QUATRAIN SUR QUATRE PERSONJNES
De I.aw avoh» fait un papiste, Du cardinal un apostat.
Du chancelier un scélérat N'est-ce pas être bon chimiste?
(1) Voir sur cette aventure Madame, 11, 391.
JUIJN i7«l 163
D'Argjënson. — Ce jour, MM. d'Argenson frères et ma- . dame de GoUandre sont convenus d'exécuter le testament du Garde des sceaux, leur père , autant qu'ils le pourroient, et de se faire justice sur la succession de madame leur mère, qu'il paraissoit avoir oubliée. On a fait des états des deux successions. Le fils aîné a toutes les terres deTouraine. Le puîné, une terre en Berry, la charge de chancelier de l'ordre de Saint-Louis, l'hôtel d'Argenson à Paris et toutes les autres maisons. M'"® de Collandre a tous les meubles, la vaisselle d'argent, la bibliothèque et un contrat sur la ville. 11 lui reviendra plus de 220,000. liv. Sur-le-champ, la bibliothèque a été cédée à lalné pour 14^,000 liv. Cela s'est passé chez M. Berruyer, mon confrère, où nous avons fait plusieurs assem^ blées. J'étois pour M"*' de CoUandre ; M. Barbier pour le pulné^ qu'on appelle le comte. L'ainé est le marquis et a, en effet, le marquisat d'Argenson. M. l'archevêque de Bordeaux , frère du Garde des sceaux, s'y est toujours trouvé. Le Palais auroit bien voulu juger ce testament, qui étoit assez bizarre , mais il ne le jugera point. Le puiné, qui est intendant de Touraine, a trouvé moyen de se faire donner sa charge par le roi, et son frère n'en a que la décoration. C'est un tour d'adresse qui s'est joué dans les derniers jours de la maladie; mais cette charge, créée par un édit que le Parlement n'a pas voulu registrer, et qui donne des ornements militaires à des gens de robe, pourra bien être supprimée à la majorité.
Un Théatin, qui le voyoit souvent, m'a dit qu'il négligeoit tout pour avoir le plaisir de causer à la grille de la supérieure du Traisnel, dont il ne pouvait se détacher ; qu'il étoit incessamment pendu à cette grille, qu'un jour il fit attendre les États de Languedoc jusqu'à dix heures du soir, à la tête desquels il y avoit des archevêques et des évéques, pendant qu'il étoit au parloir à .s'amuser; qu'il entendit les harangues très-attentivement, qu'il y répondit sur-le-champ avec une éloquence et une pré-
sence d'esprit merveilleuses et même avec beaucoup de grâces; que cela fit oublier la malhonnêteté qu'il avoit eue, et qu'il retourna bien vite à son parloir, pour voir son amie et achever sa journée. Sur la fin de ses jours , il ne voyoit personne, sous prétexte qu'on le faisoit parler; mais son enchanteresse le retenoit, et lui tenoit lieu de tout. Outre les 6,000 liv. de son testament, il a donné 15,000 liv. aux Théatins, pour servir à la décoration d'une chapelle, par une donation à cause de mort que nous avons trouvée nulle, et il vouloit qu'on y mit une inscription qui porteroit qu'il avoit fait ce don dans la même église où le Régent avoit fait d'augustes libéralités et pour en marquer la reconnoissance. (Donation du 24 mars.) Noie. Il y a une fondation de trois grandes messes, dont Tune le jour de Saint-Philippe , fête du Régent. Il est dit dans cet acte que le Régent avoit donné i 50,000 liv. en billets de banque pour bâtir cette église , mais les billets ayant mal tourné, Téglise est restée fermée à demi faite, et c'est un monument subsistant dans Paris de la ruine que le papier a causée.
21 juin, — La Fobce. — On a su publiquement que le Conseil n'a point admis la cassation du duc de la Force, malgré les phrases académiques de son confrère, M. de Sacy, avocat au conseil, de T Académie françoise, qui a dressé sa requête. Le Parlement a commencé à travailler à la confrontation des témoins, et les gagne-deniers de la Douane ont été confrontés au Duc. Voilà la pairie bien humiliée, mais il faut remplir les formalités. Aliter hœc sacra non constant,
La marquise de Caumont, belle-sœur du duc de la Force, qui a près de cinquante ans, vient (^accoucher de deux garçons en un jour. Ils viennent au monde dans un mauvais temps pour voir le déshonneur de leur maison. Cette belle-sœur est une fille de condition , qui n'ayant rien, avoit épousé en premières noces Michel de laBrosse, gros caissier, dont elle est devenue veuve sans enfants.
