibles du mal plus que du bien. Ces gens-là ont certainement affaibli le caractère et diminué l'esprit d'un prince destiné au bonheur de la nation. M. Boyer, ancien évêque de Mirepoix, avait été longtemps théatin lorsqu'il se fit une espèce de réputation par ses sermons. La direction des consciences de quelques femmes de la cour acheva de le distinguer et le fit parvenir à la prélature. On le qualifia de bonhomme et de très-honnéte homme : la religion et le cloître ont fait pour lui effectivement tout ce qu'ils pouvaient ; mais, quand il a été mis dans un grand jour, on a trouvé tout le vide de son caractère, bien des qualités négatives, nulles positives ; il n'est ni méchant ni bon, ni fourbe ni droit, ni turbulent ni pacificateur, il se laisse aller aux conseils d'un faux zèle, il n'écoute que ce qui séduit.
A. la mort du cardinal, le roi nomma ce vieil évêque pour être chargé de la feuille des bénéfices. Son Éminence l'avait ainsi inspiré à Sa Majesté pour frustrer malicieusement le cardinal deTencin des plus hautes espérances qu'il avait conçues de gouverner le royaume ou au moins l'Eglise gallicane. Le district des bénéfices est un ministère fort important : la cour le considère par des vues d'intrigue et de personnalités pour celui qui en est chargé : on y distribue de riches bénéfices et des places éminentes à la haute noblesse ; Plutus y préside et l'Esprit-Saint en est rejeté. Quant aux intérêts de l'État, il s'agit d'accorder le sacerdoce avec l'empire,
d'exercer la suprématie royale sur l'Église, de s'arrêter là où finit le pouvoir politique et où commence le spirituel, de seconder les parlements et de réprimer toute entreprise qui mènerait trop vite ou trop loin. Pour tenir ce juste milieu, il faut bien connaître nos droits, posséder l'esprit de gouvernement, être homme d'Etat, discerner et deviner les hommes; il y faut un juste mélange de foi et de mondanité , de droiture et de politique, un plan de conduite suivi, constant, même adroit, et tout cela ne peut se trouver chez un vieux moine.
Certainement il ne faudrait pas y préposer un ecclésiastique; Ton devrait suivre la maxime des autres départements, qui empêche de commettre un militaire à la guerre ou un officier de vaisseau à la marine ; il faut dépayser les juges qui ne devraient jamais être compatriotes des justiciables. Vous m'avez dit, monseigneur, d'en avoir tenu un discours au roi dans une occasion où il était question de cette administration ecclésiastique, et que Sa Majesté avait fort goûté vos raisons; nous en pourrons voir l'impression lorsque cette place viendra à vaquer.
L'ancien évêque de Mirepoix ne remplit donc aucune des conditions que nous venons de déduire; tout le monde se plaint à la fois de lui, grands et petits, clercs et laïques. Quant à l'esprit de gouvernement, c'est en même temps le soliveau et l'hydre de la fable des grenouilles : il laisse tout aller pour l'essence de la religion et pour le progrès des mœurs ; il est persécuteur sur les bagatelles, et place la constitution Unigenitus fort au-dessus de l'Évangile. Il parle beaucoup quand il refuse et pense peu à ce qu'il accorde ; il a g-
grave les refus par des espèces d'insultes, au lieu de les adoucir par le silence et par l'espoir; il ne sait point assaisonner la vérité ni la faire passer aux hommes par la conviction et la politesse. Je veux croire qu'au fond il l'aime et qu'il la professe : l'on doit dire de lui ce vers de Corneille :
O dieux ! que de vertus vous me faites haïr.
Il cède cependant par faiblesse et s'affermit comme un autre dans sa place en cédant aux intrigues qui sont favorables à son crédit. De degrés en degrés, il est devenu le plus grand persécuteur des prétendus jansénistes qui ait encore troublé l'Église de Dieu, et il surpassera même le célèbre père Letellier.
Article III.
Tableau des affaires générales en novembre M AU.
L'on prétend qu'une République française ne serait pas plus sage que la monarchie telle qu'elle nous gouverne depuis quatorze siècles : l'esprit national serait le même ; peut-être des sénateurs seraient-ils plus dangereux que des conseillers par leur légèreté naturelle. Leurs défauts seraient opiniâtres, les mutations et les disgrâces des rois et des ministres font espérer des changements heureux; elles consolent du moins, si elles ne réforment pas les maux.
