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Melchor de Macanaz, né en 1670, mort en

fol exilé par l'inquisition, et qui demeurait en France depuis plus de trente ans. L'évêque de Rennes assomma de bonnes raisons la cour d'Espagne sur cette tergiversation : elle allongeait la négociation en nous faisant perdre le meilleur de nos moyens pour ne pas tourner, avant qu'elles fussent commencées, les conférences en congrès ; enfin il fut bien décidé que Macanaz n'irait à Bréda que pour instruire M. de Puisieux plus directement des intérêts et des intentions de l'Espagne. Mais, quelque temps après, des intentions malignes aiguillonnèrent encore l'Espagne pour de nouvelles tergiversations : on parla de protester sur ce qui se ferait à Bréda sans l'Espagne ; je répondis au duc de Huescar avec la plus grande force sur ce terme de protester, et je lui en remis un mémoire pour qu'il l'envoyât à sa cour : j'y disais qu'on ne protestait que contre la violence et l'injustice, je rappelais les faits, j'exposais notre conduite et je poussais le reproche jusqu'où il pouvait aller. Mon mémoire fit son effet, je redoublai sans affectation mon exactitude communicative à la cour d'Espagne de tout ce qui se passait de quelque importance dans nos affaires, j'en eus de nouvelles assurances semblables aux premières sur le rôle que devait jouer le sieur de Macanaz à Bréda. J'ignore le détail de ce qui s'est passé depuis, mais Macanaz a protesté à la première conférence.

Je vis bien cependant qu'il fallait songer à un prochain congrès, et j'en destinai les ministres. Je ne songeai plus qu'à nous tirer avec honneur de notre résistance à ne point admettre les ministres autrichiens et piémontais, je vainquis, ils cédèrent, et la première conférence allait se tenir sur le pied de la

non admission, le lundi 16 janvier, quand M. de Puisieux partit le 9 pour me succéder. Il dit en partant de Bréda qu'il reviendrait dans quinze jours ; son départ parut fort extraordinaire et donna lieu, ainsi que la suite de ce qui arriva, à faire publier en Europe que nous ne voulions pas la paix. Quand on sut son élévation, il fut question de lui nommer un successeur, ce choix tomba sur le sieur Du Theil ; rien ne me parut plus bizarre : le sieur Du Theil est gentilhomme à la vérité ; mais il avait fait le métier de commis toute sa vie ; étant devenu vieux et fort pesant, je lui avais procuré la retraite de mes bureaux. Quel homme c'était pour figurer avec les comtes d'Howard, de Sandwich, de Wassenaér et le Grand Pensionnaire de Hollande ! (car le sieur Gillis, étant parvenu à cette première place de la république, n'avait pas été trouvé trop bon pour continuer sa fonction de plénipotentiaire). On jeta les hauts cris de la nomination de Du Theil ; mais nous tînmes bon, il fallut bien l'agréer. Il se passa encore bien du temps pour ses préparatifs et son arrivée à Bréda ; cela approcha de l'ouverture de la campagne : c'est ce que voulaient nos mauvais citoyens ennemis de la paix. On laissa aller Macanaz à la Haye sans s'embarrasser de ses actions; il y fréquenta beaucoup les ministres ennemis; enfin la première conférence s'ouvrit : à peine eut-on dit quelques paroles qu'on entendit frapper à la porte, c'était le secrétaire de Macanaz qui jeta sur la table une longue protestation contre tout ce qui se traiterait à Bréda sans la présence formelle du plénipotentiaire d'Espagne.

Les conférences en sont restées là, et voilà tout le

fruit de mes travaux pour la paix générale, ainsi qu'on me les a fait perdre (mais bien plutôt pour la nation), au traité du roi de Sardaigne.

Rien n'a été plus ridicule que cette protestation d'Espagne et rien n'était plus facile à empêcher. Depuis le traité de Vienne de 1725, fait par Ripperda, il n'a paru que cette discussion publique entre les deux couronnes de la Maison de France, et dans quelles circonstances celle-ci a-t-elle eu lieu ? quand nous devons paraître ne continuer la guerre que pour l'Espagne seule, quand nous lui communiquons tout, quand nous travaillons à la paix de concert, quand nous avons des assurances positives et réitérées que la forme des négociations sera comme elle nous l'avait tracée elle-même.

Certainement, c'était le cas de nous séparer d'intérêt avec éclat, ou d'obtenir désaveu et punition du sieur de Macanaz. Au lieu de cela, nous avons rampé plus que jamais dans la honte de nos chaînes, et nous avons marqué notre crainte de la perdre. On obtint que Macanaz ferait une espèce de contre-protestation très-obscure, inexplicable , et qui ne rétractait rien ; on assura qu'il serait puni ; il alla de Bréda à Liège, et il a une grosse pension avec la permission de retourner en Espagne, comme il le désirait depuis longtemps.

Je n'ai su ces faits, arrivés depuis ma disgrâce, que par les gazettes et par quelques amis.

Enfin, nos généraux ont eu dessein d'assiéger Bréda pendant la campagne de 1747, et on a fait donner par le roi une déclaration qui déduisait nos griefs de l'inactivité des conférences. Nous avons déclaré les

conférences rompues, et on a rappelé Du Theil, sauf à assembler un congrès général à Aix-la-Chapelle, quand les parties belligérantes le jugeraient à propos. Parla, nous nous sommes donnés (même sans prétexte apparent), pour auteurs de la rupture des négociations de paix, ce que toute puissance en guerre doit toujours éviter avec soin, quand elle veut ménager sa réputation et le courage des pauvres peuples qui souffrent beaucoup de la guerre.