JUIN i7«i. 165
Elle a mis la main dans la caisse, et a épousé en secondes noces le marquis de Caumont. Ses enfants auront le duché, car le duc de la Force n'en a point eu, et n'habite point avec sa femme.
Un courtisan faisant sa cour au Régent sur ses bonnes fortunes, il a dit : a Pourquoi n'en aurois-je pas ? Le président Hénault et le petit Pallu en ont bien, » (L'un est président des enquêtes, l'autre conseiller au Parlement, et ils ont tous deux bien de Tesprit, mais ne sont pas taillés en gens galants.)
La peste est à la Canourgue, dans le Gévaudan, et cela fait grand'peur. Il y a à Dijon des clous malins qui se sont communiqués. L'ancien évéque d'Autun a ordonné une fête pour le 20 de ce mois, une procession solennelle du Saint Sacrement et un Salut pour détourner le mauvais air de dessus la Bourgogne. Nous voyons avancer ce fléau, maisil faut espérer que le ciel le détournera.
L'ambassadeur turc a été à Versailles. Il a été enchanté de la magnificence des bâtiments, des jardins et des eaux. Le marquis de Villars, fils du maréchal, a eu dans la foule un coup de hallebarde sur la tête par un Suisse et a pensé être tué. C'est un fils unique. Cet ambassadeur est fort aimé des dames (1). Ils ne disent pas en turc, le dieu d'amour, ils disent \e prince de cela y et cette principauté vaut bien la divinité.
La Fobcë. — Il paroit un mémoire manuscrit, pour répondre à l'imprimé, en trois colonnes, du duc de la Force contre les remontrances du Parlement. Il est du style de l'abbé Mainguy, conseiller de la Grand'Chambre ; ce mémoire est plein d'une ironie fine et d'une louange maligne du Duc, ce qui étoitle grand art de Saint-Evrexnont, dont le caractère ne paroit original que dans les pièces de ce genre. On y dit j^ue le public a obligation au duc puisqu'il n'a pas monopole le blé et le vin , qu'il
(1) Et son fils encore davantage. V. Madame, U, 7,270.
a laissé lés aliments; qu'on ne peut pas faire un monopole plus noble que de faire venir du thé du Levant, des porcelaines du Japon , et du mirobolan des Indes , que les remèdes usent plus le corps qu'ils ne le guérissent ; qu'il a amassé des drogues pour certains maux qu'on ne s'exposera plus à gagner quand les remèdes seront plus chers ; (|ue la distribution en devroit être mise entre les mains de gens qui connoissent le point d'honneur, et autres traits piquants qu'il faut voir dans ce mémoire. Il paroit depuis plus d'un mois, et avant la cassation demandée et jugée. Ce duc est exposé à toutes sortes de hontes publiques et particulières. Et il paye cher ses réalisations.
Les Anglois réduisent le bien des directeurs de leur Compagnie du Sud chacun à une certaine somme. Ils leur laissent pour vivre et retranchent tout le reste. C'est une Chambré de justice abrégée, qui devroit bien s'exercer en France contre tous ceux qui ont pillé là nation.
L'affaire de la Constitution se renouvelle tous les jours. On a erilé le supérieur des conférences de l'église de Saint-Laurent. L'abbé Couët en a ouï un autre, qui a dit, en conférence, que le P. Quesnel iioit un homme à jeter par les fenêtres, tes clercs ont dit qu'ils ne l'écouteroient pas et en demandent un autre. Les exilés , dans les diocèses molinistes où ils se trouvent, sont tourmentés, et on les veut faire rétracter leur appel. Un dominicain prêchant à Liège contre la Gazette moliniste qui s'y imprime et qui est pleine de calomnies, un laïque s'est levé et a dit : «Avec votre permission, mon père, vous protégez donc les appelants^ » — Il y à un procès contre l'imprimeur de cette Gazelle, intenté par l'abbé d'Orval, qui se plaint des calomnies qu'on y a mises contre lui et ses religieux. Ce sont les jésuites iqui ont inventé cette Gazette pour faire contre celle de Hollande , où les nouvelles des Jansénistes sont toujours très-exactement rapportées.
Le Pape a été agrégé à la noblesse vénitienne. C'est un honneur pour tous les deux. Il a ordonné au cardinal
JUIN i7«i. 167
Albéronide sortir de Rome, jusqu^àce que son procès soit jugé.
Il y a eu un concert , qui n'a point été turc , et grand bal masqué au Palais-Royal, la nuit du 21 au 22. Toutes les femmes y ont couru et les hommes les y ont suivies : on est ruiné et on danse. Voilà les François.
