SUR LE FRAGMENT QUI SUIT
L'épisode le plus important de la Régence , le plus caractéristique, est sans contredit cette séance du Parlement, qui inaugure , en même temps que le gouvernement, des principes destinés à lui survivre et à miner sourdement les bases du pouvoir • monarchique lui-même. Pour la première fois depuis Louis XIV, le Parlement ressaisit, à la faveur longtemps attendue d'une autre minorité, cette autorité singulière qui tend également à se transformer et à s'accroître, et enflant peu à peu les prérogatives du pouvoir judiciaire, les élève du droit de remontrance au droit de veto , et usurpe ainsi à la fois sur la nation dont elle n'a pas de mandat, et sur le Roi auquel elle doit l'exemple de l'obéissance. Pour la première fois, sortant du long silence du grand règne , nous voyons s'agiter et murmurer dans l'ombre ces conseils secrets qui nous mèneront aux assemblées publiques. Le flot tumultueux des Enquêtes ne s'arrêtera plus dans ses débbrdements et ne rentrera plus dans son lit. Déjà enfin, en cette heure orageuse de la Régence^ nous voyons poindre et se dessiner ces symptômes d'ambition et d'empiétement qui vont faire du Parlement , jusqu'alors grave sanctuaire de la justice, l'arène des débats politiques et le premier théâtre des passions révolutionnaires. Le moment est donc unique pour l'observateur, avide de voir germer les grands effets dans les petites causes. C'est pourquoi il faut savoir gré à Marais de lui avoir consacré un chapitre à part, écrit avec l'abondlince de détails et la bonhomie qui caractérisent ces historiens inférieurs mais si • utiles, que 'd'Argenson appelle des historiens « minutistes. »
Le procès-verbal de la fameuse séance a paru imprimé et on peut le lire, entre autres ouvrages, dans les Mémoires de la Régence ( I ) et dans les anciennes lois françaises (2). Mais ce procès- verbal ne saurait donner la physionomie, Taccent , les passions diverses qui
(1) Ëdit. en & vol.; Amsterdam, XL1X, t. 1, p. I'k5.
(2) Par Isambert, t. XXI, p. 2.
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échauffèrent ces remarquables débats. Après avoir lu ce compte rendu , dans sa sécheresse et son exactitude , il faut lui confronter Te^quisse légère, naïve, non sans finesse, de Marais, qui anime, d'un premier coup de crayon , ce dessin inerte du rédacteur officiel, et sur ce croquis incomplet mais qui commence à vivre , il faut draper la phrase palpitante de Saint-Simbn , qui; tout entier à sa passion et à sa verve , agite malgré lui le lecteur de Torgueil et de la haine qui l'inspirèrent. Et si Ton Veut tout à fait pénétrer dans Tesprit du temps et parcourir la coulisse avant le théâtre, il faut demander à un autre guide plus calme mais non moins indiscret , le secret des conciliabules du parti opposé aux ducs. D'Aligre (1) et Saint-Simon sont les deux introducteurs par excellence dans ces deux mondes rivaux du Parlement et de la Noblesse. Il y a un singulier attrait à les suivre, tous deux également passionnés quoique inégalement éloquents, tous deux intolérants et opiniâtres, entêtés de prérogatives hostiles et d'inconciliables chimères, tous deux combattant pour le privilège au nom du droit et de la tradition , tous deux dignes représentants de mœurs dégénérées , dignes champions d'une de ces luttes d'étiquette que multipliera à l'excès une époque où le mérite ne donnant plus les rangs , la vanité prend la place de l'émulation.
Quand on les a entendus l'un et l'autre , on n'ignore plus rien des mobiles secrets et des préparatifs de cette lutte solennelle qui faillit entraver le règlement impérieux des affaires de l'État, et menaça de changer en une dispute de salon ces débats consacrés aux destinées de la France. C'est dans ces tableaux instnictifs qu'on peut voir l'ambition impatiente trafiquer, jusqu'auprès du lit du roi moribond , de ses trahisons intéressées. C'est là qu'on voit des ministres courtisans vendre, pour les faveurs du nouveau maître , les contidences de l'ancien. C'est là enfin qu'on voit s'agiter les compétiteurs et leur parti.
Au moment oij s'ouvre la scène, le duc du Maine la traverse de son pied boiteux, cherchant à réunir autour de lui ces amis douteux qu'il ne sait ni attirer ni retenir. En vain soufflé par ses ambitieux conùnensaux , eu vain échauffé de cette ardeur de domination qui dévore sa frêle et intrépide femme , il s'arrête à moitié de son rôlel Sa hâtive éducation politique ne lui a donné que le goût du pouvoir sans lui en prêter la dignité, et l'intention d'être énergique sans lui en faire trouver l'occasion. Le duc d'Orléans, au contraire, dans son activité voilée d'insouciance, arrive aisément à ce but qu'il feint d'éviter. Sa nonchalance est pleme d'habileté, et son silence lui-même
(1) RelatioD de ce qui se passa au Parlement de Paris à la mort de Loois XIV ( août et septembre I715). Revue RélrospecL^ tome VI, p. 5 (2« série ).