aoùl. — Avant-hier mourut, le soir, M. de
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Chambors dont nous avons parlé. L'on cacha sa mort à M. le Dauphin jusqu'au lendemain, pour lui donner une bonne nuit de plus.
24 août. — L'on m'a observé ce matin que le ministère nommé la feuille des bénéfices était conféré au cardinal de La Rochefoucauld. C'est le moins mauvais, mais le mieux eût été un laï([ue : uu homme de cette robe ne pourra jamais obéir aux parlements comme il faudrait.
4 septembre. — L'avocat Pothouin étant mort ces jours-ci, l'archevêque de Paris a mandé le curé de Saint-Méry qui l'a administré. Comme il était l'un des plus fameux parmi les avocats jansénistes, l'archevêque a prétendu que l'on devait l'interroger sur la bulle Unigenitiis et l'obliger à réparer « le scandale de son opposition », ce que ledit curé n'avait pas fait, et, sur cela, l'archevêque l'a interdit de toutes fonctions hors de sa cure. Question si cela sera dénoncé au Parlement.
A l'royes, nouveau refus de sacrements à une jeune fille dévote; sentences vigoureuses du bail-
liaoe.
Mon frère se montre consterné de la disgrâce de ^jme d'Estrades, qui abat son crédit et augmente le nombre de ses ennemis de cour.
308 LA FRANCE AU MILIEU DU XYIll"" SIÈCLE [l7r)-.
5 septembre. — Madame, fille de M. le Dauphin, mourut la nuit de lundi h mardi dernier, en peu d'heures, d'une convulsion.
M. Fallu, conseiller d'État et beau-frère de M. Rouillé, secrétaire d'État, va en ambassade à Venise. L'intendance des classes qu'il avait va an fils aîné de M. le oarde des sceaux Machault; c'est un de ces emplois qu'on nomme ici gracieux; celn vaut 18 000 livres de rentes pour signer son nom deux fois par an.
6 septembre. — Tous nos vaisseaux de l'Océan qui rencontrent des vaisseaux anglais sont contraints à aborder et à être visités par lesdits Ano^lais, puis on les laisse continuer leur route.
Le bruit est grand que le roi a fait mettre l'enibaro-o sur tous les navires marchands des ports de
ce royaume, et qu'on en a frété particulièrement quatre-vingt-dix, tant au Hàvre-de-Grâce qu'il Dieppe, ce qui menace d'une descente du Prétendant.
Relation du combat vers le fort Duquesne : cela s'est passé le 9 juillet; les Anglais, dissimulant leur perte, conviennent cependant qu'elle est très grande. Leur armée était de 2 000 hommes. Ils croient que nous avons aussi beaucoup perdu.
[1755J d'après le JOUnXAL DU M'' d'aRGENSOX 309
8 septembre. — Xotre général, qui a si bien battu les Anglais, se nomme Contrecœur; c'est un aventurier qui s'est trouvé bien du talent et qui commandait au fort Duquesne. Il a dit à ses compao-nons : « Mourons jusqu'au dernier, mais défendons-nous bien. » Il s'est avisé de ce stratacrème de s'embusquer dans un bois, et les Anglais n'ont pas assez su la guerre pour fouiller ce pays avant que d'y passer.
9 septembre. — L'on vient de déclarer l'arrangement des fermes et sous-fermes. L'on supprime les sous-fermes, on les réunit aux fermes générales et l'on augmente de vingt la compagnie des fermiers généraux; ainsi, ils seront désormais soixante au lieu de quarante, et toute cette compagnie donne au roi désormais vingt millions de plus, ce qui met le bail o-énéral à 231 millions. Ils seront maîtres absolus de la disposition de leurs emplois.
! 15 septe/Jibre. — Sa Majesté demande encore à chacun des secrétaires du roi 40 000 livres, et à ceux des petits collèges à proportion, ce qui produira en tout 40 millions. L'on va demander aussi aux receveurs généraux et tous autres financiers, de façon que ce roi aura touché, dit-on, avant le 1" janvier prochain, 120 millions. La cour en est
;î10 la l'iiANCi: AU milieu du xvm'' siècle [1755]
resplendissante de joie, et le contrôleur général tout radieux.
L'on dit qu'il règne actuellement de grands troubles dans rassemblée du clergé ; le cardinal de La Rochefoucauld les a mécontentés par son dernier rapport de ce qu'il avait fait à Versailles. Il en est sorti très échauffé.
i6septe/nbre. — L'on vient en France de donner ordre ii tous les Anglais de sortir de France.
18 septemhi'c. — Il y a deux jours que M. le comte de Saint-Séverin s'est retiré de l'exercice et des fonctions de ministre d'État, ayant assistance au Conseil. Cette retraite est forcée et par ordre du roi, comme toutes celles de pareille espèce.
20 septembre. — J'entends répéter à tout ce qui raisonne de finance qu'il y a beaucoup d'argent dans Paris, et qu'on n'y en a jamais tant eu, mais l'on ne veut pas voir que cela vient d'un mauvais principe et non d'un bon. 1" Le royaume s'appauvrit en général, loin de s'enrichir dans son capital; les campagnes se désertent aussi, l'agriculture diminue d'abondance; le luxe augmente partout, le commerce perd ses économies, il ne va qu'au seul luxe, il manque de matières premières, tout
[1755] d'aPRKS le journal DU M'^ D ARGEXSON 311
court il la capitale, ce qui y forme des obstructions, et inertie clans les membres. Il manque de matières, ce qui est l'essence du commerce: nous n'avons à donner que des bagatelles comme sont nos modes ; nous ne sommes plus que les corrupteurs de l'Europe pour le vain luxe, nous ne sommes en fait de commerce que des revendeuses à la toilette; il est vrai que cela va bien loin. Nous sommes mauvais marchands de blés, puisque nous en manquons souvent pour nous nourrir et que nous les rachetons bien cher à l'étranger. Le vin est chargé d'aides, le sol est abandonné aux fermiers ofénéraux. Toute la conduite du commerce et de la circulation de l'argent est livrée à des ministres, c'est-à-dire à des courtisans qui en corrompent les voies par leurs vues fausses et intéressées.
2° Tout l'argent des provinces, ainsi que les personnes riches, ont afflué à Paris.
3° Ceux qui ont de l'argent à placer sont embarrassés dans le choix de ces deux partis : on a affaire ou à des seigneurs qu'on ne peut faire payer ou au roi et à ses éponges financières, et le roi fait mal ces affaires ; mais l'on soutient son crédit par l'exactitude du payement, ce c|ui soutient aussi l'illusion; l'on recourt à ce dernier parti, ce qui augmente la ruine par la facilité des emprunts.
312 1,A FIIAXCE AU MILIEU DU XVIH" SIÈCLE [17Ô5]
4° Ainsi il n'y a de riches aujourd'hui que les financiers; il n'y a pas un commerçant ou autre particulier qui soit riche sans être mêlé dans les finances du roi, ce qui annonce tôt ou tard une faillite générale.
25 septeinhre. — L'on m'assure que la [comtesse?] d'Estrades se trouve être d'une richesse immense, elle ne sait que faire de son argent, elle le cache jusqu'à présent. Cela fait peur à ceux qui ont été ses plus intimes amis; elle a fait quantité d'affaires à prix d'argent, elle laissait manquer de tout Mesdames de France dont les atours lui étaient confiés.
26 septembre . — Le roi est très seul à Fontainebleau, il n'y a presque personne : la raison en est qu'il n'y a rien aujourd'hui h demander, ni pour le militaire ni pour le civil, et il n'y a point de spectacles qui méritent curiosité ; les comédiens italiens n'y vont point cette année, ni aucun membre de l'Opéra.
L'on a élu à l'Académie française, pour remplacer l'ancien évêque de Mirepoix, l'abbé de Boismont, prédicateur et amant de la duchesse de Chaulnes, brigue honteuse, lâche complaisance de cette compagnie qui achève de se décrier par cette élection.
[l755] d'après le journal DU M'^ d'aRGENSON 313
l®*" octobre. — Nous faisons paraître beaucoup de brochures touchant nos querelles sur les limites de l'Acadie. Tout roule sur le mot comme aussi. Nous avons cédé, par le traité d'Utrecht, ladite Acadie, comme aussi Annapolis royale. Les Anglais disent que cela veut dire oïl est comprise, et nous ainsi que, déplus. Il y a dans le latin ul, en quoi nous avons visiblement raison, et ceux-ci se plongent dans une chicane ridicule.
4 octobre. — S. M. Britannique a destiné le château de Douvres pour y mettie tous les prisonniers français que les Anglais lont journellement. L'on dit aussi que nous songeons fort à attaquer les Romains dans Rome et à faire une descente en Angleterre ; on a loué quantité de petits navires pour cela dans nos ports. Cela sera, dit-on, précédé de l'arrivée du prince Edouard en Angleterre, et beaucoup de jacobites se donnent des mouvements pour cela.
12 octobre. — Le charbon manque à Paris; l'on en dit la raison, et l'on s'en prend à mon cousia le prévôt des marchands qui s'entend avec le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, grand pillard. L'on dit qu'il y a une nouvelle compagnie qui fait du charbon d'une certaine manière, et que le magis-
LA FKAXCU AU MILIEU DU XVIIl" SILCLE. 18
314 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIÈCLE [l755]
trat y est intéressé, de façon qu'il empêche qu'on ne vende le charbon forain jusqu'à ce que le sien soit débité.
