ANNÉE
Lettre r\
A Paris, ce 4 janvier 1735.
J'ai vu aujourd'hui dans une affiche les Tusculanes traduites par H. Tabbé d'Olivet avec des remarques de votre façon, et j'aurai bientôt ce livre.
A côté de cette affiche en étoit une autre, sous le titre d^ Examen du Pyrrhonisme ancien et moderne, par M. de Crouzas, contenant une critique des OEuvres de H. Bayle ; cela est net, et quand je pense que M. Bayle a écrit jusqu'à la mort contre ses censeurs, et qu'en même temps et de la même plume il en combattoit trois et peut-être quatre, Jacquelot, Leclerc, Bernard et Jurieu, je crois que M. de Crouzas a bien pris son temps de se battre contre un homme dont il ne craint point de réponses. L'imprimeur a pris soin de le faire imprimer dans le même format que le Dictionnaire^ afin qu'on les puisse joindre ; mais je m'imagine que l'union du mort avec le vivant ressuscitera le mort et tuera le vivant; que le style seul de l'un et de l'autre fera cette défaite. Le plus court étoit de laisser là le pyrrhonisme sans réveiller le chat qui dort, et cela me fait souvenir de la chanson :
Pour détruire ce peuple-là, Tu n'aTois qu'à le laisser faire.
J'ai le Temple de P Amitié tout entier^ et c'est une plaisante idée d'en avoir chassé tout le monde , pour y demeurer avec son amie à geler de froid. Ce n'est pas ainsi
GooQle
que La Fontaine bàtissoitses temples, quand il disoit sur le temple de Thymen et de l'amitié conjugale :
Ah si mais autre part j'ai porté mes présents.
Vous aurez au premier jour une copie de ce Temple et et du Virelay aux HoUandois qu'une dame bonne connoisseuse donne à Chapelle exclusivement à tout autre. Hier 3 janvier, au conseil des dépêches^ il a été jugé que M'"'' de Sainte-Maure sera hypothéquée sur le brevet de retenue de son mari de 250^000 livres du jour de son contrat de mariage. C'est un arrêt célèbre ; je ne sais plus où le mari plaidera, car le Parlement, le bureau des cassations et le conseil des dépèches ont été contre lui ; il n'a plus qu'à en faire une affaire d'État et de nation et en faire quelque congrès.
M. le prince Charles va avoir une affaire à votre Parlement contre des appelants d'une ordonnance qui leur refuse un sursis de paiement de droits seigneuriaux. Ce n'est qu'une provision, qui est dans Tordre. Vous voulez bien. Monsieur, que je vous le recommande ; le procureur ira vous solliciter et vous portera un mémoire et un aussi àM.Fleuttelot.
Il a été fait des Noëls chez M"* la duchesse du Maine, où sont tous les noms de nos astronomes et de nos mathématiciens, et les Noels, quoique très-dévots, finissent par un couplet où on dit qu'on trouve dans les yeux de la Princesse ce qu'elle cherche dans les cieux avec ses lunettes; il faut avoir une copie de ces Noêls et je l'aurai. On dit que l'affaire du catéchisme n'est pas encore accommodée. Le mariage de monsieur Hérault est fait et le mauvais' mot de Paris est que M. Paris lui a noué l'aiguillette.
LETTRE ll^ 469
Lettre ir.
A Paris, le 12 janYier I73S.
On a dû envoyer le Temple de rAmitié et le Yirelay. Je n'ai point le Temple du Goût^ ni la Préface de ZaSre; cela viendra. Je ne connoissois pas les Lettres de M. de Cambray ; il faudra les lire et laisser là le mystique , quoiqu'il parle cette langue plus intelligiblement qu'aucun autre, et qu'il ait sur cela tourné son cerveau à une certaine netteté et grâce qui lui est propre. Ramsay est bien loin, et très-loin de là , et je crains bien que sa réponse ne réponde mal; il y a d'autres gens intéressés dans la relation , qui pourront bien trouver d'autres défenseurs; mais que dire contre des faits prouvés par lettres? Les faudra-t-il vérifier comme celle du P. Tournemine?
Le livre de M. de Crouzas ne se débite guère. On est étonné de ce gros in-folio, qui est imprimé fort menu , et, comme vous dites, l'auteur auroit bien mieux fait de le faire défendre. Ce n'est pas là une lecture pour un mala4e.
Le Parlement jouit de sa gloire et est en pleine possession de toutes ses fonctions ; il y a deux arrêts du 5 et du 7 de ce mois, l'un qui supprime une thèse de Sorbonne du 31 décembre dernier, où Ton s'expliquoit vicieusement et dangereusement sur nos maximes, et sur les questions présentes, et qui ordonne que le syndic, le président et le soutenant seront mandés; l'autre arrêt est une injonction d'être plus exacis et plus circonspects à Tavenir, et de veiller etc. ... à peine d'être procédé contre eux ainsi qu'il appartiendra. Il y avoit des voix pour dire, à peine d'être procédé exlraordinairement. M. l'abbé Pucelle , dans son avis, parla fort contre la continuation du syndic quiabusoit de ses fonctions , et qu'il en faudroit en parler au Roi. Les
^60 CORRESPONDANCE INEDITE.
arrêts sont imprimés avec les discours de M. Gilbert et sont remarquables par leur date et par leur temps. Comme on sortoit de cette assemblée dernière^ où il n'y avoit que la Grand'Chambre comme à l'autre^ on mit entre les mains de H. le P. P. une autre thèse plus dangereuse que l'autre, qui devoit se soutenir le même jour aux Cordeliers. L'ordre fut donné de ne la point soutenir, et elle sera bientôt supprimée ; il y est parlé du salut des appelants, et on leur dénie la vertu de faire des miracles; c'est une nouvelle proposition théologique. J'ai oublié de vous dire que le P. P. dit au syndic de luimême , en passant près de lui , que la cour auroit une attention plus grande que jamais à ce qui se passeroit en Sorbonne, et qu'il pensât bien à sa conduite. Ainsi le syndic n'a pas manqué de réprimandes. Le soutenant est
un qui dit la messe de M"® la Présidente et qui
ne demandoit que d'être condamné. Ces affaires publiques n'empêchent pas les particulières d'aller; on juge et les procès et les thèses , et tout le monde est content. L'affaire du catéchiste de Saint-André est accommodée ; je ne sais pas comment, mais elle est finie.
Il y a deux dissertations ou traités sur les vers de mer qui mangent les digues et les pilotis, Tune par un M.- Rousset; l'autre d'un médecin d'Amsterdam. Cela doit être curieux, pourvu qu'on apporte le remède au mal et aussi prompt que le cachou l'est aux fluxions. J'ai voulu savoir ce que c'est que ce cachou, qui a été si longtemps ignoré, et qui a été révélé par M. de Jussieu dans les Mémoires de r Académie des Sciences de 1720, dont il est parlé au tourna/ des Savants de 1724., p. 444. Je me serois bien passé de cette science passive et expérimentale. M"** la duchesse de Sully fait travailler à une apologie des mœurs ( non de la doctrine ) de M"® Guyon , sa mère , par un P. de l'Oratoire, qui estunhooune d'esprit et qui avoit fait ces jolis vers pour M. le duc de Saint- Agnan quand il prit congé de M*"* d'Aiguillon ; mais je ne sais si la doctrine
LETTRK ni*. 461
nMnflae point sur les mœurs, et comment on répondra à toutes COS.... folies^ après le P. de la Combe , et à la lettre de ce père Barnabite qui fut lue au Pape et qu'il écrivoit à sa disciple y que Ton n^a pas manqué de rapporter dans le deuxième tome de la Relation du quiélisme^ p. 92 et 93. Ramsay^ de son c6té^ a quitté la Vie de Tu^ renne , et répond à la Relation. Pour moi, je vois dans tout cela Torigine de la Constitution. Le cardinal de Noailles, qui étoit F un des deux évèques^ gagne son procès ; Albani devient pape ( Clément XI ) , il lui en fait perdre un autre , et voilà l'allure.
Je n'ai point encore oui parler du président au Grand Conseil qui a fait cette belle fondation d'un prix de littérature. Je le saurai et vous le manderai.
Lettre Ht.
A Paris', ce 28 Janvier 1733.
H. Tabbé d'Olivet m'a envoyé la Tusculane^ avec Icjs notes, dont je vous remercie. J'ai tout d'un coup couru aux notes, dont j'ai admiré la précision, la science, la netteté, et M. l'abbé n'a pas oublié d'y mettre votre lettre, qui est si belle et si honorable. J'aurois voulu le latin à côté du françois, et que les notes françoises eussent été plus rapprochées de la traduction ; mais apparemment on n'a pu faire autrement.
La Vie de Bayle par^ Desmaizeaux est imprimée en deux volumes in-12 ; on y a joint le Calendarium Carlananum et les Actes du Consistoire de Rotterdam contre le Dictionnaire, qui valent bien tout le gros volume de M. de . Crouzas que personne ne lit.
H""* de Fontaine-ttartel s'est si ennuyée de rester dans le Temple de l'Amitié toute seule avec Voltaire, qu'elle est morte. On dit que n'étant pas trop disposée à tous ses sacrements. Voltaire lui dit que cela retomberoit sur lui ;
qu'après sa mort , on diroit qu'il Tavoit pervertie et qu'elle devoit les recevoir au moins par amitié pour lui, ce qu'elle fit sur-le-champ, et c'est ainsi qu'elle a rempli les devoirs de l'amitié. Je ne crois pas que M. d'Auxerre trouvât ce virtuel trop bon. On ne peut rien ajouter à votre sentiment sur Zcnre, c'est celui de tout Paris, et cependant on en est fou et on aime à y pleurer. M. de Cambray dit quelque part dans Tilémaqtie : On sentait je ne sais quel plaisir à pleurer ainsi ; mais c'étoit bien dans d'autres occasions, vraies et naturelles, ce qui n'est pas dans Zaïre. On Ta imprimée avec une Epttre dédicatoire à M. Falkener, marchand à Londres, qui est curieuse et longue, et en prose et en vers; mais tout d'un coup elle a été supprimée, parce que V. s'est avisé de beaucoup parler de la protection qu'on donnoit aux lettres sous le règne passé, et de dire que le défaut de cette protection annonçoit la décadence. Cet homme est hardi; il dit tout ce qui lui vient dans la tète ; il est protégé lui-même, car il a empêché qu'on ait imprimé la parodie italienne contre sa pièce, qui étoit une critique pleine d'esprit, sous le nom des Enfants trouvés. Il y a quelque lettre de Rousseau contre lui, mais cela ne se donne pas, et même ceux qui l'ont n'en conviennent point.
Il n'y arien de tout ce qu'on vous a demandé de M. Aubry. M. de Ressye, qui est de ma chambre, m'a dit seulement qu'il remettoit de lui-même tous les jours quelques procès et qu'il ne laissoit pas de venir aux audiences ; il est certain qu'on lui a marqué quelque mécontentement.
On vient de me donner le deuxième tome de la Relation du quiélisme, que l'on dit cruelle contre H. le cardinal de Bouillon ; ces anecdotes sont bien curieuses. Ramsay n'y répond pas ; il travaille à la Vie de M. de Turenne, où il n'y a point de quiétisme, où il n'y aura point de quiétisme. Quelqu'un m'a dit que H. de Cambray avoit rétracté sa soumission au jugement de Rome par un tes-
tament qui est à Saint-Salpice; cela seroit bon à creuser. La Grand^Chambre vient de donner arrêt dans l'affaire de M"* Kerbabu ou d'Hautefort. Elle avoit obtenu au Ghatelet une sentence sur son état et ses conventions matrimoniales et une provision de 30^000 liv. L'arrêt joint la provision à l'appel et avant de faire droit ordonne que le registre du greffier de Laval où est l'acte de célébration de mariage^ sera apporté au greffe de la Cour^ dans un mois. On veut voir en original cet acte si fameux : de là, ou inscription de faux^ ou appel comme d'abus^ et tout au moins déchéance de tous effets civils, à cause du mariage tenu secret.
Lettre IV\
A Pari», ce 30 Janvier 1735.
J'oubliois de vous dire qu'il y a un fort plaisant sonnet sur l'affaire de De Bray dans les Femmes galantes de Brantôme (p. 94-95, tome 1 ) ; il en parle d'abord comme d'un homme qui auroit eu l'aiguillette nouée; mais à propos de cela, celui qui en a été menacé ces jours-ci l'a bien rompue et a trouvé quelque divinité contraire à l'autre, car sa femme est grosse.
J'ai aussi vu Zatre avec Vépttre ; mais on a retranché l'éloge de la Le Cou vreur et le parallèle de ses tristes obsèques avec celles de la comédienne angloise Oldfied. La suppression de cette épitre vient d'un autre parallèle tacite du règne dernier avec celui-ci, sur la protection donnée aut gens de lettres ; en quoi l'auteur a tort , car le Roi fait beaucoup de choses pour les sciences, et les livres qu'on a été chercher en Orient le prouvent bien. Mais V. voudrait qu'on le récompensât à chaque sottise qu'il fait, sans quoi il tient le siècle pour un ingrat. J'irai voir la Bagatelle^ dont tout le monde dit du bien ; il y a un endroit où la Bagatelle dit à un auteur : Est-ce que vous
464 CORRESPONDANCE INÈDlIE.
n'aimez pas Zaïre? Taulre répond : Si je Taime; elle a de si beaux yeux.
On ne m'avoit pas trompé quand on m'a parlé de votre Dissertation sur le grand Pontife; je sais qu^elle a été admirée, et c'est le sort de tout ce que vous faites.
Je serois bien aise d'avoir le De Natura, si vous en avez plusieurs exemplaires. J'aime bien vos notes courtes et claires et qui disent toujours quelque chose de nouveau ; il me semble que l'abbé D. traduit bien, et voilà son fort. J'ai trouvé des chiffres dans le texte latin des Tusculanes qui m'ont consolé de la division de la traduction et du texte.
Les convulsionnaires font une scène étrange dans Paris ; mais saint Vincent de Paule vient de faire aussi un miracle subit dont on informe; nous ne vivons plus que dans le merveilleux. Les Nouvelles ecclésiastiques ont recommencé la septième année et toujours dans VincognilOy ce qui est encore une merveille. La relation du Parlement réconcilié, tirée des registres, y est toute entière, et au moins on a cette curiosité au milieu des guérisons de M. Paris. On a fait paroitre deux almanachs jésuitiques qui ne valent rien, et l'auteur des Nouvelles lui-même les condamne. Il y a une Sarcelade toute fraîche qui est une harangue au Roi ; la préface en prose paysanne est très-plaisante ; il y a une neuvaine qui est un gros livre
de prières pour les convulsionnaires; il y a Je ne
sais ce qu'il n'y a point.
J'ai lu le second tome du Quiétisme. Voilà ce qu'on appelle des anecdotes. Le cardinal de Bouillon y est bien mal mené : cela est écrit divinement, et il ne semble pas que l'auteur y touche ; quel homme !
Lettre P.
A Paria, ce 7 février 1755.
J^ai lu vos notes sur la Tusculane avec grande exactitude et grand plaisir, et suis bien confirmé dans le premier jugement que j^en ai porté. Je crois que nos Français les goûteront aussi bien que les étrangers, mais il est certain que les étrangers ont plus de goût pour celte érudition que nous, qui sacrifions un peu à la déesse Bagatelle. La disposition des notes est embarrassantCi mais j'ai re* marqué qu'ayant d^autres notes sur la traduction, c'eût été un combat de notes et on n'eût pas su où aller. Je ne sais pourquoi Tabbé D. en veut tant à Bayle; il l'a déjà mallrailé dans son Histoire de l'Académie, où il n'avoitque faire, et ici il l'attaque, p. 80, à la vérité un peu plus à propos.
Le Voltaire est bien insolent d'avoir parlé et écrit de l'Académie comme il a fait; il se rend tous les jours indigne d'en être et même de la société. Après la mort de son amie, il a assisté à l'ouverture de son corps et a voulu voir apparemment le siège de l'amitié, comme les dames voulurent voir le corps de Quellenec qui étoit accusé d'impuissance, après qu'il fut tué à la Saint-Barthélémy. Il a écrit au chevalier de Saint-Valier, qui lui demandoit s'il ne pourroit point avoir quelques livres de la dame, qu'elle n'avoitque deux livres, celui de ses contes et celui de ses heureSy qu'elle lisoit trop le premier et trop peu le second; mais ce n'est pas ainsi que lui-même en parloit de son vivant, quand il disoit qu'il seroit son directeur, et qu'elle auroit une loge à l'Opéra au lieu d'un banc à la paroisse. Fiez-vous à de telles cervelles. 11 avoit encore amassé une cabale pour faire tomber Gustave Vasa, qui est une tragédie de M. Piron, mais malgré sa cabale que l'on a fait taire, la pièce a été très-applaudie et on
466 œRRESPONDANCE INÉDITE.
va être honteux des éloges larmoyants qu^on a donnés à cette folle de Zaïre j qui n'a ni religion , ni mœurs, ni vraisemblance. J'ai toujours bien regret aux larmes que j'ai versées. Rousseau a écrit à un ami indiscret qui eût pu garder sa lettre pour lui; cela va faire une querelle politique^ où il y aura bien des injures, car ils en savert bien dire tous deux. Je ne sais pourquoi Rousseau se vanté d'avoir été le seul, il y a vingt ans, à ne point admirer les odes de'Lamotte; je lui nommerai un second quand il voudra, et un troisième, et peut-être irai-je jusqu'au centième : ces sortes d'arguments, tirés d'un nombre précis, ne valent jamais rien. Si vous avez lu le deuxième toine du Quiélismey vous avez dû être bien content, et les Bouillon doivent être bien f&chés. Jamais homme n'a été plus honni.
Je suis bien aise de ce que vous me dites des poésies du chancelier de l^ôpital ; c'étoit là un grand homme. M. de Thou faisoit aussi des vers. Quels esprits n'y avoit-il point en ce temps-là et au milieu des plus grands troubles? A propos, l'ex-bénédictin Prévôt, après avoir donné le premier tome de sa traduction, s'en est allé avec une fille et k ou 5,000 florins que les libraires lui avoient avancés. Je ne crois pas qu'il travaille au second tome à présent. Voilà la fin de tous ces moines reniés. Je ne sais rien du de Thou d'Angleterre nidu Desmaizeaux. On a imprimé la Vie de Bayle, in-12; il a fait réformer ce qui me regardoit. J'y ai relu avec plaisir ce qui regarde les prophètes de Dauphiné; il semble qu'on Vbit les convulsionnaires, mais nous n'avons pas un Pellisson pour combattre ces chimères, comme il fit avec les Chimères de Jurieu, qui est un excellent livre.
