‹ Journal et mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV (1715-1737) (volume 2)Chapitre 6 sur 37 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

Décembre iToa. ^

Mon avis sur la lettre est que c'est une déclamation populaire, à la façoii de celles qui se faisoient du temps de la guerre de Paris. Les vers qui sont à la fin sont même de ce temps-là et on les renouvelle mal à propos. Car il y avoit une autre chanson qui disoit :

Mon Dieu le bon temps que c*éloii A Parti durant la famine!

En ce temps-ci, nous aurions bien de la peine à en dire autant. Je crois donc , Madame , qu'il faut jeter cela à la voirie des pièces volantes^ comme disoit notre ami. Je m'attendois à toute autre chose sur l'inscription de la lettre, et je ne m'imaginois pas qu'on alloit entretenir le bon Père des affaires publiques.

On m'a assuré si positivement le mariage de Laisné, que je n'en doute plus ; cela doit être éclairci cette semaine. J'en serois en vérité bien fâché, car il me semble que cela ne lui convient point du tout et qu'il sera tout défiguré.

Vous avez raison de dire que ce seroit un enchantement si l'on achetoit le livre (1) si cher. Je n'ai point revu mon homme, et je crois que le diable, qui est intéressé à ne pas laisser courir un livre où son empire est détruit, a fait rompre le marché. J'en trouve les avenues fort belles. Mais quand on est dedans , il n'y a rien de ce qu'il promet. Voyez les préfaces de l'abrégé du livre. C'est un beau raisonneur, un homme méthodique, et vous vous jetez à plaisir dans une lecture qui bientôt vous lasse et ne vous persuade point.

Je suis bien sûr. Madame, qu'il n'en a pas été de même de la visite qu'on vous a faite, et que vous avez beaucoup plus tenu que je n'ai promis. Mon honneur est là dans un fort bel engagement, et je cirois que les dames ne vous auront point déplu. La demoiselle n'est pas fa moins fine et la moins spirituelle des trois.

Voilà une grande distinction pour M. Basnage, si la chose est vraie. Deux raisons m'empêchent de lui écrire sur cela; l'une qu'il faudroit le solliciter sur son apostolat, et c'est ce qu'un catholique ne doit Jamais faire; l'autre que la conquête des villes devroit être aussi dans le compliment, et je suis trop bon citoyen. Il vaudra donc mieux lui écrire en réponse^ et cela je le dois à l'honnêteté, à l'utilité d'un tel commerce, et , ce qui me touche davantage, au plaisir que vous aurez de le voir continuer.

(I) Le livre du Monde enchanté^ parBecker.

On disbit hier que le chevalier de Charny a été roué ^e coups de bâton. Ce pourroit bien être la suite de l'affaire avec M. de Rohan.

On disoit aussi que Saint-Cyr alloit à Port-Royal, que l'électeur de Cologne sera destitué de son électorat, que le pape à accordé un bref pour procédera une élection nouvelle, et que, pour le consoler, on lui donnera en France l'abbaye de Saint-Denis, dont le revenu, uni à Saint-Cyr, sera compensé par celui de Port-Royal que l'on donne aux dames. Ainsi la destruction des saintes filles sera un ouvrage de politique et non de jansénisme. Qui l'auroit jamais cru ?

Mon estomac est un peu mieux aujourd'hui. Je vous suis obligé , Madame» de votre attention. Remettons le rendez-vous à samedi prochain.

Janvier 17 lo.

Je suis, Madame, dans une affaire qui m'ôte le plaisir de pouvoir vous donner un -rendez- vous cette semaine, et je'vous remets s'il vous plaît an lundi de l'autre.

Pendant ce temps-là nous amasserons, au moins moi, car pour vous, Madame, vos trésors sont tous remplis, au lieu que je ne vis qu'au jour le jour.

Je ne sache que l'impudence qui soit au-dessus de la satire. Or M. Simon en est bien loin, n'y ayant rien de plus modeste que son style. De plus il y a bien des pièces là-dedans qui ne sont pas de lui, et Je ne me .souviens que d'une, qui est un peu trop mordante, contre un homme habile, lequel ne méritoit pas ses traits. C'est M. Tamard.

Pour ce qu'ils disent contre M. Basnage , vous avez raison de dire qu'il n'y a pas de raison dans ce qu'ils disent. Car ce n'est pas la raison qui nous persuade sur cela, c'est la religion. Mais ils savent bien que personne ne les relèvera sur ce point , qui étoit destiné à notre ami, et qu'après lui nul n'osera traiter. Après tout, quand je les vois piller l'étranger, il me semble qu'ils ne font que le rendre, car on ne les épargne point là-bas. En bonne justice ils ont tort l'un et l'autre de se dire des iujures personnelles, et je fais réflexion que s'ils ont bien traité M. Bayle pendant sa vie , c'est qu'il les traitoit assez bien de son côté. L'amitié s'entretient toujours par la douceur; mais elle n'est pas compatible avec la haine théologique. On dit en latin : Odium theologicum^ pour exprimer la cruauté de la haine.

L'extrait de Y Histoire des juifs est à trois endroits dans le trentième journal de 1707 et dans les suppléments de juillet et d'août de la même année. Vous aimerez bien M. de , car je crois qu'il sait toute

cette histoire par cœur, et il dit qu'il trouve V Histoire universelle des empires dans les deux premiers tomes.

.Je répondrai certainement à M. Basnage, la semaine qui vient. Mais Je voudrois cependant avoir vu quelque chose de M. Dupin pour lui en dire un peu notre sentiment, et peut-être .ménagerions-nous sa colère contre votre ami.

Je vous renvoie Terra ta et je garde le livre, puisque vous le vouiez.

Voici un discours fait pour l'Académie , où un homme a été assez fou pour s'imaginer qu'il remporteroit le prix en disant des vérités trop claires sur l'état où nous sommes. Ce qui est déplaisant, c'est qu^il a fait imprimer son discours, pour montrer que l'Académie a mal jugé en donnant le prix à la Motte, et il prétend demander d'autres juges. Je vous prie de me le renvoyer. Car de voir cela imprimé avec approbation et permission , c'est encore un reste de liberté ou une grande bévue des approbateurs et des permetteurs. Permettez-moi ce mot, Madame , avec celui d'aimer.

Je n'ai point vu M. l'Escalopier; son portier est un vrai Suisse, qui ne voulut pas même me faire éclairer le jour que je sortis de chez vous, et craignant de me tuer au commencement de l'année, je ne montai pas. Mes affaires m'ont empêché depuis de le voir. Je ne les tiens pas mal ces Messieurs les Ma7.arin, si les Flamandes peuvent les voir. Car il y en a de fort bonnes à voir.

L'absence auroit été plus courte si vous aviez voulu , Madame , me faire l'honneur de venir quelque matin. Cela ne m'auroit point empêché du tout; mon amie est mieux, et ma santé est assez bonne. Qu'avez-vous fait du portrait .î* Je ne suis point d'avis qu'on ôte le livre de la main. C'est une note pour un savant.

Je vous renvoie le premier tome de M. Simon; il maltraite trop M. Dupin, et dans un autre endroit où il veut maltraiter saint Grégoire, il se sert de M. Dupin. Le père Lelong ne mérite point aussi ses injures. C'est un homme qui mord tout le monde, et qui s'avise de répondre aux impertinences de l'abbé Faidy, qui est plus à mépriser qu'à contredire. Après cela, il faut convenir qu'il y a des choses très-savantes et très-nettes dans son livre. Il ne persuadera à personne tout le mal qu'il dit de M. Arnaud et des Port-royalistes. Il vient trop tard pour ruiner une réputation si bien établie, et c'est une folie de s'attaquer au sentiment universel dans des livres anonymes, imprimés sans aveu et qui par cela même font connoître qu'ils manquent de l'approbation du public. Voilà mon petit avis contre ce déchireur des grands hommes.

Mars 1710.

Ma lettre, accompagnée de la vôtre, Madame , fera le meilleur effet du monde, et ce lui sera-un très-bon passe-port. Je ne crois pas qu'il résiste à tant d'attaques , et comme vous dites fort bien , il auroit le cœur et Tesprit bien durs. Esprit dur est un très-bon mot , et s'il n'étoit pas fait, il le faudroit faire en ce cas-ci. Je retarde ma réponse à M. Desmaizeaux jusqu'à ce que j'aie la sienne, et si elle ne vient pas comme nous l'attendons , la même main qui devoit dispenser la gloire au défunt répandra la honte sur l'héritier, et apprendra à toute la terre son indignité. Je n'ai pas à présent les vers. Plus je les lis et plus je les trouve beaux. Dès qu'ils me seront revenus , je vous les renverrai , comprenant fort bien l'impatience où vous devez être.

