C'est-à-dire probablement les moyens de transport
prendre couleur à la France ; mais, par une très-mauvaise politique, tous nos traits se dirigeaient contre le roi de Sardaigne ; nous ne voulions plus donner qu'à ses dépens un établissement à D. Philippe; au lieu d'entrer dans la maison que l'on convoitait, on ne s'amusait, pour ainsi dire, qu'à battre et à piller le portier ; il fallait bien plutôt l'attirer et le charmer par des promesses sincères.
D'un autre côté, tandis que le roi d'Angleterre était avec nous en traité de neutralité pour Hanovre, les deux puissances maritimes prodiguaient ouvertement des subsides immenses à la reine de Hongrie : milord Stairs, général anglais, déclamait contre nous à la Haye avec plus de fureur que l'on ne le fit dans le temps de nos désastres de 1708 et 1709. Les Hollandais firent quatre augmentations de troupes; la reine de Hongrie se trouva en état de mettre sur pied de grosses armées, et tira du fond de la Hongrie des troupes irrégulières qui effrayèrent plus par leurs figures et leur cruauté qu'elles n'opérèrent par leurs forces. La chance tourna cependant en Allemagne; l'élection de l'empereur Charles YU sembla y être le terme de nos succès, nous fûmes chassés de Lintz avec une capitulation honteuse et inouïe jusqu'alors; les Autrichiens s'emparèrent de la Bavière et y mirent tout au pillage ; le maréchal de Broglie s'étant emparé du commandement des armées, le maréchal de Bellisle n'eut plus que la direction politique qui n'est rien sans les armes, quand tout est armé et en grand mouvement de guerre. M. de Broglie se tint dans un camp retranché tout l'hiver, et, pendant ce temps-là, les armes ennemies firent de grands progrès, les ef-
DU MARQUIS DARGENSON. 231
forts de la reine de Hongrie se tournèrent contre le roi de Prusse, elle perdit une bataille, céda la Silésie à ce prince et conclut sur le-champ la paix avec lui pour employer tout contre nous.
Ce monarque fut tenté du repos plus que de la conservation de notre alliance , il se défia à la fois et de notre politique et de la direction de nos forces. Il avait pensé perdre la bataille qu'il venait de gagner; on lui accordait la Silésie pour lui et rien pour le roi de Pologne qu'il n'aimait pas , l'Angleterre traitait cette paix et la garantit. Ce fut certainement un méchant trait de conduite que de nous abandonner lâchement comme il fit alors; de là vint notre fuite précipitée : nous fûmes enfermés dans Prague. Le maréchal de Bellisle y montra sa bravoure et son activité, et le maréchal de Broglie sa mauvaise humeur; le premier y fit la plus belle défense dont parle l'histoire.
Le roi se détermina à faire marcher en Bohême l'armée de Westphalie qui contenait la neutralité d'Angleterre; on délivra par là l'armée française assiégée dans Prague; on défendit au maréchal de Maillebois de hasarder son armée au sort d'une bataille, elle se replia sur le Danube et de là en Bavière. Les ennemis levèrent le siège de Prague, mais sans s'éloigner ; le maréchal de Bellisle, après sa belle défense, fit une retraite qui parut incroyable à la première nouvelle qu'on en reçut à Paris : il ramena son araée saine et sauve à Egra, frontière de Bohème, pendant les gelées de l'hiver de 1743.
Dès que l'électorat de Hanovre fut délivré de crainte, ce qu'on avait prévu arriva : les puissances maritimes
agirent ouvertement contre nous, on n'y parla plus que d'abaisser la France aux abois : l'acharnement de notre malheureuse guerre de la succession d'Espagne parut revivre chez nos ennemis ; on devait nous attaquer de toutes parts, on prit les plus grandes et les plus fortes mesures contre nous; cependant nous n'étions pas encore formellement en guerre avec personne, mais seulement auxiliaires de Bavière et d'Espagne. Les Anglais et les Hollandais marchèrent en front de bandière sur notre frontière de Flandre, où il fallut assembler une armée française. En Franconie, nous perdîmes la bataille de Dettingen ; il y périt quantité de braves gens, et cela, dans la plus belle occasion qu'ait jamais eu l'armée de France de détruire les forces militaires d'Angleterre. La Bavière fut reprise une seconde fois par la reine de Hongrie, et l'empereur, abandonné à lui-même, commença une triste négociation à Hanau, où il traitait de sa liberté en conservant quelque apparence de droit à sa couronne impériale. Le maréchal de Noailles autorisa cette honteuse négociation; mais la dureté et la mauvaise foi du conseil de Vienne n'en permirent pas la conclusion. Nous restâmes le reste de cette campagne de 1 743 sur la défensive de tous côtés.
A la fin de l'hiver de 1 744, la France tenta une entreprise sur l'Angleterre en faveur du prince Charles Edouard fils du prétendant. Le moment de l'équinoxe et le temps où le parlement d'Angleterre était assemblé furent choisis précisément pour cette équipée. Il fallut débarquer aussitôt qu'embarquer, et, de ces fausses mesures, il en resta une démarche conséquente très-nuisible à notre commerce, ce fut de déclarer
soudainement et sans avertissement préalable la guerre aux Anglais et à la reine de Hongrie.