LETTRE Vil*. 4«7
cation de M*"** Guyon^ et Ramsay du général. Voilà de belles occupations. Que dites-vous du P. Rapin, qui a volé les /ardms?
On vous a dû donner un Mémoire de moi pour M. de Saint-Georges de Bretagne contre une demoiselle amie autrefois du P. de Rohan^ car il ne voudroit pas donner une rivale à sa belle princesse d'aujourd'hui. Le procès est jugé. L'arrêt donne les lettres de change et le contrat de constitution à la fille^ et même la dot (comique), mais on ne la doit payer que dans dix ans et on ne lui donne rien pour Tinexécution du mariage; les bonnes mœurs auroient demandé la nullité de la dot, mais la fille, le Prince, tout cela a été contre le galant, et les juges pour la belle. La Fontaine dit quelque part en un cas pareil : Les juges firent ce que^aurais fait.
On débite des Motifs de Varrét du P. Girard, au moins de l'opinion des brûleurs. Cela a été envoyé à M. le Chancelier, et passe pour un ouvrage merveilleux, grave, savant, envenimé, un chef-d'œuvre criminaliste. Je ne Fai pas encore vu, on court comme au feu après cet imprimé.
Lettre VHP.
A Paris » ce 2S férrier I7SS.
La fille qui a gagné son procès, Monsieur, fuitpulchra et ne Test plus ; mais son ancien amant, piqué au vif, est accouru de Marly, a dit aux juges tout ce qu'il a voulu, et ensuite a été rendu Tarrét des dix ans ; ce n'est pas là la. restitution de la dot, annua , bima, trima die.
M. Maffei est à Paris; il ne sait à qui parler, car tout le monde veut l'avoir ; il demeure rue Traversière, quartier Saint-Honoré , à l'hôtel Saint-Antoine.
La pompe funèbre de la petite Madame, qui est morte, a été fort belle , et extraordinaire pour une princesse de
LKTTRE VIll^ 469
Son âge. Paris a vu cela avec douleur et curiosité et y éloit.
Vous aviez donc les motifs dans l'affaire du P. Girard? Je ne reconnois point le style de M. le Chancelier dans la lettre qui est à la tète. Les motifs sont pénétrants, ingénieux 9 subtils. La dernière confrontation mutuelle frappe beaucoup; cet écrit est encore plus couru à cause de la matière que pour le fond , et si les casuistes rigides permettent cette lecture, ils approuveroient la dissertation.
Je viens de découvrir une anecdote dans le 2* volume de la Kelation du quiélisme; il est parlé d'une abjuration faite par un Augustin déchaussé à l'inquisition. L'historien rougit d'en rapporter les termes; mais vous les trouverez dansBayle en son Éclaircissement sur les obscénités , à la fin du Dict. où il rapporte partie de cette ab« juration qui lui avoit été donnée par H. Silvestre en 1700, et où vous verrez des abominations qui ne peuvent venir que dans la tète de ces fripons de moines et que le quiétisme avoit rendues commodes. Je ne sais comment je me suis souvenu de cela, et cest certainement l'acte dont il est parlé dans la Relation. Tout Paris est malade; le chiendent est devenu précieux et on manque de coquemars de terre.
Le 5^ tome de M. Rollin sur V Histoire ancienne est publié; c est toujours lui-même; ses vertus, ses grâces, son érudition ne le quittent point; il parle des jeux de la Grèce, des spectacles, du poème dramatique, de la tragédie, de la comédie , des poètes, et il fait un grand éloge du P. Brumoy, qui Va fort aidé; il parle aussi de la religion, des fêtes, des augures, des oracles, et à ce sujet autre éloge du P. Baltus et un petit coup en passant contre M. de Fontenelle , qui a adopté dans sa jeunesse Topinion de Vandale. Vous voyez qu'il reconnoit le mérite dans les jésuites ; et c'est un plaisir de lui voir en même temps faire dans sa préface l'éloge de l'abbé d'Asfeld; on trouve dans ce volume l'histoire des deux Denys,
470 CORRESPOliDAIïCE INÉDITE.
tyrans et le vilain voyage de Platon que je comparerois assez à celui de Descartes en Suède ^ hors que Platon ne. mourut pas. Il y a un chapitre particulier pour DémosthèneS) qui commence à le faire connoltre et qui prépare un volume suivant que nous aurons au mois d'août. Sa bonté le porte à solliciter pour les parents de la Pucelle d'Orléans le rétablissement de leur noblesse et de leurs exemptions.
LeUre W.
▲ Paris, oe 12 mars 1733.
J'ai été fâché comme vous que Bayle ne nous ait pas donné Fabjuration du moine toute entière; mais il n'a osé à cause qu'il donnoit un Éclaircissement sur les obscéniUSj et il auroit fallu un Éclaircissement de V éclair cisse* ment. C'est ma faute de ne l^i pas avoir demandé celte pièce^ car il me Tauroit envoyée^ et il faut que nous tâchions de l'avoir par Desmaizeaux l'Anglois , puisqu'elle vient de M. Silvestre^ médecin d'Angleterre et qui nous a donné le Saint-Evremont. Je ne sais ce que Desmaizeaux est devenu; il fait peut-être la Vie de Jurieu. La folie de la France est d'entrer dans la famille (ou dans la caisse) de H. Bernard, et voilà encore M. le marquis de Hirepoix qui épouse la petite de Rieux, âgée de onze ans, jolie comme un ange , la GUe du président et de mademoiselle de Boulainvilliers; elle ne risque que d'être duchesse et d'avoir tous les biens de la maison de Lévi. Au siècle prochain, on recherchera la famille de Bernard pour le nom, et il y aura quelque riche qui sera,bien aise d'y entrer. M. le comte du Luc a marié sa petite -fille à M. de Nicolal, qui a la survivance de premier président de la Chambre ; cela est bon pour tous deux ; la demoiselle est fille du marquis du Luc et on lui donne 4'50,000 liv.; mais Bernard fait de plus beaux mariages.
Le maréchal d'Alègre est mort; le gouvernement de Metz est donné à M. de Belle-Isle^ le petit-fils de M. Fouquet ; et qui auroit dit cela il y a soixante ans?
U y a une ordonnance du Roi contre les prétendus conyulsionnaires , qui leur défend de se montrer en spectacle à peine de prison et le procès leur être fait comme séducteurs et pertubateurs du repos public, et à personne d'y aller sous peine de désobéissance; elle est du 17 fé* vrier et a été affichée partout; mais les convulsions n'ont point d'yeux et ne savent point lire, et elles marchent toujours; il y en a des relations originales. Les Nouvelles ecclésiastiques vont aussi leur train ^ et celles du 9 février ont bien expliqué la thèse supprimée. Quand mes douleurs cessent, je lis, je m'amuse, et j'ai fini le 5' tome de M. RoUin, qui est comme les autres, hors je ne sais quelle l&cheté dans le style qui peut venir de l'âge. Vous y trouverez, page 438, Pélopidas béotarque, avec une louange qui pourroit bien tacitement retourner à M. Hérault; cela seroit plaisant, mais que dites-vous de la loi souveraine sur les sujets ? Je vais être bien grondé des médecins et des gardes ; mais cela est fait, je leur ai escamoté cette lettre.
Lettre X\
A Parif, ce 19 mars I735,
J'ai écrit en Angleterre au négligent Desmaizeaux pour avoir l'abjuration; nous verrons ce qu'il répondra, s'il est encore au monde , car il y a un an que je n'ai entendu parler de lui. Il a été vingt ans à faire la Vie de Bayle ; est-il possible qu'il ne vous auroit point fait de réponse?
Tout le monde dit comme vous : Quel beau^ére a M. de Mirepoix! mais c^estune affaire faite, et cela va son train comme si c'étoit un mariage ordinaire. Il auroit mieux
472 CORRESPOINDAKCK UNÉDITE.
fait de prendre M"° du Luc, qui vient d'épouser M. de Nicolaï, ou M"*^ de Lamoignon, qui est riche et qui est à marier; mais on veut avoir une B..., il faut qu'il y ait quelques trésors cachés outre la dot^ ou c'est un ensorcellement ; B. dit qu'il n'a plus qu'une chose à souhaiter, qui est de voir le roi Stanislas roi de Pologne.
L'ordonnance contre les convulsionnaires ne peut s'exécuter, parce qu'on ne sait où les prendre et qu'ils délogent toutes les nuits. Il y a un nouveau miracle à Blois, que l'évèque approuve , et c'est un ancien prieur de Saint-Médard, qui est exilé là, qui y est l'apôtre de M. Paris. Si vous pouvez trouver le cinquième recueil des miracles, vous y trouverez l'opération d'une convulsionnaire qui vous fera bien rire ; elle m'a bien réjouie pendant ma maladie.
Pourquoi met-on deux n à cot^vulsionnaire? il est ainsi imprimé à l'Imprimerie royale dans l'ordonnance du Roi.
J'ai achevé le tome de M. RoUin avec grand plaisir ; il cite Bayle sur Arlémise, et n'est pas si scrupuleux que les Leclerc et les Crouzas. Il parle sur la fin de la puissance royale contre les peuples, et cela corrige le lieu que j^ vous ai marqué. Nous aurons encore un tome au mois d'août; ad evenlum feslinat.
Depuis ma lettre écrite, j'ai appris que le Temple du Goût par Voltaire est imprimé : cela est vers et prose; l'impudence elle-même ne peut aller plus loin ; il parle mal de Corneille, de Racine et de tous les autres portes : Lamotte et Fontenelle y sont en pièces; Rousseau y est cruellement traité; Pellisson ne savoit pas écrire : on réduiroit Bayle à cinq ou six feuilles, on en trouveroit bien moins dans Marot et Rabelais; enfin ce nouveau Scioppius mord tout le monde, et cherche encore des coups de bâton ; après quoi, il ira apparemment s'établir à la Chine pour y trouver des gens d'esprit , ou pour dire qu'il est le seul qui en a dans l'univers. Que dites-vous de ce
LETTRE Xll*. 478
mirmidon? Je vais chercher ce beau Temple et en être l'Érostrate*
Lettre XF.
A Paris, ce 17 mars 1733.
On vient de m^apprendre la mort du P. Boursault^ théatin, et celle du P. Riglet, jésuite, qui ont été deux grands auteurs. Le premier est mort quelques jours après M""" Aïssé, qu'il dirigeoit. Nous avons perdu M. de Vrevin, conseiller de 9" chambre, et Tabbé Drouin, qui ne tiendront pas le même chemin ; l'abbé n'a guère joui de son bénéfice. Il y a une petite brochure de Mercure ecclésiastique pour le mois de janvier 1733, qui pourroit bien être du Nouvelliste du Parnasse; elle est jolie, et si elle continuoit, ce seroit comme un manuscrit de Naudé. Il juge les Nouvelles ecclésiastiques même. Voilà tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui. Que ferai -je de la Bible? Je n'ai point encore de nouvelles de H. Rouillé. Gela viendra.
Lettre XIP.
À Paris» ce 29 mars I7S5.
Je n'ai pu encore trouver le Mercure ecclésiastique de février ; les porteurs des Nouvelles ecclésiastiques ne se chargent point de cette marchandise, qui est bannie do leur bureau, à ce qu'ils m'ont dit, parce que c'est un homme neutre, et par conséquent un traître qui en est l'auteur. Quiconque n'admet point les convulsions est pire que moliniste.
J'aime votre indignation contre le Temple du Goût ou du dégoût. On le vend publiquement à Paris et on n'en sauroit fournir. Que dites-vous du pas de trois qu'il
474 CORKESPOX«DANC£ INÉDITE.
fait danser par M. RoUin avec la Pellissier et la Sallé^ de Pair qu'a Tàme d'être immortelle^ de cette matière qui est renvoyée aux bancs de Sorbonne^ du cardinal de Richelieu, traité comme un pédant en présence de son neveu qui apparemment y a consenti, de Pellisson traité comme un polisson , de V Histoire de VAcadimie, si déshonorée après avoir eu toutes les voix jusqu'à présent y de La Fontaine qui accourcit ses contes , de Bayle réduit à un tome, et voilà im petit vilain auteur, à qui on devroit faire passer la mer et l'envoyer uUra sacramenta. J'ai relu la Guerre des auteurs^ de H. Guéret, dont il a pillé plusieurs traits, car ce n'est qu'un plagiaire. Est-il possible que le cardinal de Polignac et l'abbé de Rotbelin protègent un tel impudent, et qu'il s'en vante ?
L'abbé Leclerc sera bien aise de se trouver dans le Journal des savants avec sa lettre critique, que l'on dit qui est décisive contre Bayle. Mais ce même journal fait un grand article d'un Traité du sublime de M. Silvrain, avocat, qui est un fou provençal, qui a pris l'ardeur du soleil de son pays pour du sublime, et qui n'est aussi qu'un barbouilleur de papier. Il y a dans le Mercure (laïque) de février une très-jolie critique de ce livre, ce qui doit rendre MH. les journalistes honteux.
Parlerons-nous de la Lettre de Louis XIV à Louis XV, qui a été brûlée par arrêt? C'est un des mauvais libelles qu'on ait vus : d'abord il y a quelque politique, et vous croyez aller voir une division des intérêts des princes ; mais bientôt la Constitution vient sur le tapis, et tout le reste n'est qu'une satire grossière. des gens qui sont en place. Un M. Robert, beau-frère du procureur du Roi, trouvé saisi de plusieurs exemplaires, a été arrêté et mené à Pierre-Encise pour ce bel ouvrage qui, depuis la réconciliation du Parlement, n'avbit pas le moindre objet.
C'est une vraie curiosité que la Relation de cette ancienne Cadière^ qui se trouve dans un livre imprimé à
Sens en 1677; je vous en remercie^ cela vaut bien la découverte de Tabjuration de TAugustin, Bonjour^ Monsieur, je vous enivrasse de tout mou eœur.
On parle d'une chambre poiœ juger les convulsionnaires, dont M. Hérault est le président, et six maîtres des requêtes. Cest une curiosité de voir les discours de ces prophètes pendant leurs convulsions .
L^af£aire du juge de Salers à qui on auroit donné des coups de b&ton est jugée; le donneur condamné à neuf ans de bannissement et en 1,000 liv. d^intérèts civils par contumace, le marquis de Salers et son frère Millars admonestés et aumônes, et condamnés aux dépens. Ces HM. de Salers portent le nom de Descorailles et descendent d^un bâtard légitimé dans cette maison; un Descorailles, qu'on dit de Bourgogne, a donné une requête contre eux et demande qu'ils quittent leurs noms et armes. Le M. de Salers a été dernièrement blessé par Descorailles, qui a aussi blessé le second frère, puis le premier frère est revenu qui a aussi blessé Descorailles. Voilà un beau combat.
Votre gentilhomme Bressan est venu;* je n'ai pu me charger de son affaire à cause de l'état où je suis. Je lui ai indiqué un autre avocat. H. de Citeaux a donné à diner à ses filles depuis Tarrèt; ils feront mieux de s'accommoder.
Lettre XIIV.
APtrte,cfil«»aYriH753.
M. Tabbé d'Olivet m'a apporté lui-même. Monsieur, le De Natura de la deuxième édition et les Tusculanes pour M. de Ressye. Je les lui ai remis le même jour, et je vous en fais de très*humbles remerciements. Ce De Natura a de beaux accompagnements de votre lettre et de vos notes si savantes et, si clairet. Je ne connoissois pas la
«176 CORRESPONDANCE INËDITE.
Théologie des Philosophes^ hors que Bayle y est traité à peu près comme un athée^ et il me semble que H. Tabbé lui en veut, sed tamen, A Tégard de Fapologie du livre de M. Huet, elle est là hors de place et tout au plus auroit dû être mise à la fin du deuxième tome. Quoi qu'il en soit, je ne suis point étonné que ce livre soit parvenu à une deuxième édition, et même à une troisième, car il est excellent en toutes façons ; la traduction en a été bien difficile, et je ne sais si en certains endroits elle n'est pas un peu trop pédante, manquant de ce goût, de cette élégance et de ces grâces que nous avons aussi bien dans notre langue que Cicéron dans la sienne.
J'ai bientôt eu trouvé le livre De la discipline et de la pénitence publique, orné de toutes ces grandes approbations de Port-Royal et qui finit par la Relation de H"* Gros, qui est une autre Gidière, en tous les sens ; car tout y est et il semble que la Cadière se la soit proposée pour modèle pour les livres et écrits dictés du ciel, les extases, les sueurs de sang et les stigmates ; cela est tout à fait singulier; mais la Marie Âlacoque ne fleûrissoit-elle pas en même temps et en même pays que cette Jeanne Gros, et ne se communiquoient-elles point leurs visions ?
Je viens de voir un arrêt du parlement de Bretagne, qui condamne au feu un imprimé qui a pour titre : Réflexions pour les évéques de France. L'arrêt est du 28 mars ; cet arrêt est abominable; je vous en dirai seulement la première phrase. « Les évéques de France, voyant Fautoa rite du Roi plier sous les violences du Parlement de Paris, a doivent enfin se tenir, parce quHls n'ont plus rien d'esa sentiel à espérer de la Cour en faveur de la religion ; ils a ne peuvent que regretter le temps quils ont perdu à ata tendre qu^elle vint efficacement à leur secours. » Voyez quelle fureur ! Le reste est à peu près de même. Cet arrêt est rendu sur le réquisitoire de M. le Procureur-Général, qui est très-bien fait.