M. de Puisieux eut une tout autre conduite à Bréda qu'il n'avait eu à la Haye pendant le mois de juin précédent : autant il avait bien réussi à ce dernier emploi par la docilité, autant il se montra à Bréda rempli d'une suffisance stupide et atrabilaire. 11 voyait tout en noir et faisait des remontrances sur tout ce que je lui prescrivais , sans en alléguer d'autres raisons que ses idées communes et des motifs suggérés par les ennemis du succès. Je l'attribuais à sa mauvaise santé ; véritablement il tomba malade en arrivant à Paris, il fut frappé d'une fièvre horrible le jour même de son serment de secrétaire d'Etat; on le crut mort quelques jours après, et il a été trois mois sans travailler; M. de Maurepas fut chargé de ses fonctions, et il n'est pas étonnant que le roi ait été si mal servi. M. de Puisieux, partant pour Bréda, fut flatté de la prochaine espérance de me succéder; on admirait ses dépêches au conseil, il s'y vantait toujours d'avoir fait des réparties hautaines à chaque propos des plénipotentiaires : ou il avait juré Dieu, ou il leur avait ri au nez. Mes instructions portaient de ménager davantage les plénipotentiaires qui n'étaient pas venus là pour rien. Ce n'était pas le cas de la hauteur, à

meins qu'on ne vînt à nous faire des demandes offensantes, ce qui n'arriva pas. Le commencement et la fin de mon instruction portaient surtout « de ne point rompre l'assemblée de Bréda, à quelque prix que ce fût. »

Le duc de Cumberland était arrivée à la Haye sur ces entrefaites : chacun alla pour lui faire sa cour; il ne resta à Bréda que le seul M. de Wassenaër, il arriva à la Haye un nouveau ministre espagnol. Je voulais que M. de Puisieux trouvât quelques prétextes pour se rendre aussi à la Haye ; c'en était un que de chercher à se lier avec le nouvel ambassadeur d'Espagne, et d'y affecter une grande liaison. Je lui avais donné le chevalier Finochetti qui m'a obligation, et qui y venait remplacer le marquis Fogliani de la part du roi des Deux-Siciles. Finochetti est adroit et liant, il eût servi à M. de Puisieux d'émissaire et d'agent à la Haye ; nous n'y avions toujours que le sieur Cbicquet, commis de l'abbé de La Ville et homme fort peu capable d'affaires. Je voyais bien des brigues de cour pour faire retourner l'abbé de La Ville à la Haye, en vue d'avancer sa fortune et de traverser davantage mes opérations pacifiques; cet abbé m' ayant trahi, depuis qu'il était à moi, avait pris toutes ses mesures avec M. le prince de Conti, M. de Maurepas et les Paris; je me défendis de ce piège.

M. de Puisieux aurait pu lier à la Haye une nouvelle négociation directe avec l'Angleterre, et suivre mieux les manœuvres dont nous soupçonnions les Espagnols, il aurait réchauffé les républicains pacifiques de la généralité, il aurait connu les embûches et dressé des batteries utiles; c'est là le talent et la capacité d'un

négociateur. Rien n'était si facile que de sauver toute apparence de radoucissement indécent dans nos démarches; tous les autres plénipotentiaires de Bréda allaient et venaient de Bréda à la Haye : pourquoi le notre n'y aurait-il pas aussi fait des voyages d'affaires sous les apparences des plaisirs ?

Le maréchal de Noailles et M. de Maurepas s'élevaient au conseil sur cette idée, quand j'en parlais; le premier y fit un jour un long discours sur la prétendue finesse de nos adversaires et sur l'excès de notre facilité, il déduisit comme quoi les Hollandais s'étaient fait écouter sur des propositions de paix dont ils avaient retraité ensuite la meilleure partie, sur la translation de la négociation de Paris à Bréda, puis en y appelant un ministre anglais qui ne disait rien, et sur l'idée de se transférer ensuite à la Haye. Je le réfutai, en prouvant que les changements arrivés provenaient des événements militaires et non de la négociation, que le lieu n'y faisait rien, que la paix était bonne partout où on la conclurait, et que la rupture des conférences serait le plus grand des maux aujourd'hui pour la nation.

Je regrettai bien alors (non pour ma fortune, mais pour celle de l'État), de n'avoir pas proposé le marquis de Fénelon au lieu de M. de Puisieux pour les conférences de Bréda : n'ayant pas encore pris congé des États-Généraux, tout prétexte était à l'honorer de cette commission; avec plus d'expérience, d'esprit et de droiture, il eût bien mieux embrassé l'objet et les moyens ; il y eût mis à la vérité une chaleur souvent importune et des idées bizarres qu'il soutenait par entêtement, mais qu'il abandonnait toujours par obéis-

sance à la voix du devoir. Mes regrets en augmentèrent encore par son malheur, ayant été tué à la bataille de Raucoux. Huit jours avant sa mort, il m'écrivit pour avoir permission de faire un tour à la Haye où il voulait ranger des papiers de conséquence, surtout les manuscrits de l'archevêque de Cambrai son oncle. Il croyait alors qu'il n'y avait plus rien à faire du reste de la campagne, mais je savais que nous allions attaquer les ennemis; ainsi, pour son honneur et pour la désolation de sa famille, cette permission lui fut refusée.

Je reviendrai , avant que de finir cet article, à examiner si les Hollandais n'ont cherché qu'à nous amuser et à nous tromper dans le courant de cette négociation, ou s'ils ont agi de bonne foi comme je le soutiens, voici mes raisons :

1° Ils ont proposé d'eux-mêmes de donner à D. Philippe pour établissement la Toscane et, s'ils n'ont depuis cela offert que Parme et Plaisance, c'est que l'état de nos affaires avait fort changé en Italie, en ayant été chassés entièrement, l'Etat de Gênes envahi et la Provence insultée.

