‹ Journal et mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XV, 1715-1737 (volume 4)Chapitre 2 sur 55 · IM · texte numérisé non relu

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naissance contractée par lui par la réception et l'emploi de Mémoires « qui donnent tant de lustre à son Diction- « naire » quand il vante « ce car:.ctère de discernement « et de goût exquis », « cette délicatesse de goût, cette « éloquence et ces tours heureux qui coulent de la plume « de son correspondant d'eux-mêmes et sans nul effort » . Bayle avait dit : « Il n'y a que moi, iMonsieur, qui doive « songer aux remerclments » , etcependant Marais, dans son légitime orgueil d'être apprécié par un tel homme à sa véritable valeur, ne se considéra pas comme acquitté par ses nombreux services de l'honneur de pareils éloges. Il se considéra lui-même non comme le créancier mais comme le débiteur perpétuel de Bayle, et consacra à sa mémoire cette exubérance de pieux dévouement qu'il ne pouvait plus utiliser pour ses ouvrages. C'est dans l'intérêt de cette illustre mémoire qu'il s'enquit des moindres manuscrits de Bayle et les suivit à la trace avec une infatigable sollicitude. C'est dans cet intérêt qu'il se lia avec Des Maizeaux, le futur éditeur des OEuvres complètes. C'est à Marais qu'on doit l'unique portrait de Bayle qui existe. C'est à lui qu'on doit sur sa vie intiuie, sur ses mobiles secrets, sur ses précautions, et manœuvres et petites supercheries littéraires, curieux manège d'un esprit plus hardi dans la spéculation que dans la pratique, mille détails curieux semés dans les Correspondances dont nous allons parler, et condensés dans cette Vie de Bayle { page 336 du t. II de l'édit. de 1732) qui lui est formellement attribuée par Chardon de la Rochette.

Avant de passer, dans l'histoire des scnliineuts , (h;s idées et des relations de Marais, à sa Correspondance avec M""* de Mérigniac, j'éprouve le besoin de dire quelques mots de ses relalioiis avec Boileau.

,g MATIIIKI' MARAIS,

MiiraU fui de lx>nne lieure de rtiitoiirai^e somi-faniilicr ilu Kraïui Siairiquc. J'ai dit les aflinités de position et a*t-ipnl iiiii |>ouvaicMit avoir amené ce rapprochement. Celle illiiMrt- amitié commune senddc avoir été aussi l'oc- OLMon de SI liaison axec Urossetle. Wc ces relations avec BodtMU.il uVsl demeuré, sauf quelcjues traces éparses dans» la corre>|H.ndance de Marais. ( l ([ne nous relèverons A mesure, (pi'un témoigna.ire important. 11 existe dtux ConvrrMhons de Boileaii. Vnur «lu i'2 décembre 1703. rtH'ueillie el notée par .M. Marais, tombée parmi ks iiapiers de Urossette dans les cartons d'une collection cêli^brc, el que M. Sainte-Beuve avaiteu seul,. jusqu'à nous, U bonne forlune de lire. L'inuénieux critique en cite un passa^'c ipii prouve, par la manière même dont il le délinisîHul, combien Marais connaissait bien Boileau. m II y a plaisir i\ entendre cet homme-là, disait Marais, c c'esl la raison incarnée [\). »

Nous Irouvons à la pâtre 278 du volume des Mémoires inédits de Broutlte sur la vie et les ouvracjes de lioileau lh%itréaux (i), sorte de Chosier dans lequel il enregistrait minulieus4*m»'ntcha(juej()ur les bonnes fortunes de son active curiosité, un Mémoire intitulé : Pensées diverses de M. Dt^préaujT^ tirées de ses conversations. C'est, comme rifi.ti.nii- une note,' t\ Mathieu Marais (jue l'infatigable ai. \r doil cette gerl)e de souvenirs, dont il s'est

born< Muer les cpis dans son commentaire, chef-

iToravre de la critiqua provinciale el bourgeoise.

Il nous est inqMtssible de ne pas nous arrèlei' un moment à glaner dans ce champ inqirévu d'un lioUvana inédit Là, a: n>l>u»le et fruste génie se livre à nous dans

" ... , IV p jQ^^i 408 pour la rllalion.

\ if«t»* voluffiM. Noiii a%(inh Miiih liKyciix, nrlii-s 011 i»' ilr itiaroi|uiiH|iil,('vaiil,soiis Inqiipllr

r*- • '••• l'iruM-iiicnl n-«i rcli.jurh «Jr r»îH|Kil

#*«••<«' *. ^ •■»*■' • '!'• MMoûil. La ltilili(.||ii(|Uf iiij|ieiialr

Il \,Sui>f>Uin /ruitçaU, WIO).

SA VIE ET SES OUVRAGES. ly

le premier jet de sa verve, avec tout l'abandon des conversations à deux, dans les allées d'Auteuil, à cette heure expansive et libre des après-dinées familières, où l'esprit se dilate, comme le corps , débarrassé de la gène et comme qui dirait de la ceinture des convenances et des restrictions officielles. Là, le rire sans'contrainte, entre ces deux amis du Palais, nourris des mêmes traditions d'indépendance et de malice parlementaires, pétille à chaque mot, et le grave Aristarque se délasse et se dédommage, rendu à cette joyeuse humeur qui créa le Lutrin, des labeurs opiniâtres et solitaires des.Épîtres et des Odes, des lenteurs de l'inspiration et des rébellions de la rime. Marais, disciple à la fois respectueux et badin, curieux provocateur, érudit narquois , déjà piqué de la vocation maligne de Tanecdotier, était bien l'interlocuteur qu'il fallait à Boileau, d'une attention et d'une complaisance irrésistibles, et d'un commerce sûr, habitué par les confidences du cabinet à la religion de la discrétion. Aussi Boileau ne se gènait-il guère avec lui, si l'on en j uge par ces boutades prime-sautières et ces viveséchappées de malice et de médisance où il semble que le classicjue se venge des solennités obligées de son^rôle, et se saoule de ce rare plaisir de se gausser impunément de tous et de tout, à la façon de Rabelais. L'éternel bon sens , le goût inflexible du maître se retrouvent jusqu'en ses plus grands écarts de hardiesse familière, mais avec une saveur mordante et une pointe de brusquerie des plus inattendues. C'est la critique en robe de chambre, la raison en belle humeur, le goût en goguettte. C'est du Boileau bon enfant, allègre et bourru , du Boileau brut, qui ne perd point son temps aux diilicilcs bonnes fortunes de la forme. En revanche, on y trouve le irait j Irup souvent émoussé ailleurs.

« Ou dit ordinairement : Tous les poêles sont fols ; je dis au ictu- «« traire : Tous les l'ois sont poètes, car il n'y a point de loi qui ne tiisst* « des vers ou qui n'en veuille faire. Pour être bon poète, il faut être 1res-

tO MATHIKIT MARAIS,

, cooooltrr U uatuir cl la \tr\{é et ne Ifs (|uilliT jamais do vue. r inuit rti un lioiumc si sopo (jiio Miizilt'. — Sauloul ost

..I Miiii.ii:«* i-sl uu'illi ur poflf i|ui' SanliMil.

lK>rlé un /iecueU de pièces qui ont ivuiporlo le pn\ 3 iif.je m* sais où il rst. Mon I.H|iiais aura cru quo c'é-

toil un 11% r. i»«»ur lui. Jo m» le lirai point. If n aime point à i)aailler. . Jr bis loujoure senibinni d'a\oir lu Its Oraisons lunèbres. J'aime miftit l« louer que do \t*s liro

• I .-ur Dacier osl un plaisant homme. Tous les f;ens dont il I o:it Ole des saints. S'il parle do Mafe-Aurèlo, c'est le lAii: ,r. Il le fait plein et rond de vertus comme un œuf. Il ne wtil pas qu'il ait élé cocu, et tout le monde sait que Faustine rt( - ' ••... Cela i. si contre la nature.

• I. ,, M i),.; iiT osl, de ses livres, celui qui s'est le mieux

Tfodu Je puis diro que c'est moi qui ai fait connoître les satires dllorace. On ne parloil que de ses odes. Dans les collèges, on ne |»i. cola. Je m'appliquai à lire ses Sennnns. J'y

troi. : ...ici, et je m'appliquai a écrire dans ce genre.

Tout l« nMode voulut revoir son IJovacc. Et voilà ce qui a tant fait «rodre le livre de .M. Dacier. Sa femme écrit mieux que lui.

• Depuis Molière, il n'y a point ( u de bonnes pièces sur le théâtre français. ('^ s(»nt des pauvretés qui font pitié On m'a envoyé le théâtre italien. Ty ai trouvé de fort bonnes choses et de véritables pbimitenes. Il y a du sel partout. \ja scène des philosophes est d'uo goôttout nouveau. Je plains ces pauvres Italiens (1); il valoit inini& chaaer b*s François.

• rérrini quelque j'^ur pour la défense de la comédie. Je leur inontreni bira remeut axoir des spectacles dans un Fiat

pour purger i.^^ ]■•— i.rttepurgation dont parle Aristote n'est

point OM chimère. Tel homme (jui a été trois heures attentif à la coiédif Miroit peut-être en rêvant ou demeurant seul, conçu quel-

"1 «le se tuer, ou <le tuer son voisin. La n.> sperlaeles,el la religion n'est (pi'une perfec- 11 faut connoître l'hon)n)e pour bien traiter rtiif outifrr b

Pa«.inl à Bayle, uu de» esprits les [)lus discutes en ce

(I) îm Willisi MrfHM, dliffrtdés à U miile dr Inir ((^méraire al^nrade de b tÊméêm éêlm FouâU l*rude, où la maligiiit<^ du public avait vu denallnitMi CMrtm Movdi IIiMmmi, avxirnl 'lo («TiniT |pur %(i'r\v, qui rif hil rouwl» ^fmmmê It Il4|pirt« ^ llmMl tro|i * rirr. fùl-ir> d<> lui môme, f>"*>t ne y.i'. r#*4f« MSCMiédim» tttlirs* Irtir theélrc et kum UhncX\\%t%.

temps, encore asservi à l'idéal des étroites disciplines d'une école de règle et de tradition, de Bayle auquel on ne pardonnait point ses aventureuses pointes dans le doute et l'atteinte portée à tous les respects consacrés , Boileau, devançant le jugement plus ferme et plus désintéressé de l'avenir, n'hésita point à avouer son admiration.

« Bayle, disait-il, est un grand génie. C'est un homme marqué au bon « coin. Son style est fort clair et fort net. On entend tout ce qu'il dit, »

Ici Marais, tout heureux de trouver à son culte du grand réfugié un si illustre complice, baissait béatement les yeux, comme un chantre qu'on encense, et humait consciencieusement la fumée d'un si beau compliment. Il transmettait à Bayle lui-même l'approbation si flatteuse d'un tel appréciateur, et plus tard il ne manquait jamais de s'en autoriser pour défendre sa mémoire. Un mot de Boileau le vengeait des in-folio hypercri tiques de ce bilieux abbé Leclerc , honnête Zoïle de son auteur favori,

<i Sanlecque, continuait Boileau (et Marais se léchait les lèvres de '• l'anecdote), est un mauvais poète II ne va que par bonds. Il a dit " une chose horrible, et qui est contre toutes les bienséances, pour « exprimer sa tristesse dans sa cure, et afin d'avoir occasion de « demander un autre bénéfice à M. Boutemps, il dit (pi'il est même <' triste aux enterrements. Un curé et un moine doit-il dire cela.^ «' C'est dire : Quoique je dusse être joyeux de voir que mes paroissiens •< meurent et de tirer de l'argent de leur corps, cependant je suis « triste. C'est dire en d'autre termes : .le suis un coquin.

« Voici un de ses vers. Il parle de la probité du Père de la Chaise :

" Comme c'est ce qu'il a, c'est ce qu'il veut qu'on ail. »

« Le roi n'a jamais voulu épouser la nièce du cardinal. Le cardinal, - qui étoit ambitieux et rusé, faisoit semblant de s'en plaindre ; mais '- il n'en étoit rien, et il auroit bien voulu que cria ciH été. .le le '< sais du roi lui-même, qui ajouta que le cardinal .Mazarin etoit un « grand comédien (1).

(I) Selon Crossttle, Boileau aurait, un j-ur .!•• (ranchise, appli(|uè la mémr

j; MKTIIIFAI MARAIS,

« I.hiil.'ir- n. i '.t l' is (liro toutes les vériK^s. M.iis elle no doit diro . qiwa^'^^tTi'.t.N. ce sui; les faits qui lomMit...

. J'ai alli-ml presque tous les genres. Il y a dans le Lutrin des

• nrsqui ne sen»ieiil point indij;ni'S du potMue épique. Voyez la des- - rriplion ' ' Itou dans le ehant troisième.

. Il j;, xi. de I.onne : Vous, Monsieur, qui êtes du métier,

• prvoei prile à ce vers :

• tto pftMml ilr h nrf la vaste solitude. » . e lie la nature. N'avez-vons jamais vu la nef d'une

, f^ . ..,,r une petite bougie? Il semble que ce soit un désert.

• I n'est point sans esprit.

. l'Iysw. dans Homère, se trouve dans la caverne de Polyphème. Il %oudroil bien «n être debors ; il lui fait mille |)résents, et< entre aulrt^. un \in qui ne (inissoit point. C'etoit un beau présent. Toly- |»KrnK' dit : ('.♦stun bonnète bomme qu'Ulysse : Je le mangerai le dernier. Dcinelrius Pbalerius remarque très-bien que celte raillerie d'Homme sert a rendre la barbarie de Polypbème encore plus horrible.

• Tout le monde sait qu'une des ebosesqui animèrent davantage les r«Mijiires contre César, c'est qu'un jour le sénat lui étant venu rendre de» honneurs en corps, il ne daigna pas se lever, et entendit, daof cette |K>stun', tout ce que le sénat avoita lui dire Mais tout le nioode ne sait pas que ce qui empécba César de se lever, c'est (ju'il avoit un cours de ventre si fort, qu'il auroit tout laissé aller sous loi i'il f'rtoit tenu debout. \ oyez rinlirmite de notre nature et la cauw d'un deti plus grands evcncnx lits de l'bistoire. Dion Cassius rapportr ce fait Je m'étonne qu'il ait écbappé a M. Rayle, iHjui il o*cctiapp€ rico.

« M. rarehet^up de Cjnd)ray a nuil fait de publier son livre dans leleiDpaque le quiétisme etoit le plus agité. QueUpi'un lui dit que llirréûe de M. de C^mbray ne vcnoitque dececpril avait tenté d'é-

* r (!«• madame la duebesse de lioiirgogne, et (pie

. , .M. re\éque de ,Meau\, qui avoit envie d'avoir

Jp ne |)énètre point dans ces motifs, répondit-il. Il faut r dans k fond si M. de C^mbray a tort. J'ai lu son livre. On ne * ' • • ,'i" 'tionde l'amour |)ur et de l'amour inté-

r ' 1< 'il'- qu ih-ressé est celui «pii a en vue les récom-

pfl»r%. iïf, imit r^.vangilc nous ordonne d'avoir les récom|)en.ses «i «tt^. tt ft mulK'ni qiK- quiconque ne les a pas est un mauvais -' --* n. Il œ faut donc plut dire le Pater, cette oraison par la-

l>Mi*« XIV l'ii (néme},dU«ifnuUnt «ou* uoe inaju^tucute indiffé- « éÊiàmÊràt im retrri.

SA VI h: ET SES OUVRAGES. 23

« quelle nous demandons que le royaume de Dieu nous advienne, cette « oraison que Dieu lui-ni'^me nous a enseignée et par laquelle il veut « qu'on le prie, et tous les prédicateurs sont des fols de finir leurs ser- « mons par : lu vie éternelle que je vous souhaite^ etc.

« Les mystiques sont des modernes. On n'en voit point dans l'anti- « tiquité. Saint Augustin étoit-il mystique ?

« Le roi récite fort bien les vers. Quand je lui eus présenté mon « Épître sur la Hollande, il l'alla lire à M'"*^ de Montespan, et il lui fit « accroire qu'elle étoit d'un poëte commun. Comme iM™*" de Mon- "■ tespan pleuroit de joie eu l'eutendaut lire, elle dit au roi ou que « c'étoit sa manière de lire qui lui imposoit, ou que les vers n'avoieut « point été faits par celui qu'il lui avoit nommé.

« INL d'Aguesseau. avocat général, est prodigieux en tout. Il m'est « venu voir; je lui ai récité mes vers sur C.imour de Dieu. Il en a re- « tenu cinquante tout de suite et est retourné chez lui ios copier. Je « l'ai su, et cela m'a obligé d'en changer quelques-uns...

« Cet Jmourde Dieu les embarrasse biL*n tort. .T'ai donné mes vers «< à M. l'évèque de .Meaux pour les examiner, et il doit les faire voir « à ]M. Tarchevêque de Paris. Je n'y biaise point et ne cherche pas, « comme a fait le père Sirmond jésuite ( ce n'est point le grand Sir- « mond, c'en est un autre), combien de fois par an il faut aimer Dieu, « s'il faut l'aimer deuv fois ou trois fois. Est-ce là notre religion? Et « n'a-l-on pas bien raison de dire que nous l'avons défigurée.^ N'estn ce pas une honte que les huguenots viennent nous dire que chez eux « on ne dispute point s'il faut aimer Dieu ? »

Nous ne pousserons p ts plus loin ces e.xtraits, qui fourniraient tant de traits nouveaux à une physionomie de Boileau, plus animée, plus vivante, plus originale que * la fleure traditionnelle. Nous n'en avons voulu prendre que ce qui peut donner une idée de l'importance du document dû à la pieuse habitude de l'avocat disciple de noter chaque soir, comme une con(|uôtede l'esprit, les entretiens de son maître , et en même temps de l'intimité si honorable que suppose la familiarité d'un tel commerce. Pour Marais, dont toute la uloire est dans le reflet de celle des autres, et qui devra à ramitié de Bayle, de Boileau et de Bouhier de les accompagner dans la postérité comme dans la vie, ces conversations ou ces lettres étaient les véritables et les solennels événements^ et

U MATlIIK.r MVIIAIS,

Si>n liiou-raphe n'oii trouve pas d'autres clans cotte exis- Icnce unie, limpule, calme, (jue les passions orageuses n*onljam«isfail sortir de son lit d'habitudes et de devoirs. Il nous en coûte d'èliv si court et de laisser ainsi notre f: ' x A mi-eAte, s'indiu-nant coidre ces termes de conj..., ... »t d allriti»»!!. rcrus:iid de croire (jue la craint(; du . liAiiini'nl sufli^e pour mériter l'absululion, et citant plaint, comme étant le i)lus i)rt'S du salut, ce M. de Yivonne, quicraiv^naii fort d'être damné et ipii se ilatlail lie ne jïoint l'être, ayant toujours i\ portée un prêtre prêt à lui donner l'absolution et porlaid d'ailleurs sur lui un scapulaire préservatif de la mort subite, u Voilà donc M. de

« Vivonnc sauvé, lui (jui avoil la v et qui couclioit

« tous les jours avec trois p , (|U()i(jue marié. Et que

« peuvent donc espérer les honnêtes gens?» s'écriait lîoile«u. « C'est lui qui nous aflirme encore iju'il n'y a rien « de plus Ijeau que le système de saint Augustin et de « Janscnius sur la grAce et la manière dont elle agit sur « notre volonté siuis la contraindre », et l'ait lraii(|uillernent sa profession de foi. C'est lui cpai nous raconte l'o- <!• iiMî vengeance de l'abbé Talk'iii.iul , (pii, mécontent d un vcrscpii le caractérisait tro[) bien, imagine de venir un jour à r.\ca«léinie avec une fausse lettre dans laqui'lle i\ s'élait fait mander <« que j'avois été attra[)é dans un mauvais lieu derrière rhùttl de Coudé, vX cpion ju'y avait donné cin(|uante coups de bâton », et nous montre, |H>ur achever la comédie, le dénonciateur affectant de le pl.iindre. « Cette nouvelle se débita, continuait Boileau,

• qui étoit la plus fausse du monde, carccux «ini iik- «ofi- - noi^M'ut savent bien (pie j'ai toujours été appelé le

• citante Boileau. » C'est rulin encore Hoileau cpii.

l'otir Oiiir |wr un Irait de satire,

nous dit avec s;i Ixjiihomie sarcastupje : « On dit «pie « M. le prince deConti, (pii avoilacheté dix-huit francs « le» iiommei llluitrei de M. Perrault, les revendit un

SA VIE ET SKS OUVRAGES. l>ô

(( écu à M. le Duc, et que sur-le-champ M. le Duc les re- « vendit trente sols à un de ses pages. Il en avoit déchiré u tous les éloges et n'avoit conservé que les estampes. »

Voilà le vrai Boileau, le vrai Nicolas, dont il n'a jamais fait bon dire du mal. Sans façon, sans restriction;, sans fausse politesse et sans faux vernis, d'une belle humeur un peu âpre, d'un sourire encore armé, bon homme, honnête homme, d'un goût moins farouche, d'une susceptibilité adoucie, et c'est àxMarais, je le répète, que nous en devons la révélation.

A la page 326 du Recueil , nous trouvons un autre Morceau, intitulé : Conversation de M. Despréaux du 12 décembre 1703, recueillie et écrite par M. Mathieu Marais, avocat à Paris.

Dans ce Mémoire, non moins intéressant, non moins achevé et de traits non moins choisis que le premier, nous retrouvons dans Boileau la'mème verve brusque et la môme franchise parfois indiscrète. C'est le même homme que nous écoutions tout à l'heure, celui qui dit à M. Gibert, professeur au collège des Quatre-Nations, qui le prie de recevoir des vers latins qu'on veut lui envoyer. « Je lui ai répondu que tous les vers latins u que je lisois étoient faits depuis 1,700 ans, que je trouce vois son huile bonne (l)et ses Dissertations françoises, « mais que pour les vers latins, s'il en entre quelquece fois par surprise chez moi, ils en sortent pour des em- (( plois peu honorables. » Nous y trouvons une courte et vive dissertation sur Pétrone, et de bien curieux détails sur le Dialogue sur les romans, sur la bévue, trop souvent attribuée à Racine, considérée par Saint-Simon comme la cause de sa disgrâce, et formellement revcndi(juée par Boileau en présence de Rrossettc et de Marais, d'une critique un peu trop franche de Scarron , faite devant

(I) M. Gihert élail Proteuçal, et faisait chaque année un présent ilhuile à M De^ préaux.

fê MATIlIir MARAIS.

Loui> MV il M"* de Mainlenon ; sur a \v i;onro » de Corneille, « qui, r(»nsislaul ilans la inagniliconce des mots

• et des MMiliments, plall davautaiie aux jeunes gens « qu*aux autres, » sur les amours de Racine avec la l)U|Kirc, jHHir la(|uelle il lit Androwaquey sur ses dém^Us a\'oc les jésuites de Trévoux, etc.

Mais laissons là le manuscrit fcntaleur, plein de la moelle du génie de Boileau, pour ainsi dire, et revenons à Marais, et aux maii^rcs épis ([ui bordent cette roule, enc»»re vieri;:e du pas des hioLrraphcs.

Nt»uî. trouvons à la paiie V51 du manuscrit une note de |lrosî»eHe qui nous indique que les deux Mémoires de Marais sur Roileau n'étaient pas le seul appel qu'il eût fait à ses souvenirs, ni Tunique emprunt fait à cette libéralité toujours prodigue de communications quand il s'agissait de la L'Ioire de ses maîtres et de ses amis.

A la fin de juin 171 :], le méthodique Brossette écrit dans son journal :

• J'ai dliM* avec .M. Aiifossi et .M. Marais, avocat, ami de feu

• ^ï ^ '|ui vu a fait mention en pliisieursendroits de son Diction-

• »' • "' M. Marais m'a fait voir quatre lettres qui contiennent

• I» glorieuse qurrelle que M. Ha) le eut avi'c la reine Ciiris-

• tÉor dr .Suéde l),à la fin de 168G,surce que cet écrivain ayant inséré

• de» lettn-^ " •••rnant dans ses Aouvelles de la rcpufjlir/uc des

• ff/ffu , ,r. v,.s /(r/lexions, ùiius les<|uelles il la nonmioit

' . «l de plus il disoil d'elle, sur ce (ju'elle con-

•1 Kiiion les conversions a la dragonne que Ton faisoit en France,

• T*' < ' *' " * '\f Sa Majesté suédoise était un irsfc de protes-

• tan'nmt luerfjlc est illustre et fait encore le plus bel évé-

• •rnirnt de b %ie de M. IJayle. M. Marais m'a permis de prendre

• uiM- oipw de ers quatre lettres, dont il y en a deux anonymes, d'un

'•' *••'*** » PH«« * dlH(éfer l'affront fait a la dignité et .1 la liberté de IV-

'***••« de ftiin ami. Il ne âéuuïw. pan non autipalliif pour la

iK'rilf, \iA-ii-vi<t<riiii lioiniiu'

'*'" i '." iViciil, «lit-il, une rlraiige

'' '^ ••»'• •«» Mire», clU-i (eront U'aiicoup dire " (Lettre à

" j^'ue).