Le Temple du Goût est détesté et lu de tout le monde;
LEITRE XIV*. 4T7
on le vouloit jouer aux Marionnettes^ la police Ta empêché. Polichinelle étoit malade ; arrive un médecin hahillé de $a robe rouge (1), qui lui conseille de se faire donner quelques coups de bâton pour se flaire suer. Il dit qu'il a déjà usé de ce remède^ qui ne Ta point guéri ; vient un autre médecin habillé de noir (2) qui lui ordonne un clystère ; il le prends mais il lui donne la colique; il crie^ il est tout dégoûté; il faut lui apporter le Temple du Goûty et ce temple est une chaise percée; on Tamuse parce qu'il demande à être amusé ; on lui apporte une Enéide de Virgile ; cela est mauvais^ cela augmente sa colique^ un autre ouvrage des anciens, encore pis, et il fait des cris horribles ; on lui apporte un opéra, une pièce de Voltaire; ah 1 cela est meilleur et il en veut bien faire un torchet. — La police est devenue bien difficile; j'ai vu jouer des princes du sang aux Marionnettes, et on ne veut pas laisser un vilain Zolle, à qui s'applique le décret d'Athènes : « 11 est permis aux Clazoniens d'être sans pudeur. v>
Enfin, après bien des audiences, les Chambres assemblées sur l'affaire de M. de Benoise, arrêt qui permet d'informer contre H"* de Pleneuf et M. de Moncbêne, des recettes au temps de la mort seulement, sauf les actions.
Lettre XIV.
À Pariis ce 4 avril 1733.
La Bible vous est donc enfin parvenue^ Monsieur^ et voilà un bon livre pour le temps de Pâques. Je ne puis vous dire de qui est la préface, ni les notes augmentées, car il y en a. Je crois que plusieurs personnes y ont travaillé, et puisqu'il y a une approbation, il n y a rien de
(i)LeC.
(2}LUbé.
suspect. On n'a point parlé de cette Bible josquHci^ parce qu'elle n'a point été débitée et que le deuxième tome est à peine commencé; quelque dispute est survenue sur cela et on est au bureau de la librairie entre les associés; mais ce bureau est long, comme vous le voyez vous^ même. Nous n'aurons de nouvelles qu'après la Quasimodo ; M. de Ressye doit vous remercier de votre présent, comme vous du sien, et vous allez vous croiser.
J*ai parcouru le De Natura ; j'ai vu Bayle bl&mé et loué ; on le déteste, puis on y renvoie pour reconnaître son agrément et son tour, ce qui m'a fait relire Tarticle d'i4mphiaraûê qui est charmant, et où il est parlé du procès des partisans qui disoient qu'il n^étoit pas immortel parce qu'il avoit été homme, et que ses terres dévoient payer le tribut. Linvention de mettre la recherche des faux cultes en parti seroit bonne pour ce temps^ci; j^ai trouvé dans vos notes plus qu'on n'attend dans des notes, et vous y avez mis des recherches historiques qui font grand plaisir. H. l'abbé D. est bien heureux d'avoir un associé comme vous. J'ai bien remarqué l'augmentation de vos notes.
Voici l'épigramme entière de H. de Caylus :
Dans ton temple assez mal bâti Le grain d*encens que tu m'as départi, Semble exiger de moi d'approuver ton ouvrage. Voltaire, accepte ce louis Et laisse-moi racheter à ce prix La liberté de mon suffrage.
Malgré tout cela, ce méchant petit ouvrage se lit, et a même quelques approbations. Je n'ai point entendu dire que le cardinal de Polignac le blâme, et croyez-vous que cela ait été donné au public, sans que ni lui, ni Tabbé de Rothelin, ni le duc de Richelieu en aient eu connoissance?
Je n'ai encore point vu le petit poâme contre les con« vulsionnaires; ce Mercure ne se montre point. Ne pour-
LETTRE XIV». 47d
roit-on pas appliquer aux convulsions ce que Cicéron dit de la divination : Sive vis, sive ars, she natura?
On dit que le sieur Robert n^est où il est que par sauvegarde, custodia, et pour le tirer des mains de la jus* tice. Le poète Roy auroit là une mauvaise affaire, s'il étoit Fauteur du libelle. Cela est pis que le trait du Temple du Goût, qui est à la page 16 et qu'on lui applique; il faut dire comme le C. de Granvelle : Le papier se laisse écrire et ce ne sont coups de poignards. — Roy se montre partout. Vous avez raison, et vous Tavez nommé le Silvain du sublime et celui du faux; il a dans la tète jusqu'à des Hémoires sur les affaires d'État : n'est-ce pas là un auteur sublime?
Il y a eu un Mémoire dans l'affaire de Salers où j'ai réformé quelque chose. Gela n'est pas trop bon; mais les faits sont curieux et cette fausse naissance et noblesse de Scorcdlles y est bien éclaircie ; le vrai de Scorailks a été fort blessé, je ne sais s'il en reviendra, je tâcherai d'avoir un de ces Hémoires ; c'est peut-être le frère de votre demoiselle qui est blessé (j'apprends qu'il se porte mieux ).
Je n'ai point vu la feuille imprimée des Réflexions pour les évéques; mais j'ai vu un arrêt du Parlement de Bretagne du 28 mars, qui le condamne au feu, et qui a été exécuté le même jour; il est rendu sur les remontrances du procureur général, à qui le Parlement auroit remis cet écrit; il est qualifié : contenant plusieurs propositions con^ traires à Vaulorité du Roi, à F honneur des Parlements, aux libertés de V Église gallicane, tendant à sédition et à exciter Vesprit de rébellion parmi les sujets du Roi.
La première phrase est abominable, les étéques de
^France voyant V autorité du Roi plier sous les violences du
Parlement de Paris, doivent enfin se tenir, parce quUls
n'ont plus rien d'essentiel à espérer de la Cour en faveur
de la religion. N'est-ce pas un crime de lèse-majesté ?
Lettre XV'.
A Paris, ce il arril I7d!(.
L'abbé D. a été malade comme les autres ; il m'a paru changé. Je ne lui ai point parlé de Bayle, il n'auroit eu que de mauvaises raisons à me dire^ car il n'en peut avoir de bonnes à vouloir toujours le harceler. A propos de cela, je viens de recevoir une lettre de H. Desmaizeaux, qui dit m'avoir envoyé une lettre pour vous et un Mémoire de M. Masson sur Vaballathus, par un professeur de Tubingue Pété dernier, mais je n'ai vu ni le paquet ni le professeur, non plus que je n'ai point vu Tubingue ; il dit qu'il vous enverra ce mémoire en droiture. Il m'apprend que les six premiers volumes de Thou sont imprimés; il y a trois mois qu on en est au 7% qui est le dernier et qui contiendra plusieurs pièces rares et curieuses; la continuation du Rigault est la fin du 6* tome, l'ouvrage paroitra dans cinq ou six semaines; je lui avois demandé l'abjuration du moine quiétiste; il sait ce que c'^st, mais il a perdu sa copie, et il n'est pas possible, me dit-il, de savoir ce qu'est devenu l'original de M. Silveslre; il croit avoir vucelaimprimé en Allemagne dans quelque recueil; il cherchera; nous voilà bien instruits. 11 corrige encore sa Vie de Bayle et en va envoyer une copie corrigée àGaneau pour mettre à la tête du Dictionnaire qui s'imprime à Trévoux. Le livre de M. de Crouzas ne se vend non plus en Angleterre qu'à Paris , et voilà bien de la science anti-pyrrhonienne perdue.
Nous disons ici Faber, parce qu'il a écrit en latin , et on n'y connaltroit pas Faure; je sais qu'il étoit père de H. de Vaugelas ; il en est parlé dans la préface des Questions alphabétiques y qui lui donne le nom latin et le françois^ et Simon, dans sa Bibliothèque, le nomme Antonius Faber; on ne le connolt au Palais que sous ce nom. Quoi qu'il en
soit, son autorité est bonne, et Tarrêt aussi; il va mettre en fuite bien des accusés.
On juge de Taffaire de MM. de Sallers comme d'un assassinat qu'ils ont fait de M. Descorailles. Je ne sais point encore comment il étoit entré dans cette affaire du procès et par quelle porte , car je ne l'y ai jamais vu ; on sera bien aise qu'il réchappe ; tous les gens de guerre sont pour lui. Je n'entends pas dire qu'il y ait un décret de prise de corps contre les Salers ; il faut voir un des mémoires de M. de la Renade, qui est le nom du juge battu. Nous allons avoir effectivement un second Ttmple du Goùtf qui sera la cbapellede l'avarice; l'auteur avait vendu son livre à un libraire, puis l'ayant fait contrefaire luimême, il le revendoit. Le libraire , qui ne vendoit rien, voyant Paris fourni, se plaint; ils viennent ensemble chez M. Hérault, qui donne ordre pour découvrir cette contrefaçon; on y veille de près, et on découvre qu'elle venoit de la part de Voltaire lui-même, qui envoyoit dès quatre heures du matin chez la V* Mazière chercher les exemplaires contrefaits. Voyez dans quel temple on peut mettre un homme de ce goùt-là. On dit que Rousseau a invoqué le démon Coupletgor pour se venger; mais on n'a encore rien vu de sa part. Le deuxième Temple réformera le premier.
Je ne sais comment vous n'avez pas eu plus tôt la sentence de Tofficialité de Toulon, qui décharge le P. Girard. Elle a été imprimée dans le temps, et même in-folio, pour joindre aux autres pièces de même taille; elle est du 20 février 1732, signée le 23 dudit mois, et il est vrai que le dire du promoteur, qui n'a point les pièces qu'on a tirées de son greffe pour les porter au Parlement, où elles sont encore, et qui ne laisse pas de conclure à la décharge (ou relaXy comme ils disent) de l'accusé, est une des grandes singularités que l'on ait jamais vues en matière criminelle et en délit commun; mais ily en a bien d'autres dans cette affaire.
Nous attendons la Quasimodo pour votre dissertation ; M. Rouillé consentoit à Tiropression à Lyon^ à cause qu'elle marchoit à l'ombre du Freret ; mais quand elle marchera seule ^ cela n'ira peut-être pas de même. M. le procureur général est l'exécuteur testamentaire de M"'' Chausserais ; elle lui donne sa vaisselle d'argent, qui est, dit-on, de près de vingt mille écus, et elle a fait ses légataires universels l'Hôpital-Général elles Enfants trouvés, qui eh auront beaucoup, et on leur a déjà apporté 140,000 liv. en argent la veille de sa mort, qu'on croit être un avancement d'hoirie. Je crains que cela n'ait empêché M. le procureur général de voir nos pièces ces fêtes.
J'ai vu la dernière édition des Réflexions de votre confrère l'abbé Dubos bien augmentée; à l'ouverture de quelques chapitres , j'ai trouvé une matière tendre traitée durement, et des autorités d'Opéra déplacées dans le livre d'un ecclésiastique. Je ne dis encore cela qu'en passant ; je voudrois y trouver du bon , du meilleur, parce que je le vois souvent et qu'on aime à trouver du mérite à ses amis.
H. Croizille, que vous pouvez connoitre, et qui a été à Rome avec H. Crozat, est allé en Pologne pour quelque négociation secrète; il a tout l'esprit d'un galant homme et boira bien avec les Polonois.
Lettre XVl\
A Paris, oe 19 avril I7S5.
J'ai été charmé, Monsieur, de revoir votre main ; mais le voyage que vous projetez à Montpellier m'afflige. C*est apparemment l'air de cette ville que M™* la présidente Bouhier cherche , car pour des médecins , il y en a Paris et même de ceux de cette Faculté : on ne peut que louer votre amitié et votre complaisance, et c'est à vos amis à s'y soumettre.
LETTRE XVF. 483
A propos de Montpellier, on parle ici beaucoup d'une instruction nouvelle que Tévêque a faite au sujet des miracles : on l'annonce comme un chef-d'œuvre. Cette matière a déjà été beaucoup traitée, et il faudra voir s'il y a quelque chose de mieux que dans Pinstruction de M. le cardinal de Noaillés sur M"* de la Fosse.
J'écris à M. Desmaizeaux pour le mémoire de M. Masson ; il doit vous l'adresser en droiture , s^il y pense , s'entend. Le détail du combat des Salers est conforme à ce que vous en dites. Pour l'intervention au procès, je n'en crois rien, et elle eût été inutile, parce que le Parlement ne connàissoit de ce procès que par commission et lettres patentes, et cela eût passé son pouvoir. Trois jours avant le jugement du procès, j'ai vu la femme du juge , qui ne m'a rien dit de cette prétendue intervention. Il est vrai que la légitimation a été reprochée et imprimée et d'autres faits sanglants , mais je n'en ai pas la suite.
J'ai vu l'épigramme de V Invulnérable, qui ne passe pas pour être de Rousseau. Et il y a aussi des Observations critiques sur le Temple du Goût , où il y a d'assez bons traits qui tombent personnellement sur Voltaire sans le dire. Il le mérite; c'est un bon apôtre.
Parlons de votre dissertation ; M. le procureur général a dit à M. de Ressye que si elle s'imprimoit séparément, dans six mois il y auroit 200 femmes qui demanderoient leur séparation et le Congrès , et qui prétendroient la cassation du règlement ; il faut donc se résoudre au Freret ; mais on dit que M. Brune t, avocat, qui en fait les notes, n'y consent pas trop. Il faudra savoir de Lyon si ^imprimeur, qui le désire, est d'accord avec M. Brunet; nous tâcherons d'accommoder le tout avec M. Rouillé quand il aura les pièces. M. de Ressye vous rend mille grâces de vos compliments. Je pensois bien comme vous sur le deuxième tome, et que vous auriez peu de notes sur ces matières hébraïques.
Ceque vous dites sur les Réflexions sur la poésie est une
484 CORRF:SPONDANCEJPiÉDlTE.
vraieépigramme, qui vaut mieux que tout le livre : je n'ai pas eu la patience d*en lire deux pages. On dit qu'il travaille aux Origines de la monarchie françoise, et s'il va obscurcir encore ces obscurités, nous allons avoir une belle instruction . Pour l'abbé D'O. . . , on lui a donné un trait dans la Critique du Temple du Goût , en disant que Voltaire a parlé de Vhistoire de M. Pellisson comme on pourrait parler de son dur et puéril continuateur. Voilà un beau déchaînement de satires.
Le 13 avril, le Parlement a donné un arrêt qui condamne au feu le libelle des Réflexion pour les évéques de France. M. Gilbert n'en a rapporté que le sens ; en Bretagne on a rapporté les propres paroles , et cela fait plus d'impression.
Il parolt une brochure de 75 pages in-12, sans nom d'auteur ni d'imprimeur, qui contient trois lettres écrites à un ami au sujet de la Relation du Quiétisme, Cela est fait pour la justification de M"** Guyon. Le style en est bon , fin , délié et judicieux ; mais je ne sais s'il produira un bon effet, car la Relation est si séduisante qu'elle vous impose, et empêche la vérité d'approcher; il y a des faits curieux dans ces lettres. L'auteur a eu beau se cacher, on sait qu'elles sont du P. de la Blelterie, père de l'Oratoire, ami de M"* la duchesse de Sully, qui est un homme de beaucoup d'esprit et qui a fait le petit Peloton pour M. de Saint-Aignan , en allant à Rome, et adressé à M"" d'Aiguillon. Que va devenir la Vie de M"" Guyon qu'on dit faite par elle-même, si ces lettres sont bien vraies? Mais sa mémoire ne sera-telle pas un peu offensée de ce que son apologiste dit qu'elle n'étoit pas belle ^ et n'aime-t-on pas mieux rester quiétiste que de passer pour laide?
Je remarque que ces lettres sont une espèce de factum, et que Tauteury parle souvent en jurisconsulte et expose souvent des maximes de la jurisprudence criminelle. Quelque avocat n'y auroit-il pas mis la main?
LETTRE XVll^
486 CORRESPONDANCE INÉDl'J E.
à r Église et an Roi, tendant à émoucoir les esprits et a troubler la tranquillité publique. Dans les motifs , il est dit qu^on y représente l'Église comme menacée d'une destruclion prochaine et d'une révolution qui y fera succéder une Église nouvelle, composée de ceux qui résistent à l'Église présente ; que de si étranges idées y sont annoncées d'un ton prophétique et dans un style qui seroitplus convenable à une satire qu'au mandement d'un évéque. Voilà ce qu'il y a de plus fort dans l'arrêt; mais celte matière de miracles n'est pas* pour cela abandonnée , car il parolt un gros écrit intitulé : Discours sur les miracles de M. de Paris, etc., qu'on attribue à M. le Gros, où il fait rhistoire chronologique des miracles de tous les siècles, depuis la naissance de Jésus-Christ , pour montrer qu'il y en a eu dans tous les temps, et il n'oublie pas même ceux de saint François-Xavier au dix-huilième siècle; et l'auteur a trouvé occasion d'y répondre au livre d'un anglican qui a écrit à ce sujet contrç les catholiques en 1729 ; cette réfutation est bonne. Nous n'avons encore que la 1" partie de son discours : on nous en promet une deuxième, qui prouvera la vérité indubitable des miracles d'aujourd'hui, et encore une troisième. Ainsi nous allons être plus savants sur les miracles que sur la physique.
Il est vrai qu'il y a un arrêt du Conseil, du 1^' mai, qui déclare nul et de nul effet celui du Parlement du 25 avril; sur quoi le Parlement a arrêté, le 6 mai , qu'il seroit fait des remontrances, et dans cet arrêté on a inséré la matière et le plan, et les conséquences à craindre de l'arrêt du 1*^*" mai. Les remontrances ont été faites; on les dit bien dressées. Le Roi a répondu qu'elles passoient encore l'arrêt du 25 avril; qu'il n'y avoit rien à craindre; que les évêques avoient déclaré et même renouvelé depuis peu leurs sentiments sur l'autorité du Roi , et que le Roi prendroit de son côté toutes les mesures nécessaires pour maintenir la tranquillité et empê-
LETTRE XVU«. 487
cher les troubles et les divisions. Je ne puis encore vous dire ce que le Parlement fait sur cette réponse , car les Chambres sont assemblées pour cela au moment que je vous écris.
Voici où en est votre dissertation : M. le procureur général Ta rendue à M. Rouillé^ eta dit qu'on nepouvoitl'imprimer à moins qu'elle ne fût traduite en latin ; non pas qu'il n'en ait fait grand éloge^ mais il voudroit une langue inconnue aux femmes etauxgensdu monde. M. R. me la doit remettre au premier jour avec le factum de Pasquier. Je ne crois pas que vous employiez à cela votre belle latinitér Je vous dirai que M. le procureur général a apparemment communiqué votre ouvrage à quelqu'un pour en avoir son avis, car on y a fait des observations qui me sont tombées entre les mains, et vous ne seriez pas en peine d'y répondre. Par exemple, on dit que Timpuissance] survenue après le mariage retient la femme dans tous les inconvénients que vous proposez et qu'elle peut donc y rester dans le cas de l'impuissance antérieure. Je crois que vous rirez bien de cette parité, où l'on égale le cas où il y a un sacrement à celui où il n'y en a point. Je pourrois vous faire voir ces observations, qui ne sont pas longues. Le grand argument est que lorsqu'il y a doute dans la preuve, il faut, selon vous-même, conserver le mariage. Or, on prétend qu'il y a toujours doute dans le congrès, même bien accompli.
