Il avait été précédemment son envoyé en France, iv iS
ghen * aurait voulu se payer par ses mains de ses appointements accumulés sur un subside français; ces deux ministres étaient amis de Mme de Pompadour. Il fallait cependant trouver les véritables principes de nos intérêts à travers tant de pressantes sollicitations.
Pour moi, je leur ai toujours dit jusqu'à la fin de mon administration : que l'électeur montre son repentir du passé et son attachement sincère à la France par une confidence franche de tout ce qu'on lui de mande contre nous; nous ne l'exposerons à rien, nous ménagerons sa faiblesse et sa position ; qu'il chasse honnêtement de son conseil les fauteurs du parti autrichien, qu'il exclue ceux qui ne recherchent que sa servitude, qu'il prenne de bons ministres (car il en a grand besoin), qu'il nous montre tout le mal de ses finances, le roi les rétablira, nous lui conserverons ce qu'il doit avoir de troupes, et pour sa sûreté et pour remettre dans la suite son état militaire sur un pied à le faire considérer quand il en sera temps ; qu'il se cache de son intelligence avec nous, qu'il ne fasse seulement rien aujourd'hui contre nous, qu'il concoure à la neutralité d'Allemagne, qu'il suive les conseils de la cour palatine, qu'il imite ses exemples, et le roi poussera sa libéralité peut-être par delà celle dont Sa Majesté a usé avec l'empereur son père.
Pour négocier avec fruit dans toutes ces vues, je rappelai le comte de Chavigny, qui n'était à Munich, pour ainsi dire, qu'une mie qui gâte son enfant. Celui
1. Louis-Joseph-Albert, de Luynes, prince de Grirnberghen, ambassadeur de l'empereur en France.
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que j'envoyai en sa place avait tout un autre caractère personnel.
Le sieur Renaud, commissaire des guerres, employé depuis quelques années auprès de l'électeur de Trêves, m'a paru, par ses dépêches, avoir beaucoup d'esprit ; je ne l'ai jamais vu, il est assez brusque et annonce du ton qu'il faut les ordres d'un grand roi à un petit prince. Il ne ménagea rien à Munich , et dit aux Bavarois, comme à leur prince, les vérités les plus grandes et les plus dures. Ils regrettèrent le soliveau qu'on leur avait donné ci-devant pour roi ; j'eus cent avis que ce ministre déplaisait ; mais il n'y était pas pour autre chose : il fit voir clairement au conseil combien peu nous devions compter sur cette cour. A quoi nous eût-il servi de continuer dans une illusion dont nous eussions été les dupes ? Je m'assurai par là que, si on y donnait de l'argent, ce ne serait qu'à bonnes enseignes.
Cependant Renaud fut toujours traité, et Test encore aujourd'hui, comme s'il avait été aimable, car on voyait dans lui les espérances de l'argent, on ne voulait que cet argent, sans nous en donner l'équivalent que je demandais, en opposition et en fermeté, contre les volontés de la reine de Hongrie. On mit plusieurs fois un traité sur le tapis; mais, quand c'était à la rédaction, l'électeur tremblait, et recourait à Vienne ou à Londres et à la Haye. Je fis grand bruit d'une découverte qui eut lieu alors d'un paquebot anglais qui fut pris près Ostende, où l'on découvrit les menées de l'électeur à Londres par M. Harlang son envoyé; il traitait toujours d'un subside avec l'Angleterre.
Enfin l'électeur palatin se mêla de notre négociation et l'entreprit par les différents voyages du comte de
Piosasque. Le plan de ce traité avait toujours été de nous vendre les troupes bavaroises, c'est-à-dire que ia France les entretînt pour qu'elles ne fussent point employées contre nous. On a fait ce mauvais marchélà pour la Saxe et pour ie Danemark; mais, pour la Bavière, j'ai obtenu qu'on ne le fît pas. Les incertitudes de l'électeur de Bavière, sa secrète et malicieuse inclination pour la cour de Vienne (quoique ennemie de sa Maison) m'ont toujours fait dire avec raison que lui laisser des troupes, c'était mettre des troupes entre les mains d'un furieux ou plutôt d'un imbécile, et qu'il s'en servirait contre nous. Ses partisans, au contraire, et le grand politique Chavigny disaient qu'il fallait lui donner de la considération en soutenant son état de troupes à dix-huit ou vingt mille hommes. L'électeur palatin prétendait prendre ces troupes sur son compte, de sorte que nous lui en aurions donné l'argent pour qu'il les payât et qu'elles fussent à ses ordres.
L'événement a justifié ma prédiction : ce que l'électeur a conservé de troupes a passé au service des puissances maritimes, il a pris le ridicule prétexte de dire qu'il les vendait aux Hollandais, parce qu'ils n'étaient pas en guerre déclarée contre la France.
Nous y avons dépensé quelque argent, non pour la conservation de ces troupes, mais pour leur réforme. Renaud parvint à ce but avec assez d'adresse ; nous y avons pensionné aussi quelques ministres pour desservir à Munich les intérêts de la cour de Vienne ; cela a retardé de quelque temps le traité de l'électeur avec nos ennemis.
L'électeur palatin se crut même quelques semaines vainqueur des obstacles par l'habileté du comte de
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Piosasque. Nous n'offrions qu'un subside assez modique en lui-mêrm ,mais sans aucunes charges, ni fournissement de troupes, au lieu que celui des puissances maritimes leur était à charge. Renaud exposa à l'électeur un calcul qui prouvait que le nôtre lui valait par là dix mille écus de plus, mais la crainte l'emporta toujours sur l'honneur ; on rendit la Bavière quitte de certains restes de subsides que lui répétait la reine de Hongrie, on l'effraya par la menace d'une nouvelle invasion, on lui lâcha quelques espèces dont il avait un pressant besoin , et la Bavière pour qui nous avions entrepris la guerre, dont les soldats combattaient depuis cinq ans sous nos drapeaux, le vit bientôt croiser les baïonnettes sur la Meuse contre les nôtres. Il est vrai que Dieu, qui punit l'ingratitude et la lâcheté, permit qu'à leur arrivée ils se trouvèrent à la bataille de Raucoux où la plus grande parlie fut tuée ou noyée dans la Meuse; ils eurent affaire à M. de Saint-Germain, lieutenant général bavarois passé depuis cette campagne au service du roi; les misérables Bavarois lui demandaient quartier comme à leur ancien général, mais il n'en fut que plus impitoyable.
Nous eûmes ensuite une autre branche de négociation avec l'électeur de Bavière, ce fut par la cour de Dresde : le double mariage1 vint à se conclure entre Saxe et Bavière et peu après celui de M. le Dauphin avec la seconde princesse de Saxe. Le comte de Bruhl prétendit que le roi de Pologne disposerait désormais
1. Frédéric-Christian, prince électoral de Saxe, avait épousé, le 13 juin 1747, Marie- Antoinette de Bavière, et Maximiiien- Joseph, électeur de Bavière, le 8 juillet 1747, Marie- Anne de Saxe.
à son gré des volontés de son gendre et qu'il ne voterait à la diète de l'empire que selon les intérêts de la France; il offrit même de lui faire passer un subside français, en le prenant en apparence sur son compte ; mais je fis rejeter encore cette offre officieuse et peu solide. Il y a toujours tant de trigauderie dans ce qui passe par les mains du comte de Bruhl que l'électeur de Bavière prétendit avoir gagné la cour de Dresde à la reine de Hongrie, tandis que le comte de Bruhl se vantait ici d'avoir converti la Bavière en notre faveur. L'électeur de Bavière fit une course amoureuse et précipitée à la cour de Dresde pour voir sa prétendue; le mariage ne se fit que le printemps de l'année suivante ; il y donna de lui une idée fort ridicule et se fit mépriser de tout le monde : il n'avait pas le sol; il y fut fort à charge à son futur beau-père, jusque-là qu'étant allé voir la belle manufacture de porcelaine, on avait donné ordre de ne point prendre de son argent. Il s'aperçut de cet ordre ; lui et les gens de sa suite en prirent pour cent mille écus.
Article VII.
Suite des affaires avec V électeur palatin. — Affaires de Seltz.
Notre traité avec l'électeur palatin ayant été signé l'hiver de 1745 à 1746, nous avons continué à regarder cette cour comme des plus affectionnées et des plus constamment attachées à la France. 11 serait même
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difficile de prévoir par où l'on pourrait nous la détacher; on est à son aise avec de tels amis, ce n'est point de notre côté que viendrait l'abus, mais nous devons être en garde contre les petites finesses du conseil palatin. Nos intrigants de cour n'osent plus trahir leur devoir en faveur de nos ennemis , mais ils forceraient volontiers les liaisons formées, en disant que nous avons un fidèle allié dans tel ou tel prince; ils nous mènent souvent plus loin que nous ne devrions aller, ils cherchent leur fortune dans des recommandations étrangères, et c'est par là que la France ne joue souvent que le second rôle dans les alliances où elle devrait décider et commander.
Je n'ai jamais manqué à faire observer au conseil les petites et infatigables finesses de la cour palatine : d'un coup d'œil, pour ainsi dire, je la faisais rentrer dans son devoir, et il n'y a aucun de mes commis qui ait plus souvent essuyé de mon humeur que l'envoyé Grevenbrok. Il faut être bien servi pour son argent. La cour palatine revenait vingt fois à la charge pour la même chose, on y comptait sur ses amis en notre cour, et l'on se flattait d'emporter malgré moi ce qu'on voulait. C'était tantôt une augmentation de troupes, c'était de lui bonifier quelques parties de revenus diminuées par les injures autrichiennes, c'était quelques régiments à conserver à l'électeur de Bavière. Le concert et la subordination entre le palatin et la Prusse s'étaient établis par mon conseil et surpassaient même mon sentiment : on nous cachait plusieurs traits de cette confidence, on y préférait quelquefois les idées de Prusse aux nôtres, et on nous détachait Chambrier
avec les insinuations violentes du roi de Prusse qui voulait emporter tout ce qu'il proposait pour ses protégés.