«f serviteur de la reine Cliristine, une de !M. Bayle à cette reine, et «- la dernière est de la reine elle-même à M. Bayle. »

Et quelques pages plus loin, en homme qui cherche partout à apprendre et qui ne néglige rien de ce qui peut ressembler à une bonne fortune littéraire, il reproduit, dans une copieuse analyse, un de ces grandes, savantes et amusantes lettres de Marais à Bayle, qui étaient, de son propre aveu, d'un si grand secours à l'auteur du Dictionnaire. Cette analyse, unique spécimen d'une correspondance que la modestie de Marais a opiniâtrement refusée à l'impression, donne une grande et haute idée de ce commerce sympathique et fécond, et fait regretter la perte d'un document qui serait aujourd'hui d'un véritable intérêt pour la critique, cherchant à étudier les courants divers d'inspiration que provoquait l'infatigable Bayle , et à définir l'influence européenne qu'il exerça sur cette armée de lettrés, collaborateurs désintéressés de son œuvre, pionniers laborieux et obscurs de cette immense tranchée creusée dans les domaines de la tradition et de la foi, et qui ne porte qu'un nojii.

« Cette lettre, dit l'exact et judicieux Brossette dans son extrait, « contient plusieurs remarques savantes et curieuses que M. Bayle a « ensuite insérées dans la seconde édition de son Dictionnaire hisfo- « rique et critique. Elle a été écrite au sujet d'un petit ouvrage de « M. Bayle composé au mois de septembre KiOT, intitulé : Réflexions « sur un imprimé qui a pour titre : Jugement du public, particuliere- H ment de Cabbé lienaudot, sw' le Dictionnaire critique du sieur « Bayle. <>

C'estdanscette lettre, adressée à Rotterdam à M. Bayle, le 25 de mai 1698 ( une des premières, la première peutêtre de xMarais à Bayle, J qu'il fait part à son correspondant du jugement si flatteur de Boileau sur son livre.

« M. Despréaux me pria de lui prêter votre livre, et après en avoir o lu une partie, il m'en parla avec une adniinition (ju'il n'accorde qur « trcs-rarement, et il a toujours dit que vous ctit'Z marqué au bon « rom, et de cette marque il n'en connoît pcut-ctre pas une douzaine

9t MATIIIKIJ MARAIS,

• liamle monde. l<a vivaciti* de vos expressions, réteiulue de vos eou-

• BoiMoocrs. loinle à iineiieUete qu'il dit n'avoir jiinKiis vue ailleurs, . If re\em»il lt»u jours ^m< hon coin, qui est le mot du - r.. ....... '•.•!»' it haute volée. "

C'e»l lUiiî» celle ielUt* «jue Murais dit de Hoileau :

• Cm un plaisir d'entendre parler eel honnne-là. Cesi Ut raison armée, >■ t parler aiu>i.... Au reste, c'est un houiine d'une

• ..*.--•'•• .1 ..éiers tenjps et d'une droiture de eœur admirable,

• do. i qu'un entant tromperait. Ou ne eroiroil jamais (;ue c*«t bri*graud satirique. Ia» portrait qu'il a fait de lui-même dans

• rupilrea ut vers ne peut être plus ressemblant. »

Iles celle» é(K>(jiie de 1798 Marais se montre tel (jue nous le coonui&sons d'après les témoignages postérieurs, dr^^ustateur éuïérile du vieux vin de la gaudriole gauloise, pliiloloirue déjà raffiné, jurisconsulte porté aux

"f *• "^ tlt* curiosité, et traitant volontiers celte grande

H *le la di^'sulution du mariage pour cause d'im-

I»* • «•, un des lliéines favoris du seizième et du di.x-

huitièfiic siècle; le lout avec accompagnement de détails «lé» el de commentaires joviau.x. Il recherche déjà et il confiait le véritalile auteur des factums anonymes illusoires. Iladéjà une mémoire pleinedc citations et d'atiecdolcs, el il fail de la meilleure humeur du monde les

**' "^"^ *'*- *^n érudition ou de ses souvenirs. Il ( ife les

U .. 1> ngouiss;ints du chevalier de Sillery, un des

mahnwln t.M.j.s. Il nous apprend que le cardinal de "■ .t fait peindre v\\ cruciii.v et cpi'il v a des

gem qui oui vu ce tahleau. Il étale cette minuliJusc et UDi.|uc «rience qu'il s'est faite des éditions imprimées cl dcimanu-wils de U Fontaine. Il est déjà riche de dé- - cl de variantes à faire venir l'eau à la houche '*" '' '^ 'l'»"«il par cœur toute .sa vie dans les

|»i''' ••.•■i\ détails de distractions et <1.; naïvetés.

'"" *"* «l'une amitié sincère en rm-me temps *•"; '"-'lairvoyante, il invite M. Ijayle à ne

|iOinlcom|i( ,M répulalion ou son autori'lé et à

corriger ce fameux article qu'il a donné de David dans la première édition de son Diclionnaire.

•< Il y a, conclut Brossette, en homme du métier qui a le flair exercé, « quantité de remarques très-curieuses dans cette lettre de M. Marais. « Elle finit ainsi :

« Mais, Monsieur, n'est-il pas temps que je vous quitte? Te vous « dérobe ces précieux moments que vous devez au public et à la « postérité. Pardonnez-le, s'il vous plaît, à une estime si proche de la « tendresse qu'elle m'en a fait ouljlier toutes les bienséances. C'est " avec cette estime et tous les sentiments du respect qui est dû « à votre mérite que je prends la liberté de me dire. Monsieur, « votre, etc.. »

Cette lettre de Marais à Bayle, qui nous donne une si complète et si heureuse idée de ce commerce d'érudition et de sympathie, mêlant constamment l'utile à Tagréable, nous amène à ces relations avec M™*^ de Mérigniac, dont une correspondance entièrement conservée nous a gardé la trace, et dans laquelle nous trouverons, dans tout l'abandon de l'intimité, les qualités de bon sens, de finesse et de galante urbanité qui ont dii donner tant de charme à la conversation et à l'ariiitié de notre auteur, en ces jours encore épanouis et souriants de sa verte maturité.

Ainsi que Marais nous l'apprend lui-même, dans une lettre au président Bouhier, du '21 novembre 172V, c'est le culte de la mémoire de Bayle, d'autant plus chère à quelques pieux admirateurs, qu'il pouvait paraître plus téméraire à la foule, encore effrayée des hardiesses du philosophe de Rotterdam, qui fut l'occasion et le lien de ces relations si caractéristiques avec une vieille femme d'esprit, fondées sur le goût commun du libre examen elle commun attrait de l'écrivain qui a poussé le plus loin les prérogatives de la raison et fait toute luie |)hilosophie de la curiosité.

IQ M \ uni i M AiiAis,

• if uùs bion aists eiTil Marais à sim ilot te nini, à riicuro di' la

• wtnùfrt et n.-»iîîs.inli' liaison et dos épam-homonts iMiroro dis-

• Ofts, où l'on nht un«« sorte de eo(iuellerie naïve à se montrer dans

• ton bc«u jour tt a se faire valoir, — je suis bien aise (|ue vous

• tOTrx ronl.-nl de mes lettres à M'"^' de Merigniae. J'en ai peut-

• eût «rit plus de einq ou si\ mille de ce ^eine depuis que je suis au

• mootk'. Kl si elUni etoient rassemblées, ce seroit un assez beau re- , cofîl Je \ous ai déjà repondu sur le caractère et la personne

• ^ M"" de M«Tii:niac. Il en e.st parlé dans la petite Vie de Ravie,

• nal à propos altrdmee à .M. de la Monnoye. Je lui écrivois ces pe-

• lils billets sur-leH-bamp et au milieu de mes affaires. Celles qui

• tout datits de Saint-Maur sont écrites d^uie maison du père de

• !!•* de T qui etoil un bonime de guerre , major géné-

• rai qui 3\> \<'e M. le prince de (lonti en Pologne par eboix,

• et qui aimoil fort les lettres et surtout ce commerce avec Bayle,

• qui uous t iid plaisir, et pour lequel je ramassois centcurio-

• fîtes q ' - dans son Dictionnaire, quebjuefoisen me nom-

• Riaot • , avcnt Siuis me nonuner, et par exemple l'article

• d'/MMoceni A7 avec les citations de I^t Fontaine, etc.. Les trésors

• qi: s entre les mains sont demeurés au neveu. Je ne sais ce

' "M. Je le crois au Cariât , pays de Foix, petite ville d'où Il n'y aura dans le Uecueil qui se fait en 4 vol. in-

• folio (I) que \e(ours de Philosophie en latin, qui est des ouvrages

• pofUiumes. 1^ reste est compose de tous les autres ouvrages que , |-,,.. . .1..; . vus et dp plusieurs autres petites broebures (jui se per-

• d' <ime il l'a dit lui-même, dans la voirie des bibliothèques.

• Vtmdiee kUtorique^ei plusieurs Kxtraits qui étoient le fonds de ses

• étuda, ioir . dans le Oirtionnaire. La llaratujue de M. de

• iMXemtbou. j ,, ; aln- mes mains en original. Je ne l'ai pas voulu

• doaocr a eet libraires, uou plus que les deux grands cbapitres

• de y llUlolrt de Giutact que M. Kolland, père de M'"'" de Te-

• Daore, a « s. H qui se sont trouvés après sa mort écrits de

• M nuin I /-10US, Monsieur, que ces libraires mrttcnt a la

• \ht du Mcood volume V.4cis aux réfugiés (2), qu'il a toujours dé-

! %f«f«H 4 hri ir^mr i»rnt une Vie 'V Bayle; c'est celle r|ui est on Wv (l<-

r rrn|MM:( pour la iH'inoin' «le son .'iriii. île

>il p')intdii|»e. Kiitieuiiiiti, riMiiiiii' Koii-

iil»' dr con%«>nir de relie iAcliciig*- m<iiii inroiileH-

' l<«<'iii^ ' 1 ..inl que |e» éitilt-iirs ou len rommenta-

•*••*••' 1 t'il ne p.inliMiii.nt fia». Il ne rroyall pas,

ttmha dMUai |»iin qu'un crût, que na)le n'itait poiut l'auteur «li

<' savoiié, et qui le déshonore dans son parti. Ils pouvoient le mettre •< à la fin du TV, comme une pièce douteuse; je me suis fâché contre « eux 11 y avoit dans ce trésor trois grandes lettres sur le Pyrrho- « nisme historique^ sur la Première prise d'armes et sur le Colloque « de Poissij. Cela étoit merveilleux. M""' de IMérigniac a prêté ce <« manuscrit a un homme qui dit l'avoir égaré, et c'est une vraie perte. « Il y a encore un recueil de plusieurs lettres écrites par lui dans sa « famille, où il y a beaucoup de sentiments tendres et de personnalités. « C'est là oij on a vu qu'il a été peint. Le public n'a pas grand besoin « de cela, mais on serait bien aise d'avoir une suite et une liaison des « fies de Plutarque pour faire un corps d'histoire. Le neveu a tout « cela, et je n'en ai rien. J'oubliois le Kalendarium Karlananum, « qui n'est qu'une espèce de faste qui contient les principales époques « de sa vie jusqu'à quarante ans On a vu là qu'il a été catholi(jue pen- «« dant vingt et un mois. J'ai ce petit calendrier. Voila la réponse à " toutes vos questions »

Nous avons cité cette lettre parce qu'elle nous montre Marais dans toute l'ardeur de ce culte passionné qu'il avait voué à la mémoire de Bayle, et étalant avec complaisance sous les yeux d'un collectionneur émérite, et digne d'apprécier son bonheur, tout le trésor laborieusement disputé à l'ignorance ou à l'oubli des Reliquiœ de son illustre ami et maître, dont il devait enrichir les éditions postérieures faites par Des iMaizeaux. La fin de la lettre nous explique à quels scrupules et à quels dégoùtslexact et honnête mémorialiste a dû céder quand il a brisé la plume dont il écrivait son journal et renoncé à ce métier d'hiStorien minulisle que la haine et la vanité rendent presque impossible en travestissant et en dénaturant les faits même contemporains, sans cesse dérobés à l'inquisition la plus infatigable et la plus autorisée. Impatienté de ne pouvoir arriver à découvrir la vérité vraie sur un événement récent, et tout à portée de ses yeux, le bon Marais s'indigne naïvement de ces entraves ap-

VAvis aux réfugiés. Malgré celle opiniàlre toiiqtiôle, le (ail e>l aujoimriiui incunlot.ilde. La ^c lilé fail violence a rainilié. Jiiiiou avait dexiiu- junIc ni désignant le cou[idljle. On ue lioiufie pas >t> Liineniis.

„ MATHIK.r M \\\ VIS,

iiorlôe» à toul propos au libre extiricc de sa vocalion iiohMTvalfur. El ialiiiut* de voir sans cesse ses inoiK-les M' démlKT devant lui, il jette son pinceau de moral i>le.

. Ajirf>o I''. «i''-"'' ï'^i'ï inlriiiiH' de ses vaines reelierehes et confus . a. M-5 mrprises, fouillez les antiques et faites bien des Mémoires. . i cela fiiiil courl, et il en est arrivé à peu près de niènie dans s les aflain^s de la régence. »

^' ■ inanifeslera souvent cet honnùte dc\n[ dccuricux

é\ j.ii linit par le réduire au silence. De 17*2 V ù 1747,

en cffel, moment où il interrompt pour toujours son journal, nous voyons sa veine devenir plus courte et plus rare, el le chroniqueur, passé pyrrhonien, rejeter sur se5 livres Tatlention que les hommes ne méritent plus, el ne plus donner au.x événements contimiporains que le coupduMl indifférent du sceptique rentré, comme le colimaçon , dans s«i co(juille.

eu,* qu'il importe aussi de noter, c'est celle piirase iinale, qui respire une tendresse conlianle et une admiration ^•mue, et qui nous donne la mesure de la vivacité de cceur que Marais apporta le premier dans cette liaison d*esprit qui devait devenir une exemplaire amitié : « Je « veu\ vous dire en toul lieu combien je vous honore m el je vous aime, et fpielle joie de retrouver en vous

'• 'd re que je croyois avoir perdu en dix personnes •> que la mort m'a ^Mées. )•

On aime à voir de tels hommes inspircîr et échanger de IcU N'iiliments. Mais revenons à M""" de iMérii^niac, celte virde amie de Marais, dont le docte et aimable |»ri*«ident nou» a prématurément détournés.

• C^^•l W^ de Mérigniac et non Mnrhjnnr^ écrivait Marais h

ï ■ ■•» nie •' '■ / l'hisloirc. Klle s'apprloif

. ' ' <■'" (le I landre. (!e n(»ni <le l'V;li\

:i nom de l (ju'illc avoil eu de M"' Félix Via-

SA VIK VA SKS OL'VRAGriS. 33

< lart (I), évêque de Chàlons, son pcirraiii. Ce prélat, avec toute sa « vertu, ne liaissoit point la nnère de mon amie, à ce qu'elle m'a dit, et « il la logeoitdans son palais épiscopal. La fille fut mariée à un M. de « Mérigniac, sénéchal de ^Nlontmorillon, qui nVtiot pas un mari propre « à une telle femme. Ils se séparèrent. Elle vint à Paris, et fut delà <■ cour du Palais-Royal. Je ne l'ai connue que tard. Cétoit un esprit

> sublime, élevé, vif, fort, et qui dans sa philosophie étoit très-pyr-

<< rhonieiine C'est pourquoi elle aimoit Bayle. Elle s'étoit fait pein-

« dre dans un même tableau avec la marquise d'Hericourt, son amie.

" Elle a voit devant elle im Dictionnaire de Bayle, et M'"*^ d'Hé-

« ricourt tous les attributs des sciences. Elle étoit petite, point belle,

-' mais les yeu\ vifs et fins et une conversation si charmante qu'on ne

« la pouvoitquitter. Le P. Malebranche, I\L de la Coste, curé de Saint-

«< Pierre-des-Arcis. et d'autres grands hommes étoient de ses amis.

" Là, on alloit jusqu'aux pieds du sanctuaire, et il étoit difficile de

« lui résister. Elle écrivoit comme elle parloit. Elle avoit été galante

<' (a ce qu'on m'a dit) et avoit dans le cœur une passion pour un

< homme qui avoit été tué à la guerre. Je lui parlois quelquefois de ■' tendresse, j'en badinois quelquefois avec elle. Nous lui devons le

portrait que l'on a eu de Bayle. Nous vîmes dans ses Lettres (1

■ (|u'il s'étoit fait peindre (2). Elle s'avisa d'écrire a .>L Le Gendre, iu-

■ tendant de Moutauban, qui déterra ce portrait à iMontauban etnous ' envoya la copie, sur laquelle ont été tirées les autres. Elle est morte

il y a dix ou douze ans (3), et m'a donné par son testament un diamant de 200 pistoles. Je l'ai bien regrettée, et n'ai jamais trouvé dans aucune femme ce que j'ai trouvé dans celle-là. a Nous avons vu ensemble tous les Ol-.urres posthumes de Bayle. •" Ils sont restés à son neveu, qui en a fait ce qu'il a voulu, et qu! etoit

(1) Il nous est impcssibie de ne pas regretter qu'aucune des édilioii.^; jusqu'ici publit.^es delà Correspondance. (!•' J}a>le ne soit complète. On iit à la lin de l'art Iknjle {\V\o\i\. Micliaud) celle note de M. Aii^er : ■< L'auteur de cet article a vu un Recueil de 3C:i lettres de Ba\le qui n'ont pas été imprimées. >'

(2) <» Ce portrait, peint par un liabilc peiutr»^ rcidinantl, liU d'un artiste •' as^ez illu.stre alors, est le .seul qu'on aif eu de Ba>le, qui ne voulut jainai>< " consentir, malgr(^ les sollicitations de >»'s liltraires « à donner son iuM^»' au « public ". Ba>le, tiès-pauvre alors et ij^norant le prix d'iuie belle |)eiulure, w donna candidement (piin/.e livres au peintre, qui ne fut pas content et se « plai;:uit. La l«'te est a;;réal)le, la pliN>ionouii«' Ix'lle, le regard reniarqua- « blement spirituel et doux »> ( .\. Sajous, liishurcde lu hthrrJuiv Irançaise à Cefranger^ 1853, t. II, p. 233),

(3) Ln 1712 ou 17 14.

j4 M AllIlKr MAUAlS,

• son liérilùT instilii»* par sou lestamonl. .le voiulrois que ce tost.uiKMit . fillimprin»r; il lui feroil honneur. On imprime en I \o\. iii-fol.

• l«0/;»rrf<rfiVrr*rf. Marchand ne se mrle plus décela, .le n'ai pas

• %ouludounerla tiarmujuv de M de Luxembourg, parce(iue la satire . «t lrt>p forte el allaque le feu lloi et tout ce (ju il y a de plus . grand X.'Untoire de 6//5/are commencée est aussi pleine de traits

• sfitiriqiios. Je vous communi(iuerai tout cela cerlaincment , et ce

• n*«l que pour vous , Monsieur, que peu>ent être faites ces curio-

• Mlrs , panv qu'il n'y n que vous à présent (|ui puissiez avoir un

• errur.

• \je ne\eude Havie est celui dont il est parle dans les I cttves. Il

• s'apjH'lle Hmuuiwre. Il s'alla jeter dans la conj;re{;aliondes Jésuites

• en arrivant, el xoilà laclefde bien des faits. »

Nous ne pouvons résister an désir de donner au lecteur une idée de celle correspondance solide et spirituelle, d'une galanterie si légère el d'une piété si délicate pour l'illustre mort dont leculte commun en est Tohjet el le lien . l'n cunimerce entre un homme et une femme aussi égal, aussi substantiel , aussi <légap;é de toutes prétentions et intéréls vul.::aires, est une chose rarci et caracléristique, et ces lellres ne font pas moins d'honneur à Marais par leur inspiration (pie par leur style. On y sent Thomme qui de l>onne heure a restreint son ambition A jouir de l'esprit des autres, qui a fait de la curiosité une science, de Tadiniration un art et de l'amitié une passion et pn-vpje une vertu.

Bouhier, si hon ju^^een fait des choses de 1 es[)rit, .i\ait raison d'«n être conlenl. Pour (jue le ledeur soit mis I n\»'-\i\v «le pnrlau^er son avis, nous les publions en '^i , "^. H iH* s'a;.'it ici (pie d'(!n respirer, sans la déflorer, lepreniier parfum. .Madame de Mérigniac avait con- •aciVr à la inéiuoire de Bayle une sorte d'oraison funèbre ; V ;'cn félicite, et voilà roccasion saisie et la liaison

iMmé«, fou» l'empire des souvenirs cl des regrets encore réeentA. Bayle esl mort le 28 décembre 170(i. Kt la première lettre dr ce petit Heeueil lîst datée de 1707. Du |ieut dire que Ikijle en (;hl l'âme el revit peu à peu tout

entier dans les qualités séduisantes de son intimité, goûtée avec tant d'émulation par les deux amis interlocuteurs de ce dialogue épistolaire. Avoir mérité de tels amis sera pour Bayle une gloire supérieure à celle du Dictionnaire. Marais avait, comme tous les hommes nourris des disciplines du grand siècle, la religion de la politesse, et un de ses principaux griefs contre ses détracteurs est qu'ils ont accusé Bayle de grossièreté.

«« Je suis en colère contre M. Basuage, qui reproche à notre ami le

« défaut de politesse , et c'est M. Bayle qui le premier a rendu dans

« notre langue les livres d'érudition agréables et la critique lisible. Il

« n'y avoit qu'à demander au P. Maimbourg, contre lequel même il

« avoit écrit, s'il ne le croyoit pas poli. M. Basnage met la politesse

'< dans l'arrangement et dans la recherche des mots ; mais il ne songe

" pas à l'ennui dont il couvre son journal et' dont il accable ses Icc-

« teurs, qui aimeraient mieux dix lignes de M. Bayle que dix pages des

« siennes, etc.... »

Voilà Bayle défendu en avocat, comme il aimait à le faire lui-même, par la raison à ia^ fois et Tironie, et par des arguments qui égratignent.

• Ce sera pour samedi prochain, ajoutait Marais, fortifiant le prc-

« cepte par l'exemple et tournant sans effort des billets qui sont des

«' modèles, que le rendez-vous continuera , s'il vous plaît. Je ne sais

" encore si j'inii à la campagne ; mais si je n'y vais point, je prétends

« bien aller entendre ténèbres dans votre appartement, et dire là tout

« ce qui nous viendra dans le cœur et dans l'esprit. Pour mes lettres,

« il n'est plus en mon pouvoir de vous les refuser, et vous mettrez ;i

" votre discrétion telles bornes qu'il vous pl.iira. I>a reine de Suéde

" disoit qu'elle aimoit les hommes parce qu'ils n'etoient point fennnes.

« Mais eu vérité il faut aimer une femme connue vous. Madame,

« parce qu'elle vaut mieux que tous les hommes. »

Bientôt commence entre ces deux aimables et honnêtes complices, associés pour la défense de la mémoire de Bayle et la conservation de ses œuvres posthumes, une sorte de conspiration tacite où ils déploient -X Tciivi toutes les coquetteries de l'esprit pour enlacer d'un ré-

MATniF.r MARAIS,

a piéiefvteur l'ht'rititT timort^ du crand ptMiseiir. « M. Hruciiit^n» n'a-l-il i>oint c\é chez vous dimanche? — ^ 11 me revoit hien promis. >» Ce pauvre neveu devient robjctd*unsiéi:oenrî'gle, avec trancht'cs tleuiies, petites mines iniri^nieuses , paraUMes prudentes, courbes caplieuses, souriante circonvallation. u Je verrai de pr^s, dit

• Mamis. passé maître en cette strah''i;ie, ce (jne Ton a

• cK^^noîM* au neveu, et je vous en rendrai compte. » On dirait Iaconi|uète dune joHe femme. 11 ne s'agit cepen- «lant c|ue de quelques manuscrits (ju'il laut arracher aux jt^uites qui rl^dent autour d'un imbécile timoré.