15 octobre. — Il v a de nouveaux colonels, huit en tout; ce sont des jeunes gens produits par la faveur, par le nom et par des mariages de nom, aucun par le mérite.
Enfin il a passé dimanche au conseil d'Etat de donner des lettres de marque ou de représailles contre l'Angleterre pour leur prendre, à notre tour, tous les vaisseaux qu'on leur trouvera. En conséquence l'on donne ordre d'arrêter tous les vaisseaux anglais cjui se trouveront dans nos ports : ainsi voilà donc la guerre déclarée.
16 octobre. — Mon frère est fort uni avec le maréchal de Bellisle pour préparer la guerre par terre, s'il est nécessaire. L'on parle de faire entrer M. de Bellisle au Conseil; le roi le voudrait assez, mais il craint les princes du sang et autres jaloux. Les intrigues redoublent à la cour. La marquise de Pompadour paraît augmenter de faveur, mais mon frère présente à ce parti un front assuré et qui se soutient par lui-même
Cependant les bruits sont mauvais sur la continuation de sa faveur; l'on dit qu'il branle au
[1755] d'après le JOUnXAL DU M'' d'aRGEXSON 315
manche, et que ses actions tombent a vue d'œil. 11 continue de ne voir que M"® d'Estrades, et il la fréquente assidûment. La marquise clabaude beaucoup de cette fréquentation, affectée pour lui déplaire. L'on prétend que mon frère avance dans ses desseins, et qu'ils ne vont pas moins qu'à faire chasser la marquise. 11 ne faut qu'un moment pour consommer ce coup d'Etat; le roi gémirait quelque temps, puis il n'y penserait plus, et alors les ministres seraient, dit-on, les maîtres d'un règne qui deviendrait bientôt despotique.
Car il sort quelques bonnes choses de cette boutique de la favorite : elle adoucit les coups de despotisme des ministres, c'est par elle que le roi s'est accommodé avec le Parlement, c'est elle qui a adouci notre cause contre les Anglais et qui a jeté le roi dans des partis de douceur et d'équité. Cela se fait, si vous voulez, par le seul dessein de contredire mon dit frère qui est pour le despotisme et pour les troubles qui y mènent, mais cela va cependant au bien des peuples.
Mais voici une affaire qui recommence les troubles entre l'autorité royale et le parlement de Paris. Un conseiller au Grand Conseil a eu des voies de fait avec un conseiller au Parlement. Procédure criminelle au Châtelet. Le Grand Conseil a voulu, suivant son privilège, que son conseiller fût jugé
31t> LA FRANXE AU MILIEU DU XVIIl' SIECLE [1755]
par cette cour suprême ; il a fallu tirer la procédure du greffe du Châtelet. Le Grand Conseil l'a ordonné au greffier, celui-ci n'a osé obéir sans l'ordre et l'attache du Parlement. A la fin, il a fallu obéir. Le Parlement a cassé l'arrêt, avec termes méprisants contre « les gens tenant le Grand Conseil ». Enfin déclaration du roi du 10 octobre cpii casse l'arrêt du Parlement rendu les chambres assemblées.
11 y aura ce matin, IG octobre, assemblée des chambres qui sera, dit-on, longue et tumultueuse. Les bailliages, comme est le Châtelet, sont les gens du Parlement; ils n'ont à obéir au Grand Conseil que par emprunt. L'on cite, dans l'arrêt du Conseil du iO de ce mois, deux édits ou déclarations de Louis XII et de Henri II, qui ordonnent à ces bailliages d'obéir et d'exécuter les ordres du Grand Conseil comme ceux du Parlement même, le roi en ayant fait une cour souveraine; mais je demande, quand ces ordres se croisent et sont contraires entre le Parlement et le Grand Conseil, quicl juris? A qui obéiront les bailliages? Le Parlement voudrait que le Grand Conseil en obtint préalablement de lui permission, comme de Parlement à Parlement.
17 octobre. — La grande affaire contre le Grand
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Conseil, ou plutôt contre la législation royale, s'est tournée à ordonner des remontrances et, en attendant, suspendre l'exécution de la loi.
Au fond, il s'agit de moins que rien, et le fait n'est pas comme j'avais dit ci-dessus. C'est ce qu'on appelle un petit criminel. Un conseiller honoraire au Grand Conseil, nommé Lorière, a perdu 150 louis au trictrac contre un officier, et, ne le payant pas, il y a eu querelle, plainte de part et d'autre chez le commissaire au Chàtelet. Le Grand Conseil réclame son officier pour le juger, et a donné des ordres au greffier du Chàtelet de lui apporter les Miinutes . Le Parlement prétend avec raison que le Grand Conseil n'a point d'ordres h donner aux bailliages et qu'il fallait lui demander un arrêt, une espèce Aq pareatis; du moins les deux parquets devaient-ils s'assembler; en un mot il fallait se concerter, et le ministère devait concilier ces deux compagnies et les entendre avant que de faire prononcer le roi, surtout par une loi conçue en forme de déclaration.
27 octobre. — Déclaration du 7 de ce mois permettant désormais aux sujets du roi le commerce et la fonte des matières et monnaies d'or et d'argent, monnaies étrangères et nos anciennes espèces,
de façon qu'elles ne seront plus confisquées quand on les trouvera dans les successions, mais on aura quinze jours pour les porter aux hôtels des monnaies, où l'on en donnera le prix au taux fixé ordinaire, comme matières.
29 octobre. — L'on voit dans le public l'extrait des demandes du clergé et de la réponse du roi. Cette réponse est précisément : Lantnrclii . Aucune satisfaction sur les évêques exilés, sur les modifications que demande le clergé à la déclaration du 2 septembre. Le roi répond seulement qu'il les veut soutenir et qu'il s'en réserve l'interprétation dans le besoin; qu'il empêchera les tribunaux de mettre obstacle aux lois de l'église dans les choses purement spirituelles. Ainsi le clergé s'en va avec sa courte honte, et les parlements ont le triomphe de la raison dans toute sa plénitude.
8 novembre. — Mort du maréchal de la Mothe- Houdancourt, chevalier d'honneur de la reine. Son gendre, i\L de Gamaches, n'ayant pas fait sa cour assidûment, ne lui succède pas,
10 novembre. — L'on dit que le duc et la duchesse de Luynes se retirent de la cour mécontents de ce que le duc de Luvnes n'a pas été fait
[1755] d'après le journal DU M's d'aRGEXSOX 319
chevalier d'honneur à la place du maréchal de la Mothe. Ils se plaignent d'avoir été mal récompensés de cent mille écus qu'ils ont dépensés à nourrir la reine, car elle soupait chez cette dame tous les soirs.
1.3 novemhrc. — L'assemblée du clergé s'est séparée divisée en deux partis : le bon de dix-sept voix, à quoi le cardinal de La Rochefoucauld s'étant réuni, cela a f;jit dix-huit, et l'autre de seize évoques. Ceux-ci sont pour le rigorisme et veulent plus que jamais des refus de sacrements, billets de confession, interrogatoires sur prétendus scandales. Les dix-huit ont mis ce principe, que l'on ne devait pas plus refuser la communion à un moribond dans sa maison qu'à un dévot à la sainte table, attendu que cette maison était alors lieu public, qu'ainsi on ne les interrogerait pas sur les prétendus scandales, mais que, s'ils allaient d'euxmêmes dire anathème à la constitution, l'on remporterait les sacrements (ce qui est aussi le sentiment du Parlement), et, sur ces deux délibérations opposées, le clergé a obtenu du roi permission d'écrire au pape, ce que le roi ne devait pas permettre ; or, comme ce pape-ci est doux, l'on croit qu'il sera pour les dix-huit.
320 LA FUAXCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIÈCLE [1755]
17 novembre . — Cette nuit, à trois heures et demie, Madame la Dauphine est accouchée d'un prince qui se nomme le comte de Provence.
19 novembre. — Les princes du sang boudent le roi et le ministère, et vont tous à leurs campagnes. N'ayant rien eu de la dépouille du prince de Bombes, ils voient bien qu'il faut renoncer désormais aux emplois d'autorité et n'espérer qu'à des pensions du trésor roval.
22 novembre. — Le roi semble affecter plus que jamais de déférer le premier ministère à la marquise de Pompadour. L'on voit bien que c'est par elle que passent les opinions et les avis de quelques gens de travail et qui lui sont affidés, comme du garde des sceaux Machault et de quelques ambassadeurs ou gens à portée de l'être.
24 novembre. — L'on vient d'établir une nouvelle loterie royale : fonds de trente millions, durée de douze ans, à remplir avant le 1*"" avril prochain, billets de 6 000 livres. Elle a cela de nouveau qu'elle conserve et augmente l'espérance des hasardeux, à mesure que le temps s'avance, par des lots de faveur qui vont en augmentant, et tels qu'ils enrichiront un heureux. Cependant ces bil-
[1755] d'après le JOUnXAL DU M'^ d'aRGEXSOX 321
lets de 6 000 livres rapportent 4 p. 100 jusqu'à leur extinction.