Nation brave, spirituelle, inquiète et légère, ses malheurs viennent de ce mélange de bonnes et de mauvaises qualités; elle a le pouvoir avec la volonté, elle
ignore souvent ce qu'elle peut, et plus souvent encore elle présume par delà ses forces; elle entreprend inconsidérément, elle poursuit ses desseins avec impatience; elle se lasse de ses propres succès et se décourage par le premier échec ; on la compare à ces enfants qui courent après un papillon, qui l'attrapent et le laissent aller. L'intervalle est court entre les plus grandes preuves du courage et les effets de notre mollesse ; nos chefs sont Français comme nous, nous nous accommodons mal du ministère ou du commandement des étrangers.
Ajoutez aux défauts nationaux ceux qu'y entraîne l'absolu pouvoir. Quand il ne s'agit que de dire pour que les choses soient faites, que n'en peut-il pas arriver à un grand peuple livré au sens d'un seul homme et aux idées les moins réfléchies ! C'est en France où le pouvoir arbitraire a été le plus loin et le plus vite : les autres empires passés et présents y ont toujours conservé quelques barrières; en France il n'y en a qu'une seule, non apparente, mais présumée : un souverain qui choquerait trop nos mœurs exciterait des révoltes, et ces révoltes s'élèveraient peut-être avec plus de soudaineté et de fureur que parmi tout autre peuple de l'Europe ; mais peu à peu les Français adoreraient la royauté qu'ils viendraient de déchirer, tant leur obéissance est d'habitude invétérée ! Notre imagination est amie des excès plus que notre tempérament ; on ne voit chez nous que des saints ou des athées, peu d'hypocrisie, nulle constance dans les rôles simulés; la naïveté nous est naturelle et la fourberie étrangère ; un fond de bonté répare les actions les plus criminelles. Dieu nous pardonne les mau-
vais traits par la connaissance qu'il a des cœurs. Les têtes s'échauffent , puis se refroidissent , comme le fer qui rougit au feu et qui devient ensuite froid et poli. Légèreté partout, et plus encore dans les grandes choses que dans les petites.
Le règne de Louis XTV est comparé à celui d'Auguste. Les beaux-arts passèrent tout à coup de la barbarie à leur plus grande perfection ; on laissa le génie et le goût prendre l'essor : il y eut moins de critique que de découvertes et d'émulation, la magnificence les anima, elle venait du prince et des seigneurs, mais non de la prodigalité, de la pédanterie ou de l'avarice fastueuse des agioteurs comme aujourd'hui. La politique, la guerre et l'administration de la justice furent traitées sous ce règne comme arts, non comme moyens de rendre TÉtat heureux relativement à ses véritables intérêts. On y voulut des chefs-d'œuvre brillants, et non des établissements solides; l'on fit des guerres injustes, on exerça la politique à la manière des Italiens, et l'on publia des codes qui ont multiplié la chicane au lieu de l'éteindre; enfin Louis le Grand a ruiné toutes les ressources de l'Etat par ses dépenses et par ses emprunts ; sa mémoire et sa gloire dépérissent chaque jour et se tournent en reproches.
A. sa mort, la France se trouvait en paix; le régent fit d'abord plusieurs traités sans nécessité : il voulut satisfaire sa haine contre la cour d'Espagne, il se lia étroitement avec l'Angleterre, il accrut la puissance autrichienne et méprisa nos maximes fondamentales. Le Testament politique du cardinal de Richelieu (de quelque auteur qu'il soit) nous donne sur cela la meilleure règle , qui est de diminuer cette puissance
jusqu'au point où F empereur ne soit pas plus grand terrien que le plus riche électeur. Malheur à nos affaires du dehors quand les passions, la mollesse ou toute autre séduction changent les principes ! C'est un grand malheur encore quand ils varient à chaque mutation de règne ou de ministre ; Ton compterait bien vingt changements de cette espèce, relativement à la seule cour de Vienne, depuis la mort de Louis XIII.