Je vous assure que M ne les aura point avant vous. Je n'entends

rien à ce qu'il veut dire qu'il m'a attendu toute la matinée. Car je ne l'ai ni vu, ni personne de sa part. A samedi prochain le rendezvous , mais je vous verrai avant ce temps-là et vous irai surprendre quelque mercredi , où, si nous n'avons pas de si grands plaisirs, nous lâcherons au moins d'en rappeler le souvenir. Voilà une fin de lettre toute propre à embarrasser mes rivaux. Adieu, Madame, je crains bien que les plaisirs de..i. ne soient d'une autre nature que les nôtres.

5 mars i7io.

Je vous écris de mon lit. Madame, mais ce n'est qu'un mal de pied qui m'y retient , et qui né touche ni au «cœur, ni à l'esprit ; il faut mettre notre rendez-vous au samedi à l'ordinaire. Je vis hier I.aisné ; nous allâmes aux Tuileries ensemble; je lui lus les vers de M. Bayle, qu'il trouva excellents, et moi je le trouvai comme vous, avec une face d'hyménée qui le rend très-honteux. Je n'avois pas encore vu les chansons; elles sont plaisantes. Mais l'aventure de Rousseau va un peu arrêter MM. les chansonniers. Du reste, Madame, je dis avec vous: gare aux insolents ! Ce beau philosophe de neige va nous impatienter. Vive la vivacité que le cœur donne et que vous savez si bieu faire passer dans vos lettres. Mon Dieu , Madame , le bon mardi gras pour moi !

On vient de me dire que M. le Duc est mort subitement hier. Voilà un grand deuil qui va couvrir celui du père et une douleur pour la famille royale.

Avril I7I0.

« Depuis qyej*ai vu Épicure dans un temple, je ne doute plus qu'il n'y ait des dieux, » ainsi disoit un ancien, qui auroit dit la même chose en voyant hier notre philosophe (l) recevoir tous ses sacrements, avec une foi, une tendresse et une vivacité extraordinaires. On lui demanda s'il croyoit, et il dit tout haut : Ce n'est point grimace. Si je ne le croyois pas , on ne me le feroit pas faire pour tous les biens du monde. Après avoir quitté la croix, il la demanda une seconde fois avec ardeur et dit : f^oilà le fmidement des espérances. Tout ce qu'il dit pendant le temps de la cérémonie ■ fut 'grand, élevé et plein de la divinité. Cela se fît dans son fauteuil , à la vue de plusieurs personnages, et j'y étois. Il n'est plus question du coucher ni du lever du soleil , ni de l'indignation contre le genre humain. Tout change en l'homme quand tout va changer pour lui. Et, comme dit notre ami , il y a bien de la différence entre un libertin en pied et un libertin réformé par une longue maladie.

Voilà un grand exemple pour les incrédules. Car cet homme vraiment savant, éloquent et sublime, a voit armé son esprit contre la foi, et cependant la foi l'a vaincu : et incapable d'un mensonge , il ne s'est rendu qu'à la vérité qui l'a éclairé. 11 a beaucoup d'écrits qui n'ont jamais vu le jour. Plusieurs gens de qualité et de goût lui en ont fait offrir des sommes considérables. Mais il répond fermement qu'il a un ami qui ne Ta jamais abandonné et que tout ce qu'il a n'est point à lui , mais à son ami. Cette noblesse de sentiment ne le quittera qu'à sa mort, que l'on croit qui arrivera aujourd'hui. Son ami n'est point à Paris à présent , il est le mien intime. Sa femme est toujours près de ce pauvre mourant, et dès que l'heure sera venue tout sera dans nos mains. Vous verrez quelque jour tout ce qui a tant été caché. Car je suis cela de près, et je ne veux pas qu'il nous échappe.

Ménagez- vous jusqu'à samedi et ce jour-là laissez-vous faire, Ma-, dame, tout ce que Ton voudra sans vous défendre. Vous aurez la paix , et n'est-ce pas un grand bien ?

13 mai I7I0.

Depuis ma lettre écrite , le congréganiste (2) m'est venu voir, à qui j'ai parlé du fait du R. P., et il dit nettement que c'est un fripon. Ainsi,

(1) M. Laisnéde MoDtaumont.

(2) Cest le neveu de M. Bayle.

AVEC MMK DE MÉRIGNIAC. 12

Madame, voilà bientôt un e\-congréganiste. Il doit venir à cinq heures m'apporter le calendrier flguré, que je vérifierai sur-le-champ. VJvi aux Réfugiés ne peut avoir été imprimé que sur la fin de 1689, puisqu'il contient une relation de ce qu'avoient fait les deux armées pendant la campagne de 1689 et qu'il sert d'étreunes pour Tannée 1690. Ainsi il sera £aicile de voir ce qui a été coupé par cette date invariable, et de convaincre le R. Père d'une très-hardie imposture sur laquelle le congréganiste veut avoir un désaveu de sa propre main ; il faudra les laisser battre ensemble.

Il soupçonne Delorme, qui est ami de Leclerc, d'avoir débité cette menterie. Si cela est , le Révérend Père auroit moins de tort. Je vous prie. Madame , de me renvoyer ma lettre, afin d'en faire usage dans notre conversation à cinq heures. Un autre auroit couru chez vous pour la voir. Mais cet homme n'est vif que pour le chevet. Je ne lui ai point parlé du* tout du portrait ^ et il faut que nous en ayons tous .des copies avant qu'il en sache rien. Il m'a parlé de plus de quatre cents lettres de M. Bayle écrites à son frère, dont il doit m*apporterun paquet. Je vous dirai ce que j'en pense, et dès à présent je me fais un plaisir de le. faire taire pour m'écouter lire.

Que dites-vous de M. Desmaizeaux, qui ne dit pas un seul mot de l'auteur du poëme, ni des notes que l'on y devoit faire? J'ai lu sa f^ie de Saint' Evremoni qui m'a paru mauvaise, froide et allongée. Ce n^est pas là l'homme qu'il nous faut pour parler du plus grand homme du monde. Cela ne vaut ^uère mieux que rien.

14 mai 1710.

J'ai vu le Calendrier : il ne va que jusqu'en 1687, et ainsi il est clair Qommelejour qu'il n'a pu parler d'un livre plein des aventures arrivées en 1 689. L'endroit coupé se rapporte à l'année 1686. La date y reste encore, c'est assurément la première etla deuxième partie du Commentaire philosophique. Car la troisième partie est dans l'article suivant, que Ton n'a pu couper. Voilà, Madame, tout l'éclaircissement. De savoir présentement qui est le menteur, ou le Révérend, ou le libraire, il peut être fort à croire que c'est le Révérend, depuis que vous me fîtes remarquer que le Journal a attribué ce livre à M. Bayle. C'est dans le mois d'août 1709 que vous trouverez ce fait, qui étant joint avec le bruit de Hollande et le récit du libraire , il n'y a pas de doute que rimposture vient du lieu d'où nous la soupçonnons. Mais nous ne verrons pas pour cela un ex-congréganiste. 11 doit aller demander un désaveu par écrit : on lui prendra les mains , on le flattera et il s'en retournera plusc. que jamais.

124 CORRESPONDAINCE DE MATHIEU WARAIS

Le Révérend Père lui avoit dit de garder le Calendrier, pour redresser les fautes que Ton feroit eu cette vie en Angleterre : plaisante façon d'instruire le public par des corrections tandis que l'on peut aller au-devant de la faute ! Cet avis me paroît tout à fait des Bons Pères. J'aurai la copie de ce calendrier pour vendredi et d'autres pièces pour joindre à la vie. Je ne souffrirai point qu'on le soutienne auteur de l^iviSy ni même qu'on fasse sur cela des présuppositions comme veut faire M. Desmaizeaux. Il faut dire non avec notre ami puisqu'il l'a dit, et sacriûer toutes nos conjectures, si proches qu'elles soient de la vé* rite.

J'ai vu hier plusieurs de ses lettres écrites dans sa famille et pour l'instruction de ses frères; c'est un enchantement pour le cœur et pour l'esprit. Je crois qu'il a été précepteur, et dans des états très* malheureux, jusqu'à manquer d'habits. Mais les réflexions qu'il fait sur cela le mettent au-dessus des fortunés. C'est un nouveau trésor que le congréganiste a trouvé et qu'il ne doit pas envier au public. Je trouvai plusieurs lettres où il parle du portrait que sa mère avait voulu avoir. Je vous avoue que j'ai pleuré , en voyant les bons sentiments et la tendresse de ce grand homme pour sa famille. Le congréganiste m'a parlé de vers faits pour mettre sous une estampe de son portrait en Hollande; M. Desmaizeaux saura cela. Adieu, Madanae, comptez que je n'oublierai rien pour la gloire d'un homme que nous aimons tant tous deux.

17 mai i7lo.