30 novembre. — H y a scission parmi les évêques de l'assemblée : ils ne veulent plus se fréquenter. Au Te Deum de Notre-Dame pour la naissance du comte de Provence, ils ne voulaient pas se réunir dans la même chambre. On les distino-ue présentement en deux ordres, les Feuillants et les Théatins, les premiers parce qu'ils sont sectateurs du cardinal de La Rochefoucauld qui a la feuille des bénéfices, et Tlièatins comme sectateurs de feu l'évêque de Mirepoix qui avait été de cet ordre.
6 décembre. — La nouvelle loterie royale de 30 millions vient d'avoir un succès prodigieux; en huit jours de temps elle a été augmentée, et même de 800 billets par delà, ce qui fait dire qu'on la poussera à vingt millions par delà les trente pour satisfaire tout le monde. Ces billets de loterie gagnent 10 p. 100 sur la place. Ainsi ceci prend tout l'air du Mississipi ou rue Quinquempoix de
11 décembre. — L'on travaille nonchalamment à la marine, les fonds manquent souvent. Les commis sont fort riches et s'intéressent dans les
affaires. Un M. de Montalembert, ci-devant page de M. le prince de Conti, a prétendu avoir un secret pour faire de meilleurs canons pour la marine, il a reçu 1800 000 livres, et n'a encore fourni que sept canons, mais il a acheté des terres, y a bâti, a fait une salle de spectacle, et les canons ne viennent pas. Toute la cour est intéressée dans son entreprise, surtout le duc de Chaulnes qui se dit grand machiniste; il a aussi l'entreprise des mines de Bretagne.
M. de Séchelles vient de rétablir l'usasfe de donner des sols d'intérêts aux dames de la cour dans les fermes du roi, ce qui fait dire, par allusion au jeu de piquet, qu'il y joue bien, mais qu'il écarte mal.
15 décemhre. — L'hôtel de Soissons va devenir une nouvelle halle.
Samedi, il y eut assemblée des chambres au Parlement touchant la Lettre circulaire de rassemblée du clergé. On est convenu d'une députation an roi touchant cet imprimé, avec neuf articles de remontrances, mais c'est un secret de compagnie en attendant qu on fasse au roi ces remontrances, et que cela soit imprimé. Hier les gens du roi ont dû demander jour h Sa Majesté.
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16 décembre. — M"'® la princesse de Conti se prétend ruinée et va, dit-elle, se retirer à l'abbaye de Beaumont près Tours, chez sa sœur, qui en est abbesse. C'est une marotte destinée à tirer du roi des dons considérables, quoiqu elle n'en ait aucun besoin, car elle est d'une avarice qui va jusqu'à la crasse. Autant en fait M. le prince de Conti à l'occasion du mariage de M. le comte de la Marche, son fils, avec ^1"'' de Modène: il ne peut, dit-il, passer outre, faute d'argent, et, n'ayant point de revenu à lui donner (quoiqu'il lui détienne son bien}, le mariage ne se conclut point. Ainsi la mère et le fils se mettent également à la gamelle des pauvres pour tirer du roi, et, pendant ce temps-là, le roi abandonne les pauvres taillables qui mériteraient toute sa commisération.
17 décembre. — C'est pour demain jeudi que le roi donnera audience à la députation du Parlement touchant l'assemblée du clergé.
30 décembre. — Le maréchal de Bellisle est déclaré commandant général de nos côtes, depuis Dunkerque jusc[u'à Rayonne, et l'on nommera des officiers généraux sous lui.
L'on va donner des ordres pour assembler les
32't LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIÈCLE [1755]
milices du royaume, qui se montent h 60000 hommes et elles marcheront à nos côtes.
31 décembre. — La misère augmente, et on la prévoit encore plus grande cet été, si la paix ne survient pas.
Le roi rembourse tous ceux qui avaient des charges de police avec droits sur les denrées. Cette affaire avait été faite sans connaissance de cause par M. Orry et les traitants y ont gagné beaucoup en les remboursant.
2 janvier. — Ce sont de grandes plaintes dans le public h Paris et de grosses injures contre M. de Séchelles, contrôleur général, sur le rétablissement des quatre sols pour livres sur les droits de consommation à Paris; les pauvres gens ne peuvent plus subsister, tout va renchérir cet hiver et tout était déjà fort cher.
L'affaire du sieur de Montalembert devient chaque jour plus odieuse : non seulement il a escroqué au roi deux millions, mais à divers particuliers, comme à la dame de Roffignac et au comte de Brassac, seigneurs d'Angoumois et de Périgord, à qui il a pris leurs bois et leurs forges, par autorité du roi, sans les payer.
3 janvier. — Nouvelle querelle de cérémonial : ci-devant et de tous temps, les princes du sang donnaient chez eux le fauteuil aux ducs et pairs et les reconduisaient à la seconde porte en prenant la main; voilà qu'aujourd'hui ils se sont conciliés
LA FRXKCE AD MILIEU DU XVIIl' SIFCLE. 19
326 LA FKANCE AU MILIEU DU XVIIl'= SIÈCLE [1756]
pour le refuser; c'est aux visites du jour de l'an qu'ils ont commencé. M. le duc d'Orléans Ta prescrit ainsi au maréchal de Richelieu, qui l'a dit aux autres ducs; ceux-ci ont résolu de ne pas aller souhaiter la bonne année aux princes, puis M. le prince de Conti a désavoué M. le duc d'Orléans et a dit qu'il se regarderait comme brouillé avec tous ceux des ducs qui ne le viendraient pas voir au jour de l'an. Sur cela, ils y sont venus tous à Versailles, mais audience debout. Le roi doit en décider au jDremier jour sur des mémoires réciproques.
4 janvier. — Enfin voilà la guerre déclarée aux Anglais. Avant-hier, 2 de ce mois, M. Rouillé lut à l'audience des ministres étrangers une déclaration datée du 21 du mois dernier déjà envoyée à La Haye à M. de Ronnac, notre ambassadeur, pour la remettre au colonel York, ministre anglais, et dont celui-ci a donné son reçu. Par là le roi déclare « que S. M. Rritannique doit lui rendre les vaisseaux qu'elle nous a pris, et convenir incessamment d'un congrès pour régler nos limites en Amérique, sinon qu'il prendra ce refus comme déni de justice et comme déclaration de guerre, et que Sa Majesté regardera les Anglais comme perturbateurs du repos de l'Europe ».
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6 janvier. — Le maréchal de Richelieu vient d'être nommé commandant général sur les côtes françaises de la Méditerranée, comme M. de Bellislc l'a été sur l'Océan.
L'on prétend faire des descentes en Angleterre, h l'île de Minorque ou à Gibraltar, par où l'on charmerait l'Espagne.
19 janvier. — L'on compte 103 prises faites par les Anoflais sur les Français et 4 000 matelots dont la plupart meurent de misère et comme d'une maladie épidémique, dru comme mouches.
L'on délibère beaucoup à Londres sur la déclaration de la France pour avoir réparation des insultes ou la guerre.
26 janvier. — L'on n'est pas content au Parlement de la réponse du roi qui fut rendue le 23 touchant les remontrances contre le Grand Conseil. Le roi y déclare que la juridiction ancienne et ordinaire sera conservée au Grand Conseil (Sa Majesté évite le mot de ressort et de territoire), et que les juridictions royales lui obéiront pour cela ; — que le Grand Conseil continuera à payer les officiers, — et que, s'il y a quelque chose à ajouter aux anciens règlements pour la sûreté des minutes, il en fera un règlement. On a remis à demain à délibérer
sur celte réponse; les chambres sont très en colère de tout ceci.
30 janvier. — La marquise de Pompadour influe, dit-on, plus que jamais sur les affaires, elle ordonne aux ministres. M. Rouillé va souven prendre son ordre; la bassesse augmente à la cour, chacun va ramper plus que de mon temps devant l'idole. La duchesse de Mirepoix est devenue sa favorite ou sa suivante, elle voyage avec elle dans le carrosse de la marquise. M™® de Mirepoix sur le devant de la voiture.
On renouvelle le bail des postes, et l'on dit que les ports de lettres seront augmentés de prix, parce que l'on charge ces fermiers d'abattre et de rebâtir ailleurs l'hôtel des postes, tant à cause de la colonnade de Perrault qu'on veut faire paraître, que pour détruire une certaine tribune de pierre d'où Charles IX canardait ses sujets huguenots le jour de la Saint-Barthélcmy.
La reine peint de mauvais tableaux, M™"^ de Modène en fait de grands à l'huile ; toute la cour peint ou enlumine; voilà l'occupation la plus à la mode aujourd'hui à la cour; M""^ de Pompadour grave.
31 janvier. — J'ai entendu quelques-uns de nos
[1756] d'aprks le journal du m'* d'argensox 329
ministres raisonner du dernier arrêté du Parlement : ils ne se cachent pas de dire que le Grand Conseil, tel qu'ils veulent l'établir, est nécessaire à l'autorité royale, c'est-à-dire au despotisme qui tend à s'aggraver, de plus en plus.