Billot, de la ville d'Usez. — Les paris ont été jusqu'à 2(M),000 liv. Il a plu le jour de Saint-Gervais, et pour vérifier le proverbe qui dit qu'il pleut 40 jours après, il s'est fait dans Paris des gageures considérables pour et contre la pluie.' Il y a un pari de 15,000 liv. d'un seul homme. Billot, delà ville d'Usez (les paris ont été jusqu'à200,000 liv*, Francine en a eu 10,000 liv.), qui parie pour la pluie des quarante jours, et qui perdra ses 15,000 liv. le jour qu'il ne pleuvra point. Tout le monde parie, qui plus y qui moins, c'est une folie nouvelle et il faut toujours en avoir quelqu'une.
' t'évéquede Soissonsa démandé la place de T Académie françoise qu'avoitM. d'Argenson. L'évoque de Blois (Caumartin) s'y est opposé, et a dit pour raison que M. de Soissons avoit écrit personnellement contre le cardinal de Noailles; que les Noailles étoient alliés aux Richelieu; que le cardinal de Richelieu étoit fondateur de l'Académie ; et sur cette généalogie, il a conclu à l'exclusion du prélat, dont l'élection a été remise à une autre fois,
Mailly-Ddbrëuil. — Mailly-Dubreuil , receveur général des finances de Tours, marie sa fille au vicomte de Ta vannes. Il en a déjà marié deux ; l'une, au comte d'A. . .- , l'autre à M. de Creil, maître des requêtes.
Ces Mailly se disoient de la- maison de Mailly, mais par un bel arrêt , ils ont été déclarés paysans et défenses à eux de mettre le De et de se dire de cette maison. L'arrêt a été imprimé depuis peu. Pour s'anoblir, ils prennent les Tavannes.
M. Sonnis, receveur général des finances de Paris, donne sa fille, qui est belle, à M. Garnelot, de Rouen, qui
168 MÉMOIRES DK MAlHiED MARAIS.
est dans la gendarmerie. Le comte de Riom (de M™' de Berry ) vouloit l'épouser, mais il se réserve pour galant. Autre mariage de M^'*deChampignelle, fille du marquis de Champignelle, avec un M. de Dampierre, capitaine de vaisseau, qui est fort riche, et la demoiselle peu^ mais elle est belle et bien faite.
22 juin. — On a appris que la duchesse de Mode ne est retournée à Modène le 5 juin , mais l'affaire n'est pas accommodée, et son marin'estpas retourné. Voilà de quoi bien regretter la cour de France , ce riche lieu. C'est une équivoque sur le nom de ce duc que l'on croyoit de ses amis.
L'évêque de Soissons fait signer une souscription dans son diocèse pour acquiescer à la Constitution et tenir les appelants pour hérétiques ; mais elle ne durera pas longtemps, car les arrêts empêchent ces sortes de souscriptions et les défendent aux évêques.
Le privilège du nouveau Mercure a été accordé par le Régent au S"" Dufresny, qui l'a composé dans le commencement de la Régence, homme fort extraordinaire, poète, peintre, jardinier, et qui a un grand goût pour les parterres, et avec cela très-mal à son aise. Il a cédé son privilège aux sieurs Fuzelier et La Roque. Ce Fuzelier a bien de Tesprit, mais trop satirique pour un ouvrage public. La Roque est un officier de guerre , gendarme, qui a fait quelques ouvrages. Le Mercure vaquoit par la mort de l'abbé Buchet, arrivée le 30 mai, qui ^eu beaucoup de désagréments dans cet ouvrage par les censures qui en ont été faites, et même, dit- on, par quelques coups qui lui ont été donnés. Le Mercure de mai, donné depuis sa mort, contient les provisions delà charge de colonelgénéral de l'infanterie de M. le duc de Chartres, qui est une pièce très-curieuse. Toutes les fonctions y sont détaillées (1).
(1) Voir sur le Mercure, V Histoire de la presse, par M. Hatin, tome. U»
JUILLKT 17«i. 169
Il y a une académie d^histoire à Lisbonne dont le roi est protecteur. Les académiciens ont fait beaucoup d'ouvrages sur lesarche\iêcbés et évéchés du Portugal, et cela sera curieux un jour. On devroit ainsi partager en France les antiquités d'une ville ou d'un diocèse ou d'une province à quelques personnes qui en feroient des traités singuliers.
Les exils continuent toujours au sujet de la Constitution , et cela a fait faire une jolie chanson qui sera ici jointe.