Kt puis ce sont les nouvelles, et quelles nouvelles! Le c<pur en frémit d'aise , l'écriture s'épanouit comme un

. On Tient me diro en ce moment q«ie le nouveau Bayle est im- . pnn»r el qu'on le vend cent fr.incs a Reims. C'est une fausse uou-

• %Hlr, a ce que je crois, mais \ix fausseté même m'en fait plaiair. »

Tout d'un coup Tadmiration éclate en fanfares d'allégresse. Marais a enlin vu les fameux manuscrits Venitf tidilf tin/.

• ^' ' ' ^ r.incastel a drt vous dire, Madame, (jue j'ai vu des Il .\. J'ai dej.i pris des mesures i)onr euipêeher (ju'il

■'arTite malheur... J'ai vu les deux chapitres ( de lUisloirede Gusiart)dr] qui soûl exri*l|«'nls. Il a trouve moyt'U de mettre de

b philosi», ...,j>.son histoire, mais de la |)l)ilosc»plue la jjIms relevée

ft <lr relie que Patin disoit qui a|)|irochoit «lu sauctuaire. Jamais je n'aurotf mj la trouver en cet endroit-la. \.' Indice historique est une choi« rionnante |K)ur l'étufl»' «i l<'s rechcrclics. I/abrr^»* de PIu- Làf'jiie fi Wn lidJMins (>our eoutiinier l'hisloirt* sont un eliel-d'œuvre.

*îrr>uruli-joun»al,où il yahieu des<-uriosilés. Knfin, j'ai passé.

'•i, Uê piuM heureuse» que j'ai passées de ma vif\ eu ma-

' • r ' ■ ,i rcfoiinu la main d'uu si j^raud homme.

^ . • . . Ijtttres. .Sans le froid , j'aurois e.ouliuue ;

ti ce nvHnent j'y retourne, et je veux remarqurr tous les en-

• pmllcut... •

• pi' urt-ismc d'esprit! quel dilettantisme déliciit!

C'est une véritable lune de mit.l de la possession d'un génie inédit, savourée loin du profane! Cependant, comme en toutes amours^, même intellectuelles, il faut songer au public et lui faire sa part, Marais se résigne à la pensée de l'invasion des lecteurs dans ce sanctuaire encore vierge de l'œuvre posthune de Bayle. Et, se laissant emporter à une sorte d'anacréontisme littéraire, il parodie La Fontaine (un grand ami encore, comme on va voir), et sur la liste de ses vœux il place la paix et la publication du Bavle inédit sur la même lisrne :

« Le plus grand de mes souhaits « Est de voir avant les roses « L'œuvre de Bayle et la paix, « Car ce sont deux belles choses.

« Voici, ^Madame, une lin poétique. 11 faut savoir de tout pour plaire. " Je ne sais pas bien, au reste, qui a commencé ; mais ce ne sera pas « moi assurément qui (inirai. »

Tout est de ce tour vif, alerte et pimpantet de cetteenthousiaste curiosité, de cette ingénieuse complimenterie. Partout le sourire de l'esprit et du cœur, partout pétillant le sel de la malice gauloise.

'> Il y a plusieurs lettres d*uu M. de la Roque qui sont toutes bannes, « pleines de vivacité et de vérité et de juste critique. Mal^ cela nest « point pour ce pays-ci. »

Marais est bien le parlementaire raffiné, le bourgeois de Pariscurieux, malin et voluptueux d'esprit, volontiers frondeur des puissances, jouissant doublement du fruit défendu, et prisant double les contrebandes littéraires venues de l'étranger à la barbe des censeurs chargés de surveiller à la frontière les invasions de l'esprit protestant et réfugié, inaugurant déjà, par des escarmouciies systémali(|ucs , dans cet inviolable asile de Hollande, la guerre subversive du pbiloso[)liisme.

• I/abbé Nicaise de Dijon fait un ju^cnuiit de l'archevêque de

18 MVTHIKr M VU VIS,

• CMnhnM H &e ran-hi»\t»inu» tit» l'nris qui ost oxcelloiil , et il faut

• MKorr ivotorer ceUi en |ki>'8 etrauper. -

Toules les jR'tites ironies irtMiassaisouiRMil (|ik; mioux le coiii|>li:iu'nt linal. Marais est iiniiiue pour riuiprévu et le naturel île cette ilerniiTC saillie dans un salut, la coda lie l'arielte épistolaire.

- i I. ii> iiitit rtTJ sons l'cril irun plaidour (jui trouve ma lettre trop

• loo^iK* Kc moi, je la trouve bien eourte , |)uisquelle parle de ce

• quf j'ainieel n coque j'aime. Vous voyez. Madame, que je mets des

• (ittt hardies, l'ourquoi aussi me retranchez- vous les communes? »

Jus4|«ren ses plus Apres sollicitudes, jusqu'en ses plus farouches ombrages, chaque fois que cette grande robe noire de la congrégation (|ui environne le pauvre \f. Hruguii^re le cerne de son ombre, ondule et menace à Ihorizon, Marais conserve imperturbal^lement cette gaieté foncirre (|ui est comme la santé de l'esprit. A tout mo- '"••nt VI vtTve s'échappe en réminiscences heureuses et en il • > anecdotes. Il a toujours au bout de sa petite dissertation le petit mot pour rire , sonnant comme un grelot. Mais la décence retient sa gaieté, et ses libertés modestes Délaissent rien perdreau respect. Il madrigalise délicateuM-nt; il joueavec la pensée, effleure le mot, et esquive le ùanp'.r. Ses gîiudrioles sont innocentes, ses témérités disrn^tcs. Il caresse, il chatouille, il n'offense pas. Il fait rin» vins faire rougir. Il entrOuvrc la porl<' de l'allusion; il M>ulrvc* le rideau, il n'étale point le sens éipiivoque. Il a, p<jurtoiit dire en un mot, la pudeur de l'esprit.

Nous Mitnmes, ne l'oublions pas, î\ la lin du règne de L/>uî» XIV. I^duchcssede Bourgogne égayé et embaume, ronime une fleur sur des ruines, l'ennui d'ime cour vieilli. \t> »t dévote. Sa gaietéenfantim; rayonne en

crWf IriHlt; Hutomne de la décadence, comme un dernier coup de vjli'il. I>'H derniers roués de la première régence •^nl morf^ ou radiirs, rr rpii revient au métne. Les nou- \»'.iii\ ri. ii.'s II.- ».<.i,i p;|ii encore nn^' ]>uissance. Ils s'épa-

iiouissent dans ces petites cours étroites qui narguent la grande, le verre à la main, chez le duc d'Orléans et les Vendôme. Ils attendent, pour triompher et gouverner eux aussi, leur petite régence, prêts à donner par l'avidité, hi débauche et l'impiété, la contre-partie de ce tableau encore chevaleresque des passions de la Fronde, duels héroïques, amours précieux, longs romans à l'aventure sur les bords du fleuve du Tendre. En 1710, l'antique galanterie française jouit encore de son reste ; c'est la période tiède et tempérée , entre les solennelles ardeurs et l'éclat triomphal de 1670, à la plus belle heure du Roi-Soleil y et les licences troublées , les insolents scandales de 1720.

Les Lettres de Marais caractérisent à merveille cette nuance de transition. Ce n'est déjà plus là le beau ton de Versailles ; ce n'est pas encore le mauvais ton du Palais- Royal. De Voiture à Saint-Évremond et de Saint-Évremond à Grécourt quelle distance ! Et quelle distance aussi de Conrart à Sauvai et de Sauvai à La Monnoye! Saint-Évremond et Sauvai, voilà, dans la grâce et la solidité encore légère, les deux types intermédiaires qui peuvent servir à caractériser Marais. C'est un roué innocent, un grivois délicat. Il a les touches fines, les rélicences, les demi-hardiesses et les demi-sourires qui ont fait le succès déjà épanoui de Fontenelle. Il y a dans Marais du Pellisson adouci, du Fontenelle émoussé. C'est un raffiné de palais, encore avocat et bourgeois sous l'auteur, mais sans le trop paraître, et déguisant sous les roses de la belle humeur et du bel esprit l'épine de la basoche.

" Je tombai hier sur l'article Sccnnander, que je u'avois jauiais lu.

« Quels agréments ii'a-t-il pas répandus sur le eonte de CaUirhoc, qui

« prit son galant pour le dieu du lleu>e, et sur Paventure de Julie, qui

<■ pensa y être noyée. Combien auroit-il été content de savoir que Ea

« Fontaine a fait un des plus jolis contes du monde sur cette propriété

'< du Scamandre de recevoir le premier hommage des (lances. Il dit

» tort plaisamment de Callirhoé qu'après sa bonne fortune,

'( Même un de ses amants la trouve plus jolie; « Cest un Koùt

40 MATlUK.r M\U\IS,

• Ce trilr auroil fourni à notre ami un oonimeutairo l)ion nuiplr. ^ ' ^ je ne wnicr pas à n* qm» je f.iis nnjounrinii et (l;ins nii temps

... . . .. ,1... ,jp ^,M4 lKij;.ilelli«s ; a cria ji' irpoiuls ipio IVtr.inpic

V lU' I..iurf un vouilrcdi saint, ot (pie cela a produit . ks %rn l« plus palanls el les plus dt'lifats de toute l'Italie; eVst un . prtil point de chronologie amoureuse «pii n'est point à rejeter. »

f;i)liirni*i s't'u'avc ainsi au moment où \c t'amoux neveu Bru::iiit'To m* dérobe à ses étreintes et lui «'( happe :\ tout moniftit avec la tlui<lité tlcsangiiilleseltlessots. Se seraitil livré aux jésuites, lui el son trésor posthume tant convoité? L^s jésuites héritiers de Bayle! Cela efliaye comme tous les paradoxes. Il semble cpie la m;dif;nité de la fortune ne puisse résister à un si beau capiictî. Il n y a que limpo-sible «pii arrive. Marais, cependant, rit encore tout en treuiblant.

. ■ t ihi tout M. Hrufiuière. Auroit-il mis son âme et . > mains des bons Pères? le suis tente de chersi nolrr ami n'auroil point laissé (pieKpie bâtard, pour lui ad- II. I)eseartes,au milieu (!e ses méditations, ne laissa petite Franeine. Kl eroyez-vous, Madame, (pie it piisauîjsi un peu forligne? Ce seroit une anecdote / CTirietis^-. •

\a^ r» juin 17Uλ, il rii est aux d('ini*"'irs appréhensions el aui: velléités les plus bellirpieuses :

'pif M, r.ni|;iiiere ne nous doniii plus la Harangue: . 1..-» h II us pour na};e, et il ne les aura |)oint (pie reque nous voidons avoir. Il se faut faire loup avec • Iff l«

Tout cela occu|h; beaucoup plus notre avocat (pie la |ioliti(|ue. I^'i diH;,'ràce imprévue de M. Chamillart ( un vrai coupd'Ktata cette heure de la médiocrité elderiiabitudi- ne lui in«i[)ire (|ue cestranijuilles réflexions :

• ikfr Htfe^vrHM fl que |>en!M*z-vous, Madame, de nos cba n céments i*

- (li«rtit que rv ueul i\uiiu justaucorps retourné. T/é- 1 -.ître, et j'en suis toujours le très- humble ser-

SA VI R tï SES OUVRAGES. 41

En tant que bourgeois, Marais n'est point de ceux (jui firent la Ligue et la Fronde. En tant que littérateur, il ne s'intéresse qu'aux disgrâces littéraires, qu'à ces ministres tombés qui ont pour les défendre, les plaindre ou les pleurer des Pellisson, des Sévigné et des La Fontaine. Et, enfin de compte, la disgrâce de Chamillart ne l'arrête que comme une excellente occasion de relire le Songe de Vaux. En creusant Marais jusqu'au tuf, on trouve à tout momentde ces traits de nature, de ces originalités brutes qui font plaisir. La mort de M. de la Reynie, de redoutable mémoire, lui inspire des réflexions puisées à la même et commode pbilosophie. Hors les matières de foi, Marais se complaît au scepticisme. Il y nage avec plaisir, en homme qui, ayant réservé le salut, sait qu'il ne court aucun danger.

« Vivre si longtemps, sans pouvoir être doyen du conseil! dit-il « des vains elTorts de La ileynie pour triompher de la concurrence de « l'archevêque de Paris. C'étoit une grande disgrâce. Cependant il ne <« le fut pas, et la jeunesse l'emporta Voilà une place vacante au con- « seil. A qui la donnez-vous? Vu plus digne. .Mais il ne l'aura pas. >

Je disais tout à l'heure que l'ironie de Marais était douce et son sel léger. Cela n'empêche point de temps en temps le nescioquid aceinm, et la petite malice indifférente pique parfois soudain. Marais excelle à ces airs de n'y point loucher dont il a appris le secret de son second maître, La Fontaine. Bayle fut le premier et l'on peut dire le plus aimé. H avait pris Marais par les côtés forts de son es[)rit. Nous préférons toujours les admiration*^ qui nous élèvent à nos propres yeux. Mais il avait un faible pour La Fontaine. C'était son vice. Il en convenait de bonne foi, en homme (jui avait fait la conquête de Boileau et parce patronage austère s'était assuré le pardon.

Mais ce ne sont lA que des diversions passagères. A cha(|ue page retentit le cri d'alarme: « Je n'ai point vu M. Hruguière. » Et mes deux Bay listes enragés de redoubler leur surveillance et de resserrer le cordon d<' préservation au-

4S MATHIKl? MAUAIS,

tour diulêiwsitaircile la uloirt* poslliume de leur ami, de celui sans lequel llayle ne peut rrvsu.sT»/cr. Kn attendant. il lit les Mftfwires d' Estrades, il lit M Simon, il lit \c père Lauhru'^Nel, non sans se mettre en colère contre le jésuite, qui nn»|K'lle les eriticjuesà Tordre dans des termes bons IKiurl'v faire nn-Urf lui-même, et fait la leçon à Hayle de son humeur silirique, dans des termescjui le rendent, malprv lui. son imitateur elson élève. Il lit /< Monde enchanté cleBcek»T,el iKTsiflle agréablement ce lourd mystificateur, qui ne tient à la curiosité aucune de ses promesses; il lit surtout Ihtpin, Hasnaije^ et les commente et les apprécie avec un lion sens tantôt malin, tantôt élocjucnt. Il lit les Gémissements dePort-Hoi/oL (ju'il ;ippelle un chef-d'<inivre, en liumnie qui a pris dans le commerce de Boileau un |>eu de celte admiration pour Arnaud, le grand Arnaud, comme le premier avait dit le satirique, mettant cette fois autant de courage dans ses louanges (jue dans ses satires. Il lit même Leibniz, dont il admire encore j)lus le style vraiment français (|ue la pensée, trop profonde et t^'op oliscure (Kirfois pour ce simple tlAneur (pTelTraye Ui caverne pliibisophiriue. Il épanche contr»* hesmaizeaux, le compilntr'ur b«'snirneu.\, le biographe sans passion et Miis ch-licalt-sse , son indignation de fidèle jaloux , (jui voildans la moindre maladresse et dans la moindre néglifrence une profanation.

A tout cela se mèlenld'agréables réminiscences. Marais cile loujoursavec choix, boidicuret à propos; et il donne fie curieux détails sur le mariage et la mort édifiante du po<*tc Liinez, un des rares originaux de la seconde moitié du > - (\p \j)u\s XIV, entre Chapidle et Ilesnault, et sur l** '*• lUMisH«*au, (pi'il n'hésite pas «à croire eou-

!•* 'tte M-ule eireonstanctî atténuante de la fata-

lité du (lémon satiri(|ueehez certains portes que l'orgueil doiDÎoe, et de 1 1 provocation de perlides ennemis. Il lrouv<*ltou<iAeauc^>upabl<> parcequ il déleste les (pierelles liruyaiite« et 1m Hcandnh^H (lu Parnasse, parce qu'il n'aime

que les gloires tranquilles, épicuriennes comme son admiration, et surtout, cela est bien d'un avocat, parce que le Factum de Saurin est le plus éloquent. Marais passe ainsi toute sa vie, en homme qui met le courage non à braver le danger, mais à l'attendre, et qui préfère aux dangereux triomphes du café et même de la ruelle les hardiesses à huis clos, les propos retour de Hollande au coin du feu, ou, entre la poire et le fromage, entre convives discrets que garantissent les uns aux autres les bienséances de la profession et une même nécessité de ménager la médisance. Marais, en 1720, parle de Grécourt, de La Grange et même deVergier, bien plus innocent, comme de Rousseau. Il savourera, tout en feignant une sainte horreur de tant témérité , les plus effrontés brevets du Régiment de la Calotte. Toujours, excepté dans la grande affaire janséniste , <jui intéresse cette liberté de conscience à laquelle il ne renoncerait pour rien au monde, il sera, tout en frondant, du parti delà règle, de la tradition, de la soumission, admirant à la fois et déplorant les résistances du parlement, et se gardant bien de mettre son nom sur les mémoires et les protestations de plus en plus acerlîcs, de plus en plus passionnées, parlesquelles l'ordre des avocats, sortant de la réserve professionnelle, se précipite dans la lice pour défendre malgré lui l'autorité du roi contre les empiétements des évêques. Marais s'est toujours gardé de la tentation de signer ces manifestes, brevets d'une passagère popularité. Il a du scandale cette horreur innée, irrésistible , qui fait reculer même devant le bruit. Il y avait beaucoup de modestie au fond de cette pusillanimité.

Mais une peur que n'a point Marais, qui n'a que les peurs qu'il est honnête d'avoir, c'est de montrer son cœur. • Marais n'est pas un pur homme d'esprit , comme Fontenelle. Il n'a point honte d'être bon, il ne rougit point d'être tendre. H méprise les hommes tout en cerveau, que la science a rendus égoïstes et indifférents. Dans nn

44 MvTini r M Ml MS,

moment irhumeur contre M. It.isnaj.'i' , tiui lui fail tiop attnulre une rt*iH)nse j\ ses lettres, il s'écrie :

• Tanl do sra-ncc cl Mut tl'lu'brcu dniis une ir»le no laissent point

• bfStiroup dt* sontin)«iit$ dans le cœur Pour moi, <|iii vt>ii\ (pic les

• Kr . nt iine.1nM*. sentent et ^oOlent le pl.iisir de l.i soeiété . H ,t. •■••tiniention , je suis toujours prêt de renoncer a l'esprit,

• pour lu nier à penser lihrtnient, gaiement et sensil)le[nent,

• et qu'il nw seiiiblo que je ne tais bien (ju'avec vous, Madame, rpii ' ate/ U»ul cr qu'il faut pour entretenir les gens dans une si douce

• lubitude. •

Tel est Marais, tfl il se révèle A nous dans ce familier aKindon «de son agréable philosophie », dans ce per- |M'lni'l sourire que n'altèrent point les précoces intirniilts qui de lK)nne heure Font rendu sédentaire, d accord avec ses iroùts studij'ux et paisibles et les exigences de sa profession. Marais, qui dans sa correspondance et son journal se plaint sans cesse de sa santé, tro[) tôt ruinée par un travail assidu, Marais, qui a passé partons les de^'rés de celle interuiinable échelle des maladies liumaines, qui mène parfois si lentement j\ la mort. Marais, successivement aux prises avec la goutte, la gra- \elh*, la scialnpie, rophthalmie, est le plus gai des iidirme^, le plus aimabh* des vah tudinaires. Il est doux envers M** maux, hôtes tropassidus de sa solitude; iljoue (;t iolâ- Ire avec eux , il en fait les honneurs à ses amis, il souffre en riaiit. trait qui lui est connnuM ave'c deux de ses plus ilhistr(*«t contemporains, «jui offrent comme lui lecontraste de la constitution la plus frêle et de l'énergie la plus in- Miucianle, Kontenelle et Voltaire, «pu. malgré les s[)irilurlh-H doléances dont ils encourageaient Irnj) eonq)lai- »inime:it l'espérance des nu-propriétainjs de leurs n*nlef, ont M lonirtemps trompé la conliance de IcMirs héritiTs. Oiinme Fontenelle el Voltaire, toujours en robe de «d)ru el en reniêdeH, le frêle Marais u vécu plus de ^oi tante-douze an», moins heureux, il est vrai, que ronteiM-llc, i|ui efttmoK centenaire.

SA VIE ET i>ES 0U\ RAGES. 45

Un des caractères de Marais, qui n'est point à nrgl'ger, c'est la sûreté et l'incorruptibilité du goût. Le goût seul peut le rendre parfois sévère pour Bayle lui-même. Il l'aime avec choix, avec mesure, avec critique. Son amitié n'a point sur les yeux le bandeau de l'amour. Il définit à merveille les défauts qui, trop mêlés à ses qualités ordinaires, font de la Harangue de M. de Luxembourg un morceau inférieur et dangereux pour la mémoire de Bayle. Il n'hésite pas à le condamner à l'ombre du portefeuille, dont il voudrait, au contraire, faire sortir triomphalement ces lettres modestes et familières qui témoignent que le grand homme est demeuré toute sa vie fidèle aux sentiments élémentaires qui font la joie et l'honneur de la nature humaine, qu'il a tendrement aimé, lui aussi, ses parents, ses amis. Il y a des lettres de Bayle, il en convient, qui respirent un cœur si plein encore des affections et des vertus domestiques, si bienfait pourl'amitié et la société « qu'elles l'ont fait pleurer ».

Ces sentiments qu'il aime tant à trouver dans Bayle, Marais les cultiva toute sa vie avec une persévérance touchante, et il en exprime les douleurs ou lesjoies avec une effusion autrement sympathique que le philosophe de Rotterdam. C'est là peut-être , en dehors des jugements littéraires, des nouvelles et des piquantes anecdotes de ce petit recueil préliminaire de lettres, sorte de vestibule familier au /ourrm/, un des chefs-d'œuvre de l'histoire familière, ce qui en fait lecharme principal et le pénétrant attrait. C'est lui qui fait une lecture attachante de cette correspondance qui n'est qu'une conversation notée et <pii donne un véritable intérêt à ce drame imperceptible dont toute l'action roule sur la séduction à deux, pour le bon motif, d'un héritier indigne, et sur la conquête de quelques manuscrits.

Car la correspondance de Marais avec M"*' de Mérigniac n'a point d'autre but que de la tenir au cour.nit du sort de ces reliques si mil tombées. Si les histoires viennent

4S MATIIIKI MAIWIS,

en foule à lui, contour par excellence, c'est que sans les rcchervluT il ne les évite pas, et il s'en sert avec plaisir pour varier. ri:ayer et comme qui dirait fleurir la trame un |>eu terne de son disio'ii's. Mais le véritable but, au Uml de toutes ces diirressions, de Ions ces sentiers de traviTM*. eest la publication d'un Hayle délinitif, rérection d'un monument littéraire diirne de sa mémoire, et ilont Avs manuM-rits im-ilits cpie l'héritier néglige pour des maîtresses, doivent former les bas-reliefs. Par les plus tortueux et les plus vagabonds chemins du inonde, Marais en revient toujours à son dada, ;»rrachcr les trésors de l'indolent dépositaire aux convoitises intéressées desJésuit4*s ou à l'exploitation scandaleuse de ces faux amis, de ces critiques parasites (pi i |)iillulent dans les inventaires ipri-j «lécr-s des hommes illustres, séparent naïvement de IrurNiL-puiiillesou discréditent leur butin pour en mieux j«»uir. Marais est impitoyable pour ces restaurateurs maladroits ou ces admirateurs intéressés. Desmaizeaux, Bros- M.'tte, d ()liv«t et I^'clerc l'apprendront à leurs dépens. Mais <• r^i surtout .M. Bruguièrequi aurait pu se plaindre dece zi'U% si on |>eutse plaindre d'un zèle qui honore eeux(|ui en «ont l'objet. Le neveu ne put échapper à Taimable, fubtile, inquiète persécution de Maiaiscju'en remplissant %t» devoirs envers la mémoire de son oncle. La persévémnce pieuM* de .Marais a plus fait pour Bayl • et sa - ire que tnus les travaux du Dtsmaizeaux. Bayle une > viuvé, la corrfîspondance et peut-être nu'^me le comn-e qu'avait provo<pié et entieteiiu une commune sollicitude liindwi peu à peu, faute d(; sujet et d'occasions, <ornm<* tant d'autres liaisons plus solides, .\insi liiiitcette tble comédie, de mœurs irréprochables et jieu conqdicpiée, dont ledénoùment au moins V, '"t dont le derniei- tableau pourrait fiiiurei' * , dr Bayli-, (b-vani nos dcu\ bay listes, pleurant

H*» j^>ic el •l'embrass.-int triDrnpb.iliinciit. l'iii^ la toile

La culte toujours ardent de Baylc, la préparation de ses nouvelles éditions, que multiplie la faveur publicpie et que compromettent parfois l'ignorance ou la cupidité, donneront encore à Marais plus d'un souci et plus d'une occupation. Nous le verrons rompre une dernière lance en rhonneurde son ami contre l'abbé Leclerc, critique fâcheux, bilieux, troublant par une lettre critique de 575 pages la quiétude de cette admiration, qui , comme un feu sacré, ne s'éteint jamais, sans cesse renouvelée par de nouvelles beautés découvertes en ce Dictionnaire où tout est, selon lui. Cette fameuse lettre, qui ressemble à une gageure, est dans la Correspondance de Bouhier, où Ton trouve aussi la lettre, beaucoup plus courte, substantielle, sensée, modérée, par laquelle iMarais clôt et domine ce malencontreux débat et ferme la bouche à l'importun et spécieux contradicteur.

