Contich ou Cumptich, à deux lieues et demi d'Anvers
parût, le bruit courut dans l'armée que j'étais allé signer le traité , et cela donna lieu à mes envieux et aux ennemis de la paix à augmenter l'injuste accusation contre moi de me laisser amuser; les sots de la cour, qui sont en grand nombre, faisaient cborus avec les méchants.
Je ne puis mieux comparer la fausse réputation d'habileté de l'abbé de La Ville qu'à celle du sieur de Chavigny : tous deux traîtres, tous deux médiocres; l'abbé de La Ville a une éloquence plus jeune et moins ridicule, ayant été régent de rhétorique chez les jésuites. Tous deux voient mal les choses dont ils sont chargés et flattent plutôt qu'ils n'éclairent : c'est qu'ils veulent leur fortune et non celle de l'État. L'abbé de La Ville avait eu pour système favori, étant en Hollande et depuis son retour, qu'on ne ferait la paix qu'en châtiant les Hollandais et qu'on les porterait par là à une paix particulière. Ce principe favorisait les partisans secrets et avides de la continuation de la guerre; ainsi cet abbé a été fort célébré ; le faux de ses annonces n'a point dessillé les yeux sur son compte : ce ne sont point les fautes qui défont les fortunes en France ; le parterre siffle, mais les premières loges gratifient les acteurs protégés.
Voyant donc l'abbé de La Ville assurer qu'en tenant bon on allait avoir la paix par la seule république de Hollande, et qu'on l'obligerait à se séparer de ses alliés, les ministres hollandais n'ayant cependant rien de nouveau à dire, la négociation se ralentissant, je crus devoir introduire un nouvel acteur sur la scène, et j'avoue sans honte que je ne m'attendais pas à ce qui devait m'arriver de ce personnage.
M. de Puisieux1 que je connaissais dès l'enfance, et dont je suis allié, s'était donné pour mon partisan et m'avait assidûment fait sa cour, depuis que j'étais en place ; il avait été trois ans ambassadeur à Naples et avait paru, dans cette place de nulle importance, aussi médiocre qu'il est en effet : nul talent, nul génie, des idées communes qu'il emploie sous un extérieur de sagesse et de réserve; nourri dans le sérail, il en connaît parfaitement les replis et les détours, ainsi c'est un homme fin de la cour, il possède tout le patelinage des jésuites et des Italiens et toute la profondeur des bagatelles ; il politiquait avec les ignorants et s'y faisait passer pour un habile homme.
Il me fit pitié en me contant ses malheurs, sa prétendue ruine à Naples et son retour sans aucune sorte de récompense; il voulait reprendre le train des ambassades, pourvu que ce fût dans quelque emploi commode comme en Suisse ou à la Haye, quand il y aurait i eu. C'était à cause de moi, disait-il, à cause du respect et de l'estime qu'il me portait, qu'il voulait servir, et non sous tout autre ministre. Je le lui promis et cherchai à le satisfaire : j'en prévins le roi, je trouvais à cet homme assez de sagesse pour penser qu'il ne gâterait rien à une ambassade aisée, et surtout qu'il y apporterait de la docilité.
Travaillant avec le roi à Anvers, et rendant compte à Sa Majesté des divers moyens pour améliorer la négociation de paix par les Hollandais, je m'avisai de proposer d'envoyer quelqu'un à la Haye, un homme
\. Louis -Philogène Brulart, marquis de Puisieux, dont il va être souvent question, et qui remplaça d'Argenson au ministère des affaires étrangères, était né le 12 mai 1701.
DU MARQUIS D'ARGEINSON. 347
qualifié qui y irait sans caractère, qui paraîtrait ne faire ce voyage que sous un prétexte imaginé, qui aurait cependant des lettres de créance en poche, qui n'y serait pas plus de quinze jours, qui apporterait carte blanche aux principaux de la généralité, qui les réchaufferait, qui leur donnerait cette marque d'attention du roi par une telle avance et qui sonderait leurs cœurs. Je proposai donc M. de Puisieux pour cette fonction et en même temps pour le destiner à l'ambassade de Hollande, dès qu'il y aurait jour à la remplir, et cette destination même recommandait davantage la mission momentanée dont il s'agissait.