2° Ils nous ont toujours dit que, si nous entrions en Hollande, cela ne serait bon qu'à causer une révolution dans leur république, que, le stathoudérat une fois établi, les républicains pacifiques ne seraient plus les maîtres de la négociation, que l'Etat passerait entièrement au pouvoir de l'Angleterre. On a cru cette menace illusoire ou éloignée ; cependant nous avons vu la promptitude avec laquelle le stathoudérat a pris dans toutes les provinces, à la première attaque de la Flandre hollandaise. Le nouveau stathouder n'est point ennemi du roi son beau -père, comme il l'a semblé en

France, !e duc de Cumberlazid n'a point été son compétiteur; il recherche l'amitié de la nation anglaise et n'aura que par elle et par la continuation de la guerre de soutien et d'autorité, comme nous le voyons depuis son avènement. Nous voyons combien le gouvernement anglais y dispose de tout aujourd'hui, nous voyons enfin, par la défense de Berg-op-zoom, quelle différence il y a de leur manière de se défendre dans une place faible par elle-même à celle dont leurs troupes défendaient ci-devant les places de la plus grande réputation. Qu'on ne s'y trompe pas, le nouveau stathouder sera plus dangereux , homme de cabinet , comme il est, que s'il se donnait comme homme de guerre, ainsi que le duc de Cumberland. A la Haye, il pourvoit à tout, il anime, il ameute à la défense de l'Etat les esprits et les bourses des Hollandais ; l'on connaît,par l'histoire de leur révolte, l'esprit de constance et de mutinerie de ces peuples doux, mais courageux. Nous ne les vaincrons plus par les armes, la gloire du roi est compromise à vouloir aller plus loin.

3° L'intérêt dirige les démarches : n'est-il pas évident que les Hollandais perdent à la guerre et devaient désirer la paix? La guerre présente est devenue d'un intérêt national pour l'Angleterre, depuis que celles d'Allemagne et de Hanovre en sont écartées, et depuis la prise de Louisbourg. Les Anglais prétendent à la longue anéantir notre commerce, achever la destruction de notre navigation et envahir nos colonies; il n'en est pas pas de même des Provinces-Unies : notre commerce protège le leur, elles y glanent pour ainsi dire ; le fond de leurs intérêts serait de diminuer le commerce d'Angleterre. Elles recourraient encore à

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nous, si nous ne les avions pas aliénées par nos menaces, par notre indiscret ressentiment et par toutes les fautes de notre politique. La Hollande se ruine et augmente l'autorité des stathouders tant que la guerre dure. Si nous avions mieux cultivé la négociation des Hollandais pour la paix, ils l'eussent enfin emporté sur les Anglais, non à la vérité par une défection flétrissante, comme nous le prétendions, mais par la supériorité que donne uii poids médiocre à un équilibre décidé. La guerre n'était pas si aigrie il y a un an qu'elle l'est aujourd'hui; l'attaque des places hollandaises et la rupture des conférences de Bréda ont achevé de tout réunir contre nous.

4° Si leur dessein était de nous amuser, je demande ce que produisait de mal notre prétendue illusion, quelle cadence1 a perdue la guerre pendant la durt'e de la négociation : le département de la guerre ne paraissait-il pas ignorer ce qui se passait aux négociations? a-t-on retardé pour cela d'un jour l'ouverture de la campagne, et l'a-t-on finie plus tôt? n'a-t-on pas surpris Bruxelles pendant l'hiver, et fait prisonniers dix-neuf bataillons hollandais? le roi n'a-t-il pas pris Anvers de bonne heure, n'a-t-on pas procédé à la démolition des places de barrière, selon que la raison de guerre le permettait, en prévoyant les cas d'adversité où nous aurions besoin de ces places pendant la guerre présente ? Alléguera-t-on que c'est par respect de cette négociation que l'armée du roi n'a pas marché à la poursuite des ennemis jusqu'à Bréda en 1746, après

1. Ce mot paraît employé ici dans le sens de chance, qu'on fait dériver de cadentia.

la prise d'ànvers? c'est tout autre motif que celui-là qui en a détourné Sa Majesté, et ce serait une imposture d'alléguer celui de respecter la négociation dont il s'agit.

Il est dangereux de tant menacer et de si peu faire. Nos traits se trouvent émoussés aujourd'hui, quant à la continuation de nos conquêtes aux Pays Bas. La menace a été trop loin; l'on doit penser que l'impuissance commence là où le pouvoir cesse, et l'opinion des hommes, qui va toujours plus loin que la réalité, tourne en faiblesse et jette le mépris sur les sujets d'une fausse terreur sans suite et sans effets.

Je lis dans ma retraite des brochures politiques qui viennent coup sur coup, et que notre gouvernement autorise sans doute. Elles sont de la même espèce que les déclarations du roi qu'on a fait paraître pour légitimer notre attaque de la Hollande et la rupture des conférences de Bruxelles ; elles ne contiennent que griefs, menaces et mépris : par là, on anime nos peuples pour quelques semaines ; mais on se compromet pour toujours à leurs yeux et à ceux de l'Europe, en ne foudroyant pas cette république méprisée et attaquée hostilement.

Il y a donc contradiction manifeste dans le discours de ceux qui accusent la négociation dont il s'agit de duperie et d'illusion.