Il faut laisser l'abbé -Leclerc barbouiller son papier : on imprime à La Haye un autre Dictionnaire historique et critique en.deux vol. in-fol., qui servira de supplément à Bayle, car il n'y a aucun des articles de Bayle dans celui-ci. On dit que c'est une traduction de l'anglais, et qu'il est composé par une société de gens de lettres : voilà encore matière à barbouillage pour l'abbé.
Vous m'aviez déjà mandé le jugement du marquis de Hirebel. Il y a une sorte de fondement, en ce que les informations portent Un* peu contre la mère, et les juges
4SS CORKESPONDANCE IJNÉDlïE.
n'ont pas cru qu'il pût y avoir un vrai rapt de violence lorsque la mère ne s'y opposoit pas; il a fallu pourtant venger Toffense faite au père, en lui donnant une espèce de réparation d'honneur et civile. Je remarque que le jugement est contre un coutumax qui est mis tiors de cour, et c'est un exemple à ajouter au dernier arrêt. Je crois que vous allez encore rire de mon apologie pour les juges d'Auxonne.
Voltaire vouloit donner une nouvelle édition du Temple; on lui a donné CrébilLon pour censeur, qui a voulu censurer. Ils se sont brouillés, et le public est privé de cette édition et l'auteur du profit qui lui en seroit revenu, auquel il vise plus qu'à l'instruclion publique sur le goût, qu'il ne connolt point.
I^s trois Lettres sur la Relation du quiétisme deviennent rares, on les retire. Personne n'y croit. Prêchez, dit-on à l'auteur, et patrocinez d'ici à la Pentecôte ( nous en voilà bien près), vous serez ébahi que vous n'aurez rien persuadé. Cela est pourtant bon à lire et à garder pour joindre à la Relation. Je vous en retiendrai un exemplaire si vous voulez.
Mon Dieu ! que vous m'avez fait de peine en m'apprenant la mort du bon abbé Parisot! Je l'a vois vu depuis peu, il devoit me venir voir tous les samedis après dîner, et le voilà enlevé. J'en suis très-fàché , je voudrois remplacer son zèle. Vous savez. Monsieur, que mon cœur est tout à vous par respect, par amitié, par tendresse, et vobs pouvez en disposer absolument.
Arrêté du 19 mai 1733, depuis la réponse aux remontrances.
Arrêté qu'en tout temps et en toute occasion la compagnie représentera au Roi les conséquences de son arrêt du 1" mai dernier, et combien il est important, pour l'intérêt dudit seigneur Roi, et pour le maintien de la tranquillité publique, qu'on ne puisse révoquer en doute la
LETTRE XVlir. 489
compélence de la Compagnie à l'effet d'empêcher qu on ne donne à la Constitution Untgenilus le caractère de règle de foi, qu'elle n'a reçu par aucune décision de l'Église et qu'elle ne peut avoir par sa nature, et au surplus que la Compagnie persiste dans son arrêté du 6 du présent mois.
Lettre XVIIP.
A Paris, ce 26 mai ^7^.
Je suis encore plus fâché que vous, Monsieur, de notre éloignement et de la privation de vos lettres, puisque c'est moi qui y perds. J'ai eu l'honneur de vous écrire aussitôt votre première lettre reçue, et je ne comprends pas ce retardement. Je vous ai mandé la nouvelle des deux arrêtés, et je puis vous assurer que le dernier, qui est sur la réponse aux remontrances, n'est point désapprouvé à la Cour. Ainsi voilà la Règle de foi bien attaquée; on parle aujourd'hui d'un Concile national, eiVAlmanach dit qu'on verra bien des évèques en campagne. J ai bien cru que vous seriez content de M. de Montpellier. Les réflexions que vous faites sur son mandement sont excellentes; c'est un bel ouvrage, mais il ne falloit pas faire le mal si grand, ni parler de révolutiony ni prier pour les juifs. J'ai vu les Motifs pour le P. Girard, et les ai entendu crier à la porte des Tuileries par un colporteur qui disoit : Motifs du jugement du P. Girard, accusé d'avoir fait des miracles, et personne n'en achetoit.
M. l'abbé Bouhier m'a fait remettre les deux volumes des Entretiens de Cicéron, sur la Nature des dieux, dont je vous rends de très-humbles grâces, et je ne les quitte point de vue, comme je ferois d'une maltresse.
Votre dissertation me revie ndra après les fêtes, avec le facturft de Pasquier; on a bien peur du scandale des mœurs, et j'étois dernièrement consulté sur un testament
490 CORRESPONDAJNGE INÉDITE.
OÙ le testateur a fait une fondation de deux prêtres dans un hôpital (qui n^a point de lettres patentes)^ pour y instruire les enfants dans la morale chrétienne et suivre les préceptes enseignés par les prêtres de l'Oratoire du collège de ; il y a aussi un legs universel à cet hôpital, et je ne crois pas que les lettres patentes lui soient accordées par cette voie. Ne semble-t-il pas qu'il y ait deux morales chrétiennes? C'est un notaire de Paris qui a reçu ce testament nouveau.
J'ai beaucoup entendu parler de M. Bon, et il me semble qu'il avoit entrepris de faire de l'étoffe avec des toiles d'araignée. L'auteur du Spectacle de la nature ^devoit bien en parler. Il y a ude deuxième, même une troisième édition de ce livre qui est augmentée, et il y a une vignette qu'on admire fort à la tète de ces nouvelles éditions. Nous avons ici un autre H. Bon, conseiller et député du Parlement de Grenoble, qui est un grand jurisconsulte, fils de feu M. Bon, célèbre avocat en ce Parlement ; il est fortcurieux en livres, et il en a beaucoup de son père. Il est ici pour disputer contre l'intendant pour leurs eaux et forêts, et est bien propre à obtenir ce qu'il demande.
On a mené M. le Dauphin et les autres enfants de France à Meudon pour y rester. M. de Pellevé, le gouverneur, qui n'a pas la tête trop bonne, s'est avisé de se plaindre qu'on ne l'avoil pas consulté, et â cru que c'étoit une offense à son gouvernement de Meudon ; il est gardé à vue. Un autre gouverneur, qui est celui de l'Ile de Ceylan pour les Hollandais, s'est révolté, a attiré toute la colonie à lui, et ôte à ses maîtres le commerce de la cannelle, qui est de plus de 15 millions par an. On y a envoyé de Batavia des troupes pour le mettre à la raison, si on peut.
Le cardinal Cosciaest jugé; vous le verrez dans la Gazette de Hollande : privé de tous ses bénéfices à la réserve d'une pension de 6,000 se. ; que les sommes
LETTRE XVIll». 49i
acquises par voies indirectes, seront converties en aumônes; qu'il bonifiera les dommages causés à la Chambre apostolique, etc. Il me semble que voilà encore grande matière à liquidation; mais son argent le tirera de là, et même d'une prison au château de Saint-Ange, qui a été suspendue ; on voit des Anecdotes de Vabdication du roi de Sardaigney où il n'y a rien de secret que les traités contraires qu'il avoit faits avec l'Empereur et le roi d'Espagne au sujet de don Carlos. Voilà un étrange homme ! et aussi a-t-il étrangement fini.
Précis de la réponse du Roi aux remontrances.
«5 mai 1733.
Les remontrances vont encore plus loin que l'arrêt du Parlement, ainsi le Roi ne peut que confirmer de plus en plus Tarrèt que S. M. a rendu, tant dans la forme que dans le fond.
Il ne falloit pas rappeler la crainte qu'on érige en dogme de foi les opinions les plus contraires aux maximes du Royaume : l'Église ne s'élèveroit pas moins qUe les magistrats contre de pareilles propositions, et les évêques ont donné des témoignages de leurs sentiments par les explications qu'ils ont données, en 1714, au sujet d'une des propositions de la bulle Unigenitus. Au surplus, le Roi désire la paix aussi bien que son Parlement ; il en a donné des marques dans une lettre qu'il a écrite à tous les évoques de son Royaume, et dont il parolt que la Compagnie est instruite. S. M. continuera de prendre les précautions nécessaires pour réprimer les troubles dont l'Église de France est agitée, et pour rétablir la tranquillité publique.
Arrêté du Parlement en conséquence.
19 mai 1753.
Arrêté qu'en tout temps et en toute occasion la Compagnie représentera au Roi les conséquences de son arrêt
492 CORRESPONDANCE UNÉDITE,
du 1" mai dernier, et combien il est important pour l'intérêt dudit Seigneur Roi, et pour le maintien de la tranquillité publique qu'on ne puisse révoquer en doute la compétence de, la Compagnie à l'effet d'empêcher qu'on ne donne à la Constitution Vnigeniius le caractère de règle de foi, qu'elle n'a reçue par aucune décision de l'Église, et qu'elle ne peut avoir par sa nature, et au surplus, que la Compagnie persiste dans son arrêté du 6 du présent mois.
Letlre XIX'.
A Paris, ce I*' Juin I7S3.
J'ai eu l'honneur de vous écrire deux lettres. Monsieur, depuis que vous êtes à Montpellier, et je ne sais si vous les avez reçues. Je regrette tous les jours Dijon ; il me semble que j'y portois les lettres moi-même et que j'en rapportois les réponses.
Il n'y a ici rien de nouveau que le schisme des convulsions. Les appelants sont partagés; les uns disent que c'est œuvre de Dieu, les autres que c'est œuvre du diable ; ils écrivent de part et d'autre ; nous avons un petit cahier imprimé qui a pour titre : Coup-d'cei/, etc.; cela est d'un style élégant, sublime, et on voit le théâtre et le plan des convukiôns toutes célestes. L'auteur parle d'après ce qu'il a vu, et il parolt qu'il a bien regardé et de près. D'autre part, il parolt une Réponse à un écrit manuscrit qui a pour titre : Plan général de l'œuvre des convulsions ; et cette réponse, qui est solide et modérée, vient aussi d'un appelant. On l'attribue à M. l'abbé Duguet; il met cette œuvre dans le rang des Religieuses de Loudun, des filles d'Auxonne, de M™* Guyon, de Marie Alacoque et des fanatiques des Cévennes. Ce qui vous surprendra, c'est que cette réponse se vend publiquement, et je crois que M. l'archevêque de Sens ne sera pas content de voir
Marie Alacoque en si mauvaise compagnie^ ni M"*^ de Sully sa chère mère, ni M*"*^ Guyon, qui niai rien gagné à sa belle apologie. Notre langue gagne à tout cela un mot nouveau qu'il faudra mettre dans le Dictionnaire de V Académie: on appelle convuhionnisles ceux qui prennent le parti des convulsions. C'est une secte qui méritoit bien un nom ; leurs adversaires n'en ont point encore, mais avec le secours d'un ami^ ils auront bientôt un parrain. Il y a bien de quoi rire des efforts que Ton se donne de part et d'autre, à établir ou détruire cette chimère, et de voir combien d'esprit perdu à tous ces écrits.
M. d'Auxerre ne quitte point M. de Sens; il lui a encore écrit une troisième lettre, et il le ramène fortement au vrai état de la question, que l'archevêque parolt avoir voulu détourner. Il y a une théologie logicienne qui met les gens au pied du mur, et cela est très-incommode.
On a imprimé les arrêts du Parlement, les remontrances qui sont fort bonnes, la réponse à ces remorftrances, dont nous u^avions vu que de mauvaises copies, et l'arrêté dernier. Ce cahier de cinq ou six pages est plus curieux que toutes ces autres feuilles dont nous sommes inondés.
On commence à parler sérieusement du concile national; je sais que la lettre des évêques au Roi est imprimée, mais on ne la montre pas. De savoir ce qui se traitera dans ce concile, c'est un mystère, et les préparatifs ne peuvent être que longs; mais c'est une œuvre, puisque œuvre il y a, qui est bien équivoque ou bien délicate.
Le marquis de Ménars a établi sa femme la maîtresse de sa maison; il s'est interdit lui-même volontairement, et il y a eu sentence ; la jeune dame, qui y a pris goût, le veut faire interdire en justice, et avoir sa curatelle ; le mari s'y oppose, et dit qu'il leur faut donner un curateur à tous deux ; à lui, parce qu'il n'y voit goutte et qu'il n'a
plus de mémoire, et à sa femme, parce qu'en cinq ans elle a trouvé ihoyen de dépenser 40,000 liv. par an de son revenu, en ne lui donnant que quelques louis pour boire, et elle doit encore 40,000 liv. ; il y a un exploit imprimé qui met tout ce scandale au net. C'est le comble de l'ingratitude, car cette belle dame a été mariée sans dot. On a aussi imprimé le plaidoyer de La Salle fils contre La Salle père, qui a vécu quarante ans avec sa femme sans se marier, et cela au milieu de Paris ; c'est certainement singulier. La cause sera jugée demain ; le père est dans la liste des miracles ; le fils a pris pour avocat contre lui Mannoury, qui est avocat des Jésuites. Cela fait un plaisant contraste. Je n'ai plus qu'à vous embrasser, Monsieur, et à vous prier de m'aimer toujours.
Lettre XX\
Da2Jqin173S.
Ma lettre étoit cachetée. Monsieur, et je'l'ai r'ouverte, quand j'ai vu la vôtre du 21 mai, qui m'a fait grand plaisir, et d'apprendre que M™* la Présidente a bonne espérance en ses remèdes.
On parle du Concile national, comme je vous l'ai dit dans ma lettre, et il est certain que la lettre des évêques au Roi est imprimée, mais elle est secrète; on dit que M. le cardinal de Bissy a dit tout haut que cet ouvrage ne dureroit pas huit jours, et que les évêques appelants y seroient convoqués, mais pour s'y voir condamner. Le concile national a donc le droit du provincial, et il se tourneroit en provincial pour juger les évoques, qui ne peuvent élre jugés que par le métropolitain et les douze coraprovinciaux ou voisins. Si cela dure, nous verrons de beaux écrits, et il faudroit en avoir une bibliothèque séparée.
L'histoire de la musique de la cathédrale de M. est
bien, comme vous dites, la matière d\in nouveau lutrin, mais où sont les Despréaux?
Bonnes gens, je ne vous vois plus^ j'ai beau chausser mes lunettes. On ira à Toulouse, mais on n'y plaidera pas , et tout sera évoqué ; je le pense ainsi.
Je tâcherai d'avoir les Lettres sur la Relation du quiéfi»mey quoique retirées. M"^ la duchesse de Sully est allée à Montargis; ils disent à la Cour qu'elle est allée voir ses petits parents. Je ne sais si elle y aura porté des exemplaires de ces Lettres^ pour lesquelles on n'a pas eu beaucoup d'égard dans l'écrit de l'Anti-convulsionniste qui a mis M"* Guyon au nombre des fanatiques, et l'a collée avec Marie Alacoqm. Je n'ai pas encore la dissertation et le factum ; dés que je les aurai je vous les enverrai par le Saint-Martin, avec la copie des observations. Ceux qui vouloient voire dissertation en latin n'ont pas apparemment consulté les Conférences ecclésiastiques, car qui est-ce qui lit?
Je ne sais qui est ce hardi continuateur de Bayle. Nous le saurons et verrons comment il parle ; ils disent que c'est un Anglais. On imprime le Temple du goût à La Haye; il n'en est plus parlé ici. Cela va faire le tour du monde et promener la honte de Fauteur.
Il a fait fort froid pendant ces petites vacances ; je n'ai point été à la campagne. Il y a eu une inondation affreuse de la Loire à Orléans, où l'eau a été une pique et demie au-dessus du pont; c'est un ravage épouvantable là et dans plusieurs villes et dans les campagnes, et on compte la perte de plusieurs millions et beaucoup de gens noyés. Voilà de tristes événements : on ne manquera de les mettre sur le compte de la révolution et du retour des Juifs, dont Dieu nous garde. ^
La Chronologie des miracles est faite par un homme qui n'est pas crédule ; il écrit d'après Y Histoire ecclésiastique de M, Fleury, Baillet, Tillemont, etc. Et il est sincère jusqu'à rapporter ceux de saint François Xavier.
Il me semble que les attaques de votre main ne duroient pas tant à Dijon . Je crois que vous ne buvez pas de vin de Languedoc et que votre Bourgogne vous suit. Je vous souhaite une prompte guérison. Dans le mémoire du fils La Salle contre le père, il y a une description de Saint- Lazare où il a été enfermé ; mais cela ne vaut pas Chapelle, qui avoit un surplis et point de chemise, et un bénitier et point de chambre , etc.
Lettre XXF.
A Paris, ce 9 Juin 1755.
Voilà donc, Monsieur, notre commerce qui commence à se renouer; mais je ne vois pas encore votre main, qui en est Tàme, et cela me fait bien de la peine.
Les évêquesont donné au Roi leur lettre signée d'une vingtaine d'entre eux, où : V ils le remercient de l'arrêt rendu contre celui du Parlement du 25 avril; 2° ils demandent uncçncile national, et je crois qu'ils ne savent pas ce qu'ils demandent; 3° ils prient S. M. d'ordonner au Parlement de ne point connoUre ce qui est de foi, mais il y aura toujours la distinction de la police générale , et le vieux mot politique qui dit : La Religion dans VÈtat. U y eut en 1716 des écrits sur la demande d'un concile national, Tun attribué à M. Noûet, avocat, l'autre à M. Dupin, et ils furent imprimés à la suite du second iom^àix Renversement des liher^ tés. Il fait bon y recourir en ce temps-ci. J'y ai vu la difficulté d'y juger les évoques, qui ne doivent l'être que par un concile provincial. Il s'en trouvera bien d'autres , et déjà on dit : Si vous nommez la bulle règle de foi , vous allez ouvrir un schisme dan-: l'Église et vous demandez au Roi qu'il mette le feu dans son royaume. Si vous n'y donnez pas ce nom ; il n'y a qu'à demeurer en repos, et ce seroit le meilleur parti. On sait que M. l'arche-
LETTRE XXF. 497
vêque d'Alby n*a point voulu signer cette lettre au Roi.
