‹ Journal et mâemoires du marquis d'ArgensonChapitre 54 sur 57 · Soldats du régiment de Grassin · texte numérisé non relu

Soldats du régiment de Grassin

résiste; ce fut l'affaire de dix minutes que de gagner la bataille avec cette botte secrète. Les gros bataillons anglais tournèrent le dos, et, pour vous le faire court, on en a tué quatorze mille. Il est vrai que le canon a eu l'honneur de cette affreuse boucherie. Jamais tant de canons, ni si gros, n'ont tiré à une bataille générale, qu'à celle de Fontenoy. Il y en avait cent, monsieur. Il semble que ces pauvres ennemis aient voulu à plaisir laisser arriver tout ce qui leur devait être le plus malsain, canon de Douai, gendarmerie, mousquetaires. A cette charge dernière dont je vous parlais, n'oubliez pas une anecdote : Mgr le Dauphin, par un mouvement naturel, mit l'épée à la main de la plus jolie grâce du monde, et voulait absolument charger. On le pria de n'en rien faire. Après cela, pour vous dire le mal comme le bien, j'ai remarqué une habitude, trop tôt acquise, de voir tranquillement sur le champ de bataille des morts nus, des ennemis agonisants, des plaies fumantes. Pour moi, j'avouerai que le cœur me manqua et que j'eus besoin d'un flacon. J'observai bien nos jeunes héros : je les trouvai trop indifférents sur cet article; je craignis, pour la suite d'une longue vie, que le goût vînt à augmenter pour cette inhumaine curée.

« Le triomphe est la plus belle chose du monde : les Vive le Roi ! les chapeaux en l'air au bout des baïonnettes, les compliments du maître à ses guerriers, la visite des retranchements, des villages et des redoutes si intactes, la joie, la gloire, la tendresse ! Mais le plancher de tout cela est du sang humain, des lambeaux de chair humaine.

« Sur la fin du triomphe, le Roi m'honora d'une conversation sur la paix. J'ai dépêché des courriers. Le Roi s'est fort amusé hier à la tranchée, on a beaucoup tiré sur lui. Il y est resté trois heures. Je travaillais dans mon cabinet, qui est ma tranchée; car j'avouerai que je suis reculé de mon courant par toutes ces dissipations. Je tremblais de tous les coups que j'entendais tirer. J'ai été hier voir la tranchée en mon petit particulier. Cela n'est pas fort curieux de jour. Pour aujourd'hui, nous aurons un Te Deum sous une tente, avec une salve générale de l'armée, que le Roi ira voir du mont de la Trinité. Cela sera beau, d

Réponse de Voltaire , en date du 20 mai 1745.

« Vous avez écrit, monseigneur, une lettre telle que Mme de Sévigné l'eût faite, si elle s'était trouvée au milieu d'une bataille. Je viens de donner bataille aussi, et j'ai eu plus de peine à chanter la victoire que le Roi à la remporter. M. Bayard de Richelieu vous dira le reste. Vous verrez que le nom de d'Argenson n'est pas oublié1. En vérité vous me rendez ce nom bien cher, les deux frères le rendront bien glorieux. Adieu, monsieur, j'ai la fièvre à force d'avoir embouché la trompette; je vous adore. >»

Extrait d'une lettre que f ai écrite a M. ***, touchant ce que j ai vu de la bataille de Fontenoy2.

« \2 mai 1745.

« Je ne suis arrivé, monsieur, que pour voir une bonne partie de la bataille de Fontenoy 3. En arrivant de Paris au camp, j'appris que le Roi venait de monter à cheval, je joignis Sa Majesté dans l'endroit où s'est donnée la bataille le surlendemain; Sa

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