‹ Journal et mémoires de Mathieu Marais, avocat au Parlement de Paris, sur la régence et le règne de Louis XVChapitre 3 sur 9 · ANNÉE · texte numérisé non relu

ANNÉE

Lettre F'.

A Paris, le 19 Janvier 1752.

M. Tabbé d'Olivet m'a envoyé le façtum de Pasquier^ Monsieur^ mais il n'y a pas joint les Tusculanes, qui ne sont pas apparemment encore en vente^ et dont je vous remercie d'avance. J'ai lu le factum^ qui est bien fait; il y a beaucoup de latin, et il seroit à souhaiter qu'il y en eût davantage, carily a bien deschoses qu'on ne diroitpas aujourd'hui en françois; nous verrons si on nous donnera provision. Je vais le remettre à M. Rouillé. Peut-être cela aboutira-t-il à une permission tacite. J'aurai soin que le factum nous revienne après l'impression, si elle se fait.

Tout est déchaîné contre Bayle. Il n'y a pas jusqu'au P. Tournemine qui a prêché contre lui le jour de Saint- Sulpice. Il y aura à la fin quelque censure de Rome et quelque Constitution. Vous aurez peut-être vu, à la tête de la dernière édition du Dictionnaire^ les Actes du Synode de Rotterdanij qui ont commencé à le juger. Je ne puis démêler d'où vient ce mouvement de colère contre un ouvrage qui a été tant tourné et retourné, et je soupçonne que certaines gens ont été fâchés du fragment de V Histoire de Gustave,

La Zaïre est imprimée sans Épitre ni Préface. Cela est poussé au delà de la passion et des sentiments humains; c'est uu esprit qui se joue de tout, et qui, après s'être joué des rois et de l'histoire, se joue aujourd'hui des hommes et de leur condition en les transportant hors de leur état et de leurs pensées communes. Pour moi, je

mettroisla scène aux Petites-Maisons^ au lieu de la mettre au sérail du Soudan de Jérusalem. Il y a de rathéisme, même du jansénisme^ de la dévotion^ de l'impiété^ enfin il y a de tout. On dit que Rousseau écrit contre lui et que Fauteur écrit contre Rousseau. Ce sera un beau couple d'auteurs Mtonnés et une belle scène sur le Parnasse.

On m'a parlé d'un discours que vous avez fait sur le Pontificat des empereurs^ et qui a été lu à rAcadémie des Inscriptions. Je voudrais bien savoir ce que c'est plus exactement.

Lettre U\

A Paris 26 Janvier 1732.

La mort de H. de la Hotte produit une infinité d'ouvra» ges contre sa mémoire. Je viens. Monsieur^ d'en recevoir un de notre poëte de Chartres^ qui est une sorte de pompe funèbre satirique, en prose et en vers, d'où j'ai détaché cette épitaphe.

Il est donc mort le grand Houdart, Avec ses discours si plein d*art, Avec tous ses paralogismes^ Avec ses brillants syllogismes, Ses phrases de petit collet.

Jeuoes gens de bonne nature,

Fuyez loin de sa sépulture.

Et pour raccommoder Tépitaphe de Voltaire (1), il dit en un autre endroit :

Houdart, connu pour Pharmonie.

S'il eut de Tesprit , c'est selon;

(1) Crispin connaît-il Tharmonie ?

A-t-il du bon sens? Cest selon Qoll est poussé par sa manie, etc....

Le sien visait à la manie.

Froid en vers, faux en oraison, Il résulte d'un tel génie, Qu*il n'eut ni rime ni raison.

Ces deux échantillons vous font juger de la pièce. J'apprends par une autre lettre du même homme que quoique les occupations des Chartrains soient en la plupart Quid facial laeias sejetes, cependant un de leurs chanoines va donner en trois volumes la traduction des ouvages de Barclay. Apparemment ce sont ceux du père^ et nous allons voiries traités de Poteslale papœeideRegno elregali potestate, en bon françois, car il y a eu en 1611 une assez mauvaise traduction du premier traité imprimée à Pont'à'Momsony dont Bayle n'a point parlé. Comme il fut mis à l'index dès qu'il parut en 1609^ je ne sais pas ce qu'il arrivera à la traduction ; mais comme on va nous donner les Libertés de V Eglise gallicane avec les preuves anciennes et d^aulres nouvelles y voilà un bon passe-port pour tous les livres contre la cour de Rome. Hais revenons à La Hotte. Il paroit une lettre en vers de cinq pieds intitulée CliOy qui est faite contre le dessein de mettre le théâtre en pure prose et de détruire la poésie. Ce serait dommage qu'elle le fût et que cet auteur nous eût privé de ce petit poème où il y a des choses excellentes. Il fait à la fin l'éloge de trop de gens, et on en pourroit retrancher quelques uns. Ce qui est fâcheux, c'est que son combat allégorique, où le chef des prosateurs est vaincu et mené autour du camp comme Hector, a tourné en réalité par la mort véritable du chef, et le poôte n'a voit pas dessein de le tuer : ce poëme n'a pourtant paru que depuis sa mort et en cela il tient de Tenthousiasme prophétique. Notre Ncuuelliste du Parnasse a fini son 3™* tome par la 4.8* lettre à laquelle il a joint une Table satirique en nommant plusieurs auteurs non nommés dans ses Lettres, en sorte qu'il fait des satires indirectement personnelles, en renvoyant les noms à la table. Et si Despréaux en eût usé

ainsi^ on n^auroit pas tant crié contre sa licence de nommer.