1° Prenant la route opposée, on a lié davantage la Hollande à l'Angleterre au lieu de les désunir comme on le prétendait par notre agression ;

2° Ayant tant dit que le jour des vengeances était venu, et qu'il fallait écraser les Hollandais pour les contraindre à la paix, nos progrès sont reculés et la réputation de nos armes est diminuée;

3° Ainsi, le ministère disant depuis ma disgrâce qu'il ne cherche que la paix, il augmente visiblement la guerre dans ses causes et dans ses effets.

La vengeance ne devrait jamais entrer dans l'exercice de la politique; c'est une passion à laisser aux particuliers. Nous devions nous radoucir sur les malheureuses liaisons de Hollande et d'Angleterre, au lieu de nous en irriter ; nous devions dire sur eux comme sur les Juifs : Par donnez- leur, car ils ne savent ce quils font. Nous les aurions ramenés par la patience, l'ancienne amitié, et surtout par le fond de leurs intérêts qui est pour nous; au lieu de cela, nous avons accru leur terreur et leurs prétendus besoins de leurs rivaux et des destructeurs de leur commerce.

Tant il est vrai que le gouvernement français sera toujours plus grand par ce qu'il ne fera pas que par ce qu'il fera!

Article V.

Conduite que la France a tenue avec le roi de Prusse, depuis sa paix particulière signée à Hanovre et à Dresde.

La fin de l'année 1 745 changea la position du roi de Prusse. Ce prince légitima par la paix sa conquête de la Silésie. Depuis cela, il a pris toutes les mesures pour la consolider et se perpétuer la paix. M a été facile de prévoir qu'il jouerait désormais un grand rôle dans l'empire ; ses liaisons avec la France ne lui seront

pas inutiles, mais elles doivent être cachées, surtout pendant le reste de cette guerre. Il m'a fait dire plusieurs fois qu'il ne servirait bien nos intérêts qu'autant qu'il ne serait point suspecté d'attachement pour la France ; par cette raison, j'ai caché au conseil presque toutes les mesures qui conduisaient à ce but. Je voyais la mauvaise volonté des ministres pour ce prince, et il la connaissait parfaitement; je ne rendais compte qu'au travail du roi des moyens que j'ai employés pour agir de concert, et je puis dire encore de ceci que la conservation et l'accroissement de liaisons avec le roi de Prusse a été mon ouvrage, et que mon plan a prospéré malgré tous les avis et les sentiments du conseil.

J'envoyai à M. de Valori de nouvelles et amples instructions1. J'y montrais que le roi de Prusse pouvait désormais être plus utile à la liberté germanique que ne l'avaient été Gustave Adolphe et ceux qui y avaient le plus réprimé la tyrannie autrichienne, que la paix lui en donnerait un meilleur champ que la guerre, que, faisant des conquêtes sur le chef du corps germanique, il était suspect d'intérêt. Il pouvait lui arriver tel malheur où il eût été mis au ban de l'empire, comme les électeurs Jean Frédéric de Saxe et Frédéric électeur palatin. La victoire et la paix le mettaient dans une situation qu'il pouvait faire durer par une conduite constante ; son intérêt était certainement d'abaisser la

1 . Elles se trouvent renfermées dans une lettre de d'Argenson sans date, mais évidemment d'août 1745, qu'a donnée, avec la fausse indication de 1742, l'éditeur de l'ouvrage intitulé : Mémoires des négociations du marquis de Valori, t. II, p. 369.

tyrannie autrichienne. Plus les lois seraient en vigueur, plus son nouvel État serait assuré ; on venait d'élire un empereur qui lui était contraire, il devait rétrécir le pouvoir du nouvel élu ; il n'avait sur cela que des choses belles et honnêtes à proposer : l'observation des capitulations, les délibérations libres aux diètes, la paix maintenue dans l'empire. Sa gloire donnait du poids à ses négociations et à ses remontrances, il disposait des suffrages des princes de sa Maison et de ses beaux-frères ; il se trouvait lié étroitement avec l'électeur palatin , le roi le soutenait secrètement de toutes les forces de son parti en Allemagne et dans le nord ; avec ces avantages, il devenait le législateurjd1 Allemagne, et, si ce plan avait été bien secondé et bien travaillé depuis ma retraite, on eût préparé les choses de façon que le traité pour la paix générale eût été un second traité de Westphalie.

M'étant échappé une fois au conseil de dire quelque chose de ce plan, mes ennemis n'en retinrent que le second tome du traité de Westphalie, disant que je voulais donc qu'il fût précédé de la guerre de Trente ans. Nos cruels courtisans, qui veulent la continuation de la guerre pour puiser en eau trouble, sont toujours alertes à accuser de leurs propres crimes ceux qui voudraient les arrêter.

Les gazetiers du parti autrichien dirent alors que nous avions pris la défection du roi de Prusse « en philosophes chrétiens, » et certes il n'avait pas tenu aux ministres du conseil que nous ne lui en eussions marqué le mécontentement le plus vif, même en nous tournant contre lui. Combien de fois j'ai entendu dire à ces grands politiques ; nous sommes perdus si le roi

de Prusse fait la paix, toutes les forces de la reine de Hongrie vont nous accabler! Mais ce ne sont point ces forces qui nous accablent, c'est la mauvaise distribution des nôtres qui nous met à découvert , c'est notre aigreur et le renouvellement des injures qui éloignent la paix. J ai bien montré, par la conduite de nos affaires en Allemagne laissées à ma seule disposition pendant toute l'année 1746, ce que le calme et la justice font à la pacification générale ; j'ai reconnu chez ceux qui ont contrarié mon sentiment autant de stupidité que de malice dans les affaires. J'aimais bien mieux le roi de Prusse en paix qu'en guerre, dès qu'il gardait la Silésie : en guerre, il nous faisait trembler à tous moments, il pouvait succomber, il pouvait s'accommoder en tournant forcément les armes contre nous. MM. du conseil annoncèrent encore que ce dernier cas allait arriver, et certes il ne tint pas à eux ni à leurs mauvais conseils. Je puis me féliciter d'avoir rendu bon service à ma patrie en le maintenant par mes soins dans une volonté toute contraire ; le roi voulut bien suivre mon avis, et, en conséquence, on n'épargna rien ; je rassemblai tout ce qui pouvait rassurer Sa Majesté Prussienne et nous l'attirer plus que jamais.