Cependant la régence de M. le duc d'Orléans ne fut qu'une heureuse paix de huit années, si l'on en excepte cette petite campagne de 1 71 9 contre l'Espagne : elle avait pour but principal de chasser le cardinal Albéroni du ministère d'Espagne, et l'on y parvint ; sa politique trop élevée et trop entreprenante ne put tenir à la fois contre la France, l'Autriche, l'Angleterre et contre sa propre témérité. Après ce coup-là, le régent donna le ton aux affaires générales d'Europe : à sa mort, le roi de Sardaigne dit : 77 nous menait, et il nous menait bien. En effet, la France est si puissante qu'elle maintiendra la paix générale tant qu'elle voudra. C'est une grande affectation de craindre contre nous l'agression de nos voisins. Que l'on discute toutes les positions où nous sommes entrés en guerre depuis Charles VU, l'on trouvera toujours que nous avons été les agresseurs ; on nous redoute ; Louis XIV avait ajouté l'envie à la crainte qu'on avait de nous. Véritablement nous devons observer d'un œil attentif les desseins et les progrès de nos rivaux, pour saper l'ambition, calmer l'inquiétude et prévenir les querelles. Nous y devons entrer soit par nos négociations, soit par des secours réels, afin que noire propre repos ne soit point réputé indolence ou faiblesse. En con-
centrant nos forces, nous acquérons plus de considération par la réalité que par nos efforts ; mais un sage gouvernement doit se préserver des mauvais conseils; disons comme Mithridate :
Tes plus grands ennemis, Rome, sont à ta porte.
On ne saurait croire à quel point notre État est trahi par l'hypocrisie de la cour, par la fausse politique des courtisans et par l'avidité des financiers. Les premiers nous dépeignent, suivant leurs vues ou par leur seule légèreté, tantôt en danger d'être envahis et tantôt d'une telle supériorité que nous pouvons conquérir sans obstacles ; ils rendent la France haïssable en soutenant qu'elle est haie chez l'étranger. Les seconds portent le gouvernement à la tyrannie, sous prétexte de prévoyance et par de faux intérêts de commerce. Le monarque a bien plus d'affaires à rejeter cette quantité de mauvais conseils qu'à en prendre de bons pour se conduire. Ce serait aux magistrats à régler les affaires du dedans, et à lui seul à le conduire au dehors, non comme habile politique, mais comme ferait un particulier éclairé sur les règles de l'honneur et de la justice. Alors les illusions disparaîtraient, et le parti le plus sûr se montrerait à lui à chaque conjoncture ; il ne témoignerait à nos voisins ni peur ni avidité, car le maître d'un aussi grand Etat que le nôtre n'a aucune raison d'avoir ni l'une ni l'autre. Toute l'Europe recourrait naturellement à son arbitrage ; sûreté et honneur sont tout ce qu'il faut à un Etat comme à un particulier, et le plus grand homme de bien y fera plus que le plus subtil.
M. le duc de Bourbon renvoya en Espagne l'In-
fante destinée à épouser le roi : cet affront n'excita qu'une vaine fureur contre nous, l'empereur y profita d'une vingtaine de millions de subsides , la paix formelle fut signée entre les cours de Vienne et de Madrid, nous recourûmes à une nouvelle alliance avec l'Angleterre : par là, nous procurâmes aux Hollandais la révocation de l'octroi d'Ostende. Notre tort est de leur procurer tous les biens dont ils jouissent, le leur d'en être ingrats; la société des puissances d'Europe est si mal dirigée par la politique que les bons offices sont attribués, comme les injures, au désir de nuire aux uns ou aux autres.
Le cardinal de Fleury prit le timon des affaires en 1 726 ; son ministère a duré dix-sept ans ; ses intentions furent assez bonnes; c'était un vrai roi; il avait du monarque jusqu'au besoin d'un premier ministre pour le gouverner plus que pour le seconder ; son règne se ressentit donc des choix bons ou mauvais qu'il fit pour le ministère. La première année, il répara le désordre des finances par le travail de M. Pelletier des Forts; il en fut ingrat et le disgracia pour une tracasserie. Il trouva dans le garde des sceaux Chauvelin toute la supériorité, toute l'activité qui lui étaient nécessaires pour relever la réputation de la couronne. Une cabale de cour, de femmes, de dévots et même d'étrangers a renversé la fortune de ce ministre au milieu de ses plus grandes prospérités ; on le prit par la jalousie que ses succès inspiraient au cardinal. Depuis sa disgrâce, le cardinal se livra, sans le savoir, à l'ascendant de M. de Maurepas sur ses collègues.