5 février. — Le Grand Conseil a rendu un arrêt le 31 janvier, et on l'a imprimé. Par cet arrêt le Grand Conseil se donne les violons, il se prétend égal aux parlements et venant de la même souche qui est le roi, tandis que tous les parlements du rovaume le regardent seulement comme une misérable commission d'attribution, et qu'il faudrait supprimer; ils invoquent l'esprit des lois fondamentales, et montrent au roi l'irrégularité d'avoir ainsi deux cours de justice. Le roi ayant envoyé au Grand Conseil la réponse qu'il a faite au Parlement il V a huit jours, le Grand Conseil fait sur cela un commentaire fort étendu, et l'envoie h tous les bailliages du royaume pour les {sic) faire observer dans les occasions.
6 février. — Le parlement de Paris s'est assemblé aujourd'hui; il a été beaucoup plus sage qu'on ne pensait : il a déclaré qu'il y avait tant d'illusion dans le réquisitoire du procureur général du Grand Conseil et dans l'arrêt de cette cour qu'il n'v avait
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pas lieu de délibérer sur cela, d'autant plus queles bailliages du ressort avaient fait leur devoir pour les ordres du Parlement et contre ceux du Grand Conseil.
9 février. — Les ordres sont arrivés à Dunkerque et autres ports de mer pour arrêter tous les Anglais qui y étaient. Nos troupes marchent à force aux côtes de Normandie.
On attend à Dunkerque le maréchal de Bellisle et M. de Soubise. L'on s'apprête en France à bien attaquer l'Angleterre par terre et par mer, pour avoir satisfaction de tant d'insultes.
10 février. — Dimanche au soir, fut déclaré à Versailles que la marquise de Pompadour était reçue au nombre des dames du palais de la reine> d'où l'on conjecture que c'est aussi une déclaration qu'elle n'est plus ouvertement maîtresse du roi.
12 février. — On s'en doutait : la marquise devient dévote pour plaire à la reine; cependant elle conserve toujours son rouge et a soin de sa parure plus que jamais. Elle a pris pour confesseur le P. de Sacy, jésuite, célèbre déjà par quelques ouvrages et surtout par des directions : voilà l'ordre des jésuites tout relevé.
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Il est étonnant combien nous avons peu de maréchaux de France en état de servir, à la quantité que nous en avons : il ne reste absolument que les maréchaux de Bellisle et de Richelieu, tous deux peu éprouvés, si ce n'est pour les détails et la valeur. L'on conte une plaisanterie du maréchal de Richelieu : se proposant lui-même pour le commandement en chef, il avait soutenu qu'il n'y avait que lui et le maréchal de Bellisle ; à quoi mon frère lui avait répondu : « Mais il y a le maréchal de Maillebois», et M. de Richelieu répliqua : « Si vous comptez les morts, que ne me parlez-vous du maréchal de Turenne ? »
13 février. — Déchaînement universel contre la promotion de M'"' de Pompadour à la place de dame du palais de la reine. Cependant, entrant en semaine de service dimanche dernier, elle y a paru à souper au grand couvert, parée comme un jour de fête.
On se plaint de cette nouvelle dame du palais associée h la plus haute noblesse à laquelle parviennent les dames de qualité ; ces dames s'entendent pour représenter à la reine qu'elles ne peuvent rester dans leurs places ayant pour compagne M"" Poisson, fille d'un laquais qui avait été con" damné à être pendu. La reine la reçoit mal. La
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marquise s'en est plainte au roi, qui n'en a pas dormi de la nuit.
M™® de Pompadour prétend encore faire la paix entre la France et l'Angleterre et en avoir tout l'honneur, autre extravagance mal conduite, car il arrive de là que le roi ménage l'Angleterre, et ne lui fait pas tout le mal en politique qu'il pourrait lui faire, comme sciaient le rétablissement de Dunkerque et la restitution d'asile à la maison Stuart.
16 février. — Le roi, chassant dans la forêt de Saint-Germain, a rencontré le régiment d'Orléans qui marchait vers la Normandie, et l'a trouvé sans officiers, sans drapeaux, tambours ni armes; tout cela était sur des chariots, et les officiers à Paris. Le roi a grondé très fort; le colonel lieutenant, qui est mon neveu, marchait bien à la tête du régiment, mais cette négligence a roulé sur son compte et lui a attiré une vespérie '.
L'argent manque absolument; jamais il n'a été si rare. Il ne se fait plus aucunes négociatious à la bourse ; il n'y a pas même d'argent à l'hôtel des monnaies. Il y avait toujours une réserve de 4 à 5000 livres chez le sieur Regnard, directeur de la
1. « Vespérie », réprimande que l'on fait à quelqu un. Objurgation reprehensio. [Dictionnaire de Trévoux.)
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monnaie, pour en donner snr-le-champ à ceux qui apportent des lingots ou de la vaisselle; cela vient de manquer, le trésor royal avait tout pris, il a fallu donner des billets.
22 février. — Hier samedi, le Parlement a dû se rendre en grande députation auprès du roi, pour y recevoir la réponse de Sa Majesté, et lui faire de nouvelles remontrances sur le Grand Conseil, et sur l'invitation faite aux princes de venir au Parlement délibérer sur cette matière.
23 février. — Samedi, 21 de ce mois, il y eut assemblée au Parlement ; les gens du roi avaient été mandés h Versailles et en rapportèrent que Sa Majesté avait remis à aujourd'hui lundi, h onze heures, pour entendre la députation de la magistrature.
La compagnie délibéra là-dessus et décréta que, pour donner au roi la plus grande marque de son obéissance, les députés expliqueraient à Sa Majesté, à Versailles, quelles sont les causes de l'invitation faite aux pairs, le droit et le devoir pour ceux-ci d'assister aux séances du Parlement, le droit du Parlement de les inviter, surtout quand les lois fondamentales de la monarchie sont attaquées. La défense qu'on leur a faite étant irrégulière, les
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députés remettront à Sa Majesté une expédition en lorme du présent arrêté.
1k février. — J'apprends que M. le maréchal de Bellisle a signé la requête, après s'être fait tirer l'oreille.
Le roi a très mal pris celte requête, et l'on apprend que, la recevant de M. le duc d'Orléans, ce prince a demandé au roi : « Quelle réponse? » et que Sa Majesté, s'étant contentée de lire les noms des signataires, avait dit : « Voilà ma réponse », en la jetant au feu, action indécente visà-vis des princes et des grands du royaume.
Au Grand Conseil, les conseillers sont brouillés, et les deux partis ne se parlent ni ne se regardent plus; ils ont été divisés sur l'arrêt qui fait tant de bruit.
25 février. — Le roi répondit le 22 à la députation du Parlement : « J'examinerai ce que vous venez de me donner, et je vous ferai savoir mes intentions. »
Ainsi le Parlement suit sa pointe avec vivacité et rigueur. L'autorité royale va reculer, dit-on^ l'on travaille dans l'assemblée des ministres à cette déclaration qui réduira beaucoup les droits du Grand Conseil.
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L'on dit que la réponse de la reine à la demande du roi, pour donner une place de dame du palais à la marquise, a été comme il suit, et que c'est le président Hénault qui l'a composée. Il faut savoir que, quoique la reine aille voir le roi chaque jour à son lever, quand ils ont quelque chose a se demander, c'est par lettre. Cette réponse est donc : (( Sire, j'ai un roi au ciel qui me donne la force de souffrir mes maux, et un roi sur la terre à qui j'obéirai toujours ».
28 février. — Hier la députation du Parlement fut à Versailles recevoir la réponse, et on l'a sue sur les quatre heures. Cette réponse du roi, du 2/ de ce mois, est conçue de façon qu'il parle en roi, mais qu'il recule dans ce qu'il a avancé. — Il ne déroge point aux privilèges des pairs, il les maintiendra toujours. — Il veut qu'en pareilles convocations on l'informe préalablement des motils de convoquer.
2 mars. — Il est très vrai qu'il y a environ un mois le roi avait consenti enfin, mais avec peine, à remettre M. Chauvelin dans le ministère.
Mais voici une autre affaire bien considérable : M. de Séchelles, contrôleur général, est devenu fol. Il v a huit jours qu'il perd la tète et ne sait plus ce
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qu'il fait, ni ce qu'il dit; on s'en aperçut à un comité, puis à un conseil, et cela n'a été qu'en augmentant depuis, de sorte qu'il est tombé dans une totale imbécillité.
10 ma/s. — La guérison de M. de Séchelles esta désespérer déplus en plus; l'on remet de semaine en semaine son apparition à Versailles. Le cerveau est ébranlé et perdu, il n'a plus de mémoire.
16 mars. — L'on craint que M. le duc de Chartres ne devienne bossu ; son épine du dos s'est tournée subitement. L'on a fait venir de Genève le sieur Tronchin, élève favori du grand Boerhaave. Il l'a pendu à une porte, a manié son corps et a fait craquer ses os.
M. de Séchelles a reparu à la cour avec un très mauvais visage.
17 mars. — Un jésuite, professeur de théologie à Rouen, a fait soutenir une thèse contre nos fameuses et salutaires propositions de 1682. Le Parlement l'a obligé de se rétracter et les magistrats allaient pousser plus loin cette affaire, quand le roi a rendu un arrêt d'évocation au Conseil.
20 mars. — Mercredi dernier, 17 de ce mois,
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le roi déclara M. de ]\Ioras, gendre de M. de Séchelles, pour adjoint de son beau-père; il a la commission de contrôleur général, il a déjà été reçu à la Chambre des comptes, et a prêté serment au chancelier de France.
