‹ Journal et mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV (1715-1737) (volume 2)Chapitre 5 sur 37 · VU · texte numérisé non relu

VU

« aman 1709.

M. l'abbé de Francastel a dû vous dire, Madame, que j'ai vu des trésors merveilleux. J'ai déjà pris «des mesures pour empécber qu'il arrive malheur. Mais il y a bien à craindre que nos précautions ne soient foibles contre tant de puissances. M. Bruyère (neveu de M. Bayle; cependant me paroît désintéressé et même jaloux de la gloire de son oncle. La Fie de Gustave (par M.Bayle)ne peut jamais paroître ici. J'ai vu les deux chapitresdéjà parfaits qui sont excellents. Il atrouvé moyen de mettre de la philosophie dans son histoire^ mais de la philosophie la pkis relevée et de celle que Patin disoit qui approchoit .du sanctuaire ; jamais je n'aurois cru la trouver en cet endroit-là. V Indice hisforiqite est une chose étonnante pour l'étude et les recherches. L'abrégé de Plutarque et les liaisons pour continuer l'histoire sont un chef-d'œuvre. J'ai parcouru le journal, où il y a bien des curiosités. Enfin j'ai passé cinq heures, les plus heureuses que j'aie passées de ma vie, en maniant tous ces écrits, où j'ai reconnu la main d'un si grand homme. Je n'ai point encore vu les lettres. Sans le froid j'aurois continué. Mais incessamment je retourne , et je veux remarquer tous les endroits périlleux...

II mars 1709.

Je vous dirai aujourd'hui que nos trésors sont de nature à n'être

point communiqués au public, parce qu'il y a plusieurs confidences qui regardent des gens encore vivants, et que nous sommes obligés de faire ce que le défunt auroit fait , à qui le secret étoit demandé. Voudriez-vous, par. exemple, que tout le monde sût que dans le Sorberîana, au mot : Scarron^ il y a des choses qui n'auroient pas fait plaisir à une dame, et que M. Pellisson, en homme de cour, fit reformer toute l'édition, qui étoit tirée, pour y mettre un carton où se trouvent aujourd'hui de belles louanges que tout le monde croyoit venir naturellement de Sorbière, auteur du livre ? Pour les pays étrangers, il y a plusieurs (choses qui regardent des ministres protestants et autres personnes publiques qui sont encore en place*. Ainsi cela n'est bon , m ici ni là, et il faut nous contenter à présent des manuscrits. Je n'ai encore rien vu du P. Malebranche, ni de M. Arnaud. II n'y a point d'autre secret sur l'abbé Renaudot, sinon que son jugement fut donné contre le livre, parce qu'il n'y trouva point les jansénistes bien traités, et il y a une lettre d'Anisson , où il rapporte des paroles fulminantes

de M. le chancelier. Mais ces paroles sont corrigées par une autre lettre de M. Bourdelot , médecin, qui marque que M. le chancelier étoit apaisé.

Je ne sais si Abadie est fou en Irlande. Il fit une grande folie dans son premier tome, dont les sociniens ont triomphé, et il ne fit rien pour son pays, en entreprenant de prouver dans la suite la vérité du calvinisme , ce qui n'étoit plus qu'une matière de controverse usée. Je vois dans les lettres qu'on l'en blâme. Ce n'étoit donc pas un grand esprit, puisque aprèstout, son traité de la religion chrétienne n'est qu'une liaison des pensées de M. Pascal, qui avoit amassé des matériaux où cet homme n'a mis que le ciment. M. de Leibnitz est bien un autre homme, grand mathématicien , grand philosophe, grand historien, et un des plus beaux esprits de ce monde.

Voici donc ^fin la paix qui veut revenir sur la terre. Lès préliminaires se traitent à L'Isle. M. Rouillé est parti, M. Holm d'Amsterdam y est allé avec M. Tourtois , frère du fameux banquier d'ici. Le projet est de faire deux royaumes de l'Espagne , un d'Orient, l'autre d'Occid^it, comme on fit autrefcHS la division des deux empires; je ne sais pas qui sera le Charlemagne. On nous laisse le Luxembourg", et on nous rend ce qui a été pris sur nous et là Navarre nous revient. L'électeur de Bavière restitué; ganuson hollandoise dans des places espagnoles et autres projets [que l'événement consommera ou détruira.