Le cardinal ne montra personnellement que de la
timidité et de la parcimonie dans les petits objets; sous lui, l'intrigue des courtisans, la mollesse dans le commandement, les mauvaises mœurs et la bulle Unigenitus firent de grands progrès. La guerre devint nécessaire par l'excès d'humeur pacifique à toute épreuve qu'avait arboré le cardinal. Les mesures qu'y prit M. Chauvelin furent si bonnes que nous fîmes de grandes conquêtes sur la Maison d'Autriche avant que les puissances maritimes eussent achevé de délibérer si elles s'y opposeraient ; mais l'on fit en même temps apercevoir au cardinal que son abjoint l'embarquait et le menait trop loin , dans le temps même où l'entreprise était finie ; on le piqua du vain honneur de pacifier l'Europe par lui seul. Ce qui nous resta de bon à la paix générale fut de M. Chauvelin ; tout ce qui languit et qui nous resta de mal fut du cardinal de Fleury.
Depuis cela, nos négociations ne furent plus que des tracasseries. M. de Maurepas gouverna les affaires étrangères sous le nom de M. Amelot, sa créature. Le ministère, composé d'hommes fort petits, ne travailla plus qu'à des destructions réciproques, violemment agité d'intérêts médiocres, déchirant l'État en le tiraillant, plus sérail que divan, anarchie et tyrannie en même temps.
Sur la fin de l'année 1740, l'empereur Charles VI mourut : c'était le dernier prince de la Maison d'Autriche : la branche aînée s'en était éteinte en 1700, elle nous avait causé une grande guerre ; l'Europe se faisait une espèce de devoir de célébrer l'extinction des deux branches par ce fléau ; l'on dit au roi qu'il était comptable à la postérité des efforts qu'il ferait en
cette grande conjoncture. La guerre fut donc résolue parmi nos courtisans sans autre cause. Le cardinal avait conçu une tendre prédilection pour l'héritière de l'empereur depuis les préliminaires de 1735, il lui écrivait comme un père à sa fille ; mais le roi lui ordonna la guerre, et elle se fit.
Vous avez vu, monseigneur, les lettres du cardinal au maréchal de Bellisle ; elles le forçaient à donner un plan d'opérations en Allemagne; celui-ci s'en défendit pendant quelque temps : il connaissait notre gouvernement, il y voyait la facilité à entreprendre par légèreté et à abandonner par défaillance : le caractère du maréchal est au contraire de partir de la sagesse pour s'emporter jusqu'à l'extravagance ; les difficultés l'animent dans ce qu'il poursuit, et les succès rélèvent. Il commença donc à travailler à son plan d'Allemagne et bientôt il donna du beau, semblable à ces architectes que leur crayon emporte malgré eux, et qui ruinent leurs amis, sans savoir s'arrêter par le défaut de moyens.
Suivant ce plan, il ne s'agissait pas moins que d'exécuter le fameux plan de Henri IV dont il est parlé dans les Mémoires de Sully ; chasser la nouvelle Maison d'Autriche hors d'Europe et la renvoyer en Hongrie, nous rendre les distributeurs de ses États héréditaires par un nouveau partage qui égalisât les possessions du tiers parti d'Europe, et ne rien prendre pour nous Mais il y avait à dire contre la France des choses qui n'étaient pas contre Henri IV. Nous venions de signer et de garantir, par le traité de 1738, l'indivisibilité de la succession autrichienne en faveur de la reine de Hongrie : pour prix de cette garantie, nous avions reçu la cession de la Lorraine pour nous, et des Deux-
Siciles pour la branche espagnole : sous quel prétexte donc pouvait-on revenir contre une signature si fraîche? Nous n'avions à alléguer que des sophismes, des chicanes et des subtilités politiques: l'injustice publique affaiblit plus les grands États que l'exercice d'un grand pouvoir ne les fortifie, par la terreur qu'elle inspire.
Alors nos petits ministres, imaginant peu et n'exécutant rien pour un si vaste projet, furent effrayés de l'ascendant que prenait le maréchal de Bellisle dans les affaires du gouvernement ; ils se concertèrent pour le déranger, ils ne virent plus d'ennemis à redouter que la gloire et le crédit de ce personnage. On lui promettait tout quand il était à la cour, et, dès qu'il en était parti, on en retranchait la plus grande partie; on flattait le cardinal par l'économie, par raccourcissement du projet et par l'approximation de la paix. Rien n'était plus vrai cependant qu'une telle entreprise ne pouvait succéder que par la prodigalité et par la soudaineté. Après avoir vu les mémoires, vous m'avez dit que c'était l'affaire d'une seule campagne, pourvu que le conseil de France en prît bien l'esprit et ne le traversât pas comme on a fait.