Je mis à ses ordres tous les ambassadeurs et ministres du roi dans les cours d'Allemagne et du nord ; ils ne faisaient rien, n'avançaient rien sans en avoir pris l'avis des ministres de la cour de Berlin et sans que ce fût pour son intérêt; ma sincérité attira bientôt la sienne.

Son père avait toujours craint les Moscovites; le fils, plus clairvoyant, a plutôt exagéré cette peur qu'il

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ne la eue. Je lui ai souvent fait dire que je voyais clair à cette affectation, mais cependant sans diminuer en rien des précautions à prendre contre sa crainte et pour sa sûreté. Quand le comte de Woronzow passa à Berlin, revenant de France, le roi de Prusse n'oublia rien pour le gagner : il le combla de présents, et le vice-chancelier de Russie les prit. J'ai dit ailleurs que ce gouvernement, tel qu'il est aujourd'hui, se fera toujours honneur d'épargner le mal qu'il ne peut ni ne veut faire à ses voisins.

A la diète de Pologne qui se tint sur la fin de l'année 1746, je fis exposer mon plan de conduite au roi de Prusse; j'en parlerai plus en détail à l'article de Pologne : il était entièrement favorable au roi de Prusse; on y empêcha tout le mal qu'il affectait d'appréhender. Ce plan va (si on le suit), à ôter à la Russie tout l'ascendant qu'elle a pris sur cette malheureuse couronne de Pologne; mais il est encore plus favorable à la Saxe. Pourquoi vouloir arracher ce trône aux Saxons qui y auront besoin de nous pour se la conserver, et, ne pouvant la procurer à quelque autre prince faible et ambitieux, engager, comme nous faisons, les Saxons à recourir à la protection de Russie et d'Autriche? Nous avons fait la grandeur de celles-ci par nos vaines tentatives contre la Saxe ; le roi de Prusse aurait bien voulu que nous fussions opposés à la Saxe, comme aux Moscovites en Pologne ; mais bientôt il a goûté l'évidence de mes raisons, et je ne puis trop le louer d'avoir mis ses passions sous ses pieds.

Ma conduite nous a donc attiré de sa part un concours constant et suffisamment zélé pour empêcher que l'empire ne nous déclarât la guerre; il a amorti les propoiv 2«i

sitions de la reine de Hongrie et s'est acquitté de ces opérations avec une adresse digne de son génie. J'ai vu croître chez lui cette direction de sagesse qui sentait le Nestor plutôt que le fougueux conquérant ; il me parut cependant pousser quelquefois trop loin la crainte de paraître à découvert dans une aussi bonne cause que celle d'empêcher les traités de l'empire ; mais j'avoue que j'ai trouvé depuis qu'il se conduisait bien. La reine de Hongrie soufflait de tous côtés la jalousie et la haine contre lui, elle le faisait dénommer dans ses écrits publics le dictateur de V Allemagne, et ï ami des Français ; elle lui refusait la garantie de l'empire pour la Silésie, quoiqu'elle le lui eût promis clairement par le traité de Dresde. Elle a éludé cette promesse par des subterfuges de chicane dont on aurait honte dans les tribunaux de la Basse-Normandie; on peut les lire avec les réfutations dans les brochures imprimées.

Je harcelais souvent le roi de Prusse sur l'excès de sa circonspection ; j'ai dit à M. Chambrier1 qu'il n'était plus le même depuis un an, que la paix engourdissait ses résolutions, qu'il ne courait qu'après une vaine garantie fort inutile, qu'il troquait toute sa gloire pour des torche-c... Mais la même conduite a été constante et efficace. Il n'y aura jamais de prince qui, avec tant de feu, montre plus de retour et d amendement par l'examen de ses fautes, et cette correction s'admire surtout dans les plus grandes choses : après la retraite de Bohême, il écrivit au roi qu'il n'avait pas fait la guerre en règle, qu'il avait fait une pointe et

\. Né en Suisse, ministre de Prusse en France. YÏJlmanach royal l'appelle le baron le Chambrier.

qu'il n'en ferait plus, qu'il se contenterait d'une bonne guerre défensive qui occuperait l'ennemi ; rien ne Ta dérangé de celte résolution, et on a vu la gloire et la sûreté qu'il en a remportées. C'est avec la même fermeté qu'il s'est soutenu dans son plan à notre égard : il ne s'est point ému de mes reproches et nous a mieux servis en paix qu'en guerre ; il a été au but.

Il a la garantie de l'Angleterre, il lui manque encore celle de l'empire et de la Hollande, c'est à quoi il chemine selon les temps ; il connaît à présent qu'il ne les aura qu'à la paix générale : que fera-t-il pour parvenir à la paix, à quel degré en portera-t-il son impatience et ses moyens, à quel prix mettra-t-il l'amitié des puissances maritimes ? Voudra-t-il se maintenir dans celle de la France, nous souhaitera-t-il plus puissants ou plus faibles, cherchera-t-il fortement à affaiblir la nouvelle Maison d'Autriche plus qu'elle ne l'est ? Voilà de grands et sérieux objets de spéculation pour le ministère de France. Une petite puissance, comme était ci-devant le Brandebourg, qui parvient à figurer grandement en Europe, mérite les plus sérieuses attentions et les ménagements les plus délicats.