De 1712 à 1715 nous ne trouvons dans la vie de Marais, qui en compte si peu, aucun événement à signaler. Sous la Régence, saisi par la surprise et la nouveauté d'un système de gouvernement original, tenant compte de l'opinion, même lorsqu'il la brave, et recherchant, comme s'il eût eu pour la première fois des doutes sur sa force ou sur son droit, un appui dans ce parlement qui devait tant abuser du droit de conseil. Marais se réveille de ses spéculatives torpeurs, et le besoin de noter des événements si imprévus luimet la plume à la main. Il se reprend à la vie, comme tant d'autres illustres engourdis, par la curiosité. Lui était-il possible de demeurer spectateur indifférent de ces grands mouvements de passions et d'idées qui semblent, au commencement du dix-huitième siècle, renouveler à la fois la nation et l'Ame humaine elle-même. Pouvait-il ne pas s'associer au moins i)ar le re-

4S MAlinK.r M \\\ MS,

giirtl, |«r la iK-iisée , [mv l'ospL-rance, î^ ces niJiitatioiis si iolêressaiites et si inslrmtivfs imur le moraliste? Ne devait-il \His, lui le |)i*einier el le plussa^-e des philosophes, applaudir, non sans quehpie secrète et pivvoyante inquiétude, aux premières témérités de cet esprit nouveau soulevé par le dtudile ci>urant, à la lois utopicpie et pratique, \enu de liollaiule et d'Aiii^letcrre , s'essayanl à la fois aux projets deFénelon, de l'abbé de Saint-l^ierre et à ce» jeux inouïsdu crédit naissant? Ktait-il i)()ssible enfin d'assi>ter insensible i\ ces orages de cour et à ces orages de liantjue qui font et défont, suivant les variations du cours» et les variations d«' l'honnêteté, la disgrâce alternative d'un d'Aguesseau ou d'un Law.

l><>s les prenuers jours de la Régence Marais consacre

donc ses loiMrs , le soir, à ce uK^ment de recueillement

qui suit la veille el précède le sommeil, à ses devoirs, si

conformesà sa vocation, longtemps inassouvie, d'historien.

Il fait un journal, cette forme préférée des oljservateurs

trop paresseux ou trop philosoi»hes pour viser à la

grande histoire. Il néglige les causes, au moins les

grandes, les mystérieuses, pour se consacrer tout entier

aux petites; mais ce qu'il note surtout avec une prédilec-

lion goguenarde, ce sont les effets ; les effets, cette surprise

el celte ironie des événements, des accidt'iits, qui ujènent

les bouillies (|ui croient les mener. Fatalité [)uérile,

tyrannie inexorable et imperceptible du hasard , ce roi

du iiioiide, comme ropinion en est la reine! Ces mémoires

anecdotes écrits au jour le jour, ainsi (jucTindicpie le titre,

•onltanlôlM;cs,tantôlal>ondanls, comme les nouvelles. Ma-

rait, liutinant, furetant , bouquinant, écoutant, glanant

'^ pro[)os des nombreu.ses sociétés qu'il tra-

'<-•-• ni avec le sans-faron, la verve familière, la

^»^*r'' ' '»quois«î d'un homme déjà mûr (pie Tevpé-

•' .'' (>oinl, (pi un bon iihà console de tout,

qu un Miurire venge de tout, et qui du haut de ces lem-

pla ierena, ««uijine parle Lucrèce, de son aimable philo-

SA VIL KT SES OUVilAGES. 49

Sophie égoïste, assiste aux affaires publiques sans autre intérêt que celui de l'observateur. C'est cependant à ces annalistes modestes, qui croyaient n'écrire que pour eux, que nous avons dû, à un moment, la véritable histoire, Tî'est- à-dire le détail et le vivant mouvement des événements, la couleur locale des temps, la science des mobiles secrets, des petites ficelles de nécessité qui sont le fil impérieux et fragile des marionnettes humaines. C'est à eux quelquefois, quand ils avaient, comme xMarais, exercé leur bon sens dans le commerce de Bayle et la conversation de Boileau, quand ils avaient puisé dans la lecture assidue et approfondie des auteurs du dix-septième siècle le secret perdu des naïvetés et des finesses de la langue, c'est à eux quelquefois que nous avons pu devoir le vrai considérant, le jugement définitif, le critérium parfait des hommes et des choses de leur temps, formulés dans une langue naturelle, vive, claire, qui mérite encore d'être étudiée, comme tous ces secondaires modèles de l'époque de transition et point encore de décadence.

Marais certainement ne se doutait point de l'avenir et du sort flatteur qu'il ferait <\ un ouvrage qui n'avait pas déplus ambitieuses visées que celles dont s'inspirèrent les vieux chroniqueurs bourgeois et parlementaires, résumés dans ce type unique de L'Estoile. Comme ce devancier. Marais regardait uniquement pour le plaisir de voir. Grand plaisir en effet pour qui sait le goûter et le modérer, et le mobile des plus utiles et des plus curieuses de ces confidences involontaires faites à l'histoire, (irand plaisir auquel nous devons les meilleurs volumes de notre bibliothècjue de MémoireSj bibliotliè(|ue assez liaul placée dans l'estime du marquis d'Argenson, pour qu'il bornât ses vœux à y mériter une place à côté de L'Estoile.

\h' plus eiiplus, dit-il a la date de juiu 1739, je composerai ces

19 M VlllIKl' M MIMS,

. aémoiffl-ri danslo goi^t du Journal de L'Estoile; «ûïvcté caustiqiu\ . dHaiU iiislniclifs tl nnHtlott'S (1). •

Lf l'.ihii'», »'ii il élait coiniiH'l lionoiv, le momie, où il était ni'hiTchê [mriles clients ijui se vantaient d'tMre de se» oii»is, fournissjiitMit A Marais toutes les occasions désirables et la place la plus commode pour le rôle qu'il s'était choisi. Sa correspondance, dt\j;\ vaste et choisie, et ({ui embrassait de son réseau varié la pln[)art des notabilités littéraires européennes, faisiiit le reste, et c'est ainsi que par lui ou ses amis il jouissait d'une sorte d'ubiquité et se multipliait pour sul'lire à toutes les bonnes fortunes de rindi««créti(»n.

Marais était d'autant mieux t'ait pour jouir de ces bonnes fortunes de façon à nous les rendre protitables, qu'il sut toujours se fjarder des tentations même de son rôle, et qu'avec des relations faites pour rendre ambitieux il |)en»ista j\ demeurer désintéressé. On peut le citer k côté des Vittement, des Coetlegon, des chanoi ne Dubois , des d* ' -♦•au de Valjean , de ces rares originaux de la HégfiitL, que la vue de ee(|u'ils coûtent avait dé,i;oùtés des honneurs, et qui refusaient le bi\ton de maréchal ou l'épi«.i ..i.i! , ou répondaient trainpiillement au frère du cIj • r ou Cardinal (|ui venait leur faire part de sa pro-

iDotion : • Fort bien, Monsieur, j'ensuis fort aisel »

Les occasions de faire sa fortune, même par les moyens honn«'-lrs, ne mnn(|uérent donc |kis à Marais. C'est lui qui leur manqua, et cela, disons-le à son élofre, avec prémédi- UtioD. Sa science de jurisconsulte, sa pénétration, s<i pr * ' - ilement tranquilles et sûres au milieu de tous I» «l'erreur ou di; faute cpie mullipliail la cor-

ru, -- - U'inpN, «I satre*»se et sa feinnîté dans 1rs cas le> plus extraordinaires, It^ plus éloignés des habitudes

mnrifun dTAnjenson (c\rfll«'nl«- édition H»- l.i • II, |i. i7h;.

de sa profession et les plus faits pour déconcerter un avocat, enfin la dignité de son caractère et de sa vie et la sympathique jovialité de son esprit, lui avaient créé dans le rang des oracles du barreau une place à part comme choix d'affaires et autorité. 11 était le conseil du prince Charles de Lorraine, grand écuyer, et de M. de Bullion, grand prévôt de Paris. D'Aguesseau l'estimait; le cardinal de Polignac l'avait consulté; Samuel Bernard était son client, et à côté des Bougon, des Le Normand, des Barbier, il était de ceux dont l'avis valait un arrêt, il comptait dans le parlement, au grand conseil, aux requêtes de l'Hùtel, dans les cours de province, de nombreux amis. Particulièrement versé dans les matières de tradition parlementaire et dans les questions de cérémonies, d'étiquette, de préséance, son opinion valait une décision sur tous ces cas douteux, si nombreux pendant la Hégence, époque de conflits perpétuels, où le mérite ne fixant plus les rangs, la vanité les disputait partout.

Marais, loin de profiter, pour sa fortune, de cesoccasions, n'y trouva que des prétextes de plus de se faire estimer. Il refusa noblement, par exemple lors de cette fameuse querelle de préséance qui fut le motif de la seconde disgrâce de d'Aguesseau, de servir l'ambition triom[)liante de Dubois et de son instrument, le cardinal de Kohan, et de favoriser, par un Mémoire, des prétentions que combattait le chancelier, vivante personnification, selon lui, de la vertu parlementaire malgré ses faiblesses, et qu'il admire constamment, fidèlement, et comme il disait, mal- (jré tout. M. d'Aguesseau récompensa par une bienveillance sincère et une considération qu'il ne prodiguait point, le dévouement obscur de ce savant avocat, dévouement d'autant plus méritoire qu'il était plus désintéi'essé et attendait pour se montrer l'heure de la chute. A une époque où la fidélité en amitié passait pour une duperie quand elle cessait d'être conforme à l'intérêt, Mar-ais risquait non-seulement de n'être pas approuvé, mais inêiiH»

4j MVnilKr MARAIS,

de u'étre |ias compris. Il se contenta de la satisfaction de «conscience, et S4- montra .iusqu'au bout diiinedVMre l)l;\mé i«r des contemporains qui avaient remplacé la religion du devoir par celle de la foitune.

Il fallait (pie cette réserve modeste fût non-seulement dans les princiiH^s, mais encore dans le caractère de Marais el dan> sesi:oi\ts, et cpie le seul moyen (pi'il eût d'tMre conforme à lui-même fût d'être différent des autres, pour cpie jamais il ne se soit écarté de cette voie obscufe rl Iranipiille c|u'il avait choisie. Il n'y a pas ù signaler dans celle ligne ferme et douce, qui est comme Tenihlème de sa vie, la moindre hésitation, la moindre déviation [kins sa vertu indulgente et tempérée , pas la moindre défadlance. On n'y sent ni l'effort ni Taffectation , visible en tant d'existences plus héroïques. La récompense vérilahh' il' l'honnêteté en ce monde, c'est de devenir de plus en plus facile et comme une hahilude. On demeure étonné de ces mérites obscurs, non-seulement quand ils sont ainsi en opjKysition avec les mœurs et les caractères de toute une éiMxjue, mais encore et surtout quand ils résistent au milieu des circonstances les plus laites pour les entnilner el protestent dans leur isolement contre la généralité des défaillances. La vie de Marais tout entière offre ce double caractère et ce double attniit d'honorable exception. L'ami du prince de Lorraine, de M. de Bullion, de M. d'AruM-nonville , de d'Aguesseau , de Samuel Bernard, le convive recherché des soupers diserts de la ducbc»^ deGcsvres, le familier de l'hôtel de Nicolaï, ne songemà tirer |>ourson ambition aucun [)arti de ces relations enviée*». Kt dans l'affection et l'iîslime de Bayle, de Boileau, deBasnage, de l)u|)in,dii P. Lelong, de Boulainviller*, de IV-suiaiz^aux, de .M. de Valincourt, ded'Olivet, de Boulii«*r.d«; l'abW- Fraguier,deSaint-ll\acinthe, deBros- •ette, dffVertot, de (.recourt, de La .Monnoye, de La Faye, duP.lWmgercl. Marais ne vit que des occasions de leur être utile, «ans accepter d'autre com|)ensation cpic l'agrément

qu'il y trouvait. Il n'a fait enregistrer d'avance pour la postérité aucune de ces nombreuses lettres qui, mieux exploitées, lui eussent été des titres de célébrité. Il ne se plaisait qu'à les lire et à y répondre, et bornait là tous ses désirs. Le dernier de cet imposant cortège, il l'a regardé passer, sans daigner le suivre et arrivera nous avec lui, glorieux du reflet de tant de gloires. Quelques mots reconnaissants et flatteurs , un passage du Malfianasius, quelques remerciments dans la préface de l'édition anglaise de r Histoire de M. de Thou, voilà le modeste et involontaire bagage de recommandations sous lequel il se présente à nous, avec l'insouciance de ces écrivains amateurs , collaborateurs secrets de tous les grands bommes, et qui aiment mieux se cacber qu'être nommés. Homme rare en effet, et qui a préféré constamment les charges de l'amitié à ses profits, qui a si noblement abusé de l'admiration quand la critique seule était en honneur, et envers qui ses plus zélés débiteurs n'ont pu s'acquitter qu'en le trahissant. Il était important , selon nous, de constater le fait et de louer Marais comme il aimait à l'être, quand il ne pouvait l'éviter, plus de sa science que de son esprit, et de son caractère que de son talent.

En dehors de son Journal, qui échappe, par sa nature môme, à l'analyse, et dont nous réservons l'appréciation pour la partie critique de cette étude , Marais , qui consacrait à cet utile délassement, dont la [)ostérité lui sera plus reconnaissante que d'œuvres plus laborieuses, les rares loisirs de sa profession, trouva encore quelques heures superllues pour remplir ce qu'il considérait comme un des devoirs de sa vie , et pour donner à son àme tendre, toujours complice des admirations de

S4 MATIIIK.T' M \\\ MS,

ton esprit, uno nouvelle satisfaction. Kpris du q-énie de La Fontaine, si stnluisiuil dans sa f;rj\ce abandonnée et si profond jKirfois ilans ses malices, il voulut en faire à son tour, npnS Hoileau et après Bayle, l'objet iKune de ces lenUtives de pieuse restauration (pie les obstacles animaient au lieu de les décourairer. Il avait depuis longlem|)$, avi»c un soin jaloux, i:lané les moindres épis, négliges [Uiv Tadmiralion et i)ar la criticjue, du champ euMîmencé A l'aventure par l'insoucieux fabuliste. Il a\ait recueilli et compulsé les éditions, et sauvé quchjues manuscrits du naufrace d'une oublieuse ini^ratilude. La gloire de Li Kontaine, lui mort, ressemble à sa tombe écartée, qu'évitent les passants affairés de l'histoire, et que ne fréquentent que (juel(|ues solitaires fidélités. iMamis fui le plus actif et le plus persévérant de ces amis l»sthun)es , défenseurs officieux de la mémoire du bonhomme. Et c'est gr;\ce X lui, ;V ses recherches, à ses comaiunieations que devait paraître cette édition dont on a trop fait honneur à l'abbé d'Olivet, de môme que quelques années plus t<*>t on avait dû à sa prévoyante sollicitude la conservation du Télémaque. Sans la bibliolh«*()ue de Mathieu .Marais cl ses furetages heureu.x, (pie de regrets de plus aux bibliophiles î

V (is re nVsl point par cette admiration sagace et dé- »."i. ,• (pu; Marais crut accjuitter sa dette envers l'homme au()uel d devait tant chî douces heures de promenade et de rêverie. 11 voulut lui donner un témoii;iia,Lre i(ni(pie cl vraiment conq)let de sa reconnaissance, en lui élevant, dans une bio^^raphie selon son goût, un monument familier, mais digne (!«• rimmorlelh; simplicité des Fable*..

l^iwonti-lui raconter i\ lui-uK'ime comment il se trouva *f ' . lui, roliservaleur, le flAneur, le curieux spécu-

I.».,., » -»rlir (le m rési-rve. au point d'écrire un ouvrag(î rnlicr en l'honneur de 1^ Fontiin*;, (Mivrage cpii, il est vrai, ne <levait pns Atre public de sou vivant :

« Je me suis amusé ces vacances, écrit Marais dans son Journal, à « la date de septembre 1723, à chercher tous les ouvrages de La « Fontaine qui ne sont ni fables ni contes, tant imprimés que manus- « crils. J'en trouvé beaucoup, et cela m'a donné lieu de composer «■ V Histoire de sa vie et de ses ouvrages depuis 1G54, qu'il donna la « traduction de l'/.j/wwr/Me de Téreuce, jusqu'en 1095, qu'il est mort. « On ne croiroit jamais qu'il eilt tant travaillé et qu'il eût eu des « correspondances , pendant tonte sa vie, avec tout ce qu'il y a eu de « plus illustre et de plus grand dans le royaume par la naissance et ' par l'esprit. J'ai trouvé deux Recueils de poésies imprimés à Paris « en 1071, où il y a des pièces qui sont devenues fort rares, comme Le a Sojige de faux, le Différend de Belle- linuche et de Beaux-Yeux « et la comédie de Cllmène en 1G73. Son poëme de saint Malc, en « 1674, àes Contes où il y a des stances àQ Robin et Cnfin, à la ma- « uière d'un très-ancien poète, qui a fait le Loyer des fausses amours «« et que l'on ne trouve point ailleurs, le Quinquina en 1682, ses " Poésies avec .^laucroix , en 168.>, ses Oeucres posthumes en 1696, « et il ne faut pas oublier un Recueil des Poésies de divers autheurs, « que ]MM. de Port-Royal mirent sous son nom en l67I en 3 vol. im- « primés chez Le Petit, leur imprimeur. Singularité curieuse dans sa « vie. ^lon dessein seroit de faire imprimer en Angleterre toutes les n pièces dans l'ordre des temps que j'ai suivi dans sa vie. ^ïais les gens « sérieux n'aimeront peut-être pas cet amusement. II ne m'a pas coûté '< plus de sept ou luiitjours, et je ne veux pas qu'on me le reproche, •< quoique Pasquier, Alornac, Durant et d'autres avocats, mes confrères, « aient eu du goût pour la poésie jusqu'à faire des vers , qui est bien « plus que d'en recueillir. Ajoutez que !\l. le premier président de « Harlay, honnne très-grave et très-suscepfible , a bien souffert que « La Fontaine lui ait dédié ses derniers ouvrages, dont il était admira- « teur, et je ne pouvoismal faire en suivaiit un exemple si autorisé. »

Ce passage met à nu les divers scrupules, et celui surtout qui fut le plus puissant, qui ciiipècht;rent Marais de se hasarder dans la publicité, moins par modestie que par réserve, et plutôt dans la crainte de compromettre la dignité de sa profession, dont il avait une si haute idée et un si inflexible respect, (jue dans celle d'exposer une réputation d'esprit dont il se souciait assez peu, n'ayant jamais goûté avec plaisir que les suffrages de ses amis. Mnrais laisse entrevoir dans sa correspondance avec Bouhier par suite de quelles honorables déli-

46 M xlMIllî MAUAIS,

.• •l.>4<<>s et justes susrepliliilitês il conserva en porteun ouvraîre ijui ne devait voir le jour (jircn 1811 1 , l>i»r les soins île ('harclon de la Uochette, qui en avait trouvé une copie dans les papiers de Bouhier. L*ingénieu\ luldit^pliile Jacob, vu réimprimant cet opusrulo, on ttMe de son édition des Contes et iS'ouvellefi fie La Fontaine (i]y lui a rendu, tout en se trompant sur la vêritalile date de sa composition, (pf il fixe à 1725 ^3), la justice «prit nn'fite.

• Kojfin, dii-ii il.tiis^a Pi t face, ce qui reconiuKuult'ra cette nouvelle

• rdiliuii aux yeux dos omis des lettres, c'est surtout b jSotiee (|ui

• b |irfrrd«* el qui reiiti-rnie une précieuse IJisfoire de la vie et ties

• omrafips de La Fontaine par un de ses contemporains, Mathieu Ma-

• r 't nu l'arlementde Paris. Cette histoire, (|ue l'auteur avoit

• rt^ii." " n» l'année 1725, dans l'intention de la placer en tète des

• iH-urres dicersfs du célèbre fabuliste qu'il voulait publier, n'a paru

• cr|M ndant qu'en lHll,et n'est pas plus connue aujourd'hui que si

• Hic fùl ri-slee maïuiscrite. L'extrême rareté de l'édition, mise au

• jour par les soins du savant Chardon de la Rochette, a sans doute

• eniptVIif de réimprimer plus tôt cet excellent morceau d'histoire lit-

• Irraire. qui, malgré la nej;ligence du style de l'auteur, conserve encore

• ta valeur relative a côte des travaux si estimables et si complets do . riîlii*!ri- \\ ilk.ii.irr sur l.i\it' il b's ouvrages de La Fontaine.

(Jmrdon de la Uochette , dans sa préface , signalait en terme* flatteun:, et cjui n'étaient que justes, les mérites de l'<i»uvn? qu'il rendait à la lumière dontelle était si dii^ne. Voici couiment d [)arlait de .Marais, (pie le bibliophile Jacob ne surfait pas en rap|)elant savant jurisconsulte , profond philoloiMie et rritirjuc inL''é'Fii('u\.

• ir.- ou, M l'on v«'ut, celle préface est si int<'ressanle ; elle «oniiallre le bonhomme, (pie j'ai cru faire lU) présent

'• oonartl. in- 17 de ti tt 132 p.

»VM (également lroiiip('', avec Chanlon de la Ko- "•*■'' • • ii.'fii»' «l'èlrir bien iiiforrnr^, i»ijr la date de la mort «b-

Mir* .

« agréable aux admirateurs de cet écrivain inimitable en la publiant. « D'ailleurs, on y trouve des anecdotes curieuses, qui éclaircissent des « passages restés jusqu'ici obscurs. »

Seul, celui des biographes de La Fontaine , qui, venu le dernier et le meilleur de tous, il en faut convenir, aie plus profité du travail de cet obscur et sagace devancier, qui lui a frayé la voie , a refusé à iMarais rhoinniage de son estime, pour lui mieux dérober celui de sa reconnaissance. M. le baron Walkenaër, nous regrettons de le constater, n'a pas fait preuve vis-à-vis de Marais de la bonne foi et de la probité littéraires dont il est avec raison demeuré un exemple et un type. A ces services exceptionnels il fallait une ingratitude exceptionnelle, et l'auteur de Yilisloire de la Vie et des Ouvrages de La Fontaine , n'osant nier la dette, s'est borné à confondre Marais dans la foule de ses créanciers. Il le cite sans éloire, dédaiiinant de l'honorer d'un de ces remerciments dont l'absence est ici pire que le silence.