Parmi tous les moyens qu'on employa pour faire échouer les plans de M. de Bellisle, le plus efficace fut d'envoyer le maréchal de Broglie commander l'armée de Bohême à la place du maréchal de Bellisle, à la première douleur de sciatique qu'eut celui-ci. Ils étaient ennemis et rivaux de fortune ; le roi de Prusse haïssait personnellement le maréchal de Broglie pour en avoir été mal reçu à Strasbourg ; le maréchal s'était hautement déclaré contre l'entreprise dont on lui donnait l'exécution, il en avait annoncé les plus mauvais suc-
ces, et certes, s'il y avait moyen d'assurer sa chute, c'était d'en charger celui qui en avait si mal auguré. Véritablement il continua à en mal parler et à y faire encore plus mal jusques en 1743, où il repassa le Rhin avec les débris de son armée, d'où il a été envoyé en exil où il est mort.
Le roi de Prusse commença l'attaque des pays héréditaires de la Maison d'Autriche en s'emparant de la Silésie. Il n'y a peut-être jamais eu de coup si téméraire, non par la première difficulté du côté des armes, mais selon les règles de la politique et de la prudence, car, si M. de Bellisle ne fut pas venu à bout de persuader dans notre cour le dessein que commençait Sa Majesté prussienne, c'était fait de ce prince, et il eût été dépouillé de ses conquêtes et de ses anciens États. La Maison d'Autriche est implacable par principe : elle en eût voulu faire un exemple effrayant, comme de tant d'autres princes vassaux de l'empire qui ont osé se tourner contre elle.
La Maison de Bavière avait des droits certains sur la succession de Charles VI ; ces droits étaient même indépendants de ceux auxquels l'électeur régnant avait renoncé , en épousant une archiduchesse Joséphine. Nous avions avec cette Maison d'anciens traités pour les faire valoir, et ce fut là le principal prétexte dont nous nous couvrîmes pour contrevenir à notre garantie de la pragmatique. Le maréchal de Bellisle s'était attaché à la Bavière ; il y tenait par une alliance avec la maison de Luynes dont était le prince de Grimberghen, ministre de Bavière ; il en désira vivement la fortune, il désira de faire empereur l'électeur, et y réussit. Ce n'était là nullement la conduite, que nous devions iv \r>
tenir ; nous ne devions opter pour personne, et nous contenter d'exclure le grand-duc de Toscane de l'élection, abaisser suffisamment la nouvelle Maison d'Autriche, n'importe au profit de qui, laisser aller les concurrences et chercher la justice en nous délivrant d'un trop puissant rival. Nos efforts eussent été médiocres, notre contenance hardie, notre considération et notre prépondérance semblables à celles des Romains, lorsqu'ils décidaient du sort des empires de Grèce, d'Asie et d'Afrique.
La Maison de Bavière n'avait aucun prince de mérite sur qui l'on pût compter, et son ministère est, à proportion, encore plus mauvais que le nôtre. Cependant, à force d'argent, profitant de la misère et de l'étonnement de la reine de Hongrie, l'élection à l'empire fut bientôt faite en faveur de l'électeur de Bavière : la conquête de Bohême ne fut qu'un voyage; on prit Prague par intelligence, on s'empara de Lintz, capitale de la haute Autriche, on marcha jusqu'à la vue de Vienne, et, pendant ce temps-là, le roi de Prusse achevait la conquête de Silésie.
En même temps nous envoyâmes une armée considérable en Westphalie sous les ordres du maréchal de Maillebois ; elle alla à Dusseldorf et s'étendit jusques aux confins du pays de Hanovre. Par là nous contînmes les deux puissances maritimes, car les Hollandais obéissent à l'Angleterre , et les Anglais à leur roi ; celui-ci ne reconnaît d'intérêts au monde que celui de ses États d'Allemagne. Ainsi le monarque anglais fut-il facilement amené à signer un honteux traité de neutralité , traité qui ne tint qu'autant que l'électorat de Hanovre eut à craindre.
Le roi de Pologne, électeur de Saxe, entra dans le même dessein d'attaquer l'héritière d'Autriche et de la dépouiller de ses États héréditaires d'Allemagne ; on lui en promit de bons morceaux à sa convenance, et il n'eut rien par l'événement.
L'électeur palatin fut attiré dans notre ligue par reconnaissance de l'accommodement que nous lui avions procuré avec le roi de Prusse, pour les pays de Berg et Juliers; on y ajouta des espérances d'agrandissement, et la crainte de notre voisinage nous donnera toujours un grand ascendant sur ses délibérations.