Le régiment de dragons bavarois fut principalement l'objet de ces intrigues et de ces importunités : on marchanda, on offrit des rabais, mais il n'en fut rien. Chavigny jouait un grand rôle dans tout ceci, il faisait agir les sieurs Paris, On me taxait d'une avarice outrée pour ménager trop les finances du roi; le maréchal de Bellisle et le cardinal de Tencin m'en ont souvent fait leur leçon, et m'ont annoncé ma disgrâce par cet article où mon inclination m'a cependant toujours paru être d'accord avec mon devoir. On dépense si mal à propos l'argent du roi dans tous les autres départements! je croyais devoir l'épargner dans les inutilités du mien. J'avais désavoué Chavigny, comme je l'ai dit aux affaires de l'année 1745, à son retour de Bavière , sur de semblables libéralités qu'il avait offertes contre mes ordres: cela ne le rendait que plus cher à la Maison palatine et pins ardent à souffler la prodigalité des subsides.
Encouragé, soutenu par la France et par la Prusse, voyant les forces de la reine de Hongrie éloignées du Rhin, l'électeur palatin traita avec hauteur la cour de Vienne dans quelques occasions. Il était toujours collé à l'avis du roi de Prusse à la diète de l'empire, et on n'osait maltraiter l'un sans l'autre; il ne reconnut l'élection de l'empereur que dans les mêmes termes du roi de Prusse, il osa même repousser les vexations que les troupes hongroises voulaient exercer de nouveau contre ses Etats ; il ne laissa pas passer un bataillon sans payer, il plaça de ses troupes aux passages qui
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résistèrent à l'insolence autrichienne et il se fit respecter d'un ton fort résolu.
Le plus grand usage que je fis du palatin cette année fut de le charger de toutes nos négociations avec les deux électeurs de sa Maison, Bavière et Cologne. J'ai parlé à l'article précédent de ce qu'il négocia parle comte de Piosasque à Munich, et, à l'article qui suivra, je parierai des succès meilleurs qu'il eut à Cologne.
Cela produisait deux avantages : 1 ° faisant rouler sur cet allié fidèle et dépendant de la France par le voisinage tous les biens que nous ferons jamais à la maison de Bavière, nous lui donnons grande considération dans l'empire, nous l'établissons le chef de sa maison, et plût à Dieu (ju'on eût suivi plus tôt cette maxime! 2° nous ne paraissons pas dans ces négociations subordonnées, elles ne scandalisent point le reste de l'empire, la cour devienne ne sait qu'y dire : c'est un Allemand qui entraîne un autre Allemand dans le parti de la France; cela leur donne confiance à traiter et à recevoir des subsides qui ne paraissent que des secours mutuels que semble répandre l'électeur palatin.
Ainsi la machine d'Allemagne se trouva tout à coup bien montée : l'électeur palatin, toujours concerté avec le roi de Prusse, était notre ambassadeur général dans l'empire, et particulièrement vers les princes de sa Maison. Connaissant mieux le terrain que tout autre ministre français, il ne nous donnait que de bons conseils, s'intéressant tout le premier à ce que l'empire ne se déclarât pas contre la France ; cela valait mieux que tous les grands docteurs du précédent ministère et que je venais d'exclure de nos affaires d'Allemagne, les Chavigny, les Blondel, les Saint-Sé vérin, etc.
Le conseil du palatin s'avisa de faire revivre l'union de Maison entre les trois électeurs, lui, Bavière et Cologne : par ce pacte, il était dit qu'ils ne feraient rien l'un sans l'autre, qu'ils concerteraient leurs avis à la diète de l'empire, qu'ils auraient à cœur l'élévation de leur maison et la liberté de l'empire, et que les avis à former sur cela passeraient entre eux trois à la pluralité des suffrages. Ce grand coup soustrayait entièrement Bavière et Cologne à l'autorité de Pempereur: aussi le succès que nous y eûmes déplut-il beaucoup à la cour de Vienne, ce qui est la preuve de sa bonté. On ne laissa pas de m'arrêter sur cela pendant plusieurs mois au conseil (car il fallait m'y contredire sur tout ce qui allait au bien, dès que cela venait de moi); on y faisait ce beau raisonnement : quand Bavière et Cologne seront d'un avis contraire à la France, ils emporteront la délibération, et nous débaucherons le palatin, au lieu d'avoir par lui les deux autres. Je répondais seulement à cela qu'ils ne seraient jamais de ces mauvais avis, parce que l'intérêt de leur Maison voulait le contraire, qu'ils n'étaient que timides et en besoin d'être encouragés. D'ailleurs, j'étais déjà sûr de l'électeur de Cologne, qui signa, quelques mois après, non-seulement le pacte de famille, mais une promesse au roi de favoriser ses desseins, moyennant un subside secret que je lui ménageai. Le comte de Piosasque, allant perpétuellement de Munich à Manheim et à Bonn, négocia toutes ces conventions avec beaucoup de zèle et de dextérité.
Je finis mon ministère avec cette cour par une vive discussion touchant la dépendance et la mouvance de la baronnie de Seltz.
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Le roi s'est fait céder par différents traités la Basse- Alsace, et il serait à souhaiter qu'on ne lui contestât plus rien jusques à la Queich et à Landau. Les souverains d'Allemagne ont des façons fort abstraites de posséder les fiefs : sous prétexte de n'avoir que des droits régaliens, ils ont tout : la supériorité territoriale, le suprême domaine deviennent à rien, et l'on peut juger quel heureux succès pour l'indépendance peut avoir la féodalité limitrophe de la France et de l'empire. A la diète, on ne dit mot de ce qu'on défère à la France pour se soustraire à l'empire, et, en France, on étale son impuissance de céder et on menace de l'empire.
Le feu roi poussa trop rudement ses droits à sa convenance par les arrêts de réunion ; mais, de ce règneci, on ménage trop l'empire, et je n'ai pas vu un coup de noble hardiesse qui passât au conseil d'État; on se laisse aller mollement à des partis d'une injuste violence, et, une fois embarqués, on y persévère avec dommage.
Nous avons perdu la souveraineté de Montbéliard par cette crainte de nous commettre avec l'empire, et nous sacrifierons les neufs seigneuries qui en dépendent et dont le roi a encore le séquestre, si le roi de Prusse et le duc de Wurtemberg savent nous intimider à propos.
Je ne détaillerai point ici toutes les autres pertes dans ce genre qu'on supporte depuis trente ans, au lieu d'avancer insensiblement, mais solidement, à rendre française et à soustraire à tout droit germanique toute l'Alsace, en sorte que le Rhin et la Queich y fussent nettement nos limites. La baronnie de Seltz en est le
plus considérable morceau : ce domaine appartient à l'électeur palatin ; Y utile est tout ce qui devrait le toucher, mais il s'attache encore à y disputer le suprême domaine parce qu'il en augmente ses droits régaliens, et que, l'acquisition de l'indépendance étant toujours avantageuse, cela lui ménage au moins des occasions de se faire acheter par la France. Il ne saurait disconvenir de ce principe que le roi y représente l'empire, il l'a reconnu par différents traités, et surtout par celui de 1729; mais, quand c'est à l'application de ces traités, il dispute tout et de droit et même de fait. M. le cardinal de Rohan m'avait envoyé les premières plaintes de ce qu'on ne reconnaît pas le roi comme souverain dans les prières nominales, par toute la baronnie de Seltz et dépendances. Mon frère, comme ministre de la guerre, a le département de l'Alsace : ce fut lui qui m'envoya les mémoires sur le trouble qui arriva avec grande insolence de la part des officiers de justice de l'électeur palatin. Le roi avait rendu des ordonnances sur les précautions à prendre contre la maladie épidémique des bestiaux ; c'était une affaire de police générale, et par conséquent de souveraineté. Le chef de l'empire en pareilles occasions, avec les mêmes droits que le roi possède à Seltz, y eût édicté les mêmes règlements; on le prouvait par des exemples authentiques. Cependant, les officiers du palatin firent déchirer les placards du roi , et y en substituèrent où le nom et les qualités de l'électeur comme souverain étaient à la tête. M. de Vanolles, intendant d'Alsace, en écrivit à mon frère et demanda des ordres, aussi bien que des éclaircissements sur nos droits à Seltz. Mon frère me renvoya ces demandes, je le satisfis
pleinement. Le sieur Ledran, l'un de mes commis, fit un grand travail sur cette matière, et l'on fit de curieuses recherches au dépôt des affaires étrangères. Je traitai l'affaire avec Grevenbrok à Fontainebleau, et je le fis convenir de tout ; je le mis aux mains aussi avec le sieur Ledran, homme aussi instruit que zélé pour les droits du roi. Le petit Grevenbrok, poussé à bout, se jeta dans l'intrigue de cour, et, ne pouvant encore me nuire, voulut faire ôter cette affaire et même la place à Ledran, conjointement avec ie prince de Grimberghen. Je voyais de temps en temps des avis que me donnait Mme de Pompadour, ou d'autres faux amis sur ce commis, disant qu'il me faisait grand tort et qu'il me portait beaucoup de haine. Je répondais que j'aimais donc de lui jusqu'à son ingratitude, parce qu'il servait le roi mieux qu'un autre; on m'élevait au contraire l'abbé de La Ville que je savais n'être qu'un trigaud et même un scélérat du premier ordre, que l'on m'avait forcé de prendre depuis un an
Enfin le roi me montra, peu de jours avant ma disgrâce, et partant pour la chasse, un mémoire qu'on disait venir du roi de Prusse, pour demander qu'on ôtât du département de Ledran les affaires de l'empire, pour les donner à l'abbé de La Ville; je promis au roi une réponse pour le retour de la chasse : je la commençais en disant qu'il était heureux pour mes commis que le peu qu'ils avaient d'occasion de faire parler d'eux à Sa Majesté, ce fût dans celle-ci, où la fidélité incorruptible du sieur Ledran fut si bien reconnue; et ce que je pouvais souhaiter de mieux à l'abbé de La Ville était de lui ressembler. Je relevai l'importance de cette affaire, et je démêlai toutes les
noirceurs de ceux qui se prêtaient à l'intrigue. Le roi lut ce mémoire, mais il faut que des langues plus persuasives que la mienne l'aient emporté; on m'aura certainement dépeint comme un étourdi qui voulait commettre le roi inutilement avec l'empire; car je succombai totalement dans cette affaire.
Cependant Cliambrier ne me dit pas un mot de ce prétendu office du roi de Prusse pour changer le district de mes commis parce qu'ils y faisaient leur devoir, et j'eus encore la satisfaction, le jour même de ma disgrâce, où je tins audience d'ambassadeur, de dire à Grevenbrok tout ce que je pensais de sa conduite et de celle de sa cour dans l'affaire de Seltz.