On m'a tenu parole, Madame; j'ai envoyé dès hier le calendrier, toutes les lettres qui regardent l'affaire avec la reine de Suède, un catalogue des manuscrits, où Ton avoit oublié les meilleurs que j'a" ajoutés. La lettre de M. d'Albermale et du baron de Valef, qui parle des avantages qu'on vouloit procurer à la Haye à notre illustre ami, et M. de Bruguières a ajouté, au bas des copies, un compliment à M. Desmaizeaux que j'ai trouvé fort bien, avec un éclaircissement : tiré de quelques lettres, sur XAvU aux Réfugiés, 11 faut lui rendre justice ; cette fois-là , il a fait les choses à merveille , il n'a rien négligé et il nous a sacrifié-le chevet. Tout est parti dès hier par une voie très-sûre. J'ai retenu une copie du Calendrier, et j'y ai.faitdes notes sur plusieurs endroits, que j'ai envoyées avec mon paquet et des renvois aux Hépuhliques des lettres, sur certains livres dont il a parlé lui-même sans en dire l'auteur quoiqu'il le sût. Voilà M. Desmaizeaux très-instruit, il n'a plus qu'à bien faire. Que ne suis-je à sa place? Je vous assure. Madame, cju'il n'y manqueroit rien. Je ne dis pas que quelque jour

AVEC Mme DE MÉRIGNIAC. 125

je ue fasse cette yie^ jusqu'au temps que le calendrier finit, et j'en ai , grande envie.

Vous faites fort bien de presser le portrait et la ressemblance, surtout pour celui-là. ;Nous l'aurons en miniature, et il y faudra mettre de celle qui est faite pour un amour immortel. J'attends là W^^ Boissière.

A propos d'immortel, on parle d'une inscription faite pour la reine d'Angleterre : A lajfemme immortelle qui a terrassé r homme imnKiorteL Le mot latin est une fois plus expressif que terrassé.

Les conférences dureront jusqu'au 17. Nous en attendons l'événement avec impatience. Un Italien, arrivé depuis peu de l'armée des ennemis, avec qui il a été un mois, dit qu'ils nous amusent et qu'il n'y aura point de paix.

Je ne puis vous donner de rendez-vous certain, mais vous êtes sûre de me trouver tous les matins, comme je suis sûr de vous trouver tous les soirs.

Août 17 lu.

Voilà bien des reproches. Madame^ et je suis bien innocent. Je n'ai point écrit avant de partir pour la campagne, parce que j'étois chargé d'une affaire de la dernière importance qui in'a fait travailler tout le jour même de la Pentecôte sans sortir et le lendemain jusqu'au moment de mon départ , sans pouvoir trouver un instant à vous écrire. J'avois donné ordre à mon laquais de vous donner ce que j'avois à vous ; il s*est fait un quiproquo. J'ai emporté une pièce pour une autre^ et je vous ai renvoyé de la campagne la requête en question, que j'ai trouvée plus pleine de gémissements que de raisons. Quand mon laquais vint, je partois pour un voyage de trois ou quatre lieues et je n'eus d'autre parti à prendre que de lui donner cette requête pour vous la remettre avec des excuses de ne pouvoir faire autrement, lesquelles s'il ne vous a pas fait de ma part , je vous les fais , Madame , et vous supplie très-humblement de les accepter. Il ne faut pas, s'il vous platt, que le maître pâtisse pour les sottises du valet , qui avoit ordre précis de moi et en partant et au retour de la campagne. Pour les rendez-vous, je vous en ai laissée la maîtresse, ne pouvant marquer un temps précis, lorsque le Parlement est proche de sa fin comme il est. Toute heure me sera bonne pourvu que ce soit le matin.

Je reçus hier un paquet d'Angleterre de M. Desmaizeaux, qui me paroit un petit esprit, occupé de fadaises, et un auteur pauvre qui court après le libraire pour gagner. Toute sa lettre est pleine d'une nouvelle édition de Saint-Évremont qu'il veut faire; il ne me répond à

presque pas en un endroit de ma lettre. Il est malade, il ne sait quand il travaillera; tantôt Touvrage angloisaété tiré de lui, tantôt il ne l'a point été. Enfin c'est un sot homme, avec qui je ne veux plus decotnmcrce, et je vais le livrer à M. Basnage, à qui il écrit une lettre que je. vous envoie avec la mienne, et qu*il n'a pas encore vue. H insiste toujours, comme vous verrez, sur l'avis qui lui a été donné; il n'a point écouté mes raisons, il va même jusqu'à dire que M. Basnage est auteur du livre qu'il a désavoué, et voilà l'homme* à qui nous avons «onfié nos trésors. Dieu nous délivre de pareils ennemis! Mieux Taut un ennemî qui réveil le notre vivacité et notre justification. Vous me renverrez, s'il

vous plaît, les lettres. Je vais commerer le C avec le froid auteur,*

et ils seront bien appariés.' N'espérons rien de gens en qui fîntëiiÔÏ prévaut sur les vrais sentiments du cœur, et tenons-nous-én à verser des larmes sur le tombeau de notre ami; elles seront plus précieuses que des panégyriques si lents, si froids et si intéressés.

Juillet 1710.

Puisque le congréganiste est dans le don de persévérance , je crois , Madame, qu'il faut aller] doucement avec lui. Car, ou nous n'enten-* drions plus rien, ou il nous feroit des affaires. Je suis bien aise de ne Im avoir pas donné ma lettre. Souvenez-vous qu'il ne faut jamais mal . parler de ces gens-là ni de leurs maîtres. J'écrirai à M. Basnage assurément. Mais il faut un de ces moments qui viennent sans le chercher, et c'est presque l'heure du berger pour moi. '

La lettre du cardinal de Bouillon me paroît d'un esprit qui allonge la matière dans une occasion oii les paroles étoient chères, et qui dit des choses véritablement extravagantes, c'esl-à-dire hors de son sujet. On voit là le portrait de son esprit et je ne sais comment les Italiens s'en accommodent. C'est un second Ancillon. L'un fait la description de l'église de Saint-Benoît à propos d'un savant qui y est enterré. L'autre fait l'éloge de l'ordre du Saint-Esprit et de sa charge à propos de sa démission , et il va parler du sacre du roi, dont il s'agit là autant que de celui d'Aaron.

Pour les rendez-vous, je ne vous en donne point. Je vous prie de les prendre au hasard , vous m'interromprez toujours très - agréablement.

Les armées sont proches l'une de l'autre. Douai se déf^d, mais on dit qu'il est faiblement attaqué. M. de la Freselière n'est plus lieutenant général d'artillerie , il servira comme lieutenant colonel. M. Destouches est à sa place; il a voulu parler, et M. le duc du Maine

AVEC MME DE MÉRIGmAC. 127

lui a joué ée tour dont il est très-fâché. Le maréchal de Villars a fait une gasconnade à M. de Gassion en l'appelant Maréchal, et l'autre lui a répondu qu'il méritoit mieux de l'être que bien d'autres.

J'ai découvert encore une nouvelle sottise de M. Ancillon, encore au sujet de notre ami. Ce livre -là est un répertoire de critique, 21 peu près comme Un Véuitien à cheval est une bonne leçon de manège. Dieu, Madame, si j'allois en campagne^ vous le sauriez

«t je ne serois pas comme Voilà un vide que je laisse à

^otre imagination à remplir, et où vous pouvez mettre ce qu'il vous ]>laira, sans que jamais je m'en plaigne dans mes Mareziana, <;omme M. Chevreau a fait dans les Chevrœana , que vous m'avez l[)romis. •

Juillet 1710.

Je ne suis point de retour de la campagne, Madame , car je n'y ai point été, et mon mal de pied a été si violent, que je n'ai pu quitter Taris. Je ne vous en ai point donné avis, parce que je suis tous les Jours dans mon lit jusqu'à l'heure du dtner, et je me lève pour vous écrire. Ce n'est point goutte , car je ne souffre point quand je suis couché ou en repos; mais quand je marche un peu, c'est une douleur très-vive. A cela ajoutez le chagrin que j'ai d'un frère fort malade en Picardie. Une de mes sœurs m'a quitté pour l'aller joindre, et j'ai perdu la moitié de ma compagnie. Où voulez-vous placer de la coquetterie au milieu de tant de maux ? Vous êtes sûre de me trouver quand il vous plaira , pourvu que vous veniez le matin un peu tard , ayant besoin de repos pour cernai, où on ne connoît rien, et là nous nous éclaircirons encore davantage.

Le congréganiste m'est venu voir, il m'a apporté un écrit du Révérend, qui est véritablement équivoque et où il ne dit rien de ce qu'on lui demande. Je lui ai conseillé de ne le point montrer^ et encore .moins de l'envoyer à M. Desmaizeaux. Il m'a laissé plusieurs lettres de M. Bayle écrites à ses parents , où j'ai appris la destitution de sa charge et de sa pension en 1693^ et ses sentiments sur cela, qui sont au-dessus de la philosophie. Il dit dans une de ces lettres en parlant de Jurieu : // m'a accusé d'avoir fait un livre intltuléf Avis aux Réfugiés, oii on condamne les libelles diffamatoires qui s'impriment en ce pays-ci contre le roi de France et le détrônement du roi Jacques^ et je lui ai fait voir que toutes les preuves q\£il allègue contre moi sont impertinentes. Voilà comme il parloit dans le secret de sa famille, et notre congréganiste, qui a cela entre les mains, n'en profite point. Il a en tête mille choses à la fois et n'y a rien du tout. Il s'est

avisé de faire un traité avec un homnae de Toulouse pour l'impression des ouvrages de son oncle , et à, présent il est lié sans pouvoir faire ce qu'il veut. Je ne sais point manier un tel homme. Je veu\ lire toutes les lettres qu'il a , et du reste le livrer à la congrégation. A propos, avez-vous lu les Gémissements sur Port-Royal ? Ce n'est pas ce que vous m'avez montré. Ceci est un chef-d'œuvre d'éloquence et d'une piété malicieuse » qui vient assurément du tombeau de lAï. Arnaud. Car il n'y a que lui qui puisse écrire comme cela.