21 mars. — Un habile homme de mer que j'ai vu m'a dit que notre prétendue entreprise sur Port-^Iahon était impossible, que les ennemis y seraient aussitôt et même plus tôt que nous, et que le même vent qui nous portait de Toulon à Mahon portait aussi les ennemis de la Manche au détroit de Gibraltar; que ce grand bruit affecté de cette entreprise avait tout l'air d'une feinte.
23 fua?-s. — L'on doit commencer ce soir l'inoculation du duc de Chartres, et de la princesse sa sœur; tout tremble au Palais Royal. Le sieur Tronchin, fameux médecin de Genève, l'entreprend et en répond; il a fait venir d'Angleterre du pus de petite vérole comme le meilleur, sur quoi l'on dit plaisamment que cela va former une nouvelle branche de commerce pour l'Angleterre.
La marquise de Pompadour a été saignée pour un petit rhume; elle en est guérie et embellie ; elle a abjuré la bigoterie qu'elle avait si bien commencée.
25 mais. — On a délibéré depuis peu au Conseil pour envoyer le parlement de Rouen à Gisors. La cour est mécontente de sa hardiesse dans ses remontrances sur le Grand Conseil, et à cause de l'affaire de Bayeux qui a produit des remontrances encore plus hardies.
30 mars. — Aujourd'hui ont paru des arrêts du Conseil qui cassent ceux de Rouen et de Grenoble, touchant l'enreoistrement de la déclaration du 10 octobre dans les bailliages. On les casse comme attentatoires à l'autorité du roi, l'on fait biffer ces deux arrêts dans les bailliages, et enfin cela est plus opposé que jamais aux principes de nos parlements, aux lois fondamentales du royaume et aux remontrances faites avec tant de raison et de droit.
6 avfil. — Le roi a envoyé une lettre de cachet à la Sorbonne, portant que l'on n'admettrait plus les bacheliers à soutenir leurs thèses qu'ils n'eussent reçu la Constitution. Sur cela, assemblée des chambres pour remontrer combien cet ordre est contraire à la déclaration de 1754 qui impose silence sur cette maudite bulle.
7 avril. — On sut hier au soir qu'à l'assemblée du Parlement Ion reçut une lettre de cachet qui
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lui défendait cette assemblée, tant au sujet des pairs que du Grand Conseil, et demandant les gens du roi pour leur donner, dit-on, la décision prise sur ces deux affaires.
11 a^ril. — Les ministres du conseil disparaissent et se réduisent bientôt à rien. Outre M. le maréchal de Noailles qui est retiré, ISI. de Puisieux est tombé en éthisie; il a demandé quatre mois de congé pour aller rétablir sa santé à Sillery, et M. de Séclielles n'est quasi plus capable de rien. Reste donc à trois ministres : mon frère, le meilleur, qui n'entend rien à la politique; M. de Machault, idem; de Saint-Florentin, encore moins, et M. de Rouillé qui est un petit pédant quasi imbécile,
12 açril. — Il y a eu samedi assemblée des chambres à Paris pour condamner plusieurs livres faits par les jésuites ou ex-jésuites, comme la deuxième partie du P. Berruyer; V Analyse de Bayle\ etc.
Nouveau refus de sacrements à Sainte-Marguerite; rarclievêque de Paris est plus entêté que jamais.
13 avi'il. — La cause de la grande brouillerie du
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parlement de Rouen avec la cour provi'^nt d'une trahison d'un nommé Tanneguy- Duchàtel, de Baycux, qui, protégé à Versailles par une jolie femme de chambre, a prétendu supplanter le fils du feu sieur de Bussy, son cousin bienfaiteur, dans les charges de lieutenant général du bailliage, de Bayeux, et en a obtenu les provisions. Le parlement de Rouen n'a pas voulu recevoir ce traître et a protégé le trahi. Surcela, la cour a supprimé le bailliage de Bayeux entier et l'a recréé tout de suite pour admettre Duchâtel et exclure Bussy. Lettres de jussions itératives , refus et remontrance dudit parlement, lequel poussera la résistance jusqu'au bout. Malheureusement il a raison au fond et la cour a tort.
15 avril. — Le 12 de ce mois, le Parlement a condamné au feu un mandement de l'évèque de Troyes, qui prêchait le schisme. Le mandement est en pleine contravention à la déclaration du silence de septembre 1754.
30 cwril. — L'on fait tenir ce discours h mon frère : « que le ministère du cardinal de Richelieu a été célèbre pour avoir abaissé les grands seigneurs, et qu'il espère que le sien le sera encore davantage pour avoir abaissé le Parlement ». En
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effet la réception que le roi a faite publiquement au Grand Conseil a été remarquable par le désir visible de soutenir cette compagnie et d'amoindrir le Parlement.
L'on vient d'envoyer au parlement de Rouen les troisièmes lettres de jussion pour la suppression du bailliage de Bayeux, et ces parlementaires disent qu'ils n'obéiront pas, et qu'ils vont apporter leurs têtes au roi.
Tout fermente ici, et ce que j'y trouve de fâcheux pour moi est que mon frère se montre à la tête et seul pour ce terrible dessein. Gare la même agression que celle contre le cardinal Mazarin! 11 est détesté, haï dans le public et dans nos halles de Paris; si cela continue, je me retirerai à la campagne. Il est beau de servir son roi, mais non contre la juste liberté de sa patrie.
3 mai. — Tout le monde crie de l'énorme pension donnée à M. de Séchelles, h sa retraite, ainsi qu'à sa famille, sans aucune cause. Elle va jusqu'à plus de 100 000 livres; savoir : 80 000 à lui seul; 8000 à son frère Nassigny, qui s'est retiré de tout service, et 12 000 à sa fille, M""" Hérault : tout cela n'est que trop ridicule.
7 mai. — Actuellement, il v a un soulèvement
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général contre les intendants de province, et même contre le ministre. Chambre des comptes, cours des aides provinciales, députés de parlements, tous se concertent pour remontrer au roi les abus de son conseil, du ministère et des intendants.
Ceux des intendants qui ont les mains nettes ne sont pas attaqués, mais on s'en prend à leurs secrétaires, qui pour la plupart sont des fripons.
13 mai. — Le parlement de Rouen vient de rendre un arrêt bien hardi contre l'exécution d'un arrêt du Conseil. Cet arrêt du Conseil avait fait biffer celui du Parlement, défendant d'enreafistrer la déclaration du 10 octobre pour le Grand Conseil. Le parlement de Rouen a fait venir le registre du bailliaoe de Coutances et a biffé à son tour l'arrêt du Conseil, disant qu'il était contraire à l'autorité royale et souveraine exercée par le Parlement; il a donné un veniat au procureur du roi et au greffier de ce bailliage, pour rendre compte de leur conduite, et, en attendant, les interdit de leurs fonctions. Certes, je n'ai point vu encore d'arrêt plus hardi ni plus agresseur de l'autorité du roi.
14 mai. — Aujourd'hui, à une heure, a été reçue parle roi la députation du parlement de Rouen. Un
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président (h cause de la maladie du premier président Pontearré) a harangué avec fermeté, ce que la cour a qualifié d'insolence. Le roi leur a répondu avec indignation ; il s'agit de la suppression et de la création soudaine du bailliage de Bayeux. Sur quoi il y a eu trois lettres de jussion envoyées successivement.
Sur cela, a dû partir cette nuit M. le duc de Luxembourg, gouverneur de Normandie , pour faire changer les registres du Parlement et les accommoder comme on voudra; il a pleins pouvoirs, forces et nombreuses troupes pour les faire obéir.
29 mai. — Les magistrats du parlement de Rouen ont discuté des remontrances au roi sur la radiation de leurs registres, disant que si on ne leur accorde pas cette réparation, ils lui remettent tous la démission de leurs charges, et, en attendant, tout service a cessé.
31 mai. — Courrier de M. de Luxembourg. Le parlement de Rouen envoie sa démission totale, dit qu'il n'a plus sa liberté depuis la présence de M. de Luxembouro-. On a tenu hier au soir comité sur cela chez le chancelier. C'est mon frère, par haine contre M. de Luxembonrg, qui lui a procuré
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cette désas^réable commission, au lieu d'v envover, comme il y a deux ans, un homme tel que M. de Fouoères.
["''Juin. — Il y a grand bruit, grande fermentation à Rouen à cause des affaires du Parlement, et, sans une garnison de 3 000 hommes qui y est, tout se soulèverait.
2 Juin. — Le parlement de Paris a fait apporter devant lui les actes passés en Sorbonne depuis son arrêt du 18 mai. On les a imprimés, pour que le public les jugeât mieux. On y voit l'arrêt du Conseil du 25 mai qui casse celui du Parlement, en ce ce qu'il avait défendu ïad/iœreo de 1729. Sur cet arrêt la Sorbonne se résout h obéir, et remercie le roi du secours que Sa Majesté lui a donné dans sa douleur, etc.
8 Juin. — L'on parle du nouveau contrôleur général Moras comme d'un ministre dont la tête va tourner, ainsi qu'elle a fait à M. de Séchelles, son beau-père. Le gendre est moins actif, moins élevé, et certainement moins versé dans les affaires économiques. C'est un gros garçon à qui le travail coûte; aussi n'en a-t-il pris que ce qu'il lui en faut, depuis qu'il est maître des requêtes. La graisse
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mipêche le sang et les esprits de circuler comme 1 faut; déjà le travail le surcharge, il fait peu, mais 'on prétend que ce qu'il fait est bon.
il juin. — Le zèle se ralentit dans le parlement ie Paris : on se lasse d'être toujours en butte au ministère en faisant son devoir avec labeur et courage.