Le roi me parut d'abord chanceler et même dédaigner celui que je proposais. Il faut convenir que c'a été un grand chef-d'œuvre de persuasion que d'obtenir, six mois après, de Sa Majesté que M. de Puisieux me remplaçât pour la grande place qu'il occupe aujourd'hui. Sa santé et ses forces sont misérables : il allait aux eaux quand je le mandai ; il ne saurait travailler deux heures de suite.
Cependant j'obtins que ma proposition fût exécutée. Puisieux s'est assez bien acquitté de cette commission, parce qu'il y a apporté toute la docilité que je demandais. En passant à Anvers, je l'instruisis de ce qu'il avait à faire; l'abbé de La Ville, avec qui je parlais librement, lui redit quelques propos que je lui avais tenus de mes doutes et de mes craintes sur ses succès, et commença à me mettre mal avec lui. A la Haye, il a peu parlé et s'est fait craindre par son air tout composé et tout mystérieux : on a cru que cela couvrait de grandes choses; il rendit le compte que je voulais pour réparer les impressions qu'avait données l'abbé
de La Ville, savoir que les Hollandais ne se sépareraient jamais des Anglais, à quelque extrémité qu'on les poussât.
MM. de Wassenaër et Gillis souffrirent de cet envoi qui était un contrôle de leurs opérations; cela les piqua comme je voulais, ils agirent plus vivement, mirent quelque chose de plus en avant, et pressèrent furieusement les Anglais de finir.
Le roi revint à Versailles au commencement de juin pour les couches de Mme la Dauphine; les deux Hollandais m'y suivirent, nous conférâmes souvent. J'eus ordre de ne me plus relâcher de rien absolument, de les écouter seulement et de leur déclarer que, si j'avais encore à me relâcher sur leurs nouvelles remontran ces, ce ne serait qu'à condition qu'ils signeraient surle-champ1.
Chaque proposition passait à la Haye et de là à Londres; souvent le vent contraire pendant l'automne retardait quinze jours les réponses ; c'est sur cela qu'ils proposèrent de s'assembler dans un lieu neutre où il y aurait un plénipotentiaire anglais, ce qui avancerait bien autrement la négociation : on donna au roi à
1. D'Argenson ayant rendu compte au roi d'une nouvelle proposition des plénipotentiaires hollandais de donner à D. Philippe le Parmesan au lieu de la Toscane, en reçut le billet suivant, en date du 13 juillet 1746 :
« Je crois que la Toscane apporterait aujourd'hui de grandes difficultés, et, en cela seul, je serais pour eux. S'il n'y avait que cet article et qu'ils voulussent signer seuls et tout à l'heure, nous pourrions y condescendre encore; mais la mauvaise foi du reste est si odieuse que je vois que tout mon conseil s'y récriera fortement. Rendons-leur ce qu'ils ont voulu nous donner : amusonsles, et allons notre chemin. »
choisir de trois villes pour ces conférences et la ville de Bréda fut choisie.
Le Grand Pensionnaire Vanharem1, qui mourut subitement peu de temps après, nous fit sur cela une friponnerie , si cependant on peut qualifier ainsi une réticence qui avait pour principe un grand désir de la paix et une crainte excessive de la manquer. Le ministre britannique lui signifia, à ce qu'on assure, qu'il n'enverrait personne à Bréda, à moins qu'on n'y reçût aussi des ministres autrichiens et piémontais. Vanharem nous cacha cette condition, et se réserva de la faire éclater lorsque les ministres français et anglais seraient assemblés. Il y a cependant à objecter sur cela que, si le ministère britannique avait prétendu de bonne foi cette admission, le plénipotentiaire ne serait pas arrivé à Bréda comme il fit, et n'aurait pas comparu à la première conférence, sans réclamer plutôt la veille que le jour l'exécution de cette condition. Elle a eu tout l'air d'une chicane ; ainsi l'on peut croire qu'on a voulu, par finesse, engager un congrès, au lieu de simples conférences pour des préliminaires.