Le roi prit alors la glorieuse résolution de se montrer à la tête de ses armées, à l'ouverture de la campagne de 1744. On choisit le théâtre de Flandre comme le plus brillant, et l'on peut dire que, de ce moment, la raison politique cessa de présider à la raison de guerre ; on négligea toutes les autres frontières pour celle-ci, on y évoqua la guerre qu'on avait tout au plus à y soutenir avec peu de forces, si même on n'y eût pratiqué facilement la neutralité à l'exemple de ce qui se fit en 1 733; et, si véritablement on eût alors recherché la paix qui nous convenait tant après une entreprise imprudente, on eût dû tenir une conduite tout opposée : il fallait défendre la liberté germanique et l'élection de l'empereur par delà le Rhin, aider les Espagnols en Italie, et, passant de la défensive à l'offensive, se faire craindre de la nouvelle Maison d'Autriche et de ses adhérents, pour les réduire à une composition aussi glorieuse pour nous qu'a été en 1648 la célèbre paix de Westphalie. Que l'on compare la guerre de trente ans, qu'ont conduite les cardinaux de Richelieu et Mazarin, à celle-ci, et l'on trouvera que notre position, même dans cet état de désastre, était cent fois plus avantageuse que celle d'alors. Il fut donc visible que la flatterie seule imagina alors de conquérir en Flandre au lieu d'attaquer en Allemagne. L'intérêt des sieurs Paris, munitionnaires, celui des favoris, des intendants, des régisseurs, des tireurs de contributions, l'avidité, la friponnerie, la cabale de cour, présidèrent aux affaires de tous côtés et , depuis cela , ont continué de gou-
verner. Cette attaque des Pays-Bas a failli causer la perte entière du roi de Prusse; elle a été inutile, nuisible, elle n'a fait qu'irriter nos ennemis et fournir à la cour de Vienne des aliments pour persuader à l'Europe son ancien système de 1701, de détruire la puissance française si inquiète et si redoutable.
Comme le roi commençait la campagne de 1744, un ministre hollandais vint à Arras proposer la paix ; on y rejeta avec hauteur les premiers essais de cette négociation, on affecta l'indignation du peu qu'il proposait pour la gloire du roi, comme si de semblables pourparlers devaient présenter d'abord tout ce qu'on obtient peu à peu. On pouvait agir en guerre et écouter en politique ; mais le ministère voulait la guerre des Pays-Bas, il excitait le roi contre la république de Hollande, comme faisait M. de Louvois près de Louis XIV en 1672.
Le roi avait déjà pris avec facilité trois ou quatre places de Flandre, lorsqu'il apprit que le traître Seckendorf avait laissé passer le Rhin au prince Charles à la tête de quarante mille hommes. Si le maréchal de Coigny, qui défendait le Rhin, avait eu assez de troupes , il n'eût pas confié un poste principal au général bavarois; mais on avait formé l'armée de Flandre aux dépens de celle du Rhin. Le roi prit sur-le-champ la résolution d'accourir avec trente mille hommes à la frontière d'Allemagne, et l'on doit observer que le maréchal de Saxe, resté en Flandre avec ces trente mille hommes de moins, suffit à défendre notre frontière, sans que les ennemis aient pu entreprendre la moindre chose le reste de cette campagne.
On paraissait assuré ici de bien battre le prince
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Charles avant qu'il eût pu repasser le Rhin ; mais deux choses s'y opposèrent : l'une, que le roi tomba malade et fut à l'extrémité à Metz; l'autre, que le maréchal de Noailles, devenant généralissime pendant l'absence du roi, fit encore plus mal devant le prince Charles qu'il n'avait fait l'année précédente devant le roi d'Angleterre à Dettingen : il perdit le temps, il parut ne savoir quel parti prendre, il laissa les Allemands repasser tranquillement le Rhin ; nous y perdîmes même plus qu'eux à une échauffourée de nuit où nous nous culbutâmes les uns sur les autres à la rencontre d'un détachement ennemi. Depuis cela, le roi résolut de ne plus confier de commandement à cet homme-là ; en tout autre pays il eût été accusé de haute trahison; en effet on a vu de lui d'étranges choses dont le but était toujours de favoriser la Maison de Lorraine-Autriche. Soit au conseil, soit à la guerre, il a bien servi notre ennemie; il est lié avec tous les Autrichiens, et il tire à grand honneur d'avoir marié sa fille à un prince de cette Maison.
Le roi, arrivant en Alsace, assiégea Fribourg et rasa cette place. Si l'on avait conseillé à Sa Majesté, au lieu de cela, d'aller assiéger Ingolstadt, on en avait le temps; nos affaires se fussent tournées bien différemment.
Pendant ce temps-là, M. le prince de Conti avait passé les Alpes avec grand courage, gagné une bataille inutile et assiégé Coni , dont il fallut lever le siège peu après et repasser les monts à l'approche des neiges- Mais un autre événement plus grand et plus essentiel que les autres fut que le roi de Prusse attaqua de nouveau la reine de Hongrie. Son prétexte fut de soutenir le chef de l'empire qui était chassé et dépouillé;
nous payâmes les frais de ce nouvel armement. MM. de Bellisle, Chavigny et Séchelles, magnifiques dépensiers pourvu qu'ils réussissent, réglèrent à vingt-huit millions annuels notre subside de ce traité appelé l'union fédérale de Francfort. Le prince Guillaume de Hesse y promit ses troupes qui étaient alors engagées à l'Angleterre; l'électeur palatin s'y déclara aussi pour nous. Il devait augmenter les troupes, et nous, les payer; on lui promettait d'augmenter ses États. Nous faisions de semblables promesses à nos nouveaux alliés; le roi de Prusse devait encore s'accroître, et la France devait aussi conquérir pour elle-même en Flandre.