EnGn voilà Douai pris, et quarante -trois ans de possession et cinquante-deux jours ài\ siège n'y ont rien fait. Attendons le reste avec patience. Adieu, Madame, je suis sans coquetterie le plus fidèle de voâ' amis.

XXXÏIL

6 juillet 1710.

Votre douleur est bien plus grande que le mal, et je vous assure, Madame, que cela n'a pas fait sur moi la plus légère impression. Ce fut la vivacité d'un instant, et bientôt elle céda la place à de meilleures réflexions qui vous amuseront assez pour avoir entièrement perdu le souvenir d'une si petite chose. Vous n'avez point affaire ni à un sermonneur, ni à un tracassier, et mon cœur est capable de la plus facile amitié qui ait jamais été sentie. Je verrai vos papiers dès aujourd'hui et je vous en rendrai compte. Il est vrai , l'on est environné de bien des maux. Pour moi, j'en ai ma bonne part dans le corps et dans l'âme; car mon frère se meurt, j'en ai reçu hier les plus tristes nouvelles du monde , et ma douleur de pied, loin de diminuer, augmente tous les jours. Je ne sais rien ni de la paix ni de la guerre. Je sais l'exil de M. Baluze, et la suppression du livre généalogique. Voilà une attaque à toute la maison, et aussi il y a bien eu de la hardiesse de fourrer là des pièces que tout le monde sait être fausses et dont la fausseté a produit des morts houleuses , et des chansons qui ont été dans la bouche de tout le genre humain. (1) J'ai écrit à M. Desmaizeaux , je lui ai envoyé le paquet qu'on eût pu retrancher des deux tiers et lui ai dit mon sentiment sur tous ces papiers consistoriaux qui servent à la vie de M. Bayle comme à celle de Jean de Verth. Adieu , Madame , consolezvous et aimez-moi toujours. Pour moi , si quelque chose me console , c'est votre amitié, et s'il arrive malheur à mon frère, j'irai aussitôt

d) Voir, sur cette affaire, Saint-Simon (petite édit. Hachette), t. III, 366 h 36»; t. IV, 158; — V, 326, 327.

AVEC Mme DE MÉRIGNIAC. 129

me jeter dans votre premier ou second appartement, et là pleurer tout à mon aise et montrer toutes mes tendresses et toutes mes faiblesses.

Madame, je vous renvoie vos vers qui ne sont pas nouveaux . Cela ^t de la campagne de Lille, mais ils ne sont bons qu'avec Tair.

Je vous remercie du Chevrxana. Je crois que la reine de Suède n'a Tien dit contre^ Chevreau, parce qu'elle étoit morte quand le livre pa- Tut. Je sais qu'il la fait passer pour une impie qui se jouoit de la re« ligion, et c'est encore cette même femme qui fait un procès pour cela à M. Bayle : c'étoit une étrange femelle. Quand ses lettres parottront, on en va bien dire.

Je ne vous envoie point encore Ancillon, car je veux vériGer clairement sa dernière sottise. Les Révérends ne parleront point de la bévue, car le fonds de la contestation regarde un saint Babylas , et Ton ne voudra pas faire savoir que Chevreau , qui a voit pris le parti du saint, avoit tort de le prendre; il y auroit de l'imprudence à eux à le faire, Il est cependant bon que le P. de Vitry en soit averti. Car c'est un homme guéri du loup-garou, ainsi que je l'ai vu par ses lettres. Cela arrêtera au moins la censure qu'ils pourroient faire de notre ami , parce qu'ils craindront eux-mêmes d'être censurés.

Ne croyez point que la lettre du cardinal de Bouillon soit enregistrée à la chambre des comptes : on vous a mal dit. C'est au parlement où elle a été portée , non pour être enregistrée , mais pour servir de preuve du crime dont M. le procureur général a demandé la permission d'informer; c'est une pièce jointe à un procès et à une plainte qui forme, comme nous disons parmi les criminalités, lo Corps du délit. Je vous dis, Madame, les secrets de l'art, mais il ne faut pas les divulguer. On dit que depuis le Roi a écrit une belle lettre pour remercier le Parlement. Le cardinal est à Tournay. Son neveu, le prince d'Auvergne^ demande la restitution de Sedan. 11 prétend qu'une souveraineté ne peut être aliénée , et voilà une petite guerre qui pourroit bien arrêter les procédures du palais. Je crois que ce sont là les raisons.

C'est le cardinal certainement qui a fait la lettre , il a toujours écrit comme cela. Il y marque l'institution de l'Ordre du Saint-Esprit par Henri JU.

Notre armée, qui a été campée sous Arras , a passé la Scarpe sur huit ponts le 25. Elle doit être dans la plaine de Lens, mais les ennemis ont ajouté des courtines aux redoutes , et les voilà fortifiés jusqu'aux dents. Adieu , Madame.

La lettre ne dément point son auteur. L'endroit me fait dire , Madame, que vous êtes heureuse de trouver des gens qui parlent^ c'est peutêtre votre étoile en Tannée 1710. L'éloge des deux frères morts, dont il veut charger ma plume, est la plus plaisante chose du monde.

Je ne croyois pas qu'il eût dû en allonger sa lettre, dans laquelle je ne trouve de bon que la différence des caractères de M. Bayle . et M. Basnage. Sa cassette clouée, où il a mis pêle-mêle le ^on et le mauvois, nous réservera le bon qu'il avoit, peut-être par choix, jeté au feu et au moins lui devons-nous tenir compte de cette confusion pour sa philosophie^ qui lui fait haïr Brutus et tous ceux qui se sont donné une mort volontaire. Je lui en sais aussi très-bon gré. Car je serois fâché qu'on pût dire que l'héritier de M. Bayle n'a pas appris à faire un meilleur usage de la vie que de se pendre. Mais laissons- le vivre en repos avec sa dame^ ses erreurs, ses affaires, et sa philosophie, et n'en parlons plus.

Je ne savois point la mort de M . de Beauval. J'en suis très-fâché. Voilà une grande perte pour les journaux de Hollande. C'étoitune très-belle plume, et il ne m^nquoitque par trop d'ornements. Ainsi M. Bernard est tout seul chargé des nouvelles , et c'est un grand fardeau pour lui.

.Te ne doute point que votre homme n'ait été embarrassé. On l'est beaucoup quand on a fait une sottise si grossière, et il n'y a plus de parti à prendre que de quitter la partie. Les vers sont Texplioatio^ d'une médaille qui a été frappée en Hollande , où les quatre frappeat fort sur le pavé sans nulle pitié , puisqu'il ne peut mourir.

Il y a d'autres vers qui courent sur la disgrâce de M.^^ d'Argenton. Ils sont de la façon de la petite Tontine Loyl^on, et vous conviendrez qu'up tel malheur devoit être pleuré par ces yeux-là. Mais ne seroit-ce point un redoublement dexlisgrâce pour la pauvre abandonnée?

La paix est encore in petto. Nos plénipotentiaires partent sans aucun pouvoir; cela s'appelle dans le monde politique wi Rouillé réputé, M. d'Uxelles et M. de Polignac vont parler comme des Cicéron, et au printemps nous reverrons Mars en campagne comme si l'on n'avoit pas parlé. Après tout, ce bruit ne laisse pas de réjouir un peu, conmie quand on dit à un malade qu'il se porte bien. Adieu , Madame , tâchons de mettre en profits nos espérances et attendons les événements.

XXX Vl.

Septembre I7I0.

Je suis de votre avis, Madame, qu'il faut abandonner la politesse avec les gens qui ne la sentent pas, et je ne crois pas qu'il y ait dans le

monde personne au monde qui la sente moins que notre héritier, que je voudrois exhéréder si ji^ pouvois (voilà, en passant, un exemple de VeXy dont nous parlions l'autre jour). Imaginez-vous bien que ce pauvre homme languit dans Tattente d'une chose où Tamitié seule intéresse, pendant que le parent et le neveu est si indifférent. Vous voyez l)ien. Madame, que j'approuve tout ce que vous avez fait, et si j'avois cru être aussi maître de ma passion que vous, je lui aurois écrit -Mais je me serois assurément échappé à quelque dureté que vous avez retenue.