A Rouen, le duc de Luxembourg est allé s'établir avec sa femme et sa maison pour v résider quelque temps. Il a de nouvelles lettres patentes portant ordre aux membres du Parlement de continuer leurs fonctions et d'administrer la justice, sous peine de désobéissance et d'être punis comme rebelles, et une instruction secrète pour les laisser rétablir ce qui leur plaira dans leurs registres, et se conduire comme ils voudront, pourvu qu'ils commencent par obéir.
iS Juin. — Le parlement de Paris a déjà rédigé les remontrances sur la Sorbonne, et le premier président dit que ce sont les plus belles remontrances qu'il ait encore vues au Parlement.
Le roi a fait réponse à cette compagnie qu'avant son départ pour Compiègne, il leur enverrait son règlement touchant la suppression de ses charges, et les agréments à donner. A Rouen le Parlement
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se montre plus hautain que jamais. Le premier président a déclaré à M. de Luxembourg qu'il ne pouvait conlérer avec lui parce qu'autrement la compagnie se défierait de son chef et qu'il ne serait plus utile au service du roi. Cependant l'assemblée des chambres étant continue, le Parlement ne juge plus aucune affaire.
L'abbé de Pomponne, doyen du Conseil, étant au lit de sa mort, le curé de Saint-Roch lui a refusé les sacrements, à cause qu'il se nomme Arnauld, et qu'il avait ci-devant appelé, mais, sa famille lui ayant parlé, avec hauteur et mépris, il a donné les sacrements de mauvaise grâce, ce qui pourra avoir des suites.
23 juin. — Deux nouvelles pensions données dans la famille de M. Rouillé pour le consoler de n'avoir pas eu part au traité de Vienne, l'une de 10 000 livres à M"^ deBeuvron, sa fille, qui est très riche, sous prétexte qu'il ne s'en fallait que d'un an que ^L Rouillé ne fût secrétaire d'Etat quand elle a été mariée, et que l'usage est de donner 10 000 livres de pension aux filles de secrétaire d'État. L'autre de 6 000 livres à sa nièce, M"' de Castcllane. On est toujours aussi prodigue de pensions malgré la misère des peuples.
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24 juin. — Petite sédition auprès du marché de l'Abbaye pour des marchandes de pois qui fraudaient les droits de INI. le comte de Clermont à ce marché. Le commissaire a arrêté quelques-unes de ces marchandes dont les maris, soldats aux gardes, ont menacé le commissaire qui a eu grand'peur.
25 juin. — Le dixième ou second vingtième militaire a passé au Conseil; il s'agit présentement qu'il passe dans les Parlements. L'on pense que le Parlement doit le refuser, car il est refusable.
29 juin. — Le Parlement de Bordeaux a cessé de rendre la justice, à l'exemple de celui de Rouen, sur les nouvelles lettres de cachet qui ordonnent des veniat à cinq de ses membres. Celui de Piouen demeure dans le statu quo en se servant de cette formule : les cliambres restant assemblées. Celui de Toulouse va en faire autant; il attend la cassation de son arrêt qui ordonne que l'on soutienne tous les ans à l'Université les quatre propositions de 1682.
4 juillet. — Le procureur général du parlement de Paris a, depuis deux jours, la déclaration pour le doublement du vingtième. On l'assaisonne, pour consoler le peuple, de quelques diminutions sur les droits sur le bois de chauffao-e.
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Mais voici un grand coup et tel qu'il étend prodigieusement les droits du parlement de Paris et des autres parlements du royaume. On a imprimé h Paris, sans permission, et Ton vend publiquement au palais les arrêtés du parlement de Bordeaux des 26 mai et 16 juin derniers; ils s'y plaionent des arrêts du Conseil et des lettres de M. le chancelier qui maltraitent ce Parlement à cause de la résistance à l'attribution du bureau des finances pour juger tonte affaire domaniale du roi en Guyenne.
Les gens du roi ont apporté légèrement cet imprimé h l'assemblée des chambres, en requérant la suppression, comme étant imprimé sans permission et en contravention des lois de police. Le Parlement a pris un tout autre parti que le prévu; il a été fort aise d'être saisi par là de ces plaintes graves du parlement de Bordeaux, et, ne prononçant rien sur cette suppression proposée, il a ordonné des remontrances au roi sur les surprises journalières faites à la religion de Sa Majesté, surprises qui tendent à détruire la sûreté des officiers des différentes classes de son Parlement, ce qui tend h anéantir toute magistrature, toute justice dans l'État. Voilà, ce me semble, la première fois que le Parlement déclare à Sa Majesté et au public son système foncier que tous les parlements
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n'en font qu'un seul, mais distribués en différents quadrilles ou classes.
Voici donc le commencement de la jonction visible et publique de tous les parlements pour faire cause commune et demander l'observation des lois fondamentales. Maintenant, à chaque article, nous verrons revenir ce refrain des lois constitutives. Cela va net à l'assemblée des Etats sféné-
raux du royaume, et même cette réunion des parlements avec la jonction des princes et des pairs, où ceci les mène, a plus de poids et d'effet encore que les Etats généraux : voilà un gouvernement national tout formé, avec un avantage de plus, savoir que le clergé ne s'y trouve pas.
Ç> juillet. — On a trouvé au feu cardinal de Soubise trois millions d'argent comptant; il ne donnait rien aux pauvres.
1^ juillet. — Sur la déclaration pour le doublement du vingtième, les chambres assemblées, la grand'chambre a été d'avis de l'enregistrer purement et simplement.
Le procureur général a apporté un nouveau mandement de l'évêque de Troyes, le plus singulier qu'on ait encore vu de cette espèce : il est du 6 juin dernier, affiché aux portes des églises de
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Troyes le 11 juillet. Il condamne l'écrit intitulé : Ari'ét du Parlement du 12 avril dernier, comme attentatoire à l'autorité de juridiction de l'église, et toutes sortes de qualifications qu'il lui donne, calomnieux, scandaleux, etc., tendant à supprimer la loi, puisque l'on ne peut être chrétien sans se soumettre de cœur et d'esprit à la bulle Unigenitus, etc. ; défend de le lire sous les peines de droit, ordonne de le publier, etc.
14 Juillet. — Un bachelier de l'Université de Caen, nommé Lelorier, ayant bien soutenu sa thèse, a été refusé à la réception ; on l'accuse d'opposition h la bulle Unigcnitus. Il a été exilé sur lettre de cachet.
21 juillet. — Le projet de suppression de charges du Parlement doit coûter au roi quatre millions. Le Parlement demande c^uece remboursement leur soit payé comptant. L'on fixe les charges de président à mortier à 500000 livres, celles des enquêtes à 200000 livres, celles des conseillers à 50 000 livres.
2 noât. — Mandement de l'évêque de Troyes du 6 juin 1756, qui ordonne des prières de cfuarante heures pour la conversion du parlement de Paris.
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Ce Parlement, le 30 juillet, l'a condamné à être brûlé par la main du bourreau; l'on va décréter de prise de corps cet évèque. Ses créanciers ont saisi ses revenus; il est absolument ruiné, et ne sait où donner de la tète ; c'est ce qui cause son extrême contumace.
4 août. — Sa Majesté a mandé les gens du roi du Parlement, le 31 juillet, et leur a dit qu'il était las des lenteurs du Parlement à enreç^istrer les trois édits (ceux d«s cartes, du doublement du vingtième et de la suppression de 60 offices du Parlement) ; qu'il voulait que cela fut fait le lendemain lundi, 2 août, et qu'ils vinssent lui en rendre compte; qu'au reste il désapprouvait fort la conduite de l'évêque de Troyes, et qu'il l'en avait puni; et réellement on a su peu après que ce petit prélat constitutionnaire avait été enlevé et envoyé h l'aljbaye régulière de Murbach, en Haute-Alsace, où il est resserré.
10 août. — L'on mit hier à la Bastille le sieur de LaBeaumelle, auteur et éditeur des Mémoires et lettres de M"*^ de Maintenon. Il était étonnant qu'on eût toléré de lui tant de choses indiscrètes et méchantes; mais il avait fait un héros du maréchal de Noailles et grand bruit de sa protection.
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ce qui n'a été cependant que jusqu'à un certain degré.
12 août. — Le 10 août, le roi répondit aux députés du Parlement en ces termes : « Mon Parlement abuse de mes bontés; je veux être obéi demain sans délai, et je ne recevrai plus à ce sujet (du doublement du vingtième) aucunes représentations ni remontrances ».
18 août. — A Bordeaux on ne rend plus la justice depuis l'exil de cinq membres.
A Paris Sa Majesté a fait demander aux gens du roi les trois déclarations bursales du 7 juillet; c'est pour tenir un lit de justice samedi prochain, 21 août.
24 août. — Le lit de justice du 21 août s'est passé tranquillement. Les officiers du Parlement ont répondu qu'ils n'opinaient pas. Le premier président harangua avec grande force et dignité; il fit surtout une grande apostrophe aux ministres à qui il impute une grande inimitié contre les Parlements, et cela fut tourné avec une grande éloquence.