Peu de temps après la composition de son ouvrage sur La Fontaine, Mathieu Marais fut profondément affligé par un de ces accidents malheureusement aussi fréquents qu'inévitables dans la vie humaine. Nous ne l'indiquerons que parce que Marais sentit plus profondément qu'aucun homme de son temps cette douleur sacrée des pertes domestiques, que jamais ces trop légitimes regrets ne trouvèrent aride cette sensibilité délicate qui fondait si volontiers en larmes, et que ce furent là les véritables et les plus mémorables événements d'une existence qui dédaigna tous les autres.

Marais, (jue nous avons vu parler dans sa Correspondance avec M""' de Méri(jniac,d\in tonde simplicité si pathéticjuc, des alarmes que lui cause la santé d'un IVère qui

4g MATIIIFX' M\U VIS,

«einblo avoir siirvi'cu à ces premières iiujiiiéliules poulies justifier ciueh|iies aiîiiées plus tard : .Marais perd sa sœur cadette, unique et ehère eoinpai;ne de sa vie célibataire, vieil aui?e i:ardien de sa laborieuse retraite. Il nous initie aux douleurs profondes {\\\c lui causa cette séiNiration imprévue, de f;u;on .ï nous l'aire partai^er ses iveriMs. Voici ce iju'il écrit, î\ la lin d'octobre 1723, dans ce journal uni«p»e où il mêle au\ indiscrétions de sa curioMité les plus naïves confidences de son cœur, y enregistrant minutieusement, ;\ ciMé du détail des affaires pul>li(]ues, ses peines, ses joies, ses maladies, ses déceptions derentierellesvicissitudesdesa candidature académique :

• Ma «œiir, qui est nti fille d'une grande vertu et d'une piété vive

• et gaie, est lonilx'e malade en septembre. Sa maladie a duré pen- •iiMl le mois d'oelobre, et elle a toujours empiré. Sur la fin de ce •I, i>. Mil 5,\'sl apereu d'une tumeur au foie qui s'est formée par la

. . .svin..ii de ses régies (1). Je prie Dieu de ne m'ainiger pas en

• m't^lant toute ma compagnie et tout mon secours. INIais le ciel ne

• pretKl point nos connnodités, et je crains bien de la perdre. Dans

• <w>n mal, elle ne parle point, et elle a dit fort tendrement : .le réserve •oiiii*!» mes paroles pour mon frère. »

Le lundi, 2*2 novciiilire 1722, ses craintes se vérifient cruelleuieiit.

• Ma îkpur cadette est morte, îlgéed'un peu plus de ciiujuante ans, ' après une maladie de trois mois, à onze beures du matin. C/étoit ma

;iapi('. II. . et j'ai perdu tout mon repos et toute ma joie en

■ I. i/^-rdant. lu- . i..ii • vertueuse et presque sainte, et avoit avec

• i-rla uiK* vi\aciié ft 11 surprenante. Dieu lui fasse paix î Je

• a'ai pij mi«»u\ faire pour elle qu" de la faire enterrer trcs-bonorable-

• nn'i '-Kustarbr, Ir 23, auprès de mon père et de ma mère.

• ï^' '• 'i<i de grande qualité ont i)ien voulu assister a ses

\ Njeî'M's qui ont été ditj's depuis aux Pères de l'O-

• rjlurr. rit-Honorc. J'ai vu par là yiie faiiois heaucouf)

• tfaméê cl nue ma pro/râgion éloU bien fjlorieu.se.

l«f«i«.B(NHr«ioo»(lit,pftldec«tiècleqiii plaçait la puilciirdanHluiiclioHc» 'I imm dan le* MM* mêlait à m soU-niiit»- et niHuil»! à m»ii cl/'naiic*; la

UWÊttiÈÊtI ptikâê 9%f s lifMïini» viiL'.iir»'.-» rt lIl•^ iiilitinilrs roiiiliiiUH'S.

« C'est tout ce qui peut rester à uu honnête homme et le consoler « dans les maux de cette vie. »

Ou nous nous trompons bien, ou il y a dans ces quelques lignes sorties du cœur une émotion contenue, une simplicité pénétrante^ une résignation chrétienne également rares en ces temps de sécheresse égoïste, d'emphatique éloquence, et de scepticisme impie. Après les avoir lues, il est impossible de ne pas estimer Marais, je dirais presque de l'aimer et de ne pas s'applaudir de la compensation que la Providence, touchée de ses regrets, lui ménagea aussitôt.

Marais, quand il se félicitait, dans son malheur, de ce qu'il n'était pas sans écho, et quand il attribuait modestement à une profession que tous n'honoraient pas comme lui les marques consolantes d'estime et de sympathie qu'il recevait de toutes parts, oubliait ou passait sous silence, n'osant plus compter peut-être sur la possibilité d'un tel dédommagement, la seule consolation qui piU le désintéresser de sa douleur. Un véritable ami, tel est le seul présent qui pût à la fois combler les vides de son cœur et satisfaire les besoins de son esprit ; un véritable ami pouvait seul rattacher à la vie, à l'espérance, à l'ambition môme cette sensibilité foudroyée. La consolation , il faut le dire, fut proportionnée à la douleur, et la récompense au mérite. Ce nouvel et dernier ami, qui devait le dédommager de la perte de tous les autres, ce fut le président Bouhier, que Marais connaissait déjà de nom et de réputation , mais dont le commerce lui semblait trop honorable pour qu'il osAt y aspirer. Marais fut encore providentiellement secouru dans les embarras où le jetèrent sans doute cette susceptibilité, cette délicatesse et cette modeste fierté qui pouvaient être un obstacle à

iO MATIIIKIT MARAIS,

la liaison. Il est |mil>al)lequc cVst le président qui fit les premiers |»asel qui s'offrit noblement liii-inùnie ù eette teiuin*sse impatiente A la fois et timide. L'homme qui ;i dit le premier, avant .Montes(|uien, ce joli mot : a Je suis amoureux de Tanutié » ; Tliomme (lui avait fait de l'amitié une s<irte de relitrion aussi tolérante ([iie délicate, pnMe à tous \v^ s;»crilices l't à tous les pardons, juscju'à celui de linlidélilé, méritait ces nobles avances d'un homme sujKTieur. Tout porte à croire que ce fut ainsi »|ue les choses se [iassèrent, ne fût-ce que le ton de res- |>ectucuse tendresse , et l'élan reconnaiss.int des premières lettres de celle correspondance, où l'on trouve un modèle de celte ixalanterie particulière aux grands hommes qui s'aiment et qui ont à leur service toutes les resH)urces de l'esprit et du Cd-ur pour animer, échauffer • t i.iiouveler l'expression d'un sentiment choisi.

1 fut le premier prétexte, la première occasion de ce commerce fameux? Où (juand et comment Marais et Itouhier se rencontrèrent-ils pour la première fois? Uuel fut l'événement fortuit, humble et béni, qui enflafnma û jamais, comme une étincelle, ce foyer de sympathie et de cordialité? Voilà ce qu'il nous est impossible de dire, mal^'ré l'élude minutieuse et appi'ofondie que nous nous wnnmes plu à faire de l'intérieur île Marais, de ies relations, et surtout de son àme, à certains égards, typique et excnqilaire. Clii lo sa f coiinna disent les Italiens, dans leur insouciant et sentencieux fatalisme. Qui saisira aa \ol les 8ynq»allii(pics effluves cpii unissml les es[)rits? Uui définira les influences récipro(jues, les attractions

s/ Qui comptera et dénouera ces nœuds irrésistibles t^i 'utî» dont les cœurs s'attachent îï leur insu? Les

'"> ' ' ^ -énéralion des amitiés célèbres ne sont

1*^" ••• " • -us <pi«î œux de la germination du blé ou

«.»• \n f/.n. •iitiMii <le l'homme. N'essayons donc pas de

•H, de rechercher les origines. Les amitiés

ont leur pudeur comme l'amour, et leurs inviolables .se-

crets , vis-à-vis desquels la meilleure curiosité est sacrilège. Qui donnera jamais la loi et la formule de ces conjonctions des âmes? Qui trouvera le point invisible par lequel se rencontrent les amoureux et les curieux ? Un rien suffit, quand les cœurs sont si bien disposés. Tout est motif à ces entrelacements mutuels qui semblent n'obéir à aucun motif. Souvenez-vous de Montaigne chercbant les raisons de son amitié pour la Boétie, et n'en trouvant point d'autre, sinon qu'elle existait : Lui^ c^éloit moi; moi, c'étoit lui. Formule adorable et immortelle de ces assimilations sul)ites et complètes qui confondent à jamais deux vies dans une seule ; qui exprime si bien l'attrait décisif et comme inexorable, l'irrésistible élan, la fatalité bienfaisante et féconde de ces liaisons prédestinées.

Peu nous im porte donc comment Marais connut Boubier. Il eût été lui-même fort embarrassé de fixer une date et un motif à celte rencontre. Fut-ce l'amitié commune de l'abbé d'Olivet, avec lequel Boubier était en correspondance intime depuis 1719, etquiétaitle voisin de Marais? Durant les nombreux voyages que Boubier fît à Paris, soit à la suite de la perte de sa première femme. M""* veuve Boucher, en 1717, soit à l'occasion de l'impression de sa Coutume de Bourgogne (1717), soit quand il y vint, à phisieurs reprises, plaider lui-même devant le Conseil les inrêts de son parlement, compromis dans un conilit de compétence avec la chambre des comptes de Dijon, soit enfin quand, par des visites de prévoyance, il pré[)arait sa candidature future à l'Académie, où il entra en 1727, — dans toutes ces circonstances, Mathieu Marais et Boubier, qui avaient tant de goûts et de relations communs, eussent été plus embarrassés sans doute pour s'éviter (jne pour se rencontrer. Ne suffisait-il pas du titre de curieux, et du plus grand curieux sans contredit du dixhuitième siècle, oublié, par une inadvertance à ré[)arer j)ar riiistorien émérite de la curiosité, dans sa piquante

e, MATIIIK.r MARAIS,

galerie des nncôlres et des patriarclies de celle glorieuse et |ittrfoi> puérile uunie de la paperasserie (1) ? Ne sufTisaitil |Mi5, divje. dece luuu uiauitpie ou d'un simple billet signé de ces inilialesJ. l{.,dont l'autorité étaileuropéenne, |Mnir faire s'ouvrir ;\ deux Iwittants les portes de la i^alerie et d«- la Inhliotlièipie de Marais, connu à Paris coninie le coiiîK-rvaleur oflicieux des reliques manuscrites de Bayle et de La Fontaine?

Uu<»» qu il en soit, la correspondance de Marais avec le pr«'>ident Bouhier, correspondance qui comprend i énormes vol. in-V°,4pii est une mine de curiosités historiques et littéraires , Irésor trop bien ^ardé par une écriture un jhîu end)rouillée et comme broussailleuse qui croise dans tous les sens ses frondai.sons indisciplinées, celte C4>rres[)ondance ne commence qu'en IT^'i-, et les premières lettres sont datées de Sévit^ny, prés Tonnerre en Bour^'ogne, d'un diAteau où Marais recevait chez la fille de son vieil ami, .M. Kolland, M"" de Tenance , une aimable et familière hosi)italité. C'est donc à cette date qu'd faut placer la liaison «troiliî des deux amis, désormais» - ti. in fit! par leur [ilume contre les déceptions et les •• de l'absence. Mais déjà le ton est trop libre

et trop affectueux, avec une certaine nuance de respect qui indique lu nouveauté, pour (ju'avantces premières lettre» et ce voyage qui développa et consomma sans doute la connaissance, il iVy ait pas eu échange des préli' s habituels en pareil cas.

il II»' ijul jK)inl sonf:erj\ analyser cette corres[)ondance,

M ««M Ml imp<*Mibl<> lie ne. fia« faire n'niar<|tier qu«> c«'Ht> figure il<'

'• l'ftalfinrnt À la (;aleric «In mallre •!•••» P<>» -

SA VIE ET SES OUVRAGES. r,3

d'un détail si abondant et si subtil, et qui embrasse, dans son mouvement de faits et d'idées, tous les événements et tous les travaux importants de cette période un peu confuse de 172i à 1736, de ce moment caractéristique du dix-buitième siècle où il a conquis toutes ses orii: inalités et répudié toutes les traditions et, comme on dit, liquidé rhéritai^e du précédent. M. Cbarles des Guerrois, notre savant et ingénieux devancier dans l'étude minutieuse des relations et de l'intluence de Boubier, a reculé devant la tâche effrayante, que nous déclinons à notre tour, d'un inventaire méthodique de cette correspondance énorme, dont nous exhumerons d'ailleurs la meilleure partie. Nous ne ferons à son étude si complète sur le président Boubier, un des modèles des monographies de ce genre, qu'un seul reproche, que nous avons essayé d'éviter. De crainte d'avoir trop à faire, il n'a rien fait du tout quant à Marais, et, reculant devant le portrait, il n'a pas même tenté l'esquisse de cette figure originale, si digne d'un crayon délicat.

Nous n'éluderons pas cependant la principale difficulté de notre sujet, au point de pousser la réserve jusqu'à l'abstention. Il v a au-dessus et comme autour de cette correspondance massive et stagnante l'esprit et le sourire de Marais, animant tout, ornant tout, et voltigeant surtout, comme un rayon sur les eaux. Il s'agit de fixer quelques-uns de ces rayons, de respirer quelques-unes de ces brises d'urbanité, de galanterie et de malice. Il s'agit de recueillir enfin en quelques traits épars, flottant et brillant çà et là, la |ihysionomie épistolaire de Marais, et comme la fleur morale de cette épaisse et grave végétation de nouvelles et de pensées, sorte de forêt vierge encore impénétrée par la critique.

L'amitié de Boubier fut l'honneur et le charme de la dernière moitié de la vie de Marais. Elle lui rendit en un seul tout ce (ju'il avait perdu en tant d'autres. Elle fut une complète satisfaction pour son Cd'ur, [)our son

^ M VIHII r M \li MS,

«pril un airivable et fécond exercice, une peipcluello et charmante siirprÎM-. Il s'y adonna tout entier, et dtVs 17-27 nous le \o>ons renoncer ;\ son journil pour avoir plus de temps à donner à cette correspondance (pii, i)ar sa régularité et Tahondance de ses nouvelles, n'est autre chose en effet «piune sorte de gazette épistolaire.

C'est là tpril faut puiser sur s*i vie intime et sur sa vie littéraire les tlerniers et les meilleurs renseignements. C'est là qu'il faut le suivre se livrant avec bonheur à ces exiMinsions hebdomadaires, bientôt plusfrécpientes, où il se plaît à penser tout haut sur les sujets les plus divers et où il n'aime encore à raconter (pie parce (]ue Bonhier l'en a prié, et (ju'il faut bien (pie son cher président ait en effet à faire respirer un bou(iuet des plus fraîches nouvelles |Kirisiennes à ce groupe de beaux esprits dont rh'ôtel de la rue Saint-Fiacre était cha(pie semaine le rendei-vous et comme l'Académie i'amili(*re etcausti(jue. Mais il est temps d'aborder cette immense meule d'érudition et de chronique et de secouer '[)our nos lecteurs les plus lieaux épis des premières gerbes, il serait témé- . faire néanmoins de le faire sans avoir, au préalable, essayé de donner une idée de ce commerce européen dont rnctivitéetla variété donnèrent à la vie intellectuelle de Bouhier comme à sa gloire une sorte d ubiquité.

' Ou iiM* di mandera pciit-éire, dit le Père Oudiii cite par M ( llinrles

• dn (iu(Troii« uotre excellent (;uide en ces inNestiptions, le nom

' ■ s du président IWxiliier. Mois si je Noulais les nommer iiM* faudrait faire le d'-nomhrement de la repiil)li(|iie des

• Iftlrrs. — FJi bien ! mon révérend Père, faites le dénombrement , « Dout lie «ODgerons pas a vous en savoir mauvais ^ré .Nous retrou-

• %rron% U des nonw destpiels le son tout sim|ilemenl nous sera

• *|trrablr ; il lullira qu'ils soiml peu connus pour de\enir curieux

• atijourd'liui. ri d'ailletini, ainsi groupes autour du nom de IJouluer,

lit une \alrur et ini intenU Irès-consideraMes. Le Père • • t . ..f, ».;,.„ il ;, i^j-i ,jp m» |;,j^p |„j q,,j ;iv(,ii |(.s niains

unp.iyables ; c'est lui nn'ine (pii se charge de ' louniir la prenu* quand il ajoute ce détail tres-intéressant

« que Bouhier avoit mis à part pour être conservées dans sa biblio- « thèque, les lettres de cew^ quinze personnes, et j'en ai pu oublier, « dit encore le jésuite.

« Beaucoup de ces lettres, disoit le président lui-même, étoient di- « gncs de voir le jour, et il étoit dans ses iuti'iilions de les publier.

« Il s'agit là de correspondances littéraires. Expliquons un peu d'a-

< bord la nature et l'origine, on peut dire la nécessité de ces corres- « pondancps.

« Au temps du président Doubler on n'avoit pas encore, ou Ion « n'avait guère de journaux littéraires ou du moins ils étoient rares ; n ils se publioient surtout à l'étranger et souvent en latin ; ils donnoieut « des nouvelles littéraires assez peu développées, des extraits assez secs " des livres qui se publioient. Et dans ce temps-là comme à présent, ♦» on avoit besoin de voir formulé le jugement qu'on prononce natu-

« rellement sur les livres qu'on connoît On avoit besoin de lire les

<• extroits des livres que Ton ne connaissoit pas , et dont ainsi du « moins on pou voit se former une idée. La correspondance entre sa- <« vants tenoit lieu de ces journaux absents ou rares. Les savants s'é- « envoient beaucoup, pour se communiquer leurs idées , pour faire de « la critique, au sens propre de ce mot, de la critique littéraire et de « la crkique érudite. Les lettres qu'on s'écrivoit de Paris à Montpellier, «• à Toulouse, à Lyon, à Bordeaux, à Dijon, à Rotterdam, à Leyde ou

<! à Bàle étoient des lettres d'érudition Ilfalloit bien que les savants

« s'écrivissent pour éclianuer leurs idées, pour se faire part de leurs « travaux accomplis ou déjà mis sur le métier, pour s'encourager mu- « tuellement sur les travaux projetés, pour .se féliciter des ouvrages « menés à bonne lin.

« De ces lettres, communication bienveillante de savant a savant ,

<« le président Boubier en a beaucoup reçu Un sorte de collabo-

" ration unissoit alors ainsi tous les habitants dispersés du monde sa- « vent. Boubier, environné du respect de tous, investi de la juste au- <• torité que méritoit sa baute science dans un noble caractère , étoit

< connue le centre et le lien de cette grande collaboration. On le con- « sultoit sur des points d'érudition minutieuse ou ardue ; on regardoit « comme un bonneur d'élre admis à les discuter avec lui. On étoit (' heureux de lui de\oir de sures lumières, puisées dans la connoissance • approfondie de tous les livres en toutes les langues.

« Ils y sont tous, vous dis-je, les diserts et les pbiloso|)bes, les « érudils et les théologiens, les professeurs et les journalislcs, lesbisto- « riens et les lexicographes, les jurisconsultes et les antiquaires, les « cardinaux et les bénédictins, les graves académiciens et les faiseurs « de petits vers, les avocats et les présidents, Brossetle, dOlivel, Le- « febvre de Saint-Marc, l'abbé Gédoyn et M. de Valincourt, M. Iseliu, T. 1. •>

66 M VTIlIKr MARAIS,

profi*$«etir <îo philojuïpliie à lUIe , ol M ll.Miistorluiis, liomicur classique ck* rmulilioiihollniubiso. vl llaii.'iibiiscli, (iiiinous a transmis dins o* ^TMni n-ciuW I»' mamiscril original des I.pistoUc epigrtii>Micx^àe\nus imprinu" a /.urich, le canlinal Passionei et labbé Fraipiier le wnliiKil Querini et le jésuite Montauzan, l'abbé Le- Uruf. rlïauouie il'Auxerre et Tabbe (M)iiji't, ebanoiiie de Saiiit-.îac- <|Uf>-tle rilô|Mt.il, el M. Hrillon, ebanoine de Cbarlres; M. Capperomiier et M. do Boze, les livres et les médailles, M. Ou Hos et M. (iibert, dom Cilinet et dom Marlèue, Moiitfaiieon et La (airne de Sainle«l*3lave, Des Mai/eaii\ et Des .Motets, le P. Oudiiiet l'abbé Papillon, le |>ere louriiemiiu', l'afireable jésuite, et le P. Leloii}^, le patient liistorieii el vérificateur de toutes les bistoires, dom I.ivrou, le perv Hoiiperel, el l'abbé Leclerc, le grave supérieur du séminaire de S.iiiillr»Mieeà Lyon, Secousse et de Lauriere, Hntïon et .Muraton, l)reitmg>'r et le maniuis de Caumont, l'abbé (lolin, traducteur deCiceroo, el l'abbé Des Foutaiiies, traducteur de Virgile, la marquise de I jmbert et le cbevalier Perrin , le baron de la Baslie et .M. Titon du Tillet , M. de Valbonnays, premier président delà chambre de drenoble, et l'avocat Haidrucbe, l'avocat Houllenois et l'avocat Boiiret , le sérieux et utile Pierre Hurman, celui qui nous a donne une collection de lettres recln-rcbec dès avant son apparition, et

le I --■ Mix abbe le Blanc, auteur applaudi iWlhen-SnXd. »

11 I .i.r a cette tête de noms variés et si cboisis M. de Bocbat,

professeur d'histoire a Lausanne. M. Boivin, M. d'Kstienne Blegier, pt' jIc J*rov»'nc<' , comme il s'intitule lui-même , M. (iuentz,

le 1 ' .■ i...uis, enlin Mathieu Marais, que M. (ibarles des(iuerrois caraclrrise en ces quebpies lijçnes. «« Ce M. Marais, avocat au parlement de Pariii, que Boubier a tendrement aimé , paroit avoir été un d« lant homme , unepiciwien de savoir et de goQt , mé-

bii. aiil les commerces du monde aux douceurs de la

fcieoce et aux recherches d'uue érudition facile. »

5i, au moy#»n des nombreux traits de caractère de cette » ■ - -oiidaiin: iiilitni' , nous clierclions \ romph'ter la I "MtM* du .Mallu<n M.i'ais, et si nous r«Hu(li(U)s au

L , j- il d»; vue «le riioinuie , du litl<'i',il«ur et de Ta- V'".il, riouo Ty trouvons, connue homme d'abord, de pbis eo |>lu» conforme à Timage que nous en avons tracée ,

cachant sous un masque d'ironie et de scepticisme, de pyrrhonisme, pour parler comme Bayle et comme lui, une honnêteté naïve et une sensibilité délicate. Nous l'y voyons hardi en paroles et surtout la plume à la main, prêt à se dérober sans cesse aux compliments et aux critiques , ayant l'horreur instinctive du scandale , et no voyantdans lagloire elle-même qu'un scandale heureux; toujoursprêt, au moindre bruit, à rentrer dans sa coquille ; d'une modestie susceptible et d'une insouciance fière; indiscret et tenant au secret de ses indiscrétions; malin, mais ne voulant pas passer pour méchant ; d'une franchise qui n'exclut point la prudence; faisantun journal, comme L'Estoile, pour son plaisir et non pour l'instruction de la postérité , et prêt à s'abriter contre toute responsabilité fâcheuse derrière la commode devise de son devancier : Mihiy non aliis. C'est pour lui, non pour les autres, qu'il écrit ses petites histoires, ou plutôt ce n'est pas pour lui, c'est pour son ami le président Bouhier. Pour lui , pour lui seul, son activité est infatigable, son dévouement avide de toutes les complaisances à défaut de tous les sacrifices. Pour lui, il varie, de la façon la plus ingénieuse, la formule toujours nouvelle de son respectueux attachement; sans cesse il parle de ce commerce, qui est le soutien de sa vie. Si une fatigue subite de sa vue le prive de lire lui-même quelques lettres du président, il s'écrie galamment : tt Voilà un mal aux yeux qui m'ôtera bien du plaisir. » Et si le mal aux yeux persiste , il tire le remède du mal lui-même, u C'est un remède pour mes yeux que de vous écrire (1). » De temps en temps, le souvenir de ses premières entrevues avec Bouhier lui revient, et il en parle comme un amant de ses bonnes fortunes.