On commença par agir avec imprudence et grand abus de nos nouvelles forces. Le roi de Prusse regardait l'armée du prince Charles comme écrasée, devant tomber entre nos mains derrière le Rhin. Sur cela, il fit une pointe en Bohême, conquit ce royaume et surprit Prague; l'empereur le pressa de retourner à Munich et s'étendit jusqu'à Passaw, laissant derrière lui Ingolstadt qui est la clef de son pays. Par là, il se trouva sans troupes, les étendant trop, et sans magasins pour les rassembler dans le besoin, ne pouvant ainsi se soutenir jusqu'au printemps. Le roi Charles, s'étant tiré de son mauvais pas derrière le Rhin , marcha promptement en Bohême et fit retirer le roi de Prusse dans la Silésie.
La reine de Hongrie profita de ces nouveaux avantages acquis au moment même où il s'élevait une nouvelle ligue contre elle ; elle les fit valoir à la cour de Dresde où l'on était fort mécontent de la France et du roi de Prusse; elle y fit signer au roi de Pologne
un traité d'alliance avec elle et les puissances maritimes, dont le but était de réprimer le roi de Prusse. Celui de Pologne, animé par le comte de Brùhl, son premier ministre, n'appelait plus Sa Majesté prussienne que son mauvais voisin. Il s'était élevé entre eux de ces haines passionnées qui détruisent la politique et ont fait la fortune de la Maison d'Autriche. Saxe eût qui alors sacrifié toute sa puissance et toutes ses espérances, il se fût asservi à la cour de Vienne pour se venger du roi de Prusse qui n'a d'autres intérêts que l'affranchissement et la grandeur de l'électeur de Saxe; vous avez désabusé ces deux puissances d'une partie de ces passions.
L'empereur, voyant le haut Palatinat de Bavière menacé d'invasion, et le Danube devenu pour lui une faible barrière contre les Autrichiens, faute de troupes et de magasins, nous envoya courriers sur courriers pour nous exposer son état critique et pour nous demander de nouvelles troupes et de nouvelles sommes pour former des magasins, ne pouvant, disait-il, rien tirer de ses peuples malheureux.
Notre armée d'Allemagne, sous les ordres du maréchal de Maillebois, avait de nouveau passé le Rhin, elle se porta sur le Rhin et la Lahn, dans les électorats de Mayence, de Trêves et du Palatin. Celle d'Autriche, commandée par le duc d'Aremberg, ne devint bientôt qu'un vain obstacle à ses desseins. Nous vivions aux dépens des Allemands, sous prétexte d'avoir à défendre leur empereur, et, par ses ordres mêmes, nous prenions en règle des subsistances à ses ennemis, nous donnions des billets à nos amis ; nos officiers tirèrent ainsi un bon quartier d'hiver dans ces quatre
cercles qu'on nomme antérieurs, Souabe, Franconie, du Haut-Rhin et l'Électorale. On a prétendu que c'avait été un habile coup du ministère ; mais on ne retrouve que trop de retour et de contre-coup à ces traits d'avidité et d'injustice. C'est le département militaire qui les conseille et non le politique; ils sèment la haine et la défiance chez nos amis et chez nos ennemis, tandis qu'on devrait conserver les uns et ménager les autres.
Tel était l'état des affaires, quand vous fûtes appelé au ministère des affaires étrangères, aussi éclairé qu'on le peut être par la simple théorie que donne la lecture des traités publics, des négociations imprimées, et de l'histoire; mais ne voyant qu'avec une confusion indispensable les affaires militaires où vous ri1 êtes point versé. Celait cependant de leur connaissance que dépendaient alors les partis à prendre; personne n'était à vos ordres pour vous en instruire suffisamment, pour vous en donner les détails et les grands principes, et celui dont vous deviez contredire la direction vous était très-proche, avait de grandes avances dans le ministère, une créance formée dans l'esprit du roi, un patelinage et une autorité très-difficile à vaincre, surtout dans votre premier début.
Article IV.
Premières mesures générales prises dans le Ministère des affaires étrangères en novembre 1744.
On ne peut dire ce qui avait le plus nui aux affaires dont il s'agit, ou l'absence de M. Amelot, votre prédécesseur, congédié en avril 1 744, et la vacance de ce ministère pendant six mois, ou les sept années qu'avait duré son ministère, sous la direction secrète, mais absolue, de M. de Maurepas. Ce ministre, plus petit encore d'esprit que de corps (quoiqu'il fût nain) , ne possédait pour toute faculté de son âme que la conception, c'eût été un savant du premier ordre, un critique sans sagacité et sans esprit, s'il se fût borné à l'étude des belles-lettres. Il rendait avec beaucoup de clarté (quoique bègue) les idées des autres, et n'en avait pas une à lui. On n'a jamais vu desprit si stérile et de magasin de mémoire si abondant en petites particularités de tout genre. On se trompait généralement dans la critique que le public faisait de son choix, on le taxait d'ignorance dans les affaires de son ministère ; mais il se trouva en savoir de reste quelques mois après son instruction. On se jetait sur son bégaiement, mais il s'énonçait suffisamment et était bon rapporteur et mauvais juge. On ne parlait point de son peu de génie et du manque d'étoffe, c'était véritablement une table rase sur laquelle les idées se plaçaient sans prendre racine et sans germer ; plagiaire et écho, on s'est donné le plaisir de lui entendre répéter mot pour mot, comme
de son fonds, ce que a'autres lui avaient allégué quelques jours auparavant, et la même chose se disait toujours chez lui de la même façon, s'il ne lui était pas venu de nouveaux secours. Un tel homme était facile à gouverner; M. de Maurepas l'avait fait agréer par le cardinal avec beaucoup de finesse ; son protecteur était donc son oracle : toute décision, toute dépêche, tout plan venait de lui ; ils avaient pratiqué une porte secrète dans le mur mitoyen de leurs cabinets par où tout se consultait, et cette direction était volage et capricieuse comme celui qui en était l'inspirateur.