Mais que direz- vous de la Lettre V, où il met : Vers de M. Coffin pour M. Samuel Bernard ou Bénard ? Voilà une grande exactitude pour la vérité des noms. H. Holé, qui croit avoir épousé une Bernard^ sera bien étonné de n V voir qu'une Bénard, et n'est-ce pas là une erreur dans la personne propre à empêcher le mariage? Il est vrai que le père^ qui étoit un peintre illustre en miniature, s'appeloit Bénard y et on ne sait trop comment son fils est devenu Bernard par une tradition de toute l'Europe. Hais on ne s'attendoit pas que le Parnasse vint se mêler de ce pseudonyme du commerce^ si ce n'est qu'il n'y ait quelque vengeance de vers peut-être mal payés.

J'ai vu rÉpltre de Plombières ; il y a deux leçons sur un endroit...

Avec des c... de Lorraine Que nous remporterons d'ici.

Ou bien

Avec des nymphes de Lorraine Que nous remmènerons d*ici.

La première leçon est disputée^ quoique ce soit la vraie. Et à ce propos Rabelais ne parle-t-il pas du noble Valen-tin Viardiére qu'il trouva à Nancy, qui^ pour plus gorgias

être, décrottait sesc étendues sur une table

et qu'il n^en falloit

que trois de cette sorte pour en emplir un muidîLsL Satire Ménippée ne les a pas aussi oubliées, et vous voyez bien que notre poëte de la Ligue a dû s'en souvenir. La pièce est très-jolie^ mais il néglige l'exactitude de la rime* Pour son Histoire de Suide, elle court toujours, mais je ne sais si c'est à l'immortalité. C'est aujourd'hui la folie de le mettre à la tète de tout. — Le contempteur que je lui ai donné est une galanterie que j'ai faite à une dame retournée à Bordeaux qui est très-aimable (M"** de Pontac),

LETTRE Ill«. »36

et je lui ai renvoyé ce mot que Montaigne nous a envoyé de Bordeaux. Je n'ai point songé au Confemplor divum^ jqui vient là à merveille.

Lettre IIP.

A Paris, ce 31 janvier 1732.

Enfin, Monsieur^ on s'est lassé du spectacle des convulsions de Saint-Hédard^ et le Roi, par ordonnance du 27 janvier^ qui n'a paru que le 29, a ordonné que la porte du petit cimetière seroit toujoursfermée^ qu'on n'y entrera que pour inhumatious^ et défenses de s'assembler autour et ailleurs^ dans les rues ^ maisons et places^ à peine de désobéissance, de punition exemplaire.

Le motif de cette ordonnance est Tillusion découverte dans plusieurs particuliers qui se donnoient volontedrement ces convulsions^ ce qui a été certifié par les médecins et chirurgiens qui les ont visités.

On avoit arrêté plusieurs personnes à la Bastille qui sont convenues de cette fiction ; les médecins ont fait le reste, et voilà une grande affaire finie^ si ce n'est qu'il arrive quelque révolution céleste que bien des gens attendent. On ne laisse pas d'aller toujours dans l'église de Saint-Médard , et les malades se tournent du côté du cimetière fermé. L'expédition s'est faite à petit bruit , on a fermé la porte le matin du 29, on a posté des gardes à l'entoùr et dans le quartier, l'ordonnance a été affichée partout et il ne s'est passé que quelques murmures intérieurs. Â cela M^^ l'archevêque a gagné la confirmation de cette ordonnance du 15 juillet et la puissance temporelle a emporté cette confirmation sur la puissance ecclésiastique. Nous verrons si les convulsions reprendront dans l'église ; cela pourroit bien arriver , et en ce cas fermera-t-on l'église paroissiale de tout un grand faubourg? Je remarque dans l'ordonnance que l'on donne à

entendre que tous les mouvements n'avoient rien de convulsif ni de surnaturel, ce qui parolt s'étendre à toutes personnes; cependant on pourroit en excepter quelques* unes qui sont dans la bonne foi et en qui ces mouvements sont involontaires; il semble qu'on eût pu aussi se servir d'un autre terme que de cont^ubifj car que ce mouvement soit involontaire ou non y il est toujours convulsif. Quoi qu'il en soit^ M. Hérault est venu à bout d'une grande œuvre de police, et aussi Dieu sait comme il est chanté par les partisans des miracles. Voici deux triolets qui courent :

Certes, c'est jouer trop gros jeu.

Petit lieutenant de police , Mal prend à qui s*en prend à Dieu.

Certes, c'est jouer trop gros jeu, La honte ici, là bas le feu.

De tes pareils sont le supplice.