30 juin. — Arrêt qui homologue la séparation du prince Charles d'avec sa femme , sur les conclusions du procureur-général .
i^' juillet, — Au prima-mensis , en Sorbonne, il y a eu bien du bruit. Par lettre de cachet, M. Sollain, syndic, a été destitué de son syndicat, à cause d'un discours qu'il a prononcé le 4 juin , où il a dit des choses bien hardies. Oh a donné au public la relation de ce 4 juin , où il y a copie d'une lettre de cachet très-singulière par laquelle il est défendu à aucun docteur de rien proposer en Faculté qu'il ne l'ait communiqué huit jours auparavant au doyen et au syndic , et s'ils trouvent que la proposition soit importante, qu'elle touche la hiérarchie, Tautorité ecclésiastique ou séculière et les libertés de l'Église gallicane , il leur est ordonné d'en donner aussitôt avis ensemble ou séparément à M. le chancelier d'Aguesseau, sans le consentement exprès duquel ils ne pourront faire lesdites propositions ni q^u'elles soient enregistrées sur aucun registre. La relation dit qu'on
el surDufresny, Theureux et ingénieux portrait dit. Hoiissaye. (Portraits du diX'buitième siècle).
anéantit par cet ordre les droits de leur Compagnie, autorisée par l'Église et par TÉtat, et dont le Parlement est protecteur, et qu'on rendroit M. le Chancelier arbitre souverain delà doctrine et le maître absolu de la Faculté si ce nouvel ordre a voit lieu. C'est à l'occasion de cette lettre que M. Sollain avoit dit des choses très-bardies qui l'ont fait destituer. Le Roi a nommé à sa place le sieur de Romigny, neveu du doyen Charton , pour l'exercer dans trois mois jusqu'à Télectlon. Cela a paru nouveau, plusieurs docteurs ont parlé et ont demandé une députation au Roi. Le suffrage a été de cent quatre voix , mais comme la proposition n'avoit point été faite par le syndic, il a formé sa conclusion sur ce qu'il avoit proposé , qui regardoit la nomination d'une chapelle et l'élection de deux conscriptions à la place de M. d'Asfeld et Quinot. Pourquoi tous les autres ont protesté , et veulent aller au Roi remontrer le droit de la Sorbonne. Cette affaire est importante, à cause de l'autorité donnée au Chancelier, qui a pris ouvertement le parti de l'accommodement.
Le Pape a fait cardinal son frère, qui est un bénédictin, évêque de Terracinal
6 juillet jusqu'au 12. — Duc de la Force. — Le hindi 7, le Parlement s'est assemblé, et a commencé de travailler au procès de M. le duc de ja Force. Il y avoit les trois princes du sang, dix ou douze ducs et toutes les Chambres. On a continué de travailler toute la semaine dès le grand matin, jusqu'à onze heures et midi. Enfin, l'affaire a été terminée le samedi 12 sur les une heure après midi. Tous les accusés ont été entendus, et M. le duc de la Force lui-même, qui a bien parlé, qui a protesté, comme s'il étoit devant Dieu, qu'il ne connoissoit point le chevalier Landais, qui s'est expliqué éloquemment, et qui Ti'a été embarrassé que sur le cautionnement par lui prêté pour Bernard , son secrétaire , dans une société de la Louisiane. Toute sa famille étoit à la porte de la Grand- Chambre, il a fait là un personnage bien différent d^ce-
lui du jour de la Régence, où il protesta contre le Parlement et contre le Premier Président, qui ne lui vouloit pas ôter le bonnet. Il a paru dans un état bien humilié , mais Tarrêt l'humilie encore bien davantage, et voilà un triste exemple des procès criminels et des engagements que l'on prend contre son honneur.
Par Tarrêt, le contrat de vente des marchandises iait à Orienta été déclaré nul et simulé. Les marchandises confisquées. La vente en sera faite par un huissier de la cour, en présence d'un substitut de M. le P. général^ et le prix des épiceries donné un tiers aux épiciers et les deux autres tiers aux hôpitaux que la cour nommera. A l'égard des autres marchandises , le prix du tiers sera réservé jusqu'à la contestation plus ample entre les épiciers et les verriers, et les deux autres tiers aux hôpitaux. Orient, qui a dit avoir acheté, blâmé eten 100 liv. d'amende. Le chevalier Landais, qui a dit avoir vendu ; Bernard, secrétaire du duc de la Force, etDuparc, son beau-frère, admonestés eten 20 liv. d'aumône, a Et sera tenu le duc de la Force d'en user avec plus de circonspectiony et de se comporter à l'avenir d'uwc manière irrépro^ cAa6/e. Les quatre autres accusés. Orient, Landais, Bernard etDuparc, condamnés en 6,000 liv. de dommages et intérêts et aux dépens. Sur le réquisitoire des gens du roi, les statuts, arrêts et règlements exécutés, et défenses aux communautés religieuses de plus souffrir chez eux des magasins de marchandises.