Nuls principes, nulle suite n'avaient donc présidé à nos négociations françaises, depuis la disgrâce de M. Chauvelin. Le cardinal Fleury, ajoutant la décrépitude à la médiocrité , avait formé ce qu'on appelait les comités, où les ministres s'assemblèrent souvent dans le cabinet de Son Éminence. Les affaires communes de leurs départements s'y traitaient sous les yeux du vieux ministre qui ne disait mot et laissait faire. Les affaires étrangères comme les plus capitales y tenaient le plus de place et le secrétaire d'État de ce département n'y faisait guère que les fonctions de greffier. Pour résister à l'influence d'une cohue, il faut de bons poumons, un geste imposant, de l'importance, de la présomption et beaucoup de hardiesse, plus encore que de la raison et de l'expérience. M. Amelot, ni vous, monseigneur, n'avez pas dû remporter souvent dans ces assemblées.
Enfin la mort du cardinal donna bientôt entrée au conseil au maréchal de ISoailles ; il s'y servit de la duchesse de Châteauroux et M. de Richelieu, qui furent
attendris par son hypocrisie et qui ne tardèrent pas à s'en repentir. Il étonna dans les comités par le bruit et la pétulance de ses discours, il ne douta de rien et changea de système chaque semaine. Il s'empara de tout, du gouvernement civil comme du militaire, il tempêta dans les comités et dans les conseils, il introduisit une variation de principes, de mesures journalières, une pusillanimité de moyens qui régnaient à peine sous Henri III. Le pauvre M. Amelot ne pouvait parler, et tout se faisait sans lui ; on anéantit bientôt par là son peu de mérite aux yeux du maître, et il devint encore plus craintif dans son travail avec le roi. Il prévit une prompte disgrâce, et M. de Maurepas, pour tout remède à cette menace, lui prescrivit l'honnête complaisance ; le créateur comme la créature perdirent également la tête dans ce tumulte.
M. de Rottembourg1 arriva de Berlin pour traiter ici secrètement la nouvelle alliance du roi de Prusse ; il conféra sous main avec Mme de Châteauroux et M. de Richelieu. Celui-ci avait pour principale passion de faire disgracier M. de Maurepas; il disait que c'était toujours lui crever un cei/que de faire chasser M. Amelot ; on le fit demander de la part du roi de Prusse, comme une condition du traité (déférence bien dangereuse en politique), et cela s'exécuta deux jours avant le départ du roi pour l'armée.
M. de Richelieu visait au principal ministère : il avait cru s'y frayer un chemin en plaçant le maréchal de ÎNoailles au conseil, et, par esprit de parti de grand sei-
1 . Lieutenant général, ami de Frédéric ; il avait servi en France dans sa jeunesse.
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gneur, il voulait commencer par anéantir le crédit des secrétaires d'État. Il avait aussi conçu une grande idée du Sr Du Theil, l'un des premiers commis des affaires étrangères; mais il ne fut pas longtemps sans reconnaître combien ce vieux commis était peu de chose. Le roi vous a dit souvent qu'il n'avait jamais vu d'homme si lourd; cependant Sa Majesté n'eut pas d'autre secrétaire d'État que lui, quoique sans titre , pendant les sept mois que dura la campagne de 1744.
Aussi rien ne se fit, rien ne s'expédia pendant ce temps-là ; les ministres étrangers ne savaient à qui s'adresser, les nôtres ne recevaient que des dépêches de quatre lignes fort sèches et fort disgracieuses, telles que les commis les savent dresser, quand on leur en laisse la disposition. Le maréchal clabaudait dans le conseil à son ordinaire et ne concluait rien ; Chavigny et Saint-Séverin le gouvernaient et lui inspiraient le peu qu'il fit. Le premier s'empara de la négociation de Francfort; il stipula pour la maison de Bavière les avantages qui pouvaient le recommander lui-même, car il comptait d'être fait secrétaire d'État à l'arrivée du roi à Paris.