27 août. — L'archevêque de Paris avait loué
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une maison de campagne à Vitry, vis-à-vis Conflans ; le roi lui a défendu de se donner cette récréation.
A Saint-Omer, on a ordonné à des religieuses de se défaire de leur organiste, parce qu'il était opposé à la bulle.
31 août. — Les religieuses hospitalières du faubourg Saint-Marcel de Paris, manquant de supérieur et de supérieure depuis deux ans, se sont adressées au Parlement, qui a fait sommer l'archevêque de leur en donner; il a répondu qu'il était lui-même leur supérieur, et qu'on ne pouvait leur élire une prieure qu'en sa présence. Le Parlement considérant que ce prélat ne pouvait venir à Paris, suivant les ordres du roi qui le retiennent à Conflans, a regardé cette réponse comme une désobéissance; il y a eu soixante voix pour le condamner à 2 000 écus d'amende sans déport, c'est-à-dire payables sui'-le-champ.
28 septembre. — L'archevêque de Paris, ayant célébré une grande messe, a monté en chaire et a prôné; il a excommunié formellement les religieuses hospitalières du faubourg Saint-Marcel, et M. d'Héricourt, conseiller au Parlement, qui avait présidé à l'élection d'une supérieure, ce qui va
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porter le Parlement, en chambre des vacations, à quelque éclat contre lui.
2 octobre. — La guerre où nous nous précipitons contre la liberté de l'empire et pour soutenir et augmenter la tyrannie autrichienne, est l'œuvre des favorites, favoris, cabinets, etc. On a bien vu, sous de mauvais règnes et de méchants ministères, la France se tenir neutre et laisser la tyrannie autrichienne s'élever à de grands degrés, mais non jamais l'assister; cela était réservé à notre âge courtisan. Quelle honte pour le roi !
12 octobre. — L'on assure que l'archevêque de Paris a tout h fait excommunié les religieuses hospitalières du faubourg Saint-Marcel; il a voulu faire retirer les hosties du tabernacle; mais la supérieure en a refusé les clefs.
17 octobre. — Le parlement de Provence vient de juger l'affaire de l'archevêque d'Aix, au sujet de son formulaire pour la bulle Unigenitus, qu'il ne voulait pas rétracter, et on l'a condamné à 10000 livres d'amende et à la saisie de son temporel.
27 octobre. — La chambre des vacations con-
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damna au feu, avant-hier, une prétendue lettre circulaire imprimée de l'évèque de Troyes aux autres prélats français pour les soulever contre le roi et le Parlement.
L'on voit imprimées les remontrances de ce Parlement au roi touchant le nouveau vingtième et les quatre sols pour livre. Je n'en ai point vu de plus hardies : elles sentent plus le cahier d'Etats généraux que des représentations de Parlement.
3 novembre. — M. de INIaurepas vient d'avoir permission d'aller à Paris, et partout où il voudra, excepté aux lieux où le roi sera. De là, l'on conjecture qu'il va revenir au ministère.
5 novembre . — On a brûlé aujourd'hui en grève le mandement de l'archevêque de Paris, auteur du schisme pour la bulle; il y a eu grand concours et applaudissement du peuple. Le Chàtelet, en l'absence du Parlement, a cru devoir le remplacer ainsi par sa diligence et sa sévérité.
11 novembre. — Il y a eu cet été une grande cabale pour chasser mon frère de sa place; la marquise et son parti dans les cabinets l'avaient brassée.
Ce parti de la marquise est composé de M. de
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Soubise, qui, quoique honnête homme, y a été embarqué par les intérêts de son ambition, le garde des sceaux Machault, l'abbé de Bernis, M. de Poyanne, homme médiocre et insolent comme un laquais, etc., voilà les principaux. Le roi, par habitude, se laisse gouverner par ce parti, et, s'il trouve quelque contre-poids dans ses ministres, il suit en cela les plus mauvais partis, déférant à deux cabales contraires qui l'emportent successivement.
13 noi'cmbre. — On va en foule les dimanches h Conflans pour écouter le prône qu'y fait notre archevêque exilé. Au dernier prône, il excommunia ceux qui lisent la dernière sentence du Chàtelet (cette sentence qui a condamné son jugement [s/c, mandement?] au feu), et il envoie à ses curés ce nouveau mandement.
Sur cela, le Chàtelet vient de rendre une nouvelle sentence qui défend h tous les curés de publier ce dernier mandement, sous telles peines qu'il appartiendra, ce qu'on a fait publier à son de trompe hier dans la ville de Paris. L'on a remarqué que le peuple y a fort applaudi.
M. de Maurepas s'est conduit avec une grande sagesse, n'ayant vu que sa famille. Son retour a été une grande intrigue de cour.
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Tout le monde assure que la lettre du pape est arrivée pour finir les querelles de la Constitution entre le clergé et les tribunaux; que le pape veut bien que les parlements punissent les curés qui refusent les sacrements aux opposés à la bulle, mais non qu'ils enjoignent aux curés de les administrer, n'étant pas compétents pour cela, et que c'est le seul article qui déplaira aux parlements; que d'ailleurs Sa Sainteté trouve bon que le roi prescrive le silence, et qu'il en a le droit, qu'il n'y a pas de péché aux laïques de ne pas recevoir celte bulle. Cependant tout le monde dit que ce bref est tel que ni les parlements ni les évèques n'en seront contents.
18 noi>emhre. — Hier l'archevêque de Paris fut mandé à Choisy, et y conféra avec Sa Majesté touchant le bref du pape qui vient d'arriver.
L'on dit ce bref pacifique tourné avec beaucoup d'habileté pour avoir la paix ; il ne donne presque tort h personne.
21 novembre. — L'on prévoit famine h Paris. Le pain y est à trois sols six deniers la livre, et cela monte bien vite ici quand cela commence. On y prend le monopole pour le commerce. Les sousfermiers, ôtés de la ferme royale, ont mis leurs
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fonds en achats de blés. L'on dit qu'ils seront chers cet hiver: on en achète, et le s^ouvernement favorise ce mauvais commerce.
2 décembre. — Le curé de Saint-Pierre-Lantin, h Orléans, quoique bon moliniste, ayant obéi au Parlement plutôt qu'à son évêque, et ayant célébré les divins mystères dans une église, vient d'avoir une lettre de cachet qui l'a relégué bien loin. Sur cela, l'on s'attend aujourd'hui à de grands cris du Parlement.
Les parlements enreoistrent ou n'enregistrent pas l'impôt du dixième, suivant leur degré de hardiesse.
J'ai dit qu'à Rouen l'enregistrement avait pour condition que les deux vingtièmes cesseraient trois mois après la cessation d'armes, quoique l'édit du roi y soit contraire. A Besançon même dialogue, même résistance.
Les Etats de Bretagne et le Parlement prennent le même train, de conditionner l'abonnement avant de registrer.
Enfin tout est en g-rande confusion dans le
royaume : embarras pour l'autorité, pour l'argent et pour la religion; chacun tire de son côté; la marquise de Pompadour est aujourd'hui pour les évêques.
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6 décembre. — L'on m'a convaincu que de plus en plus la marquise de Pompadour devient le premier ministre de France, et que le roi se livre aux conseils faux et contradictoires de cette femme. Cette favorite a peu d'esprit, mais Louis XV, par sa timidité, par son manque de clairvoyance et d'expédients, s'est mis fort au-dessous d'elle; ainsi, dans ses propositions, elle se trouve avoir sur lui la supériorité des âmes fortes sur les faibles. Elle veut fortement; d'un autre côté, elle a eu l'industrie de s'associer des hommes propres aux affaires, comme MM. de Machault et de Bernis.
8 décembre. — Hier le Parlement, chambres assemblées, a supprimé le bref du pape. Le parlement de Rouen a été plus loin et l'a déclaré abusif.
Les abbés de Bernis et de La Ville ayant contribué à former le bref tel qu'il est, ils prétendent aux vues les plus ambitieuses, comme à avoir le chapeau de cardinal.
il décembre. — L'on prétend certaine la nouvelle que le parlement de Besançon a pendu l'un des directeurs du dixième. Comme ce financier levait l'impôt sans enregistrement au Parlement, cette compagnie l'a fait arrêter, et lui a fait son procès comme concussionnaire.
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14 décembre. — Il y eut hier lit de justice au parlement de Paris.
Ou y porta trois déclarations ou édits dont on fit la lecture et enreg^istrement devant le roi.
Ces lois sont : 1° une transcription modifiée du bref du pape touchant le respect dû à la constitution Unigenitus ; 2° une suppression d'environ soixante charges au Parlement, deux chambres des enquêtes retranchées, la quatrième et la cinquième; 3° une ordonnance pour la discipline du Parlement, les assemblées des chambres et les enregistrements; il y est dit qu'on ne pourra assister aux assemblées des chambres qu'après dix ans d'exercice d'officier au Parlement, que tout édit et autre point de délibération ira de droit h la grand'chambre, et qu'enfin les parlements feront autant de remontrances qu'ils voudront , mais que, quinze jours après leur présentation, les lois, quelles qu'elles soient, seront tenues pour registrées et édictées et qu'elles auront leur entier effet.