Je conviendrai ici que c'a été une faute d'Etat que d'avoir accepté l'intervention d'un ministre anglais aux négociations qui se traitaient à Paris avec les seuls Hollandais. Dans mon système, je trouve que les seuls Hollandais allaient mieux et de meilleure foi, parce qu'ils avaient un intérêt plus prononcé à la paix générale ; ainsi ils agissaient d'une façon plus pressante pour en persuader l'Angleterre que ne pouvaient faire
1. Ou plutôt Vanderheira, comme d'Argenson l'a nommé plus haut. Il mourut en juillet 1746.
nos plénipotentiaires français en s'abouchant directement avec ceux d'Angleterre ; mais l'impatience d'avancer un ouvrage si salutaire fit regarder cette insinuation du bon côté : on crut abréger et épargner le temps qu'il fallait aux courriers en passant toujours par des tiers; au lieu de cela, la chicane saisit cet expédient même pour rompre toute négociation, ce qui ne serait pas arrivé si j'avais été encore en place et j'aurais trouvé le remède dans le mal même.
M. de Puisieux devait être naturellement choisi pour les conférences de Bréda : destiné à l'ambassade de la Haye, y ayant comparu au mois de juin pour presser les États-Généraux, déjà admis dans le secret de cette négociation, le défaut de sujets pour cette importante affaire, la brigue et l'envie ayant écarté les bons et élevé les mauvais, de quelque même étoffe que je trouvasse celui-ci, je crus devoir le proposer et j'y trouvai le roi beaucoup mieux disposé que la première fois, car M. de Puisieux avait bien plus figuré dans le monde depuis son petit voyage de la Haye. 11 avait tout confié aux frères Paris, qui l'avaient établi le conseil et l'ami de Mme de Pompadour ; il se fit bientôt passer pour un grand homme, à l'aide de quelques discours frivoles et communs qu'il tenait sur les affaires ; il s'était mis à faire tous les mois une récapitulation générale des affaires étrangères avec sa pensée pour les terminer ; j'ai lu de ces mémoires mensuels et je puis assurer qu'il n'y avait rien que les nouvellistes les plus ordinaires des promenades de Paris ne disent et ne découvrent dans leurs entretiens journaliers.
Les Hollandais nous firent part, au nom de l'Angle-
terre, du choix de mylord Sandwich1 pour plénipotentiaire d'Angleterre. C'est un jeune homme dont le caractère a été fort approuvé ; il a assez d'esprit et beaucoup de connaissances, nulle expérience, mais de bonnes intentions qui guident mieux que la science des rubriques et des détours, et certainement sa gloire aurait été à réussir à la paix.
Les conférences débutèrent à Bréda par la protestation qu'y fit le comte de Sandwich de ne traiter d'aucune affaire que l'on n'y eût admis des ministres autrichiens et piémontais que l'Angleterre avait, dit-il, déjà invités. Cette déclaration avait de quoi révolter dans tous ses points, et dans le fond et dans la forme -, j'ai déjà dit qu'il ne nous en avait pas été encore annonce le mot, et que, si les Anglais l'avaient prétendu ainsi, Vanderheim nous l'avait soigneusement caché. Et pourquoi Sandwich laissait-il avancer les choses jusqu'au jour d'une première conférence? il voyait bien que les Autrichiens et Piémontais n'étaient pas encore arrivés ni même choisis, et que leur nomination n'était connue de personne.
Il y avait certainement de la mauvaise foi dans tout cela, et j'eus de la peine à justifier la conduite des pacificateurs, quoique les Hollandais pussent s'en excuser un peu mieux que les Anglais. Que gagnaient-ils de nous tromper, puisque nos projets militaires ne s'en exécutaient pas moins?
11 n'y aura jamais d'affaire où nous ayons eu mieux raison que celle de l'admission ou de la non admis-
1 . John Montagu, IVe comte de Sandwich. Il fut depuis premier lord de l'Amirauté.
sion des ministres autrichiens et piémontais aux conférences de Bréda. Cela devint la grande question politique, et qui fut célébrée tout l'hiver dans les journaux hebdomadaires de la part de nos ennemis. N'énonçant que le titre de la question, avec une grossière subtilité, ils nous donnaient un tort auquel il ne semblait pas qu'il y eût de réplique : les Français, disentils, veulent négocier la paix aux yeux de toute l'Europe, sans admettre aux congrès les principales parties intéressées, comme la reine de Hongrie et le roi de Sardaigne.
