‹ Journal et mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV (1715-1737) (volume 3)Chapitre 6 sur 19 · CHANSON SUR CE CHAPEAV · texte numérisé non relu

CHANSON SUR CE CHAPEAV

Or, écoutez, petits et grands, Un admirable événement.

Car l'autre jour notre Saint-Père . Après une courte prière A, par un miracle nouveau, Fait un rouget d'un maq....:

Pour célébrer plus dignement Un miracle si surprenant.

Seigneur, écoutez ma requête, Et dans l'antienne de sa fête Exemptez -nous du hequiem.

Domine salvum fac Regem,

Autre.

Or, écoutez la nouvelle Qui vient d'arriver ici :

Rohan le commis fidèle A Rome a bien réussi.

Mandé par Dubois son maître Pour acheter un chapeau.

Nous allons le voir paroître Et couvrir son grand cerveau.

(1) Voir, sur ce fameux chapeau de Ta bbé Dubois, ses négociations, etTargenl qu'il coûta à la France, la curieuse quoique partiale dissertation de Lemontey (11,47).

JUILLET 1721. t8l

Que chacun se réjouisse,

Admirant Sa Sainteté

Qui transfornae en écrevisse

Ce vilain crapaud crotté.

Après un si beau miracle

Son infaillibilité

Ne doit plus trouver d'obstacle

Dans aucune Faculté .

Les mœurs de Son Éminence,

Son esprit, sa probité

Sont aussi connus en France

Que sa grande qualité.

On sait d'ailleurs les services '

Qu'il a rendus au Régent :

Aussi, pour pareils offices,

Fillon (t) au chapeau prétend.

26 juillet. — Le cardinal Dubois. — Le Régent a présenté au Roi le nouveau cardinal Dubois, etlui àdit qu'il n'y avoit point d'homme dans son royaume qui eût rendu de plus grands services que lui à TÉglise et à l'État. Cela se peut justifier par là part qu'il a eue aux traités d'alliance avec les couronnes étrangères, et à raccommodement de la Constitution. De savoir si TÉglise et TÉtat en sont mieux, c'est une autre question.

20 juillet. — M™* n'A VERNE. — Le Régent a donné une fête magnifique à la maréchale d'Estrées , dans une maison de Saint-Cloud, qui étoit autrefois à l'électeur de Bavière. M™* d'Averne y étoit brillante, avec M"" du Deffand et une autre dame. Plusieurs autres dames se sont excusées d'y venir, et n'ont point voulu prendre part à cette joie. Il y avoit beaucoup d'hommes de la cour du Régent. La fête a duré une partie de la nuit. Les jardins de Saint-Cloud étoient illuminés de plus de 20,000 lumières, qui faisoient avec les cascades et les jets d'eau

(I) Célèbre appareilletise. Voir sur cette femme, qui joue un certain rôle dans les affaires secrètes du temps, les Mémoires de Maurepa$ et les Mélanges de Boisjotirdain,

un effet surprenant. Tous les carrosses de Paris étoient dans le bois de Boulogne, à Passy et à Auteuil, et on voyoil de toutes parts les délices de Caprée. Il a paru des vers que l'on a mis dans la bouche de M"* d'Averne, en donnant un ceinturon à son amant.

Pour la mère des Amours Les Grâces autrefois firent une ceinture. Un certain charme étoit caché dans sa tissure, Avec ce talisman la déesse étoit sûre

De se faire aimer toujours.

Ah ! pourquoi n'est-il plus de semblable parure ?

De la même manufacture

Sortit une ceinture

Pour ramant de Vénus.

Mars en sentit d'abord mille effets inconnus Vénus qui fit le don ne se vit pas trompée : Aussi depuis ce temps le sexe est pour l'épée ; Les Grâces qui pour vous travaillent de leur mieux Ont fait un ceinturon sur le même modèle*

Que ne puis-je obtenir des dieux

La ceinture qui rend si belle

Pour rêtre toujours à vos yeux ! (1)

Jeudi, 31 juillet. — Maladie du Roi. — Au milieu de cette joie, il est arrivé une grande tristesse pour tout le royaume. Le Roi est tombé malade, la fièvre hii a pris à la messe, il a été obligé d'en sortir, et il a été saigné du bras. Le Régent, qui étoit resté à Saint-Cloud tout ce jour, a été averti et n'en est revenu qu'à minuit.

i*^*" août. — La fièvre du Roi ayant redoublé et même avec transport , les médecins ont été eh grande dispute sur la saignée du pied, que le premier médecin ne vou-

(I) Cette pièce a été attribuée à Voltaire qui était, quand il voulait, assez plat courtisan pour faire d'aussi mauvais vers.

AOUT 17!èl. 183

loit pas : elle a été proposée et soutenue, par, le jeui^e Helvéiius (1) , médecin ordinaire du Rpi, qui ayant tenu pendant trois quarts d'heure le pouls de S. M. et senti monter et augmenter une chaleur violentje^ a rangé tout le monde de son avis. Le Roi a été saigné du pied. Il s'est trouvé fort mal sur la fin de la saignée. Toute la Cour étoit dans un grand effroi^ mais il est bientôt revenu^ et il a dormi pendant sept ou. huit heures depuis.

2 août. — Le samedi matin^ on a donné au Roi^ à deux fois, deux grains d'émétique, qui a très-bien opéré, et cette médecine a achevé de le mettre hors de danger et de le guérir tout à fait de cette maladie violente et périlleuse, où il a été traité sans aucun ménagement. Il a encore dormi toute la nuit avec grande tranquillité. ,. Dimanche^ 3 août y et jours suivants. — Paris a appris avec une joie incroyable la bonne santé du Roi. Il ne se peut rien ajouter aux démonstrations de joie qui ont paru dans tous les états et toutes les conditions. (2) Les prières, le Te Deum , les feux , les illuminations , les danses, les chants, les cavalcades, les fêtes bourgeoises et populaires, en un mot, tout ce que l'on peut imaginer de plaisirs excessifs en ce genre, ont occupé tout Paris pendant plusieurs jour§. Les poissonnières ont porté au Louvre un esturgeon de huit pieds de long, les bouchers un bœuf et un moutop, chacun a porté son offrande, qui

(1) Jean-CIaude-Adrien Helvéiius, né le 18 juillet à Paris, en 1685, fui le médecin de Marie Leczinska. Il mourut le 17 juillet 1755.

(2) Il faut lire, dans Barbier et dans Marais/ les détails de cette maladie pour comprendre à quel point la France fut folle de Louis XV enfant, car c'est trop peu dire amoureuse. Cette tendresse universelle pour le dernier et pâle rejeton de tant de roî^ , cçtte paternité populaire pour le Joas qu^on croyait toujours menacé, ont quelque chose de vraiment touchant. Quel dommage que Louis XV n^ait pas été un grand roi ! Il le devait, ne fAt-ce que par reconnaissance pour Tamour de son peuple, amour exalté, amour jaloux, qui mettoit, selon les vicissitudes de sa santé, la France en larmes ou en joie. Barbier, à propos de Peffetde l'émétique, dit : «Il a fait une évacuation charmanie. » Tout étoit charmant cliez le Roi. On lui savait gré de vivre, et on en adorait les témoignages les plus vulgaires.

plus, qui moins, et les rues ont retenti jour et nuit du cri de Vive le Roi ! On alloit danser dans le Palais-Royal , et boire à la santé du Roi, et, en se battant la fesse, on disoit ; « Et voilà pour le Régent ». Le petit peuple se faisoit un Roi et le promenoit dans Paris. Les grands ont fait des dépenses prodigieuses en feux et fusées volantes et artifices, et on a vu, à l'hôtel de Mailly, aubout du pont Royal, une illumination magnifique et d'un goût nouveau.

4 août. — Lettre du Roi au cardinal de Noailles, pour faire chanter un Te Deum en actions de grâces de sa convalescence. c( Je viens de recevoir une nouvelle marque Je la protection de Dieu, dans la maladie courte mais dangereuse dont sa Providence m'a tiré. J'ai senti dans cette occasion et son pouvoir et sa bonté; l'un et l'autre m'engagent à lui témoigner ma soumission et ma reconnoissance. C'est par d'humbles actions de grâces que je dois m'acquitîer de ces justes devoirs et des tendres témoignages que j'ai reçus de Tamour de mes sujets (1) ; m'assurant qu'ils seconderont avec zèle mes sentiments, je vous fais cette lettre, etc. »

On a remarqué qu'à ce Te Deum , quand le Régent est entré dans Notre-Dame, on n'a pas dit un mot, mais quand le maréchal de Villeroy est entré et M™® de Ventadour, les cris de Vive le Roi ont retenti jusqu'aux voûtes.

Le peuple n'a pas manqué de répandre le bruit que le Roi avoit été empoisonné dans un mouchoir (2), et

(1) Barbier, complet cette fois, donne de grands détails snr les démonstrations et les réjouissances populaires qui saluèrent la convalescence du Roi, I, 148, 149, 150, 151

(2) Voir Barbier, I, 151. C'était là Topinion populaire, dont la frôle santé du Roi, les solennelles défiances de Villeroy, le dévouement plein d'ostentation de M™® de Ventadoiir, les perfides insinuations de la colère dos princes légitimés redoublaient et irritaient sans cesse l'animosité. Si le Roi était bien portant, ce n'élait plus qu'un doute. Dès que le Roi tombait malade, c^était un cri. Lors de la fameuse maladie de 1721, lors de la translation à Versailles, les mêmes accusations circulèrent, qui avaient salué Tinstallation du Régent au Louvre. Mais il ne faut s'étonner de rien de la part d'un peuple qui, lorsque

AOUT 1721. 18ô

qu'il l'avoit dit lui-même. On ne veut pas que les rois puissent avoir des maladies naturelles.

Je me suis trouvé très-mal d'une colique le samedi 2 de ce mois. J'ai souffert de très-grands maux. J'ai été saigné deux fois et purgé. C'étoit une colique de vents qui m'a donné ces douleurs ; elle n'a cessé que par une préparation d'opium qui m'a fait dormir et jeter les vents au dehors. C'est toujours la suite de mes maux d'estomac.

La Sorbonne ne s'est point assemblée au prima mensis comme à l'ordinaire, ayant reçu une lettre de cachet qui lui défend de s'assembler jusqu'au V^ septembre pour aucune affaire, hors les exercices des études.

On a vu, à la porte du lieutenant de police, une affiche manuscrite portantque lesmaq..".feroient chanter un Te Deum pour le Roi, et que le cardinal Dubois y feroit l'office et la cérémonie. Cette affiche a été bientôt arrachée.

12 août. — Le P. Lelong, de l'Oratoire, est mort et a été apporté le 13 à Saint-Honoré , où le vicaire de l'église de Saint-Louis dans Vile a fait un grand éloge du défunt. Il étoit mort chez M. Ogier, receveur du Clergé, son neveu. C'est une grande perte pour les lettres, et pour moi en particulier, qui étoisfortson ami. — Note postérieure. Saviese trouve à la tête de sa Bibliotheca sacra, qui a été imprimée, depuis sa mort, en deux volumes in-folio. Elle est du P. Desmoletz, bibliothécaire de l'Oratoire, son successeur.

16 aoûty samedi. — Le Roi est sorti , pour la première fois, et a été à Notre-Dame faire ses actions de grâces. Il a

le coche de Lyon fut arrêté parles voleurs , accusa hautement le duc d'Orléans d'avoir fait faire le coup. La misère rendait la nation injuste. Médire, après tout, n'était-ce pas sa seule vengeance? Saint-Simon, Madame et Duclos ont raconté fort en détail les manèges de Villeroy et ses précautions outrageantes. Le peuple de la Cour, plus peuple qu'un autre, accréditait des soupçons qui faisaient ressortir ^importance et le dévouement de ceux qui étaient chargés de garder le Roi et qui se donnaient le mérite de le sauver perpétuellement. (Voir, pour plus de détails, les notes de notre édition des Philippiques ^ p. 286, 335.)

paru, dans son carrosse, très-pàle. Le peuple a renouvelé sa joie et ses cris, et on ne peut exprimer jusqu'où cette allégresse est portée.

Le duc de Chartres a été malade et sisdgné du pied, mais sa maladie a bientôt passé. On n'en parioit seuler ment pas. •

Le Régent ne quitte pas le Roi et couche au Louvre; sa nouvelle maltresse triomphe toujours. U a donné à. son mariie gouvernement de Navarreins en Béarn, que monsieur de Louville a vendu 80,000 liv. qui n'ont guère coûté à payer. On lui a aussi donné le cordon roug^e^ Le Régent demandant à celui qui lui a^oit porté to^ ces présents , s'il étoit bien content : a Connut , Monseigneur, les cornes lui en sont venues à la tète, » répondit le Mei*cure (1), et cette réponse étoit bien de lui.