Le plus ^rand de mes souhaits Est de voir avant les roses L*oeavre de Baylé et la paix, Car ce sont deux belles choses.

Voici, Madame, une fin poétique. Il faut savoir de tout pour plaire; je ne sais pas bien, au reste , qui a commencé, mais ce ne sera pas moi assurément qui finirai.

Avril 1709.

Si toutes les lettres écrites à notre arai étoient du style de la vôtre. Madame, il y auroit grapd plaisir de les lire, et le recueil en seroit bien cousu. Mais je trouve bien à rejeter. On mêles apporte chez moi, j'en fais le triage, et il y en a d'excelleptes. Après tout mon travail , ilmeparoîtque rien de tout cela ne peut être imprimé à Paris. C'est une chose assez smgulière que le commerce qu'il avoit avec les jésuites. 11 y a plusieurs lettres du P. de Vitry et du P. Doucin, qui l'appellent : « Mon cher ami », et même ce P. de Vitry, qui paroît un fort honnête

homme, s'ouvre assez naturellement sur les défauts des casuites. Du côté de Port-Royal et du jansénisme, je ne vois rien du tout. Voilà ce qui irrita Tabbé Renaudo.t contre la l'® édition du Dictionnaire, et ce secret se trouve dans une lettre de M. Bourdelot, médecin. Permettezmoi, Madame, d'admirer ici la foiblesse de l'homme , qui juge ou qui critique par intérêt, et dont les vues les plus cachées se découvrent enfin par les événements assez naturels, comme est celui des lettres qui se retrouvent après la mort. La liaison du neveu n'est qu'une suite de l'amitié de l'oncle, et cela commence à me devenir moins suspect.

Il y a plusieurs lettres d'un M. de la Roque qui sont toutes bonnes, pleines de vivacité et de vérité et de juste critique. Mais cela n'est point pour ce pays -ci.

li'abbé Nicaise, de Dijon, fait un jugement de l'archevêque de Cambrai et de l'archevêque de Paris, qui est excellent, et il faut encore renvoyer cela en pays étranger.

M. de Leibnitz est admirable et écrit plus françoiset plus sensément que tous les autres. Comme il est grand mathématicien, il dit en plaisantant qu'il souhaite à M. Bayle tout le temps qu'il faut en longueur à l'égard de la vie, et en largeur à l'égard du loisir, afin que1e pu* blic puisse profiter d'un génie aussi grand que le sien. Voilà une fin de lettre qui n'est pas commune.

Abadie, le grand auteur de la Vérité^ écrit très-mal une lettre ; ce sont de pompeux galimatias où je n'entends rien.

J'écris tout ceci sous les yeux d'un plaideur qui trouve ma lettre trop longue , et moi , je la trouve bien courte , puisqu'elle parle de ce que j'aime et à ce que j'aime. Vous voyez. Madame, que je mets des fins hardies. Pourquoi aussi me retranchez- vous les communes.^

Pâques, 1709.

J'ai été malade cette semaine, et voilà pourquoi. Madame, je n'ai pu aller dire ténèbres avec vous. Je ne sortis hier qu'un moment, et je pensai me rompre une jambe. Je crois que je m'enfuirai aujourd'hui à la campagne avec les lettres de notre ami, que je rangerai, me faisant un plaisir de marquer, je ne dis pas les bonn^ , mais les excellentes, pour vous en faire part, car il y a bien du commun dans ce bon-là, et nous sommes accoutumés à l'excellent. Je n'ai point revu non plus. M. Bruyère. Il est apparemment en dévotion et c'est bien fait. La lettre de M™e de L. vous parut bonne parce que la prononciation la fardoit. Je n'ai garde de l'exposer sans son fard, et je vous promets de la lire encore une fois, après quoi nous en ferons un sacrifice. Je vous

AVEC M«iE DE MÉRIGNUC. 1C9

ferai avoir aussi, Madame, le Panégyrique, mais vous vous souviendrez, s*il vous plaît, d'en rabattre la plus grande partie , car n'en déplaise à notre ami, il louoit excessivement.

