LUI. V
17 juin 1711.
Vous me faites, Madame, un compliment qui vaut mieux que tous les petits services que je vous rends. Si madame du Meslier est votre obligée , il faut s'opposer au scellé au cas qu'il y en ait un , et savoir le nom du commissaire ; M . Leroy fera tout cela fort bien . Cette opposition servira à vous faire sortir d'affaire et vous en donnerez toujours bien main levée quand vous voudrez. Le compliment est de pure bienséance et Ton peut s'en passer. Je ne connois point ce M. Méraut. Je connois un conseiller du grand conseil qui est bien de mes amis, il demeure rue de Guénégaud; je ne sais où demeure l'autre. Jeudi matin, à dix heures, nous parlerons de vos affaires si vous voulez, et du mariage, et de la paix par laquelle on nous tient pas mal le bec dans l'eau. Voilà cependant bien des officiers généraux qui vont demeurer inutiles, ce n'étoit pas la peine de les l'aire. La harangue de M . le cardinal sera un monument de notre décadence , et ce compliment couvert du manteau de la religion ne vaut rien du tout pour la gloire dé ce monde. Cela veut dire : f'^ous êtes bien bat tu ^ ^ort battu et très-bien battu ; et je ne sais pas comment on peut dire cela en face. Je vous souhaite le bon jour et toute la tranquillité nécessaire pour méditer et lire. Ne songez a rien au surplus et laissezmoi avoir tous les soins. Ce seront pour moi.mes plus grands plaisirs.
5 juin 1712.
Votre lettre est charmante , et le secret de M . de la Rochefoueault y est bien placé. Je le garderai bien. Madame, et m^en servirai tout le plus tard que je pourrai.
Ajoutez à l'article QueUenet^ celui de Portugal, celui de Robert et cette illustre Gonzague , duchesse cTÛrbin, qui croyoit tous les hommes faits comme son mari, qui n'étoit point homme.
Ces docteurs bastilles ne sont pas docteurs^ c'étoient deux bous missioimaires que le cardinal employoit dans les villages pour l'instruction des peuples. On a craint qu'ils n'allassent préclier le jansé- Qisme à ces bonnes gens au lieu de leur apprendre le mystère de la Trinité. Un de ces deux missionnaires a dit : Bon, on me nourrit à , lu. Bastille , et je n'avois pas de quoi vivre.
L'évêque d'Agen , qui s'est aventuré dans cette affaire par la lettre qu'il a écrite aux deux évêques de sa province, a eu sur les doigts. On 'ui a écrit comme à un faquin parce qu'il n'est pas grand seigneur et T. I. 10
qu'il a été curé de Versailles ; il a répondu eu évéque, courtemeut et précisément. Mais je crains bien que cela ne passe pour rébellion et qu'on ne tombe sur son temporel. Je vous envoie une dernière lettre qu'il a écrite et celle du ministre. Voilà tle la provision pour Démocrite.
Oii ne parle plus de la paix : on dit que Mariborough a été déclaré innocent de tous les cas qu'on lui imputoit et que la Reine en est malade. Il eût été mieux à la tête de l'armée que dans Londres, à cabaler et a corrompre les membres des deux chambres. Des douze pairs nouveaux^ nommés par la Reine, huit se sont tournés contre elle. Voyez ce que c'est que la vie humaine.
.T'aime bien ce duc d'Ossonne qui est ici à filer l'amour espagnol avec une petite fille de l'Opéra à qui il a donné pour vingt mille écus de pierreries, un carrosse et quatre beaux chevaux, deux mille pistôles d'Espagne pour se divertir, deux cent mille francs pour plaeer, un coffre plein de petites joies , dont la première est une écharpe de cent pistoles, de la vaisselle d'argent des plus belles façons, une maison de cinq cents écus qu'il loue , qu'il lui meuble^ une maison de campagne qu'il lui achète, etc. . . Jamais la vertu en a-telle tant produit ? Rions donc , Madame , et remercions cet Espagnol qui décharge notre nation du reproche de folie. Je veillerai à la nouvelle édition du livre. Si cet orateur a procuré au duc de Marlbo* rough son absolution, il doit être bien content de son éloquence, mais elle a été bien ^idée par l'éloquence pécuniaire, et le dicton de La Fontaine se vérifie tous les jours : La clef du coffre-fort et des cœurs c'est la même. ' -