Certes, c'est jouer trop gros jeu, Petit lieutenant de police.

Crottes , lanternes et catins Ne seront plus ton seul office.

Tu quittes pour vexer les saints.

Crottes , lanternes et catins.

Lucifer et les Girardins Te feront chef de leur justice.

Crottes, lanternes et catins Ne seront plus ton seul office.

Cela avoit paru avant Tordonnance du Roi, mais depuis les poêles se sont tus, et dans ce parti-là on dit qu'ils n'écrivoient que pour le roi et qu'ils sont soumis à ses ordres. Je ne sais ce que va devenir l'abbé Bescheran ; M. Follard avoit déjà fermé sa porte^ et la foire Saint* Germain qui va commencer nous donnera d'autres spec* tacles qui feront reparler tout le monde. Il eût été à sou* haiter que la foire n'eût pas été si proche.

Je vous ai envoyé des vers de notre poète de Chartres ; il ne cessi^ |K)int de poursuivre Tombre même du pauvre

LETTRK IV'. 337

'• de la Motte^ et voici encore une (nouvelle épitophc îw'il m'envoie :

Ici dessous gisent les mânes

D'un auteur de prose et de vers

Dont les écrits peu diaphanes

Ont ennuyé tout TUnivers.

Contre Virgile et contre Homère

H exhala sa bile amère.

Et fut vivement relancé.

Depuis longtemps ses froids ouvrages,

Honnis, chargés de mille outrages,

Au tombeau Tavoient devancé.

dit qu'il ne croit pas violer la franchise du lonibcaa P^ Ces épitaphes et qu'on lui a écrit de Paris un nouveau *«*>^e de ce capitan du Parnasse qui vouloit donner au P^Wic Qn opéra turc sans machines, sans divinités, sans '^fer, sans décoration , et que les paroles étoient faites et * musique étoit presque finie. Et il ajoute qu'en atten- ^ï^t que quelque âme charitable verse des pleurs et des ^^x^ sur son tombeau qui en a grand besoin, il a com- Po^é toute cette pompe et ces chants de deuil. Voilà un ^^^ginal bien propre à être aussi épitaphié satiriquement. Les Nouvelles ecclésiastiques ont recommencé l'année ^32 avec une Préface éloquente et une figure de récapi* ^l^ition, qui renferme plus d'objets qu'il n'en tiendroit ^^Os un gros volume. Nous en verrons de bellesquand on I^^**lera de l'ordonnance de Saint-Médard. On est à pré- *^^t à la dernière affaire du Parlement, et ce recueil sera ^^^Ique jour d'un grand usage pour des faits ordinaireinconnus.

Lettre W.

A Paris, ce 7 février 1752.

■^'ai devant mes yeux, Monsieur, vos deux lettres du 22 ^^ *^ vier et 2 février et j'y vais répondre. Je suis bien aise

3S8 CORRESPONDil5Œ INÉDITE.

que vous ayez le Thaum^urgt du temps de Richer^ e vous avez bien remarqué la part qu'eut à tout cela Jacqûe Gouttière, avocat de ce temps-là, qui croyoit aux miracle comme ceux d'aujourd'hui. Mais voici la foi un pei décréditée par les procès-verbaux de la Bastille et Tor donnance du Roi qui a fermé sans bruit le petit cimetièr de Saint-Médard. Vous ne trooTerez dans ces procès verbaux ni Helréliusim encore moins BolduCy apothicaire dont Tart n'avoit que faire là et qui n*y avoit point et appelé, et je crois que M. Winslow n^a pas trouvé de gens si peu savants dans le nombre des experts nommés Au reste, il peut bien y avoir quelque illusion dans le convulsionnaireSy mais il y en a qui de bonne foi on appris à Tètre pour hâter leur guérison , et tout cela n fait pas la preuve d'une imposture générale. Le cimetièr est donc fermé, mais relise ne Test point, et on y coui en foule. Le chevalier Follard est banni ; il lui est permi d^aller à Avignon^ qui est son pays; on lui a interdit 1 Hollande et l'Angleterre à peine de perte de ses pensions et je soupçonne qu'on lui en veut d^ailleurs pour soi Polybf , où il a parlé bien hardiment de bien des gen vi^-ants à qui il devoit respect. On ne dit point encore c que devient Tabbé Bescheran « ni H. de Laigle , et voil une église bien dispersée.

Vous avez bien raison de blâmer tous ces rimailleur contre le pauvre M. de la Motte. Je viens d'entendre ui im|)ertinent quatrain où les Muses se plaignent que Caroi leur a pris La Motte, et jVime votre indignation contn notn.' po^te ohartrain qui n^a ni rime ni raison; mais lu qui croit avoir Tune et l'autre au suprême degré, continui toujours à n'en point avoir et à écrire.

M. de Morville. qui vient de mourir, laisse encore uni place vacante à votre Académie, et c'est certainement un< grande jvrte que cet ex-ministre qui avoit tant de bonne qualités dans le cvpur« dans Tesprît, dans les manières, e qui étoit aimé du Framvis et de l'étranger: il est niortd

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