On sait que, dès sa jeunesse, il avait dit souvent « que la France était trop puissante. » Le sens de cette maxime dans sa bouche était qu'il recherchait, dès ce temps-là, l'amitié des puissances maritimes ; il veut certainement partager leurs faveurs avec la Maison d'Autriche ; étant de la même religion, devenu à la tête du parti protestant d'Allemagne depuis que l'électeur de Saxe s'est fait catholique, il peut, mieux que personne, servir l'Angleterre à Hanovre et dans l'empire, il peut lui procurer des alliances et des troupes contre la France

et contre-balancer la cour de Vienne si elle voulait se joindre à nous.

Les intérêts du commerce général et de la navigation ne se disputent qu'entre la France et l'Angleterre; notre commerce n'est utile qu'a nous, nos richesses ne servent qu'à augmenter nos forces de terre, et nous n'en donnons ordinairement, sous un habile ministère, que de légers subsides aux autres puissances pour les rendre neutres. L'Angleterre, au contraire, ayant peu de soldats, achète les troupes des Allemands et des autres puissances du nord. L'Angleterre ne veut point conquérir dans le continent; nous, au contraire, réunis avec l'Espagne, nous voulons conquérir en Italie, en Allemagne et dans le nord : concluons donc (jue la supériorité du commerce d'Angleterre favorise l'Allemagne à qui notre dépérissement sur cet article est au moins indifférent.

Les cours de Londres et de Vienne se conduisent par des principes fondamentaux et invariables ; elles vont à leur bien , elles n'en dérivent point ; si elles chargent quelquefois leur poursuite avec brutalité, ce n'est jamais avec cette variation que Ton trouve continuellement chez nous. J'ai vu souvent mettre en proposition l'alliance de la Maison d'Autriche comme la plus salutaire ; le feu roi en fut persuadé, lorsqu'il ordonna l'instruction qui fut donnée au comte du Luc allant à Vienne en 1713. Le cardinal de Fleury s'en montra pénétré avec tendresse et cordialité.

Depuis les préliminaires de 1 735 jusques à la mort de l'empereur Charles VI, quelques mois après, nous avons mis toutes nos forces à dépouiller son héritière de tous ses États d'Europe, le cardinal de Richelieu tra-

vaillait utilement à abaisser cette Maison. Si le maréchal de Noailles gouvernait en chef, il assisterait la reine de Hongrie pour reprendre la Silésie. J'ai vu de mon temps que c'était une griève accusation que d'être Autrichien, j'ai vu ensuite que c'était un éloge. Nous nous acquérons des amis avec efforts, nous les perdons par légèreté : nous avons rétabli la Maison de Bragance en Portugal, nous l'abandonnâmes à la paix des Pyrénées, nous l'avons reprise pour des diversions contre l'Espagne, nous nous y sommes brouillés depuis le commencement du siècle ; la république de Hollande, créée par nous, a été abandonnée à la tyrannie et aux mauvais conseils; nous avons voulu l'humilier et l'anéantir en la punissant de ses égarements, au lieu de la ramener par la constance de nos principes.

Le roi de Prusse prévoit les mêmes tergiversations à son égard; déjà il les éprouve depuis sept ans, et ses variations sont venues des nôtres; caressants et indifférents, nous sommes ces hommes du moment qu'on a joués depuis peu sur notre théâtre1, et notre politique se ressent du caractère petit- maître de nos jeunes courtisans.

Que deviendrait en effet le roi de Prusse, si, dans un de ses accès de légèreté et de duperie, nous allions nous entendre avec la reine de Hongrie pour le dépouiller de la Silésie2? Il s'en est vu menacé et prêt à

\. Ceci ne peut guère s'appliquer qu'à l'Homme du jour y ou les Dehors trompeurs, comédie de Boissy, jouée pour la première fois en 1740.

2. « Je le prêchais pour une médiation armée. J'envoyai à Valori plusieurs instructions sur cela et à Chambrier par un homme que j'avais à Paris pour semblables pourparlers et qui lui lisait des

y tomber, à la négociation de M. Vaulgrenant pour la paix; il en a été certainement informé : il a donc besoin d'appui plus solide que le nôtre, ou d'avoir au moins ce qu'on appelle deux cordes à son arc. Il ne trouvera cette solidité que dans une alliance fondamentale avec les puissances maritimes ; il les a trouvées contre lui pour acquérir la Silésie ; mais, la possédant aujourd'hui à bon titre, il les intéressera à se la conserver. Il leur représentera le maintien de la

mémoires qu'il appuyait pathétiquement, pour lui montrer qu'il ne serait jamais tranquille dans sa possession de Silésie, et même dans ses anciens États (où il avait tout à craindre du ressentiment de la nouvelle Maison d'Autriche) tant que la paix générale ne serait pas conclue, qu'à la longue notre partie deviendrait mauvaise et le devenait chaque jour. Je ne dissimulais pas des faits humiliants pour nous et glorieux pour lui , que la paix de Breslaw avait fait pencher la balance contre nous, que son renouvellement de guerre l'avait relevé, et que depuis la paix de Dresde tout allait de mal en pire.

« Je lui confiais notre négociation pour la paix avec les Hollandais, j'insistais pour qu'il publiât les conditions de paix si avancées dans ma négociation et pour qu'il déclarât de nouveau la guerre en faveur de ces conditions, que cette guerre n'eût que ces conditions pour objet et qu'il y professât tout désintéressement ; qu'avec cela il n'avait rien à craindre et qu'il s'y ferait un honneur immortel.