Je tombai hier sur l'article Scamander, que je n'avois jamais lu. Quels agréments n'a-t-il pas répandus sur le conte de Callirhoë , qui prit son galant pour le dieu du fleuve , et sur l'aventure de Julie , qui pensa y être noyée. Combien auroit-il été content de savoir que La Fontaine a fait un des plus jolis conte^ du monde sur cette propriété du Scamandre, de recevoir le premier hommage des Gaucés. Il dit fort plaisamment de Callirhoë qu'après sa bonne fortune,

Mesme ud de ses amants la trouva plus jolie C'est un goût....

Ce texte auroit fourni à notre ami un commentaire bien ample. Mais je ne songe pas à ce que je fais aujourd'hui et dans un temps si saint , de parler de ces bagatellesL A cela , je réponds que Pétrarque devint amoureux de Laure un vendredi saint , et que cela nous a produit les vers les plus galants et les plus délicats de toute l'Italie. C'est un petit point de chronologie amoureuse , qui n'est point à rejeter. Adieu, Madame, je vous embrasse de tout mon cœur.

On ne parle plus de la paix. Le P. confesseur a fait son essai. Voilà la plus grande nouvelle. On disoit du P. de la Chaise que c'étoit une bonne chaise de commodité. C'étoit un assez bon jeu de mots. Mais aujourd'hui cela ne vaut plus rien.

Juin 1709.

Plaignez-moi, Madame, d'être obligé d'éloigner notre rendez- vous jusqu'à lundi. Mais ce jour-là je le mettrai bien à proût. Car, si vous venez le matin , je vous verrai encore l'après-dînée chez vous , et ce sera assurément le plus beau jour de ma vie. Je ne vois point du tout M. Bruyère. Auroit-il mis son corps et sonâme entre les mains des bons Pères? Cela me fait souvenir de Pinchesue, neveu de Voiture, quin'avoit rien de commun avec lui que d'avoir eu un même grand-père et qui croyoit pourtant avoir autant d'esprit que lui. Je suis tenté de chercher si notre ami n'auroit point laissé quelque bâtard pour lui adjuger sa succession. Descartes, au milieu de ses méditations, ne laissa pas de faire une petite Francine (1) et croyez-vous, Madame, que notre ami

(1) Descaries ne s'était jamais marié; mais il eut d*une dame hollandaise une lille naturelle appelée Francine ( née à Deventer le 9 juillet 1635). H songeait à la

n'auroit pas aussi ud peu forligné ? Ce seroit une anecdote assez curieuse.

Le maréchal de Villars est revenu. Il osa entrer le convoi dans Tisle, et vient lui-même en rendre .compte.

Nous faisons des déclarations très-judicieuses sur les blés; Dieu veuille qu'il n'en soit pas comme de nos autres lois, et que nous ne demandions pas encore longtemps paix et pain. Nous avons encore la consolation de voir qu'il y a encore parmi nous de grands hommes qui travaillent aux affaires publiques

Que dites-vous des deux vers qu'on a retranchés de la tragédie

d'Hérode ?

Esclave d^aoe femme indigne de ta loi.

Jamais la vérité n'a percé jasqu*à toi.

Ne valoit-il pas nTieux les laisser, que de laisser demander pourquoi ils n'y sont plus ? le pourquoi est ici d'une terrible conséquence, et je nfe puis assez m'étonner de la foiblesse qu'on a eue en les retranchant. Cela .fait^ne époque et fixe des incertitudes qui ne peuvent jamais être trop grandes. Mais il n'y a plus de Bayle au monde pour se saisir de ce fait , et pour en orner un Dictionnaire critique

Ce lijuin noi.

Il ne faudra pas manquer, Madame, l'occasion de M. de Lorme pour écrire à M. Basnage ; mais le mois de lYéoouœ me sera nécessaire afin de mieux voir les injures dites à notre ami et de le mieux

venger Je crains bien que M. Bruyère ne nous donne plus la

Harangue, Mais j'ai toutes ses lettres pour gage, et il ne les aiura point que nous n'ayons ce que nous voulons avoir. Il se faut faire loup avec les loups.