(1) J'ai faim de vous revoir, dil-il en un aiilie passage. Il > en aurait inillf à « itnr, [ileins de t«'Ue ar<icur de cœur dnn lutinnie <|ni aimait à aimer, romm»* dit saint Augustin et qui aimait a plaindre « avant le (ujur ouvert à tout*"* le* douleurs des autres ».

fS MVTHIKr MARAIS,

» Si vous eussiez pu viMiir. ilit-il,en faisant nllnsion A un vovatf^ mnntiiH^ »!«' B(nihi(M', jo mo sorois ainiisô avec vous comme il va cieuv ans. » La lettre est de 1727. (Test donc un plus lanl^en 17-25, cjue sa liaison de prédilection lut A jamais nouc^e. Il plaisante airréahlenient sur ce izoïU du Ixinvin qu'il avoue sans peine à un Houreuignon. Il aime à rire ri à |>arli'r iraulois ; mais la pureté foncière de ses mtpurs ne souffre point de ces petites libertés innocentes iMir les4juelles il jette ses dernières gourmes, a Je suis facilement revenu de la Imiratelle, écrit-il, n'y élan I jamais entré. » Il l>ou<piine et collectionne avec volupté. Il suit les venlesel en disserte en amateur passionné. Il adore, en sa «jualitéd'anecdotier, l'imprévu, l'original, le nouveau. Il a fait de la curiosité une mission i\ la fois et une passion, qui a M*s raftinements comme toutes les autres. Un de v*s plus plus i^rands plaisirs est d'être surpris. Il y met de la coquetterie. « Je ne suis pas de ceux qui devinent, dit- « il, et j'aime î\ être surpris. »

Quelques vieux livres , quelcjues vieux amis et la dourt'ur de ces commerces solitaires ou épistolaires, voilî\ un lioiiheur à la portée de la main, qui suflit à son ambition. Cette ambitir)n n'a jamais aspiré à la gloire ni même A la réputation, a une épo(jue surtout <( où il faut passer les twiiii.v ••!( tiiiil |(Mnr f.iire parler de S()i ».

Mirais n^avait donc jamais fait [)arlei- de lui, (juoique l#^occa«»ions ne lui en eussent pas maïupu'-. Il sentit cruellement rinconvéni«Mit d«î cette modesti(î, et dut piM*s(pie %*€'n re|N'ntir lorsqu'd «-ssaya en vain de francbir, aidé* p«r ^'^ deux ainisd ()li\ct <*t lîoubier, les portes de l'Acad«-fni*' fran-aiM*. A cette candidature imprévue; d'un simple • tqui n'avait rien firit , a|)puyé néanmoins par deux tlom^l<•^ dont le goût n'était point susceptible d'erreui- «l

dontropinionétaiten tout une autorité, la docte assemblée ne put dissimuler sa surprise. Et ce préteiulantaimable et savant, mais trop modeste, fut éconduit poliment, à I.i façon des amants platoniques. C'est à Bouhier, il faut le dire, à son estime profonde pour Marais, impatiente pour ce mérite obscur d'une distinction qui doit savoir aller chercher ceux qui la fuient, c'est à Bouhier que Marais dut les encouragements et les espérances qui lui firent hasardée son timide désir hors de l'intimité. Non qu'il ait jamais été un candidat public, affiché, obstiné; mais enfin il permit de parler pour lui et de déclarer qu'il se laisserait faire. Dès 1727, et à peine académicien, Bouhier confie à Marais le vœu secret et les démarches préliminaires de son amicale sollicitude, et Marais lui répond : a Que neferoit- (( on pas pour être d'un corps dont vous êtes? » Et le président se met à l'œuvre. Nous trouvons trace de ces efforts dans cette phrase d'une lettre del'aljbé d'Olivet (20 décembre 1727). (( De tout mon cœur je penserois à M. Marais; (( au fond il nous seroit utile. Mais personne de la com- (( pagnienele connaît. Comments'y prendre? »

Ce fut 1;\ pour nos deux amis, l'un plus tiède et plus circonspect que l'autre, le terme irrésistible et Tinfranchissable obstacle. Il fallut se résigner, et Maraisle fit avec cet esprit qu'on doit toujours mettre dans les déceptions de ce genre. Il s'accoutuma à ces petites privautés officieuses, que lui donnait, au moins vis-à-vis de ses amis, sa qualité de postulant. 11 s'installa, avec le titre d'académicien m /}e<^o, sur le seuil même de la docte assemblée, et rien ne nous assure qu'il n'a pas de temps en temps collé l'oreille à la serrure. 11 est merveilleusement bien informé de la moindre petite querelle à huis clos; il sait le moindre incident de cette petite guerre d'è[)igrammes que se font volontiers les immortels, devenus inviolables pour la criti(jue et s'en consolant en se criticpiant euxmêmes. Il sait c\ fond le jeu des intrigues littéraires et mondaines autour de chaque fauteuil vacant. H assiste

70 MATHIEU MAH MS,

\ unoplir»» d'hibitin^ aux st^ancos i>iil)li.iii('s (>t de n'coplion; il Nouliu'iu- les petites inalii^nités qirou se fait solennellement re*»i>irer, de nVipient ;\ récipiendaire, sous un encens qui ne tn^npe (pie les odorats vulgaires; enfin il es\ de la famille, il est de la maison. Tout le monde le connaît à l'Académie, excepté ceux qui n'ont pas voulu le fairt» académicien.

C'est tout au plus si rinjustice de sa défaite arrache de temps en temps à Marais (pu'ltjiics ironies sans amertume. Sii rancune n'alla i^uère [)lus loin (jue la malice, et vis-.'k-vis de l'Académie comme vis-à-vis d'une jolie fomme InfidMe, même quand elle lui préféra Moncrif, qui a fait les ChatSy il n'employa que cette légère vengeance du sourire. Sa bonne humeur, survivante tous les maux de l'esprit et du corps, demeure intacte, et se joue sur sa verte vieillesse comme un oiseau sur un chêne, a 11 « fiut rire, écrit-il ;\ Houhier, le plus long-temps que « nous pourrons. » Et il le fait comme il le dit. A tout moment, sa jovialité éclate en saillies. Il a pour cacher l'autre, qui part des sources chrétiennes, toute une philosophie d'ap[)arence épicurienne, et qui consiste à ne prendre les choses que par leur crtté risihle. 11 marque dc« grivoiseries juscpie dans la prose austère du P. Le l^n^', et il ne s'en prive pas à son tour (juand se présente quelque occasion salée.

« Klle« sont tr.... très-jolies, dit-il de deux intrigantes « en procès, f( rr/a rif nuit point. » « Dieu, dit-il ;Y un autre « endroit, est pour les gros escadrons et Thémis pour les ■ gros tétons, n A propos du fameux procès de la Ca- Hi^re, si rempli d'ohscurités et de mystères, et exploité |>ar h-% pis««ions qui divisaient en deux camps l'Église et rRtat, il se ÎKirnc, A chaque nouveau doute, à demander à Bouhier. « U; père est-il jeune? la fille est-elle lie? n Tout était lA, pour cet incorrignhle hasochien, • l'vi- dans le ^'ortt de ces maximes d'une expérience un |>eu crue que formule la sagesse caustique «lu Palais.

Ce juge d'instruction, qui demandait toujours, quand on lui amenait un prévenu : Où est la femme? et qui pensait avec raison qu'il n'y a vice ni vertu qu'on ne puisse expliquer par l'influence salutaire ou pernicieuse de ce sexe qui fournit tous les anges et quelques l)ons démons, était de l'école de cet avocat Marais qui demandait sans cesse : La femme est-elle jolie?...

Si, à la lumière de cette correspondance avec Bouhier, nous envisageons Marais comme avocat, nous le trouvons janséniste et gallican , Port-royaliste et parlementaire, défenseur calme mais inflexible de ces libertés justement appelées fondamentales, car c'est sur elles que repose, comme sur des colonnes, l'édifice de la constitution française, enraiement ennemie de l'arbitraire du souverain et des empiétements du spirituel sur le temporel. Ces sentiments se concilient en lui avec un respect sincère et profond de l'autorité, même quand elle se trompe, et de la religion, même quand on en abuse, mais surtoutavec ce sentiment monarchique traditionnel qui, du temps de Louis XV enfant surtout, était devenu une passion attendrie et jalouse , une sorte de religion, d'idolâtrie de la personne du Roi. De tels sentiments rendaient les remontrances respectables et les conciliations faciles. La multitude, soulevée par des passions aveugles et brutales, n'avait point encore fait irruption dans le débat, et n'avait point dénaturé les questions , changé les principes et surtout les moyens, transformé en une lutte à mort ce qui n'était qu'une querelle de droit , faisant d'une guerre pro juslllia une guerre pro dominatione. Marais, tout en trouvant les enregistrements \ydv lit de justice parfois arbitraires et les translations du parlement illégales, n'avait garde de s'associer à ces tur-

7S MATlin-r MAIIAIS,

Imlentes aml»itions îles Kn«iiuMrs, dont hi résistance allait bien au il«'l;Wln but. «t il n'approuNait [)as da- Taiilai;.- ces Consiillations et ces Mémoires, cjui mêlaient à la lutte et à ses e.\c«^s un corps essentiellement spéculatif et i-ouciliateur, chargé de fournir aux parties des avis et non des armes, bon ;\ paeilier et non à attiser les diî^-nnles civiles, ipii aurait dû, eniin, demeurer calme Aunulieu de toutes les fureurs, désintéressé au milieu de toutes les usurpations, et protester uniquement par son exemple.

Tellcétait la politicpiedeMaraiscomme avocat, puisque |K)liti(|ue il y a, el(|ue les jeunes confrères se vengeaient eo caratlérisant de ce mot cette prudente et loyale abstention qui n'était au fond que la fidélité au.v vraies traditions de Tordre et aux vrais devoirs du citoyen.

Comme avocat consultant et dt'libérant, Marais, îiinsi que je l'ai dit, eut une des plus belles clientèles de son temps. Et son nom se trouve mêlé avec honneur, (]uoique |>armi ceux de la coulisse, à toutes les grandes a ffiiires qui de son temps passionnèrent l'opinion publique et illustrèrent le génie oratoire des Aubry, d«'s (^ocliin, des Le Normand, des Bougon, des Julien de Prunay et de tant d'autres, parmi lescjuels Fournel, annaliste de l'ordre, ne le nomme point, non plus que Barbier, père de

r.T ^ iiiteur des .Wémo/rejf. Marais, avocat conseil du

pli., '.aarles dt Lorraine, du grand pn*vol de Paris, de Samuel Bernard, des Nicolat , des Bouillon, n'(;n tint [)as moins une place à part, justement honorée, dans la lice judiciaire de son trmps. Il ne mantpiait pas d'envoyer A Ikiuhier un exemplaire choisi de ses mémoires j\ consalier, fioit f»ur df*s |>oints du droit civil, surtout du droit Ci' ' ■ r, que, comme Bouhier, il avait ap[»rofondi, soit «Ui 'ii%» rvH affaires criminelles dont (picltpics-umîs offniK'fit des incidents roman(;s(pies ou un intérêt dramatiqu<'. t)n jMiurrailr li.ii 1ht, dans une monographie plus »péciale,latraced(' ures.On la retrouverait dans les

recueils de causes célèbres du temps, Gayot de Pitaval, par exemple, que cependant Marais n'aimait point, sans doute à cause d'omissions dont il avait à se plaindre. On la retrouverait surtout dans la collection, si elle était complète, des factums envoyés à Bouhier par Marais, avec des notes de sa main, et le plus souvent, l'arrêt mentionné en marge, comme le dénoùment de la pièce. Quelques volumes de cette collection éparse ont pu passer sous nos yeux, grâce à l'inépuisable obligeance du savant M. Kathery. Dans les fragments de ce recueil d'envois de Marais à Bouhier, qu'il a bien voulu tirer pour nous des limbes poudreuses où il gisait oublié, nous avons feuilleté, par exemple, un éloquent mémoire signé Marais, dans une affaire vraiment émouvante et caractéristique. Il s'agit d'un sieur Thomas Genty, greflier au bailliage d'Etampes, pris à partie avec le propre lieutenant général par des accusés, vis-à-vis desquels ils semblaient avoir fait preuve d'un zèle poussé jusqu'à l'hostilité. Summum jus, summa injuria. Les accusés, devenus accusateurs à leur tour, poursuivaient vis-à-vis de ces juges qui, selon eux, avaient abusé des droits de la vindicte publique, une réparation au criminel. Cette grande querelle ne se termina qu'au bout de trois ans de prison préventive, non sans admonestation et dommages intérêts. Marais plaide pour le pauvro greffier qui n'a été qu'un instrument passif et qui n'a fait qu'écrire ce que le magistrat lui dictait. Il y a là des détails louchants et curieux, et qui sont à la fois à l'éloge et à la honte de l'administration de la justice, en ces temps de procédure barbare et de compétences confuses.

Xous trouvons encore dans ce recueil le fameux mémoire pour la baronne de l'Espérance, dans l'alfaire si romanesque du duc de Wurtemberg-Montbéliard (1).

(I) Voir sur celle affaire les Histoires énifjmatiques, tra<l. de l'alli-inaml

74 M\TMIFr MARAIS,

Nous y trouvons siins tMonnement, car le cdHir humain ne change pasel lt»s nn^ines passions doivent amener souvent les nit^mosconllits. un mémoire curieux à l'oecasion d'un dclm! entre deux m^res qui se disputent le nu^me tMif • ' 1727 \ C'est l.\ un procjV- (pie nous avons vu plu^M ui> fois S4* renouveler récemiuenl.

Il faut citer encore les l'actums échangés dans le règlement oniireux de la succession de M. le Duc; un grand mt^noire pour M. Samuel Hernard de Rieux conitv messire (Gaspard de Moutiers, comte de Merinville, gouverneurde Narhonne, un mémoire sur les attributions de la charge de prévôt de Paris, un mémoire, purement sitiriipie et littéraire, recueilli par Marais avec la paternelle ho>pilalité assurée chez lui aux moindres productions des presses clandestines, et ayant pour but de dévoiler les vexations qu'exercent les libraires et imprimeurs de Paris. Nous devons ajouter àces mentions celle de mémoires divers dans la fameuse affaire du duc de la Force, un des scandales de la l\(\urence, et celle de nombreux factums dans l'affaire intéressante et môme dramatijpie de Marie Jeanne de BelliuLrantde Kerkabu, veuve clfM.tidles, comte d'Hautefort, (jui [)laida longtemps aux di\«TN degrés de juridiction, au iri-and émoi de la ville et de la cour, jHJur faire établir la validité de son mariage, validité contestée par les héritiers (1730) . Enfin des placets et mémoires pour le S' François Déale, gendarme «l'Anjou, accusé d'avoir voulu assassiner le président Morel, et pour les deux fils de M. de Marolles, chevalier, seicneur d'Andierville, accusés de provocation (în duel; ou |)our M**" veuve de Mol i non, accusée d'avoir aiMsainé M»n mari et faisant appel d(î la sentence qui ordonne la (pi« stion. De ces mémoires plusieurs sontadres- *éià M. Kl.iifilf.t, consiùller au Parlement d<; Dijon, sur

4« talM fm W. Duckplt 'MaUwU, iw,i, 3 vol. In-S") et Mirlont, lo< nfémmtm et la boromne d Oberknch.

s V VIE ET SES OUVRAGES. 75

lequel Marais paraît avoir reporté une partie de l'amitié dont il débordait pour Bouhier.

Tous ces mémoires et factiims donnent une haute idée de la raison, de la dialectique et de l'éloquence de Marais, qui s'y montre à la fois bon écrivain et bon avocat, ce qui est assez rare pour mériter d'être signalé.

Mais les affaires auxquelles il s'intéressait le plus volontiers, celles qu'il soignait particulièrement, parce qu'elles mêlent aux matières de droit des questions de moralité et de délicatesse et prêtent aux développements philosophiques et aux ornements littéraires, ce sont, il faut bien l'avouer (quel est l'avocat de notre temps qui lui jettera la première pierre?), les affaires de séparation ou d'aduUère, qui donnent à agiter les plus piquants problèmes de la nature ou de la conscience, et qu'animent d'ailleurs la présence et les sourires ou les larmes d'une femme souvent jolie, que ses fautes ou ses malheurs condamnent à implorer des juges. Dans ces sortes d'affaires, xMarais se surpassait lui-même. Et son talent l'avait presque mis à la mode parmi les belles plaideuses , en même temps que l'honorabilité de son caractère lui créait auprès des juges, bons appréciateurs de la modération, de la discussion et de la sagesse de ses conseils, une autorité particulière. Marais, homme insinuant, spirituel, discret, modeste, avait toutes les qualités qui attirent dans un cabinet les i)elles solliciteuses. Elles y affluaient parfois jusqu'à l'embarrasser. Dans plus d'un endroit de sa correspondance avec Bouhier, nous le voyons se plaindre en souriant de ces bonnes fortunes platoniques et s'intituler plaisamment V avocat des dawes. Il l'était en elTet de M"^*^ de Phalaris, de M""= de Sainte-Maure, de M™" de Courchamp, de toutes ces épouses rebelles ou légères (pii, secouant un préjugé de plus en plus relâché, discutaient i)nbli(]uement le pacte conjugal, à Texemple de cette jeune et aimable mais folle princesse de Coiili qui semble avoir donné le branle de ces démêlés qu'il était

76 MATHlKn M\I\AIS,

aevenii |>res4|ue de lK>n ton d'êlalir aux sourires d'une assi>lance brillanle et des jui;es cux-inùnies. Marais ne oouiptail plus les affaires de ee genre dont il avait été chargé, et qui peu A peu rentrainaienl dans leura^réahle el galante spreialité. C'est par lui cpie nous avons le vrai Ion, leN vraies nuances des nueurs sociales el judiciaires du lenip>. à une cpoque où Ton i)laidait si lestement les procèsd*iuii»uissance et de désaveu, où pour beaucoup île femmes et plus d'un mari le procès en séparation était uue sorte de corollaire oMiiTc du mariage, où sans souci de la pudeur, qui n'était plus rien du tout, el du scandale, qui irêlail \ms grand chose, on discutait les questions les plus scabreuses de psychologie et même de physiologie galante, devant des jeunes conseillers (]ui faisaient tous plus ou moins ù leurs loisirs de petits vers, et au bruit deî> chuchotements d'un essaim de jolies curieuses, venues là comme au sermon et s'éventant coquettement. Il y a licaucoup à glaner dans le Journal el la Correspondance de Marais sur cette décadence de la nuigislrature, qui se montra tour à tour puérile et féroce, le jour où Tambition lui fit préférer les tumultueuses délibérations aux méditations trantpiilles du cabinet ou aux fécondes discussions doctrin/iles, et où ell<; aima mieux le [)ouvoir qu' ' ' "Mstice et 1 opinion qu(î la gloire.

, lui, ne compromit ni dans ces protestations factieuses, ni dansées trop faciles triomphes, achetés au n)é- |irisdugoûtet des bienséances, riionneur de sa robe d'avocat. S'il convient de son faible pour les (jueslions do curiosité, je dirais prescjue de chinoiserie juridi(jue, et si une partie de sa correspondance avec lîouhier h; fait le ct> ' «-nqiressé de ces recherches sur la dissolution du n» pour cause d'impuissance, où s'est com|)lu el

•V • r udition, frivole à ce point de vu(î, du prrsi(l(;nt,

d*' I ' '♦«•rve-til pourlesépanchements de Tinlimilé

cet hardiesse» el ce» libertés qu'il n'étale ni dans des mémoires ni dans de» livres. Et »'il refusait en riant de

plaider contre les dames parce qu'il ne gagnait que les procès pour, il ne faisait à cette réputation aucun sacrifice blâmable et n'achetait jamais un succès par des complaisances coupables. 11 aimait mieux employer son influence et son autorité à concilier qu'à plaider. Il y réussissait quelquefois. C'est lui-même qui nous apprend qu'il accommodait le plus de procès qu'il pouvait, et qu'il a réconcilié, entre autres, M™'' d'Argenis avec son mari. Peu importe que cette réunion ait peu duré, et qu'en parlant de sa mort il puisse dire : « Je connois un galant homme qui s'en désespère. Ce n'est pas son mari. » Il n'en avait pas moins fait son devoir.

Il nous reste à parler de Marais comme littérateur et comme historien. Marais écrivain a le français vif, net, sensé, la bonne prose de second ordre de la iin du dixseptième siècle. Il serait d'ailleurs injuste de le juger sur ce qui nous reste de lui. X cet homme, qui n'a guère écrit que des Mémoires et des Lettres, en dehors d'une petite collaboration secrète et anonyme au Mercure (1), il faut moins tenir compte de ce qu'il a fait que de ce qu'il aurait pu faire. Il faut le considérer moins comme un modèle à suivre que comme un exemple , encore assez rare, de solide raison, de goût délicat, de criticpie ingénieuse, et d'une érudition littéraire très supérieure à son temps et digne, par l'abondance et la qualité, du laborieux et encyclopédique seizième siècle.

Marais réunit dans une commune et féconde admira-

(l) Marais a (lonn«' an Mrrrurr |»lii>ieiirs niorceaux, «'iiti** aiitu's «Ips extraits du livre «le M. de Boulainvdliers ( \'n' de Mahomet ) et une (ritKjue du PaiH'nyriqiie de Sacy par M™* de Lambert (opuscule qui ne figure pa«^ daun IVdilion de fC9, Œuvres de Lausanne, la plus complète).

7ê MATHIK.r M Ml MS .

lion les chefs- d'œiivi^* tlu seizième et du dix-septirinc sitVle. Il aime le premier en philoloiiue , le second en |>liiK»M>i»he. Le seizième siècle le i:ai;ne par le naturel, Im jzràce el la naïveté de son idiome jeune et Ir.iis, par le contraste de cette malice i;auloise et de ce bon sens ffermain, que les i:rands auteurs du seizième siècle unilent à la précision romaine et à Iharinonie grecque. U tn'ssaille et frémit de plaisir aux premiers accents de cette langue neuve, souple , sonore, sorte de belle statue, romaine par les pieds, grecque par le Iront et le visage, française par le cœur, sortie ailée et armée de ce creuset où l'ingénieuse llenaissance a fondu le trésor de toutes les traditions avec celui de toutes les nouveautés, et de rallia::e des irénies littéraires des deux grands peuples éducateurs et civilisateurs a composé, en V ajoutant la part de liidluence des conquérants germains, le génie français lui-même.

Après ce seizième siècle, époque rude, honnête et forte, qui |>are de toutes les grâces de la poésie et de tous les charmes de Fart Topiniàtre labeur de son érudition et la hardiesse, parfois téméraire, dosa criti(pie, ce que Marais admire le plus, c'est ce siècle lui-même dont il fait partie. Siècle prédestiné de la raison et de la règle, siècle de tous les exemples et de tous les modèles, où les œuvres sont des chefs-d'a»uvre , où l'éloquence de Bos- Miel gronde comme un tonnerre bibli(|ue, où Boileau «iMlitie le goût et discipline Tinspiration, où La Fontaine retrouve la pure source de riiumeui'et de la lincsse gauloises, tandis que Kacine et Corneille nous rendent, l'un, dans hcs vers mâles et précis , l'autre, dans sa poésie h»'""""?'M'UMî et tendre , l'inspiration romaine etliiispir» • r.pie, cpie Là hruv ère décrit les passions et raille

les ri . ri que Molière met ses caractères à la scène,

irivibeM» leçons et dramatise ses criticjues.

M.^^.li^ se partage entre cette double école. De I'uik' il a gardé le goût des curiosités hardies et des rallinements

du style; de l'autre il a pris le culte de la raison, de Tordre et de la mesure. Dans tout ce qu'il dit et tout ce qu'il écrit, nous le voyons préoccupé de mettre la théorie en pratique et de joindre l'exemple au précepte. Le disciple de Bayle et l'ami de Boileau se retrouvent également en lui. A la première inlluence revient son indépendance d'esprit, à l'autre son respect de toutes les disciplines qui ne touchent qu'à la forme, n'intéressant point la liberté essentielle, fondamentale. Marais offre ce singulier contraste de la hardiesse et de la mesure , de la tradition et de la nouveauté. Bayle a fait en lui le critique, Boileau l'écrivain. Bayle lui a appris la discussion , l'inquisition , la réflexion, la tolérance; c'est par Bayle qu'il est vif, ingénieux et subtil. C'est par Boileau qu'il est naturel, clair, précis, qu'il aie goût de la forme, le respect de la règle , le culte de l'art. Mais Marais n*a pas subi exclusivement ces deux ascendants ou du moins il s'est déroljé à temps à leur absorption. Et dans le biographe de La Fontaine, dans le lecteur assidu de Villon, de Marot, de Régnier, de Rabelais, de Montaigne, dans l'admirateur éclairé de Millon, de Dante, du Tasse, de Cervantes, nous retrouvons des traits caractéristiques, des nuances significatives dont il faut faire honneur non à tel ou tel maitre en particulier, mais à la variété féconde de ces études personnelles, qu'il a poussées plus avant que Bayle dans le droit, et plus avant que Boileau dans la littérature étrangère et même nationale, durant ces deux grandes périodes de transition et de rénovation, le quinzième et le seizième siècle. Marais était surtout beaucoup plus versé dans l'antiquité française que Boileau, qui savait mieux Tacite que deThou, Sénèque que Montaigne, Anacréon que Marot, Perse que Régnier.