Nous répondions: 1° par la différence qu'il y a de conférences pour des préliminaires à un congrès pour le traité général ; de quoi je citais quantité d'exemples; 2° que c'étaient eux-mêmes qui avaient le plus argumenté sur cette différence, lorsque, le roi ayant proposé aux Hollandais l'année dernière un congrès général, ils avaient toujours répondu avec opiniâtreté qu'on ne pouvait traiter de la paix en un congrès qu'il n'y eût préalablement des préliminaires convenus entre quelques-unes des parties intéressées. Nous employions et nous rétorquions tous les mêmes arguments dont ils se servaient en 1745, car nous traitions publiquement depuis dix mois de ces préliminaires avec la république de Hollande ; l'assemblée de Bréda n'en était qu'une suite ; on en avait transféré le lieu de Versailles à Bréda pour y admettre un ministre anglais qui ne pouvait venir à Versailles. Cette admission était privativement restreinte aux Anglais ; on n'avait pas pu y inviter de ministres d'autres cours, sans un consentement préalable des trois puissances assemblées à Bréda ; en inviter d'autres était manquer à la considération que l'on
se devait réciproquement. 3° Au fond, c'était annuler l'ouvrage que nous avions fait jusque-là. Les minisires hollandais avaient avoué qu'ils l'avaient communiqué à l'Angleterre à mesure qu'il avançait, mais ils avaient assuré qu'on l'avait caché aux cours de Vienne et de Londres : ainsi des ministres de ces deux cours, arrivant à Bréda, auraient certainement tout désavoué et tout annulé. 4° Nous donnions pour exemple la cour d'Espagne, qui n'envoyait pas de ministres à Bréda et qui s'en rapportait à nous. Il est vrai que, depuis la mort de Philippe V, je communiquais tout à cette cour ; elle nous en faisait savoir son sentiment, et l'évêque de Rennes avait écrit de la part du roi d'Espagne « que M. de Puisieux serait considéré à Bréda comme ministre public de France et ministre secret d'Espagne. » La reine de Hongrie et le roi de Sardaigne entendaient combien la chose était facile : de cette manière, ils pouvaient envoyer à la Haye, ou même à Bréda, des gens instruits qui auraient suggéré leurs volontés aux ministres des puissances maritimes, ceuxci sur la scène, les autres, pour ainsi dire, dans la coulisse : la négociation n'en eût été que mieux ainsi ; ils se seraient tous assemblés en particulier pour se concerter sur chaque article. Cette manière était même préférable à une assemblée tumultueuse, et, quand Ton serait parvenu à des préliminaires, alors on eût tourné les conférences en congrès. On ne pouvait placer le point d'honneur à ne donner qu'un rôle secondaire à la cour de Vienne si intéressée à la négociation ; rien n'est de cérémonial à de simples conférences; l'Espagne ne se serait pas mieux accommodée que toute autre cour de déroger à aucune sorte de dignité iv 23
extérieure; mais les plus diligents à ouvrir cette négociation pouvaient y avoir cette primauté de rôle avec justice et sans inconvénient.
Il est vrai que, depuis, la cour d'Espagne nous a fait perdre le meilleur de nos arguments en envoyant M. de Macanaz à Bréda ; mais le grand mal (que j'aurais prévenu certainement) n'en est arrivé que depuis ma retraite. Le bruit était grand alors que l'Espagne faisait la paix particulière avec les Anglais par la médiation du roi de Portugal. M. de Puisieux avait une foi de martyr dans la réalité de ce traite : il y voyait la vraisemblance et la vérité ; il s'assura encore davantage quand il fut à Bréda, il manda la date de ce traité dont Févêque de Rennes écrivait de son côté qu'il n'en était seulement pas question à Madrid, ni à Lisbonne ; le roi Ferdinand ne voulant, disait-il, qu' amour et simplesse ; c'était une finesse des Anglais d'augmenter ce bruit. Je crus que, dans ces circonstances, il était fort à propos de répandre parmi les étrangers cette grande marque de confiance de l'Espagne qui ne voulait pas d'autre ministre à Bréda que celui de France. Les ennemis s'en servirent pour piquer l'Espagne, pour lui faire croire que nous la traitions comme un enfant, l'Espagne se comportant elle-même véritablement comme un enfant qui craint de ne pas paraître assez mûr pour se conduire par lui-même. Tl en résulta quelque retour sur la première décision : on désavoua Pévêque de Rennes sur la force des termes dont il avait usé, on voulut nommer un plénipotentiaire à Bréda; ce choix tomba sur le sieur de Macanaz1. C'est un vieux