Il y a bien du jansénisme dans le catalogue. Cela est à présent si . usé que l'on n'en veut plus voir. J'ai été bien aise d'y voir lesllï*, IV® et V® vol. des réponses au provincial. Il faudra les avoir si l'on peut? Je ne sais si la lettre à M. l'archevêque de Cambrai, qui est le troisième article du catalogue, est une dernière réponse que l'on dit être trèsforte.

Que dites et que pensez-vous, Madame, de nos changements (M. de Chamillard révoqué) ? Les plaisants disent que ce n'est qu'un justaiK

faire élever en France sous la direction de madame du Tronchet, lorsqu'elle moarut de la scarlatine, à Page de cinq ans; il la pleura avec tendresse et répéta à ses amis que la perle de cette enfant lui avait causé le plus grand regret qifil eût Jamais s^nti de sa vie.

corps retourné. L'événement est un grand maître et j'en suis toujours le très-humble serviteur. Les poètes et les chansonniers sont en grande tranquillité. Quelle différence de cette disgrâce à celle ô^ M. Fouquet, qui fit faire tant de belles choses? On ne dira pas comme on disoit alors : Les destins sont contents^ Oronte est malheureux , et personne ne fera pleurer les nymphes de l'Étang comme La Fontaine fit pleurer les nymphes de Vaux. Relisez cette pièce si vous l'osez, et vous y verrez comme la douleur, en touchant les cœurà, avoit élevé les esprits. Mais à présent, tout cela est abattu, et avec raison.

M. de la Reynie est mort cette nuit très-âgé. C'est un homme qui a bien vu et entendu des choses en sa vie. Il s'appelle Nicolas en son nom. Sa femme est Gariôal. Il a un fils à Rome , qui vit en philosophe, et une fille mariée à M. de Montmaur, intendant de marine. 11 a fait la police, du temps des poisons et des conversions. Jurieu l'a maltraité, et son neveu, M. de Fralage , dans V Esprit de M. Arnaud, Il condamna au feu la Critique du calvinisme de notre ami et ce n'est pas là la plus belle action de sa vie. Car il n'y avoit rien dans cette critique qui méritât cette condamnation. Je ne sais si cela lui servira de beaucoup en l'autre monde. Il est sorti de celui-ci sans aucun secours spirituel. Mais il vivoit bien et avoit une grande force d'esprit , qu'il fit paroître encore par ses écrits, il y a quelques années, en disputant le doyenné du conseil à M. l'archevêque de Reims. Vivre si longtemps sans pouvoir être doyen , c'étoit une grande disgrâce. Cependant , il ne le fut pas, et la jeunesse l'emporta. Voilà une place vacante au conseil. A qui la donnez-vous? Au plus digne. Mais il ne l'aura pas. Adieu, Madame, ne pouvant vous parler, je vous écris le plus longtemps que je peux, et je vous prie de trouver qu'il y ii de la galanterie à mon fait.

Je n'ai point vu M. Bruyère. Je crois qu'il ne manquera non

plus que moi à une occasion si chère pour son oncle et pour notre ami, que nous ressusciterons de toutes nos forces.

ASainl-Maur, 1709.

Je VOUS remercie d'avoir donné vos avis à M"^ Boissière sur la

réformation du portroit. Qu'il seroit heureux, si l'original pouvoit se réformer lui-même, et prendre le tour que vous voudrez bien lui donner Je me réjouis à lire les livres de M. Dupiu, c'est-à-dire à lire

tous les auteurs qui ont écrit depuis cent ans , et j'admire sa facilité , sa liberté et ces endroits fins qui n'ont point échappé à vos remarques.

Il est fort court sur l'éloge de M. Tévêque de Meaux ; apparemment qu'il n'étoit pas de ses amis, et il s'étend sur d'autres qu'on voit bien qui tiennent 1^ première place dans son cœur.