La dissertation n'est pas encore revenue^ mais elle est en mains fidèles. .
On commence aujourd'hui au r6le de Poitou une cause d'impuissance sur un appel comme d'abus de Tofficialité de Poitiers, qui a déclaré le mari impuissant^ et le mari
prétend dans les visites avoir montré par deséj qu'il
ne Tétoit pas. Je ne sais de quelle langue on se -servira pour rendre ce fait public, et nous verrons si on se servira de celle d'Anne Robert : je sais bien que le procèsverbal des experts en parle, mais c'est avec indignation et comme d'une friponnerie faite par un valet en leur absence. C'est justement pour cette cause que nous avons besoin de votre ouvrage. La femme étant parente
de H. de T a dit dans son interrogatoire que son
mari étoit impuissant et tris-impuissant. C'est H. Normant qui plaide pour la dame , et un jeune homme , fils de M. Pothouin, pour le mari : on court là comme au feu.
Le jugement contre le cardinal Coscia est à Paris en latin ; je ne l'ai pas encore vu ; il avoit bien pris de l'argent de gens à qui il n'a rien fait avoir. Question s'il est condamnable pour cela? Les Piémon tais disent que ce qu'il leur a vendu étoit à eux, et qu'ils ne lui en demandent rien. On ne lui a point 6té son chapeau de cardinal; ainsi il reviendra toujours au conclave, et puisqu'il a de l'argent il se tirera d'affaire.
Le 12 de ce mois, il y a une assemblée générale à l'Oraloire, pour l'élection d'un général; ils ne trouveront pas un second Père de la Tour, dont l'esprit étoit propre à tout. Paris dit que le cardinal de Bissy demande à l'être, parce que 05 apertum habent ad omnia. Nous verrons sur qui le choix tombera aussi bien que dans l'élection de Pologne. On à découvert que la reine d'Espagne, qui a des vues pour l'établissement de sa famille, négocie de cette couronne pour un des infants.
M. de Lorière, conseiller au Grand-Conseil, vient d'être
T.tV. 32
décrété d'assigné pour être oui par ses confrèresi qui Font revendiqué dans une sotte affaire^ où il a fait décréter de prise de corps par un juge de son village le frère de son fermier^ qui est un bon bourgeois de Paris ^ et il Fa fait conduire dans une prison qu'on appelle chartre privée, et lui a fait signer le cautionnement du bail^ dont son frère s'étoit plaint. Le Grand-Conseil a réclamé U. de Lorière pendant que Faccusation principale de banqueroute prétendue du fermier et du frère est à la Tournelle. C'est une vraie récrimination; je voulais qu^on cassât tout^ mais ilsx)nt décrété , puis l'extraordinaire viendra, et voilà un homme perdu. Sa femme, qui est Saint-Simon, s'en meurt de déplaisir.
M. le comte d'Évreux et M. Croaat plaident pour l'hôtel d'Évreux. Le comte veut le retenir pour son remploi de propres; le père dit : Le remploi est €ul mohilty et je vous fais des offres réelles de vous payer en argent, puis Thôtel d'Évreux viendra dans le partage, et nous en ferons une licitation. Outd/urû? Gela seplaide aux Requêtes du Palais.
Le curé de Saint-Sulpice a été bien malade; c'est Farchevèque de Sens qui a fait ses fonctions à la procession de la Fôte-Dieu^où étoit la reine d'Espagne, et doit prêcher au premier jour à Saint-Hédard : il est bien hardi.
UUre XXlt.
A Paris, ce lejutn l73S.
Je VOUS ai parlée Monsieur, dans ma dernière lettre, du' procès d'impuissance quiestÀ laGrand'Ghambre» Dès que l'avocat du mari a voulu parler de sa bonne mine etde sa beauté, qui annonçoit d*autres bonnes parties, M. Fabbé Pucelle a tourné la tête; Favocatcontinuant suc sa bonne conformation,Fabbés-'estimpatientéyet&'esiretourjié vers M. le P. P., qui s'est levé aussitôt, et sans avoir entendu
la cause il est allé aux opinions^ et a prononcé un appointement au Conseil sur Tappel comme d'abus^ même en droit, sur les demandes, quoiqu'il n'y en ait point. Ainsi vous voyez que le scrupule a gagné les juges^ et il semble qu'on voudroit que les avocats fissent une traduction de leurs plaidoyers, comme on en demandoit une de votre dissertation. Voilà donc les impuissants en faveur; mais ce qui a été perdu dans les paroles sera regagné par les écrits, et on n'empêchera. pas les factums des avocats, qui parleront leur langue bien françoise. Votre écrit est encore entre les mains de M. Rouillé; je n'ai pu le retirer, parce que j'ai une fluxion dans une oreille, qui m'a fait bien du mal et qui n'est pas encore finie; mais je n'en suis pas encore en peine : l'écrit est en bonnes mains, et dès que je sortirai je le retirerai.
Le curé de Saint-Sulpice a été bien malade ; pendant sa maladie, on lui a escamoté un miracle dans sa paroisse d'une religieuse du Calvaire qui a été guérie par uneconvulsionnaire d'une fluxion sur la poitrine, et toute la communauté chanta un Te Deum pour cette guérison à un salut de l'Octave du Saint-Sacrement. On en va donner une relation .
M. Hérault a reçu ordre d'aller interroger la religieuse guérie, car ce couvent n*est point sous la juridiction de Tarchevêque de Paris; il est gouverné par MM. de Montpellier, d'AuxerreetdeTroyes. On parle d'un nouvel écrit signé par quatre cents curés contre le catéchisme de Sens.
11 y a un arrêt du Parlement, du 5 juin, qui condamne . au feu un libelle envoyé de tous côtés au sujet du concile de Constance, où les souverains sont soumis à son exécution à peine de perdre leur dignité. M. Gilbert a parlé là-dessus, et dit que cette objection n'est pas nouvelle, mais sa réponse n'est pas bien claire : on a aussi brûlé un autre écrit séditieux d'un docteur à un Èvéqve, qui annonce le schisme ouvertement. On devroit bien
s'abstenir d'écrire, puisque tout cela va au feu. Il parolt une Vie de M. Nicole, et Vhisloire de ses ouvrages, qui est de main de maître. 11 semble qu^il soit revenu au monde pour écrire sa vie : on n'y a rien oublié, pas la moindre petite feuille latine ou françoise ; l'auteur a tiré parti de tout, et nous y apprend historiquement grande quantité de faits très-bien décrits et très-bien distribués. Les dates y sont exactes. J'ai bien ri de voir que quand M. Nicole étoit retiré avec H. Arnaud à Fbôtel de Longueville, ils faisoient les faclums de M""* de Longue ville contre M™** de Nemours sur la principauté de Neufchàtel, et que M. Ni* cole ayant eu un méchant petit procès à Chartres , il fit deux traités, l'un du procès injuste, l'autre sur les Arbitrages. Enfin il écrivoit sur tout; il se brouilla avec ses amis qui vouloient employer sa plume à une matière qui ne lui plaisoit pas, et on lui reprocha tout doucement de \a pusillanimité. Tout cela est fort curieux; j'ai été fâché d'y trouver des traits contre l'ami Bayle, quHl dit avoir V esprit assez faux et nulle équité. Cest une chosï pernicieuse, dit-il, que ces petits censeurs qui s'érigent en tribunal y qui disposent de toutes les têtes mal faites, qujf sont toujours le plus grand nombre. Voilà de belles et bonnes injures, qui se rapportent aux numéros de la République des lettres; mais il faut remarquer que Bayle y avoit parlé d'un livre de M. Nicole d'une façon qui ne lui plut pas. H. Arnaud n'en pensoit pas ainsi; il ne le regardoitpas comme un petit censeur; il se donnabien la peine de lui répondre sur son démêlé avec le P. Malebrancbe, et cela produisit de beaux écrits. Il y a un article de J\ïco/e dans le Dicitonnaire de Bayle; l'auteur de la Vie n'y répond pas et ne l'a peut-être pas lu. Il parle de son testament, qui a été imprimé avec des apostilles injurieuses dans le Recueil des factums de Lyon, fait par le vieil avocat Aubert, qui est mort cette année, à quatre-vingtquatorze ans; il est plaisant d'y voir l'idée des régentes que M. Nicole vouloit établir à Troyes et à Chartres pour
LETTRE XXUr. 501
gouverner les jeunes filles. Et une de ces régentes étoit régentée par le valet d'un curé, qu'elle épousa. Comment une telle vision avoit-elle passé dans la téted'un si grand homme? J'aime bien sa modestie d'avoir abandonné à M. Arnaud la gloire du grand ouvrage de la PerpéluUê de la foiy auquel il n'avoit pas travaillé. Mais vous aurez plus de plaisir à voir tout cela dans le livre, qui est bien écrit et amusant.
L'élection du général de l'Oratoire est faite ; elle est tombée sur le P. de la Valette , qui d'abord a fait le difficile pouraccepter ; mais enfin il s'est rendu. Vous savez que c'est le frère de M. l'évèque d'Autun. Le général vaut bien l'évèque; nous verrons ce que ce changement va produire pour ou contre la congrégation. On parle toujours du Concile national, mais il n'avance point, et on commence à douter qu'il y en ait : ce remède est bien tardif. Le Parlement n'est point raccommodé avec ceux qui n'ont point suivi le grand parti : on refusa hier d'entendre le rapport que M. Le Rebours vouloit faire à la Chambre d'un procès de séparation de corps. La femme vouloit battre toute la Chambre pour se venger des coups que son mari lui a donnés; mais on en est demeuré là, et on ne sait quelle en sera la fin. On dit que les nouvelles sont bonnes en Pologne pour le roi Stanislas. Ne voyezvous point à Montpellier un petit jaurnal qu'on appelle le Glaneur? L'auteur a de l'esprit et ne manque pas de malignité. Cela vient de Hollande , et je ne sais pas si on le laissera continuer : on arrêta autrefois rEspril des Cours.
Lettre XXII f.
A Paris, ce 11 Juillet 4735.
Je ne puis vous exprimer, Monsieur, la joie que m'a donnée votre lettre d'Aix du 2 juillet; elle est pleine de
503 CORRESPONDANCE INEDITE.
choses aimables et intéressantes pour vos amis^ et on est bien aise que votre mérite soit reconnu et honoré par tous.
L'Académie auroit bien voulu que vous eussiez pu profiter de la présidence à Marseille. M. l'abbé Dubos auroit mis cela dans ses rfsgistres avec grand plaisir; mais au moins la députation y aura sa place. Le Parlement d'Aix s'est fait honneuren vousen faisantetn'a pu le pousser trop loin. Ce cérémonial est très-remarquable^ ou plutôt il ne fera pas loi, ayjant été appliqué singulièrement au mérite plus qu'à la dignité^ et c'est une exception bien glorieuse qui vous suivra partout où vous voudrez aller. Quelle joie n'avez-vous pas eue de voir lès originaux de M*"" de Sévignéentre les mains de M*"' la marquise de Simiane, sa petite-fille? Nous allons attendre avec grande impatience ce beau recueil, où tout sera et même le Journal du procès de H. Fouquet. Cel^ sera singulier, écrit de la main d'une dame qui n*aura mis que des circonstances qui lui peuvent être propres, et aura laissé la procédure au Joumalàe M. d'Ormesson, que sans doute vous avez parmi vos manuscrits. L'un ne nuira pointa l'autre. Nous trouverons là un beau feu et de beaux traits d'amitié, et on courra plus après cela qu après le procès du P. Girard. Enfin, le voilà donc mort àDôle, le 4 de ce mois : on parle d'une déclaration qu'il a faite en mourant, mais on n'a pas grande foi pour ces sortes de testaments : il a une sorte de bonheur qui est qu'il n'entendra point tout ce qui va se dire, car les langues ne se tairont pas de si (ôt sur ce procès. On dit qu'on cherche La Cadière, je ne sais pourquoi : non bis in idem.
Je voisbien qu'on vous a envoyé mes lettres, mais vous ne me parlez point des Lettres sur le quiétismey qu'on a dû vous faire tenir. Tout l'esprit qu'on y a mis n'a pas justifié la dame dont on a pris la défense.
J'ai vu ici un de vos exemplaires des explications des marbres grecs. — Quand vous serez retourné à Dijon,
LETTRE XXIll*. M3
Foccasion se présentera plus facilement de les envoyer Ici^ et je vous remercie d^avance. Nous n'avons pas encore votre dissertation; elle est toujours entre les mains de M. Rouillé; mais à la fin il faudra i|u'elle revienne. Toutes ces négociations de livres et manuscrits sont trèsinfidèles, et dégoûtent fort les bonnes gens qui vont leur droit chemin comme moi.
On a beaucoup parlé du Concile' national et de la lettre du Clergé, et pins tout cela est allé à vau-l'eau. On parle bien d'autres matières plus importantes; c'est la gueri», dont on ne doute presque plus. 11 n'y aura point de camp. Tous ces militaires pacifiques deviendront devrais soldats, à qui la dépense au moins sera comptée. Ce bruit en apaisera bien d'autres; et quoique la guerre soit un grand fléau, on lui devra au moins cette paix, qui sera bien chère, puisqu'on ne la peut acheter qu'à ce prix.
On nous a donné la Relation du miracle du Calvaire, qui estcurieuse pour l'opération des convulsions : on écrit toujours pour et contre, et j'ai relu l'article de Marthe Brossier dans Bayle, qui m'a bien réjoui (1 ) ; il s'y sert du mot de convulsion.
A propos de Bayle, M. de Crouzas, dans son Pyrrhonisme, a une plaisante idée de dire que Bayle a voulu faire des athées, et que comme des athées ne s'occupent guère à des écrits sérieux, il a rempli son Dictionnaire d'obscénités pour réjouir tousses bons amis les athées, et cette société dont il est le fondateur. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus fou qu'une telle pensée. Peut-on imaginerde donner un dessein desuite àl'auteur d'un dictionnaire , qui fait tantôt un article, tantôt l'autre, et le déterminer à divertir son public athée avec des ordures? Cela n'est guère charitable à M. deCrouzas,etest encore moins
(1) Voir aussi le cardinal d^Ossat sar ce qu*il dit de cette Brossier, et comme il prend le parti du Parlement, qai afoit connu de l'afTaire. Bon pour ce temps-ci.
sensé. Je ne connois son livre que par le Journal des Savants, et je n'en veux pas savoir davantage. L'abbé Leclerc aura fait un grand saut d'exaltation en lisant cette ingénieuse ¥co/a d'athéisme luxurieux. Les nouvelles de Londres sont qu'on aura incessamment l'iTisfotre de M. de Thou.
Un certain Prévôt, ex-bénédictin, est arrivé là avec une suivante; il s'est avisé, pour gagner du pain, défaire un Journal qui s'imprime en France sous le nom de Pour et Contre. Je ne l'ai pas encore vu ; mais j'admire comment un moine défroqué et ravisseur de filles peut trouver le crédit de faire imprimer des bagatelles au milieu de Paris, pendant qu'on refuse des permissions à des écrits savants et utiles.
On instruit une affaire criminelle en première instance au Parlement contre M. le marquis del'Aigle fils et M. de Brèves, accusés d'avoir violé une femme mariée qui étoit femme de chambre de M*"* Hatte , femme d'un fermier général, avec qui elle ne demeure point. Cela est arrivé sur les sept heures du soir : les officiers du Cb&telet ont négligé la poursuite. Le Procureur du Roi a été mandé à laTournelle. On informe de la soustraction de la plainte et du viol , et le plaisant est qu'on a visité la femme violée quinze jours après le délit.
Lettre XX/P.
A Paris, ce 20 juillet 1733.
J'ai eu l'honneur de vous écrire, Monsieur, depuis votre lettre d'Aix, et je vous ai remercié de toutes vos bonnes nouvelles, et surtout des Lettres de M"** de Sévigné, qui nous préparent bien de la joie. Je vous parlois du viol. Le Parlement a fait imprimer son arrêt, qui est sanglant contre le procureur du Roi : la femme a été visitée inutilement, l'acteur principal est à la tète de son régi-
LErrRE XXV«. 605
ment, pendant qu'on fait ici le procès à des quidams. On croit qu'il n'y aura point d'autre preuve, et que la violée en sera pour son viol, avec une pension qui lui a été donnée, si ce n'est qu'ayant changé les faits principaux de sa plainte dans sa déposition^ elle pourroit bien elle-
dra notre ordre et que deviendront toutes les familles qui en ont besoin? La vengeance ne peut être trop grande d^un tel crime; mai3) comme vous dites fort bien, cela ne ressuscitera point le défunt, et le meurtrier est satisfait. Je regrette d'autant plus M. de Gensolen que c'étoit un homme de mérite et votre ami. Vous ne m'aviez point parlé de son Traité du Franc-Aleu de Frac4ne$, et il est bien triste de l'apprendre en cette occasion.
Enfin, nous voilà, donc réduits à souhaiter de perdre nos causes, et nous allons voir une belle éloquence. En vérité cela fait tourner la tête; jecroyois bien que les Provençaux se vengeoienl par les chansons : Ti faro una canzone; mais tuer, assassiner, empoisonner, c'est le partage des barbares , et le duc d'Épernon les connoissoit bien.
L'événement singulier de cette fonte de terre sans tremblement qui engloutit un village tout d'un coup est sans exemple. On a envoyé ici la relation à M. de Fontenelle , qui doit l'avoir proposée dans les Académies des sciences et des belles-lettres. Où irons-nous donc, si nous n'avons d'un c6té que des abîmes et de l'autre des assassins? N'est-ce pas là la fin du monde, le retour des Juifs et la venue d'Élie? Je ne garantis pas que les bons convulsionnistes n'en tirent de grands avantages et ne fassent de belles collections de tous ces faits.