Le jeune duc de Boufflers (2) devoit épouser M"* d'Attvergne, qui est en Hollande. Cela s'est rompu, et il épou^ M"' de Villeroy , fille de ce duc. Son fils a déjà épousé M*'* de Boufflers, c'est un double mariage* Le duc de Boufflers est gouverneur de Flandres, et a 20^000 écus de rentes en fonds de terre. Il aura plus de 1,800,000 Uv. de la demoiselle. :*

ViLLARs, Mariage. — Le marquis de Villars^ fils du môh réchal (3) , a épousé, le mardi 29 de ce mois, M*'^de Noattles, sœur de M""* d'Armagnac et fille du due. La famille de Noailles avoit exigé du maréchal que le P. Charles n'en sauroit rien avant la coiiclusion. La parole a^été

(1) Probablement Noce. *

(2) Joseph-Marie, duc de BoufAers, né en 1706,'fiit lieptenant^néraU^seiK distingué. 11 fil lever le siège de Gèftes aux. Aulriobiens^ en. 1747,, ^l moui-v^ le même jour. Fils du héros dç Fleurus ei de Malplaquel, mort en 1711. .Sa veuve, Marie-Angélique de Neufville de Villeroy (1707*1787), se remania au marcha) de Luxembourg.

(3) Honoré-Armand , prince de Martigues , marquis , puis duc de Villars. Il fut reçu pair en 1728, et entra à TAcadémie à la mort de son père. II mou^ rut en 1770, dans son gouvernement de Provence. IJ épousa Amable-^abrielle de Noailles, née en 1706, morte en 1742.

tenue, mais le maréchal Ta fait dire bientôt au prince, qui a été chez lui sans le trouver, et qui lui fait dire qu'il se souvenoit bien d'avoir appris la guerre sous lui; qu'il avoitété son général, qu'il seroit toujours son serviteur, mais qu'il ne seroit point son parent. Le prince m'a dit qu'étant à Notre-Dame avec le Roi, il avoit parlé ayec le maréchal pendant très-longtemps; que la chose s'étoit traitée très-gracieusement entre eux et que le duc de Noailles, qui étoit présent, n'étoit point du tout content de cette conversation.

ScGER, Histoire. — On a publié dans ce mois trois vol. in-12; YHistoire de Suger, abbé de Saint-Denis, ministre d'État et Régent du royaume sous Louis le Jeune ; à Paris, chez Barrois. Elle est de l'auteur de la Vie d'Abeilardy qui a paru l'année passée. C'est l'abbé Gervaise, ci-devant abbé de la Trappe (1). Cet abbé a depuis été arrêté et enfermé dans un couvent par ordre du Roi et du Pape. — Note postérieure de Marais. Elle est écrite avec beaucoup de liberté et de facilité. Il y entre des réflexions critiques, politiques, chrétiennes. L'auteur a consulté les pièces originales, et a rendu cet ouvrage très-digne de la curiosité des lecteurs. Le P. Maimbourg et .Mézerai y sont censurés en plusieurs endroits. Saint Bernard n'y est pas en trop bonne posture. Il y a des morceaux de traduction excellents , entre autres le discours que le pape Innocent II fit à Louis le Gros , dans le concile du Rheims, sur la mort de son fils, qui est tiré de la chronique de Maurigny, et qui est un chefd'œuvre d'éloquence et de consolation. J'ai lu ce livre pendant ma maladie, et il m*a beaucoup amusé et instruit. L'affaire de Gilbert de la Porée y est traitée comme une injustice faite à ce docteur, et ses opinions y isont discutées.

(l) Voir sur cet abbé Gervaise les détails curieux donnés par Saint-Simon, 1, 395 a 402.

188 MÉMOIRKS DE MATHIEU MAUAIS.

J'ai aussi lu pendant ma lùdAdiàieles Réponses (3* et k^ partie) de M. Pelitpied aux avertissements de M. de Soissons, çt je n'ai jamais trouvé dans un ouvrage polémique tant de netteté, d'évidence, de force, de précision et d'ordre , joint à un esprit singulièrement propre à développer le faux jd'un raisonnement qui a toute l'apparence du vrai. Il décrit bien le danger qu'il y a de railler le jansénisme ; cela est tout nouveau , et l'évèque de Soissons, s'il n'est pas l'auteur des avertissements, doit être bien fâché d'y avoir donné son nom. S'il en est l'auteur, il est couvert d'une confusion immortelle, et le chapeau de cardinal! qu'il cherche ne l'en sauvera pas. M. Petitpied pousse l'invective un peu bien loin , mais c'est toujours une conséquence de ses arguments, et il ne parolt pas qu'on lui en puisse faire reproche; il établi , dans la IV« partie, la nécessité absolue d'avoir égard à rinlention d'un auteur et d'examiner son livre. Il pose des principes excellents sur cette matière. Il n'oublie pas Cicéron , d'où il en tire plusieurs. Il discute aussi la matière des soupçons , et comment on peut tenir un auteur pour suspect. Tout cela est*plein de solidité et de lumières, et on est très- bien battu par un tel ennemi.

Le Chancelier. — On parle d'ôter encore les sceaux au Chancelier, et de les donner au cardinal Dubois, et d'établir ce cardinal premier ministre, pour en faire un Richelieu ou un Mazarin. C'est lui qui seul a la clef de toutes les affaires étrangères , et il l'a aussi des affaires intérieures du royaume ; tous les autres ministres ou secrétaires d'État ne sont que ses commis, et ils le disent eux-mêmes. Le Chancelier a perdu l'estime des honnêtes gens et n'a pas acquis celle des gens de la Cour. Il est dans un château branlant.

SoRBONNE, Remontrances. — La Sorbonne a fait dresser des Remontrances au Roi qui sont fortes et respectueuses. Elle se plaint des exils, des exclusions, de la défense de recevoir aucune dénonciation qui ne soit communiquée

AOUT 1781. tgg

à monsieur le Chancelier, et qu'on n'ait obtenu permission de lui. Ils disent que quelque grande que soit sa dignité, on doit se souvenir qu'il est laïque, et que lorsqu'il accorde un privilège pour un livre qui traite des matières de religion , il ne le fait qu'après avoir consulté un docteur de Sorbonne. Et par la nouvelle condition , .on fait dépendre la Faculté de son seul jugement , pour savoir quels sont les points de doctrine qu'il est de Futilité de l'Église qu'elle examine ou non. Tout le but de ces remontrances est d'être maintenue dans la liberté de soutenir l'ancienne doctrine, que Ton voudroit bannir de ses écoles, pour y introduire une doctrine nouvelle ou étrangère.

Hexaples en 7 VOLUMES. — On m'a fait présent des 7 volumes desHexapleSj in-4.°. C'est un ouvrage immense, où dans la colonne des Remarques , il y a des dissertations fortes et pleines de lumières pour la discussion des points ihéologiques agités dans la Constitution, et où on fait voir que les Jésuites^ont fait un système complet et un corps entier de religion nouvelle. Voyez, au 2* tome à la fin , l'histoire de Baius , et la bulle contre lui , où il n'y a ni points ni virgules. Il y a une Préface assez longue et pleine de faits, mais qui eussent pu être mieux écrits. On attend encore deux volumes qui contiendront l'histoire entière de la. Constitution depuis sa naissance jusqu'à présent, et qui seront très-curieux. Voyez, au 7^ tome, une très-belle lettre de M. Arnaud, qui n'a jamais été imprimée, où il s'exprime sur ce qu'il avoit maltraité les évoques, dans un écrit fait en 1663.

Avocats. — Sur la fin du Parlement, le corps des avocats s'est plaint d'un arrêt rendu en la quatrième Chambre des enquêtes, qui enjoint à un avocat de la Rochelle d'être plus circonspect dans ses termes et écritures. On a prétendu que cette injonction attaquoit la liberté de la profession, et que l'avocat n'avoit point manqué, puisque sa partie avoit signé les mémoires et requêtes

OÙ étoient les mots injurieux. La Chambre n'a pas voulu rétracter cet arrêt ni le réformer, deux des messieurs étant restés m deliberalis. Sur cela, les avocats ont délibéré de ne plus plaider ni écrire à la quatrième et de n'assister aucun de messieurs de la Chambre de leurs conseils : neque scripUs,neque\)erbiSy neque consilio. Cela a passé pour une affaire d^ conséquence au Palais. On verra à la rentrée ce qui en arrivera. M. Feydeau, qui est un de ceux qui n'a point voulu revenir, m'a dit que les injures étoient atroces, et qu'on accusoit un officier d'avoir été cassé à la tête d'un régiment, parce qu'il avoitfuià une bataille, et cependant le fait n'étoit pas vrai, et Tavocat eût pu aisément s'en instruire (1).

8 septembre. — M. le Duc adonné une fête au Roi dans sa maison de Vanvres. Il y avoit vingt-trois dames. M'"*' de Prie, sa maltresse, y étoit magnifique en pierreries. M"^ la duchesse d*Humières Ta fait sortir de sa place, parce qu'elle étoit plus commode et plus fraîche. Ily a eu une chasse , un concert de musique, un feu ; et le Roi est revenu souper au Louvre. Au feu il y avoit cette inscription latine :

Qui nunc in lusiis cœlum cicumvolat ignîs^ Si tibi sint hostes^ GaUia^fulmen erit.

On Ta ainsi traduite :

Ce feu qui pour te plaire éclate dans les cieux, Brillant témoin des vœux que fait pour toi la terre, Grand Roi, si de ta gloire il est des envieux, Deviendra bientôt un tonnerre.

(1) Barbier donne des détails très-circonstanciés sur cette querelle de Palais (I, 155, 156,157). Si les faits rapportés par Barbier sont exacts, Pavocat n'avait pas volé sa réprimande.

Je vis M. le Duc le lendemain, chez M"* de Saint-Sulpice , qui est toujours malade de sa brûlure, et il y conta luintème' la description de sa fête. De la manière dont il parla es Faccident de cette dame, il ne parolt pçis qu'il y ait jamais eu aucune part. 11 me demanda si on pou • voit ôter la tutelle de ses enfants à une femme qui avoit eu le c«.. brûlé.

PrtUNFXAY. l'Aiglb. — L'abbé de Prunelay, diacre et cbanoine de Chartres , a enlevé d'un couvent de cette ville de Chartres, M^**' de l'Aigle, qui est belle comme le jour. On n'a pu découvrir leur marche. Ils sont passés en Angleterre, et on a appris qu'ils ont changé de religion et se sont mariés publiquement dans une église de Londres.. Ces Prunelay sont d'une très-bonne noblesse du pays chartratn. La demoiselle vérifie le pi'o verbe qui dit : « Les grandes beautés sont rarement heureuses. » M"**derAigle est dame d'honneur de M"*' la Duchesse; voilà une équipée bien fâcheuse pour cette famille. L'abbé protestant va devenir maître d'école ou quelque chose de |>is. (Il est depuis revenu en France avec sa femme, et ils vivent très-mal à leur aise. Ils donnent à jouer au Luxembourg.)

Dimanchey iS septembre. — Mariage du Roi accordé. — 11 s'est tenu un conseil de Régence, à la sortie duquel on a appris que le mariage du Roi est accordé avec une petite princesse d'Espagne qui n'a que trois ans et demi, étant née le 31 mars 1718 (1). Cette nouvelle a surpris tout le monde et a donné lieu à beaucoup parler. On est étonné que le Roi ne soit destiné à faire des enfants que dans douze ans d'ici, et qu'on ait ainsi éloigné sa postérité. L'Infante doit être amenée en France, au mois de mars prochain, pour être élevée à la fi*ançoise. M. le Régent a dit que l'on avoit été obligé de négocier ce mariage , parce que l'empereur

(1) Marie- Anne-Victoire, -Infante d'Espagne. RenToyc^e en Espagne en 1725, elle fut fiancée au prince du Brésil, roi de Portugal sous le nom de Joseph r**. — Voir Barbier, f, 159.

cherchoit à donner une archiduchesse au prince des Asturies. Il semble que Ton retombe dans l'ancienne querelle des successions , car il pourroit arriver que cette Infante ou ses enfants succéderoient à l'Espagne, et réuniroient les deux monarchies.