Pour M. de Saint-Séverin, il voulait retourner en ambassade et en tirer grand parti pour les richesses et pour les honneurs. M. de Noailles avait inspiré au roi la plus haute opinion de ce méchant Italien1; il fallait lui trouver incessamment une place. Justement le comte de Bruhl fit faire quelques plaintes de M. Desalleurs,
1. Le comte Saint-Séverin d'Aragon, Napolitain, avait été d'abord envoyé du Grand-duc en France, puis il s'était fait naturaliser en 1737 et avait été employé dans plusieurs ambassades.
envoyé de France en Saxe et en Pologne ; on saisit cette occasion pour ]e rappeler, sans aucune considération ni pour le ministre ni pour le ministère ; les affaires en souffrirent beaucoup. Desalleurs venait d'épouser une fille du prince Lubomirski, ce qui allait lui donner un grand crédit en Pologne pour nous y bien servir : c'était ce que craignait le comte de Bruhl ; dès qu'il sut son rappel, il négligea tout et revint en France le plus tôt qu'il put. Un secrétaire qu'il laissa ne vit rien, ne put rien, ne manda rien en France de ce qui se passait. Tout se tournait dans cette cour contre nous et pour nos ennemis : les Autrichiens et les Anglais saisirent ce moment pour s'emparer entièrement des Saxons; on y signa le 8 janvier 1745 le traité de Varsovie, engagement auquel nous devons principalement attribuer le refus de l'empire de la part du roi de Pologne et l'élection du Grand-duc à cette haute dignité. M. de Saint-Séverin arriva justement pour voir signer ce traité à sa barbe (il est grandement soupçonné de servir de son mieux la reine de Hongrie en France). Il ne fut pas seulement admis à sa première audience ; il se fit chercher une querelle de cérémonial et n'en trouva jamais la solution. Il prétendit depuis avoir rompu par ses trames secrètes la diète de Pologne de novembre 1 745 (l'on sait que toutes ces diètes se rompent toujours d'elles-mêmes); il excelle à se vanter de ce qu'il n'a pas fait et à s'attribuer l'ouvrage des autres ; c'est ce qui a fait sa première réputation en Suède où il recueillit en quinze jours le fruit des travaux de l'ambassade de M. de Casteja.
Dans le même temps arriva la disgrâce de M. de la Chétardie en Russie; on l'arrêta comme un criminel,
on enleva ses papiers, on le dépouilla des ordres de Russie et des présents dont la Czarine l'avait accablé. La France, par de très-mauvais conseils, reçut cet affront avec honnêteté et douceur ; on accrédita en sa place le sieur Daillon, ci-devant son secrétaire, parla seule raison qu'ayant eu une querelle d'éclat avec M. de la Chétardie, il devait être plus agréable au chancelier Bestuchef, qui gouvernait alors la Russie.
A Cologne, le comte de Sade, notre envoyé, s'était brouillé avec l'électeur et son ministère; il avait d'abord été fort avant dans ses bonnes grâces, mais il en avait abusé; l'électeur se plaignait que l'envoyé eût vendu sa faveur pour de l'argent et fait plusieurs affaires de bassesse et d'intérêt. M. de Sade demanda permission de venir faire un tour en France, cela lui fut accordé , sans y prendre garde de plus près : il prit congé définitif de l'électeur, en reçut le présent, et cacha soigneusement cette cérémonie, pour laisser cours à ses appointements. Il fut représenté à Bonn par un nommé Beaumez, son secrétaire, une des viles créatures qui se soit jamais mêlée de nos affaires : il était vendu à tout ce qui lui voulait donner quelque argent, et a fini par des friponneries insignes qui l'ont fait mourir en prison. Cependant, nous n'avions jamais eu tant besoin de la cour de Cologne; la scène y resta vide de notre part, les Anglais firent un traité de subside avec l'électeur : par là, il se montra le plus grand ennemi de l'empereur son frère, et il eût livré à ses ennemis toutes les troupes qu'on pouvait lever dans ses États, il eût voté contre lui dans les diètes, si vous n'y aviez pas promptement remédié.
Voilà un échantillon de la direction des affaires
étrangères pendant les sept mois qui ont précédé votre ministère.
Le général Schmettau fut envoyé près du roi pendant qu'il était malade à Metz : c'était pour observer et contredire, de la part du roi de Prusse, toutes nos opérations militaires. On n'a jamais si bien vu qu'en cette occasion les effets de notre légèreté et du sentiment de besoin, par les degrés de considération et de mépris qu'éprouva ce général pendant les six mois qu'a duré son ambassade; on eût dit qu'il était le roi de Prusse lui-même pendant les premiers trois mois. Il parut ensuite moins qu'un solliciteur de procès, quand son maître eut évacué la Bohême. La reine de Hongrie intercepta quelques-unes de ses dépêches où il disait grand mal de messieurs du conseil : cela lui attira à dos tous les partisans du ministère, c'est-àdire tous ceux qui ont besoin de fortune et qui craignent la disgrâce ; mais le conseil n'a pas pris garde que nous avons eu longtemps depuis nécessité de nous ménager le roi de Prusse, qu'il eût pu se tourner contre nous pendant le reste de cette guerre, et, par là, n'en consolider que mieux ses conquêtes, sauf à reprendre ensuite notre alliance quand la paix eût été faite, puisque les sentiments des princes sont à V enchère de leurs intérêts. Nous suivions en cela nos passions de légèreté, éblouis du premier brillant, méprisants pour quelques disgrâces, enivrés de nos succès momentanés, et pesant peu nos véritables intérêts. Le roi de Prusse avait un traité avec nous (de juin 1744) pour conquérir et dépouiller la reine de Hongrie ; nous devions par là garder une partie des conquêtes que nous devions faire dans les Pays-Bas. Mais le roi de
Prusse ayant été chassé de Bohême la fourche au c..., il écrivit une lettre au roi à laquelle était joint un trèsbeau mémoire : il y confessait ses fautes, assurait qu'il voulait se corriger de faire des pointes, et véritablement il s'en corrigea depuis; il nous conseillait d'en faire de même , de travailler promptement à la paix sur le pied où étaient les affaires, de renoncer au désir de nouvelles conquêtes et de n'en garder aucune partie. Ainsi il nous dégageait de l'article de son traité qui les stipulait, il y renonçait pour luimême, se contentant de la Silésie qu'il promettait de bien défendre, comme il fit.