* Mais ce monarque avait alors plus de peur dans la gloire qu'il n'en avait eu dans les dangers.

« Je trouve, par un grand mémoire bien dressé dont j'ai la minute, qu'au mois de juillet 1746 je lui communiquai toute ma négociation et les conditions de paix en 10 articles, pour qu'il embrassât plus chaudement cette négociation, où le roi montrait tant d'équité et de modération infinie, et rare à un vainqueur. » Note de cfArgenson. Voy. dans le manuscrit Affaires étrangères, t. II, f° 173 : Mémoire au roi de Prusse pour C inviter à travailler à la paix générale — f° 177 : Mémoire au même sur ce qui s'est négocié pour la paix depuis 1 744 jusqiCh présent.

religion protestante, ce qui touche les peuples, la garantie de Hanovre, ce qui charme le roi d'Angleterre, un contre-balancement à la nouvelle Maison d'Autriche, si jamais elle les abandonnait pour se lier avec la France, la possibilité d'être unie avec elles par une alliance perpétuelle. Toute compatibilité s'y trouve et ce partage en fait la force et la sûreté. Que fait au roi de Prusse le progrès du commerce d'Angleterre? que ses marchands fraudent les droits des Espagnols aux Indes, qu'ils fournissent le Levant, Cadix et Lisbonne, les Prussiens n'y prétendent rien ; ils participeront aux richesses d'Angleterre par des subsides, l'Allemagne fournira de bons soldats que l'Angleterre et Ja Hollande solderont avec profusion.

11 fallait bien que les intérêts de la Prusse fussent déjà entendus ainsi à Londres et à Hanovre, quand la paix s'y est trouvée si facile à faire en août 1 745 ; Sa Majesté Prussienne n'a eu qu'à la demander à son oncle pour l'obtenir.

Mais voudra-t-il l'abaissement de la France? c'est ce que je ne crois pas présentement, quelque mécontent qu'il soit de notre conduite à son égard , depuis qu'on laissa échapper le prince Charles en septembre 1744. Il veut que son honneur et son alliance soient respectés ; nous avons contribué à sa conquête par nos diversions et nous travaillons encore à sa grandeur; mais ne nous flattons pas qu'il nous veuille de grands biens; ce qu'il ferait pour nous aujourd'hui choquerait diamétralement ses nouveaux intérêts avec les puissances maritimes ; il ne nous trouve pas en assez grand danger pour craindre notre anéantissement, il sait parfaitement le degré de nos forces.

Il est vrai qu'il souhaiterait que la reine de Hongrie fût encore plus affaiblie qu'elle ne l'est ; il désire surtout qu'elle perde de son autorité dans l'empire, il y fera son possible , mais sans offenser les puissances maritimes, et c'est là la véritable source de ses ménagements.

Il s'emploiera faiblement pour nous moyenner la paix : il se voit en paix au milieu des puissances belligérantes, il profite du calme et de l'abondance; par là, il avance de quelques degrés le commerce de ses sujets. Les richesses sont relatives comme absolues, on devient plus riche par V appauvrissement des autres : ainsi la continuation de la guerre en Europe lui est plutôt profitable que nuisible. Les propositions de paix qu'il fera passer à Londres seront lâches et honteuses pour nous; j'en ai vu des essais peu avant ma retraite ; il craindra de choquer les puissances maritimes, il veut leur plaire en tout, et cette médiation est bien différente de celle des Hollandais que nous avons rejetée avec mépris et offense, car cette république, étant pressée, désirait fort la paix; elle ne la voulait que générale, sa paix particulière était impossible ; mais elle pouvait presser la pacification générale avec l'ardeur que donnent l'intérêt et les souffrances, elle l'eût enfin obtenue de l'Angleterre.

Je prouve ce que je viens de dire sur l'idée que Ton doit avoir de l'espèce de paix que pourra nous moyenner aujourd'hui le roi de Prusse. Un mois avant ma retraite, Chambrier me vint trouver et me montra une lettre de son maître; il lui était enjoint de ne communiquer sa commission qu'à moi seul , pour en rendre compte au roi, et, prévoyant le cas où je serais malade,

d'attendre ma convalescence, et, si je mourais de cette maladie prévue, de lui envoyer un courrier pour donner de nouveaux ordres. Il s'agissait de moyens de paix : il avait été chargé, disait-il, par la république des Provinces-Unies de proposer un séquestre des Pays-Bas entre leurs mains, de leur laisser rétablir quelques places de barrière, de publier un armistice, et d'assembler un congrès pour ce que se demandaient réciproquement les parties belligérantes; en attendant on donnait aux Espagnols le séquestre de la Savoie.

Je marquai à Chambrier toute mon indignation d'une telle proposition : nous nous étions par là nos seuls avantages ; la conquête des Pays-Bas, qui nous a coûté tant de sang et tant d'efforts, est le seul gage de nos demandes; que la guerre se reprît ensuite, nous avions à défendre la Picardie. Chambrier convint de tout par son silence , il avoua que son maître pensait peut-être que cela n'était pas acceptable, mais qu'il avait dû s'acquitter de ce qu'on faisait passer par lui. Je lui dis : Est-ce là cet allié qui a fait un traité avec la France en 1744 pour qu'elle s'agrandît en Flandre, et qui a tant reproché depuis par ses lettres au roi que Sa Majesté se pressait trop d'offrir la restitution des Pays-Bas, moyennant d'autres cessions à la paix générale ? Je rendis compte de cette conversation au roi, et je n'eus pas peu de peine à le préparer à l'entendre sans se fâcher.

