‹ Journal et mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV (1715-1737) (volume 2)Chapitre 16 sur 37 · EXTRAIT DE LA GAZETTE DE HOLLANDE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE LA GAZETTE DE HOLLANDE

uL Les avis que je reçois de toutes parts qu'on prépare depuis quelque temps de gros magasins sur les frontières delà France et qu'on a déjà nommé les chefs qui doivent y commander une armée, plusieurs autres dispositions militaires, et enfin l'attentat que Ton vient de commettre contre le droit des gqns à l'égard de mon ambassadeur (1) me font croire que contre toute raison on pense à faire une irruption dans mes États.

« Un procédé si barbare et si irrégulier me surprend d'autant plus qu'il est évident que le roi T. C, mon cher neveu, n y a aucune part, étant incapable par son âge et encore plus par la bonté de son naturel d'une action si noire. On ne doit pas non plus l'attribuer à une nation que j'aime tendrement et avec laquelle je suis lié par des nœuds si étroits. Personne n'ignore qu'outre que je suis né et que j'ai été élevé dans sou sein, elle a uni ses forces avec celles de mes sujets, et que de concert avec eux elle m'a maintenu sur le trône d'Espagne au prix môme de son sang, et malgré les derniers efforts de presque toute l'Europe conjurée contre moi.

« Ce détestable piojet ne pouvant donc être attribué ni au Roi, mon très-cher neveu, avec qui je compte d'entretenir toute ma vie une tendre et sincère correspondance, ni à la nation qui m'est si chère, et qui a sacrifié tout pour moi, ne peut être que l'ouvrage d'un parti-

(1) Le pniice de Cellamarc, arrêté le 8 décembre l'is.

culier, dont les desseins prémédités depuis longtemps ne sont que trop connus dans le monde. La postérité aura peine à croire qu'il se soit tellement dépouillé de tout sentiment de religion et d'humanité que pour arriver à ses propres fins, il ait foulé aux pieds les droits les plus sacrés, ceux de sa patrie, d'un Roi pupille du sang de France, et qu'il ait rompu une union qui a coûté la vie à un million d'hommes, et pour laquelle le Roi mon aïeul a tout hasardé, jusqu'à son propre État, persuadé que la conservation et la félicité des deux couronnes y étoient attachées et que, par là , il mettoit fin H des guerres éternelles entre deux rois voisins , dont là concorde est également importante au repos de l'Europe et des deux nations.

c< On ne doute pas que les fidèles. sujets du Roi , mon très-cher neveu , ne soient effrayés et scandalisés d'iine nouveauté si monstrueuse, sachant surtout que, pendant la minorité du Roi, on ne peut, sans le consentement des États, ni déclarer la guerre, ni entreprendre quoi que ce soit dont les suites peuvent être très-funestes à toute la nation, parce que les États sont si^u's dépositaires de l'autorité d'un Roi pupille pour engager toute la nation sans son aveu dans une guerre qui ne peut que lui être très-fatale, puisqu'il est fort vraisemblable que la guerre étant une fois vivement allumée, on attirera jusque dans le centre de la France ses plus implacables ennemis qui la ravageront sous prétexte de la secourir.

« Je suis persuadé que tous les bons François, touchés de ces raisons si justes, auront horreur de prendre les armes et, au cas qu'ils les prennent, je me promets de leur bon cœur que ce ne sera que pour défendre une couronne , que secondant le zèle et le courage de mes fidèles sujets, ils ont si longtemps soutenue avec cet amour qu'ils ont naturellement pour leurs princes, et dont ils ont donné des preuves si éclat<intes dans tous les siècles.

« S'ils se présentent dans cet esprit sur mes frontières

(comme je n^en doute point), je proteste que je les recevrai à bras ouverts comme mes bons amis et alliés. Je donnerai aux officiers des emplois proportionnés à leur rang, jMncorporerai les soldats dans mes troupes, et je me ferai un plaisir d^épuiser, sHl est nécessaire, me» finances en leur faveur, afin que tous ensemble, Espagnols et François, nous combattions unanimement les ennemis communs des deux nations.

« Que s'il arrive (ce que je ne puis croire) que quelque particulier oublie son devoir en exerçant des actes d'bos* tilité dans mes royaumes, il doit bien s'attendre à être généralement regardé comme un sujet rebelle au roi T. C, mon très-cher neveu, et traître à sa patrie. Donné au château du Pardo , le 25 décembre 1718. »

Signé. Yo £/rey, et plus bas, Don Migi^el Fernandez.

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