Par exemple la longue généalogie des Arnaud paroît bien affectée. Je vois aussi qu'il s'étend avec plaisir sur les ouvrages qui ne sont pas à la cour de Rome. Cela revient si souvent qu'on pourroit s'en ennuyer. Sans doute qu'il est piqué au jeu. Mais ceux qui ne le sont pas ne seroient pas fâchés de trouver des renvois aux articles semblables.

Je vous avoisbien dit, Madame, que M. Basnage ne se soucieroit pas de notre commerce. Tant de science et tant d'hébreu dans une tête ne laissent pas beaucoup de sentiments dans le cœur. Pour moi, qui veux que les hommes aient une âme et sentent et goûtent le plaisir de la société et de la communication , je suis toujours prêt de renoncer à l'esprit pour me renfermer à penser librement, gaiement et sensiblement, ce qu'il me semble que je ne fais bien qu'avec vous. Madame, qui avez tout ce qu'il faut pour entretenir les gens dans une si douce habitude. M. Bruyère nous a aussi abandonnés, et il va arriver des lettres et autres ouvrages de notre ami, ce qui arrive ordinairement à tous les savants. Voilà le fort des choses humaines, qui ne se peut corriger par une agréable philosophie.

Juillet 1700.

Votre billet , Madame, me fut apporté à la campagne, d'où je suis revenu malade ; or je ne me. porte bien que d'hier. Quand vous me fîtes l'honneur de venir lundi j'étois très- mal. Voilà pourquoi je fus obligé de vous renvoyer. Je suis très-sensible au reproche que vous me fîtes. Mais vous m'avez pris , Madame, avec tous mes défauts, et il faut bien me les passer. Ce qui est de bon, c'est qu'ils ne vont pas jusqu'au cœur, qui est toujours ferme, tendre et constant. Je ne sais ce que Trévoux a dit ; en tout .cas, cela ne fera pas grande impression sur ceux qui ont du goût, et tant pis pour ceux qui n'en ont point.

M. Bruyère m'est venu voir. Il me paroît bien déchu, et je ne sais si c'est l'amour ou sa mère qui le traitent ainsi. Il m'a montré la harangue de M. de Luxembourg et la critique. Je ne puis vous exprimer la surprise que j'ai eue de la malignité et de la force de cette satire : il n'y a point dans notre langue depièce semblable, et depuis l'apologie de M™« de Rohah pour Henri IV, je n'ai rien vu de pareil. Heureusement M. de Luxembourg a bien fini, car sans cela, cette pièce, si elle avoit été donnée au public, le déshonoreroit pour toujours. La moitié du genre humain y est bien maltraitée. Notre nation y est en pièces. L'amour de la patrie et du sexe fait que je m'oppose de toutes mes forces

AVEC M»E DE MÉRIGNUC. 113

à la publication de cet écrit satirique, ou notre ^nii (M. Bayle) paroît avoir pris trop de plaisir à manier des matières délicates avec des termes peu délicats. Cela pourroit faire tort à sa mémoire. Au reste. Madame, je suis bien embarrassé d'un rendez-vous. Car mon mal ayant éloigné mes affaires , je suis engagé pour toute la semaine qui vient et je ne vois que le samedi qui me reste. A ce jour-là, Madame, vous recevrez toutes mes excuses et nous dirons et ferons lors ce qui vous plaira.

Septembre 1709.