Dans ce même conseil , il a été arrêté que les papiers ne seroient liquidés et arrangés qu'après qu'on aura compulsé tous les contrats faits chez les notaires, en 1719 et 1720, contenant des acquisitions ou des constitutions, pour connoltre si les déclarations sont vraies. En voilà encore pour trois mois au moins , et c'est un amusement pour le public, qui, à la fin, n'aura rien de tous ces malheureux effets. M. le Duc , M. le prince de Conti, M. le maréchal de Villeroy, M. le Chancelier, M. le duc de Noailles s'y sont fortement opposés, mais leur avis n'a point prévalu. (1)

L'arrêt qui ordonne la représentation et extrait de tous les actes des notaires, depuis le 1" juillet 1719 jusqu'au dernier décembre 1720, est du ik septembre. Les notaires de Paris doivent les fournir aux commissaires du Conseil, et ceux des provinces aux intendants.

Ije cardinal de Mailly, archevêque de Reims, est mort d'aploplexie, dans son abbaye de Saint-Thierry, à Reims, le 13 septembre, âgé de soixante-trois ans. Né le 4 mars 1658, fait cardinal le 29 novembre 1719. Punition et vengeance, disent les jansénistes. 11 n'a pas longtemps joui de la pourpre , elle l'a étouffé. La scène qu'il a faite dans son église, le jour de l'Assomption, d'où il a voit fait bannir et exiler bien des gens, et dont il avoit fait réduire le chapitre à un très-petit nombre , qui avoit rétracté son appel, est une chose curieuse et dont les Gazelles ont parlé. On donne Tabbaye de Saint-Étienne de Caen au comte de Clermont, prince du sang.

17 septembre. — Mort de M"** la Grande-Duchesse, fille de Gaston et petite-fille de Henri IV, née le 28 juillet

(1) Voir Barbier, I, 159.

SEPTEMBRE 1721. 19â

16&5y mariée le 19 avril 1661 ; laisse un fils né le 24* mars 1671, et a eu une fille mariée à TÉlecteur Palatin (1). Elle a fait M™®d'Espinoy sa légataire universelle, sans songer à sesenfants. Le Grand-Duc, son mari, est encore au monde, âgé de quatre-vingts ans ; elle Ta voit quitté, ne pouvant se faire aux manières d'Italie. Le Parlement a envoyé deux commissaires , M. Brayer et M. Rounaylt, pour apposer scellé. M'"*^d'Espinoy a fait paroltre son testament, et renvoyé du Grand-Duc a été fort étonné. (Le testament a été cassé le.... Note de Marais.)

Le duc de Chaulnes s'est fait donner un grand chemin entre Suresne et Puteaux par les habitants et les seigneurs, qui sont grands-voyers, pouraccommoder une maison qu'il a à Suresne. Il a fait enclore de nuit ce grand chemin dans son enceinte, par des Suisses. Cela a déplu au duc de Grammont (oudeGuiche), qui a une maison voisine, et à qui ce chemin étoit utile; sur cela on a affiché à la porte de l'église de Suresne :

c( // a été perdu un grand chemin de onze heures à minuit, entre Flamanville et Sylvain^ qui va de Suresne à Puteaux. On prie cetAxqui le trouveront de le remettre aux messiers, sinon ils seront réputés voleurs de grands chemins. »

Brevet (T arpenteur et calculateur en faveur de M, Cabbé Terrasson (2).

De par le dieu porte-marotte , Nous, colonel de la calotte, Pour travailler utilement A la gloire du Régiment, De l'avis de tous les notables, Gens très-sçavans et très^capables, Donnons à Tabbé Terrasson, Homme docte en toute façon.

(i) Voir, sur cette digne sœur de M"e de Montpensier, aussi romanesque et aventureuse qu'elle, Madame, 1, 237, 403.

(2) L'abbé Terrasson, ami et commensal de Law, avait défendu son système. Voir Lemoutey, I, 341.

T. lï. 18

Surtout dans la géométrie

Dont il connoît la théorie,

La (iharge de grand arpenteur,

Mesureur et calculateur

Des espaces imaginaiies.

D'autant qu'il a d/^. donné

Des preuves solides et claires

Que son esprit n'est point borné,

Témoin le riche et beau Système

Par un grand génie inventé

Et dont il a par maint problème

Prouvé rinfaillibilité.

Sur ce, jugeons qu'il faut admettre ^

L'état de savant géomètre

Dans notre corps très signalé.

Pour être par hii calculé

Tout ce qui peut par le décuple,

Être augmenté jusqu'au centuple

Afin de décupler les fonds

Pour augmenter nos pensions.

Et d'autant que ce grand génie

Tient bon, et n'a point déguerpi

De la nouvelle colonie

Établie à Mississipi,

Malgré tout esprit incrédule

Qui Fa traité de ridicule.

Lui soumettons ce grand pays

Pour en mesurer l'étendue

Et tous tes fonds de très-grand prix

Dont raison nous sera rendue

Par le géomètre susdit.

Tant par discours que par écrit.

Espérons que la dividende

En sera plus sûre et plus grande

Sur le rapport qu'il en fera,

Et que l'on communiquera

Aux calotins £|ctionnaires.

Lesquels n'ont point réalisé,

Comme certains millionnaires

Peuple avare et mal avisé.

Au surplus, et pour récompense,

Assurons audit arpenteur.

Mesureur et calculateur.

NOVEMBRE I7«l. 195

jSur les brouillards de notre France Deux mille écus en attendant ' Qu'il ait ud plusgrand diviâent ' ^ Sur la riche et prochaine flott» ' Qi;i reviepdra duàit paya ; Avec innombrables proQts. y Lui décernons double calotte Aussi bien que le grand cordon.

Parfnoi^ Torsae: plus bas; Aymon.

. 25 septembre. — Voyage db Bourgogne. — Je suis parti le jeudi 25 septembre pour aller en Bourgogne. J*ai été d'abord. au Fay , près Joigny, qui est une terre appartenant à M. de Bangy , dont la mère étoit ma- cousine germaine. Ensuite , j*ai été à Sergins, proche Tonnetve, voir M. et M"* de Tenanpe, qui sont mes amis. Elle est fille de M. Rolland, mon ami. Taî été deux mois en ce voyage et ne suis revenu à Paris que le dimanche 16 novembre. L'air m'a fait beaucoup de bien . Je n'ai rien vn de curieux ; les villes m'ont paru peu de chose. En passant à Yilleneuve-le-Roy, où ma chaise a rompu> j'ai vu M. l'abbé d'Âsfeld dans squ exil ^ et Vai iroavé. dans un vilain Hôtel-Dieu, mal logé, mal meublé , avec un valet qui fait le maître et qui mange avec hxu C'est laide chose qu'un, exilé. J'ai lu dans les Heœaples (t. 7) un interrogatoire fait, dans le quatrième Siiède^ ^un abbé< Maxime qui ressemble fort au sien , et il n'a pas été fâché de suivre oet exemple; mais on coupa la langue et le -bras à cet abbé, qui fut en même temps martyr et confesseur.

NOVEBIBIIE 1721.

16 ûovembre 1721, — Le jour que je suis arrivé , il y avoit un grand bal au Palais-Royal, où. étoit le Roi, àl'occasiondudoublemariagedu Roi avec l'Infante d'Espagne,

et de M"*' de Montpensier, fille du Régent (1), avec le prince des Asturies. Si quelque princesse devoit espérer d'épouser l'héritier de la couronne d'Espagne , on n'auroit jamais dit que c'étoit la fille du duc d'Orléans^ à qui l'Espagne a tant fait de reproches publics et injurieux; mais la Providence et la politique gouvernent bien des choses ici-bas, et il ne faut jamais s'étonner de rien. L'Italien dit que : H mondo si governa da se stesso.

On a appris que l'Empereur a donné un décret pour laisser la Constitution sans en parler. De indifferentia servanda circa constitutionem. Il a écrit au cardinal d'Aïbani, à Rome, pour obtenir du Pape cette tranquillité et cette indifférence pour l'Empire et pour les Pays-Bas, où celte bulle fait beaucoup de peine et cause tous les jours de nouvelles discordes. Il a publié un mémorial de cinquante-huit articles, en latin, pour expliquer ses griefs à cette occasion. Voilà l'évoque de Soissons bien démenti, qui a dit et publié dans tous ses écrits que cette bulle étoit reçue par toute l'Allemagne. Le Pape ne s'est pas encore expliqué. Il voudroit conserver l'honneur et les droits du Saint-Siège, et cela ne s'accorde guère avec le silence sur la bulle.

Lettre des sept évêques. — Sept évoques de France ont écrit une lettre très- forte au Pape , en latin et en françois, pour lui demander la rétractation de la Constitution. C'est un chef-d'œuvre de précision et de véhémence. Le défunt Pape y est très-mal traité, et peut-être trop mal, car le respect est toujours dû à ceux qui sont dans les premières places ; mais on ne veut pas rougir de l'Évangile, etle manteau de la Religion couvre bien des libertés.

(1) Loiiise-Élisabeth cl*0rléans, née en 1709, mariée à Lerma, le 20 janvier 1722, à Louis, prince des Asturies, devenu roi d'Espagne, le 15 janvier 1724, par suite de l'abdication de son père ; veuve le 31 août de la même année, rentrée en France en 1725; morte au Luxembourg, le 16 juin 1742. Voirsnrles frasques de cette princesse fanlasque, Lemontey, dans sa curieuse Notice sur les Filles du Régent^ Revue Rétrospective, t. f.

Cette lettre , datée de juin 1721, n'a paru qu'en ce tempsci. Elle est signée de l'ancien évèque de Tournay et des évêques de Pamiers, de Senez , de Montpellier, de Boulogne, d'Auxerre et de Mâcon. On y dit tout haut que les jésuites gouvernaient le défunt Pape. Quem ipsum regebal prœpotens Societas, undenunquamanimo divelli potuil. Il y faut remarquer que ces évoques disent qu'ils ont sommé les censeurs romains de leur déclarer en quoi ils faisoient consister Tbérésie de l'appel au Concile, qui a été qualifié d'hérétique par un bref. Cette procédure est singulière. Us disejttt aussi que le Pape a voulu finir son pontificat en condamnant le catéchisme de Montpellier (1), par un bref du 1*^*^ février 1721, qui est un livre excellent. Câeieri omnibus cumulum adjiciens exiremo aclu démentis XI ponlificaium concludit' L'Accommodement y est appelé ; Pax luctuosa.

ÉvÉQUE DE SoissoNS. — On écrit plus que jamais contre l'évéque de Soissons. Il ne lui reste plus rien de son éloquence, qu'on a montré être fausse et sophistique; et encore moins de sa théologie, qui est pleine d'erreurs et de faux principes. Outre les deux tomes de M. Petitpied contre lui, il parolt nouvellement une Lettre d'un théologien, qui est de 145 pages in-i**, où l'on suit pied à pied tous les raisonnements de ses écrits sur la bulle , et c'est encore un ouvrage merveilleux. Le prélat a reçu sa récompense en ce monde pour son beau langage : on l'a fait de l'Académie françoise, mais il est bien malmené sur les bancs de Sorbonne, et la Faculté de théologie n'est pas pour lui. On voit, à la tête de cette grosse lettre, une lettre de M. de SoissonsàM. de Boulogne, qu'il avoit supprimée, et qui avoit été dénoncée à l'Université, à cause de certaines propositions contraires à nos libertés. La Régence n'a pas fait justice sur cette dénonciation pour ses

(I) Voir sur ce Catéchisme et ses ▼icissitudes les Mémoires de Maurepas, I, 285.

conséquences, mais la pièce demeurera àla postérité, qui en tirera vengeance un jour.