L'arrêt a été exécuté sur-le-champ. Orient a été blâmé et les autres admonestés. Pour la note du duc de la Force, elle est et demeurera à perpétuité dans l'arrêt pour sa honte et le déshonneur de sa maison. Les juges ont été persuadés, à entendre Orient , que c'étoit un fripon, et que toutes ces marchandises étoient au duc de la Force. Il s'est trouvé, dans la visite aux Augustins, 5,300 pièces de porcelaine qui ont été demandées par les verriers, et 8,000 livres de thé. Oi^ a distribué, peu avant le
jugement du procès, une requête de conclusions civiles pour les épiciers, faite par M. Prévost, qui a été trouvée très- bonne, et un petit mémoire particulier sur la définition du monopole. Voilà enfin cette grande affaire terminée. J'ai su secrètement que le duc de la Force , craignant qu'on ne le fit peut-être arrêter, avoit un sauf-conduit du Roi dans sa poche. 11 a juré qu'il ne connoissoit point le chevalier Landais, et le duc étoit toujours chez lui demeurant à ma porte, et dans la même maison demeure aussi M. Thierry, avocat au Conseil, qui est un de ce^x qui ont signé la requête en cassation.
L'arrêt a été imprimé en trois grandes feuilles in-folio. On ne l'a pas vendu publiquement, mais les apothicaires et les épiciers, l'ont débité chez eux à leurs amis et au public, à qui en a voulu. Sur la confiscation , on donne 10,000 liv. aux Cordeliers et 10,000 liv. aux religieuses de Sainte-Perrine de la Villette, M. le P. P., qui est père temporel des Cordeliers, et qui a une sœur à la Villette, a fait celte distribution.
Le même jour, l'ambassadeur turc a pris son audience de congé, présenté par le prince de Lambesc, avec les mêmes cérémonies et les mêmes troupes qu'il avoit à sa première audience. 11 emporte aVec lui la louange d'un homme d'esprit et d'un galant homme. On ne sait pas au vrai quelle a été sa négociation. 11 a voulu visiter la Sorbonne, la Faculté vouloit le recevoir à une thèse, mais on lui a fait apercevoir qu'il ne lui convenoit pas d'assister à une dispute sur la religion chrétienne, et il n'y a point été.
ib juillet, — Le duc de la Force a marié son neveu, le comte de Roure, avec mademoiselle de Biron , et lui a fait de grands avantages. Il a attendu le jugement du procès, parce qu'il ne pou voit rien donner pendant qu'il duroit. Ce neveu est fils de madame du Roure (1), qui a
(I) Voir Madame, et les pamphlets qui lotit suite aux diverses éditions de V Histoire amoureuse des Gaules,
JUILLET 17!èi. I7S
été maîtresse de feu monseigneur le Dauphin^ et, depuis lui, de beaucoup d'autres qui ne sont pas de si bonne rnaison (M. de Côllandre a d'elle une grande fille trèsbien faite). Ce mariage mettra le duc de la Force un peu en crédit auprès du Régent , dont le marquis de Biron est favori. On dit qu'il a demgindé à rentrer au conseil de Régence, et que le Régent lui a dit : « Je ne réponds pas que si je vous y menois , le Roi ne vous en fit sortir. »
Gageurk sur la pluik. — Le parieur qui a gagé sur la pluie est un nommé Billot, de la ville d'Usez. 11 a ouvert son pari à qui a voulu ; beaucoup de gens se sont présentés. Aux uns il a parié de l'argent, aux autres des billets, elil en afait pour plus de 200,000 livres. Son valet lui disoit qu'il en faisoit comme des billets de banque. Il a plu environ quinze jours ; la pluie ayant cessé, tout Paris a dit que le parieur avoit perdu , et en ce moment la tète lui a tourné, il a fallu assembler ses parents pour le faire interdire. Quelques personnes ont retiré de l'argent, quelques autres l'ont rendu; on l'a regardé comme un fou ; il avoit gagé contre des montres, de la vaisselle d'argent, des tabatières, des dentelles et jusqu'à des vieilles chemises. On lui a trouvé ses poches pleines de ses billets prêts j\ distribuer. Enfin , il a disparu par le conseil de sa famille et nous en avons perdu le proverbe : Quand il pleut lejourSaint-Gervais, il pleut quarante jours après. J'ai vu Tinterdiction prononcée par le lieutenant civil. On Ta misa Charenton. Monsieur le Lieutenant-civil m'a dit qu'après l'avoir interrogé ; il lui dit : « Je suis tout consolé , car le Roi me donne dix mille livres de pension, et me fera chevalier de Saint-Michel. » Le L. C. lui demanda sur quoi il se fondoit, et il répondit qu'il s'étoit trompé dans son pari et qu'il ne se tromperoit point dans cette espérance. J'ai été consulté dans cette affaire. Loiseau traite au long des gageures, et il y a plusieurs arrêts sur cette matière, mais il n'est permis de gager
que sur des choses vertueuses ou épreuves de force et de divertissements ou de course ,* mais non sur des événements qui sont en la main de Dieu^ comme la pluie et le J)eau temps.