Mais le plus grand et le plus essentiel article de ces vues devait être l'agression d'Autriche en Italie. Le maréchal de Bellisle ne s'en mêla pas, soit qu'il trouvât avoir déjà assez à faire en Allemagne, soit qu'il craignît de diminuer en Italie le pouvoir de l'empereur qu'il venait de former; cette partie fut donc abandonnée aux tergiversations du cardinal, à ses terreurs de l'Espagne, à des ménagements trompeurs que le ministère a pour elle en vue de son commerce, et à toute l'incertitude de notre politique vis-à-vis le roi de Sardaigne et les autres puissances italiques. En 1 733, M. Chauvelin avait montré, pendant son ministère, que rien n'est plus facile que de chasser entièrement les Allemands d'Italie, mais que, pour cela, il fallait un accord parfait entre les trois couronnes de France, d'Espagne et de Sardaigne. C'était donc là la seule difficulté, et elle venait principalement de la cour d'Espagne. Les passions de la reine d'Espagne demandaient tout et toujours trop; la raison voulait que le roi de Sardaigne ne souffrît pas l'établissement d'un second infant en Italie sans être agrandi lui-même en
proportion, tant pour résister à la Maison de France, que pour se faire respecter dans la suite de la Maison d'Autriche et des autres puissances d'Italie jalouses de sa grandeur; mais la haine invétérée éloignait l'Espagne et sa reine de tout avantage pour le roi de Sardaigne. On se défiait à Turin des desseins, de la volonté et de l'administration du cardinal de Fleury ; on avait trompé le roi de Sardaigne à la paix de 1 735 ; il était donc plus difficile à ramener par cette raison ; d'ailleurs il avait éprouvé l'ascendant de la cour d'Espagne sur celle de France.
On ne put donc convenir d'un plan de conquête en Italie, et l'on se défia ici réciproquement de toutes les propositions qui nous furent faites. Bientôt le roi de Sardaigne se persuada qu'il ne pouvait rien conclure de solide qu'avec nos ennemis. Pour en arracher ce qu'on pouvait, il leur fit peur de s'allier avec nous et il poussa cet expédient jusqu'à faire signer par son ambassadeur, à Paris, un traité, au mois de juin 1 743 : par ce moyen, il en signa un autre à Worms quinze jours après; il y obtint plusieurs cessions dans le Milanais et Final l sur les Génois. C'était une grande injustice contre cette république : on lui faisait payer ce que la reine de Hongrie refusait de donner pour s'assurer du roi de Sardaigne, on prenait pour prétexte une vieille faculté de réméré de Final , compensant le prix avec quelques prétendues dégradations de fortifications ; cette injustice devint la pomme de discorde en Italie, elle nous donna l'alliance des Génois
1 . Capitale d'un marquisat sur la côte occidentale de l'État de Gènes.
DU MARQUIS DARGENSON. 229
par le traité d'Aranjuez, et, par là, une entrée en Italie.
Le conseil de Versailles affecta de se montrer excessivement piqué du manquement du roi de Sardaigne, il porta le roi à signer peu après le traité de Fontainebleau : (Sa Majesté vous a dit, Monseigneur, qu'elle ne l'avait signé que malgré elle). Par ce traité, on allait au-devant et même par delà les désirs de la reine d'Espagne : nous nous engagions en faveur de l'infant D. Philippe à faire les plus grandes et les plus impossibles conquêtes en Italie. Le cardinal de Fleury venait de mourir; sa circonspection, si ce n'est sa capacité, l'eût détourné d'un tel engagement pour la France; mais les ministres prédominants alors dans le conseil étaient indignement dévoués à l'Espagne et à ses faveurs.
Jusque-là, nous n'avions fait qu'amuser l'Espagne. D. Philippe était entré en France par le Languedoc avec une armée d'Espagnols; il avait séjourné longtemps et inutilement à Antibes, il s'était plaint de ce que le pont* (comme l'appelaient les Espagnols) n'était pas prêt, il s'était emparé de la Savoie; on avait fait quatre transports de troupes espagnoles en Italie. Le roi de Naples avait été menacé par une escadre anglaise; en vain demandait-il la neutralité dans des querelles qui ne le regardaient pas ; une armée autrichienne avait traversé et pillé l'État de l'Église pour l'aller détrôner ; le général Gages, avec les forces espagnoles, était venu le secourir, et l'avait fait avec bonheur. Enfin le traité de Fontainebleau avait fait