Au dernier conseil où j'ai eu l'honneur d'assister, cette affaire fut traitée à fond ; j'y proposai un avis sage, mais ferme, et je l'appuyai de preuves solides, je vis que les ministres y étaient préparés; ils firent passer une délibération honteuse et préjudiciable aux intérêts du roi : ce fut de souffrir à Seltz ce qu'avaient fait les officiers de l'électeur palatin, et de se contenter d'une petite procédure conservatoire et clandestine où l'on informerait contre des quidams, et je doute même que les juges d'Alsace aient exécuté cet ordre, ou seulement qu'ils l'aient reçu.
Article VIII.
Suite des affaires avec Cologne, Liège et Wurtemberg.
L'électeur de Cologne, tel que je l'ai dépeint en parlant des affaires de l'année précédente, augmenta d'à-
mour pour le roi et de respect pour la France pendant celle ci : plusieurs choses y contribuèrent.
11 haïssait l'empereur son frère, il se piqua de rendre à sa Maison tout ce qu'il lui devait dans la personne de son neveu; dès que l'empereur ne fut plus, il fut fort touché de la mauvaise conduite de celui-ci, de son ingratitude envers la France et de l'abaissement où il jetait sa Maison; de là, il prit grande confiance dans l'électeur palatin et voulut être ami de ses alliés.
Ces dispositions imparfaites, dans une aussi misérable tête que la sienne, furent cultivées avec soin, et de ce côté-ci et du côté de Manheim.
L'abbé Aunillon1 fit merveille et continua dans tout ce qui lui attirait l'amitié et même la tendresse de cet électeur. Il se conduisit décemment avec ses maîtresses, il cultiva les moins mauvais de ses ministres, et travailla heureusement contre ceux qui nous étaient contraires. Il fut de toutes les parties de l'électeur, ne le quitta point, inventa des fêtes, composa même quelques ballets et devint cher à ce prince. Le roi lui envoya les portraits de M. et Mme la Dauphine que l'électeur voulait avoir à sa maison de campagne. L'électeur tomba malade avec danger : il a un fond de sang acre que le libertinage a corrompu et qui se porte aux bémorroïdes; la chasse y est contraire, et on ne saurait lui persuader la modération de cet exercice; il en fut très-mal pendant cet été, le roi lui eiv voya un très-bon chirurgien et se chargea de la récompense. On a cru cependant perdre ce prince, et le prince de Liège songeait à son électorat; depuis la
1, Voy. page 124.
mort de l'empereur, une partie de la haine que Télecteur lui portait était passée sur le prince de Liège : il eut grande jalousie de la réception que le roi fit à ce prince qui vint dîner avec Sa Majesté à son camp près de Malines. Il soupçonna aussi quelque chose de son dessein de lui succéder; il en résulta une scène ridicule : l'électeur de Cologne donna des fêtes magnifiques pour la consécration d'une nouvelle chapelle, c'était un mélange de saluts, de grand'messes, de bals, de carrousels : le prince de Liège voulut y avoir part, l'électeur le permit, puis rétracta sa promesse et disparut. Il n'est point de conduite et de mauvais ménages comme ceux de ces princes.
L'électeur de Cologne continue toujours à recevoir son subside d'Angleterre; à peine est-il reçu qu'on le dissipe en fêtes ou en bâtiments; le dernier quartier que reçut l'électeur par son agent à Londres ne sortit point de cette ville : on lui en acheta une garniture de boutons de diamants.
J'ai déjà dit, à l'article précédent, que l'électeur palatin entreprit heureusement de faire recevoir un subside français à l'électeur de Cologne. Cela avait été souvent traité par l'abbé Aunillon : l'électeur ne demandait pas mieux ; mais quelques conseillers le retenaient par prudence, plutôt que par attachement aux cours de Vienne et de Londres. Rien n'était plus délicat et ne requérait plus de mystère, car il fallait toujours se conserver le subside anglais, ou que la France en indemnisât. Nous n'en devions point prendre d'ombrage : nous connaissions toute la force et l'étendue de son engagement; il ne s'y agissait que de secourir l'électorat de Hanovre, s'il était attaqué; mais
nous avions un nouvel objet dans celui que nous offrions; c'était la neutralité d'Allemagne.
L'électeur palatin le conduisit à une heureuse fin, comme je l'ai dit, au moyen de quoi l'électeur de Cologne s'est trouvé être le plus habile prince de l'Allemagne, puisqu'il prend de l'argent des deux côtés. Noire subside n'est que de vingt-cinq mille florins par quatre mois, ce qui revient à cent quatre vingt -dix mille livres de notre monnaie par an. Il n'y a eu, pour tout traité, qu'une lettre de l'électeur de Cologne écrite à l'électeur palatin, et dont celui-ci m'a envoyé l'original ; il y promet de persévérer dans la neutralité et de faire tout ce qui dépendra de lui pour la conserver pendant la durée de cette guerre, de ne prescrire à ses ministres, tant à la diète générale qu'à l'assemblée directoriale de Francfort et dans les cercles particuliers, que ce qui convient au service du roi, et de suivre en tout les conseils de son cousin l'électeur palatin.
J'aimais tout autant cette lettre qu'un traité qui ne s'observe pas mieux qu'une parole d'honneur; la force de ces engagements consiste dans la solution de l'argent comptant. Quand le temps du payement s'approche, ces princes stipendiaires sont plus près d'enchérir sur leur exécution que de s'en écarter. Nous ménageâmes par là le secret et l'honneur extérieur de ce prince-ci, il ne reçut rien que du palatin, il ne promit rien qu'à lui; on en fit même un mystère à l'abbé Aunillon, ministre de France à Bonn. J'ai lieu de croire que le comte de Piosasque avait pris quelque jalousie de lui, mais il suffit de la finesse et de l'ambition de la cour palatine pour expliquer cette réticence, iv 26
J'ai appris depuis (en septembre I 747) que l'on avait rappelé Aunillon ', et qu'il ne doit point y avoir de successeur; ce qui me confirme dans l'opinion que le palatin veut gouverner despotiquement, et sans surveillant, tous nos intérêts dans les cours de sa Maison. La princesse Clémence de Bavière contribua aussi à cet arrangement : elle fit un voyage de Munich à Bonn; l'abbé Aunillon fut dans sa confidence : je comptais bien qu'il avait les talents nécessaires pour être l'apôtre des dames.
Le prince évêque de Liège a obligation au roi de ce qu'il l'est, il en marque sa reconnaissance en ce qu'il peut, mais il ne serait pas embarrassé de l'accroissement de sa reconnaissance, si la France lui en procurait de nouveaux sujets, soit par quelque électorat, soit par de bons bénéfices en France.
11 vint voir le roi à un camp sous Malines, et y passa la journée; j'eus une longue conversation avec lui et d'encore plus longues avec ses ministres de confiance, surtout avec le comte Dorion, son premier ministre. Ses intérêts se réduisent à augmenter en bénéfices, il aimerait à passer ses hivers à Paris, et, si nos églises lui en fournissaient le moyen , il se divertirait bien mieux qu'à Liège. Je lui dis que le Saint- Père avait dit à Mgr l'évêque de Bourges que, pour lui donner un bref d'éligibilité à un nouvel évêché ou à un électorat d'Allemagne, il fallait qu'il réunît quelques-unes des églises qu'il possède. On me parut faire peu de cas à Liège
t. « Peu après son rappel on y a envoyé l'abbé de Guébriand, joueur et ruiné, et cela à la seule recommandation de quelques gens de cour. » {Note de cTJrgenson.)
DU MARQUIS D'ARGEJNSON. 403
de cette régularité romaine; en effet le pape commence bien tard à vouloir étendre la pluralité des évêchés en Allemagne.
L'électeur de Trêves est fort vieux, mange et chasse beaucoup et a la pierre décidée, ainsi l'on s'attend souvent à le perdre, aux violentes attaques de néphrétique qu'il éprouve. On est tout préparé à Rome à donner le bref d'éligibilité au prince de Liège, mais celui-ci ne me paraît pas résolu à le rechercher, à cause de son peu de revenu, et aimant mieux espérer l'électorat de Cologne. J'ai cependant préparé plusieurs intrigues pour l'élection de Trêves aussi bien que pour celle de Cologne en cas de vacance ; j'ai envoyé dans ces deux villes l'abbé Frischmann qui en a rapporté de bons mémoires.
Le théâtre de la guerre s'approcha beaucoup du pays de Liège, quand les ennemis se retirèrent de de vant Anvers ; le prince Charles de Lorraine assembla son armée sur la Meuse pour protéger Namur; nous nous avançâmes alors sur Liège, et nous avons tiré de ce pays tous les secours que peuvent donner l'obéissance à la force et la bonne volonté des Liégeois. Us ont tenu un député du chapitre de Liège à i 'armée pendant toute la campagne. Le comte Dorion et M. Van-Eyck, envoyé ordinaire de Liège en France, se sont souvent adressés à moi pour des plaintes de nonpayement et d'abus de la part du département de la guerre; l'on me répondit souvent de ce côté-là le proverbe ordinaire que guerre et pitié ne s'accordent pas ensemble. Tant qu'on eut besoin des efforts de leur bonne volonté , on paya exactement ce qu'on leur prenait; quand nous fûmes en force pour exiger tout,
on cessa de payer, l'on dit que cela irait trop loin, que cela tirerait à conséquence; on se contenta, l'hiver suivant, de payer très-secrètement ce qu'on avait pris sur les domaines de l'évêque. La ville de Liège essuya de grands dommages à la bataille de Raucoux qui se donna dans un de ses faubourgs. Depuis cela, les Liégeois furent obligés d'avoir de grands ménagements pour nos ennemis ; ceux-ci cependant affectèrent de maltraiter les Liégeois, à cause de l'amitié de leur prince pour la France. Les États imprimèrent un gros cahier de leurs griefs et des violences autrichiennes, ils les envoyèrent à la diète et par tout l'empire. J'aurais voulu que le roi de Prusse les eût appuyés, mais la prudence le lui a défendu.
Pendant le cours de cette guerre, on a d'abord fait peu de cas du duc de Wurtemberg; on a fini par lui accorder une extrême considération, et il est regardé aujourd'hui comme le prince de qui dépend la guerre ou la neutralité de l'empire.