Si Marais n'a pas un génie d'écrivain original et novateur, si son style n'est que de deuxième ordre aux meilleurs endroits, il est du moins un excellent exemple de ce qu'une é^lucation littéraire complète [)eut faire d'un*'

M M\TIÎIV1' M \\\ M^.

plume facile et d'uiu' iin.iirination ordinairo. Il est par momenls pres(|iie un écrivain; il Test comparativement à Rarluer. Il a une oriirinalitc. Il a touché [larlois à ce honhcur <re\pirs»iit>n, (pii tait d'un journal une <vuvre littéraire . et le fait mettre par les yens de ^oùt sur le rayon des auteurs des Mémoires qui se relisent. Il doit beaucoup à I-a Fontaine et A M"" de Sévigné, ses deux auteurs de pnHJilecliun. il y a dans son journal hien des réminiscences, et parfois des imitations du honliomme, donl il affecte parfois le tour naïf v\ malin. Il y a dans sa corresi)ondance avec Bouhier plus d'une phrase à la Sévi::né. Il a trouvé, pour exprimer son amitié, (juehpiesuncs de ces bonnes fortunes de mots (jui jaillissent à tout moment de ce sentiment maternel exalté cjui est l'inspiration de la célèbre marquise.

Nous trouverons souvent dans ces Mémoires et ces l.fUrea la trace non équivoque de ces principes et de ces influences. Nous verrons iMarais déployer dans sa critique des ouvrages contemporains une sûreté et une fin«»sM' qui ne sont pas communes et (]ui font honneur à s<*s maîtres. Nous Ty vriTons poursuivi-e de ses sarcasmes Fontenelle, La .Motte et .Moncrif, et a[)j)laudir aux mordaiitfs leçons de Desfontaines, ce grand et implacable wlversairc du galimatias des précieux di^ la Ké^^ence. Marais ne pouvait contenir riunneur <]iii' hii ii)S[)irai( celte «évolution du néologisme* qui pour lui <'lail une Imrliarie. Il proscrit iinjutoyablemeut, à la façon de Hoi leau, tout vers (|ui se glisse en barmonicMix intrus dans la prose et s'y trahit par le rhythme. Montes(juieu luin\('Tt\f' ne trouve pas i:rAce A ses yeux ; je parle du .Monte^piieu fri\nle, le seul cpi'il ait connu, et bouhier a bes^iin de le défendre et de redresser cette [)révention. Kn revanche, il a le premier deviné, salué, admiré, défr-ndu Voltaire, sur lequel il îious donne des détails préeieoi, et dont il ne réprouve cjue les extravagances ou le^ falaitf^.

Il nous est impossible de clore cette élude sans apprécier la valeur et la portée de Mathieu Marais comme historien ou plutôt comme chroniqueur, et sans le comparer à Barbier, avocat comme lui, auteur comme lui d'un journal sur la même époque, et auquel, selon nous, il demeure supérieur sous tous les rapports.

Depuis quelque temps , l'histoire de cette période, connue sous le nom de Ré(jenct, et qui s'étend depuis la mort de Louis XIV jusqu'au moment où Louis XV, sous la discrète tutelle du cardinal de Fleury, semble régner par lui-même, jouit du rare privilège de préoccuper à la fois les esprits sérieux et les esprits frivoles.

Les uns recherchent, à bon droit, dans son étude les origines de ce qu'on peut appeler l'esprit moderne, esprit de curiosité universelle et de critique passionnée. (>'est sous la Uégence en effet, au sortir des habitudes réglées et des solennelles disciplines du grand siècle, que s'éveille, vivement sollicitée par les querelles parlementaires et religieuses, par les premiers essais de la puljlicité et les premières tentatives du crédit , cette future souveraine du monde nouveau, qui s'appellera l'Opinion publique.

La connaissance approfondie de ces événements génériques et de ces honnnes initiateurs est donc indispensal)le à l'historien philosophe , avide d'apercevoir dans leur germe ces passions et ces idées, ces besoins et ces vices qui soulevèrent tout le dix-huitième siècle, et dont les derniers frémissements troublent encore le nôtre. La moisson n'est pas moins abondante pour le moraliste, qui, cherchant <\ reconstituer, non plus seulement riiistoire de tel ou tel fait politique, mais la tradition même du cœur humain, trouve dans ce subit ép.inouis-

Hl MM mil MAlvAlS,

seiuonl iK- la raison vi ilo la HIrtU' iiulividiullo iiui siiniale la IU-.u'imuv. une svvw piôciouso de laits inléressanls, el conune une i:alerie toute prùte de caractères orilîinnux. Mallieureusemenl, les t^éments iudispensable^ de celle étude à fond sont encore ensevelis d.uis la iioussière des hihliollièques ou dans le secret jaloux des collections particulières. Les Ij lires de M""'de Sévigné, de Bussv, les JUrmoires de Saint-Simon et le Jourual de Dang«ou jettent sur les eûtes les plus intimes du i;onvernenienl de Louis MV et des manirs de sa cour une chlouissaiile lumière. .Mais le philosophe ou le curieux, que tentent les problèmes et les mystères de la Kégence, en est encore rt'duit, pour tous documents contemporains, au\ Lettres siins choix et sans critique de l'indiscrète Madame ^ au Journal de Barhier, très-incomplet sur cette épo(|ue, ou aux spirituelles et IVoides analyses de Leniontey. S'il veut échapper aux subtilités de Tacadémicieii, il tombe dans le fouillis des anecdotiers subalternes ou sur le fumier du recueil de Maurepas,

l)ani:eau et Siiinl-Simon ne s'arrèlciil, il est vrai, lim qu'en 1722, l'autre qu'en 172.J. Mais dès la moit de Louis \IV il sendile (pie la double ins[)iration (jui prc'sidait à l'œuvre officielle ou secrète des deux annalistes floit avec lui descendue dans la t()nd)e. Sans renoncer à leur mission si différente, sans cesser, l'un de satisfaire son goût, l'autre sa venj^eance, ils n'apportent plus X r<j uvre «ju'attriste Tabsence du maître idol;\lré et du grand modèU' la même assiduité ni la même prédilection. Dangeau se décourage, en homme d(î cérémonie (pii feut finir le rè^'ne de réti(piette, en courtisan (pii cesse de plaire, en î»|>ecta leur refoulé (pii cesse de voir. Pour Saint- Simon, mêlé trop directement aux affaires d(^ ce temps, il D*a pluM la même sûreté demain. L'action a ti-(»ublé Tobiervaliori, cl s^m jugement sendile s'affaiblir à mesur«î cjue redouble sa verve.

Quant à Bariiier, encore Ires-jeunc, dislrajl par ses

intérêts et par ses passions du spectacle du temps, trois CENT VINGT-NEUF PAGES lui suffiscnt pour résumer dans quelques anecdotes, jetées au courant de la plume, une période de ucit années (1715-1723).

La publication du journal de Mathieu iMarais, qui a écrit sur la même période trois volumes de Mémoires, répond donc à un besoin et comble une lacune. Elle va nous donner enfin le détail complet de celte époque animée, si importante pour l'histoire des mœurs et des idées, et où, avec la prodigieuse divination de son génie, Napoléon avait placé le siège de ces investigations approfondies qu'il avait confiées à Lemontey, chargé de retrouver à ses sources empoisonnées le principe de décadencequi avait dès lors sourdement rongé le grand établissement monarchique de Louis XIV. Lesagace et ingénieux historien de ces instructives origines, à qui un fiat lux souverain avait ouvert et éclairé les arcanes du dépôt des affaires étrangères, redevenus inaccessibles et obscurs, a pu puiser, sans craindre de la tarir, à cette fontaine mystérieuse des révélations diplomatiques, d'où, en ce temps qui n'a plus d'historiographes, il est si difficile au libre et sincère successeur des Duclos et desMoreau de désaltérer, goutte X goutte, sa soif de vérité. Cette noble soif ne dévorait pas assez Lemontey, plus curieux qu'ambitieux, dont les habitudes superficielles de la censure avaient blasé l'œil de bonne heure, (pie les plaisirs d'un monde où il était recherché détournaient trop souvent de l'indispensable solitude, et qui était d'ailleurs de cette école raisonneuse «jui n'approfondit pas les causes et dédaigne le délail. Dans cette histoire de la Régence, d'ailleurs justement estimée, qui nous donne à respirer, avec une trop parcimonieuse discrétion, la Heur de tant de mémoires inédits, le lecteur philosophe n'est pas plus satisfait au fond que le lecteur curieux. Xi l'un ni l'autre ne trouvent leur compte dans ces pages élégantes, qui visent surtout aux cùtés frivoles de l'esprit et se jouent à la surfac»- des

s4 M \riiii r M\\\ VIS,

mvst^i-*^ iles év(^nriiuMits rt du j)r()l)lt''me des causes. U puldiralion du Journal de Marais aid(M\a pout-rtie Hlu*.leU'fl»MirquolrsdtMi\v<)Iuin«'*^(luiontsurii pourrpui- MT l.i M'ino d'un liistoru'U (jui a trop lu Duclos. Il nous donne, dans ce îrerrne familier et modeste de la chroniipie. riiistoire dt^fmitive et le jn-ement délinitif de la

li« .ence.

Du reste, nous ne somuus pas les premiers à appeler r.ittention sur ce recueil uniijue^ qui ne laissera au lecteur ni le temps ni le droit de rcî^rettcr Tabsence des. journaux au commencement du dix-huitième sii^cle. Je parle des journaux bien informés et sinerres. Marais, en effet, a vu bien des choses (pie ne voient pas les journalistes ou qu'ds ne diraient pas. Déj;'i, dans cette encycloj»êdie de documents appelée la Revue rétronpccl'we, le savant .M. Tascliereau, directeur actuel de la IVibliothéque imp^'riale, avait publié des extraits des tomes II et III du Journal de Marais, dont se sont largement et heureusement servis les annotateurs de Saint-Simon, de l)angeau, et surtout de Madame et de Barbier, tout en regrettant avec lui (jue le tome V, le [)lus intéressant de tous, fût considéré alors comme perdu. Ce tome 1" a été depuis retrouvé, et nous avons la bonne fortune de l'offrir au public, entier et vierge.

Un concours heureux de circonstances et de découvertes nous a mis A même d'ajouter l'inédit à l'inédit; et des emprunts al>ondants. faits i\ divers Mmo/res wa/M/.scr/(.ssur la !•• ence, que huclosa trop dédaignés, î\ des Mémoires itiêttiti du pn'*sident Ifénaultetde plusieurs de ses collègues du l»nrl**fnenl,enfinetsurtout;\la vol u mineuse et curieuse f orreêpoufianrf (\('. Marais avec 1«; président Houhier, eon- .i-rv.'... , la lidiliothèjpie impériale, nous ont mis ;\ même rô|<T constamment, par une sorte d'einpiètt;, letémoiu'na^'e de Mathieu Marais, de fournir sur la Hégence une véritable histoire-révélation, et de pousser nos n*- (onnaivmnccs jusqu'en 1737. A ce moment, nous rejoi-

gnons le courant d'informations qui éclaire la seconde moitié du siècle, et les Mémoires de d'Argenson, du duc de Luynes, le Journal de Barbier, les Mémoires secrets de Bachaumont, la Correspondance de Grimm, de Metra, de Collé, de la Harpe, de Voltaire, prodiguent le détail jusqu'à la satiété et l'indiscrétion jusqu'au cynisme.

Mais la satisfaction de toutes les curiosités qu'il excite n'est pas le seul attrait à faire valoir en faveur du journal de Marais. Dans ce livre rempli de variété et de charme, l'empressement du lecteur sera constamment provoqué et justifié, non-seulement par l'abondance des documents et des anecdotes que multiplie un commerce assidu avec toutes les illustrations du temps, mais encore par un style simple, ferme et pur^, qui prolonge jusqu'en plein abâtardissement la tradition du bon goût et la pratique des grands modèles, par une méthode exacte dans le genre d'écrits qui y prête témoins, par un bon sens honnête enfin, qui a gardé au sein de la corruption universelle toute sa clairvoyance et toute son inilexibilité.

Mathieu Marais est historiquement, littérairement et moralement bien supérieur à Barbier. La critique de notre tenqjs, séduite par la surprise et la nouveauté de ces commérages sans façon sur une époque scandaleuse, par l'imprévu heureux dece déshabillé familier de l'histoire, a de beaucoup, selon nous, surfait la valeur de cet écrivailleur bonhomme et sournois, sans méthode, sans goût, sans style et sans esprit. Et ce n'est pas avec une moindre injustice que l'annotateur anonyme de Barbier, (]ui n'a rien trouvéàsignaler dans la vie d'un homme qui a laissé dix volumes de Mémoires, traite de frayments anecdoliques les journaux de Marais. L'expression vis-ù-vis de Marais est cavalière, et reviendrait avecl)ien phis de droit à

M M vTfiirr M \ii \is,

HaH»ier. ilont la compilation iiuliiioste, à poine relevt'e de«nu'l»|m'>îrrivoisost«picrs, ne dt'passo pas, roniiiK' ton (^i comme |H>rU'*o. l'antiohamhre de riiistoire.

lkirl»i«T, avi»catcoinmo Marais, de souche hazochieniie "oMime lui, élevé comme lui dans cet air savant et salé du p li lis, nVtail né cependant qu'en 1 089 et il n'avait prêté son stTmenl professionnel qu'en 1708. llarrivedonc dans la vie vint:t-(piati'e ans après Marais, et prend place au liarreau, au ranir des jeunes, quand Marais arrive déjà au banc des anciens, au 1> me des patriarches, et devient un des Nestors de Tordre. De cette différence du point de vue une notahle infériorité d'observation quant à B.irhier, qui n'a ni les aptitudes d'esprit, ni les commodités de situation, ni l'expérience éprouvée, ni le zèle honnêtement incpiisitorial de Marais. Barbier, fureteur superficiel, h-ttré amateur, non au-dessus d'une certaine moyenne de facile médiocrité, distrait d'ailleurs du spectacle du temps par la jeunesse et les passions, (jni lui donnent aussi son petit rùlet àremplir,(pie nefavorisent ni les hauteset nombreuses relations, ni la réputation ac- -«', ni l'érudition consommée de son rival, ne donne à ^.i i.ichr que le superflu de ses heures et de son vulgaire esprit. Il n'a ni l'art, ni le courage, ni la conscience de lacuriosilé. H voit les choses de haut, de loin, insuffisamment, indifféremment. Il n'a cpie hs livres que tout le monde X lus. Il ne répète que ce que tout le monde a dit. Il ne recherche que ce qui est commode à trouver. Il n'a ni le flair critijpie ni la persévérance infatigable de ^' • •!•», A la piste des raretés biographicjues ou des témé- ^ >]r l.i pressiî clandestine. Il dit d(; tel ou tel fiictuuï ii.t- " «^ant : J'aurai celte pièce, «t souvent il ne l'a pas. M' <mi «"^t un curieux de race, un chercheur d'élite,

itre, tenace, pa.ssionné, dit : J'ai cette j)ièce. Kl il n'enreu'inlre que ses conquêtes et non ses inconslflnl«» désir*!. Barbier est sec, lourd, diffus. Marais est agile, riiilitanl, ailé, dans sa verte personne,* dans son allure.

dans ses moindres actes. Il a de ces saillies heureuses qui réjouissent toute une page, de ces sourires doux et vifs qui illuminent, comme une série d'éclairs, les digressions de sa facile, abondante et narquoise érudition. Barbier n'a pas de scrupules. Il n'a pas la probité de Fhistorien, délicate, minutieuse, inexorable. Comme Tabbé de Vertot, devant une version meilleure de l'anecdote dliier, il ne sent pas le remords poignant du chroniqueur mal informé. Il répond tranquillement, en homme qui ne se relit pas et a horreur des ratures : Mon siège est fait '.Marais, lui, s'acharne après la vérité, la poursuit dans ses moindres métamorphoses, dans ses essors les plus fugitifs. Il a pour l'anecdote la passion implacable du chasseur pour le gibier. Il guette, il veille, il attend, il compare, il vise, il ne tire qu'a coup sur. Il s'enrichit chaque jour de postes nouveaux, de domaines inexplorés, de relations habilement provoquées, soigneusement entretenues.

Parfois, le découragement le prend. Mais ce n'est ni la fatigue de la frivolité ni celle de la paresse, c'est le noble désespoir du curieux qui no voit pas, de l'oliservateur déçu, du témoin mis en défaut. Peu à peu, les scrupules augmentent jusqu'au point de lui rendre odieux ce labeur qui lui était si cher. Et, par un renoncement qui a sa grandeurdans sa naïveté, il abjure définitivement la critique et ses vanités, la chronique, ses pompes et ses œuvres, payées de trop de remords et de soucis 11 quitte la plume, dépité, comme ces coquettes qui quittaient le rouge, Et il se retire dans le silence, comme elles s'ensevelissaient dans la dévotion.

Barbier eût ri de ces faiblesses héroïfjues de son vieux confrère. Il eût raillé ces délicatesses et ces susceplibilit<'s, (ju'il était aussi incapable de comprendre (|ue d'iiniter. Marais, avec son point d'iîonneur subliine et ridicule, lui eût fait l'effet d'un don Hirgue littj'rairc, ou plutùt d'un Vatel de la curiosité, brisant sa i)lume parce que l'anecdote a manqué. Il écrit, lui . comme il digère.

M M vlllil r M UIAIS,

natiirt>ll(Mn(>nt, facileimMit. t^iroïstmient, paresseusement. El , de 1718 A 17(»3. il p<>iii*suit, sans plaisir et sans peine, «ns haine et sans amour, cette tAclu» (piolidienne et vulîraire (le ^'refiler, commis par vocation i\n\ piocôs-verhaux de riiisloire. Son iruvre n'est pas une mission, c'est une innnie. Klleevt j\ elle-mt'^me, en dt^pit de toute considcration «l'utilité et d'honneur, son but et sa récompense. Elle lui plaît, non parce (pielle est honne, mais parce (pielle ♦M virnne. Il y revieiit chaipie matin, comme aucal)inet.

Au point de vuedoncde rinlormation historicpie, exacte el copieuse.de la méthode, de la suite, du choix, Barhier est aussi inférieur à Marais que Dangeau l'est \ Saint-Simon. C'est un historien familier, moins la force et moins la grAce. C'est un anecdotier, purement et sim[)lement, un fripierd'histoire. Par le défaut de finesse, par le manque dV\|MTience, j»arle mépris de la vérité, par l'absence de relations, il descend au dernier dei^ré , bien au-dessous dcce «luseur raffiné, informé, consommé, répandu, (jui cherche et choisi', tjui instruit et amuse, (jui passionne comme il est passionné, dont l'instrument a toutes les cordes, l'émotion et la gaieté, et qui reflète fidèlement, dans son imnirination ouverte et mobile^ avec les moindres détiils et les moindres nuances, la tragédie et la comédie de son temps.

On disait de nurlo> : Il n'esf bon que lorscpi'il parle de ceux a\ec h*s(juels il a soupe. On voit, en lisant Marais, qu'il a Koupé avec tousses [>ersonnages ; il en parle longuement, [>ertinemmcnt, fiiicment, comme par une belle el chaude apr^s-dlnée. Kt l'on sent, à l'entendre , (pTil a l'habitude dV'tre écouté. Il est ( hrz lui. Barbier, dans ce wlon doré de la haute société de son temps, sembh; dé- |)« ifime un parvenu. Il a beau nous direcpi'ila étéhî

rtiu^i II «1rs d'Ar^'cfisonet «pi'il a pris part .lUxdillV'icndsde M** la durhi'vsi'deModèneavee son frère le duc «l'Orléans. Il A lieau nou% a|)pr«'ndre, avec un or;:mMlleux sans façon, qu'il a donné à dîner h un ministre que. par une singu-

SA VIE I:T ses ouvrages. 89

lière distraction , il ne nomme pas; on sent à sa morgue même et à sa gaucherie, qu'il n'a jamais joui, clans ce grand monde qu'il prétend connaître, que du banal honneur d'une introduction passagère , et que bientôt, ennuyé autant qu'ennuyeux, il a pris doucement la porte et s'est esquivé, pour aller rejoindre sa société habituelle de robins , de financiers et de filles.

Ce n'est point que Marais et Barbier soient en tout disparates et dissemblables. Ils ont, comme points communs, comme affinités sympathiques, comme possible rendezvous, le même respect de l'autorité, le môme culte modéré de la tradition parlementaire, le même amour du roi, le même goût de la médiocrité et de la tranquillité, la môme horreur du scandale et même du bruit, mais surtout le même attachement aux règles et à l'honneur de leur profession, dont ils déplorentla décadence. Mais, môme dans ces sentiments communs, que de variétés ! que de nuances!

Barbier est de beaucoup moins parlementaire et janséniste que Marais. 11 a cette bourgeoise idolâtrie de l'ordre, ce commode mépris de la discussion, qui caractérisent moins encore la sagesse prévoyante que l'égoïste médiocrité. Il voit poindre, derrière les mêlées religieuses et parleuientaires, cette grande ombre delà multitude qui s'avance, et qui en 1789 fera solennellement irruption dans le débat. Il a peur, voilà pourquoi il est sage, pourquoi iltinit, à mesure qu'il vieillit, par délester davantage les jansénistes, les parlementaires, les philosophes, les jésuites, réunissant dans son antipathie aveugle et étroite tous ces groupes si divers, tous ces partis si différents de vues, de moyens et d'intentions, et par deuiander à ces coups d'autorité, auxquels il applaudit, la liberté de vivre etde dormir tranquille, la facilité de cuver son égoïsme. Il a pour la nouveauté l'horreur des vieillards, et pour la marécliaussée, le respect des repentis. Peu lui importe l'avenir, pourvu qu'il puisse, de son gros œil rond, embras-

Mvnill.i: MAllMS, sti sans souci Thorizon ihi prirent. Il dirait volontiors ce

mol ot^lèhro : « Apns nous K; drluije. » T/rst 1m toute sa î.ajrt'^se t-l toule s;» philosophie.

Marais voit ùv l)ien plus haut et (Fun ro-ard bien plus ferme les évi^neuuMits et les conilits contemporains. Il n'ol hostile aux prétentions du Parlement que dans ce qu'elles ont d'exagéré. Il hlAnie les protestations de ses confrères, non parce qu'elles ont tort, mais parce qu'elles sont inopportunes et cprils n'ont pas (pialité i>ourlt»s faire. Il a le respect de la loi, mais il ne la confond pas avee la léî;alité, :\ latpiellc le salut public permet de faire de nobles violences. Il regarde les coups d'État comme un mal nécessaire , ou plutùt comme un de CCS rem«>des dangereux (pii peuvent fort bien tuer le malade. Ha de sa profession, de ses devoirs, de ses grandeurs el de ses bienséances, un sentiment bien plus délicat, bien plus profond, bien plus attendri (pie Barbier, (pii n'en a plus que le culte appris, la religion froide, sèche et luinale. Il est foncièrement janséniste, attiré p;irun parfum de raison, d'art el de vertu qu'il ne trouve (pic 1j\. Quant à son culte de la forme monarchique, à son amour du roi, il sépare des sentiments dus à la personne, el qu'elle doit toujours recevoir, ceuxquele souverain doil mériter. Il n'approuve p^int tout indistinctement, jus(pies aux fautes et m^me aux vices, (^hez IJarbier, ce respect du roi devient de l'aveuglement, de l'idolAtrie, de la servilité. Mnmis est un suj«t soumis mais libre, (pii se donne et ne M» prosterne pas. Barbier aime le roi comme un flatteur. Il a une échine et des sourires de courtisan. .Marais aime le roi comme un cons<tilhîr, avec gravité, sincérité, dignité. La conq>laisanh; adulation de Barbier, (jui se fait, en les approuvant, le complice d»' toutes les déchciances de la royauté, ressemble presque i\ un vice. Il e.sl de ceux qui prrjnr>sti(|ucnt le plus si^rement la ruine; des nations et dr<t dynasties. CcîsI avec ce sourire piMpéluel (ju'on arrive désarmé devant les révolutions, «t fpi'on se condamne

d'avance à toutes les lâchetés de l'ignorance et de la peur. Dans Marais, le respect du trône et l'amour du roi sont encore une vertu. Son dévouement a de nobles exigences. Il ne veut s'adresser qu'à ce qui en est digne^ même dans le roi.