On reparle tout bas du Concile , et on dit que le silence que l'on a gardé est très-suspect. Il y eut en 1717 deux mémoires sur la tenue d'un Concile national, l'un do M. Nouet, l'autre de l'abbé Dupin. Je ne sais comment on ne nous réchauffe pas ces plats-là , au lieu de nous donner des mémoires sur l'autorité du second ordre, que nous savons par cœur. En voilà encore un très-gros de M. Legros qui vient de paroitre sur cette matière; il y a aussi les Anecdotes chinoises, qu'on dit assez mal rangées ; mais à la fin il y a un abrégé, qui vaut mieux. Je vous ai parlé de la Fie de M. Nicole. M. l'abbé de Pomponne se
plaint fort qu^on y a attribué à M. Nicole les livres de la PerpéluUé de la Foi défendue^ qu'il soutient être de M. Arnaud ; et en effet le nom de H. Arnaud parolt partout dans les approbations , et c^est lui qui en a fait l'épitre dédicatoire, en latin, au pape Clément IX^ où cependant il parle au pluriel et convient que ses amis l'ont un peu aidé.
La modestie de M. Nicole seroit un événement preque unique et au-dessus de Thumanité doctorale ou savante :
Auteur qui pour tout fruit moissonue Un peu de gloire : on le lui ravira, Et vous croyez qu'il se taira?
Et puis, il y auroit eu là une certaine offense à la vérité, dont M. Arnaud n'étoit point capable.
Je vous remercie bien de vos Marbres grecs, que je connois. M. de Ressye sera bien aise d'avoir quelque chose de vous, et je lui ai dit les honneurs que vous a rendus le Parlement de Provence, où il a pris une très-grande part. J'attends que M. l'abbé d'Olivet m'envoye votre présent, ou j'irai Ten faire souvenir. M. Rouillé est à la campagne, et ne m'a encore rien remis; mais c'est un homme d'honneur. Je ne sais pas si le procès d'impuissance est distribué.
On plaide un incident du procès de Kerbabu sur la vérification du registre de mariage. Le viol ne va pas trop bien pour les accusés; quelques témoins ont levé l'incognito et le masque du quidam, et on craint quelque décret du procureur du Roi, ce qui seroit très-désagréable. Je vous manderai ce qui sera décidé de l'affaire de Ménars, où il est question d'une double interdiction; mais le mari restera toujours pour faire les enfants* : il en a déjà quatre. L'affaire de M. de Lorière , conseiller au Grand-Conseil, est étonnante ; il est accusateur au Parlement et accusé dans sa compagnie , où on l'interroge tous les jours; il ne veut point entendre d'accommode-
508 CORRESPONDAKCE INÉDITE.
ment, et il sacrifie lui, sa femme^ son fils et ses autres en» fants et son corps pour soutenir une misérable procédure qui est capable de le perdre . 0 seclum insipiens et inficetum !
Lettre XXVF.
A Pans, ce !•' août 1733.
Pour réponse à votre lettre du 22 juillet, je commencerai par vousdire. Monsieur, que M Rouillé m'a remis la dissertation manuscrite et le factum en très-bon état. Ils ont beaucoup voyagé; mais enfin les voilà revenus, et ils ont bien instruit des gens dans leur voyage qui n'en font pas semblant. Ceux qui auroient voulu la dissertation latine en ont trouvé le françois très-bon, et voilà le procès qu'on fit à Jouber t dont vous me parlez.
Qui ne seroit fâché de n'avoir pas ses Erreurs populaires en françois? J'en viens de relire une partie , et m'y suis bien réjoui; il écrit très-bien en sa langue; il ressemble fort à Rabelais, il a beaucoup de sens et de gaieté. Bayle en fait un bon article, si ce n'est qu'il dispute sur son âge, et Joubert lui-même a dit son âge et celui de ses frères et sœurs, qui étaient vingt, dans le chapitre où il traite de la naissance des garçons ou des filles. Il est plaisant qu'il eût dédié ce livre à la Reine de Navarre, qui y auroit fait de bons commentaires. Il en dédia une autre édition à M. de Pibrac, ce Caton qui étoit lui-même amoureux de la Reine. VÉpttre de la 2* partie à M. de Villeroy est de Joubert lui-même; il est aisé d'y reconnoltre son style, et surtout est singulière Ténumération des qualités d'un grand ministre. Je me suis arrêté à ce livre, qui vient de Montpellier et qui fait honneur aux médecins de cette ville.
M. l'abbé d'Olivet m'a. fait remettre votre explication de marbres antiques, dont je vous remercie. Vous me donnez le goût d'être de ce goût-là.
LETTRE XX Vr. 509
Nous n'avons pas encore vu le Procès du P. Girard avec les notes. Les adversaires diront qu'on en a retranche ce qu'on a voulu ^ et qui est-ce qui pourra les convaincre? Confrontera- t-on Timprimé avec le secret du greffe? Cela paroit retomber dans le titre de Inutililms. Je crois que le P. Bouhours , loin de critiquer le poète italien,
département des deux 9 fait par pitié et compassion de leurs frères, un troisième élu sur le champ, et en un moment les esprits apaisés et les sabres remis dans le fourreau. Tout parolt bien disposé pour le roi Stanislas. Dieu le veuille ! Le Primat est un grand homme , et qui boit bien.
La déclaration du Roi contre les juifs, du S& mars 1733, registrée au Parlement de Metz, le 16 avril, n'est point du tout approuvée au Conseil du commerce : on parle de la révoquer; on a plus besoin d'eux que jamais, pour les chevaux, pour les habits de soldats , pour le crédit. On n'a pas songé à la guerre, et il faut avoir tout présent quand on attaque ceux qui ont de l'argent et qui en prêtent.
On demande 50,000 livr. à chaque fermier général : on vient de donner le vrai titre de Prince à M. de Tingry, qui sera reconnu en cette qualité à la Cour. Tout cela fait dire qu^il y aura guerre.
Il se fait un beau mariage : M. de Mildebourg, frère de M. le prince d'Isenghien, épouse M"* de Larochefoucault, fille du défunt marquis qu'on appeloit autrefois le chevalier de Roye ; elle est belle comme le jour, et c'est une fleur de quinze ans. M. d'Isenghien donne à son frère dès à présent 30,000 liv. de rentes. M'"^ d'Isenghien donne 20,000 livr., et comme ils n'ont point d'enfants, les futurs auront tout. Cependant le mari va partir pour son régiment dès que la cérémonie sera faite, et les ris se tourneront en larmes.
Le Parlement n'entend point raillerie dans l'affaire du viol. La violée a été entendue en déposition; elle a rétracté sa plainte et posé d'autres faits. Arrêt du 27 juillet qui adécrété de prise de corps MM. de L'Aigle et de Brèves et le secrétaire de M. le Procureur du Roi , et la violée elle-même, qui a été arrêtée sur-le-champ et conduite à la Conciergerie pour avoir varié dans son interrogatoire; elle a persisté dans sa rétractation , et il seroit bien triste
pour elle d'avoir trouvé un supplice au milieu de la joie. C'est une maladie dont La Peyronnie ne guérit point. Le secrétaire a été interl*ogé deux fois sur la soustraction de la plainte. On travaille tous les jours sur cela à la Tournelle.etle public est dans une agitation surprenante^ qui commence pourtant à avoir pitié de la violée. Je ne la trouve pas dans le cas de l'article II du titre XV de l'ordonnance, ^n'y ayant point de recollement, ou, s'il y en a, n'ayant point varié depuis le recollement. H. le Procureur duRoi n'est pas encore dehors , et si on l'attaquoit il faudroit assembler tout le Parlement. — Un colonel décrété est-il interdit des fonctions de son régiment? Quid Juris? — Ce viol a mis le monde en goût d'en faire d'autres, comme il est arrivé dans le cocbe d'Auxerre, où un batelier, qui a voulu aller au secours, a été jeté à l'eau et noyé ; on parle d'un autre, arrivé à Marseille. Voilà tous les démons déchaînés et un rut que la chaleur a causé. '
C'est une vraie découverte que vos Demoiselles qui ont des lettres de M*^ de Sévigné; il faut les avoir.
M. de Francastel, du Collège Uazarin, est mort et a donné le portrait de Bayle au bibliothécaire ; il doit avoir des lettres sur le Colloque de Poissy et sur le Pyrrhonisme historique écrites de la main de Bayle; si cela est perdu, le grand dommage.
Je vieâs de recevoir l'arrêt du 27 juillet, augmenté d'un décret d'agoumement' personnel contre on valet du Procureur du ikn, que Ton dit avoir été chargé de porter la plainte à Amiens, où le Procureur du Roi a une maison ; ce n'est pas la minute, c'est une expédition, car la minute est chez le conunissaire. La nouvelle du régiment n'est pas vraie, mais M. de Laigle en est parti depuis le décret.
Lettre XXVII',
A Paris, ce 12 août 1755.
Je VOUS ai déjà mandé^ Monsieur, que j'avois entre les mains votre dissertation et le factum ; vous ne serez pas fâché que je les fasse voir à M. Nouet, dont vous connoissez le mérite, et qui est un des meilleurs j uges de cette matière. Je vous ai écrit aussi Tétat de Taffaire du viol y qui est prise plus au sérieux. Le secrétaire de M. le Procureur du Roi est toujours en prison, malgré les conclusions qui étoient pour sa mise en liberiè. A l'égard de M le Procucureur du Roi, ayant eu des voix à Tassigner pour être ouï et d'autres pour Tajournement personnel, il a été. ordonné qu'il en seroit référé aux Chambres assemblées parce qu'il est Conseiller honoraire du Parlement; et cette assemblée sera bientôt. Que pensez- vous de cette rigoureuse procédure? D'un autre côlé, on informe contre Monsieur et Madame de Saint-Supply, chez qui l'insulte avoit été concertée en dînant. Et on informe aussi contre ceux qui ont suborné la violée pour lui faire rétracter sa plainte , et qui lui ont fait sa leçon, et on prétend que cela tombe sur toute la famille de M. de L., père, filles, gendre, etc.; enfin on ne sait ce t[ue tout cela deviendra : la violée est toujours prisonnière et au secret. Personne ne lui parle , il n'échappe rien du secret de l'instruction ; le marquis est toujours à son régiment à Besançon, et on ne voit pas que la Cour ait rien fait contre lui. Ce sont les dernières nouvelles de cette affaire. II y a bien de la matière criminelle et des principes à discuter. Les conclusions contre le Procureur du Roi n'étoient point au décret, mais la Tournelle a été plus rude. Ma dernière lettre vous a appris l'instruction précédente; vous ne m'en parlez point, et je me plains de vos postes de Languedoc, qui sont tardives et où je n'entends rien du tout.
On dit qu'on va augmenter la Vie de M. Nicole , où l^on a oublié plusieurs faits. Puisqu'on le veut, j'y consens, mais dans le temps on n'en parloit pas ainsi, et Tépitre adressée à M. Ârnauld par Despréaux est une preuve contraire. J'ai les explications des Marbres grecs, et je les relis avec plaisir. Il y a bien de la divination dans cette science. Je crois qu'on est aussi aise d'avoir bien deviné que d'avoir résolu un problème de mathématiques. Ces obscénités en grec retournent à leur principe , mais on a bien fait de les mettre «n françoîs dans la dernière feuille du Procès du P. Girard; c'est le mot de l'énigme. Je vous ai parlé de Joubert dans ma dernière lettre, sur ce qu'on vouloit l'obliger à parler en latin à la reine Marguerite.
Un petit mot de procédure sur M"® Kerbabu ; l'arrêt qui a mis hors de cour sur l'extraordinaire a dit : sauf à se pourvoir à fin civile; elle s'est pourvue au Châlelet, et a demandé la communauté, le douaire, la dot. M. d'Hautefort a demandé son titre, elle a rapporté un extrait de sa célébration ; il a dit que c'étoit un acte sous seing privé et sujet à vérification ; il a été débouté au Chàtelet et ordonné qu'il défendroit au fond. Appel de la première sen- • tence,puis de la seconde. Arrêt qui ordonne sur le premier appel que le registre sera rapporté. Il Ta été, et M. d'Hautefort soutient toujours que l'acte est sous seing privé, parce qu'il a été écrit sur un feuillet hors du registre et qui y a été attaché après coup. La dame soutient au contraire que c'est un acte public, tiré du registre et même du registre porté au juge royal; c'est sur quoi on plaide. Si c'est un acte et écrit privé , cela servira de moyen d'abus contre le mariage : on voudroit épargner l'inscription en faux. S'il est acte public, la dame prétend sa demande bonne ; mais on n'est pas encore à la fin; car quand l'acte seroit public, on soutiendra le mariage secret, incapable d'effets civils et ni de communauté ni de douaire. Et pour la quittance des 75,000 liv., n'y ayant point de contrat de mariage, on la soutiendra T. IV. 33
6U CORRESPONDA^CE INÉDITE.
un avantage prohibé. Voilà bien de quoi plaider encore longtemps , et cela finira peut-être par quelque somme de grâce que la Cour adjugera à la pauvre demoiselle
pour le dégât de son p L'affaire de H. de Hénars
n'est pas encore finie : on Ta plaidée plusieurs fois, et je ne sais comment le public^ qui est pour les femmes ordinairement, s'est tourné cette foisdu côté du mari, qui est le c6té d'un interdit ; mais on crie contre Tingratitude, et cela devient un procès de morale.
J'ai vu un écrit encore manuscrit au sujet du concile national; il y a dé bonnes choses, mais cela vient bien tard : on va apparemment le donner au public. Cela est très-court, et en est mieux.
Je n'ai point encore vu la procédure du P. Girard ; si elle est vraie, nous en jugerons en connoissance de cause; si elle est fausse, renvoyée aux calendes grecques , avec l'explication des obscénités.
Votre premier consul a fait une harangue courte, qui a soulagé sa mémoire et qui ne ressemble pas aux LeUres de Brulus. J'en ai bien ri, j'en rirai bien encore, comme dit la chanson.
On plaide à la Tournelle la cause de H. de Lorière; le Grand Conseil instruit l'accusation incidente et non récriminatoire. Est bien mal conseillé qui soutient un pareil procès.
Le 15 de ce mois sera le mariage de M. de Hirepoix et et de M'*^ Bernard deRieux ; celui de M. de Mildebourg est fait.
Je ne vous parle point de la guerre : on la prépare en Alsace, en Italie, sur mer; toutes les troupes partent, tous les officiers généraux sont nommés, et cependant on n'assure encore rien.
Mirepoixavec M"* Bernard, qui se fait demain; el celui de M"'' Mole sera pour le 20 septembre. Après cela le bon homme pourra se reposer et calculer ce qu'il lui en coûte pour toutes ses alliances. Il devroit bien payer quelque historien pour faire son histoire; il ne manque plus que cela à son orgueil ; il y auroit bien quelques petits chapitres anecdotes et obscurs^ mais quel est le héros qui n'a point de taches?
Le Roi va passer deux jours à Chantilly, et M. le Cardinal y sera un jour; ce voyage politique fait bien raisonner, et peut-être se passera-t-il dans la forêt pour la plus grande partie. M. le garde des sceaux va àGrosbois jouir de sa gloire de ministre étranger, qui est à son comble et qu'il mérite bien. Si la guerre se passe sans guerre, et que l'élection soit pour nous, ce sera une grande victoire. La division est dans le camp janséniste, ilsécrivent les uns contre les autres; ils ne peuvent s'accorder sur les convulsions, qui durent toujours sans qu'oïl ait pu encore trouver leur vrai père; il parolt un écrit sur les difficultés du concile, et on ne sait encore s'il tiendra; il seroit beau d'y renoncer, comme on a fait à l'invasion de la Pologne.
M. Paris Talné est mort en Lorraine, d'une goutte remontée, et bien des gens voudroient qu'il fût mort plus tôt. Nous n'aurions pas vu ces étranges opérations qui ont calculé toutes les fortunes et les ont réduites en zéro.
Je ne sais à qui en veut M. l' évoque d'Autun ; il a, sur de simples mémoires, enjoint aux habitants d'Arnay-le- Duc de démolir le banc de leur seigneur, après trois publications, comme nuisant au service divin : et ce seigneur est H. le prince Charles, à qui il n'a pas fait la moindre honnêteté et dont il a mal reçu les officiers quand ils ont été se plaindre à lui. Je vous en dirai davantage une autre fois. Cette action est des plus singulières, et ce prince ne méritoit point assurément une pareille insulte. Je
voudrois que vous fussiez de retour à Dijon; en attendant je vous embrasse de tout mon cœur.
Lettre XXIX\
A Paris, ce 20 août 1733.
Il y a eu, Monsieur, assemblée des Chambres le 18 sur l'affaire du procureur du Roi ; 21 voix pour l'assigner pour être ouï; 126 pour renvoyer à la Tournelle : ain^i voilà le procureur du Roi hors d'affaire pour quant à présent , car il peut survenir des charges. Le commissaire a remis l'expédition au greffier, le greffier au secrétaire du procureur du Roi, le secrétaire l'a envoyé à Asnières, maison de campagne, par un postillon, le postillon, interrogé, dit qu'il ne sait à qui il l'a remise; ainsi la preuve de la soustraction ne tombe point sur le procureur du Roi. S*il l'a communiquée et qu'elle ait été déchirée par un grand, est-ce là une prévarication qui mérite un décret? Il est pourtant vrai qu'il y a eu une négligence.
A regard delà violée, elle n'a point été décrétée comme accusatrice, mais parce qu'ayant été mal entendue comme témoin, depuis son désistement, elle a rétracté les principaux faits de sa plainte et surtout le viol. Voilà ce qui la regarde, et son procès est fait dans lai" loi ad L. CorneL de falsis. Il ne s'agit point ici du tout de recolement. Je conviens de vos principes sur l'ordre des faits justificatifs; le Parlement n'y a point contrevenu, mais on ne Ta point gardé dans l'affaire de M. de Lorière, conseiller au Grand Conseil, qui est accusateur à la Tournelle, et en même temps accusé et décrété d'assigner pour être ouï dans sa compagnie, qui l'a réclamé et qui le traite durement; aussi le méritoit-il bien, car son affaire est horrible ; mais il faut garder les règles.
A ce que je vois, il y a bien eu des nullités dans l'affaire du P. Girard; il me semble qu'on les a relevées.
mais on n'y a point eu d'égards, et cela auroit éternisé l'affaire. Nous n'avons pas encore vu cette procédure, qui sera curieuse, puisqu'elle est entière.
Je n'ai pu encore voir le troisième tome des Anecdotes de la Constitution. Le défenseur de M"' Guyon a fait le jurisconsulte, ce qui n'est pas son métier, et vous avez raison : elle étoit encore trop jolie après sa petite vérole pour un vilain moine.
Ce que je vous ai mandé du concile s'est répandu partout, et on fait des écrits à ce sujet manuscrits.