26 novmSre. — Cartouche.' — En ce mois, il y a eu Texécution (1) d'un célènre voleur, nommé Cartouche, qui s'est enfui deux fois des prisons, et qui auroit encore trouvé moyen de fe'échappet s'il n'eût été surpris. L'arrêt contre Cartouche est du 26 novembre 1721. Autre arrêt du 10 décembre contre Le Chevalier, dont il est parlé dans cet article. C'est un jeune homme de vingt-quatre ans, le plus habile et lé plus adroit voleur qu'on eût vu de longtemps. lie Parlement s'étant saisi de' l'affaire, on a découvert cent autres voleurs, et on ne fait plus que pendre et rouery atï grand soulagement de Paris,, qui étoit plein de ces fripons. Il y a des enfants de faniille, des femmes et de toutes fortes de genfe. Quand on les mèiie à la Grève, ils demandent à parler. On les mène à l'Hôtel de ville, ilsy passehila nuit, et y font ce que Ton aj^pelle la nuit blanche ,' mot transporté de la Cour â la Gtève. Là ils découvrant tous* leurs complices, et on ne les exécute que le lendemain. Il y est* arrivé un fait singulier d'un nommé Ballagny (dit Capucin), qui 'a révélé qa'uti jour on le fît sortir de sa prison avec Cartouche et d'autres, du temps qu'ils étoiènt àù Châtelet ; qu'on les mena dans une chambre hauté^ ofl'il y avoit un' lit vert; qu'il s'y trouva plusieurs hom'nies,' en belles perruques et habits galonnés, qui s'adressèrent à eux et leur demandèrent, en présence du lieutenant criminel et du procureur du Roi qui y étoient, s'ils n'avoient pas entre eux un jargon ou argot, et s'ils ne chantoîent pas cei*taines chansons. Ils en convinrent. Ils dirent plusieurs mots de leur jargon et chantèrent des chansons que Cartouche dit avoir faites et qui étoient très-jolies. Le lieutenant-criminel dit que c* étoit dommage qu'un si bel esprit se fût adonné à voler. Il y avoit du vin sur une table , et l'on

(1) Voir sur cette exécution, Barbier, l, 174, 175.

buvoit; le vin manqua et on en alla quérir d^âutre , et cela finit par de Targentque ces messieurs donnèrent aux prisonniers qui en firent bonne chère le soir. Or ces messieurs étoient les Comédiens françois (1), qui vou- ]oient avoir ces chansons et cet argot pour mettre dans une comédie, qui a été scandaleusement jouée sur le théâtre sous le titre de Cartouche, ou Les Voleurs (2). Cette dénonciation ayant été écrite et rapportée à^laTournelle, il y a eu des avis pour décréter, sur-le-champ , le lieutenant- criminel et le procureur du Roi; un autre avis pour leur faire une rude mercuriale; un troisième avis pour ordonner qu'il seroit informé à la requête de M. le P. général, du contenu en la dénonciation sans dire contre qui. Ces juges Font su. Le procurei^r du Koi a de^ mandé qu'on n'informât que les chambres assemblées, parce qu'il est conseille;!^, hqnoraire^.au Parlement ; mais on lui a dit que Farrètiue p^loit point de lui, et qu'il seroit temps d'avoir égard à cette pemontrance , si les informations le chargeoient. Tout. Paris a été surpris de cette indécence, qui. est );>ien proche de la prévarication, et on dit qu'au Chàtelet on ne faisoit pas bonne justice aux voleurs. L'information se continue; on en verra la suite. Une des femmes pendues;a poussé Tinsolence jusqu'à dire à son confesseur, quiétoit borgne : itB de borgne, 6te-toi de là; c'est toi qui es ca,use de ma mort pour avoir fait parler Messie. » 11 fallut lui en donner un autre ; et elle dit : « Pour celui-ià, il est plus joli, je vais lui dire tout; » et aussi, elle passa la nuit à l'Hôtel de ville, h dire ses complices. En lui donnant la question , elle dit au valetdu bourreau : a Accommode-moi bien, ^&a que ces messieurs ne voient pas ma bqutique. » Jamais on n'a vu rien

(l)LeGrand, auteur delà comédie de Cartouche, etQuinault, qui faisait Cartouche.

(2) Comédie en 3 actes et en prose. Elle â été imprimée en 1721, in- 12. Elle fut jouée treize fois. Voir Barbier, I, 107, 177.

de plus impudent et de plus corrompu que ces receleuses. Quand on a dit au Régent qu'il ne falloit pas laisser jouer Cartouche , il a dit que, du temps du Roi, on avoit bien joué la Jobin ou la Voisin qui avoit été brûlée (1).

5 décembre. — On a publié ce jour le célèbre arrêt du 23 novembre, qui contient le règlement et le tableau pour la liquidation et réduction des effets visés. Ce règlement marque les réductions qui seront à faire par les commissaires du Roi, suivant cinq classes d'origines : V les remboursements faits par le Roi ; 2o Les remboursements de particulier à particulier; 3® les ventes d'immeubles. 4® Les ventes des meubles, marchandises et denrées comptant; 5** les origines non déclarées. Les honnêtes gens ont vu avec horreur leur ruine dans ce plan, où Ton n'a aucun égard aux deniers comptants portés par force à la Banque et convertis en billets, dans un temps où il étoit défendu , sous peine de confiscation de tous effets mobiliers, d'avoir plus de 500 fr. chez soi. Dn répond à ceux qui s'en plaignent : « Pourquoi avezvous été si sots d'avoir porté votre argent? « Il y a sur plusieurs origines des pertes prodigieuses. On regarde cet ouvrage comme merveilleux. Il est de la façon des Paris, ces nouveaux financiers, qui y ont fait garder un ordre tel qu'il n'en a jamais paru un semblable. On a composé dtes Dictionnaires de tous les noms et surnoms du royaume, et chacun y trouve sa confession, tirée des actes des notaires qui ont été représentés. Le Roi, par cet arrêt , se charge de 40 millions de remboursement, et non plus.

Le lendemain , 6 décembre , on a publié un autre ar-

(1) La Devineresse ou Madame Jobin, comédie en cinq actes, en prose, de Tiiomas Corneille et de Visé, représentée pour la première sur le théâtre Giiénégaud, le 19 novembre 1679.

rét, du 23 novembre, qui concerne les actions de la Compagnie des Indes; elles sont fixées à cinquante mille, la réduction s'en doit faire de même, suivant les origines, et le règlement qui est annexé à l'arrêt. Le Roi ne se charge point de ces actions. La Compagnie les payera , s'il y en a jamais une , car elle est à présent supprimée , et on en a mis la régie entre les mains de deux commissaires du conseil, HH. Fagon et de Machault, et du contrôleur général des rentes, homme dont la charge effraye le commerce et les négociants. On a dit de ces deux règlements qu'ils sont impayables, et aussi le sont-ils, de nom et d'effet. Les pauvres actionnaires de bonne foi se voient encore plus ruinés que les autres porteurs d'effets ; car on ne leur tient pas seulement compte des 150 liv, par action qu'on les a forcés de payer l'année dernière ; et on dit à cela comme à l'argent porté : «Pourquoi avezvous été si sots?»

On a en même temps publié deux autres arrêts. L'un du 23 novembre, qui établit la manière dont se fera la liquidation par les commissaires du conseil , et deux bureaux où seront réglées les difficultés, d'abord par huit conseillers d'État et huit maîtres des requêtes , et quand il faudra interprêter l'édit, un autre bureau chez M. le Chancelier. L'autre, du 7 décembre, nomme cinquante maîtres des requêtes, pour la liquidation, et huit conseillers d'État, distribués en quatre bureaux. Les maîtres des requêtes seront deux à deux et se régleront sur les deux plans, et sur des instructions particulières qui ont été imprimées au Louvre et qui contiennent 38 articles. J'ai vu ces instructions, qui représentent les opérations faites et à faire. C'est un travail des plus surprenants. Il ne faut plus douter à présent du Jugement universel , dit un plaisant, et pour peu que le bon Dieu ait un peu plus d'esprit que les Paris, il ne sera pas en peine de juger le monde, puisqu'ils ont jugé tout le royaume en générai et en particulier.

Le lundi 8. — Les maîtres des requêtes se sont assemblés dans lès salles de Thôtel de la Banque^ et ont commencé le travail de la liquidation pour les petites sommes. Toute déclaration de 500 fr. de souffre aucune réduction. Ils continueront jusqu^à 10,000 lîv., et ensuite toutes lès autres viendront. On sait déjà son sort, par le règlement général", suivant lequd chaque effet doit être jugé par rapport à son origine , et les commis des Paris ont déjà attaché à chaque déclaration une feuille de papier qui la juge, en sorte que proprement le maître des requêtes né fait que vérifier les calculs. On est bien isôr d'être réduit, mais comment payera-t-on là partie non réduite? C'est ce qui n*est pas bien clair. Lé Roi se charge de 40 mrilliohs par an, pour éteindre ïes arrérages et les éapïtûuxdes dettes^ suivant la répartition qui sera arrêtée au conseil. 11 faut donc attendre cette répartition.

6 décembre. — Prince Charles. — Ce jour, la grande affaire de M. le prince Charles , qui concerne sa séparation de corps et de biens, a été tout à fait terminée, et la restitution faite de toute la dot, par quittance passée par-devant Ballot et Lefèvre. Il y a eu bien des difficultés. M. le lieutenànt-civil ne s'est pas comporté à la fin comme au commencement. Il s'est avisé àe parler à M. le maréchal de Villeroy contre le prince Charles, qui* en ayant eu une explication très- vive avec lui, le magistrat fut réduit à pleurer, et à se cacher dati^ sa portière, ' où le prince le laissa très-honteux d'une telle tracasserie. Le 30 novembre , j'allai au Louvre chez M. le maréchal de Villeroy avec le prince. On y expliqua les moyens de lever les dernières difficultés. Le niaréchal, quoique fort âgé, me parut très'- Vif, très-pdfi, habillé même galamment, et me fit beaucoup d'honnêtetés, comme on n'en manque pas à là Coiir. Il s'avisa de dire à la fin au prince Charles, que son affairen*auroitpas fait tant d'éclat s'il lui en avoit parlé d'abord : sur quoi lé prince parla avec force, noblesse et dignité, et dit qu'il

avoit fait ce qu'il avoit dû, en parlant au père de sa femme; qu'il avoit trente-sept ans; qu'il ne consiiltoit que son cœur pour les procédés, et qu'il en étoit content. La conversation s'échauffa : il dit que l'éclat ne venoit point de lui ; que sa femme Pavoit quitté, et que personne ne lui en avoit paclé depuis (ce qui est vrai) ; il alla jusqu'à dire au maréchal qu'il protégeoit des fripons , en parlant des Noailles , ce qui fut relevé par le maréchal, qui dit qu'il ne de voit pas parlei* ainsi de gens en dignité dont il avoit épousé la fille, et il répondit qu'il ne les connoissoit pas alors et que tous les jours ils le trompoient, lui, maréchal, et qu'il le savoit bien. Cela fut poussé très-loin : le maréchal, embarrassé, et le prince toujours ferme, qui, à la fin, me prit pat le bras et me donna la main tout le long des degrés du Louvre, à la vue de tout le monde qui attendoii la messe du Roi, comme il eût fait au Roi, dont il est grand-écuyer. îl me parloit en chemin faisant, et vint dans mon cabinet se reposer, et me dit en m'embrassant presque les larmes aux yeux : « Il ne faut jamais parler à un homme de sa femme , et il ne faut pas qu'il en parle jamais. Ces gens-là croient savoir vivre et ne le savent point. » Je fus touché d'un sentiment si naturel et si noble , et lui dis qu'ail avoit eu raison dans tout ce qu'il avoit dit au maréchal et qu'en tout iléloit admirable; et en effet, le maréchal avoit grand tort de le tracasser, après une affaire finie. Le prince retourna à la messe du Roi , trouva le maréchal, qui l'embrassa, et ils sont restés si bons amis , que le maréchal, depuis ce temps-là, a dit à tout le monde que, du commencement jusqu'à la fin de l'affaire, le prince avoit toujours eu raison, dans le fond et dans les procédés.

Quelques jours après, toutes les quittances données, il est venu un prêtre particulier de Saint-Germain l'Auxerrois parler au prince, de la part de M"' de La Vallière, pour l'engager à reprendre sa femme. C'est la première personne qui lui en a parlé. Le prêtre lui a dit que l'on

convenoit qu'il avoit raison en tout. Le prince lui a répondu : « Laissez-moi donc jouir de ma raison , voulez • vous que j aie tort ?» Le prêtre, entre autres choses, 1 ui a dit que les hommes ne pouvoient séparer ce que Dieu avoit joint. Le prince a répondu : « Celui qui nous a joints de la part de Dieu nous a séparés. C'est le cardinal de Noailles qui nous a mariés , et il a signé des premiers la transaction qui nous sépare. Je ne sais pas changer de religion tous les huit jours. » Ce dernier mot, dit malignement sur tous les changements du cardinal, à l'occasion de la Constitution, fut bien aperçu par le prêtre , qui en sourit. Le prêtre demanda au prince de parler à M"® de La Vallière dans quelque maison étrangère; il répondit en badinant qu'il n'étoit pas accoutumé à de si bonnes fortunes. Enfin toute cette conversation se termina à des honnêtetés réciproques, et l'idée d^envoyer un simple prêtre, après, plus de dix mois, dans un cas si important , est une grande folie , et encore plus quand l'affaire est finie depuis huit jours. On ne peut presque pas douter que la famille de la princesse l'a abandonnée, de propos délibéré, dans cette occasion, et il n'y en a que trop pour justifier le prince en tout ce qu'il a fait. Si sa femme n'avoit point quitté soa appartement , il y eût eu beaucoup de peine à la séparation et peut-être elle n'eût jamais été faite. Nous en sommes souvent convenus ensemble. Enfin, il n'y a plus que le ciel qui puisse faire ce raccommodement, et comme je le disois un jour à M. le lieutenant civil : « La main de Dieu n'est pas raccourcie. »

21, 22, 23 décembre. — Le prince Dolgorouki, Moscovite, ambassadeur du Czar (1), a donné une grande fête qui a duré trois jours, pour la réjouissance de la paix faite avec la Suède (2). Le dimanche 21 , il y a eu un

(1) Depuis 1720. Voir sur cette fête originale. Barbier, I, 178.