J'ai toujours parlé avec franchise au sieur Cham brier, et je ne lui ai jamais épargné les vérités, même fâcheuses pour le roi son maître ; rien ne m'a plus attiré sa confiance et son estime que mes reproches ménagés et fondés : il m'en a donné des marques en toute occa-

sion. Mon fils étant allé à Dresde avec M. de Richelieu pour le mariage de Mme la Dauphine, il passa ensuite à Berlin; ce fut là où il apprit ma disgrâce de la bouche du roi de Prusse 1 ; ce prince parla de moi, dans sa cour, en des termes qui durent faire de la peine à mon successeur et aux ministres du conseil; il traita mon fils avec des égards et des privautés dont on avait vu peu d'exemples; et véritablement le jeune homme réussit assez bien à s'y faire goûter par lui-même et à lui plaire8. Depuis ma retraite, Sa Majesté Prussienne m'a fait faire ses compliments par ceux qu'il a vus passer en France, le maréchal Schwerin 8 est venu chez moi depuis peu (en septembre 1747) pour le même sujet.

Le jour de ma disgrâce, je tins l'audience des ambassadeurs : Chambrier m'annonça quelque chose de fort secret, qu'il venait de recevoir ordre de ne dire qu'à moi et pour le roi seul : c'était que le roi de Prusse était informé qu'il se tramait plusieurs choses contre lui à la cour de France, que le comte de Bruhl,

1. M. de Valori dit dans ses Mémoires, t. I, p. 270, que ce fut lui qui apprit au marquis de Paulmy la disgrâce de son père.

2. c Le marquis de Paulmy sera reçu comme le fils d'un ministre français que j'estime, et comme un nourrisson du Parnasse accrédité par Apollon lui-même. » Lettre de Frédéric à Voltaire, du 1 8 décembre 1 746. OEuvres de Frédéric, t. XXIII, p. 1 59. — « J'ai vu le petit Paulmy, aussi doux qu'aimable et spirituel — Il doit être à présent à Paris. Je vous prie de lui faire mes compliments, et de lui dire que sa mémoire subsistera toujours ici avec celle des gens les plus aimables. » Lettre du 22 février 1747. Ibid., t. XI, p, 121.

3. Christophe, comte de Schwerin, feld-maréchal , tué devant Prague en 1757.

voulant profiter du crédit que lui allait donner ici le mariage de M. le Dauphin, comptait de mettre en usage divers moyens pour nous brouiller avec le roi de Prusse et nous faire donner dans les panneaux de la cour de Vienne. Véritablement, ceci tombait principalement sur M. de Richelieu, qui crut négocier la paix parle comte de Bruhl, comme je lai dit ailleurs. Pour moi, je fus embarrassé de cette commission. Le lendemain de ma disgrâce je commençai une lettre pour le roi, que je lui aurais fait remettre par mon frère; mais, réfléchissant que les prohibitions du roi sont précises en France, et Sa Majesté m'ayant écrit, le 1 0 janvier au soir, que, du moment même oà elle mécrwait, elle me donnait mon congé, je pris le parti d'écrire à Chambrier un billet pour lui dire qu'il s'acquittât de sa commission par qui il jugerait à propos, et qu'il savait l'événement qui me condamnait à l'inaction et au silence.

Ma plus grande application avait été de réparer par l'affection extérieure ce que la mauvaise humeur du conseil donnait de dégoûts dans notre alliance au roi de Prusse l. J'ai vu des temps où Ton poussait l'indifférence jusqu'au mépris, et cela s'est tourné depuis en bassesse, quand on a senti le besoin de son assistance.

i . « Le roi de Prusse était attaqué par diverses négociations pour se tourner contre la France. J'ai fait travailler le sieur Spon à un mémoire dont je lui ai donné le canevas pour lui démontrer que sa propre sûreté, celle de toute l'Allemagne et de l'Italie étaient compromises, si jamais on mettait la France hors d'état de remédier à la grandeur énorme de la maison d'Autriche, qu'il était clair que la France ne s'augmentait ni ne voulait s'accroître, mais que la Maison d'Autriche profitait de tout. » Note de d'Argenson.

C'est avec cette grossièreté que l'on fait souvent conduire la couronne de France de ce règne-ci. J'importunais quelquefois, quand je demandais qu'on fît réponse à ses lettres ou que l'on fît droit sur des mémoires que Chambrier donnait de sa part; je prenais sur moi tout ce qui se pouvait prendre ; mais, comme cela dépendait de différents départements, ces divers souverains de la finance, de la marine ou de la guerre qui régissent notre royaume me traitaient en solliciteur importun, et craignaient que Ion m'eût obligation des grâces qu'ils accordaient ; il y a eu des prises de vaisseaux, des faveurs de commerce, le grand procès de Monbéliard ! qui ont été dans ce cas.

Je laissai l'alliance de Suède prête à finir. A ma retraite, j'en parlerai plus en détail à l'article de Suède. Je ne sais ce que le roi de Prusse souhaitait le plus, ou de signer un traité avec cette couronne, ou de n'y pas paraître en notre compagnie. Cependant on voulait que nous en payassions tous les frais. Le roi de Prusse s'est conduit avec grande dextérité dans cette négociation, et nous avec grande duperie, parce que l'intrigue de cour mène tout. Les vrais principes de cette affaire étaient :

1° Que notre alliance avec la Suède n'était pour nous qu'un vain nom et inutile à tout bien.

2 Que nos ennemis n'en pouvaient jamais disposer, quelque menace qu'on nous en fit, parce que le parti de l'indépendance et de la liberté était perdu en Suède si cette nation avait contracté avec les Moscovites et les Anglais.

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