J'ai lu avec plaisir Tode contre Rousseau, elle est aussi certainement de la Motte , que les vers bâtonnables étoient du premier. Mais je commence à le plaindre, puisque sans doute ce sont tous ces Messieurs les beaux esprits qui j*ont fait tomber dans le piège en le harcelant, et comme il n'a pu retenir son esprit satirique, il s'y est abandonné et à toutes ses suites. Plaidons les hommes qui abusent ainsi de leurs lumières et qui n'ont que de l'esprit sans avoir des sentiments. C'est toujours là où j'en reviens comme à mes moutons. Adieu, Madame, je vous embrasse de tout mon cœur et vous prie de m'ai mer toujours, car en vérité je vous aime bien. Je tâcherai de vous voir aujourd'hui. Je ne vous donne point de rendez -vous encore. J'ai un peu grondé M"^ Boissière qui veut embrasser une nue. Je voudrois que tout ce que vous aimez n'eût que de justes désirs.

On travaille à la paix, il y a une grande étoile au ciel , des prophètes en canipagne , des plénipotentiaires en conférence. Vous voyez bien qu'après cela, elle ne peut nous manquer

XXXVÏI.

Octobre i7io.

J'avois besoin. Madame^ de prendre i'air de la campagne quand j'ai quitté Paris, et cette petite ad)senoeBe fera que fortifier ma santé , qui vous sera toujours consacrée. Jehâtered mon- retour pour donner à M. Dupin les mémoires que je puis avoir^ Mais dès à présent M. de Bruguières peut faire une copie du Calendrier du Caria qui est trèsr instructif et des Z.e/^re5 de la reine de Suède avec les endroits des Nouvelles de la république des lettres qui répondent à cette aventure. Je ne puis guère ajouter à cela que les extraits de ses livres qui regardent certaines personnalités que j'ai indiqués à M. Desmaizeaux. La lettre que vous avez écrite à M. Dupin est très-touchante. Je suis bien étonné que j'apprenne de vous la seconde édition du Dictionnaire. Mais puisqu'il va s'en servir, il faut le louer et le public en sera mieux. Je ne sais cependant ce que ce peut être que ce dessein, il ne fera pas grand tort au Dictionnaire de M. Bayle, Car apparemment il n'eni-

132 œRRESPONDA^CK DE MATHIEU MARAIS

ploiera pas les notes critiques, et od ne fera qu'avoir plus de goût pour ces notes critiques qui manqueront. Il* en sera comme de V Histoire des Juifs. Je ne fais qu*admirer davantage le véritable autour sur la fécondité et l'étendue de son esprit, et je crois qu'à présent M. Basnage, quoiqu'un peu défiguré, ne doit pas être fâché du tour que lui a joué M. Dupin, puisque cela n'a servi qu'à le faire connoître par bien des gens qui ne le connoissoient pas. Je ne vous renvoie pas encore ce 6* tome qui m'amuse beaucoup. Mais je vous renvoie les deux lettres dans l'une desquelles j'ai trouvé toute l'ardeur et la tendresse de l'amitié et dans l'autre, toute la sécheresse d'un auteur chargé d'ouvrage qui ne cherche qu'à faire rouler la librairie. M. Bayle avoit toujours quelque chose dans ses lettres, où on reconnoissoit la main d'un grand homme. Je ne la reconnois pas ici.

Il faut presser M. de Bruguière sur cette taille-douce. Je ne sais plus par où le prendre puisque la mémoife de son onde ne le touche point; rien ne me rendroit plus éloquent et je ne puisque le renvoyer à cette maltresse qui l'entraîne et qui le perd. Ne ferions-nous pas mieux de la gagner ou de lui donner un rival qui l'en dégoûteroit?

Je crois comme vous que l'affaire de Savary (1) est une friponnerie , il n'a point fait ces vers-là. On lui veut faire accroire qu'il a mangé le lard et le pauvre homme est bien innocent. Cela se développera peutêtre un jour.

Ma lettre ne peut aller en Angleterre présentement trouver M. Desmaizeaux. Le bureau d'adresse a refusé de se charger du paquet à cause des troubles de ce pays. Vous savez que la religion y en a fait de nouveaux, que tout le ministère y a changé et que les anglicans ont repris le dessus. Mylord Harley, orateur de la chambre basse, est devenu secrétaire d'État de la guerre ; et la première chose qu'il a faite est d'écrire à M. de Pontchartrain une lettre très-honnête pour établir une correspondance entre les deux nations autant que la guerre le pourra permettre. Il a délivré tous nos prisonniers et n'en a gardé que cinquante. Ils doivent 40,000 fr., mais il n'en demande le payement que peu à peu ; il ne veut point de commissaires pour les échanger^ aGn d'épargner les frais. EnQn cette lettre est très-polie et mêuie en quelque sorte respectueuse et voilà peut-être un bon augure. Nous nous ferons la guerre civilement. C'est un droit des gens assez singulier de se tuer avec politesse. M. Bayle a fait cette remarque dans ses Ré» ponses sur les questions d'un provincial^ et si l'on examinoit bien, on y trou veroit tout. Adieu, Madame, croyez que la mémoire de M. Bayle m'est du moins aussi chère qu'à vous ; ni vous ni lui ne sortirez ja-

(I) Le cordonnier accasé par Rousseau d'avoir colporté les vers de Saurin, sod ennemi et son accusateur.

AVEC MME DK iMÉRIGlNUC. 133

mais de mon cœur; et au milieu de nos malheurs, nous sommes heureux d*étre venus au monde en même temps.

Octobre I7I0.

. Je me souviens bien, Madame, du mardi. Je vous attendrai , et nous gémirons ou nous nous consolerons ensemble. Je n'ai point vu M. deBruguière, il ne m'a point trouvé, il vint le jour que j'étais chez vous. Il faudra faire ce Mémoire contre' lui , ou corriger le sien. J'-ai ma part du dixième, on m*a donné des imprimés et celui qui est venu s'est dit hautement Thomme du Roi. Je ne sais quand tout ceci Gnira. On dit que le maréchal de Villars a été bien reçu à la cour. Son ennemi y a aussi été bien reçu. C'est un pays où on ne voit goutte , et ce n'est que chez les bons cœurs qu'il y a encore de la vérité. Jouissons, Madame, de cet avantage, et aimons-nous toujours véritablement.

Je suis presque toujours dans le même état, et mou estomac, que je n'avois jamais senti de ma vie, fait le petit Souverain. Car il commande au reste de la machine et la dérange quand il lui plaît. J'attends de la diète et du temps et encore plus de vos belles lettres ma guérison. Je ne m'oppose pas beaucoup au souverainement {\)^^o\xtvvi qu'il oe soit pas souvent répété. Il y a longtemps que Lafontaine l'a dit dans une lettre en prose, qui est dans ses œuvres posthumes, où il appelle une personne qui lui plaisoit, souverainement folie ^ et, avec ce titre, il lui fait disputer l'empire de la beauté. L'Équipage d'un dieu a quelque chose de bouffon qui ne convient qu'aux divinités de théâtre, comme Molière a dit : Un Dieu qui n*estpas bête. Je renverrois donc cet équipage au Prologue ^Amphytrion , et je voudrois qu'on parlât sérieusement dans des ouvrages sérieux. Il n'appartenoit qu'à notre ami de badiner en toutes matières , et il faut être aussi grand maître que lui pour faire recevoir ce badinage. Ce n'est point comme dévot que je parle contre V Équipage du dieu., mais comme homme qui aime les bienséances , et je crois que vous serez de mon parti.

Savez-vousque.M. le président de Mesmes s'est fait de l'Académie

l) Cela regarde Jj* Histoire des Juifs, où ce mot est cent fols répété.

et, en vrai juge, a avalé l'huître et laissé les écailles aux auteurs concurrents. Ils se sont vengés en auteurs , et voici le coup de poignard :

Juge qui te déplaces ;

Coui^ttsan 4)eTDë,

Des grands, que tu lasses.

Jouet obstiné,

Sur notre Parnasse,

Le laurier d'Horace,

Test donc destiné?

"Vos écrits, froids poètes ,

Jettoniers rampants • Du choix que vous faites

M*étoient bien garants.

Mais craignez les censeurs ; Sur la double colline

Je vois les neuf sœurs. «.

Leur troupe badine

Rit avec Racine

De ses successeurs-

Il ne faut avoir affaire ni aux poètes ni aux iévots. L'amitié n'est point là, elle n'est qu'entre bonnes gens comnae nous. Adieu, Madame.

Novembre I7i0.

.le vais, Madame, expédier le livre. La matière du droit, et un je ne sais comment notre ami s'en tire, il valoit mieux laisser cela aux indifférents.

M. Desmaizeaux suppose que je ^is tout ce qui est dans une lettre qu'il croit perdue. l\lais si elle est perdue comme elle l'est, je ne le sais pas, et je n'en suis pas plus avancé. Cet homme n'a pu faire ce raisonncrnént , et de là ^ je le crois incapable de son entreprise. Je n'ai pas encore vu M. l'abbé Bignon. Je le verrai avant d'aller à la campagne, et vous aussi, Madame.