(2) « Par cette paix, qui fut signée à Nystadt, le 10 septembre 1721, la Suède perdait la Livonie, l'EsUionie, l'Ingrie et une partie de la Finlande et de la

grand diner^où se sont troavées trente-cinq dames delà Cour, et le soir un beau feu d'artifice et un grand bal , dans une salle qui a été élevée^ parquetée et bâtie en peu de temps y au milieu du jardin de son hôtel, rue de l'Université. Le lundi 22, autre repas donné à plusieurs seigneurs y aux ambassadeurs étrangers et à tous les ministres et secrétaires d'État. Le cardinal Dubois y étoit. M. le maréchal d'Huxelles n'a pas voulu s'y trouver, n'ayant point approuvé cette paix , et ayant toujours sur le cœur la mort du roi de Suède (1) , que l'on soupçonne avoir été tué par un de ses propres gens , et par un coup des plus traîtres, tramé par une grande puissance. M. de Bentenrieder, envoyé de l'Empereur, un des plus grands hommes que Ton voie, car il a plus de sept pieds de haut , se trouva auprès de M. de la Vrillière , qui est des plus petits; et l'ambassadeur d'Espagne dit à quelqu'un que si l'on mesuroit les hommes à l'aune M. de la Vrillière n'y gagneroit pas ; et il lui fut répondu qu'il y perdroit aussi si on les mesuroit par la capacité , cet Allemand étant un des plus habiles négociateurs de ce temps-ci. Le troisième jour, se fit une fête moscovite pour le peuple. On y vit un bœuf entier, que l'on avoit fait rôtir avec grand soin. Il parut sur ses quatre pieds avec les cornes dorées, placé sur une estrade, à deux heures après midi , au-devant de la porte de l'ambassadeur. Il y avoit aux quatre coins des veaux, des moutons.

Carélie. Le czar donnait en échange deux millions d*écus, et Auguste II, électeur de Saxe, était reconnu par la Suède comme roi de Pologne. » ( Note du commentateur deBarbier, 1, 179).

(i) Le 30 novembre 1718, Charles XII, allant reconnaître la tranchée ouverte devant le fort principal de la forteresse de Frédésicksall, et s'étant appuyé sur le parapet pour considérer les travaux. Tut frappé mortellement par une balle de. fauconneau. Cette mort mystérieuse a été Tobjet de controverses qui durent encore. Lemontey accuse Voltaire, qui penche pour un assassinat, de légèreté. Mais l'opinion de Voltaire semble prédominer et est entrée dans les Biographies (Biog. Didot) et dans les Histoires les plus récentes, publiées en Suède.

des cochons et quelques volailles, et grande quantité de pains qui furent tous jetés au peuple., auquel un homme, qui monta sur le bœuf et qui le coupoit par tranches, distribua ainsi tout cet animal , ce qui parut plus d'un boucher que d'un divertissement et d'une fête. On avoit pratiqué dans les bords de Testrade quelque artifice qui tira au commencement et qui effraya la populace , mais elle revint bientôt, et cette nouveauté que Ton n'avoit jamais vue en France, du bœuf rôti, attira bien du monde dans un endroit où il n'en pouvoit guère tenir. M. le Duc, M. de CharoUois et autres princes, étoient dans Tacadémie de Du Gast, vis-à-vis l'hôtel de l'ambassadeur. Le czar a fait faire de pareilles fêtes dans toute l'Europe par ses envoyés , et sa nation l'a déclaré empereur de la Russie, Père de la Patrie et Pierre-le-Crand, dans iine cérémonie publique faite à ce sujet le octobre dernier.

Ils disent que l'empereur Maximilien a déjà traité un czar d'Empereur de Russie il y a deux cents ans. C'est le Sénat qui a donné le nom de Père de la Patrie et celui de Grande et il arrive à cette nation barbare de marquer cette époque par une inauguration qui sera mise dans l'histoire , au lieu que Ton n'a jamais su découvrir précisément de quel jour et en quel temps Louis XIV a été nommé le Grand. VL. Bayle m'a écrit une lettre autrefois sur cette obscurité ; elle est dans le volume de sq^ Lettres^ (1) à propos du titre de toufs-/c-iïardi, donné à M. le Dauphin par un soldat ; sur quoi La Fontaine fit une ballade finissant par ce refrain :

Louis le bien nommé, c^est Louis-!e-Hardi.

(Mais ce nom ne lui est pas resté, parce qu'il n'est pas devenu roi.) 25 décembrey Noël. -— M™® la princesse de Conty (2) a

(1) Lettre du 1 3 octobre 1701, t. Il, p. 726 des Lettres de Bayle éd. de 1714, p. 3 p. io-^2»

(2) Louise Elisabeth de Bourbon-Conli, née en 1690, mariée en 1713. Voir

DÉCBM5RE 17*1. 507

quijtté son mari e|t son hôtel ^ et s^eat retirée chez M"^ la Princesse^ sa gmnd'iAère. Depuis quinze jours, son mari la tourmientoit beaucoup. 11 est bizarre, jaloux, amoureux, et d'un esprit très-difficile. Il lui demanda un jour à quoi elle revoit , et comme elle ne lui répondit rien ^ il dit : a Vous pensez que vous voudriez bien être défaite de moi: » Elle lui dit que c'étoit vrai, et qu'elle seroitbien heureuse. Il a voulu savoir d'elle si elle le faisoit cocu ; elle lui a répondu qu'elle en sa voit dix manières dont il ne s'apercevroit pas. « Mais, le sui$-je? 9 — oc II faudra bien que vous le soyez un jour, si vous me traitez toujours de même. » Cela Fa piqué : il a eu des soupçons contre lyi. dç Clermont (1) qu'il a fait sortir de sa maison. Enfin l,a nuit de Noël , il défendit à la princesse d'aller à la messe de minuit, ni de faire réveillon avec aucun hommç,. Elle suivit son ordre. 11 va de son .côté se^ réjouir d^ns une maison qu'il , a au Marais, et y (demeure ^ boire jui^qu'à sept heures du matin. La Antier (2) et Thevenart (3} , de rOpéra, y étoiept; il revient à sept heures à l!l^ôtel de Conty. 11 n'étoit pas de sang^froid ; il entre dans l'appartement de la princesse , qui étoit endormie , tire ^es rideau^i^, l'éveille, et lui dit qu'elle a été avec des hoipmes à la messe de minuit, contre sa défense. Il la maltraite beaucoup de paroles , lui jette un des rideaux ^ur Iq vi-

sar ses querelles,, son procès et sa séparation, un des grands scandales conjugiQx de répoque, Madame (I» 132, 227, 343, 376, H, 168^ 194, 217).. Les Mémoires d^ Maurepas^ h 236. B^bier (I, 180, 182, 185, 205, 207, 207, 208, 211, 215, 216, 222.) Son mari était Louis-Armand, prince de Conli, né en 1695, mort en 1727.

(1) GeorgeS'-Gajipatd de Clerroonl-Gessatts, comte de Clcrmoiit^ marquis de Saint-Âignan, colonel du régiment d'Auvergne, premier gentilhomme du prince.

(2) Célèbre. chanteuse, née à Lyon, dél^^ta en. 1 711, quitta le théfttre en 1741 et mourut à Paris, le 3 décembre 1747. yoir Castil-Blaze, Histoire de ropéroy et les Lettres de M^i« Aissé,

(3) Gabriel-Vincent Tliévenard, né à Paris, le 10 août 1669, une des meilleures basses- tailles qui aient existé. Reçu à TOpéra en 1687, prit sa retraite en août 1727 et mourut le 24 août 1741.

sage; ily avoit une frange d*or qui la blesse. La princesse, grosse de sept mois, lui dit qu'en l'état où elle est il la va faire mourir ; qu'il devroit s'aller coucher et la laisser en repos. Il se relire. L'après-dlnée, elle prend son parti, va chez M"*^ la Princesse (1) , renvoie ses équipages et ne revient point. Le prince, qui donnoit à souper à toute, la jeunesse de la Cour, renlre chez lui , apprend que sa femme n'est pas revenue , court comme un furieux dans sa maison , se retire dans sa chambre et ne vient point souper avec cette jeunesse , qui y soupa fort tristement. M""® la princesse de Conty, sa mère, et la dame de la Roche, sa dame d'honneur, arrivèrent. Ils tiennent conseil. La mère va trouver le Régent , crie et se désespère, et dit que son fils a beaucoup d'amis et que l'affaire va faire un grand éclat. — « Tant mieux, lui dit le Régent, s'il a des auris, ils lui donneront bon conseil. » — c( Mais, monsieur, la populace va se déclarer pour lui et s'assembler. » — La populace, dit le Régent, une escouade du guet m'en fera raison. — « Mais il assemblera la noblesse. » — « Hé 1 mon Dieu, madame, il n'assemblera pas quatre chats. » La princesse s'en retourne peu contente (2). La dame de la Roche, de son côté, étoit allée chez M""' la Princesse, à qui elle dit impudemment .mille injures; qu'elle faisoit la dévole ; que ce n'étoit point Tètre de retirer une femme qui quitte son mari; qu'elle étoit une receleuse plus coupable que celles à qui le Parlement faisoit le procès; qu'on alloit mettre le feu à sa maison. M"® la Princesse, àgéè, timide, ne sachant que faire, envoie quérir le guet à pied et à cheval pour la garder, et écrit à Madame , mère du Régent, pour lui apprendre son état. Madanje lui répond

(1) Anne de Bavière, uée en 1648, avait épousé en 1663 Henri-Jules de Bourbon, prince de Coudé. Elle était grand'mère des deux époux, la princesse de Gonti étant Bourbon par son père et le prince de Gonli étant Condé par sa mère. La branche aînée et la branche cadette, Condé, et Contî, s'alliaient tréquemment par mariages.

(2) Barbier, I, 181.