Si nous poursuivons le parallèle et le continuons au point de vue littéraire, les différences éclatent, nombreases, inconciliables. Marais est en relations avec tous les hommes de lettres célèbres de son temps. 11 a vécu dans l'intimité de Boileauet de Bayle. Il est le correspondant du président Bouhier.. Il sait de première main toutes les nouvelles de l'Académie. Il connaît encore mieux ses classiques en littérature qu'en droit. Il se délecte de Villon et de Régnier. Il a lu Brantôme, d'Aubigné, Lestoile, deThou. Usait par cœur Babelais, Marot et La Fontaine. Il a approfondi Homère, Virgile, Horace. 11 a lu le Dante, le Tasse et Milton. Il est lettré en tout avec érudition, avec abondance, avec choix. Rien de ce qui est littéraire ne lui est étranger, non plus que rien de ce qui est humain. Est-il possible de le comparer ;\ Barbier, à peine frotté d'humanités, qui ne s'intéresse guère (|u'à la littérature dramatique, et que le théâtre attire par la coulisse, qui ne connaît à fond ni son antiquité sacrée, ni son antiquité profane, ni même ses vieux auteurs de droit, pour qui les littératures étrangères sont lettre close, et pour qui l'épigraphie, si familière à Marais, ressemble à un perpétuel logogriphe?

Nous n'insisterons pas. Il suffit de lire quelques pages de Barbier et de Marais l'une après l'autre pour les trouver aussi dissemblables, et, du cùté de Barbier, aussi inférieures, que la rusticité Test à la finesse, que l'ignorence Test à la science, la décence à l'incongruité, l'art :\ l'instinct et le stvie à la banalité.

MAllill.l M \\\ VIS,

Mais là où Marais r^mporlo surtout ot ti'ioniplie, c'est iNir ce iiuTÏte, que non seulement Barbier ne lui dispute |mv, mai» qu'ilne connaît niùme point, do riionnùteté et de la inoralilé foncières. Marais use sans fausse pudeur du privilêî:ede tout dire,(jue la liberté des mœurs du temps, bien digne du nom de licence, acré«:e pour la langue, il ap|>elK' les clioses par leur nom et ne recule pas devant le mol cru. Il eût manqué à ses devoirs d'historien, s'il eût voilé les nudités caractéristiques de ses modèles, et fait poser, avec la feuille de vigne académique, les passions et les vices contemporains. Il suffit, ce me semble, pour qu'il n'ait rien perdu de ses droits à notre estime, qu'il u'ail point recherché les occasions et n'ait point ajouté, par un complaisant cynisme, à ces tableaux vivants, des gestes provocateurs et des couleurs elTrontées. Il suflit qu'il ne se soit point complu dans ces exhibitions trop franches, et que, de l'exemple nécessaire, il n'ait |*oinl fait un scandale inutile. Ayant à peindre les mauvaises mœurs d'un temps qui send)le le carnaval de l'histoire, pudibond il eût été ridicule, cynique il «ùt été cou|>abIe. Marais a évité ce double et dangereux écueil, sur lequel à tout instant échoue riiabilelé de Harbier, (|ui n'est |»as plus solide (jue sa \ertu.

iKi là ce contraste éclatant de deux témoins dont l'un s'élève parfois, par la sobre et implicite |)rotcslation du Imju sens el du goût, jus(ju'à la hauteur du juge, •ri dont l'autre, j»ar son conq>laisant sourire de paillard, descend jus<|u à la complicité de ces vices cpi'il m peut déftapprc»uver puiMju il les partage. Je délie la criticjue «le citer une plirasf; de Marais (jui établisse son approlialioo de ce» licences qu'il avait, en évitant d'y tonllier, conservé le droit de ilélrir. Mais «jik- jienser de

la valeur morale de Barbier, quand on lit, sous la plume de ce digne historien d'une époque sans pudeur, des phrases comme celles qui suivent et qui éclairent d'une lueur si inexorable la corruption du temps et la sienne propre ?

Le 30 juillet 1721, Barbier assiste, dans les alentours illuminés de Saint-Cloud , comme tout Paris, à cette fête scandaleuse donnée par le régent à M""^ d'Averne, sa maîtresse. Il s'indigne d'abord, il en faut convenir, mais avec une brutalité où l'on sent moins encore la colère d'un censeur vertueux, que la mauvaise humeur de l'agioteur et du rentier, en présence de ce luxe insolent et prostitué qui nargue les déceptions du Système. Barbier, en effet, ajoué, comme les plus sages et les plus raisonnables de son temps. Il a acheté des actions et il a eu à les nourrir, comme Bolingbrocke, comme les d'Argenson, comme les Caumartin, comme les Tencin, comme Bouhier lui-même. Marais, je m'empresse de l'ajouter à son éloge, ne semble avoir payé à cette folie épidémique du temps que le tribut passager et contraint de l'imitation, non de l'avidité. Barbier s'indigne donc ; il maugrée, il tempête; il s'écrie :

« Mdigré cet empressement du public pour voir cette tète , il n'y « avoit personne qui n'en fût indigné ; et chacun auroit moins plaint « ses pas, à ce que Ton disoit hautement, si le tonnerre avoit voulu '• s'en mêler.

« Effectivenient , rien de plus contraire à la religion que de faire « ainsi triompher l'adultère et le vice publiquement, contraire aussi a « l'humanité de faire des létes dans un temps où tout le monde est « ruiné, où personne n'a un sol; cela s'entend pour le général. Le roi « de la fête ne s'est attire que des malédictions , même par les gens de " sa maison

Fort bien, mais bientôt ht masque tombe, le prêcheur s'efface et le libertin reparaît.

« Au surplus, l'objet ne mérite pas d'être si fort éclairé; car cela « n'est pas joli, car trop dégorge, pendante, fort noire du corps, et

94 M VIIIIKI M Vl^ ^>^.

• par r^— <-• m uno trfs- mauvaise joiiissaïuv , ola n ailo I t*rlat qur » P«tr i! «l du r<>uj;o « (l>.

\uila iMrqiU'Ilfs ivtlt'xioiis ct'l lioinino, si iirii)itoyal)lc |K>ur les tiTirivoi-salionset les faiblisses de d'Aguesseaii, vi (|ui parle de lui avec une sévérité qui touche à Tinjii!»(ii-e cl une uTossièrelé qui est en tout tas inconveiMinte 2 . linit nresijue tous ses sermons. Je dois convenir qu'il seu donne rarement Ir ridicule. Il aime mieux déposer toute contrainte, et élaleravcc un sans gène qui confond, i»our les péchés des autres et les sieps propres, la plus cyuicpie indulgence.

• Comme il est juste tir mtMtT ici les faits qui peuvent nie repnrtler

• i" .• j".i\oue (jue le vcndreiii 1*0 juin, a neuf heures du matin,

- ' ... de ma counois.sance est accouchée d'une belle lille, a la-

; , suiraut les apparences^ f ai grande part ^ quoiqu elle soit « renuesMT les crochets d'un autre. La fdle nVloit sortie que la nuit,

- •• " 'it rentrée dans la maison de son |)ère et de sa mère {la- € ç rad la chose ^ a neuf heur»'S du malin ; ee qui marque que

• les femmes ne font les délicates (jue (juand elles ont le temps « (3).

On le voit, il en est de la sagess»* de Harhier comme de «a fiistfs*.»'. I/une et l^iutre durent peu.

la uiiM-rr du teinp.s, ecrit-il en f»'vrier 1723, on a fait

• L >iere ilé ee earuaval (dont j'ai eu ma |)art ri W hal de

• l'Opéra a été bieiieoiini • (4).

Tn homme aussi accommodant pour lui-même ne pouvait trouver mauvais cpie Louis W eût des maîtresses. 11 le trouve fort bon au contraire, et ne s'indigne cette fois que contre les censeurs.

(DBMtltr.l. I<r. 144. 145.

!l»T n*^ cxci'H. f.tii (|iii se ri'U^v^f'. si volontiers «laiis

. , , 1 «tir a«ec |irt'(liliclioii les tolcraiiles iiiaximeii a «l'A-

i%t*i^* «u, «la'll fibint \Au% i\u*'\\ ne blâmi! «;l a la vertu duquel, jnK(|ircn ses lé-

I'i»im1 rn^ni«> le lespert qu'elle mérite, Mirlmil quand

: l;«»l,irf. I, I, 241. (1/ BmMcv. I. m (jaUld 1723).

« A IVgnrd de honte , s'écrie-t-il à la date de décembre 1750, que <■ veut dire le public^ qui en générai doit être toujours regardé « comme un sot par les gens sensés? Si c'est parce que le Roi a une H maîtresse? Mais qui n'eu a pas? Hors M. le duc d'Orléans, qui est re- « tiré à Sainte-Geneviève et qui est Irès-méprisé, et avec raison » (1).

Après Tattentat de Damiens, en février 1T57, quand il a perdu la crainte de le voir mourir, il garde encore une inquiétude qu'il confesse naïvement, celle de le voir se convertir. 11 tremble que ce coup de couteau, heureusement léger, ne soit aussi un coup de grâce efficace. Bientôt il se rassure.

« Le Roi a repris ses occupations. Il a été plusieurs fois à la chasse, « et les petits soupers ont recommencé. Malgré la critique des gens « malintentiounés, c'est le plus grand bonheur qui puisse lui arriver, « et à nous, c'est-a-dire aux bons citoyens, s'il peut effacer de son « esprit un malheur auquel il ne devoit jamais s'attendre, et continuer « ses dissipations ordinaires » (2).

Voilà la morale de Barbier. 11 semble qu'elle devait rendre Barbier non-seulement indulgent pour lui-môme, mais aussi indulgent pour les autres. Nous avons vu, en effet, qu'il voit d'un œil fort complaisant les débordements de Louis \V. Mais là s'arrête cette tolérance singulière qu'il réserve pour lui et pour le Roi. Ceci est pour lui affaire de politique, et comme qui dirait ma\ime d'État. Mais s'il s'agit d'un criminel tant soit peu dangereux, ou même d'un personnage gênant, il faut voir avec quel superbe dédain cet homme pitoyable, qui flétrit les belles curieuses qui ont assisté, à l'envi, aux péripéties sanglantes de cette horrible charcuterie de Dainiens, cpii déshonorait la justice en la taisant dégénérer en vengeance (3), fait bon marché de la vie de ses semblables.

A propos de l'évasion de du Chatelet, complice de Car-

(1) Barbier, t. IV, p. 49G. \oy. ausssi lome \\\.

(2) Ibtd , VI, 4G5.

(.'») lb^d., VI, 517.

96 MATiiiir Mvnvis,

touche, il n'a qu'un s«miI ivifrret à .vxpriimM', mais il est

ainictéristique.

• Oiide%oHbien cmpoisomuT, dil-il, mi pareil homme dans la pri-

• ioo et oelenir parole que pour le public ^ (1).

A propos iK' Tassissiiiat mystérieux d'un sieur do la ComW, <iui sert tie prétexte à la persécution sous forme judiciaire dont on tourmenta les dernières années ilu ministre Le Blanc et qui liAta sa mort, voici son opinion motivée.

- Pour moi, je «rois, el le public le pense aussi, que ce de la Combe » rloil un pri.sonnier d'ï^^lat, arrêté de Tordre de ^ï. le duc d'Orléans,

• rt quia élé aussi élran^lé du même ordre On ne peut pas rendre cou-

• pables àe cela ni la Barre, ni INI. le Hlanc , parce que ce sont des

• ordrw du prince. Mais la faute qu'ils ont faite pour des tj;ens de tête, ' voulant se défaire de la Combe, il falloit, la nuit, le transférer à la - Kastiile, et on Tauroit étranglé là, en liberté, parce que tout se passe

• dans le secret ' '2

Que pensez-vous de ce Machiavel au petit pied? Est-il assez naïf, assez odieux, assez bêtement féroce, cet homme quise|>ermet d'appeler dWiruesseau un drôle? Je l'aime mieux se calfeutrant, se clarjuemurant, se eolimaeonnant dans le cynisme de Tégoïsme personnel. Là du moins il n'est que ridicule.

Il se trouve, ce vrai et ce faux bourgeois, ce mondain d'occasion , ce lourd frivolité , (|ui se ciM)it un homme ;\ la mixlf*, un lion, commeon dira plus tard, parce (pi'ilaloué, de moitié avec un <imi, un pavillon au ehàteau de M;i(h-id au l>ois de B/)uloi:ue, d'où il va voir passer les élé^^'^ances parisi«»nneH et où il [)eut assister parle trou de la serrure à qu«'lquf's riru'iesdir grands seiirneurs, il s(î trouve, dis-je, à r«'\ériitioii d'un de cf-s hardis paris qu'un fametixeavalierdu t«*mp«i M rhS lill ms, avait impntl.'s d'Angleterre.

(( Il pleuvait où nous étions, dit Barbier, au milieu de In plaine, « très-peu quand il passa, mais la nuée le suivait; il (it une ondée si « terrible sur-le-cbarap, qu'en mou particulier, je fus percé avant de « rejoindre mon carrosse. Ce qu'heureusement j'avais de commun " avec bien d'autres » ^1).

Cet Heureusement est tout simplement sublime. C'est le Qu'il mourût! de l'égoïsme.

Voilà l'homme qu'on a pu prendre pour un historien. Je crois avoir suffisamment prouvé que c'est là une méprise que l'engouement explicjue sans l'excuser. Ce luxurieux, ce curieux de vices, ce collectionneur d'anecdotes de mauvais lieux (car il yen a plusieurs que la typographie n'a pu traduire que par des points) , n'a pas même le mérite d'être mieux informé que les autres. Surles maitresses du Régent, par exemple, Marais sait tout, dit tout, et le dit pour tout le monde. Barbier n'a que deux ou trois histoires, mal sues et mal contées. Sur le règne de Louis XV, à ce point de vue , il en dit bien moins que d'Argenson , et il est inférieur à tous les historiens des galanteries du règne. Il prend place immédiatement audessous de l'oflicier de police Marais, dont nous avons les rapports indiscrets.

Mathieu Marais, type excellent et sympathique du bourgeois de Paris, de l'avocat, du curieux, de l'honnôle homme, pendant la première moitié du dix-huitième siècle, continuateur familier et bénin de l'acre Saint-Simon, mourut le :2l juin 1737, simplement, doucement, modestement, chrétiennement, comme il avait vécu.

Voici de cette mort et de ces obsèques, qui, conformé-

M) Harltier, t. I, 49.4.

M vrniF.U MAKAIS.

ment au va*u île Marai> ou tout ;ni moins aux maximes iloloiite sa\ie, furent mcnlestes comme elle et honorées seulement |Mir îles larmes sincères ei le rej^ret universel, le M'ul tomoi^rnau-e «jui nous reste :

• Udiljour(Mjuiu 1737), MMIatliiiui Marais, ailvocat en Par-

,„,.,, l."it.>iiuitT tlo sa ronipamiic , et chef du conseil de

. \i- M ,.i;..». i. M. Il us de I.orraine, à.^é de soixanle-treize ans , de-

- iiifiir.int roe du Bouloy, decede d'hier, a été inhumé dans notre

- rjtlise en preseiMf de M. Louis >larais, sieur de lûitour, bourgeois . de P.ir-- 'rrr, et de C.Iaud.' Rei^nault, conseiller procureur du . |\ov..iu -• r.)\;il de Nersaillcs, cousin germain, qui ont signé.

« Régna uU.

>' iMuis Marais de la Tour. »

Kntin, e«*l liumhh'et savant ami de BayJe, de Boileau , lie La Fontaine et de Houhier, sort de l'injustice d'un oubli s«Vulaire, et arrive, à côté de ces ombres illustres, à cette uelite [Kui de leur immortalité (jiril a si bien méritée. Nous sommes heureux d'avoir été le premier àremplii' |K>nr lui ce pieux devoir de restauration et de réhabilitation qui fut le labeur et le plaisir de toute sa vie. Il était juste cjueceluiqui s était consacré à sauver du t,^rand et iM-rpétiud naufrage de l'oubli tant de précieux déiu'is, et <pii protesta toujours contre les indilïérences imméritées du public, fût sauvé et glorifié à son tour.

Il en est toujours ainsi tôt ou tard, il faut le dire et il faut le croire pour l'honneur du Dieu ({ui préside aux destinées littéraires, et qu'on a dit plus inconstant que la Fortune et plus aveugle que l'Amour. Disons-le donci^i la dé<:liarge de ce hasard qui est la Providence des livres, il arrive toujours, t<')t ou lard, ce jour de réparation et de chAlimentjjour vengeur Jour consolateur, oiiles derniers fM ' ' premiers et les premiers les derniers, devant les 1. 1 1 1..1. s revirements etles inexorables re[M*ntirs du goiU |jubh<'. Il m; trouve toujours î\ point quehjue honnête homme épris d'inc4>nnu, affamé de justice, (]ui, dans Té- Un d'un généreux caprice, descend, le flambeau à la main,

la sombre spirale qui mène à ces limbes, sorte de champ d'attente de la gloire, et recommence le partial appel de la critique, au profit des victimes de sa négligence. Encore une fois, nous nous fébcitons d'avoir été pour Marais ce libérateur, ce guide, cet introducteur à la lumière et à la vie. Unous est doux d'avoir recueilli, comme un dernier parfum de ce siècle coupable et flétri, cette honnête et pure mémoire, et de l'avoir enfermée sous un livre solide, à l'abri des vicissitudes du temps et des profanations plus injurieuses encore.

Dans ce dix-huitième siècle, dont on parle trop pour le bien connaître, et qui, vulgarisé par la conversation, est encore presque vierge de l'histoire, dans ce siècle à la fois banal et mystérieux, dont le sens intime et caché s'est dérobé au public sous l'agrément de ses superficies, il est plus d'une autre mémoire, languissante et ensevelie, et attendant l'exhumateur. Il est plus d'un nom, ancien à la fois et nouveau, à rendre aux honneurs de l'histoire et à ajouter à la liste de ces glorieux dédaignés qui ne furent pas de l'Académie.

M. DE Lësclre.

Pa^s, 20 octobre i8G2.

Au moment de signer ce long et minutieux travail iï Introduction j qu'a précédé un travail de commentaiie historique bien plus long et plus minutieux encore, avant de clore ces pages sorties une à une du pénible et charmant labeur de mes veilles, je remplis un dernier et cher devoir, en offrant l'hommage public de ma reconnaissance au ministre, plein de courageuses et fécondes initiatives, qui a autorisé la publication du manuscrit et encouragé une œuvre douljlenient heureuse aujourd'iuii si S. E. M. h; nnnistnj d'État daiuiH' bii continuer l.i nn'ine

100 MATHII l M M'> M*^.

Iiienvoillanlo sollicitudi'. J«' m iinpresve (l'aclresser envuitr mev plus vifs roinrrolnunts au savant M. Taschon'.ui. ihrtH'lour tlo la BililintluVpio iiiipôiialc , dont le travail, dans la Hr\ue relrospecdvr, a inspiré t't .i:ui(lé \c mien, et dont l'appui a farilité une œuvre qui devait tant i\ ses lumières; à M. le l>aron Feuillet de Couches, un des mnltrcs de cette grande i^cole de la curiosité, dont était Marais, qui éclaire, anime, et vivilie Fliistoire parle détail, qui la renouvelle par l'inédit, et qui a trouvé parfois, dans une simple lettre, la clef des événements mystérieux et des caractères problématiques. Homme savant dans le vnii sens du mot, qui comporte toutes les grAces de l'esprit français, cpii a rendu à l'érudition historique; et à la hioL'raphie nationale des services qu'on reconnaîtrait davantaire si on en usait moins, dans un pays où il est de bon troiU d'ouljlier ce que le bienfaiteur oublie lui-même si volontiers. Son libéral empressement nous a résené la primeur de cette fleur de révélations sur Boileau, que contiennent les manuscrits de Brossette et de Marais que nous avons analysés. Mieux que nous, il eût fait les honneurs de ces trésors inédits, dont nous souhaitons que l'heureux appât nous amène, pour nous l'aire un pu!»lic, (piclques-unsdesnondH'cux lecteurs deces Causerie* (i'uH curietw, dont le succès toujours croissant a eu le privilège d'avoir tout le monde pour com[)lice, tout le monde trouvant à la fois plaisir et profit à lire un livre dont la variété embrasse tous les sujets de l'activité humaine, toutes les figures de notre histoire, et qui sera le répertoire encyclopédique de la curiosité et undesmonum<*nts de la science rétrospective.

i'jL'iU' liquidation générale des dittes de notre gratitude ne doit pnsomettn! M. Horti;nsius de Saint-Albin, un deri'«»ma^rislrats.'iimablesr'tsavants, (pii continuent d lionon-nt cette glorieuse tradition, de tous tcm[)s chère à nos cours souveraines, de Talliance du droit et des lettres, de U^ cl de la l>onté, de l'érudition et de resf)ril, des

SA VIE KT Si:S OUVRAGES. loi

mérites du cabinet et des grâces du monde. C'obl à son obligeante communication que nous devons les extraits, insérés en Appendice, des iMémoires inédits du président Hénault sur la translation du Parlement à Pontoise. Pourrions-nous oublier M. Sainte-Beuve, auteur de tant de livres qui attirent et qui retiennent, qui instruisent et qui charment, où l'on profite avec tant de plaisir? Ne Pavonsnous pas rencontré mille fois, le meilleur des compagnons et le plus aimable des guides, dans ces routes obscures où nous nous engagions, et où les investigations de ce précurseur fécond de tous les sujets avaient déjà tracé ces petits sentiers lumineux qu'il crée d'une ligne et ménagé ceS larges horizons qu'il ouvre d'un mot? Nos excellents et savants confrères de la Société des amateurs d'autographes ^ M. Rathery, M. Read, aussi modestes que secourables, qui ont, pour faciliter notre travail, abandonné quelquefois le leur et nous ont enrichi du butin de leurs fouilles, ne se déroberont pas à l'expression de notre sincère reconnaissance, dont M. Denevers, le digne bibliothécaire de la cour de cassation, voudra bien prendre sa part. Nous nous reprocherions de ne pas saisir cette occasion de remercier noséminents éditeurs, et particulièrement M. Ambroise-FirminDidot, auteur lui-même d'ouvrages si remarquables, que nous louerions davantage s'il ne nous imprimait pas, d'avoir prêté à cette œuvre l'honneur de leurs presses et l'autorité traditionnelle de ce nom qui a tant de fois bien mérité des lettres.

Enfin, je déclare dédier ce livre, que je voudrais voir fait plus digne d'elle, à cette grande 5oc/e/ë de i Histoire de France, dont je m'honore de faire partie, et qui conq^te les années par des services. Je le place respectueusement sous les auspices de cette illustre et féconde association où je voudrais voir arriver, comme une pariiicpu' invasion, pour y renforcer l'élite intellectu(;lle de la France, la multitude intelligente ello-nièm«' , avid»* dr prondn' part à cette dernière croisade des t»'inps nnKlernes, en-

101 MATHIKi; MAKMS. SA VIK fcl SKS OUVRAGES. !n»|>rist^ |>our défciHlir contre l'iL^norance vi Toubli le loinlH*au sacré des anctMres, et la rclit;ion du passé. Je la prie d*«ccepter cet hommage dans la personne de son di^'ue président, un des chefs de cette année de rénovateurs historiques, de irlorilicateurs nationaux, qui a pris |x>ur drapeau Ihonneurde la jjatrie et du siècle, et pour Il iiii inir I tinjH" alluiiK'e.

M. I>E LeSCI RK.

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