10 Jain 17 12.
Comment, Madame, pyouvez-vous être pour les wîghs, puisqu'ils ne veulent la paix qu'à des conditions presque impossibles.^ Pour moi, je suis du parti qui la fera. On la dit à présent très-avancée. Le roi d'Espagne a envoyé sa renonciation. Les troupes d'Angleterre ont reçu ordre de la Reine de ne rien entreprendre jusques à nouvel ordre. Celles des États en ont reçu un pareil. Cela fait une suspension et donne de bonnes espérances. Le Roi a dit tout haut que son armée de Flandres seroit fort tranquille cette année. Pour lui, il est à Mariy, et l'on va commencer un nouvel escalier à Versailles , où on va enterrer bien des millions. Les bâtiments ne sont-ils pas les fruits de la paix ?
Le petit prince se porte à merveille , il aime les épées nues et v^t toujours que ses gardes les aient tirées, il n'y a que cela qui le réjouit. Quel horoscope?
Puisque vous avez tant lu , lisez encore Tarticle de Gonzague, Car, pour être assesseur en Tofficialité, il faut savoir le pour et le contre. Despréaux avoit aboli l« congrès par un trait de satire avant que le Parlement y eût songé, et M. de Lamoignon, qui étoit de ses amis, lui avoit bien promis de faire enregistrer sa satire à la première occasion ; ce qu'il fît , et voilà comme les satiriques des mœurs sont utiles, non pas les satiriques personnels comme Rousseau, qui sont conduits tristement à la Grève.
Notre ami parle de ce rigorisme de conduite qu'il oppose au relâchement dans les livres. Cela est dans Tarticle Loyola. Madame de
ne sait ce que c'est que l'histoire des doctrines ni celle à qui
vous la renvoyez. Elles sont soufflées par des gens qui les trompent , et elles se trompent elles-mêmes. Revenons-en toujours à la vérité , qu^elle nous soit plus chère que tout. Je n'ai point de nouvelles de M. Desmaizeaux, et celles que j'ai de vous tous les jours me fpnt passer de celles dé tout le genre humain.
LVl. /
Juin 1712.
L'extrait de la lettre d'Angleterre vient de M. Desmaizeaux^ et de moi, qui vous l'ai donnée. Mais vous y verrez toujours. Madame, que cet anglican modéré est le non>conformiste qui veut faire la loi au rigide, c'est-à-dire au vrai anglican. Les noms quelquefois né conviennent pas aux choses et principalement ceux à^ parti. Nou§. ne savons encore à présent ce que veut dire Huguenot, JNotre homme doit avoir ia lettre de M. d'Agen. Mais il disparoît de temps en temps et je ne sais pourquoi. On dit que nous n'aurons plus rien d'Hollande, et que l'on a découvert que l'intendant de, l'armée faisoit passer, ce qui retranchera ce coiimierce à l'avenir.
Les ennemis sont passés par Guise pour entrer en [France au nombre de douze mille hommes. Je vis hier une lettre de Tarmée qui le disoit expressément , cela a fait décamper bien vite, et on va ou les couper, ou les attendre au retour. Voilà la paix que nous avons.
Cest dans la satire VIII qui commence : De tous les animaux^ etc.*. ., que vous trouverez l'abolition préparée du congrès.
Je ne sais qui est l'auteur des couplets. On dit qu'il y en. a encore d'autres. Je tâcherai de les avoir.
Vous savez la disgrâce de M. RoUin, il est à plaindre. Mais encore n'a-t-il pas de lettres de cachet et il ira où il voudra. Je ne sais s'il étoit janséniste, mais il étoit bon humaniste et peut-être en veut-on aux belles-lettres et à la belle théologie.