Je sais ce qui est arrivé autrefois au P. de Perchambàut, quine se rendit point sur l'usure, qui consultalaSorbonne, qui eut la Sorbonne contre lui, qui répondit à la Consultation très-mal, et qui a fait imprimer tout cela à la fin de sa coutume de Bretagne, in-12en 2 vol. Peu de gens savent cette matière d'usure. Collet s'y est abusé, et même l'auteur de la Pratique des billets entre les négociants ^ qui étoit pourtant un homme de la morale sévère. Il y eut bien des écrits alors contre lui, et M. Petitpied , dans ces derniers temps, en a parlé sur les contrats usités en Hollande.
Le Roi a été à Chantilly trois jours, où on a bien chassé et joué; mesdames les Duchesses y étoient, M'^® de Clermont. M, le comte de Clermont, M. le prince de Conti; les autres princesses n'y étoient pas. Le Roi, en revenant, a vu les ouvrages que fait la Ville à la Porte Saint-Honoré, qui a été abattue. On recommence à dire qu'il n'y aura point de guerre, le temps s'avance; cependant les fermiers généraux ont fait un prêt gratuit de huit millions , et la ville donne 6 millions 500,000 f. pour des charges sur les ports, dont on lui cède les droits : il y en a une déclaration du 16 août, registrée au Parlement le 18.
J'enverrai le paquet à M. Martin; j'ai prêté la dissertation à M. Nouet^ qui me la doit rendre incessamment.
Lettre XXX".
A Paris, ce 27 août 1733.
Je dois réponse à deux de vos lettres du 1(^ et du 21 août, Monsieur^ et je m'en acquitte. Nous n'avons point encore vu le Secret du procès du P. Girard; mais on débite publiquement une lettre du préfet du collège des Jésuites de Dôle au recteur de la maison du Noviciat de Nancy, où il y a un bel éloge du défunt, qu'on donne comme homme faisant miracles et prêt à être canonisé. Dieu paroit disposé à glorifier son serviteur : ce sont les derniers termes de la lettre, qui est suivie d'une autre lettre circulaire, autre panégyrique, et de tout cela on croit ici le moins qu'on peut.
Le 22 de ce mois, il y eut arrêt à la Tournelle contre M. deLorière, conseiller au Grand Conseil, qui casse toute la procédure judiciaire, déclare l'emprisonnement de Dujardin injurieux, Vécrou bifféy condamne M. de Lorière en 3,000 liv. de dommages et intérêts envers Floissac, son fermier, en 6,000 liv. envers Dujardin, à donner acte au greffe qu'il les tient pour gens de bien et d'honneur dans huitaine, sinon Tarrôl vaudra acte, condamné en tous les dépens, permis d'imprimer l'arrêt ; cela fut suivi d'un applaudissement et battement de mains de deux mille personnes, et j 'y étois. M. Joly de Fleury , avocat général , avoit, je ne sais comment, conclu à mettre sur l'extraordinaire hors de cour, sauf à se pouvoir à fin civile ; ces conclusions n'ont point été approuvées, et déshonorent son nouveau ministère. M. de Lorière plaida lui-même ce jour-là et plaida mal, et finit par dire , pour se concilier ses juges, qu^à sa place ils en auroient tous fait autant que lui. C'est comme s'il leur avoit dit : Vous auriez été aussi fripons que moi. Le voilà quitte du Parlement, mais il ne l'est pas du Grand Conseil, où il est accusé de chartre pri-
620 CORRKSPONDANCE INÉDITE.
\éA et de Textorsion d'an cautionnement; il avalera sa médecine en deux verres, comme on dit, et s^il ne prend congé de la compagnie , elle pourra bien le lui donner. L'arrêt du Parlement leur donne une double leçon et de sévérité et d'incomplaisance ; le public est très-content de Farrét, et non de l'avocat général.
L'affaire de M. de Laigle va toujours son train : on dit qu'il est à Besançon, chez M. de la Neuville, son parent. Le dernier état est qu'il y a des conclusions à un ajournement personnel contre M. de Saint-Supply, chez qui les accusés dînèrent et s'enivrèrent le jour du délit, qui montra par sa fenêtre la porte où il falloit aller, qui dégagea ces messieurs après l'expédition faite, et qui a eu part à l'accommodement; c'est un ancien conseiller au parlement de Rouen, mais il ne l'est plus et n'est pas honoraire ; il y aura décret aujourd'hui ou demain. Ce que vous n'avez pas entendu de la famille L., c'est la famille de Laigle, que l'on dit qui a fait leçon à la violée pour rétracter sa plainte; mais cette instruction ne se fait pas. M. le procureur du Roi est tiré d'affaire jusqu'à nouvel ordre; s'il avoitété décrété, on dit qu'il y avoit deux cents dénonciations prêtes contre lui. On convient que le plaignant peut se rétracter, mais il ne faut pas qu'il reçoive de l'argent pour cela. Le régiment n'a point changé de maître; il est commandé pour l'Alsace, et c'est le lieutenant-colonel, M. de la Clavière, qui le conduit.
Le roi Stanislas a dîné le 22 à Heudon, et en est parti en poste pour aller à Brest joindre l'escadre qui le doit mener en Pologne ; la Reine s'est arrêtée à la Norville près Chartres et chez M™** de Sabran, et a continué sa route vers Chambord. Leur sort est entre les mains de Dieu et des électeurs. Vous souvenez-vous d'avoir lu Y Histoire de la scission de la Pologne de 1697, par la Bizardière ? Cela est instructif pour ce temps-ci. Dans l'évangile du jour de Saint-Louis, indiqué pour l'élection il y a : « Homo quidam abiit in regionem longinquam xUacciperet regnum. » Les
habitants disoient : a Nolumus hune regnare super nos. » Belle matière pour les spéculateurs. Enfin, il faut y être, car faute de cela, M. le prince de Conti fut Roi et ne le fut pas.
Le mouvement des troupes est étonnant : il y en a tant en Alsace et dans le voisinage que les derniers régiments qu'on envoie ne peuvent pas passer Bar-sur-Aube. Dans le Lyonnais, le Forest, le Maçonnais, il y a plus de 25,000 hommes, et un officier de mes amis, qui a passé à Mâcon, y a trouvé les quatre bataillons du régiment du Roi : on ne doute pas qu'il y ait un traité avec la Savoie pour laisser passer en Italie. Avec tout cela, il n'y a encore rien de déclaré> L'Empereur a fait retirer les troupes de son camp de Silésie; mais la Czarine, Télecteur de Saxe et le roi de Prusse n'ont pas fait de même, et ils ont beaucoup de troupes qui peuvent troubler Téleclion. 11 y a un écrit contre le roi Stanislas, et qui a été brûlé par la main du bourreau en Pologne; cela fait grand bruit, car chacun demande satisfaction, et je ne sais qui apaisera cette querelle.
Il nous venoit de Hollande un petit ouvrage périodique sous le nom de Glaneur : l'auteur a joui du privilège de journaliste. Tout faiseur de journaux doit tribut au malin: il a cessé quelque temps par ordre supérieur, puis il recommence sous le nom de Secrétaire du Public; il écrit assez bien les nouvelles et raisonne en politique générale et neutre, même démêle bieù ce qui regarde l'Angleterre.
J'ai enfin vu le 3* volume des Anecdotes de la Constitution, qui est très-curieux. Le voyage de l'abbé Chevalier à Rome est une vraie comédie italienne ; l'auteur n'en restera pas là, la main lui démange de nous écrire bien d'autres écrits. — L'archevêque d'Utrecht est mort, et on a fait son Éloge. — Les juges de Bayeux ont écrit une lettre à H. le Chancelier au sujet de l'évocation d'une procédure qu'ils faisoient contre des chanoines de Bayeux,
332 CORRESPONDATiCE INÉDITE.
qui ont maltraité et injurié le cadavre d'un appelant. Un héritier normand en avoit fait plainte et fait informer; mais révocation y a mis ordre. — L'archevêque de Sens et Tévèque d'Auxerre font toujours combat de lettres; il y a un méchant poôme du portefeuille du Diable qu'on appelle Suite de Philolanus, mauvaise suite sortie de la plume de quelque polisson.
Il paroit 2 volumes in-12 d'un livre intitulé : Causes célèbres et intéressantes y avec les jugements qui les ont décidées. C'est Martin Guerre. — Saint-Géran. — Brinvilliers. — Le gueux de Vernon. — Caillé. — L'auteur Gayot de Pkaval, barbouilleur de papier.
Lettre XXXI\
A Parb, ce 6 septembre 1753.
J'entre en de bonnes vacations, Monsieur^ puisque je les commence par avoir l'honneur de vous écrire. Nous sommes dans une belle crise de guerre ou de paix. Le roi Stanislas est parti, les uns disent par mer, les autres par terre; c'est un vrai problème historique^ car on l'a vu s'embarquer à Brest et on l'a vu aussi suivre le chemin de terre en poste. Quoi qu'il en soit, il est parti, et tous lesj:)ruits des Moscovites entrés en Pologne deviennent incertains. S'il est élu, voilà notre ministère bien éclatant, et si la paix e^t au bout, quelle splendeur nouvelle!
Au Palais, on a expédié sur la fin bien des affaires; je vous ai mandé celle de M. de Lorière, qui doit être un peu consolé parla promotion de Tévêque de Metz, qui est cousin germain de sa femme. Mais notre succession craint bien les procès des réparations, que ce prélat entend trop, comme il Fa fait voir à Noyon.
Voilà M. l'archevêque do Lyon bien délivré, et d'autres embarrassés.
M"* de Ménars est interloquée ; avant d'y faire droit il sera fait une nouvelle assemblée de parents, au nombre de vingt, par-devant H. Delpech, qui donneront leur avis sur Tétat et contestations des parties, et cependant le notaire séquestre recevra les revenus et en donnera tous les mois 800 liv. au mari et 1,200 liv. à la femme et aux enfants, Toutle reste réservé. Si les fermiers ne payent point, voilà des gens qui vont mourir de faim; leurs revenus sont dans le pays inondé. On s'est aperçu à la fin que la procédure étoit nulle, faute à la femme dq s'être fait autoriser pour l'interdiction. M. Chauvelin, avocat général, a voit même conclu à la nullité; mais on n'en a rien jugé, et l'interlocutoire va la couvrir.
Le monitoire dans l'affaire du viol a été publié ; les curés y ont été embarrassés, parce que le mot de jouir par force et par violence y étoit, et les dames y ont baissé leurs coiffes. Voilà une autre sorte de viol et de scandale. 11 y aura un autre monitoire sur la soustraction de la plainte, et le procureur du Roi n'est pas dehors. Le décret est donné contre M. de Saint-SuppJy; il n'a pas encore été interrogé. Cette affaire est fort vive, la colère de la justice est terrible.
Le Roi a usé d'une grande clémence en accordant l'abolition pour le crime de \di Lettre de Louis XIV à Louis XV, Les lettres ont été publiées et enregistrées hier 5, en présence de deux des accusés à genoux, Fimprimeur Mesnier et la petite imagère qui avoient été envoyés à la Conciergerie. Les lettres sont pour tous les autres accusés, M. Robert de Stuel, Fabbé Bulon, que Fon dit Fauteur, et encore un autre ; on leur appliquera le même remède quand on les aura envoyés à la prison de la Cour, et cela sera bien sot
On parle d'un volume d'OEuvres posthumes du P. Hardouin, imprimé en Hollande, in-foL, où il y a un traité sur les romans des anciens qu'il a fait modernes. Mais voici bien une autre vision. C'est un traité qui a pour titre :
Àlhei deiectiy et ces aihies découverts sont jansénistes. MM. Arnaud, Pascal, Nicole, le P. Malbranche, etc., y ont chacun leur chapitre et leurs preuves , et Dieu sait les belles plaintes et les gémissements que l'on va entendre. Quel visionnaire que ce P. Hardouin, au milieu de sa vaste science!
Il parolt une requête ^u Roi contre les jésuites de Flandre, où on les soutient incapables de succéder après les premiers vœux. C'est l'ancienne querelle. M. Godefroy, avocat au Conseil , est auteur de cette requête qu'il faut voir.
Lettre XXXJP.
A Paris, ce 11 septembre 1753.
Les réflexions que vous faites. Monsieur, sur le décret contre les accusateurs qui se rétractent sont excellentes. Je ne puis cependant vous dire si elles seroient appliquées au cas dont il s'agit, dont on n'en sait pas précisément la nature. Ce qui est fâcheux, c'est.que cette prison est longue et se prolonge encore par les monitoires, et la pauvre violée voudroit peut-être être à recommencer.
Je vous ai mandé par ma dernière mon avis sur le tome 3* des AnecdoteSy qui revient au vôtre. Il est plein d'esprit, de faits curieux, de portraits très-ressemblants et placés dans leur jour. L'affaire du Grand Conseil y est bien décrite : l'auteur a fait sa cour à M. Hérault, alors procureur général, en donnant sa harangue entière, qui est pleine d'éloquence et faite dans une occasion d'éclat ; enfin, la mort du cardinal Dubois et celle du Régent terminent très-bien le volume, quoique les objets en soient tristes; mais ils sont vrais, et si cet historien continue , il nous fera grand plaisir. Rien n'a paru du P. Girard, que de pitoyables lettres que personne ne croit. Et nous n'avons point vu h Secret du procès. *
Sur Tusure, je connois le livre du sieur Le Correur, qui auroit aussi bien fait de se taire que de se mettre sur les bancs à raisonner sur une matière délicate, et où on ne veut point de raison. J'ai vu beaucoup d'écrits, petits écrils, mais forts contre ce livre, et j'aime ce que dit M. Pelitpied dans une lettre du 19 janvier 1729 (qui a été imprimée), que tout se réduit à dire qu'il n'est point permis d'exiger l'intérêt d'un argent prêté précisément en vertu du prêt. Il fait l'histoire d'une déclaration que lé Roi Louis XIV voulut donner pour permettre un intérêt modéré dans les prêts simples. La Sorbonne fut consultée, M. Fromageau, Pucelle, Vitasse et lui Petitpied, et tout d'une voix il fut décidé qu'une telle déclaration étoit contraire à la loi de Dieu , et le Koi n'en voulut plus entendre parler.
Je ne sais comment il se trouve encore des poëtes possédés du démon Coupletgor, après ce qui est arrivé à leur chef, qui a corrompu un très-beau génie pour sacrifier à cette abominable satire. Je ne vous demande pas les couplets, parce qu'on ne connoit pas les masques ici, et ce seroit un sel tout affadi. L'Apollon de cette poésie est toujours à Bruxelles, assez mal à son aise, et qui a la douleur de se voir insulter par Voltaire. On dit que ce dernier a fait des Lettres sur les Anglais, qui seront fâchés de lui avoir donné retraite et d'avoir nourri un serpent dans leur sein.
On est toujours dans l'incertitude de la guerre ou de la paix. On a écrit de bien des endroits que le roi Stanis* las est élu ; mais ce sont des nouvelles précipitées et prises dans quelques suffrages favorables, qui n'ont pas encore formé un dernier avis ^ les troupes de la Czarine sont entrées, mais elles sont encore loin de la capitale. On sait en gros que le roi Stanislas est parti ; mais de dire si c'est par mer ou parterre, c'est un fait inconnu, que la postérité aura peine à démêler. La gendarmerie a été mandée, puis contr'ordonnée , et on ne comprend rien à ces mouvements.
5i5 CORRESPONDANCE INÉDITE.
Je me mets de moitié avec voi^s du pari pour la paix.
Je vous ai parlé d'une saisie que veut faire M"® de Sainte-Maure entre les mains de M. Gaufridy et autres héritiers des Porcelet, que nous ne connoissons point. Hais puisque vous vous art'angez pour partir le 20 de ce mois, cela vaut mieux que toute cette procédure, que nous ferons faire par d'autres. Et je vous aime bien mieux à Dijon que dans ce pays-ci, où les postes sont irrégulières, et où les physiciens sont supérieurs : quittez donc ce pays au plus tôt. Ramenez madame la Présidente en bonne santé, et remettons-nous dans le cours de notre correspondance tendre et bien ordonnée. Mais il me semble que voilà un peu de néologisme : il vaut bien mieux vous embrasser en attendant votre retour et le souhaiter de tout mon cœur.
J'enverrai à M. Martin le paquet de la Dissertation, afin qu'il vous soit rendu au plus tôt.
Lettre XXXIW.
A Paris, ce? octobre 1733.
Soyez, Monsieur, le bienvenu de tous vos voyages, et Dieu soit béni de vous revoir au milieu de votre patrie , de vos amis, de votre bibliothèque et d'un commerce plus familier et plus sûr avec vos amis de Paris, dont je me flatte d'être du nombre. J'aurois l'honneur de vous dire d'abord que M. de Plain, le fils, m'a remis votre lettre, et que sur-le-champ je lui ai donné une recommandation pour M. Rouillé, quoiqu'il ne me paroisse pas que M. Rouillé soit juge de celte affaire , mais les officiers de police de Lyon.
Je ne croyois prendre part à la guerre qu'en général , mais je m'y intéresse de cœur, parce que M. le prince Charles, que je croyois fixé dans sa charge de grand écuyer de France, vient d'être nommé, comme ancien lieu-
LETTRE XXXlil». S27
tenant-général des armées du Roi^ pour joindre les troupes qui sont en Dauphiné et de là passer en Italie^ où le roi de Sardaigne nous donne passage. C'est M. le ma-
Paris spectateur de tous ces événements^ dont jesuis le (rès:* humble serviteur ; et n'étoit mon prince^ qu'ils m'enlèvent au moment même que j'allois me reposer à sa campagne, je n'y serois intéressé que comme François et bon sujet. Vous n aurez ici proprement que la lettre d'un nouvelliste, et nous allons tous le devenir si cela dure. Vous avez dû voir la préparation d'un camp à Lyon. Le passage des troupes se fait bien tard; mais on dit qu'elles arriveront assez à temps pour tout prendre, Milanais, Naples, Sicile, Hantoue. Et que ferons-nous de tout cela? J'en ai la tète tournée. Votre retour me console. Je vous embrasse, Monsieur, de tout mon cœur, et j'ai' bien besoin de votre amitié dans l'état où je suis. Je vous félicite sur les manuscrits que vous rapportez. J'ai lu dans la dissertation de Bayle sur les libelles diffamatoires une partie des grossièretés ingénieuses de Burcard, et il n'y manque que le Secret du P. Girard.