Je ne donnerai le portrait qu'à gens dignes de le posséder (t). Il y en a peu , et il faut le laisser demander à ceux qui en auront envie, et le laisser demander longtemps, comme on vient de faire à toutes ces religieuses de Port-Royal qui ont changé. Avez- vous vu le recueil impriiiiéen 1710 que le Roi vient de faire publier à Timprimerie royale des pièces qui concernent cette affaire .' Il est curieux. De vingt-deux en voilà seize qui ont abjuré. Les instructions secrètes de ces bonnes

(I) Le portrait de M. Bayle gravé.

AVEC M«E DE MÊRIGNIAC. 135

filles n'étoient pas mal séditieuses. Je trouve fort plaisant le Calendrier où elles avoient mis la naissance et la mort de tous les grands •hommes du parti, avec les oraisons, qu'elles disoîent pour eux. Elles prloient de mourir de mort subite, pour n'être point tentées de changer dans une maladie , mais elles n'ont point été exaucées. Je plains la destruction de l'édifice , qui étoit un, ancien temple du Seigneur, et puisque ces bonnes filles dévoient changer, elles le dévoient un peu plus t6t. Cela ne leur sert de rien à présent. JNous allons avoir de belles réponses, et ce recueil sera une ample tnatière à ces écrivains infatigables qui ne font que nous jeter de plus en plus dans le pyrrhonisme, à qui notre ami adjugeoit cette matière, comme une de ses plus grandes conquêtes.

Adieu, Madame, laissons faire les puissances. Elles ne s'étendront pas sur la bohté et les sentiments de nos coeurs^ si elles s'étendent Sûr nos opinions.

Décembre I7I0.

Il faut remettre notre rendez-vous , Madame , à vendredi matin. Je ne vois pl^s M. Bruguièr^s, vous me l'avez enlevé. Si cela est, il est mieux qu'entre les mains des Trévousiens. Je ne sais pas ce que c'est que l'infidélité que vou^ me faites et dont vous avez fait confidence à M. l'abbé de F.

Je mets cela sur votre conscience, et je me rapporte à vous, Madame, de "savoir si elle est pardonnable, ou si elle ne l'est pas. Ces infidélités, l'amour n'en pardonne guère, l'amitié en permet quelquesunes. Je suis bien aise d'avoir fait plaisir à M. Dupin et de lui avoir ' fourni un mémoire pour justifier notre ami de l'imputation de VAois aux réfugiés; voilà une place merveilleuse que vous avez retenue. On pourra dire ce qu'on voudra sur chaque ouvrage, et notre Calendrier du Caria nous servira bien. Que l'on est heureux, Madame, d'avoir des amis officieux, et qui trouvent dans leurs cœurs des ressources contre la tyrannie de la mort et ses oublis étemels !

Le Pape a publié sa constitution contre les cérémonies de la Chine. Tout le inonde est dans l'attçnte du stratagème nouveau qui sauvera les bons Pères de ce pas. Car ils en trouveront un infailliblement ^ et ce sera un beau spectacle que de voir la religion sacrifiée aux inventions humaines. Mais pour récompenser ce scandale, on va nous donner une Politique tirée de V Écriture sainte. C'est un ouvrage posthume de M. l'évêque de Meaux, qui n'a pas toujours pris la sienne dans l'Écriture. Nous avions cru jusqu'ici la politique et la religion incompatibles. Notre ami a souvent danmé les rois. Mais voici un sau-

veur qui arrive sans avoir été prédit, et nous verrons s'il fera bien des iocrédules. Uouvrage est sous la presse. Le bon prélat a?oit fait cela apparemment comme un anti-Télémaque. C'est encore un secret. Je vous prie, Madame , de me le garder et de me croire toujours amoureux de Tamitié.

Décembre i7io.

Il ne sera point nécessaire, Madame, que vous vous trouviez au rcBdez-vous de M . Desmoulins : il est au «fait eimoi aussi, et cela ne feroit que vous donner de la peine ; il sera toujours bien reçu quand il viendra.

Je suis accablé d'affaires pour cette semaine , remettons à samedi notre entrevue pour parler de notre ami et le faire revivre.

J'enverrai ma lettre en Angleterre incessamment et chercherai mon mémoire pour le Mercure^ à condition qu'on ne me nommera point.

Je suis Tort aise que Saurin ait gagné son procès. Son mémoire est un chef-d'œuvre d'éloquence et de bon sens. Il y a de réiévation, des traits, des sentiments^ du goût, de la critique , enGn un homme comme celui-là vaut cent Rousseau^ pour ne pas dire cent mille. Je vous remercie de vos nouvelles , et je suis toujours , Madame , le plus tendre de vos amis.

Janvier I7ii.

Vous pouvez, Madame^ m'envoyer M. Desmoulins; sur les deux ^ heures, tout sera fini. Je n'ai point va M. de la Guillaumie, ni lui moi , mais je le verrai certainement bientôt. Quand vous voudrez venir, vous me verrez certaiuement les matins. Je ne sais ce que M. Dupin veut faire, peut-être la vie de M. Bayle ; cela sera mieux qu'à M. Desmaizeaux. Laissons-le faire, il ne fera que bien , car il est hardi entrepreneur. Je brûle déjà de voir ces dix années. On ne songe plus à lui, et il a tant fait qu'il a éteint l'envie et la haine. Je suis bien aise d'apprendre votre guérison plutôt que le mal , et je vous souhaite , Madame^ une année pleine de plaisirs tranquilles, de lecture vive et de tendre amitié pour moi.

Mars 1711.

11 est vrai. Madame , que cette pièce est excellente , et elle la de* viendra encore plus par les critiques qui y seront opposées. Je les at-

AVKC M" DE MËRIGMAC. 137

tends de pied ferme. L'épitaphe que vous m'envoyez (1) est de quelque malheureux poète, qui n*est pas fâché de voir l'autre au tombeau. Le malheur de cette mort est que mille méchants auteurs, que la satire tenoit en respect, vont se réveiller et nous étourdir de leurs froides productions. Je n'ai point vu le Torticolis. Peu de gens l'ont vu , aussi bien que le second Gémissement (2) qui me tomba hier par hasard entre les mains. La désolation des prophètes sur la destruction de Jérusalem n'est pas si lamentable. On est surpris de voir jusqu'où cette nouvelle éloquence est poussée. Mais aux grands maux les grands remèdes. Je serai bien aise de parcourir les livres de M. Dupin. La lecture de Leibnitz est forte et demande beaucoup d'attention. S'il est dans le bon chemin, on a bien delà peine à y aborder, et l'impénétrable conseil de Dieu est quelquefois plus clair que ses raisonnements. J'en accuse, non ses belles et grandes lumières , mais la faiblesse des miennes. Adieu, Madame , il me semble que j'ai toujours quelque cho^e à dire quand je vous écris et je ne trouve rien à dire aux autres.

Avez- vous vu la relation de la comédie du Janséniste confondu , jouée à Aix par les Carmes, le jour de Sainte-Agathe dernier? C'est bien la plus extravagante et en même temps la plus hardie farce qui se soit jamais représentée. On ne peut jamais s'imaginer ce que c'est , et quand on la lit, on ne le croit pas encore. Je tâcherai de vous la faire . voir.

r^ous avons donc un Dauphin , Dieu merci , et nous n'avons plus de Monseigneur, Tous les catholiques sont chassés de Londres. Je ne sais ce que sera devenue une dame de mes amies et qui l'étoit aussi de M. Desmaizeaux. Me voilà dérouté.

11 y a bien des maux dans le monde, Madame , mais M. de Leibnitz dit que cela entre dans l'harmonie , et que le monde ne seroit pas si •beau s'il n'y avoit que du bien. Midas , dit-il, se trouva pauvre quand il n'avoit que de l'or, puis il dit que les souffrances nous font ressembler à Jésus-Christ. Les Italiens disent • Buono per la predica. Bon pour un sermon. Cela est bien dévot pour un grand géomètre. Mais il n'a pas pensé que son raisonnement ne valoit rien avant la venue de J.-C, -avant lequel il n'y avoit point de modèle pour souffrir. Voilà donc une philosophie accommodée à la religion , et je ne trouve plus là que de la foi et non pas de la raison.

Où est M. Bayie? Je vous assure qu'il répondroit à bien des choses.

(1) L'épitaphe de Despréaux.

(2) Le deuxième Gémissement de Port-Royal détruit.

Mais il y en a d'autres où je crois qu*il se mettroit sous le manteau da pyrrlîonisme. Après tout, ce livre a des beautés excellentes,- et c'est un bel effort de l'esprit, il y a même beaucoup de grâces dans le discours , je dis de ces grâces propres de notre langue^ et que cet Allemand nous a enievœs peut-être pour ne nous, les rendre jamais, car je ne vois ici personne qui les ait.