Je commence à mettre aujourd'hui, Madame , des maçons dans ma maison, et je suis obligé de la quitter. Je me mettrai vis-à-vis de chez moi plutôt que d'aller à la campagne, où tout est plein de fièvres. Si vous voulez venir vendredi matin, on vous dira où je serai,* et nous causerons sur bien des choses. Je lis. M. Basnnge avec plaisir; son style est noble et éloquent, et digne de l'histoire, ses réQexions belles^ sa critique juste. J'en voudrois retrancher quelques ' .traits satiriques qui ne conviennent point à un si grand homme et qui sentent le ministre. On ne s'attend point à trouver dans VHistoire des Juifs des coups contre le clergé de France sur la destruction du calvinisme, et il eût été bien plus beau de sacrifier ce ressentiment, qui est hors de sa place, que de le publier et gâter ainsi son histoire. * Il dit en un endroit : Et bien sots sont les Ménélas qui courent après les Hélènes Cela est trop poétique, et ce qui est assez plaisant, c'est que cela fait deux beaux vers à quatre pieds, ce qu'il devoit éviter. Son interpolateur (entendez- vous ce terme?) est bien éloigné de ce style magnifique et oratoire : il tombe dans l'extrémité opposée, et on n'aura pas de peine à reconnottre les interpolations. Vous l'entendez à présent. Madame, et que n'entendez-vous point? Plus je lis cet ouvrage, moins je me trouve digne d'avoir commerce avec un homme si profond. Vous me direz : Mais qui étoil donc M. Bayle? et à cela, je vous répondrai : Il avoit plusieurs esprits; il en avoit des familiers et c'étoit avec, ceux-là que j.'avois commerce. Mais les savants à hébreu sont peu communicatifs.

'J'ai lu quelques chapitres de la Bibliothèque ecclésiastique, qui m'ont paru très-curieux. Mais j'en reviens à mon Histoire des Juifs bien vite, et j'y trouve mieux mon compte.

A propos de ces Hélènes, je ne sais si sa femme ne l'étoit point un

peu, et si ce n'est pas un ressentiment personnel qu'il n'a pu étouffer.

Je crois avoir ouï dire qu'il avoit fait confidence à Jurieu de je ne sais

quelle jouissance anticipée, que Jurieu lui reprocha un jour, et il dit :

Cela est vrai , vous le savez d'autant mieux , que je ne Vavois dit qui! à vous. Ce qui couvrit de honte et Jurieu et la femme , et peutêtre le mari. Voilà une petite histoire pour finir ma lettre. Il faut bien égayer un peu les tristesses du temps.

Septembre 1709.

Je ne puis disposer, Madame , que du jeudi de la semaine qui vient au matin. Cela veut dire sur les neuf heures. M. Bruyère est venu me voir aujourd'hui , il part la semaine qui vient et' emporte avec lui ses trésors, il m'a pourtant promis de me communiquer l'Indice historique. Voilà une seconde mort de notre 'ami, qui ne pourra l'éssùscifêr que parle commerce avec M. Basnagé. Je l'entretiendrai puîsqùb <ceîà ' vous fait plaisir, et mon premier loisir sera employé à lui écrire. •

Les nouvelles de Toumay sont que Ton a battu la chamade le 28 à sept heures du soir. Il y eut tout ce jour une canonnade affreuse.

On ne sait pas encore la capitulation. Voilà des gens qui avancent et qu'on laisse assez faire. On reprochoit autrefois au prince d'Orange qu'il étoit venu voir prendre Namur, et Despréaux lui disoit en raillant ' dans son ode pindarique :

Venez, vous pouvez tout voir.

Les poètes anglois ou allemands nous le peuvent bien rendre, mais tout est soldats présentement, et on se met peu en peine de faire des vers pourvu qu'on prenne vos villes.

A propos de Despréaux, il a vu la mort de près; mais il se porte mieux : ce seroit une véritable perte.

Je vous renvoie le Simon, qui nVa fort plu, si ce n'est qu'il a trop parlé de l'abbé Faydit, qu'il falioit abandonner à ses chimères. Je vais faire provision de bien des choses pour jeudi prochain. Mais, Ma-: dame, vous retrouverez toujours au moins tout mon cœur et tout mon esprit entièrement à vous.

A Saint-Maur, le 23 d'octobre 1709.

Pour cette fois-là, Madame, votre lettre est un panégyrique dans les formes, et vous y avez fait si délicatement la justification de M. Basnage, que je ne puis trop admirer comment vous tournez à mon avan- • tage le tort qu'il peut avoir. Ces tours- là ne sont pas donnés à tout le monde, et si je n'étois bien en garde contre des flatteries si ingénieuse-