Le roi de Danemark était dans des dispositions fort douteuses à notre égard et nos ennemis comptaient publiquement douze cents cavaliers danois parmi leurs troupes pour la campagne suivante.
La Suède gémissait, ainsi que la Pologne, sous la tyrannie de Russie. Nos partisans en Suède et en Pologne cherchaient seulement à nous tirer le plus d'argent qu'ils pouvaient, sous prétexte d'être recherchés au même prix par les Anglais; mais c'était pour nourrir leur luxe et ne rien faire de décisif.
Les Hollandais ne sont jamais entrés dans cette guerre-ci qu'à contre-cœur; la nécessité seule les a portés à soutenir la Maison d'Autriche depuis que France et Espagne, réunies dans une même Maison, peuvent devenir trop puissantes par un bon accord et attenter à leur liberté, à leur commerce et à leur religion ; voilà du moins ce que leurs chefs, corrompus par l'Angleterre, prêchent aux peuples déjà animés contre nous par leurs passions. Depuis l'établissement de leur barrière des Pays-Bas, le corps de la républi-
que désire vivement la paix; mais l'Angleterre continue ses artifices dans le corps de l'État, et nous la servons merveilleusement dans ses desseins par notre imprudence.
L'Angleterre n'était pas moins lasse de la guerre. Le conseil et toute la cour britannique firent chasser du ministère milord Carteret comte de Gran ville, grand boute-feu, ennemi implacable delà Maison de France par les principes qu'il s'était formés. Cela arriva en décembre 1744, rien ne paraissait davantage nous acheminer à la paix : pour y parvenir , il fallait ne pas irriter davantage les puissances maritimes; on fit Je contraire par une attaque sérieuse des Pays-Bas. On ne nous accordera jamais la paix à force d'injures et d'insultes; nous ne passons déjà que pour trop entreprenants et trop puissants. Quand nous nous trouvons en guerre avec des succès éprouvés, nous n'avons qu'à tendre les bras et à nous relâcher de quelques demandes, on nous accorde ce que nous voulons, pourvu que nous montrions de la justice et de la sincérité, mais il en est autrement quand nous sembions défier toute l'Europe à la suite d'une guerre injuste. Vous proposiez donc au roi, pour véritable moyen de paix, une heureuse et prévoyante défensive de toutes parts pendant cette campagne, une vigoureuse résistance qui fît perdre l'envie de nous entamer aux plus furieux de nos ennemis, pour faire triompher l'opinion des pacifiques dans les cours où ils s'accréditaient alors de plus en plus.
Tel fut votre système en prenant le timon des affaires, et vous n'en suivîtes point d'autres, en l'accommodant toujours aux différents événements. Le cardi-
nal de Fleury vous y eût bien secondé, si vous aviez été employé de son temps, et vous le regrettiez par cette raison, quoiqu'on vous eût mis très-mal avec lui les dernières années de sa vie. Depuis sa mort, les suffrages qui prévalaient au conseil étaient bien changés d'intérêt et de crédit : on y parlait de paix en portant toutes les déterminations de la guerre; pendant tout le temps du cardinal, les armes étaient subordonnées à la politique, mais depuis que le roi gouvernait, disaiton, par lui-même, S. M. n'écoutait volontiers que ceux qui avaient intérêt de s'avancer par la guerre. Ce prince, jeune et plus hasardeux qu'on ne croit, place son honneur à ne point démordre de ce qu'il a une fois entrepris; il dit souvent ce mot dans les conseils : Qui ne hasarde rien na rien; il respecte volontiers le courage de ceux qui, pour répondre par une maxime triviale, lui font entendre que les plus courtes folies sont les meilleures ; il s'ennuie aux raisonnements, il goûte les sophismes courts et déguisés en propos de sagesse et d'honneur.
Vous voyez souvent à Paris M. de Torcy, ancien ministre du feu roi; S. M. vous avait permis de lui confier les affaires les plus secrètes de l'État, et de le consulter sur tout ce que vous jugeriez à propos. Quand vous le citiez au roi, son avis avait beaucoup de poids, S. M. n'aimant rien tant que de suivre l'esprit et les usages de Louis XIV. M. de Torcy vous a dit souvent qu'il attribuait les fautes et les disgrâces arrivées de son temps, principalement au peu de crédit qu'avait toujours eu de ce règne le ministre des affaires étrangères. Les autres départements avaient toujours été plus écoutés que le sien. M. de Louvois
pour la guerre, puis le département des bâtiments, enfin les Jésuites qui excitaient à la dévotion et qui en prenaient pour moyen l'entière expulsion des calvinistes et des jansénistes l'emportèrent successivement dans la volonté de Louis XIV et tout y céda. Ce prince n'aimait pas à se livrer tête à tête à des raisonnements politiques : ce travail avec le ministre qui en était chargé était fort abrégé, et l'on renvoyait au conseil les plans et les idées de cette direction; là, les autres ministres emportaient ce qu'ils voulaient contre lui et ils n'avaient qu'à obéir.