Le livre de M. Dupin contient de petits extraits de petites choses. D'abord qu'il exclut la matière du jansénisme , du quiétisme et des affaires de la Chine , il ne lui reste plus que de la moinerie et quelques disputes de l'école qui , dans la cité de Dieu , sont comme les nouvelles des provinces , dans le monde politique, où tout se réduit entre le bailli et l'assesseur. Quand j'écris ceci, je pense que si M. Bayle vivoit, je le réjouirois un peu par ce jugement, et je lui ferois remarquer que ce bon M. Dupin s'est attaché à donner des extraits de livres des jésuites contre la probabilité , ce qui sent beaucoup le raccommodement. Mais il a raison , il ne faut pas écrire contre ceux qui peuvent proscrire.

Je n'ai pas à présent la comédie. Ce n'en est que le sujet. Je l'aurai assurément. Ce second Gémissement a des endroits bien mordants. Mais voyez comme on abuse de ce qui est sacré. L'auteur rend grâces au Seigneur de ce qu'une vile créature a été jugée digne d'être mise à prix comme son cher fils : ce qui roule sur une promesse faite de donner 50 écus à qui découvriroit la source du premier Gémissement, et à la fin on dit que ce fait n'est pas bien avéré. Ainsi, voici le Seigneur et son sang pris en vain. Cette note finale est trop siu* cère et jette Fauteur dans l'impiété ; je suis aujourd'hui un peu critique. Je vous prie de m'aimer tout comme je suis. Votre laquais me parle de deux hommes envoyés aux galères pour l'impression du Torticolis et de U Homme noir] ces deux morceaux n'ont jamais été imprimés. C'est pour un livre contre l'État, qui a été déchiré par la main du bourreau au Châtelet, et qui étoit un recueil de fautes dans le gouvernement, depuis la trêve de 1684.

Mars 1711.

La philosophie vous guérira de la colique .que la dévotion vous a donnée. Vous avez le remède à la main^ Madame, et je ne m'étonne pas si vous vous exposez au péril.

J'ai vu V Équivoque (1) manuscrite. C'est un chef-d'œuvre, non-seu-

(1) La satire sur VÊqtéivogue de Boileaa.

lement de la poésie, mais de Tesprit humain. Je l'ai lue avec transport , et je n'ai jamais si bien lu. Imaginez- vous une tradition, suivie depuis le commencement du monde jusqu'à présent , des maux que la fausseté peut avoir faits. On la prend dès le Paradis terrestre dans la bouche du tentateur. De là, elle passe, sous le titre de serpent , dans rarche, elle fait le paganisme, l'idolâtrie, les oracles et leurs réponses normandes , la superstition, etc. Dieu envoie son flis pour ramener la vérité dans le monde; ses aootres la prêchent, mais elle est bientôt altérée par les équivoques ^un mot, d'une syllabe , d'une lettre ; de là l'arianisme, et tant d'autres hérésies.

La suite de ces hérésies amène celles de Luther et Calvin. Tout protestant fut pape une bible à la main. On disputa sur les termes: les maux de la guerre suivirent, la Saint -Barthélémy arriva (cette effroyable action décrite avec des traits de feu). Il fallut trouver des écrivains q\n approuvassent ces guerres et ces homicides, et qui au moins en fissent une opinion probable. De cette probabilité, on descendit à tous les relâchements de la morale, aux palliations de l'usure , du luxe, de la mollesse, aux restrictions mentales , à la dispute de l'amour de Dieu, et la flatteuse complaisance des hommes fit triompher ces écrivains. L'auteur, après cette incomparable énumération qui vous fjait passer d!âge en âgeet toucher comme de la njain tous les siècles depuis le premier homme, dit qu'il sent bien les injures qu'on lui prépare, et qu'on va l'appeler tout haut , fourbe , ioiposteur et enfin janséniste achevé, niais il se console avec la vérité, et il finit par renvoyer réquivoque avec des termes de malédiction , ou dans la Normandie, ou, pour être plus à son aise, dans Trévoux,

Ou, de nouveaux Midas, un sénat monacal. « Pour juger d'Apollon, tient, dit<on, sa séance.

.Te vous avoue. Madame, qu'un si grand homme fait bien regretter sa perte, et que le dernier chagrin qu'il a eu , qui a été comme un assassinat, indigne bien les honnêtes gens.

J'admire la fermeté du cardinal , mais il aura sou tour, il se venge par les sacrements comme le poète par les vers. Chacim se sert de ses armes et ce monde-ci est une plaisante comédie.

Mars 1711.

Il faudiroit avoir votre éloquence , Madame, pour répondre à vos billets aussi dignement qu'il le faut.Lecongréganiste ne fait rien et il me tue. Il faut me l'envoyer et que je le prêche. Je ne puis me résoudre à donner mes lettres, qui parlent de bien des gens. Il faudra s'en tenir

J40 œRRESFONDANCE DE MATHIEU MARAIS

à celles qu'il m'a écrites et je ne puis résister à cette tentation de vivre avec tous ceux que notre ami a ainsi honorés.

M. l'évêque de Metz a permission de se faire recevoir due et pair au Parlement.

On dit que V Équivoque est imprimée , et qu'il y en a neuf exemplaires du vivant de M. Despréaux^ qu'il avoit confiés à ses amis.

Un armateur de Dunkerque a pris un vaisseau hollandois où il s*est trouvé des meubles du cardinal de Bouillon, une cassette pleine d'or à lui, des lettres en chiffres et d'autres sans Chiffres, et une entre autres où on 2( découvert qu'il a 200,000 fr. entre les mains d'un marchand à Rouen. Voyez le malheur de cet homme-là et la belle confiscation que Ton va faire, sans compter la découverte des chiffres.

Adieu, Madame, je vous aime de tout mon cœur, et je dis comme M. de C^mbray : je veux bien parottre indiscret à ceux qui ne m'aiment point. On vient' de me montrer de lui un mandement pour le carême qui est une chose merveilleuse. J'en aurai une copie.

AvrU 171 1.

Je suis encore à Paris, Madame, où des affaires me retiennent. Mais je les quitterai là pour aller prendre l'air. Il y a peu de satisfaction à donner à M. Desmaizeaux, car nous imprimerons toutes les lettres à Paris. M. de la Monnoye me va envoyer ses lettres et ainsi des autres, je lui ferai réponse en Angleterre et je dirai tout ce que vous voulez. J'accepte volontiers le titr&de Bayliste, et je ne crois pas qu'il s'élève jamais une cabale asse;^ forte pour me faire rétracter, ni pour détruire le temple que nous lui bâtissons. Il est vrai que V Équivoque est imprimée. Je ne l'ai pas vue, j'ai vu les vers que je renvoie. Que dites-vous de ce fou d'abbé de la Bourlie.' Les traîtres le sont toujours. Mais avec qui étoit-il d'intelligence? Cela sera curieux à découvrir (1). J'attends ce que l'archevêque de Cambray me promet. Il faut connottre tous les grands hommes , et celui-ci a le cœur si étendu et l'âme si tendre, que, par les sentiments, il est au-dessus des lumièresde l'esprit. Adieu, Madame, il fait toujours bon connoître ceux qui nous apprennent à aimer. Voilà V Apothéose de Boileau qui est de bonne main. Elle est toute fraîche et sort de l'Olympe tout présentement.

(l) Antoioe de Guiscard, abbé de la Bourlie, né le 27 décembre 1658, mort en Angleterre le 28 mars 171 1. Intrigant lieffé, qui après avoir trahi Louis XIV et la France, en favorisant et en soldant le soulèvement des Cévennes, trahit à lear tour l'Angleterre et la reine Anne qui Tavaient accueilli et pensionné et mourut misérablement dans les prisons de Ne>vgate,

Avril 171 1.

Je reçois les compliments de la mort de l'empereur, Madame , et j'en ai bon augure. M. de Villars en a fait un saut en pirouette, malgré sa jambe malade, et voyez si nous n'en devons pas rire. La gendarmerie va en Allemagne. On me mande dans le moment, de Tarmée, que M.' de Villars ayant voulu surprendre les ennemis dans quelques quardersf il a trouvé ces quartiers vides et les ennemis étoient en pleine marche pour investir Valenciennes , ce qui Ta fait retourner sur ses "pas, et par uue marche de dix heures, il s'est posté depuis Arras jusqu'à Valenciennes qu'il couve. Ce sont les termes de la lettre. Je suis bien aise que mademoiselle Davollé vous plaise; elle me plaît fort aussi et depuis longtemps. Je n'ai vu ni M. de B. ni M"^ Boissière. M. le cardinal a fait publier un grand mandement ce matin contre les évéques. Voilà la guerre déclarée et je ne sais comment elle finira. Le mandement de l'évéque de Gap est, dit-on, vif, hardi, bien écrit, et ne marchande ni saint Augustin, ni saint Thomas, ni M. Baillet, ni le cardinal. 9

Ce n'est point un ennemi caché, et voilà comme il faut être, en haine comme en amitié. Adieu, Madame, je ne vous oublierai jamais et je vous aimerai toujours.

15 mai 171 1.