AVEC M"E DE MERIGNIAC. 115

ment apprêtées, je me croirois à la fin un grand et très-grand homme, moi qui suis si petit en toutes façons. Il ne peut point avoir de peine à répondre certainement à ma lettre. Mais c'est un auteur qui fait des livres et qiii croit voler au public le temps qu'il donne aux réponses, ^e le trouve bim hardi à débiter ses sentiments sur la magie. Je lisais hier dans le' 2^ tome de l'Histoire des juifs ce qu'il en pense , et il dit tout net que c'est une illusion de l'esprit, et qu'on n'en sera jamais bien guéri que quand on aura pu porter des remèdes jusque-là , ce qui est bien difficile. Jamais M. Bayle n'a osé être si afficpaatif et les exemples de l'Écriture l'ont toujours arrêté. Voyez dans le l*^^tome des Âéponses au Provincial. Mais pour celui-ci , il sape tout d'un coup Tempire du démon, et sans égard pour sa qualité de ministre (que M. Bayle n'avoit point), il fait le philosophe dans une Histoire. Je conmienpe à croire que M. Dupin n'a pas un si grand tort; de réformer ce livre, et il est certain que Basnage a mêlé la critique avec l'histoire si confusément, que l'un dégoûteroit de l'autre, si l'onn'étoit soutenu par la nouveauté du sujet. Notre ami, qui a bien senti ce dégoût, a mis la partie historique à part, mais il y a des gens qui croient plaire par tout ce qu'ils font, et qui ne veulent pas étudier le goût des antres. C'est qu'ils ne sont pas polis comme étoit notre ami , que je soutiens toujours qui l'étoit, malgré ceux qui n'ont que la politesse des paroles.

Je viens à ce que vous dites de M. Dupin. Vous en faites une vraie apologie , et je ne puis que je ne sois de votre côté, pourvu que vous conveniez qu'un auteur doit avoir des haines et des affections , ce qui est un principe que je n'ai pas encore bien mis dans mon esprit. Je ne voudrois point trouver l'homme parmi tant de belles qualités, et voir un catholique refuser des éloges à M. de Meaux , parce que M. de Meaux ne lui a pas fait du bien. Je ne sais pourquoi il appelle le dictionnaire de M. Bayle le Dictionnaire universel, il n'est rien moins que cela , et si le titre de ce livre lui a échappé des mains, que pensefa-t-on des autres ?

Je vous remercie d'avoir pensé aux Mémoires cf Estrades. Je vous prie, Madame, d'en envoyer chez moi les deux premiers tomes. Si j'osois, je vous prierois de faire mes compliments à M*'« Boissière. J'ai appris qu'elle se portoit mieux, et elle ne trouvera pas mauvaise la petite réformation.

Du reste , Madame , l'original, que vous trouvez bien, sera toujours tout à vous, puisqu'il vous plaît, et je tâcherai de le garantir contre la fièvre et contre l'infidélité.

tl6 CORRESPONDANCE DE MATHIEU MARAIS

A Sainl-Maùr, ce 29 octobre 1709

Je suis en peine de votre colique et vous prie, Madame, de m'apprendre l'état de votre santé. Vous avez trouvé la justification de vos flatteries dans notre ami, qui étoit un i^rand flatteur quand il vouloit louer. Mais à tout hasard j'accepte cette excuse , et vous sais un trèsbon gré de l'avoir trouvée. Pour M. Basnage , je ne sais plus qu'en dire; il a tort ou raison. Mais notre ami, qui répondoitau public de plus grands emplois, répondoit plus exactement aux lettres, ou s'il ne répon-^ doit pas , je supportois moins impatiemment ses négligences. On] les pardonne aisément à ceux que l'on aime , parce que l'on est sûr que le cœur est bon. Il me platt^ Madame, de mêler ainsî des galanteries dans ce que j'écris. Cela réveille les pensées , et vous en trouverez de telles dans V Éloge de M. de Tournefort inséré dans le 'lYéooux de septembre, où M. de Fontenelle, parlant de son goût pour la végétation, dit qu'il la trouvoit jusque dans les pierres, par une sorte d'infidélité qu'il faisoit aux plantes , et il descendit dans une caverne où il prit la nature comme sur le fait , parce qu'elle s'y étoit cachée pour travailler à cette végétation.