DÉCËIVIBRE 1721. 309

qu'une Allemande ne doit point avoir peur; qu elle ne reconnolt point là sa parente , et qu'elle doit garder la princesse de Conty jusqu'à ce qu'elle soit accouchée. La dame de la Roche s'évade : on expédie une lettre de cachet contre elle pour l'envoyer à 150 lieues, puis on la révoque, pour ne point irriter le prince de Conty davantage ; quoiqu'elle ne fût donnée que pour avoir perdu le respect dû à M"*® la Princesse. Le prince de Conty vient le même soir chez le Régent, qui'soupoit avec ses dames. 11 lui parle; on envoie quérir le cardinal Dubois, qui étoit couché ; on le fait relever ; il va chez M™* la Princesse demander la princesse de Conty : on la lui refuse, et voilà ce qui se passe le 25, jour de Noël. Le lendemain, le prince de Conty va partout, parle à M. le premier Président du Parlement, aux avocats généraux, et dit qu'il est prêt de la recevoir dans l'hôtel de Conty , d'en sortir pour la laisser seule, ou de se retirer dans un petit coin de son palais où il ne la verra point, qu'enfin il l'aime; que c'est sa femme; qu'il la veut avoir et qu'il donnera une requête pour qu'elle lui soit rendue. On lui conseille de ne la point donner ; que la procédure sera longue ; que quand il auroit un arrêt, il ne pourroit le faire exécuter, et qu'on lui fera un procès en séparation pour les mauvais traitements, qui sont publics, et qui ne sont pas nouveaux. Le 27, Bi"*^ la princesse de Conty, fille du Roi, M. le cardinal de Noailles (qui n'en a pas tant fait pour M"** d'Armagnac sa nièce), M. le Chancelier, ont été la redemander, et on la leur a refusée, aussi bien qu'à M. l'abbé Mainguy, conseiller de la Grand-Chambre, et à M. de Gaumont , naaltre des requêtes. La princesse dit tout haut qu'elle ne peut pas retourner avec son mari, qui est un furieux, et qui lui a déjà donné deux fois du mal, dont elle a été obligée de se faire guérir par des chirurgiens qu'elle nomme. Quoiqtfon la plaigne, on ne laisse pas de dire qu'elle est fort inconsidérée; qu'elle prend plaisir à le fâcher et à lui dire des choses piquantes;

qu^elle irrite sa jalousie par une coquetterie affectée y et qu'il y a bien quelques petites choses à dire sur sa conduite qui n'est peut-être pas si nette qu'on le dit bien y sur le chapitre de M. de Clermont et <le quelques autres. Il y a un M. de la Chapelle , secrétaire du prince , de FAcadémie françoise y qui ne lui donne pas de bons conseils^ non plus que la dame de la Roche^ à ce que Ton dit. La Chapelle est auteur des LeUrfis appelées Le/<res de Suisse (1), faites pendant I9 dc^rnière guerre, et où il y avoit une sorte d'éloquence , et des maximes politiques assez bonnes; Il a fait un Catulle (2) en vers et en prose; ses idées sur la religion soat d'un esprit fort. Enfin ^ ce n'est pas un bon sujet; un jeune prince^ déjà obstiné, et d'un goût bizarre et méchant, n'est pas bien entre ses mains. Le public dit que si le prince eût bien fait , il n'eût point couru après sa lèmme; qu'il l'auroit dû laisser dans sa retraite^ comme le prince Charles a fait de la sienne ; lui renvoyer ses femmes et ses équipages , paroltre ne s'en point soucier, et qu'on eût été trop heureux de revenir le chercher. Chacun raisonne à sa manière : mari, femme, matière très-délicate, et dont on ne doit guère se mêler. Il faut vivre avec les bons maris et ne point quitter les mauvais, avec qui il faut souffrir. C'est le sort des femmes dépuis qu'elles sont femmes.

27 décembre. — Mî"* la duchesse de Ventadour (3) est partie pour seller conduire M"* de Montpensier en Espagne et recevoir la Reine, qu'elle doit ramener en France. Cette députation du prince de Rohan a fait

(1) Lettres d'un Suisse à un Français, où Von voit les véritables intérêls des princes et des nations de r£iirope qui sont en guerre. Bâle (Paris), Î703-11, 2v.'in-!2.

(2) Les Amours de Catulle (Paris), 1480, in- 12. Espèce de roman histo* rique entremêlé de pâles traductions des plus jolies pièces de l'éiégiaque latin,

(3) CharloUe-Ëléonore de la Molhe-Houdancourt, morte en 1727, gouvernante des enfants de France. Elle était venve de Louis-Charles de Lé? is, dac. de Ventadour* , >

dire que c'^it un rang que Ton donnoit à la maison de Rohan;qai s'égaloità celle de Lorraine^ acoutumée à avoir ces honneurs^ et au préjudice des princes lorrains^ qui eosduisoienti seuls- les. ambassadeurs de toutes les nations aux audiences du Roi. M. le duc de Lorraine en a écrit en France aux princes de sa maison. Ils m'ont fait Thon* neur de me demander conseil et de s'assembler chez moi le â7 au matin , M. le duc d'Ëlbeuf , M. le prince d'Elbeuf (Emmanuel) son frère^ et H« le prince Charles. Ils m'ont dit que M. le cardinal Dubois leur avoit dit la veille que M. et M"^ de Richelieu avoient reçu M"® la Daupbine de Bavière en 1680^ par commission du Roi, et que cela n'avoit donné aucun rang. J'ai vérifié le fait dans la €ra%eiée de France et dans le Mercure galant de ce -temps-là, il s'est trouvé vrai. Le duc de Créqui alla en Bavière porter les* présents ; il ramena la princesse en France, trouva à Strasbourg ou à Freigtheim, deux lieues au delà , M. et M*"* de Richelieu avec une lettre du Roi» Il ^esprésentaà M™^ la Dauphine, qui les salua en baisant, et à qui ils donnèrent la lettre; puis ils entrèrent ensuite en fonctions l'uni et l'autre de chevalier d'honneur et de d^one d'honneur. Ce fait vérifié,, il a été pourtant arrêté , qu'à cause du bruit de la députation, et pour en opposer un autre à celui-là, les princes iroient parler au Régent, et lui dire qu'ils n'entendoient point conduire l'ambassadeur d'Espagne à l'audience de congé qu'il devoit avoir du Roi, et pour laquelle le duc d'Elbeuf avoit été nommé, et qu'on pouvoit se servir de qui on voudroit, puisqu'on avoit pris le prince de Rohan pour recevoir la Reine. Ils ont été sur-le-champ tous trois au Palais-Royal, ont dit au Régent leurs griefs et leur dessein; il leur a répondu qu'on n'avoit jamais pensé donner aucun rang ni droit à M. de Rohan, qu'il n'avoit été envoyé que comme duc, et, pour mieux dire, comme gendre de M"**^ de Ventadour. tl leur a cité l'exemple de M. et de M"' de Richelieu, et a dit qu'il seroit bien fâché de déplaire à M. le duc de

Lorraine , son beau-frère, et à eux^ princes de sa maison qui étoient en France; et que, pour la conduite des ambassadeurs, il ne la pouvoit point changer quand il voudroit, parce qu'il étoit établi en France que tous les ambassadeurs généralement n'étoient conduits aux audiences du Roi que par des princes de la maison de Lorraine, et que les ambassadeurs n'en voudroient point d'autres. Cette réponse^ qui s'est répandue dans toute la Cour,, a contenté les princes , et le prince d'Elbeuf conduira le duc d'Ossonne^ ambassadeur extraordinaire d'Espagne pour les mariages, à l'audience du Roi. Cette démarche a bien donné sujet de parler, mais il étoit nécessaire de la faire, pour éclaircir le fait, et détacher la maison de Rohan de l'égalité ou même des préférences qu'elle tâche de se procurer sur la maison de Lorraine. J'ai appris, de M. le comte de Blansac, que H. de Rohan lui a dit à lui-même qu'il n'avoit eu cet emploi que comme duc et titré, et non point à cause de sa maison.

On a appris ces jours-ci avec étonnement qu'un notaire, nommé Thomas, avoit fait banqueroute, qu'il avoit délivré des contrats faux sur la ville et que M. de Nangis y perdoit 240,000 livres. Si les dépositaires de la foi publique sont des trompeurs , à qui se fiera-l-on? Voilà les malheurs de ces derniers temps.

M. de Boulainvilliers, homme de qualité et de beaucoup d'esprit (1), m'a prêté les deux premiers livres d'un manuscrit delà Vie de Mahomet, qu'il a composée. [Il est mort le 23 janvier 1722. Je l'a vois vu la veille, et il me dit qu'il avoit donné ses deux manuscrits de Mahomet à

(1) Henri de Bonlainvillers, d'une ancienne maison oHginaire de Picardie. Il est célèbre par la liardicsse de ses opinions religieuses, par son goût pour Tas- Irologie et sa réliabilitalion enthousiaste de Torganisalion féodale. Grand remueur de faits et d'idées, et qui n*a point encore été mis à sa place. La Vie de Mahomet a été imprimée en 1730, Londres et Amsterdam, in-S**. Oo trouve dans la Biographie Michaud un catalogue assez complet de ses manuscrits.

'relier ensemble , afin qu'ils ne fussent pas dissipés , en cas qu'il vint à mourir. C'est une grande perte. 11 a été confessé avant de mourir.] [J'ai lu sa préface sur le Jour^ nal de la vie de saint Louis. C'est une pièce merveilleuse.] {Note postérieure de Marais.) Il prétend prouver que ce n'étoit pas un misérable et un imposteur, tel qu'on le dit ordinairement y mais un grand homme, qui s'est habilement servi des circonstances du temps et du pays où il étoit, pour établir une religion, et se rendre le maître de deux grands empires. On ne prend pas assez garde à une époque si singulière. Cet ouvrage est merveilleusement écrit, d'un style de qualité, et avec des expressions nobles, claires et précises et propres à l'histoire. 11 y a des morceaux excellents de métaphysique. Il y en a d'autres très-délicats sur la religion. Il approprie plusieurs chapitres de VÀlcoran aux faits de la vie de Mahomet. Il va jusqu'à justifier que dans FAlcoran, il y a une vraie prophétie, qui a échappé à tous les docteurs musulmans, par ignorance des faits historiques , et cette preuve, qui n'est que trop sensible, feroit de Mahomet un vrai prophète, s'il n'étoit prouvé d'ailleurs que pendant sa vie il n'en a tiré aucun avantage; qu'il a pu dire ce qu'il a dit par une imagination échauffée, et s'il n'y avoit pas de doute sur le t<3mps où Mahomet a révélé cette prétendue prophétie. Le premier livre contient une belle description géographique et historique de l'état de l'Arabie et des pays voisins, au temps où a paru Mahomet. Le deuxième contient la vie de Mahomet, jusqu'à la troisième année de sa vocation, c'est-à-dire à 615, où il débita cette prophétie des Romains qui venoient d'être battus par les Perses, et qui les battroient dans dix ans, ce qui arriva justement en 625, dans les dix années prédites , où Kosroës fut entièrement défait , et perdit honteusement toutes les conquêtes qu'il avoit faites sur les Romains en 615. On fait descendre Mahomet d'Abraham en droite ligne , et sa généalogie est rapportée. Il faut lire ce livre

avec quelque précaution y à cause de certaines critiques * indirectes de la religion chrétienne,^ et il n'appartient psfô à tout le monde de manier des matières si hautes et si délicates. M. de Boulainvilliers est célèbre pai^ quantité de mémoires qu'il a faits sur l'histoire de France , et principalement sur la première race. (Le P. Lelong 741, 6,881, 11,830, 12,611, 16,441.) Il est exceilen* généalogiste, chronologiste exact, grand historien , métaphysicien sublime, et il a pris pour son amusement la science de Tastronomie judiciaire, qui a fait beaucoup de bruit à la Cour, où ces sortes de connoissances sont recherchées par les femmes , et qui l'honore beaucoup moins que tous ces autres talents admirables qu'il a portés au dernier degré de lumière. C'est avec cela un homme doux , commode à vivre, paisible dans la société, bon ami, et qui possède dans une grande élévation d'esprit une trèsgrande simplicité de cœur. 11 n^a rien fait imprimer (1). Le P» Lelong parle de lui en beaucoup d'endroits , de sa Bibliothèque historique (741, 6,881, 11,830, 12,611, 16,441), et indique les manuscrits et éclaircissements qu'il a faits sur notre histoire. Il est d'une très-grande maison, des plus anciennes , et alliée à M"*' de Montpensier et aux princes de Croy*

31 décembre. — M. le maréchal de ViHeroyadit. à M.île prince Charles qu'il s'étoit très-bien conduit dans l'affaire de M. de Rohan, et que Ton avoit su quelœ Rohan, par le moyen du cardinal, avoient espéré d'obtenir du Pape qu'il se contenteroit d'une personne de cette mai-

(1) (c BoulaÎDviliiers n'avait rien fait imprimer lui-même. Mais comme il laissait facilement prendre deux copies de ses manuscrits, on avait de son vivanty imprimé d'une manière incomplète plusieurs ouvrages de lui à Londres et ailleurs; quelques-uns de ses nombreux écrits ont été publiés après sa mort. Il en est qui ont obtenu plusieurs éditions et ont été traduits en différentes langues. {Note de Véditeur de la Revue Rétrospective.) Les notes et préfaces critiques sur le Journal du règne de Saint-Louis et de Philippele-Hardiy par Aubery, 4 v. in-4o, manuscrit, fait partie de la bibliothèque de l'ordre des avocats de Paris. (Ibidem.)

DÉCEMBRE 1791. 2t5

son pour conduire son Nonce aux audiences du Roi; après quoi^ les autres princes étrangers n'auroient plus rien à dire ^ parce que le Nonce tient le premier rang parmi les ambassadeurs; mais le Pàpé n'a pas donné dans ce panneau, et aime^ tout autant qu'un autre^ que ses Nonces soient honorés et présentés par les princes lorrains.