Je vous plams véritablement , Madame, de l'absence de votre Die* tionnaire. Je suis un peu fâché contre un jésuite (1) qui vient de publier un Traité des Jbusde la critique, et qui dans un style très- vif, qu'il n'a pu emprunter que de notre ami , car on l'y reconnott partout, le maltraite jusqu'à l'excès, en disant « que ce Dictionnaire est un our vrage à la mosaïque, qtU, dans son bizarre assortiment de citations et de réflexions sérieuses et comiques, fournit de quoi former le plus monstrueux assemblage d'obscénités , d'hérésie et d'athéisme ^ et puis il dit : Ouvrage^ qui pis est, trop propre à insinuer ces poisons avec tout l'agrément que peuvent répandre la délicatesse de l'esprit, la légèreté de la plume, et la variété de té- Tvdition, jointe à la finesse de la critique. Voilà le plus beau et le plus laid portrait que l'on puisse faire d'un homme; il nomme hardiment

'1) Le P. de Laabrussel, jésuite.

M. Dupin parmi les critiques qui out abusé de leurs taleuts, M. Simon, M. de Fontenelte qu'il dit qui a su avoir tort en galant homme, M. Baillet, M. Dacier, qui christianise les païens, le Clerc et plusieurs autres savants, et cet ouvrage, qui est d'une très-grande lecture, en critiquant la critique, montre que Fauteur est critique lui-même ; il est certain qu'il a beaucoup proGté de la lecture de M. Bayle, dont il est plein, et son style lui ressemble beaucoup. Son dessein cependant, utile à la religion, peut , par contre-coup, retomber sur elle. Car en montrant tout ce que la religion a souffert de la critique par les attaques données i\ T Écriture, à la tradition, aux conciles et aux Pères^ il la fait voir presque terrassée et obligée de se retirer sous le manteau de la foi, ce qui nous rejette dans le grand argument de M. Bayle, de ce même homme dont il blâme toute la critique et où il revient, malgré lui, dans son même dessein de prouver l'inutilité de la critique, c'est-àdire de la raison, en matière de religion. Je crains, entre nous, que ce livre ne fasse plus de'mal que de bien, parce que c'est comme un catalogue de toutes les critiques de la religion et de toutes ses parties et il n'étoit pas bien nécessaire de mettre en corps cette armée-là. Je me suis emporté sur ce livre qui m'est tout nouveau. Nous parlerons des Fa- Unies quand vous voudrez. Je ne sais ce que c'est que la lettre des libraires. M. Voisin a été dire à M. le cardinal que le Roi lui feroit faire satisfaction par les évêques. J'ai lu avec plaisir l'écrit de M. de Meaux sur le Père Quesnel, où il révèle un grand secret, qui est que M. le Cardinal travailloit à revoir ce livre encore plus par la prière que par Cétude. Notre ami auroit dit là-dessus : Nage toujours et ne f y fie pas. Tout le monde parle de l'arrivée de M. de Cambray. Je ne le crojrai point que je ne le voie.

Savez vous la réponse du Dauphin aux comédiens, qui demandoient sa protection et la continuation des bontés de Monseigneur? Pour ma protection 7ion, mais comme votre métier est devenu en quelque sorte nécessaire en France, consentez-y -vous tolérés^ puis il leur tourna le dos, et, avec cette tolérance, les théâtres sont rouverts. Je sais ce qu'a dit l'auteur des quinze lettres et ce qu'il rapporte du Tasse, qui parle d'un homme dont on croyoit jusqu'aux mensonges, parce qu'il étoit archevêque.

E perche e arcivescovo , bisogna Greder gl'ancor che dica la mensogna.

Je vous fais compliment sur la visite de M. Vrevin, c'est notre affaire puisqu'il parle de tout. Vous l'aurez bientôt gagné. Les Rabelais sont arrêtés à Valenciennes. Je crains bien que la patience ne m'échappe aussi bien que sur M. Bruguières qui n'a pas gagné ce mal d'œil à lire les ouvrages de son oncle. Adieu, Madame, je vous plains véritablement de l'absence de votre Dictionnaire.

, LXl.

Juin 1711.

Je me prépare d'aller aujourd'hui à la campagne. Je vous assure, Madame, que je n'y emporte rien de madame V.... et je n'ai même pas répondu à son billet si galant. Mais je ne manquerai pas d'emporter votre lettre et j'y réponds avec grand plaisir. Quand le cœur ne parle pas , je l'entends toujours. Ne vous mettez point en peine de ses sécheresses; j'ai quelquefois aussi les miennes, et il faut bien se passer les défauts de l'humanité.

Je recois en ce moment une lettre de M. de la Monnoye, que j'avois engagé par un de ses amis à faire des vers pour mettre sous le portrait de notre ami ; il dit qub la grande occupation de M. Bayle a été de corriger les défauts d'une quantité d'/crivains et, chemin faisant, de se répandre en digressions quelquefois un peu licencieuses, dans lesquelles, lors même qu'il donne prise à la critique, il ne laisse pas néanmoins de plaire toujours ; c'est ce que j'ai, dit-il, tâché d'exprimer en ces deux vers le moins mal que j'ai pu :

Peccantes alios qui corrigat, Bxlius hic sam ; Semper ego, vei cum pecco, piacere sciens.

- Il dit ensuite qu'il se soumet au sentiment des dames amies du défunt. C'est de vous, Madame, dont il veut parler.

Les vers signifient : Je suis ce Bayle qui corrige les autres quand ils manquent^ et qui sais toujours plaire même quand je manque.

Cela me paroît fort spirituel et fort vrai et fort modeste. La latinité est excellente. Voyez, Madame, si cela suffit pour notre'ami. Le vôti:e dit trop, celui-là ne dit-il point trop peu ? pour moi, je l'aime fort, cependant j'ai demandé encore un autre et puis nous comparerons.

Je vous renvoie le premier tome de M. Dupin. Je lirai le second avec plaisir à la campagne. Je n'ai point vu le Journal des Savants. Je ne sais S'il aura bien pris notre sens, car on m'a dit qu'il étoit fort sur l'écriture, et c'est justement là l'erreur. Votre jésuite, dans le T tome, déchire merveilleusement les Dialogues des morts de Fontenelle, et voilà un homme dont la réputation ne laisse pas de chanceler, car on lui porte de bons coups. Je vous remercie de vos nouveautés, et ce n'en sera pas une pour vous. Madame, que la tendre affection que je veux toujours garder d^ns mon cœur pour toutes vos amitiés et vos précieuses louanges, que j^ ne veux tenir que d'une main comme la vôtre.

Juin 171 1.

Je suis retouroé à la campagne, où je suis encore pour deux ou trois jours. Je suis toujours, Madame, comme j'étois pour mes amis. Le fils de M. Rolland est très-mal de la petite vérole à Saint-Maur. Je suis avec M. de Blancasdansle château, et je me conserve pour la consolation de ceux qui en ont besoin. Votre lettre est venue fort à propos pour me tirer de ma douleur qui est proportionnée à mon amitié J'en ai aussi reçu une de M. Desmaizeaux, que je vous envoie. Le dieu Brouillon n'a point ici de place, et nous le renverrons bien loin, encore plus loin ; pour les deux vers, je ne les ai jamais trouvés bons. J'en ai fait faire deux autres par le même auteur, et je n'ai jamais pu souffrir que notre commune maîtresse eût des défauts. Voici les vers nouveaux qui vous plairont, et à ceux à qui les autres ont déplu.

Bœlius hic ille est, cujus dum scripta vigebunt, Lis er4t oblectent erudiant ne magis.

Traduits en prose,

« Voilà ce Bayle , duquel tant que les écrits vivront , on disputera A toujours ce qu'ils font le mieux, ou de plaire ou d'instruire. »

En vers français.

Voici ce fameux Bayie en qui l'on ne peut dire, Lequel des deux remporte, ou de plaire ou d'instruire.

Ces deux vers françois ont été faits ici et ne sont pas de celui qui a fait les latins ; il y a dans le latin une répétition d'articles hic ille y ' comme qui diroit ce ce Bayle, qui a une grâce que notre langue ne peut rendre. Je crois que Ton s'en peut tenir à ces deux vers latins pour mettre au bas du portrait. Je les ai envoyés à M. Desmaizeaux à qui j'ai déjà répondu

J'ai mille obligations à M"^ ; ce livre est très-rare à Paris. Vous

me parlez de 5 volumes , il doit y en avoir 6. Je ne saurois trop conjurer M"« ... de mêles garder précieusement. Si une petite place que je lui garde dans ce livre^ où je mets les personnes illustres et où elle ne se trouveroit qu'avec M. Bayle et avec vous, Madame, lui faisoit plaisir, je l'assure que personne, ne l'aura qu'elle. Adieu , Madame, je vous embrasse de tout mon cœur. Ne craignez rien de ma lettre , je ne suis point dans l'air, et comptez que je sauroi bien conserver le meilleur ami que vous ayez au monde.

AVEC MME DE MÉaiGNlAC. 145

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