M. le duc du Maine est rétabli dans toutes ses charges, des Suisses, de Tartillerie et des carabiniers, et a fait la revue de tous les Suisses, hors le général et la compagnie-colonelle, qui étoit de garde. Il ne vient point, pourtant à la Cour.
Madame d'Averne. — Le Régent triomphe avec sa nouvelle maltresse, M"'*' d'Averne. Les dames de la Cour le flattent dans ses plaisirs. La maréchale d'Estrées lui a donné une fête magnifique avec sa dame, et le Régent doit la lui rendre. On remarqua qu'à cette fête il -but à la santé de M"* de Parabère. I^es poëtes se sont exercés à faire une parodie de trois scènes. Tune entre le mari et la femme , où le mari excite la femme à se rendre. Il commence par ce vers :
J'ai reçu tout l'argent et vous êtes livrée.
La deuxième est de la femme toute seule , qui dit qu'elle ne résiste qu'à cause de son galant, M. d'Alincourt, qu'elle a peine à quitter. La troisième est entre M. d'Alincourt et elle. Là, ils se font des reproches; elle dit que le Régent est de son goût; le marquis lui répond qu'il lui a connu un appétit plus grand, et enfin, il finit par la mépriser et par dire qu'il la verra bientôt chantée sur le Pont Neuf(l).
On a parlé d'une aventure de nuit, arrivée aux Tuileries, où le Régent se promenoit avec ces dames. 11 fut insulté par trois hommes, qui le traitèrent mal et sa maîtresse aussi. M. de Riron voulut aller après, ils lui dirent qu'il faisoit un vilain métier; qu'ils ne lui conseil-
(I) Voir Les Maîtresses du Régent. (2»ne édition, Deiilu, 1861.) Nous avons publié celle pièce in eœtemo.
loient pas de les suivre et quMl n'iroit point jusqu^à la porte. Ils'en retourna paisiblement^ et, depuisce temps-là, la porte des Tuileries a- été fermée à dix heures.
H. de Souvré se promenant avec deux de ses fils à la campagne, il dit à Talné : « Rebenac, j'avois passé deux fois cette rivière-là à neuf ans » . Le bailli du lieu, qui étoit avec eux, dit qu'elle étoit dangereuse et pleine de fosses. Le père dit : « N'ayez pas peur, il n'ira pas, il craint trop pour sa vie. » Quelque temps après, le père étant parti, H. de Rebenac se déshabille et se jette à l'eau. Il n'avoit pas fait dix pas qu'il tombe dans une fosse , et on ne l'a pas revu depuis. Son frère aîné étoit mort l'an passé de la petite-vérole, celui-ci noyé âgé de vingt ans. Reste un troisième, qui est le chevalier de Souvré, qui se trouve fils unique.
Les estampes satiriques deviennent à la mode. Il y en a deux sur la Constitution, L'une où on voit Jansénius, M. Arnaud et le P. Quesnel dans le ciel. Les rayons du Père éternel passent au travers d'un verre ardent, qui est eïitre les mains du P. Quesnel, et qui va brûler la Constitution, tenue par un Icare que l'on voit trébucher. Dans un coin, il y a un petit morceau d'enfer, d'où les vingtquatre vieillards des Jésuites s'approchent avec Molina et les pères Tellier, Dornin , Lallemant, Daniel, etc. ; et à l'autre côté, est l'enterrement du dernier Pape , dont le corps est porté par des Cardinaux et des Jésuites. L'autre estampe représente des pasteurs qui se battent avec des houlettes, et, pendant ce temps-là, les loups s'emparent des brebis. Le graveur de ces estampes a été arrêté et mené à la Bastille. C'est le S' JoUain qui a été pris, mais il s'est trouvé qu'il étoit innocent, et un autre graveur a été à confesse se découvrir et porter la planche , ce qui a fait sortir Jollain de prison.