Vous proposâtes une fois au roi d'appeler M. de Torcy à son conseil, comme un personnage fort considéré parmi les étrangers et dont le seul nom mettrait nos affaires en crédit, mais S. M. vous répondit avec l'ancienne prévention qu'on lui avait inspirée de jeunesse, « quil était frère du chef des jansénistes (l'évêque de Montpellier) et quil ï était un peu lui-même. »
Votre premier système pour parvenir à une prompte paix, et même le seul que vous ayez suivi, a été fondé sur ce raisonnement : « Nous avons voulu ruiner la Maison d'Autriche, nous n'avons pas profité du temps où l'on n'était pas en garde contre nos forces ; on nous a repoussés, on nous a ramenés chez nous; on prétend aujourd'hui en Europe nous entamer et nous abaisser pour nous mettre hors d'état de tenter désormais de nouvelles entreprises. Nos premiers desseins ressemblent à ceux du cardinal de Richelieu, à la guerre de Trente ans terminée par le traité de Westphalie ; notre situation présente peut ressembler à celle de 1 704, depuis nos premiers échecs à Hochstedt et à Ramillies, avec la différence encore que notre gouvernement est
plus mauvais que sous le feu roi. Toute l'Europe conjurée contre nous peut nous mener loin à la longue; prenons les choses au pire pour ne nous point tromper; que la paix, telle quelle, devienne donc notre principal objet : nous l'aurons indubitablement en nous défendant bien et en n'offensant personne sur nouveaux frais. Augmentons nos forces, diminuons les injures, faisons en sorte que nos ennemis nous reconnaissent redoutables à la défense, sages et justes à l'attaque, qu'ils entrevoient le calme, qu'ils le désirent eux-mêmes, que leurs peuples sentent mieux par Jà tout le mal de leurs dépenses, il en résultera ce qu'on appelle fin par lasse guerre, on s'accoutumera à cette idée de repos, et l'indolence s'ensuivra nécessairement dans les opérations de la guerre ; on en viendra par là à une espèce d'armistice qui en amènera un formel et de droit. Gardons bien ce que nous tenons ; nous avons conquis de quoi faire bien des arrangements honorables à la paix générale.
C'est en prenant ainsi les choses au pire que l'on parvient plus sûrement à ses fins, et certes une paix prompte nous était assurée dès le commencement de votre ministère, si vos conseils eussent été suivis entièrement , je dis entièrement , et c'est le cas de la maxime : Bonum ex intégra causa, malum ex quorum, que defectu. Plus nous avons avancé depuis dans des entreprises mal concertées et mal exécutées, plus nous avons éprouvé du bien d'un côté et du mal de l'autre, plus vos principes pour faire la paix se sont vérifiés comme solides et indubitables. Vous l'emportâtes l'année suivante dans le conseil pour conduire les affaires d'Allemagne précisément sur ces principes, ne
faisant aucun mal, aucunes menaces dans l'empire : on n'en voulut point faire à la France, et, au grand étonnement de tout le monde, il en résulta (sans traité) une neutralité complète; elle dura et se fortifia toujours, de votre temps, malgré toutes les menaces et toute la rage de la cour de Vienne.
Au premier conseil d'État où vous assistâtes, le roi tint à ses ministres un discours sur l'autorité qu'il vous confiait ; il déclara que, désormais, les ministres étrangers ne devaient plus conférer qu'avec vous seul, et qu'il ne fallait plus en agir sur cela comme par le passé. Véritablement l'on vous a montré toute sorte de confiance dans le fait de votre charge ; mais il était à désirer qu'elle se fût étendue aussi sur les autres départements, à cause de la connexité qu'ils avaient avec le vôtre.
Par exemple, peu après vos premières démarches pour la paix, suivant les principes que je viens de dire, vous entendîtes parler de la banqueroute que M. Orry allait faire faire à notre Compagnie des Indes ; vous montâtes chez le roi pour représenter le tort que cela allait faire à la réputation de nos forces, vous présentâtes les moyens de la suspendre seulement, vous fûtes écouté du roi, vous parûtes même l'avoir persuadé, M. Orry fut mandé à l'heure même, mais il détruisit finalement ce que vous aviez commencé.
Pendant les deux campagnes que vous avez faites avec le roi, vous et M. votre frère y jouiez véritablement à vous deux le rôle de premiers ministres : à la première, le maréchal de Noailles était en tiers, mais, à la seconde, il était en Espagne, et vous composiez à vous deux tout le conseil du roi.
M. le chancelier s'adressait à vous par préférence pour demander au roi des décisions ou des éclaircissements sur des articles qu'il n'avait pas suffisamment entendus dans les apostilles de la main de S. M. : vous avez plusieurs lettres de ce premier magistrat pour cette correspondance.
Vous commençâtes par vous éclaircir avec le roi de deux choses qui étaient véritablement le fondement de vos travaux : l'une, s'il était vrai, comme quantité de courtisans vous en avaient assuré, que le roi eût une prédilection passionnée pour l'Espagne, qui allât à faire courir risque de disgrâce à quiconque dirait la vérité et servirait bien l'Etat en offensant la cour de Madrid. S, M. vous assura qu'elle était incapable de ces sortes d'entêtements, qu'elle savait combien la reine d'Espagne était déraisonnable, et de quel degré d'utilité ou d'incommodité nous pouvait être l'Espagne; S. M. ajouta à cela qu'elle n'avait signé que malgré elle le traité de Fontainebleau, 1743; qu'on nous y engageait à des conquêtes impossibles en faveur d'Espagne, mais que, pour la persuader, on lui répétait sans cesse ce discours, qu'elle restait sans alliés dans la guerre, qu'elle ne pouvait s'acquérir que l'Espagne seule en cette qualité et à quelque prix que ce fût.