Cette pensée est nouvelle, galante, et me fait regretter de plus en plus notre ami, parce qu'il l'auroit trouvée avant M. de Fontenelle, s'il avoit vécu. Il y a dans ce même journal un livre , ou plutôt la critique du livre de Tolland. C'est un vrai Spinosa, et les bons Pères se pouvoient bien passer d'annoncer dans leurs journaux un ouvrage que le critique dit être si mauvais. Ils veulent faire croire qu'ils défendent la religion et ils font le contraire. Avez-vous vu, Madame, la protestation des missionnaires contre les libelles ,des jésuites ; elle est étonnante, foudroyante, dans l'éloquence de Démosthènes. Ils seront, disent-ils, mahométans, juifs, sociniens, jansénistes et plus jansénistes que Jansénius lui-même , pourvu qu'ils détruisent l'idolâtrie de. la Chine. La figure est outrée, et je ne crois pas que les apôtres eussent ainsi parlé ; mais le zèle devient fureur contre certaines gens. Je n'acquiesce point à l'opinion singulière de le Clerc et Vandale sur la magie; M. de Fontenelle, qui ne croit pas volontiers aux diables, n'est pas de leur sentiment, et je neveux pas qu'un ministre quia des fonctions de religion parle si déterminément. Ce n'est pas à eux qu'il appartient d'être guéris du loup-garou , comme disoit un homme de son cocher qui voulut mourir sans confession. J'admire toujours de plus en plus M. Dupin. A-t-il tout lu.^ A-t-il tout écrit? Cela est impossible. Je n'ai point de nouvelle de l'abbé Je le soupçonne dans

quelque campagne galante où il nous a oubliés. Je vous recommande

toujours, Madame , le portrait et ForigioaL et je suis sur les négociations d'Estrades , que je trouve curieuses et froides. Cela était bon en Hollande.

80 octobre I709.

Enfin, Madanae, M. Basnage m'a écrit une lettre (elle est du 21 octobre 1709) fort sensée, un peu flatteuse, mais point du tout partiale pour notre ami. C'est-à-dire qu'il ne nous promet point de le défendre contre ceux qui l'attaquent. Vous verrez qu'il a poussé sa fidélité à l'excès, en ne voulant point voir ce qu'il a laissé. Il n'est point d'avis que l'on donne au public aucun ouvrage que la Critique du calvinisme , et c'est mon avis aussi. Il nous menace d'une interpolation pour le Supplément. Je m'oppose fortement à cette injustice, et j'aimerois bien mieux les ouvrages posthumes imparfaits que de souffrir que quelqu'un se mêle d'augmenter ces ouvrages. Vous apprendrez sur VAvis aux réfugiés une nouveauté, et vous verrez que nous aurons une nouvelle Histoire des juifs et un désaveu descelle de M. Dupin. Cela va faire un plaisant schisme dans les lettres. Il y a voit des traits vifs dans les lettres de M. Bayle, qui manquent dans celle que je vous envoie. Je finis la mienne pour vous laisser toute entière à cette lecture. C'est à vous, Madame , à qui je dois toutes les honnêtetés de M. Basnage, et je ne suis pas fâché de vous devoir tout ce qui me fait plaisir.

Avez -vous lu V Analyse du livre de M. ToUand dans le TYévoux de septembre.^ Les bons Pères, à quoi pensoient-ils d'instruire le public d'une telle nouveauté.^

II y a un livre des Progrés de la médecine , où l'auteur, ami des machines, les monte si haut, si haut, si haut, qu'on ne peut pas plus haut , et c'est tout vous dire. Adieu , Madame, je vous embrasse de tout mon cœur. J'ai été un peu incommodé , mais je suis remis. J'ai à présent quatre volumes des Mémoires d^ Estrades.

Je vous envoie la lettre de M. de avec celle de M. Basnage. L'une

ne ressemble guère à Tautre. La philosophie sur les gites est plaisamment placée, et cette dame qu'il a trouvée subitement pour en faire votre amie ne me paroît guère moins plaisante. Enfin le voilà retrouvé, et je vous prie de vous souvenir de moi quand vous lui écrirez. Reu" voyez-moi s'il vous plaît la lettre de M. Basnage.

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