M. le duc de Lorraine marie le chevalier de Lorraine, fils du comte de Marsan, avec M"'' de Craon de Beauvea"u (qui est fille de sa maltresse et qu'il aime de-
puis longtemps). Il fait le chevalier grand-maltre de sa maison, avec 20,000 liv. d^appointemenlset 36^000 pour sa table, et on donne 100,000 écus en fonds de terre à la future épouse. On a vu celte M""* de Graon à la Cour de France avec son mari, quand ils y sont venus depuis la Régence, et à la manière des princes, mari, femme, maîtresse, amant, tout cela alloit ensemble. Leduc de Lorraine s'honore d'avoir un prince de son sang pour Grand-maltre de sa maison, et ne s'honore pas en le mariant à la fille de sa maltresse. Mais il suit les grands exemples qui ne sont pas loin de lui (1). La différence est qu'il y a un père ou plutôt un mari qui couvre tout. Pa* 1er est qnem nupliœ demonslranl. J'ai vu les lettres du duc d'Elbeuf sur ce mariage à M. le prince Charles, qui y a consenti, mais qui, pour cela, ne s'est pas raccommodé avec le chevalier de Lorraine, avec qui il est brouillé, pour avoir pris le parti de la famille de Noailles dans l'affaire de la séparation. Le chevalier prend le nom de prince de Lixin (2). 11 a un frère qu'on appelle prince de Pons, qui a épousé M''" de Roquelaure.
On a chanté des chansons sur le jugement du duc de • la Force, sur Tair des Pendus : il ne perdra pas une petite miette de honte.
iS juillet. — On m'a apporté une lettre latine imprimée, De vera et non interrupta episcoporum ad nos usque An^ glorum successione, ad unicam Epistola. C'est l'ouvrage d'un Anglois, qui prétend que la succession des évèques d'Angleterre n'est pas interrompue. Il vaut tout autant dire que le schisme n'a point fait d'interruption. Or, le schisme une fois supposé, l'interruption est nécessaire, puisque le schisme est une division. Il y a beaucoup de
(I) Voir, 9.\\r les amours du <luc «le Lorraine avec M"»*^ de Craoïi, Madame (I, 314, 395, 374 ; IJ» 72, 79, 82).
^2) Tué plis lanl en duel par Richelieu, qui avoil épousé sa soeur. Voir Barbier, II, 463.
particularités dans cette lettre sur le sacre de Tévèque Parker, et c'est une réponse à un livre imprimé en 1720 : De la croyance de F Église catholique y chez Coignard. L'auteur indique un imprimeur à Londres (Vaillant) qui recevra* les objections.
Ilparoltune nouvelle Liste de trois cents appelants des provinces qui ont renouvelé leur appel et qui s'opposent à raccommodement. Il y en a de toutes les villes du royaum^. A la fin de cette liste, les religieuses de Saint- Denis font une déclaratioh, pour confirmer encore leur appel. Leur général (le Père de Sainte-Marthe ) a écrit une lettre circulaire , par laquelle il parolt aj^prouver l'accommodement et espérer que le Pape l'approuvera aussi, ce qui fait un grand bruit dans l'ordre des Bénédictins, qui n'est point en cela de l'avis du général.
20 juillet. — Étoffes des Indes. — On a publié un arrêt du 8 juillet 1721, qui exprime les peines contre ceux qui débiteront ou porteront des toiles et étoffes des Indes. Peine de la vie contre ceux qui en débiteront et feront commerce. Même peine contre les commis et autres qui en feront entrer, et les hôteliers qui les recevront. Fouet et bannissement contre les tailleurs, fripiers, tapissiers, couturières. Récidive, galère aux hommes, bannissement perpétuel aux femmes. Confiscation et 3,000 liv. d'amende contre ceux qui en porteront, etc. L'occasion et la crainte de la peste a fait donner cet arrêt, qui ne peut être trop rigoureusement observé. Le lieutenant de police y tient la main avec sévérité.
PèrbLelong. — Le Père Lelong (1), bibliothécaire de l'Oratoire, s'étant fait transporter,à cause desa maladie, chez
(1) Bibliothèque historique de la France, contenant le catalogue des ouvrages imprimés et manuscrits qui traitent de V histoire de ce royaume, ou qui y ont rapport ; avec des notes critiques et historiques. Paris 1719, in -fol. Les matériaux amassés par, le P. Lelong, pour une 7«^^ édition de son ouvrage, ont élé mis en œuvre par Fevret de Fontette, qui Ta porté à 5 V. in- fol.