Ce prince a été élevé par le roi de Prusse; il y a eu cependant quelque soustraction à ses conseils pendant que nous avons travaillé à acquérir l'Autriche antérieure à l'électeur de Bavière, et pendant que Sa Majesté prussienne faisait la guerre à la reine de Hongrie; alors le duc de Wurtemberg recourait à la cour de Vienne plus qu'aujourd'hui.
Mais deux choses ont changé sa situation : l'une est la démolition de Fribourg ; cela l'a rendu pour ainsi dire notre voisin plus qu'il ne l'était, et, par les mêmes raisons que la crainte du voisinage nous attache si fort l'électeur palatin, de même le duc de Wurtemberg nous sera fidèle, pour peu que nous le ménagions, en
sorte qu'il joigne l'espérance des bienfaits à la crainte des torts.
En procurant à l'électeur de Bavière l'Autriche antérieure et tout ce que la Maison d'Autriche possède en Souabe, nous avions le dessein d'en donner quelques terres au duc de Wurtemberg à sa convenance, en échange de Montbéliard et des neuf seigneuries qui en dépendent, situées en Alsace et en Franche- Comté, mais cette idée s'est évanouie par le traité de Fuessen et la retraite de M. de Ségur.
Le procès des neuf seigneuries reste à juger au conseil du roi, et notre ministère croit tenir par là le duc de Wurtemberg en respect et en crainte. J'ai toujours soutenu que l'on se trompait en cela, et qu'on n'inspirait à ce prince que l'indignation et de la haine par ce déni de justice qui dure depuis vingt ans.
Je ne détaillerai pas ici ce grand procès, il suffit de savoir que le feu duc de Montbéliard vivait dans une grande incontinence; il laissa beaucoup d'enfants, mais pas un légitime ; deux branches cependant, issues de lui et fort prolifiques aussi par elles-mêmes, se sont présentées pour hériter des neuf seigneuries; seulement elles n'ont rien prétendu à la comté de Montbéliard dont le duc de Wurtemberg est en tranquille possession. Ces deux branches se distinguent par la dénomination àeSponek et de Y Espérance. Le duc de Wurtemberg leur disputant également leur état, M. le duc d'Orléans, alors régent, les renvoya, avant faire droit, pour être jugées au conseil aulique sur la question personnelle seulement ; le jugement rapporté ici devant fonder la question réelle de l'héritage situé en France. Le conseil aulique les déclara tous deux bâ-
tards ; ces deux contendants avaient épousé des dames qui se trouvèrent beaucoup de talents pour l'intrigue : elles remuèrent la cour, s'y firent des amis, elles mirent leurs charmes à profit, et bientôt la politique se trouva fort intéressée à retenir l'affaire en France, tant pour la question d'état que pour celle des seigneuries : on assura que la question réelle devait attirer la personnelle, quoique ces plaideurs fussent Allemands.
Je dirai, dans le chapitre suivant , à quel point le suffrage du duc de Wurtemberg est devenu décisif pour la guerre d'empire, car, des quatre cercles antérieurs du Rhin, trois ont voté pour l'association au cercle d'Autriche, celui de Souabe nous reste seul; le duc de Wurtemberg y domine principalement. Le conserverons-nous par la crainte ou par les bienfaits et la justice? La petite et basse politique de bureau que l'on suit aujourd'hui veut le premier parti, celle d'un roi de France, s'il était conseillé suivant sa grandeur, voudrait le second.
Je fis révoquer le baron de Fesch, son ministre à Paris : il s'était toujours montré violent Autrichien, et nous parlait ici d'un ton de menace qu'on ne doit pas supporter longtemps; il effrayait les juges du procès au lieu de les solliciter. On lui a substitué le sieur Keller, qui a débuté par désavouer son prédécesseur sur les écritures qu'il a faites touchant la question d'état, protestant, au lieu de cela, contre la compétence de nos tribunaux à vouloir juger les personnes.
Outre le procès, le duc de Wurtemberg demandait à être payé de plusieurs millions dus à ses domaines et à ses sujets, pour les quartiers d'hiver de 1 744 à 45. Avec quelques comptes au moins on l'eut satisfait,
DU MARQUIS DARGENSON. ^07
mais le ministère de la guerre ni celui des finances ne se sont jamais voulu prêter à rien, de peur, disentils, des conséquences pour les autres créanciers de cette espèce qui ont nos billets et avec qui l'on s'accommodera à la paix. Ainsi le duc de Wurtemberg se soutient dans notre parti sans bienfaits et par la seule crainte de perdre ; sentiment que l'opprimé se reproche perpétuellement et qui l'anime à la haine et à la vengeance; voilà la conduite avec nos voisins que le ministère conseillait au roi de mon temps, et qui a allégé le chagrin de ma disgrâce, puisque je n'avais pas le talent d'en dissuader.
Article IX.
Neutralité de V empire.
Après avoir fait un empereur, la France venait de voir élire à sa place le seul prince qui pût lui être contraire : la dignité impériale retombait dans la Maison d'Autriche ; la reine de Hongrie devait commander par toute l'Allemagne sous le nom de son époux , elle triomphait des obstacles que nous avions mis à sa grandeur; on jugeait que, par là même, la nouvelle Maison d'Autriche en serait plus puissante; elle en était plus irritée certainement.
Personne ne doutait que l'empire ne nous déclarât la guerre; à peine croyait-on que la reconnaissance que nous ferions du grand-duc comme empereur pût nous en garantir : c'est pour cela que M. de Saint-
Séverin dépêcha ici, comme je l'ai dit, un homme éloquent et intrigant, pour conseiller avec instances de reconnaître promptement l'élection. M. le prince de Conti appuya ce sentiment, il assura que nous aurions incessamment une guerre d'empire sur les bras, et il croyait démontrer cette prétendue vérité. J'ai eu l'honneur de l'en entendre discourir des soirées entières; il savait par cœur le nombre de bataillons et de compagnies qui seraient armés dans chaque cercle, ce qu'il en manquerait, ce qu'il en déserterait ; il haussait les épaules à quiconque le contredisait. Il convenait bien de quelque retard dans l'armement, mais tout devait être prêt à la fin de juin ; mes doutes sur ce point commençaient à lui donner matière à parler de mon incapacité. J'avoue que ce prince s'était enfariné, pendant sa dernière campagne, de quantité de pédanteries germaniques où la mémoire avait peine à le suivre. Il prit, depuis cela, des leçons assidues de politique avec M. de Saint-Séverin ; mais tous ces matériaux se rassemblaient mal dans la tête du prince. J'avoue n'en avoir vu sortir que des inconséquences; cependant on le citait au conseil comme un docteur sur les affaires d'Allemagne; le roi m'envoya deux ou trois fois le consulter : cela ne servit qu'à affaiblir les déclarations que je voulais faire publier à la diète. Quand on représenta à Son Altesse Sérénissime, sur la fin de l'année, que l'empire était resté neutre malgré son avis, et que mes mesures avaient été si justes qu'aucunes n'avaient manqué , il répondit que c était le hasard.
C'était la crainte naturelle à tous les hommes qui faisait voir si clairement une guerre d'empire : notre
ennemi succédait à notre créature dans la dignité impériale ; les demi- savants en histoire et en droit politique ne pouvaient mieux placer leurs connaissances ; mais l'intrigue de cour y tendait plus que toute autre cause. Il fallait consoler M. le prince de Conti des vingt mille hommes qu'on lui avait ôtés, la campagne précédente, pour l'armée de Fîandre7 à quoi il attachait tout le sacrifice de sa gloire; il lui fallait une grande armée sur le Rhin, et qu'il y pût faire des sièges (exploits qui conviennent le mieux aux généraux princes). On avait déjà fait de gros marchés pour son armée d' Allemagne et que j'ai fait rompre ; tout était en mouvement pour le généralat de M. le prince de Conti : Mme sa mère avait fait la cérémonie de présenter à la cour la marquise de Pompadour, ce qui constituait à son égard dans une obligation immortelle; le P. de Latour, jésuite, ancien préfet du prince, remuait toute la ville; les officiers généraux et l'état-major de cette armée y étaient fort intéressés; tout le ministère, excepté le cardinal de Tencin et moi, avait promis le généralat d'une grande armée sur le Rhin à M. le prince de Conti.
J'osai donc seul espérer le contraire et en proposer les moyens très-simples ; j'ai bien mérité de ma patrie en cette occasion, mais cela me mit toute la cour à dos.
A un comité assemblé pour peu de chose, M. de Maurepas arriva des premiers pour me tenir un discours préparé qu'il mit ensuite en délibération, comme résultat d'une conversation essentielle qu'il venait d'avoir avec moi comme par hasard. Il peignait avec effroi le risque que nous courions que les ennemis n'en-
trassent en France par Philipsbourg et par Mayence; il disait qu'après nous avoir fait repasser le Rhin l'année dernière, les ennemis suivraient leur plan ordinaire de nous venir attaquer sur nos propres foyers, qu'il était donc essentiel de passer le Rhin les premiers et d'assiéger Philipsbourg, que telle avait toujours été notre maxime et notre conduite dans toutes nos guerres; il citait avec vraisemblance la dernière guerre de 1 733, où le roi , n'en voulant qu'aux États d'Autriche en Italie, avait cependant jugé indispensable de commencer par s'assurer de Philipsbourg et de Kehl, pour, après cela, n'avoir plus rien à craindre de ce côté et y faire la guerre défensive; il ajoutait que le temps pressait pour les préparatifs et pour disposer l'armée et les généraux.