Lettre XXXIV\
A Paris, ce 1G octobre 17SS.
Pour recommencer notre commerce, j'aurai l'honneur de vous dire, Monsieur, qu'hier on distribua à l'Imprimerie royale. un écrit qui a pour titre : Motif des Résolutions du Boi; c'est un vrai manifeste, qui annonce la guerre contre l'Empereur; le Roi se plaint de ce qu'il s'est opposé à l'élection de Pologne, par lui et par ses alliés, et qu'il l'a personnellenlent outragé par des déclarations répandues partout : on y a joint quatre pièces pour servir de preuves. Voilà une affaire sérieuse. J'apprends en ce moment de Fontainebleau, par M. le prince Charles, qui n'est pas encore parti, que nous avons passé le R^in le li^, et que le fort de Kehl est assiégé; le Roi l'a dit tout haut. M. le maréchal de Villars partira le 20. Avec cela on croit qu'il se fera cet hiver quelque bon traité qui ac«
commodera touies lesparties, et que déjàles Angloîs y Iravaillent. Le Roi leur a déclaré qu'il ne vouloit point de neutralité de leur part, mais une alliance^ et s'ils la refusoient^ qu'il leur déclareroit la guerre.
On ne sait où est le roi Stanislas; quelque part où il soit, il est bien malheureux. L'électeur de Saxe n'est pas encore élu. L'Empereur auroit fait une assez bonne affaire avec lui de le faire roi de Pologne, pour lui passer sa pragmatique sanction. Le manifeste en dit quelque chose , mais en termes enveloppés, et il y a bien à deviner dans cette langue politique.
Ceux qui vont en Italie seront bien fâchés d'en revenir si tôt si la paix se fait cet hiver. H. de Fontanieu est allé à Turin pour arranger le détail.
Je vais vous renvoyer par le sieur Saint-Martin la dissertation, le factumde Pasquier, des observations de je ne sais qui et deux lettres de H. Rouillé à moi, où vous verrez que M. le procureur général a empêché l'impression, et il me parolt qu'on ne peut l'ajouter au Freret après cette déclaration ; cela feroit tort au libraire et à l'éditeur, M. Brunet. Et peut-être s'en prendroit-onà vous. Quand M. Rouillé le permettroit, l'éditeur auroit toujours droit de se plaindre, et le sieur de Plain en souffriroit.
L'abbé Leclerc a trouvé moyen de faire vendre ses Remarques, mais non pas de les faire lire , en les joignant au Bayle; même bien des gens n'aimeront point cette interprétation , et cela pourroit bien faire tomber l'édition de Trévoux.
J'ai envoyé à M. Desmaizeaux, parla voie d'une petite danseuse qui va à Londres, vos Observations sur les Marbres d'Aix. Je n'en ai point encore de nouvelles. Ainsi vous me ferez plaisir de m'en rendre un autre, et un pour l'abbé de Fontenay. Le grave Desmaizeaux vcfétre bien étonné de voir cette petite jeunesse porteur d'une telle antiquité.
J'ai la procédure du P. Girard, avec le grec et cejpetit
paquet d^ordures qui l'explique à la fin. Cela est bien fou. Au lieu de publier ce procès, on Tauroit dû brûler; les témoins if» religione ont bien servi au pauvre défunt, mais non pas pour la canonisation.
Le livre du P. Hardouin fait grand bruit : on en soupçonne l'éditeur, qui étoit il y a deux ans en Hollande.
M. de Troyes vient de faire un factum en forme de mandement qu'il a imprimé avec l'arrêt contre les Jésuites. Cest une plaisante procédure ; l'ouvrage est beau et fort, et peut bien servir de compensation et de dos à dos.
Lettre XXXr.
A Paris, ce 20 octobre 1735.
On m'a remis, Monsieur, de votre part les trois exemplaires des Marbres. J'en ai déjà donné un àM.Tabbéde Fontenay ; je garde le secondpourmoi, le troisième ira en Angleterre voir M. Masson quand je le pourrai; le quatrième que j'avois est allé réveiller] M. Desmaizeaux, qui le recevra des mains d'une petite saltatrice, dont je n'ai point encore de nouvelles.
Nous voilà dans la guerre de tous les côtés, tout le monde part. La nation est comme une folle, et court à la vengeance de son Roi; outre les Motifs des résolutions qu'on vous aura sans doute envoyés, il y a un édit portant Déclaration aux Cercles et Princes de VEmpire, qui a été donnée en passant le Rhin, où le Roi leur dit qu'il n'en veut à aucun de leurs membres, qu'il déclare solennellement qu'il ne veut point faire de conquêtes pour leur nuire, qu'il ne cherche qu'à poursuivre l'Empereur et se venger des mécontentements qu'il lui a donnés à la face de toute r Europe. Cet écrit est court, fort et n'a point paru imprimé encore au Louvre. On a passé le Rhin le 13, li^ et jours suivants. Le siège deKehl doit être bien avancé; il ne laisse pas que d'y avoir de la besogne, si le
gouverneur a de quoi se défendre. On a pris ses mesures du côté de la Lorraine; nous en sommes en possession partout, et voilà la Cbampagneàcouvert des Allemands. La Fontaine dîsoit à ce môme propos :
Ces gens-là ont des banaps trop grands.
H. le prince Charles ne part que cette nuit de Fontainebleau. Je le croyois bien loin, il a été un jour à Villang, cbezH. le maréchal, qui n'estpas encore parti. Le comte de Charolais, qui ne devoit pas partir, va sur le Rhin, et part vendredi prochain; il a fait faire un grand équipage. Les autres princes sont allés devant, et courent tous à la vengeance du sang royal; car les Motifs parlent du sang. Je ne sais qui est Fauteur de ces Motifs, où il parolt qu'il y a deux fins etdeux mains. On dit H. de Fontenelle, ce que je ne crois nullement, à moins qu'on n'ait voulu prendre un hérauU octogénaire pour un héros aussi octogénaire.
Les nouvelles de Pologne sont bonnes pour nous; les confédérés se sont détachés, et sont revenus au Roi. Ainsi nous aurons notre Roi, et nous ferons encore la guerre à ceux qui nous ont troublés ou qui Tout voulu. Les gens disent un mot de garnison sur l'Empereur: Vous avez voulu détrôner notre beau-père et nous détrônerons votre gendre. Je ne crois pourtant pas qu'on ait pris la Lorraine pour la garder; ce n'est qu'un emprunt, dont l'intérêt nous profite bien.
Nous lisons présentement plus de gazettes que de livres, et c'est dans une gazette que je viens de voir annoncée la nouvelle édition des Essais de Théodicée de Leibniz, avec une Vie de l'auteur et un catalogue de ses ouvrages. Cette Vie sera curieuse si elle est bien faite. Je ne sais où j'ai déjà vu son éloge, et je crois qu'il est de M. de Fontenelle à l'Académie. On n'a pas oublié dans le catalogue le Spécimen de Burchard, qui a été imprimé à Hanovre, en 1696 et 1697, sous deux titres différents. J'en ai vu un
fragment dans la dissertation de Bayle sur les libelles diffamatoires, et cela donne envie de voir le reste. Le manuscrit que vous rapportez contient apparemment ce spécimen et encore beaucoup d'autres choses que Leibniz n'a point extraites. J'ai vu dans la même gazette un Rousseau augmenté^ un Roi deJSuède augmenté, un Temple du goût augmenté : voilà bien des augmentations^ où il devroit y avoir des diminutions.
Le de Thou festinat lente. Nous allons avoir la traduction françoise avant que le latin vienne, çt cela nuira à l'édition latine. H. Bukiey a obtenu une diminution ou exemption de la taxe du papier, et va gagner sur les souscriptions; c'est ce que j'ai appris dans le petit journal du Pour et du Contre, qui ne vaut rien [et que vous pouvez fort bien vous passer de lire, ouvrage d'un moine défroqué, et il faut que nous nourrissions sa défroque.
La guerre ecclésiastique va toujours, et le gazettier ne cesse point; il vient de donner la relation du chapitre général des Bénédictins, tenu à Marmoutier^ qui est bien exacte, et ces morceaux sont curieux, mais pourtant le convulsionnaire a ses dépendances; cela est ennuyeux, aussi bien que V Histoire de la Constitution, qui se continue et qui n'est qu'une mauvaise gazette. Mais à propos d'histoire , je lisais hier celle de Lorraine du P. Calmet; il se moque de nous avec son style mou, doux et fade, frivole, bas, et qui sans les Preuves seroit un livre à mettre au pilon. Je n'ai jamais rien vu de si plat, et cependant ce sont de gros in-fol., qu'à peine on peut remuer, et qui serviroient bien au fort de Kehl à la place d'un boulet : je finis avec un peu d'indignation, et je suis martial à ma manière.
Lettre XXAVP.
A Paris, ce 22 octobre 1733.
Outre les Motifs j on a donné au public, Monsieur, la déclaration pour les princes deTEmpire^ qui ne porte point la peine de la vie, mais qui dit bien ce qu'elle dit; vous la verrez imprimée. M. le prince Charles est allé à Lyon attendre H. le maréchal de Villars, qui a le titre de maréchal général, comme M. de Turenne, avec pouvoir de disposer de tous les emplois qui vaqueront, hors les régiments, en attendant le gouvernement du Milanais, que vous lui destinez. Voilà^bien de la gloire. Il n'y a pas un seul Espagnol arrivé pour^rilalie, et on commence à en être fort en peine. La cavalerie espagnole, dont on vous aparlé, n'a point encore paru. Nos troupes doivent être à Verceil le 24, suivant le passeport ou feuille de route dont je vous envoie copie et qui contient les engagements du roi de Sardaigne ; cela m'a été envoyé par un officier de mes amis qui y est. On ne sait encore rien du fort de Khel, qui devroit être pris et repris, et qui n'auroit pas dû occuper un maréchal de France. L'occupation de la Lorraine fait grand bruit ; mais c'est le sort de cet État. Il ne paroit pas qu'il y ait encore matière de félonie pour le duché de Bar, le duc ne portant point les armes contre son seigneur et n'y ayant pas même de déclaration de guerre en forme. Croyez-vous que la justice se rende à Nancy au nom du Roi?
Ce n'est point la Salle qui a porté vos observations sur les marbres; c'est une petite fille appelée Grogney qui a voulu prévenir la Salle ; mais j'appris hier que la deuxième fois qu'elle a dansé en Angleterre , elle s'est donnée une furieuse entorse, quil'a'mise hors de combat : c'est un accident du métier. Je ne sais pas encore si elle a vu Desmaizeaux, et vous dites plaisamment qu'elle auroit dû être chargée des observations sur les Priapées.
H. le marquis de Haffeiest à Paris^ et demeure rue Traversière, vis-à-vis une dame de mes amies. On lui doit faire voir au premier jour vos ObservalionSy où vous le citez honorablement. Il travaille à son grand ouvrage. On m'a prêté son livre de Degli anfiteatri, imprimé à Vérone^ in-12) 1728. J'en suis tout à fait content : il est plein de science, d'érudition , de critique ^ de politesse , et me donneroil envie comme vous^ Monsieur, d'être antiquaire. J'aime cette langue italienne à la folie ^ et je suis bien aise que nos François aillent l'apprendre sur le lieu. Je prends les armes à ma manière.
Le P. Hardouin fera bien parler de lui après sa mort^ comme il a fait pendant sa vie. Le prétendu éditeur n'aura garde de se nommer.
Je me souviens bien, du FV* livre de P Enéide de la traduction qui me paroissoi t parfaite ; mais la poésie demande une dernière main^ qui n'est pas souvent la dernière.Je suis bien d'avis de quelques courtes notes, je parlerai à l'imprimeur que vous me dites, et je vous en rendrai réponse-
Je vais pour quelques jours à Compiègne, comme vous me le conseillez. Le départ du prince Charles m'a arrêté aujourd'hui; les nouvelles journalières me retiennent, mais il faut renoncer à ce plaisir pour la santé, qui en est un plus grand. Le procès d'impuissance est appointé ; M. Soulet rapporteur. C'est bien ménager un tel mari que de ne l'appeler que malolru; je ne connois point l'auteur des observations contre votre dissertation. Je n'ai pas même à présent ces observations , qui sont dans les mains de M. de Ressye, et qui doit me les rendre au premier jour. Après quoi je vous remettrai le tout. Je ne sais si ce ne seroit point M. Brunet> éditeur des Libertés de V Église gallicane, ou peut-être M. le P. G. lui-même.
Le roi de Sar daigne , de Chypre et de Jérusalem.
Par le présent nous ordonnons aux communautés cidessus nommées de recevoir les troupes de S. M. T.-G.
ci-après spécifiées^ et de leur donner le logement autant qu'il sera praticable au delà des monts , et elles seront présentées par toute la route des étapes par Tofficier et commissaires des guerres destinés pour les accompagner et chargés de cette commission. Telle étant mon intention pour huit bataillons, faisanten tout 5^(^80 hommes^ et six escadrons, faisant 960 chevaux, qui arriveront le Ith de ce mois à Sezanne, et qui suivront leur marche comme dessous, etc....
Signé: C. Emmanuel.
Et plus bas : Fontana.
Lellre XXXVIP.
Fin octobre I7S3.
Nous avons vu aujourd'hui^ Monsieur^ la déclaration de la guerre, qui est du 10 octobre^ où le Roi dit franchement que c'est à cause de Pinjure que l'Empereur vient de lui faire en la personne du roi de Pologne, son beau-père. Cela est plus clair que les discours des Motifs, où il faut deviner. C'est dans cette déclaration qu'il y a peine de la vie, et elle a été apparemment publiée à la tête de l'armée, comme on vous a mandé. Il y est parlé des Motifs, qui ont été envoyés dans toutes les Cours de l'Europe : ils ont donc précédé. La tranchée a été ouverte le 19 octobre. Le 20 et le 21 les ennemis n'ont tiré que quelques coups de canon, inutiles. La nuit du 21 au 22 ils ont fait un feu continuel. Celui qui m'écrit^ qui est un capitaine de cavalerie du siège, n'en savoit pas encore l'effet, parce qu'eu, m'écrivant il n'avoit encore vu personne revenu de kr tranchée. M. le prince de Tingry l'avoit commandée et H. le comte deTrêmes, son gendre, l'y avoit accompagné. lime mande que H. le maréchal de Berwick a ordonné un détachement de cavalerie à pied pour la tranchée de 350 maîtres chaque jour, commandés par un colonel, un lieu-
tenant-colonel, sept capitaines^ autant de lieutenants etde cornettes^ pour les accoutumer, dit-il, augrand feu. Pour moi, je trouve que c'est là une terrible académie; le fort pourra bien tenir jusqu'à la Toussaint, pourvu que les Allemands n'inondent pas la tranchée, auquel cas cela dureroit huit jours de plus. Ce morceau s'est trouvé plus gros qu'on nepensoit; le 22 au soir, nous avons dû foudroyer les ouvrages et démonter les batteries. — Un conseiller de Metz de mes amis, qui a une terre peu éloignée de Luxembourg, me mande qu'il a été obligé de déménager, qu'il y a un camp proche de Longwy commandé par H. deSilly, où il y a 10 ou 11,000 hommes, et qu*on a voiture à ce camp une quantité prodigieuse de grosses bombes, de grilles pour rougir les boulets et autres machines, avec les mineurs, bombardiers, canonnierset ouvriers d'artillerie, et qu'on ne sait pour qui cela est destiné. Je reçois une lettre de M. de Vernicourt de Lyon : il va en Italie et servira sous les ordres de M. le prince Charles, qu'on y attend aussi bien que H. le maréchal de Villars, dont la Gazette de France nous a appris le titre de maréchal général des armées du Roi. Celle de Hollande nous a dit la triste nouvelle de la deuxième élection en Pologne, de l'électeur de Saxe, qui est du 5 octobre. Us n'ont point perdu de temps, car la convocation de la diète finissoit le 5. Voilà matière d'augmentation à la déclaration de la diète, et l'injure complète. Le commandeur de Thianges, qui a fait le Roi sur la flotte, est arrivé à Paris et a quitté tout ce théâtre. Je ne sais où il a laissé la flotte. Ceci n'a guère duré plus qu'une tragédie, mais il y aura encore quelques actes.
J'ai donné à H. de Ressye un des exemplaires de vos Marbres y dont il est bien aise et vous remercie. Ainsi H. Masson s'en passera. On imprimera magnifiquement le IV* livre de l'Ènéidcy sivous voulez me l'envoyer. Mais il y faut de petites notes sur le texte, comme vous avez dit. Le sieur de Plain sera à votre service quand il vous
LETTRE XXXVIl*. 687
plaira, et je serai le correcteur. On ne m'a point encore voulu rendre les observations , ni me dire le nom de Fauteur. Je sais seulement que cela a été fait assez à la hâte,' chez M. de Hachault, à Arnouville ; l'autre moitié du secret viendra bientôt, et vous aurez le tout incessamment.
Je n'ai été en campagne qu'un jour à Auteuil , où j'ai vu beaucoup de jolies dames, et pas un chapeau. Elles jouent, mangent et se promènent tristement. Il y en eut une qui dit qu'elles avoient quitté lés mouches, le rouge et même Teau de lavande. Cela seroit bon à faire une épigramme dans les Priapées, M"** de Sainte-Maure se porte bien mieux. J'ai appris que M. de Mirepoix est avec son régiment dans la citadelle de Besançon. Est-ce là où doit être un Mirepoix et le gendre de Plu tus? On dit M"' de Brun retournée chez elle, et que M. de Ta vannes est revenu dans les terres de France par l'occupation de la Lorraine.
La Gazette de France nous apprend l'effet de cette occupation, qui est faite sans préjudice à la souveraineté et aux droits du duc de Lorraine, et seulem'ent pour empêcher les ennemis de s'en emparer. Je viens d'apprendre avec douleur la mort de M. Goislard , conseiller de la Grand'Chambre. 11 aimoit les chevaux, il en avoit de neufs qui ont pris le mors aux dents à sa terre ; il s'est jeté hors de la chaise, il s'est rompu une jambe : on Ta mal raccommodée; on l'a rompue une seconde fois, et il est mort , au grand regret de tout le monde. On perd un grand juge, un homme habile , intègre et une des belles fleurs du Palais. Son fils éloit avec lui.