Vous assurâtes bien le roi que, tant que Philippe V vivrait et que sa femme gouvernerait, il était impossible de conclure la paix générale de concert avec l'Espagne, parce que, dans cette cour, on ne proportionnait jamais les moyens avec la fin, qu'on n'y songeait qu'à ses propres intérêts, grossièrement, durement et sans aucun égard à ceux des autres, que tout y cheminait par le conseil des passions d'orgueil, d'avidité
et de vengeance, qu'il fallait se résoudre secrètement à traiter de la paix sans cet allié, mais que, faisant ses affaires du mieux qu'on pourrait, avec des intentions pures et telles que S. M. les portait sur toutes choses, on ne ferait part des conditions à l'Espagne qu'après leur conclusion bien assurée, quelque chose qu'elle en pût dire ou faire.
Vous demandâtes en second lieu à S. M. si elle voulait la paix présentement et à quel degré d'impatience: vous lui proposâtes d'y réfléchir davantage et de vous en écrire une espèce d'instruction qui vous servît de guide dans la suite pour ne pas perdre une seule occasion de mettre ses volontés à exécution. Vous avez sur cela plusieurs lettres du roi qui vous témoignent une confiance sans réserve, et cette confiance a duré la même jusqu'au moment de votre disgrâce.
Votre dessein était en même temps d'exercer le roi à travailler par lui-même aux affaires, et ensuite à paraître donner toujours par lui-même les ordres principaux. On peut dire qu'aucun de ses ministres n'y a fait de plus grands progrès que vous ; les étrangers s'en sont aperçus de votre temps. Quand le sieur de Champeaux revint de Turin, à la fin de 1745, pour rendre compte de sa négociation, il eut une conférence d'une heure et demie avec le roi à Choisy; il fut extrêmement étonné de voir le roi parler de ses affaires avec toute l'intelligence, la finesse et l'activité d'un premier ministre. Ledit Champeaux trouva que vous ne mettiez à cela qu'un art heureux et innocent, présentant à propos les points de discussion, les commençant, puis vous retirant pour ainsi dire pour laisser penser et faire dire au prince tout ce qu'il avait sur
le cœur. Il a l'esprit bon et juste, il ne s'agit que de le mettre en mouvement et de lui retrancher la flatterie et la censure ; c'était là votre véritable passion, de faire paraître en toutes choses les bonnes qualités du roi, de faire rouler sur lui le travail et de lui en attribuer tout Thonneur. On a accusé le cardinal de Fleury d'avoir pratiqué tout le contraire ; pour les autres ministres de votre temps, ils ne cherchaient visiblement qu'à augmenter ses faibles pour en profiter.
La première lettre que le roi vous écrivit pour ses idées pour la paix était en ces termes :
« 23 décembre 1744.
« Je vous envoie mon ultimatum pour la paix. Ne disons point que nous voulons la paix, mais désironsla comme le plus grand bien, pourvu qu'elle puisse durer longtemps. Attendons ce qu'on nous dira et ne négocions rien sur cela présentement avec nos alliés. Le roi de Prusse ne veut plus rien de nouveau pour lui; et, pour les deux autres, il faudra bien qu'ils en passent par ce que nous voudrons pour leur bien. Si l'on nous prise aujourd'hui, c'est que l'on nous craint. Ne faisons mine que de vouloir faire la plus vigoureuse guerre, il n'y aura jamais que cela qui puisse amener la paix que je désire autant et plus que tout autre. »
[Sur un papier séparé était ainsi) :
« Ci-dessous est mon ultimatum, mais je veux que tout vienne des autres. Ne rien dire et écouter est ma volonté.
« 1° Que l'empereur soit empereur sans confirma-
tion, n'en ayant pas besoin, mais d'une simple reconnaissance de la reine de Hongrie, qui est la seule puissance qui ne le reconnaît pas;
« 2° Son rétablissement en entier dans la Bavière ;
« 3° La reconnaissance pour lui et ses descendants de l'Autriche antérieure;
« A0 Cession à l'infant D. Philippe de la Savoie et du comté de Nice par le roi de Sardaigne, en l'indemnisant du côté du Milanais , et Final restant aux Génois;
« 5° Restitution par la France des places de Flandre, à condition qu'il lui sera permis de faire ce qu'elle jugera de plus à propos pour la sûreté de Dunkerque ;
« 6° La France et l'Espagne étant contentées par articles ci-dessus, il est juste que l'Angleterre jouisse du vaisseau de permission1 et qu'on lui renouvelle le traité à'dssiento, et je me porterais volontiers pour médiateur sur le reste de leurs différends. »
Il faut observer, sur la prédilection du roi pour l'Espagne, que S. M., comme tous les autres hommes, peut être souvent ébranlée par les idées des autres contre les siennes et contre les connaissances éprouvées. Vingt suffrages cachés qui l'entourent, aux heures où il est le moins en garde, forment plus d'impression qu'un ministre appliqué n'en peut détruire dans la conférence sérieuse qu'il a avec le roi une fois par semaine. Madame sa fille, infante d'Espagne, lui écrit chaque ordinaire de très-longues lettres, et le roi lui répond de même. Le maréchal de Noailles et M. de