Je m'étais fait sur cela un système général avant que je fusse en place, et j'avais donné justement un mémoire à M. Chauvelin quand il fit passer le Rhin à nos troupes en 1733. Voici mes principes : Je suis persuadé que les républiques d'Europe ne nous attaqueraient jamais, si nous ne les attaquions pas les premiers ; elles laisseraient les monarchies se démêler avec nous de leurs guerres d'ambition et d'équilibre sans y intervenir. Elles donneraient bien quelques médiocres secours, elles menaceraient de s'en mêler, mais il n'en serait jamais rien. Nous l'éprouvâmes dans cette même guerre de 1733. Rien ne souffrit moins de difficulté que le traité de neutralité que fit M. Chauvelin pour les Pays-Bas, à cause de la barrière des Hollandais. Je connus alors clairement qu'il en eût été de même pour l'empire, si Ton s'y fût pris de la même façon. Nous tombâmes précisément dans ce mal par
le remède de précaution qu'on voulut y opposer, assiégeant Philipsbourg et Kehl, place de l'empire, et donnant une déclaration pour dire que c'était pour notre propre sûreté et sans dessein de l'offenser. L'offense était cependant réelle, et l'empire ne nous déclara la guerre que sur ce prétexte. L'empereur sait bien faire valoir de tels arguments, quand il les tient une fois; il y avait de plus, en cette conjecture-ci, que les princes et les cercles venaient d'éprouver la ruine de nos quartiers d'hiver, que nous troublions son repos depuis cinq ans, que nous venions d'en être chassés avec honte , que le grand-duc y paraissait comme un soleil levant à qui chacun voulait rendre hommage; que la reine de Hongrie savait frapper avec violence et récompenser avec excès; nous étions en guerre avec les puissances maritimes. Avec tout cela, mon système de se fier au corps germanique, de ne l'offenser en rien et de rétracter, autant qu'on pouvait, les offenses précédentes a fait tout l'effet qu'on a vu. Si j'avais été cru en 1745 , nous eussions acquis la même neutralité du côté des Pays-Bas : il n'y avait qu'à garnir médiocrement notre frontière; nos forces sont assez connues; sans les montrer, elles se sont fait craindre; chacun évite l'orage et le renvoie à son voisin, et, par là, notre paix se fût faite en même temps que celle du roi de Prusse.
Il arrive, de plus, que les charmes du repos séduisent, quand on le goûte quelque temps après la guerre : un armistice de fait opère autant que celui de droit et de convention. La neutralité que j'ai fait goûter à l'Allemagne en 1746, après cinq années de guerres intestines, pendant qu'elle voit tous les pays voisins
livrés aux horreurs de la guerre, a rendu les cercles sourds Tannée suivante aux déclamations impériales ; il faudrait de grands intérêts pour les en faire sortir, mais ces motifs ne sont pas impossibles si nous continuons l'attaque des Provinces-Unies (fin de 1747).
Mais ce qui contribua le plus à faire réussir mes propositions fut la sûreté et la gloire de la campagne de Flandre, où le roi devait commander en personne. Sa Majesté fut fort aise d'y avoir cinquante mille hommes; de plus, cela y donna une armée de cent vingt mille hommes effectifs; pour celle d'Italie, qui avait plus besoin d'accroissement que toute autre, depuis la surprise d'Asti et l'accroissement des forces autrichiennes, on se garda bien d'y envoyer un régi ment de plus.
Au moyen de la neutralité que j'établis sur le Rhin, et surtout des moyens que j'y employai, nous gardâmes l'Alsace cette année-ci avec sept bataillons, et, l'année suivante (1747), on n'en a eu que trois, avec quelques nouvelles milices.
J'eus encore bien de la peine avec le département de la guerre (qui faisait tout sans me le dire) a le faire s'abstenir de toute offense contre les Allemands. On fit passer le Rhin à quelques compagnies, pour enlever des baillis, afin de recouvrer des restes de contributions. Il y a de certaines gens intéressées dans ces recouvrements qui agissent toujours avec plus d'autorité qu'il ne faudrait, et qui veulent grand mal à ceux qui les privent de leurs profits.
Il y avait un pont de bois à Huningue, avec une tête fortifiée sur terres de l'empire; je voulais qu'on en détruisît quelques arches et qu'on rasât la tête for-
tifiée, je l'obtins; j'eus permission d'en informer la diète, on n'en fit rien. Cependant ici M. de Lanoue en essuya de grands reproches, mais véritablement on ne se servit plus du pont. En Basse-Alsace , dans la Lorraine allemande, il y eut encore bien des marques de démangeaison d'agir de la part de nos commandants; mais, au bout de quelques mois, ils entrèrent cependant dans l'esprit du conseil, car on vit le bon effet de ma recette, et les indiscrets répondaient sur leur tête de l'inexécution.
Du côté de la reine de Hongrie, on se mit aussi à nous harceler, à nous provoquer ; il fallut endurer avec sagesse quelques insultes de ses housards, qui passèrent le Rhin en petit nombre et brûlèrent quelques villages; mais nous portions à la diète de Francfort des plaintes de ces infractions au repos de l'empire ; il nous était facile de démontrer que c'était la cour de Vienne seule qui produisait les maux dont elle nous accusait avec tant d'injustice; cette cour sentit bientôt quel tort cela faisait à sa propre cause, et on ne l'insulta plus de part ni d'autre.
La reine de Hongrie et le grand-duc ne nous attaquèrent plus de ce côté-là que par leurs écrits. On les multiplia aux diètes générales et particulières, on y dépeignit la France comme méditant la ruine de l'Allemagne, ne se radoucissant que pour mieux dévorer; on fit valoir notre avarice des quartiers d'hiver de 1744. On argumenta sur ce que nous ne reconnaissions pas l'empereur qu'ils avaient élu.
Le roi de Prusse et l'électeur palatin avaient d'abord protesté contre l'élection de l'empereur; le roi de Prusse la reconnut par la paix de Dresde, et le palatin
suivit son sort : ainsi la France et l'Espagne sont demeurées les seules puissances d'Europe qui l'aient méconnue. Le marquis de Stainville m'apporta des lettres de participation de l'élection ; j'ai eu ordre de les rendre sans les ouvrir et sans motiver le refus ; le roi y a persisté jusqu'à présent. Cet article était le seul qui pouvait offenser l'empire; cependant je croyais bien qu'il ne nous déclarerait pas la guerre précisément pour ce motif. Le roi ne possède rien qui le rende membre de l'empire : on contraint bien ses sujets et ses vassaux à reconnaître son titre, et non ses égaux et ses voisins. Mais, comme nous voulions plaire aux cercles et n'avoir rien à y discuter, il devenait plus problématique de savoir si on ne les radoucirait pas sur ce seul article, sans aucune reconnaissance de l'élection. Je voulais qu'on les flattât et qu'on leur promît quelque chose; ainsi j'avais mis dans le projet de ma seconde déclaration que le roi ne s'éloignerait pas de reconnaître l'élection, s'il lui en était fait part par le corps germanique. Je savais bien que c'était à l'empereur, et non à l'empire, à nous en faire part, et que l'empereur ne s'en relâcherait pas : ainsi notre promesse eût été gratuite et eût infiniment flatté la diète ; on eût pu y admettre un ministre du roi qui y eût agi comme en temps de paix, ce qui serait à désirer. On me raya encore cette promesse.
On me fatigua beaucoup au conseil sur ces projets de déclaration, quoique le bon effet s'en soit fait sentir. On me renvoya à M. le prince de Conti, comme au grand oracle des affaires d'Allemagne, pour corriger mon thème ; il voulut que l'on parlât au nom de l'électeur palatin, ce que ce prince refusa.
Enfin j'obtins encore au conseil par beaucoup d'efforts et de représentations réitérées que la neutralité s'étendît au Brisgaw qui appartient à la Maison d'Autriche.
Je me lassai de ces contradictions, je demandai au roi de me laisser faire pour établir et entretenir la neutralité de l'Allemagne. Sa Majesté, voyant le bon train où mes mesures, toujours contredites, avaient cependant mis cette affaire, Sa Majesté, dis-je, me laissa faire seul et m'appuya suffisamment dans les délibérations nécessaires.
Quand on vit mon plan réussir, on en attribua toute la force au roi de Prusse ; la vérité est qu'il y a tra vaille utilement, mais il n'a fait que nous y seconder. Sa conduite a été extrêmement déliée et circonspecte, il a craint de prendre couleur, toutes ses démarches étaient mystérieuses et négatives; il disait bien que l'Allemagne devait bannir les guerres, mais il n'a jamais conseillé à aucun prince d'Allemagne de rester neutre avec la France. Ses deux beaux -frères, les margraves d' Anspach et de Bayreuth, sont en froid avec lui pour quelques tracasseries domestiques; je les gagnai par des moyens particuliers, l'un avec quelques présents dans sa cour, l'autre par l'indulgence que le roi eut pour une dame de Pontcharra qui avait mérité une prison perpétuelle. Les petits souverains de la Maison de Brandebourg influent peu dans le cercle de Franconie ; le roi de Prusse conseilla au duc de Wurtemberg de profiter de la conjoncture pour obtenir le gain de son procès des neufs seigneuries et le payement des quartiers d'hiver. Cependant la reine de Hongrie affecta de crier partout que c'était le roi de Prusse qui
empêchait la déclaration de guerre d'empire contre la France, elle ne l'appelait que le dictateur de F empire pour le rendre odieux. Certainement j'ai rendu grand service à ma patrie en nous conservant en liaison intime avec lui, comme j'ai fait, et en évitant les embûches que nous tendaient les Autrichiens, tant du dedans que du dehors, pour nous mettre mal avec ce prince. Ces liaisons pourront rendre dans la suite de plus grands fruits; il faut songer à l'avenir, et se tirer seulement du présent, quand on le trouve aussi fâcheux que je l'ai trouvé. Le roi de Prusse a pensé de même pour son propre intérêt ; son caractère ne le porte pas à vouloir procurer de grands biens à d'autres qu'à lui. L'Allemagne et le corps germanique lui sont assez indifférents en qualité de patrie; ses amis et ses bienfaiteurs lui sont de peu de chose, mais sa sûreté et son agrandissement font l'objet de ses méditations. Elles l'ont conduit sans doute à s'inquiéter peu de la guerre, pourvu qu'il jouisse de la paix. La discorde entre ses voisins augmente ses richesses, parce qu'il reste seul riche ; il requiert cependant les garanties de l'empire et de la république de Hollande , il les obtiendra à la paix générale , et il en peut attendre le moment sans impatience, pourvu qu'il ne se brouille pas de nouveau avec aucune puissance considérable, que la reine de Hongrie n'augmente plus en puissance et que la France ne s'affaiblisse pas. S'il avait conçu une autre idée de notre gouvernement que celle qu'il a prise peu avant les deux traités de paix, et principalement au dernier, il aurait pu entreprendre de plus grandes choses, il aurait exercé le pouvoir de l'empereur, ne pouvant parvenir à cette dignité à cause de sa religion ;
DU MARQUIS D'ARGEINSON. 4J 7
il eût fait mieux observer les capitulations, il y eût travaillé en paix comme en guerre. Il désirait un premier ministre en France, il trouvait le ministère trop divisé entre ses membres; il est informé soigneusement de tout ce qui se passe à notre cour et il en fait souvent des satires naïves et mordantes.