— M"* de Saint-Sulpice, dont il est parlé au 13 février de cette année , m*est venue voir il y a huit jours. Ses blessures sont fermées à la fin ; mais elle a une jambe plus courte que l'autre , et il faudra qu'elle aille aux eaux pour être guérie tout à fait. Pendant sa maladie^ elle a pensé mourir, et on avoit tiré d'elle un certificat par lequel elle expliquoit le fait de sa brûlure, et disoit que nul de ceux avec qui elle avoit soupe n'y avoit eu part. C'est une décharge, tant bonne que mauvaise, pour les princes et M™* de Prie; mais on n'en a pas fait usage, et on a bien fait. Ses parents, d'un autre côté, ont voulu la faire destituer de la tutelle de son fils, ce qui s'est terminé par lui donner deux conseils, M. de Rolinde, conseiller au Parlement, et moi. H. le Duc me demanda un jour cheiS elle, si une femme qui avoit le'c... brûlé ne pouvoit plus être tutrice, et je lui dis que ni ses maisons, ni ses contrats, ni ses autres effets n'étoient brûlés, et que cela suffisoit pour la maintenir dans sa tutelle.

Le ballet des Quatre Éléments (1) a été réprésenté au Louvre devant le roi , qui y a très-bien dansé. Les vers sont de Roy, la musique de Destouches et de Lalande. Cela n'a pas été trouvé bon ; mais la représentation est magnifique. Roy a dit qu'il avoit parlé du maréchal de Vîlleroy dans YÈpUre, pour suivre le chemin des pensions. Le maréchal lui a dit : « N'est-ce pas vous qui étiez commis

(I) Vers de M. Roy, musique de Lalande et Destoucbes, danse du S' Balon. Il fut donné au public, sur le théâtre de PAcadéinie royale de musique, le 29 mai 1725.

216 INIÉMOmi-LS DE MATHIKU MARAIS.

du duc de la Force? Lisez vos vers; » et puis a renvoyé le poète sans pension.

Le Pape nous avoit envoyé un Jubilé pour cet Avent. Il étoit indiqué et prêt à gagner, mais la Constitution en a empêché Teffet. L'évêque d'Amiens a fait faire un catéchisme où il posoit par articles qu'on ne pouvoit gagner le jubilé sans accepter la Constitution; qu'on ne pouvoit pas recevoir la rémission de ses péchés par un prêtre appelant ou refusant, etc. On a débité ce catéchisme par tout le royaume; il a fait grand bruit, et pour empêcher les suites , on a mieux aimé suspendre le jubilé , qui a été remis jusqu'à ce quejes temps soient plus tranquilles. Le Pape ne s'explique point encore; il demande qu'on lui fasse raison des sept évéques qui lui ont écrit la lettre où son prédécesseur est maltraité , et cependant, on le croit pencher du côté de la tolérance.

J'ai appris, par une voie sûre, que le cardinal deNoailles a écrit au Pape sur son exaltation, et a souhaité avoir une réponse douce et qui ne parlât de rien. Le Pape y a consenti, et a laissé le cardinal de Rohan maître de faire la lettre, que le Pape a signée. Elle est tendre, affectueuse et comme d'un père à son fils. On a su cela, car le diable est bien malin ; il s'est vu à Rome , entre les mains de certains cardinaux, des lettres qui disoient que le cardinal de Noailles n*étoit point dans des sentiments de paix. La lettre n'a point été envoyée. Il a fallu une négociation nouvelle ; enfin, le cardinal de Rohan la rapporte en France actuellement, étant dans son voyage et retour, et l'on croit que le Pape laissera l'affaire sans confirmer ni rétracter, et qu'il ne se dira ni ne fera rien pour ni contre, en sorte que chacun restera dans son opinion. Voilà un état bien difficile à soutenir.

— Grande tracasserie dans les femmes du Palais-Royal, M™'' de Brossay dit en soupant avec le Régent, et étant

en joie: a M. le Duc adonné la v à M"" de Prie, M"*'' de

Prie l'a donnée à M. de Livry ; M. de Livry l'a donnée à sa

DÉCEMBRK 1721. 2i7

femme; sa femme l'a donnée à la Peyronie et la Peyronie les guérira tous. » M. de Fargis, qui étoit du souper, et qui n'aime point M"**^ du Brossay, à cause qu'elle a brouillé M""" du Deffant avec M"** d'Averne , a publié ce discours, dont tout le monde a été-fâché, et il est disgracié du Régent. Il a fait une liste de cinquante-deux personnes qui ont eu M"* du Brôssay. Le Régent l'a lue , il n'en a fait que rire, et voyant venir Noce, il lui dit : a Voilà notre philosophe qui va faire quelque critique. » — «Cela peut être, dit-il, voyons. » — Il lit : « Il en faut mettre un cinquante-troisième qui est moi. » Quelques jours auparavant , à rOpèra, le Régent s'arrêta à une loge où étoient M™'' de Flavacourt, M"' de Sabran et M"*^ du Brossay, et elles Tui dirent : «Monseigneur, arrêtez un peu quelque temps à votre vieux sérail. »

FIN DE l'année 1721.

avoir et qu'il a ratée ^ disent les libertins , qui a passé au ducd'Elbœuf,etqueleducd'Elbœufadonnéeau prince de Conli, qui, d'entrée de jeu, lui a donnés ou 600 pistoles. Il Te menée dans une maison qu'il a au Marais, rue Xaintonge, où loge le comte de Marton, qui, ce soir-là, étoit très-mal; il Talla ré veiller après souper, et lui dit : «Marton, je suis au cinquième. » — a Grand bien vous fasse, Monseigneur, lui dit Marton, laissez-moi dormir. » La Chapelle , son secrétaire, a fait chanter chez lui une cantate dont le dessein étoit : Achille descend aux enfers suspendu entre r Amour et la Haine, qui est une allégorie faite sur son divorce, et Ton a appris que, tous les jours, il fait un plaidoyer entre M"* de la Roche et lui, où il plaide sa cause contre elle et se la fait gagner ou perdre, suivant ses idées différentes. Il y a eu des exploits dressés pour sommer M"^ la Princesse de rendre sa femme, et sa femme de revenir. La tète lui tourne de jalousie et d'an^our, et son inquiétude naturelle ne le quitte point. On lui a fait cette chanson sur un no6l : Laissez patire vos bêles.

.L'éclat de la noblesse N*empéche pas d'être cocu, £t de plus d'une Altesse Cocuage est connu.

• C'est donc à tort Que le Bossu Se fâche fort D'être cocu,

Quand pour tel il se voit connu.

Henri-Quatre lui-même Cornes portoit dessus son front.

Et sous son diadème Supportoit cet affront.

Son fils Louis cornard étoit.

Madame Anne un peu le faisoit, Ou toute seule elle eugendroit.

Si Louis quatorzième N'a pas passé pour cornard C'est un bonheur extrême Ou l'effet du hasard.

JANVIER 17fiS. 231

Duc PB Chartres. — M. le duc de Chartres est tombé malade d'une grosse fièvre : saigné plusieurs fois du bras, du pied y émétique , abcès vidé par le nez parce qu'il ne s'étoit jamais mouché; mais la fièvre ne le quitte point; on dit qu'il s'est épuisé auprès de la petite Quinault, comédienne » qui est sa maltresse , et grosse de lui de quatre ou cinq mois (1). Le Régent^ son père^ lui a dit : « Nous ne sommes pas de fer, il se faut ménager. )> Cette Quinault est très-jolie et bien faite. Elle a été auparavant au marquis de Nesle, et a commencé par Samuel Bernard, qui Ta eue le premier pour 60,000 livres, et l'a eue longtemps. Il viendra d'elle quelque prince ou au moins quelque seigneur, comme le Régent a eu l'abbé de Saint- Albin de la Florence, fille de l'Opéra et un autre fille qu'il a eue de la Desmares, comédienne, qu'il a mariée à M. de Ségur, qui ne sont point reconnus. Le chevalierd'Orléans, qui est reconnu, est d'une meilleure mère, car il est de M"*" deSéry, comtesse d'Argenton, et il yen a plusieurs de M"** de Parabère, qui ne sont point encore nommés. Il met en pratique ce que le poëte Lalné lui dit un jour après la bataille d'Hochstoedt :

Tout un peuple alarmé u*a plus qu'uoe espérance, Prince, à mille plaisirs livre tes jeunes ans; Reçois plus que jamais la Séry, la Florence : Dans rétat où TAnglois vient de mettre la France, On ne peut trop avoir de bâtards d'Orléans.

Constitution. — La Constitution est toujours au même état du côté de Rome. Le Pape ne s'explique point. L'Empereur le presse. On a dit en France que ces Rescrit et Mémorial de l'empereur étoient faux.

(1) Il en est venu une petite fille qui est resiée chez la Quinault et y étoit encore en 1735. Le duc de Nevers aime la mère et y est fort atUché. (Note de Marais), Celte Marie-Anne Quinault, fille atnée de racteur de ce nom, fut atUchée au théâtre de 1714 à 1725 et mourut, dit-on, en 1790.

Le cardinal de Noailles propose aux appelants de signer une soumission en ces termes :

« Nous déclarons qu'au sujet de la Constitution UnigenitiASy nous entrons volontiers dans les sentiments de paix de S. É. et de MM. les évéques^ et que nous sommes très»éloignés de mettre aucune opposition aux moyens que leur zèle pour la vérité , la discipline et les droits du royaume leur pourra inspirer, pour la procurer à l'Église^ sans préjudice de notre appel. »

Le supérieur des Feuillants a signé cet écrit et Dom Torquois, ausâ Feuillant , et par là ont évité l'exil.

9 janvier. — Mariage de France et d'Espagne. — L'échange s'est fait aujourd'hui de M"^ de Montpensier, qui va épouser le prince des Asturies, avec l'Infante d'Eôpagne, qui est destinée au Roi. Cela s'est fait dans Tlle des Faisans (1), où se fit autrefois le mariage du Roi. Cette lie n'a que vingt-cinq toises en tout. On y a fait une maison de cinq toises et une chambre mi-partie par un tapis de deux couleurs pour faire l'échange juste. L'Infante vient en France; on dit qu'elle est très-jolie. On Ta d'abord mise dans une chaise à porteurs pour passer les montagnes, puis elle prendra tel chemin que M"^ de Ventadour voudra, car ils courroient risque de ne rien trouver par où ils sont venus, ayant très-mal payé leur gîte; ce qu'on ne pourroit jamais. croire, s'il n'étoit vrai que les bienséances sont à présent très-peu ménagées et qu'on prend partout.

L'évéque de Langres, qui n'a pas la tète très-bonne, depuis qu'il prit dans saint Prosper une objection pour une réponse , a donné un mandement pour empêcher Texécution d'un arrêt. du parlement de Dijon, qui en^ joint aux ecclésiastiques de faire la garde pour la peste.

(1) l\e située dans la Bidassoa, à 4 kil. de son emboiichuie, qui appartient, par égale portion, à la France et à l'Espagne. Il y avait un pavillon construit sur la limite avec deux ailes égales appartenant à chaque territoire.

Le Parlement a déclaré le mandement abusif. Le clergé, qni craint cette garde ^ veut obéir à Tévôque, mais il craint encore pins la saisie du temporel. On y a envoyé M. de Tavaunes pour y mettre ordre. Les officiers disent que s'il s'agit de tirer sur quelque transfuge, ils ne recevront pas Tordre d'un prêtre qui sera à la tète d'un détachement ce jour-là. Ainsi, voilà de la brouillerie partout. M. de Langres eût mieux fait de se reposer et de mieux étudier ses livres.

RéiTNiON DES RELIGIONS. — On travaille en Allemagne à réunir le Lutbérianisme et le Calvinisme ; mais tous ces conciliateurs auroient plutôt trouvé la pierre philosophale^ et ils feront une bonne guerre de religion au lieu de faire la réunion qu'ils cherchent.

Ck)RPS DES TRAITES DE PAIX. — On imprime un Carps universel diplomatique en douze volumes in-folio, en Hollande. C'est un beau dessein de ramasser tous les traités de paix et d'alliance entre tous les pays de l'Europe et toutes tes pièces qui y ont rapport. Nous avons six volumes seuls du traité d'Utrecht, qui sont très-précieux (in-lâ). Il y a déjà plusieurs Recueils de traités à Paris et en Hollande.