Notre roi d'Angleterre a quitté Saint- Germain , il va passer cinq ou s 10.
six jours à Passy, chez le duc de Lauzun, et de là, il va je ne sais où , tes uns disent à Bâle , les autres à Avignon^ et les autres en Angleterre. Voilà la paix faite entre le Turc et le Moscovite, dont le roi de Suède n'est pas content. Ce héros est bien le jouet des nations. Mais les barbares connoîtront-ils les douceurs de la paix pendant que nous serons en guerre? Nous sommes les barbares, nous. Adieu^ Madame, aimezmoi toujours comme je vous aime, et au moins la barbarie ne sera pas partout.
2U juin I7I2.
Il est inutile de faire copier Asnières, car nous Taurons imprimé au premier jour. Cependant, Madame, je ne dis pas que vous ne riiez en attendant.
J'ai cherché dans tous les évangélistes à Tendroit où il est parlé de Judas. Cela n'y est point, ce sont de petits contes que l'on fait courir, et la cause se passeroit biçn de ces fraudes pieuses.
Le bref du pape au Roi sur la mort du Dauphin et sur le mén)oire est imprimé et traduit par ordre du Roi. On le crie dans les rues : on n'a point fait de façon pour l'acceptation de ce bref qui ne peut passer que pour un compliment.
Je suis bien aise que la pièce vous ait paru éloquente et solide , mais cela ne fera pas d'impression. C'est un plaidoyer qui ne sera lu que du . public, qui n'est pointjuge, et les juges et les parties ne le verront pas. Cela rend toutes ces pièces bien inutiles. Le gentilhomme ravisseur de cette fille que l'on se prétoit comme la fiancée du roi de Garbe a été jugé. Le Parlement a augmenté sa peine, il a été blâmé, mais à genoux en présence des chambres assemblées^ et au lieu d'aumône ^ il a été condamné en Vamende^ ce qui le fait tomber dans l'infamie et lui fait perdre sa noblesse. C'étoit aussi la garder trop longtemps que de la garder sept semaines.
Je vous souhaite le bonjour, une tranquillité parfaite et la même amitié que vous avez toujours eue pour moi.
23 Juin 17 12.
Il ne faut point du tout , Madame , être en colère de cet arrêt. C'est bien la moindre chose que le Roi soit cru quand il dit qu'il a entre les mains la pièce écrite de la main de son fils, et qu'il la fait imprimer par ses ordres ; il y a de la témérité de le nier après cela , et on doit respect à son roi lorsqu'il parle. C'est donc ici la Majesté que l'on venge et non pas le molinisme, ni la société. Il faut être juste en
AVEC Mme DE MÉRIGNUC. 149
toutes choses. Je n'ai pas à pi^ésent cet arrêt. Celui qui a publié ces réflexions s'est avisé d'y joindre un écrit du père Quesnel , et ce compagnon a entraîné l'autre.
Il y a un second arrêt qui ordonne que l'imprimé des Réponses du cardinal sera supprimé^ parce que ce devoit être un secret entre le Roi et lui. On peut encore avoir ses raisons pour cela. Mais ce seroit un plaisant tour He les avoir fait imprimeur exprès pour les faire supprimer par un arrêt que l'on rend public. Croyez-vous que si elles avoient été favorables on les eût condamnées? Nous ne sommes pas au bout.»
Nous avons couru après les ennemis jusqu'à Rethel et à Pont-à- Mousson et à Verdun , mais nous ne les avons point rencontrés. M. de Villars dit que c'est la faute de M. de Coigny, qui est parti trop tard pour courir après, et M. de Coigny dit que c'est la faute de M. de Villars qui avoit ordre de faire garder l'Oise et qui n'y a pas [iensé.
Belle dispute dont les Champenois et les Picards sont la victime. Où est le temps où on disoit :
Poètes picards et poètes de Champagne , Dormez en paix. Les soldats donnent bien-
C'étoit du temps de Turenne que cela se disoit , parce que le général veiiloit pour tout le monde. Le siège du Quesnoy est levé. Les ennemis se sont retirés vers Mons. J'en ai vu hier une lettre de l'armée. Cela fait croire la paix d'Angleterre faite. On m'a assuré que Lisbonne est assiégé par mer et par terre. Les Espagnols sont par terre et nous par mer. Le roi de Portugal pourroit bien être mauvais marchand de cette alliance.