Après l'élection du grand-duc comme empereur, la iète générale de l'empire resta plusieurs mois assemblée à Francfort, comme sous l'empereur Charles VII. M. de Lanoue, ministre du roi à cette assemblée générale, y resta accrédité; mais, dès qu'elle fut transférée à Ratisbonne, il a fallu se contenter de qualifier ledit sieur de Lanoue de ce titre, sans pouvoir y donner exercice. Il y a sa maison, il se dit toujours sur le point de s'y rendre, mais la France, n'ayant point reconnu l'empereur, ne peut certainement avoir de ministre à la diète générale de l'empire. Nous ne nous sommes point exposés au refus, et nous n'y avons pas voulu compromettre le suffrage de nos amis.
Il se forma bientôt une autre assemblée à Francfort où le sieur de Lanoue, se trouvant tout accrédité, fut en état de faire ses réquisitions, comme avant la mort de Charles VII et l'élection de son successeur. Les quatre cercles antérieurs du Rhin, Souabe, Franconie, le haut et bas Rhin s'y assemblèrent par députés pour leur sûreté et leurs communs intérêts. La France avait encore une armée sur pied derrière le Rhin ; la cour de Vienne excita cette assemblée, espérant commencer la guerre d'empire par l'association du cercle d'Autriche à ces quatre cercles ; elle en trouva deux anciens traités formés dans des temps de guerre contre la France, et elle en proposa le renouvellement. Elle pour-
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suit encore ce dessein (en 1747), les faisant armer pour leur sûreté, elle y mêle ses propres troupes, alors le plus fort et le plus autorisé entraînerait le plus faible, on les mènerait sur le bord du Rbin, nous aurions à en craindre le passage, et cela opérerait la diversion si désirée pour diminuer notre supériorité aux Pays-Bas.
En même temps, la cour de Vienne répandit à Ratisbonne tous les écrits faux et injurieux que nous avons lus pour la prétendue sécurité de l'empire, elle nous prêta des desseins fort éloignés de notre pensée. Nous et nos amis les réfutâmes facilement; ces écrits étaient l'ouvrage du furieux Bartenstein, natif du Habsbourg, et devenu ministre de conférence à Vienne; j'y fis répondre principalement par le sieur Spon. L'empereur donna un décret de commission pour délibérer sur cet objet appelé de la sécurité, et cette délibération dure encore.
A Francfort rien n'avança, les propositions autrichiennes furent rejetées, ce qui jeta en grand discrédit la nouvelle autorité impériale. L'électeur de Mayence y était cependant d'une activité prodigieuse, celui de Trêves nous donnant des paroles de paix travaillait comme Mayence, et avait de plus l'effronterie de vouloir persuader à nos ministres que notre intérêt demandait l'association du cercle d'Autriche.
Le seul cercle de Franconie s'est ébranlé, il a vote pour fournir les contingents, tant en hommes qu'en espèces; il a fait camper quelques mauvaises troupes à Nettersulm, pendant la campagne de 1746; mais, quand je voyais paraître des représentations et des demandes pour avoir une caisse militaire et pour
toutes les dépenses de guerre, j'étais sûr de voir les délibérations se ralentir et les projets de Vienne échouer ; elle demandait ces incommodités qui sont terribles aux Allemands ; nous ne demandions que le bonheur et l'épargne.
L'évêque de Vurtzbourg et de Bamberg mourut, sur la fin de cette année, à force de boire. Il était l'objet de l'admiration du maréchal de Noailles par son éloquence, sa pédanterie, et surtout par son attachement à la cour de Vienne. Nous n'y perdîmes qu'un ennemi malin et dangereux qui travaillait le plus vivement à soulever contre nous l'empire. M. le cardinal de Rohan me donna de bons avis, et travailla utilement pour influer sur l'élection de son successeur : nous parvînmes à séparer les deux évêchés , on y élut deux chanoines des chapitres de Wurtzbourg et de Bamberg , deux bonnes gens qui ne songèrent qu'à boire, qu'au bien de leur église, et qui n'entendaient rien aux affaires politiques; c'était ce que nous avions de mieux à espérer dans les circonstances actuelles. La cour de Vienne recommanda inutilement l'électeur de Mayence pour ces élections; nous empêchâmes à Rome qu'on ne lui donnât le bref d'éligibilité nécessaire, et l'on commença à voir par là combien serait faible le crédit du nouvel empereur dans l'empire.
J'ai dit, dans les précédents chapitres, quels secours nous tirâmes, pour ce négoce, de l'Électeur palatin, du duc de Wurtemberg et des deux margraves de Bayreuth et d'Anspach. Le cercle de Souabe fut le plus ferme, aussi était-il le plus exposé à notre voisinage : il commença par ordonner à ses députés de ne plus comparaître à la diète de Francfort et de ne délibérer
sur la sécurité et sur l'association que clans ses propres assemblées ; il fit aux décrets impériaux des réponses plus fortes pour notre cause que nous ne les lui eussions dictées nous-mêmes.
Cette scission du cercle de Souabe à l'assemblée des quatre cercles antérieurs donna lieu à une grande question, si on romprait tout à fait cette assemblée ou si on la laisserait subsister. Jusque-là, elle n'avait servi qu'à donner des dégoûts à l'autorité impériale qui Favait cependant fondée à des intentions tyranniques et contraires à la France, et il était bon de continuer ces mêmes dégoûts. M. deLanoue était d'abord d'avis qu'elle devait subsister : peut-être l'envie d'y continuer ses fonctions publiques y avait- elle part ; mais il changea ensuite d'avis ; la cour de Manheim et celle de Stuttgart nous le conseillèrenl . On alléguait pour principale raison que, les députés de Souabe s'en étant retirés, la pluralité des voix nous deviendrait contraire à la longue, par les influences des électeurs de Mayence et de Trêves ; nous proposâmes la question au roi de Prusse qui fut d'avis de la rupture.
Les affaires d'Allemagne me donnèrent un travail auquel je fournis avec effort. Comme je les menais seul, j'en répondais, et la sollicitude surpassait encore la peine des détails et des écritures. La machine était bien montée, j'avais placé le sieur de Lanoue père à la tête de tout, je lui envoyai à la fin de cette année le brevet d'une assez grosse pension qu'il n'avait jamais demandée; il demandait conseil à quelques ministres secrets de l'empire que le roi pensionnait, il envoyait aux ministres du roi dans les cours et dans les cercles le ton et le style d'un langage uniforme
qu'ils devaient tenir sur chaque événement; je les lui avais tous subordonnés. Son fils faisait merveille à Stuttgart; il me communiquait ses idées; j'avais aussi près de moi un conseil particulier et fort au fait des affaires germaniques. J'avoue que je n'en avais rien appris que depuis mon ministère, et Dieu m'a préservé d'y faire aucune faute ni aucunes démarches à rétracter : le roi de Prusse, quand il l'osait, et l'Électeur palatin, fort intéressés à la paix de l'empire, me guidèrent bien et furent consultés surtout.
A la fin de cette année, je me vis assuré de deux électeurs de plus : Cologne et Saxe, et j'ai laissé Télecteur de Bavière en train d'être emporté par les deux électeurs de la Maison palatine et par le roi de Pologne qui devenait son beau-père. Celui-ci est devenu notre plus ferme ami par trois choses, le subside que nous lui payons, le mariage de M. le Dauphin, et le parti que j'ai fait prendre à la diète de Pologne de l'aider de nos amis, pourvu qu'il se détachât de la Russie.
Dès que je tins la lettre de l'électeur de Cologne, par laquelle il promettait au roi de ne servir que ses intérêts dans l'empire et de recevoir un subside, j'annonçai à Sa Majesté que la neutralité de l'empire était certaine, que j'en répondais, et qu'on pouvait arranger les dispositions militaires sur ce pied là pour la campagne; que, moins on laisserait de troupes en Alsace et en Lorraine, plus ma neutralité serait assurée. Je la dénommais mienne avec raison : j'avais porté à la tenter par des moyens tout opposés à ceux du conseil, nouveaux dans la politique : le désarmement y avait fait notre force, la négociation y avait tout fait et j'y avais travaillé seul.
Avec cela, j'exposai à Sa Majesté, dans un travail particulier, que je lui laissais en Allemagne, pour le reste de la guerre (si on ne gâtait pas mon ouvrage), et pour après la paix, le plus grand parti en Allemagne qu'aucun des rois ses prédécesseurs y eussent jamais eu : la Maison de Bavière entière, l'électeur de Saxe et le roi de Prusse, quantité de voix inférieures et subordonnées dans les différents collèges. Avec ces suffrages, on en peut acquérir d'autres. On ne peut pas tout avoir en politique : qui voudrait, par exemple, avoir les cours de Vienne et de Pétersbourg perdrait l'alliance de leurs ennemis. La perte de la Silésie et le désir de la recouvrer chez la Maison d'Autriche y fera longtemps notre force, si nous ne nous laissons jamais aller aux cajoleries pernicieuses de la cour de Vienne. La tyrannie de la Russie produit précisément le même effet dans le nord : soyons-y les plus forts (seulement en nombre d'alliés) : nous frapperons toujours des coups certains en Allemagne comme dans le nord.
Considérons cependant d'où je suis parti pour établir cette prépondérance de la faction française, après avoir consommé inutilement des sommes incroyables pour l'élection d'un empereur qui n'a jamais joué que le rôle d'un prince détrôné, après l'avoir perdu, après que nos armées ont été chassées honteusement d'Allemagne, après avoir vu notre ennemi élevé à la couronne impériale, après avoir ruiné l'Allemagne et l'avoir offensée par des quartiers d'hiver exigés, et après l'abandon du roi de Prusse qui a fait la paix sans nous et qui nous a renvoyé toutes les forces autrichiennes qu'il occupait par la diversion.
J'ajouterai encore que les subsides et les présents répandus en Allemagne pour ces opérations n'ont pas été à huit cent cinquante mille livres, monnaie de France.
Article X.
Suite des affaires avec la Suède, — Diète générale. — Négociation pour un traité de subsides.