Mandement du cardinal Dubois sur le jubilé. — Le Jubilé a été à Cambray . Le cardinal Dubois, qui en est archevêque^ a adressé pour ce sujet un mandement fort beau à son clergé et à son peuple. II commence par dire « que c'est une consolation pour lui et une heureuse conjoncture, dans sa première Instruction pastorale, de n'avoir à annoncer que les grâces du Seigneur et ses miséricordes; que rien n'est plus selon les inclinations de son cœur que ces pensées de paix, de rémission et d'indulgence. » Dans un autre endroit, il dit : » Tout éloigné que nous sommes, nous ne vous perdons point de vue dans cette multitude d'affaires où nous nous trouvons engagé. La Providence^ dans la suite de nos années, ordonnera de nous selon ses desseins; mais de quelque manière qu'il

lui plaise d'en disposer^ nousn'oublierons point que vous êtes noire troupeau, etc.... Ce n'est pas d'aujourd'hui que les pasteurs des âmes, soit ecclésiastiques soit réguliers, ont été^ par certains engagements, séparés de leurs ouailles ; combien de fois cette grande lumière de notre France, saint Bernard, fut-il obligé de quitter sa retraite, de paroltre dans les cours des princes et d'entrer avec des puissances étrangères dans des négociations étrangères? » Il rapporte ensuite l'endroit d'une lettre de saint Bernard, qu'il s'applique dit^il, avec toute la proportion convenable, où il dit à ses frères qu'il est au milieu d'eux par la charité , quoique absent : c( Quiconque est pour la règle, quelque part que nous soyons, il est avec nous, mais qui voudroit s'en écarter et mépriser l'ordre, nous ne saurions le rëconnpltre quand il seroit à nos côtés et que nous l'aurions sous nos yeux.» Il dit a que si Dieu a voulu nous affliger, il a bien voulu aussi nous soutenir; car n'est-ce pas à son adorable Providence que nous devons attribuer la tranqu illité dont jouit TÉtat ? » En parlant du Pape, il dit <f qu'un mérite encore plus éclatant que sa naissance, longtemps éprouvé, et universellement reconnu. Ta fait élever, du consentement unanime de toutes les puissances, au suprême pontificat. » Il ordonne de prier pour la paix de l'Église. Il finit son mandement par dire : « Avant que cette paix si désirable et si attendue soit enfin consommée, nous ne croyons pas qu'il y ait un meilleur avis à suivre que celui de saint Jérôme , lorsque, dans une pareille conjoncture, il conseilloit à une personne également éclairée et pieuse de ne point trop raisonner, mais de s'en tenir à la foi du pape Innocent.y) Ce

mandement est du

11 y a bien des réflexions à faire sur ce que ce cardinal, plus brutal qu'un cheval fougueux, aime la paix et l'indulgence; sur ce qu'il dit des desseins de la Providence dans la suite de ses années, comme s'il ne devoit pas être content qu'un petit prêtre comme lui, et un Limousin,

fils d'un apothicaire de Brives, soit devenu archevêque de Cambrai et cardinal; sur la comparaison de lui à saint Bernard ; sur son amour de l'ordre et de la règle, lui qui est un homme plein de désordre et de dérèglements ; sur la tranquillité de l'État, qui est ruiné, et où il se donne de l'encens par les traités qu'il a faits avec les étrangers ; sur le Pape qui a été fait du consentement unanime de toutes les Puissances, sans parler du Saint-Esprit ni du Sacré-CoUége, lui qui est cardinal, et enfin sur ce passage de saint Jérôme, et la foi du^ape Innocent XIII, qui est un jeu de mots avec le nom du pape Innocent XIII et en même temps une destruction de la foi du Pape Clément'XI. Du reste, ce mandement est très-bien écrit, et, s'il Ta fait lui-même, comme on le pense, c'est un homme qui a beaucoup d'esprit et qui négocierait avec le ciel, si les négociations y étoient reçues. L'Espagnol dit : Pleitar con la lei di Dios.

La Gazette de Hollande^ du 26 décembre 1721, contient une amnistie donnée par l'Empereur pour une émotion arrivée à Malines, qui est tiécrite très-vivement dans ce décret. Les circonstances en sont très-singulières et méritent d'être gardées.

il y a, dans cette Gazette et les suivantes, un traité entier de paix conclu à Neustadt, le 30 août 1721, entre le roi de Suède et le Czar. Il est très-bien dressé ; il parolt que le Czar y a ordonné, en homme qui donnoit la loi, car plusieurs articles portent : Le Czar rayant voulu ainsi. Le gros du traité est que le roi de Suède cède la Livonie, l'Estonie, l'Ingermanie, une partie de la Carolie, Ubourg, Riga, Duneborde, Piet, Revel, lies Dougré, d'Are, Moin, etc., et le Czar cède au roi de Suède le duché de Finlande et donne 2 millions d'écus. Le Czar ne se mêlera pas des affaires domestiques de la Suède, ni de la forme de la Régence établie dans ce royaume. Le défunt roi de Suède seroit bien étonné de voir ses États si réduits : il est allé se faire tuer à un siège, et après avoir fait l'Alexandre,

T. II. lô

voilà ses États dispersés comme ceux de ce conquérant.

MÉDAILLES. — J'ai vu une médaille frappée pour le Roi et l'Infante, qui sont d'un côté représentés ensemble, avec ce mot dans l'exergue, Ludovici magni pronepotes, et de rautre> un olivier embrassé par une vigne : tnpublica commoda crescent. Le premier mot est simple et sublime : Ce sont les petit- fils de Louis le Grand; il n'en faut pas dire davantage, et voilà le bisaïeul dans sa médaille sans y être, qui voit ses deux arrière-petits-enfants unis ensemble par le mariage accordé. C'est le cardinal Dubois qui a fait ces devises.

Leduc de Fallari s est échappé du château de Joux, en Franche Comté, et a passé en Suisse, où il a recommencé ses escroqueries. On l'en a chassé. Où ira-t-il à présent? Le Pape d'aujourd'hui n'est point Valençay.

Le grand-duc de Toscane a fait travailler à un Mémoire pour prouver que l'État de Florence est indépendant, et n'est point fief de l'Empire ;xju'ain8i on n'a pu en disposer parles traités d'alliance, qui attendent leur exécution du Congrès de Cambra J^. (Un Italien m'a donné ce Mémoire^ qui est bien plein de preuves, mais assez mal digérées. Il est du défunt abbé tlenaudot. ) Il montre que Charles- Quint n^a pris part à la nouvelle forme de gouvernement de Florence que comme allié du pape Clément VII (Médicis), puis en qualité de médiateur entre la maison de Médicis et la République , et enfin comme arbitre choisi, et que les Allemands ont pris pour investiture ce qui n'est qu'une sentence arbitrale. L'extrait de ce Mémoirey qui est très-curieux, est dans la Gazette de Hollande du 20 janvier 1722, et les précédentes et suivantes. L'Empereur y prépare des Wponses, et voilà de la besogne pour les défenseurs des intérêts des princes. Ce qui est singulier, c'est que, sans égard à cette contestation, on a toujours dispesé de cet État dans les traités comme fief de l'Empire , sujet à l'investiture, et on le promet aux enfants du roi d'Espagne.

JANViER I'TM. ' 227

Vejudredi 2&. — M. le comte de ftaulâinvilliers est mort; je Favois vu la veille avec un poub assez mauvais. Chirac, médecia du Régent ^ disoit que ce n'étoit rien. Sidobre, au contraire, qu'il étoit en grand danger, et il avoit raison i II m'a voit envoyé chercher, le mercredi, son manuscrit de Màhorriety et me dit le lendemain : « fai envoyé quérir mon relieur pouf relier tous lès cahiers ensemble, car Si je meurs, cela seroit dissipé. » Je lui avois donné un Méntknré de ma façon pour les négociants de S&inl-Halo contre la compagnie des Indes, et il venoit de le lire tout fetitier, et lù'en parla en homme très-instruit. S'étant trouvé plus mal, M. le duc de Noailles, son ami, lui a mené le Père de la Borde, pière de l'Oratoire, qui Ta confessé le vendredi matin, et il est mort, sur le midi, sans avoir pti recevoir les sacrements. Cette mort a fait beaucoup -parler à cause de cet ouvrage sur Mahomet; le vulgaire, qui ne sait jamais^ parler juste, a dit qu'il étoifmort màhométan. Ainsi, il seroh mort de toutes les religions dont il a parlé dans ses odvrages. Ses manus^ crits seront bien recherchés. Il n^a jamais rien fait imprimer. J'ai vu un thanusôWt où soîit plusieurs figures astronomiques de certains rois de France, de reines et d'autres personnes illustres (1) . Il Y * ^^^ savants comnle Cardan, Érasme, Morin, ete., et avec ces figures, tirées sur l'instant de la naissance de chacun, on trouve le caractère de chaque personne et les événements de leur vie appropriés à l'état du ciel marqué dans cette figure. Ce sont des horoscopes qu'il à faits pour justifier sa science astrologique. J'ai remarqué entre autres M"* la duchesse

(1) Au mois (foctobrô 1*81 f, on a fait la yenle de la blbliotlièque de M. Ja- Ticl de Forges, dont le fond provenait de oelledu comte de Boulainyiiliers. Il s'y troovoit plus de 2,000 vol. sur la philosophie hermétique et sur les sciences dîtes occultes. Le n° 9O9 du Catal. a pour titre Pratique abrégée des jugements' astronomiques, par le comte de Boulainvilliers, manuscrit in«4°et1e n" 570 : Pratique abrégée 4és jugeihents astrologiques sur les Kativités,,pàr \e comte de Boulainyiiliers, ^ vol. in-4*' manuscrit. Ce doit ^tre là' le manuscrit dont parle Marais. '^ . ^

de Villars, morte en 1701 , dont il fait un portrait singulier et dont il parle comme d'une personne qu'il a aimée; la figure de feu Monsieur, père du Régent^ et d'autres princes, se trouve dans ces cahiers, dont il y en a eu d'égarés. /J'ai vu une lettre du mois de décembre dernier où il dit qu'il y a longtemps qu'il a renoncé à cet art, qu'il a brûlé par deux fois tous les livres d'usage qui lui servoient à ces prédictions, et qu'il n'a gardé que ceux qui sont chers, parce qu'on en peut faire de l'argent. La même personne qui a ces cahiers m'a dit avoir vu un manuscrit de lui qui a pour titre : V Apogée du soleil^ où ayant fixé, selon lui, une chronologie et une bonne table astronomique, il a prétendu montrer que tous les grands événements arrivés dans le monde depuis sa création étoient conformes à l'état du ciel en ce temps-là, et qu'ils ont dû arriver par la force et Tinfluence des astres. Il détermine ainsi un nouveau déluge, au retour des mêmes conjonctions, et la ruine presque générale du monde en un certain temps. C'est un ouvrage de pure imagination, car la chronologie n'étant point sûre , et étant disputée en Ire les savants jusqu'à augmenter ou décroître le temps de près de deux mille ans, il ne peut plus y avoir rien de certain dans l'état du ciel lors des grands événements. Mais cela montre toujours jusqu'où cette science peut être poussée par un homme qui l'aime, et que l'esprit humain, qui a des bornes, ne cherche qu'à les passer. Ses autres ouvrages lui assureront une meilleure réputation. Le Régent a donné à M"** de Boulainvilliers, sa veuve, mille écus de pension le même jour de sa mort. C'est une d'Alégre, qu'il a épousée en secondes noces, dontil n'a point d'enfants. La première étoit Hurault des Marais et il en a deux filles, l'une mariée à M. Bernard de Rieux, conseiller au Parlement, l'autre à M. de la Boissière, lieutenant du Roi, de Dieppe, qui est l'ainée. Les garçons ont été tués à la guerre. Voilà la maison fondue. Il a fait une grande Histoire généalogique de la maison de Boulain-

villers, car c'est ainsi que son nom s'écrit et non Bonlainvilliers. Le P. Lelong en parle (1).

On apublié plusieurs arrêts en ce mois rendus avant et pendant janvier.

Arrêt du 10 janvier 1722 qui ordonne que tous trésoriers et autres comptables^, qui doivent acquitter des charges et dépenses, représenteront dans un mois les extraits de leurs journaux avant septembre 1720, et depuis septembre 1720 jusqu'à la fin de la même année, pour connoltre ce qu'ils ont de billets de banque et ce qu'ils en ont effectivement reçu : il sera procédé à la vérification de ces extraits, et les commissaires nommés jugeront en dernier ressort les contraventions. C est une sorte de Chambre de justice contre ces trésoriers qui ont converti les deniers publics en billets de banque qu'ils ont négociésà beau marché. Les commissaires nommés sont :

Conseillers d'État,

Maîtres des requêtes.

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