M. Ogier, receveur général du Clergé, qui demeure dans nie (i), il a voulu recevoir les sacrements. ( Il est mortle 13 juillet 172i, et a été enterré à l'Oratoire de Saint-Honoré. ) Le curé de Saint-Louis, moliniste, lui a refusé les sacrements, parce qu'il est appelant et qu'il n'a pas même voulu recevoirl'accommodement. On aétéau cardinal, qui a donné ordre qu'on les lui donnât ; qu'on ne parlât plus de cela; et ils lui ont été donnés par un vicaire de la paroisse. Le P. Leiong est un homme très-laborieux, que le grand travail a accablé, et qui nous a donné depuis^ peu la Bibiothèque française in-folio , ouvrage immense et très-curieux. Il faîsoit imprimer son Cataiogue de$ commentaires de la Bible, avec de grandes augmentations. 11 n'a que cinquante ans, et il meurt. Voilà où le grand travail conduit les hommes. Ce sera une très-grande perte.
Trudaien. — La nuit du 20 au 21 juillet, est morl M. Trudaine (2), conseiller d'État et ancien prévôt des marchands, et dont la fonction a été interrompue pendant celte Régence. Il avoit assisté à un conseil tenu sur les affaires publiques, le 15 de ce mois, où il y eut autant d'avis que de personnes. Il en sortit la tête embarrassée. Après quelques saignées et del'émétique, il a tourné à la mort en deux jours; un abcès lui a crevé dans la tète. On lui a trouvé deux polypes et du sang dans le cerveau, et enfin il est mort, au grand regret de tous les bons citoyens, qui comptoient sur lui, dans la crise où on est de la destruction de toutes les fortunes du royaume. Le maréchal de Villeroy a fait un long et magnifique éloge de lui devant le Roi et en présence du Régent. Voilà ce qui lui reste de sa probité et de son honneur pour ce monde. Il n'avoit que soixante ans. Sa destitution de la
(1) LUIe Saint-Louis. M. Ogier était neVeu du Père Leiong, qui mourut cliez lui, le 13 juillet 1721.
(2) Voir Saint-Simon, XI, 412.
JUILLET 17!ll. 179
charge de prévôt des marchands l'avoit affligé. Il est d'une basse famille de Picardie, venant de tanneurs, et il y a encore à Amiens une enseigne parlante d'une truie qui mange dans un plateau^ dont le nom est A la Truye qui doîsne; c'est un rébus fait sur le mot de Trudaine> que portait un tanneur, maître de cette maison. Il y a à présent un Trudaine évêque de Senlis. Un autre Trudaine officier de gendarn>erie; et le défunt laisse plusieurs enfants, dont un est conseiller au Parlement. Sa femme est La Sablière , et est petite fille de la célèbre M"* de La Sablière; et sa mère est encore vivante en Angleterre, où elle est retirée pour la religion.
Lecogq. — Le 20 juillet, jugé aux requêtes du Palais que M. Lecocq , conseiller au Parlement, qui étoit retiré en Angleterre par ordre du Roi, n'est point réputé mort civilement le jour de sa retraite, mais que sa mort doit être seulement comptée du jour de sa mort naturelle. C'étoit une belle question en interprétation des édits de la religion, qui exceptent les réfugiés par ordre du Roi. Il y a des Mémoires imprimés.
25 juillet. — Le duc de Bouillon est mort (1) fort âgé, après une longue maladie. M"® de Bouillon, sa fille, qui Ta toujours aimé à la folie, a été neuf semaines sans se déshabiller, et est dans une douleur au delà de toute expression. Elle ne veut voir ni les lieux ni les gens qui ont vu son père. Cette tendresse, plus forte que celle d'une fille ordinaire, n'a jamais pu être soupçonnée, et ne ressemblait pas à celle de M"* de Bouillon pour ses enfants, dont la chronique a mal parlé (2).
M. le duc d'Aumont est tombé en apoplexie et on craint beaucoup pour lui. C'est un bon et magnifique seigneur, qui à été ambassadeur en Angleterre (3), où il
(I) Voir Saint-Simon, XI, 92.
(î) Voir, sur la duchesse de Bouillon, Amédée Renée {Nièces de Mazarin), (3) Voir sur ce duc prodigue et galant , Saint-Simon, notamment sur son ambassade en Angleterre, XllI, 29.
a beaucoup dépensé et qui a pour femme une des plus sages dames de la Cour et qui a été des plus belles et des mieux faites. C'étoit M"* de Pienne; elle est sœur de M*"** de Chàtillon, femme du cordon-bleu.
L^ABBÉ Dubois, cardinal. — Ce sdir^25 juillet, est arrivée la nouvelle de Rome que le Pape avoit donné le chapeau de cardinal à M**" Tarchevêquede Cambray (1), autrement Tabbé Dubois. On croyoit ce chapeau perdu, mais le voilà retrouvé. La famille du Pape, qui n'est pas riche, en a touché de bon argent, et a mieux fait que le défunt qui promettoit et ne lenoit point.