J'ai laissé, aux affaires de Tannée précédente, la Suède faisant toujours solliciter l'argent de la France : elle en attrapa assez, grâce aux liaisons de mon frère avec Scheffer, parles huit cents Suédois prétendus embarqués à Gothembourg, et qui ne nous ont jamais servi de rien. Le baron de Scheffer paraissait aussi se dévouer à M. le prince de Conti, il y allait sous la protection de M. de Saint-Séverin qu'on y qualifiait le sauveur de la Suède, et on mettait cette couronne sous la protection du prince. Scheffer était en intrigue avec tout ce qui intriguait à la cour, et j'avoue qu'il n'y a pas mal fait les affaires de sa patrie ; il a tiré de la France autant et plus d'argent qu'elle n'en pouvait espérer, il a surmonté les obstacles d'économie qu'y avait mis M. Orry, ceux de dédain que j'y avais laissé voir avec trop de franchise. M Orry ayant été disgracié au commencement de 1746, il n'y a plus eu que moi à combattre et ma disgrâce lui a laissé le champ libre. 11 l'annonçait souvent dans ses lettres à ses amis, et ne s'épargnait guère en discours; quand il me sut brouillé avec les sieurs Paris , il ne douta plus de ses grands
succès, et véritablement l'avis contraire au mien devait sa certitude et sa fortune à cette seule contrariété. Il est donc arrivé de tout cela que , quatre mois après ma retraite, le roi a accordé à la Suède un subside de un million huit cent mille livres pour trois années, et cela pour l'engager seulement à consommer son traité avec le roi de Prusse, traité convenu depuis un an , dont les bons Suédois avaient toute l'envie possible , et dont le roi de Prusse ne nous a pas eu la moindre obligation, ni par le sentiment intérieur ni par aucune marque extérieure ou de forme reconnaissante. Ce sont de telles duperies que procure la brigue en France, mieux qu'en cour du monde \ on y vante les amitiés fausses et intéressées , on y dégrade ceux qui veulent les démasquer.
J'avais toujours dit que la Suède non assemblée en diète ne pouvait rien faire ni rien promettre pour ellemême ; elle était infectée de deux ou trois partis contraires à son honneur et à ses intérêts : le vieux roi de Suède irrité d'avoir un successeur qui l'éloignait, pensionné par l'Angleterre , protégé par la Russie, les partisans de ces deux monarchies , quantité d'âmes basses et dévotes , criaient le plus haut et faisaient peur aux bons patriotes. Ainsi, que pouvait faire notre ambassadeur, sinon de préparer les matériaux pour la prochaine diète ? « Mais, disait le baron de Scheffer, si vous donnez beaucoup d'argent, si vous payez les vieux subsides, si vous nous achetez beaucoup de nos fers, cela charmera la nation, et nos amis, devenus plus hardis, oseront faire éclater leurs sentiments et faire éclore ceux des autres. »
Je croyais, avec raison, qu'il y avait une inutilité
absolue à ces déclarations de sentiments préalables au pouvoir qui ne pouvait agir qu'en diète, et je croyais encore que tout ce qu'on pouvait faire avec ce pouvoir, n'étant que pour le bien de la Suède, ne méritait aucun argent de notre part.
Les Suédois les plus mendiants n'ont jamais osé nous dire que, sans subside, ils se porteraient à vendre leurs troupes à nos ennemis , au lieu que les Danois , les Saxons et les Bavarois ont articulé que le besoin d'argent le leur ferait faire, qu'ils l'auraient fait, et la Bavière n'y a pas manqué. Voilà donc un grand moyen de moins pour donner un subside dans un temps de guerre où la France se ruine; mais le dessein salutaire d'ôter aux Anglais de bonnes troupes a pu excuser tant de subsides que nous payons aujourd'hui.
Ainsi, le subside à donner à la Suède n'est précisément qu'une aumône , qu'une assistance à une puissance nécessiteuse qui sent toutes les commodités que donne l'or et qui n'a chez elle que du fer et du cuivre.
Le comte de Tessin, qui a été ici ambassadeur, est un véritable Lucullus suédois , magister elegantiarum ; il a tout dissipé , il dissiperait les trésors de Crésus ; il jouait le grand rôle en Suède, Scheffer avait été son secrétaire; on avait promis qu'il serait grand maréchal de la diète, mais il préféra de faire tout mouvoir derrière le rideau. Il se fit accuser de prévarication pour avoir occasion de faire démontrer son innocence ; opprimé et épuré, il n'en est devenu que plus cher à la nation ; ainsi la fourberie la plus déliée a passé d'Italie dans le nord. Le comte est devenu le favori de la
princesse qui doit succéder, il l'amuse de bagatelles et lui met en tête la dépense de modes et de fêtes.
La diète s'assembla au mois de septembre ; on nous instruisit fort bien des noms de ceux qui devaient être pour nous (c'est-à-dire pour l'honneur de leur propre nation), et de ceux qui étaient anglo-russes. Au lieu d'un grand maréchal favorable, on commença par en élire un contraire, mais, peu après, l'élection du comité nous donna une belle revanche, car, sur cinquante suffrages, il y avait quarante sept personnages du bon parti. C'était encore une adresse d'avoir à l'emporter sur le grand maréchal dans chaque délibération et d'anéantir son autorité. Je fis fournir à M. de Lanmary deux cent mille livres, pour régaler nos partisans et pour leur donner des assistances ; on demandait par chaque ordinaire de nouveaux fonds pour ces objets , quoique M. de Lanmary eût assuré que cela n'irait jamais à cent mille livres. Je ne sais où cela aura été poussé.
La nation suédoise assemblée en diète et la diète ayant revêtu de tout son pouvoir le comité, l'autorité du roi devint à rien et le parti moscovite fut écrasé à toute occasion. On prétend cependant que Bestuchef et le roi d'Angleterre y ont répandu de grosses sommes ; je n'ai pu me le persuader : ils voyaient clairement que tout était contre eux , autant de tentatives , autant de honte et de disgrâces. KorrT, ambassadeur de Russie, remplit tout de ses fureurs : il offensa le prince successeur qui l'arrêta dans son appartement, pour lui saisir des notes injurieuses qu'il avait sur lui. On prétend qu'il gagna des assassins ; il menaça vainement, on ne cherchait que des griefs pour ameuter
DU MARQUIS D'ARGKINSON. 427
le peuple, c'est comme cet huissier dans les Plaideurs qui dit :
Frappez, monsieur !
Quelques coups de bâton, et je suis à mon aise.
On a arrêté divers émissaires d'Angleterre, mais surtout un misérable médecin qui a été décollé au mois d'août 1 747 . On l'a accusé d'avoir eu des remises énormes de l'Angleterre pour faire annuler l'élection du prince successeur et lui substituer le duc de Cumberland.
Quoi qu'il en soit de la réalité de cette accusation , le vieux roi de Suède a perdu le peu qui lui restait de crédit; le comité lui défendit de voir les ministres étrangers sans sa permission. On prolonge chaque jour la tenue de la diète et du comité : je crois qu'il s'agit de renvoyer le roi en Allemagne et de le contraindre à l'abdication en faveur de son successeur.
C'est nous qui avons commencé à décréditer ce monarque, pendant l'ambassade de M. de Casteja; cependant, quand on a voulu révoquer cet ambassadeur, qui était créature de M. Chauvelin, on en prit pour prétexte qu'il avait déplu au roi de Suède. L'élection du prince successeur s'est passée malgré nous et au gré moscovite , cependant nous le protégeons aujourd'hui et il est l'objet de la haine de ses premiers bienfaiteurs. Son mariage avec la princesse Ulrique , sœur du roi de Prusse, nous l'a donné, quand Sa Majesté Prussienne s'est liguée avec nous. La femme est une merveille, elle a beaucoup d'esprit et de beauté; le mari a du bon sens, de la pesanteur et de la conduite. J'ai donné deux nouvelles instructions à M. de Lanmary pour ne s'attacher sincèrement qu'au prince et
à la princesse , et pour se conduire absolument par l'avis du ministre de Prusse. Lanmary s'en acquitte parfaitement.
En ces dispositions, notre objet principal était donc de nous lier de nouveau avec le roi de Prusse en lui facilitant son alliance avec la seule couronne qu'il pouvait opposer à l'inimitié de la Russie; ainsi, le nouveau traité qu'on nous proposait de faire avec la Suède n'était que moyen du premier ; je crains que par (événement on n'ait pris le moyen pour l'action principale.
Notre intérêt est de soutenir la Suède dans un état supportable de vigueur, d'appuyer son gouvernement, de maintenir l'élection du prince successeur, et d'empêcher les Anglo-Russes nos ennemis de s'emparer de l'autorité. Tous ces objets , dis-je , n'étaient point en danger pressant , ou me paraissaient impossibles à appréhender sérieusement; on en exagérait le danger pour nous tirer beaucoup d'argent. M. de Scheffer se vantait de modération en ne nous demandant que deux millions de subsides annuels. Nous pouvions certainement remettre nos bienfaits à un autre temps où nous eussions eu moins d'affaires sur les bras.
11 faut observer encore que nous étions en traité d'alliance avec la Suède encore pour dix ans. M. le cardinal de Fleury, tout séduit qu'il a été sur cette alliance , n'y avait accordé de subsides que pour la guerre que la Suède fit à la Russie, et, depuis le traité d'Abo, nous nous étions donné quittance du reste, nous en tenant littéralement à l'esprit du traité. Cela fait aujourd'hui un point de contestation où j'ai bien soutenu l'économie française. Pourquoi donc se rétracter
sur ce refus, et pour quel sujet fallait-il prodiguer un nouveau subside ?
D'un autre côté, le roi de Prusse cherchait à se faire un renom de force par cette alliance ; véritablement, ses troupes pouvaient fondre par désertion , il aurait trouvé des soldats en Suède en les achetant bien ; ce renom et ce recrutage casuel fondaient son intérêt dans cette alliance. Mais le traité d'Abo, si honteux pour la Suède, défendait aux Suédois de former désormais aucune alliance avec toute nation étrangère, sans la permission de la Russie. Le comité, plus hardi que le sénat, plus en force, recueillant dans lui toute l'autorité nationale, supérieure à l'autorité royale, maître de punir les cabales contraires à son honneur, entreprit de secouer le joug moscovite, ou du moins d'en éluder la contrainte, et projeta bientôt le traité avec la Prusse, tel qu'on vient de le voir; et, invitant les principales puissances à y accéder, il a rempli toute obligation à l'égard de la Russie en l'y invitant seulement comme les autres puissances.