Le duc de Vendôme est mort à Tortose le to juin, les Espagnols l'ont empoisonné, à ce que l'on dit. Cette déclaration de prince du sang lui a nui et ne servira que pour son épitaphe; il a fait son testament et a donné beaucoup à sa maison. Sa femme va être bien riche.
Décembre I7I9.
Je suis charmé , Madame, de votre résurrection, et je chantérois Alléluia avec vous, si je n'avois comme vous un riiumatisme dans l'épine du dos qui me rend impotent de corps et d'esprit. Cela me tient depuis huit jours, et si j'en ai pour l'hiver, j'aimerois autant mourir à présent.* Je ne suis de retour que depuis dix jours delà campagne, où je me portois à 'merveille. Mon laquais est tombé malade, je ne savois si on pouvoit sûrement vous voir. Voilà pourquoi je ne vous ai point vue ni envoyé chez vous; nous voilà remis, et il fera beau
150 CORRESPOJNDANCE DE MATHIEU MARAIS, btc;
voir DOS deux rhumatismes ensemble qui certainement ne gagneront pas le cœur. M. Dupuy, Facheteur des ouvrages de notre ami, m'est venu voir. Il va en Angleterre celte semaine, et il a de grands desseins. Mais je crois que tout cela tombera avec les projets de M. Desmaizeaux, qui m'écrit toujours qu'il travaille, et ce travail n'avance point. On imprime le Supplément, et le recueil de lettres que M. Desmaizeaux a rana^^ssées. Ne/ mourons point que nous n'ayons vu cela.
Il n'y a point dlc^rr^t qui le^ nomment régisseurs. La déclaration du Roi renvoie cela à M. le cbancelier. Mais il y a iin bel arrêt du 11 novembre, jour de Saint-Martin, bonjour bonne œuvre 1712, par lequel, pour grandeset sages considérations^ le Roi révoque le privilège qu'il a accordé pour l'ioapression de N. T. du P. Quesnel et fait défenses de le vendre et débiter; il a usé du son droit ; et voil? l'arrêt que l'abbé Bochard promettoit. On attendoit de Romenne constitution, le. pape a tardé et le Roi a fait le pape , c'est un genre de martyre pour notre cardinal autre que celui du cardinal de Toumon, mais c'est touJA)urs un martyre. Nous ne sommes pas au bout, le mandement de. l'évêque de Saint-Fiour, dont il est aussi parlé dans la lettre , paroît , et c'est contre des propositions janseniennes tirées des catiiers des prêtres de l'Oratoire, que leur théologie ne sauvera pas contre la politique. Je n'ai pas le temps de lire à présent. Je vous remercie de M. Dupin.
La paix se fait entendre de tous les côtés. Nous ne Tattendions pas d'Angleterre, mais les Anglais étoient las de traverser les mers et d'aller chercher la mort en Espagne. Cette dernière bataille les a déterminés. On sait d'hier que nous avons pris Cordoue, et cela resserre Barcelone de près. Les^ Hollandois s'en rapportent à la Reine, et la rendent médiatrice de leurs intérêts. Les passe-ports sont arrivés. L'empereur ne dit encore rien ; il faut attendre ce bien-là comme le seul qui puisse nous rendre là vie agréable. M. le chancelier a dit au Roi qu'il s'enlvreMl le jour de la publication de la paix, et le Roi lui a répondu : Plût à Dieù^ Df. le chàhcéHer ^ que nous fussiez ivre dès aujourd'hui.
M. de Chevilly épouse M™'' de^Boislandry. Le vieux duc de Mazarin épouse une fille de quinze ans, il couronne ses folies par une folie gaillarde. "•
Le chevalier de Luxembourg se marie à M"e de Harlay, petite-fille du prenaier président.
Tout cela ne m'iStéresse pas tant que la continuation de votre tendre amitié que je vous demande toujours. Madame, en vous donnant la mienne.
FIN DE LA CORHESPONDÀnGE AVEC M™* DE MÉRIGNAC.