Il était question avec la France, ou qu'elle fût partie principale contractante dans ce traité ( ce qui nous mettait en une nouvelle alliance avec le roi de Prusse), ou qu'elle y accédât seulement, ou qu'elle le garantît par un traité particulier, ce qui faisait encore une alliance entre France et Prusse, puisque le garanti contracte en acceptant ce que le garant lui offre.
On a si étrangement négocié sur tous ces partis qu'on en a pris un dernier que je n'aurais jamais imaginé. Le chevalier de Lanmary vint, en juin 1747, porter ici le traité signé. Il eut ordre de son frère de me voir, et il m'a conté le secret de l'affaire. Nous
avons été si pressés de conclure et de donner notre argent à la Suède, nous avons tellement montré notre peur d'être refusés et de déplaire au roi de Prusse, que nous donnons dix-huit millions annuels à la Suède , pendant trois années, sans être admis dans la moindre alliance avec la Prusse , ni comme partie , ni comme accédant, ni comme garant. Par un traité particulier, nous renouvelons par anticipation notre traité d'amitié avec la Suède, qui doit encore durer dix ans et gratuitement : cela le donne de treize ans, et, pour les trois dernières années, nous payons aujourd'hui ce subside.
Je donnai à Fontainebleau un projet de traité qui aurait passé avec un peu de fermeté et en laissant venir à nous le roi de Prusse et les Suédois. Scheffer m'en donna un autre pour ne faire qu'accéder au traité de Prusse et de Suède, ruais avec des articles séparés et secrets qui liaient la Prusse avec nous, en nous rendant garants de la Silésie. Il n'y avait qu'à suivre au moins ce projet : puisque nous n'y adoptions que les idées du ministre suédois , il était facile de vaincre les refus du roi de Prusse par la Suède même.
Mais ma disgrâce rendit ledit Scheffer plus puissant à la cour. On lui faisait l'honneur de lui en attribuer une partie des ressorts: il avait crié contre mon incapacité, et, par là, on avait dit au roi que les étrangers même se plaignaient hautement de moi. Chambrier avait à cœur que notre traité fût isolé ; M. de Maurepas eut le portefeuille et la plume des affaires étrangères, pendant les trois mois que dura la grande maladie de M. de Puisieux- 11 fit triompher l'intrigue de cour, ou trompa le roi, on fit accroire à Sa Majesté que la diète de Suède se séparerait sans avoir fait d'alliance avec
nous , on admit de vils étrangers dans les cabales de cour et dans ce qui décide le sort et la réputation du ministère. On signa donc ce traité honteux et ridicule où le roi de Prusse semblait rougir de nous avoir pour amis, pendant que nous prodiguions nos finances par la plus petite espérance de lui complaire.
Article XI.
Suite des affaires avec le Danemark. — Observation de notre traité sous le nouveau roi.
Notre traité avec le Danemark ayant été renouvelé Tannée précédente, 1 746, pour avoir lieu trois années après son expiration, il a été exécuté avec la plus parfaite exactitude de part et d'autre. Les sieurs Paris , bons payeurs et aimant, pour leurs intérêts, à faire des remises à l'étranger, ont remis les subsides arriérés à leur courant plus tôt même qu'on ne l'avait promis. Aujourd'hui (octobre 1747), où j'écris ceci et où l'on voit que la paix n'est pas encore prête à se faire, on sent l'utilité du renouvellement de ce traité , puisqu'il expirerait sans cela au mois de mars prochain 1748, et que l'on verrait les Anglais se servir de vingt mille Danois, excellentes troupes surtout en cavalerie, et certainement nos ennemis eussent mis l'enchère qu'on aurait demandée à notre subside. J'avoue que le prix que nous y avons mis a mérité d'être critiqué ; on me l'a souvent reproché ; tout l'usage que le conseil a fait de ce reproche a été d'en donner davantage à la Saxe
et à la Suède par une induction vicieuse. Notre premier traité avec le Danemark fut fait dans des circonstances où l'on exigeait davantage de sa complaisance. Ces intérêts cessèrent , le subside fut suspendu , mais resta du ; en le renouvelant d'avance, on ne pouvait aller aux rabais vis-à-vis des Anglais qui en offraient davantage ; c'était le cas de Turpius ejicitur quant non admittitur.
La circonstance était délicate : quand nous secourûmes le prince Edouard en Ecosse, et quand nous tentâmes l'invasion d'Angleterre , il ne s'agissait pas moins que de détrôner le beau- père du prince royal qui était sur le point de succéder au roi son père ; on nous laissa faire cependant et il ne parut aucune alarme ni traverse préparée en Danemark. Après la défaite de Culloden, les Ecossais du parti du prince se sauvèrent le plus diligemment qu'ils purent; quantité fuirent par le nord d'où ils revinrent en France, un de leurs bâtiments débarqua dans un petit port de Norvège; le gouverneur était ami du consul anglais, il arrêta ces fugitifs et se saisit de leurs effets ; on soupçonna que l'un d'eux était le prince Edouard; l'abbé Lemaire se plaignit de cette condescendance pour l'Angleterre; nous en eûmes bonne justice : les prisonniers avec leurs effets furent rendus, et le gouverneur réprimandé.
La grande affaire de l'usurpation de Sleswig sur la branche cadette de Holstein est trop connue dans le monde, et se trouve détaillée dans trop de livres imprimés, pour que je l'expose ici ; je dirai, en général, que ses suites forment le seul intérêt sérieux que je connaisse au roi de Danemark, et qu'il ait à démêler avec
les puissances de l'Europe. Il ramasse toutes les garanties qu'il peut pour s'y maintenir , mais il n'en a point encore de cession valable des propriétaires. Deux de ces princes ont fait depuis peu une grande fortune, celui qui a les droits directs pour réclamer le Sleswig est déclaré successeur de la Russie ; celui qui y vient après lui est successeur encore plus solidement établi de la couronne de Suède ; le grand prince de Russie n'a point d'enfants, le prince de Suède en a.
Que ferait à ces deux grands princes , quand ils seront empereur et roi, une aussi petite terre que le Sleswig? Ne peuvent-ils pas même céder au roi de Danemark le reste du Holstein qu'on appelle ducal? cela arrondirait cette monarchie , les peuples en seraient mieux gouvernés , cela ferait ce qu'on appelle affaires nettes , et tous sujets de discussion seraient extirpés dans cette partie du Nord.
Avec des équivalents et des échanges, on parvient à régler solidement de tels droits, et la possession qui les suit a légitimé des cessions encore plus considérables. Je fis donc revivre celte année une négociation déjà entamée : elle consistait à porter le prince successeur de Suède à céder au Danemark ses droits éventuels sur le Sleswig. C'était beaucoup pour cette couronne d'acquérir ceux-ci : de là il aurait passé plus facilement aux droits effectifs du grand-duc de Russie. Je proposais qu'en compensation le Danemark lui cédât quelque chose qui fût avantageux à la Suède, et cela eût produit le bon effet en Suède de voir déjà le prince successeur occupé des avantages de cette couronne et y sacrifiant son propre patrimoine.
MM. de Lanmary et Lemaire se sont empressés à
avancer cette négociation ; il a été question d'exempter les Suédois du droit du Sund; on a agité quelques autres moyens pour la cession du Holstein ducal. J'ignore ce qui a été fait depuis moi.
La cour de Danemark met de la finesse et même quelque duplicité dans ses négociations ; les gens occupés de peu de chose y sont sujets. Les médiocres puissances agissent plus par crainte que par confiance, elles mettent leurs grandes espérances à ménager les empires qu'elles redoutent ; l'envie y domine et leurs passions politiques sont lentes à s'éteindre. Ainsi le Danemark haïra encore longtemps la Suède ; le prince royal de Danemark, aujourd'hui roi, n'est pas encore revenu du dessein d'être élu successeur de Suède , quoique ce dessein soit impossible ; il n'aimera jamais le prince de Suède. En Danemark, on craint infiniment la Russie; on y déféra, je crois, nos propositions, quoique M. de Bernstorf m'ait juré le contraire. Quand celui-ci me faisait ses difficultés sur la négociation pour le Sleswig, je les réfutais suffisamment, mais il était aisé de lui montrer que la France entreprenait cette affaire uniquement pour le bien de son maître, et que nous n'étions suspects d'aucun intérêt qui nous fût personnel.
Autre branche d'aversion qui ne se déracinera qu'avec le temps : le roi de Prusse méprise la cour de Copenhague et nous entretenait toujours de sa fausseté et de sa duplicité; cette cour le lui rendait bien ; mais j'ai vu, de mon temps, les satires et les mépris se changer en crainte et en silence sur ce roi victorieux. Comme il influe beaucoup en Suède par la reine sa sœur, il éloignait aussi la cour de Suède de ce que je propose.
Toutes ces oppositions ont poussé cette année le Danemark à négocier en Russie un nouveau traité dont s'alarma beaucoup le conseil, mais j'assurai avec raison que cela ne serait d'aucune conséquence ; ce traité a été rendu public et peut se lire dans toutes les gazettes. M. de Bernstorf eut ordre de mêle communiquer, on en fit autant à Pétersbourg au sieur Dallion. C'est un simple renouvellement d'alliance , et, quant aux droits du grand prince de Russie sur le Sleswig , la czarine n'y promet rien et s'en tient aux anciens traités.
Je fis deux fois des plaintes de la conduite de l'ambassadeur danois à Stockholm : on la désavoua et l'on m'assura qu'il excédait ses ordres; on le trouvait partout lié étroitement avec le furieux M. Korff, ambassadeur de Russie, tenant de mauvais discours, favorisant les Anglais et se déclarant contre le prince successeur et la princesse.
Le roi de Danemark Chrétien VI mourut le 6 août 1746, après un long état de faiblesse où son dépérissement annonçait une fin certaine et prochaine ; les ministres se comportaient avec incertitude de l'avenir dans cette crise , puisqu'ils nous conservaient fidélité dans l'alliance ; je jugeai bien qu'un nouveau règne n'y changerait rien. Effectivement, le nouveau roi1 ayant pris ensuite le gouvernement, parut balancer quelque temps entre l'Angleterre et la France, mais il reconnut bientôt les avantages de notre alliance ; nous lui donnons de l'argent sec sans lui rien demander, que de ne nous pas nuire ; il aime ses peuples , il voudrait