15 décembre. — Effectivement lundi au soir les enquêtes s'assemblèrent chacune dans leur chambre, puis descendirent et se réunirent toutes, ainsi que les requêtes et la première chambre des enquêtes. Là ils ont signé un acte de démission de leurs charges, très motivé, sur ce qu'ils sont désho-
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norés par les ordonnances lues au lit de justice. Ils portèrent le soir h onze heures cet acte à M. le chancelier, et, comme il n'a pas voulu le recevoir, ils l'ont jeté sur son bureau.
Hier mardi, l'on donna avis à la grand'chambre de cette démission universelle. 11 v eut trois présidents à mortier qui offrirent la leur, et presque toute la grand'chambre allait imiter les enquêtes, lorsque le sieur Pasquier, ami particulier du garde des sceaux, fit revenir le plus grand nombre à ne se point démettre, mais il est resté douze grands chambriers h qui cela fait beaucoup d'honneur.
A l'instant les avocats, étant venus au palais, ont tous quitté leurs robes, et ont déclaré qu'ils fermaient leurs cabinets
16 décembre. — Hier six nouveaux démissionnaires de la grand'chambre furent ajoutés aux onze premiers, ce qui fait présentement dix-sept en tout.
Tous les avocats et procureurs se sont retirés du palais et ont pris l'habit bourgeois.
17 décembre. — Je viens d'avoir nouvelle que la grand'chambre avait été très bien reçue hier à Versailles. Sa Majesté les a félicités sur leur attachement et leur soumission et leur a permis de
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délibérer. Ainsi on commence à espérer que le roi reculera.
20 décembre. — Il est revenu dans le public que l'abbé Chauvelin, dans une de ses dernières harangues à une assemblée des enquêtes où l'on traitait du dernier lit de justice, a dit en propres termes que « c'étaient les derniers soupirs de la royauté mourante ». Certes, c'est se donner les violons avec trop de témérité et en voilà assez pour réveiller le ministère.
21 décembre. — On a nouvelle que le parlement de Rouen, ayant reçu la nouvelle du lit de justice, a, sur-le-champ, fermé son tribunal, ainsi que les tribunaux inférieurs de Normandie, n'y ayant plus ni avocats, ni procureurs qui veuillent travailler.
23 décembre. — L'on dit qu'au lit de justice M. le prince de Conti opina fortement quand M. le chancelier lui demanda son avis, et que le roi, qui l'entendit, le regarda avec des yeux de colère. Le voilà tout à fait brouillé avec le roi, et voilà un chef tout prêt pour les mouvements de résistance ou de révolte qui pourraient s'ensuivre.
En effet tout ceci nous annonce quelque révolte qui couve sous la cendre.
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25 décembre. — Il n'y ;i pas un écii au trésor royal. L'on a, dit-on, sept ou huit nouveaux édits bursaux tout prêts pour secourir les finances, mais le diable est qu'il faut renregistrement du Parlement.
Le plus difficile pour l'autorité royale sera de soumettre les parlements provinciaux , qui sont plus résistants et plus révoltés que celui de Paris. Ils sont tous complotés pour dépouiller les intendants de leur autorité.
29 décembre. — Jamais la maxime du président de Montesquieu en son livre des Lois, n'a été plus vraie « que le courtisan est celui qui met toutes ses espérances dans les faiblesses du prince ». Or, ici, le parti de la marquise de Pompadour a excité, et attisé deux passions du roi, ou plutôt deux faiblesses : sa colère contre le Parlement et celle contre le roi de Prusse.
Cependant l'on observe, du caractère de Sa Majesté, qu'il n'a en tout ceci que des affections momentanées. Les premières nuits qui suivent un événement contraire à ses vues, il ne dort pas, il s'agite, puis il n'y songe pas quelques heures après. Ainsi est-il les jours qu'il a quelque réponse h faire au Parlement. Quand elle est rendue, il va à ses campagnes faire planter des bosquets. Tout est
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mené aujourd'hui par le petit conseil delà favorite, et les ministres en titre n'ont plus que les simulacres de leurs départements. L'abbé de Bernis fait les affaires étrangères; M. de Machault, garde des sceaux, fait les affaires du dedans, surtout pour les parlements. Le maréchal de Bellisle, le prince de Soubise et le comte d'Estrées font celles de la guerre pour les desseins de la campagne prochaine.
30 décembre. — Le parlement de Rouen a rendu un arrêt contre le dernier bref du pape, semblable à celui du parlement de Paris : il le déclare abusif, contraire aux libertés de l'église gallicane, et, en conséquence, prohibé.
1" janvier. — Le roi a tenu ce discours : « Il faut qu'il n'v ait plus de roi, s'il subsiste encore en France un Parlement, comme il était avant le lit de justice que j'ai tenu le 13 décembre ». L'on fait de ceci une ajffaire de haut entêtement, comme a été celle de la Constitution sous Louis XIV.
4 janvier. — L'abbé de Bernis fut déclaré, avant-hier au soir, ministre d'Etat, effet du grand et deshonnête crédit de la favorite.
6 janvier. — Hier, à 6 heures du soir, le roi se disposant à monter en carrosse pour aller faire les Rois à Trianon, fut frappé d'un coup de poignard par un méchant assassin qu'on dit se nommer Damiens et être du pays d'Artois. Il vendait à Versailles des pierres à ôter les taches. On l'a arrêté sur-le-champ.
Le roi, se sentant faible, pensa tomber, mais eut la présence d'esprit de dire : « Qu'on arrête ce
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malheureux, mais qu'on ne lui fasse pas de mal, » Le roi dit encore que l'on prît garde à la personne de M. le Dauphin.
Effectivement, M. le garde des sceaux a d'abord interrogé ce méchant homme ; il s'est montré très faible, il a dit que l'on prît garde à la personne de M. le Dauphin, et qu'on le devait assassiner avant minuit. On lui a chauffé les pieds ; il a dit que, s'il avait à recommencer ce coup, il le ferait encore, qu'il n'était pas encore temps qu'il nommât ses complices, et quil en a^'ait.
En montant l'escalier le roi a dit : « Eh! pourquoi veut-on me tuer? Je n'ai fait mal à personne. ))
La prévôté de l'hôtel a commencé la procédure.
7 janvier. — Cette blessure n'a pas eu de suite et le roi doit être sur pied dans cjuelques jours. Il avait bien cru être en danger et a fait une harangue à ?»!. le Dauphin, comme s'il comptait de lui remettre les rênes de l'empire ; il lui a dit : « Mon fils, je vous laisse un royaume bien troublé, je souhaite que vous gouverniez mieux que moi ! »
Sa Majesté a fait tenir jeudi un conseil d'Etat, où tous les ministres étaient rassemblés, et M. le Dauphin, y présidant, a marqué une intelligence, une dignité, et même une éloquence qu'on ne lui
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connaissait pas, tant il est vi^ai qu'il faut mettre les hommes à même pour connaître leur valeur.
On a joint deux maîtres des requêtes à la prévôté de riiùtel pour instruire le procès criminel de ce scélérat de Pierre Damiens.
Cet homme a été laquais ; il a trente-cinq ans, d'une belle figure, il est insolent et ivrogne. 11 a commencé par frapper sur l'épaule du roi, et, si Sa Majesté s'était retournée, il lui donnait de son stylet dans la poitrine. Au lieu de cela, le roi a seulement levé le bras et le coup n'a été que sur les côtes.
Chacun des deux partis, molinlste et janséniste, veut que Damiens ait agi à l'instigation de ses adversaires. On épie pour cela chaque parole qu'il dit. Il avait sur lui une Imitation de Jésus-Christ; il était donc bigot. Il a dit qu'il a été à confesse à un jésuite, puis, en dernier lieu, à un père de l'Oratoire. Il a dit du mal des évêques, qu'on aurait dû en décoller trois, ce qui semble le rattacher au parti janséniste; il a dit que le roi gouvernait mal, que c'était un grand service à rendre au rovaume que de le faire mourir, que si c'était encore à refaire, il ferait de même, mais qu'il ne manquerait pas son coup, ce qui l'implique dans la faction moliniste; car ceux-ci sont pour le règne prochain du Dauphin.
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Le roi a dit au duc d'Aven, capitaine de quartier des gardes du corps : « Avouez, monsieur, que je suis bien gardé! » Propos du roi bien dur à embourser et qui devrait faire mourir de honte les officiers des gardes.
On a remarqué à Paris que les bons bourgeois ont témoigné beaucoup de douleur de cet attentat, mais que le bas peuple est resté muet, tant les esprits sont prévenus de la disgrâce des magistrats et de l'esprit fol, méchant et schismatique des évêques!
8 jançier. — L'on parle de grands éclaircissements du roi et de la reine, avec belles promesses de lui être toujours fidèle, et l'on dit que la marquise de Pompadour est allée à Croissy.
L'assassin est ferme et paraît homme d'esprit, sans extravagance ni délire. Il assure à présent qu'il n'a point de complices et qu'il ne déclarera rien sur cela, quelques tourments qu'on lui fasse. Cependant, les trente et un louis dans sa poche décèlent quelque soutien fort et secret ; il maudit toujours le roi et dit qu'il a bien fait de vouloir délivrer la patrie d'un tyran, puisque les peuples meurent de faim.
^janvier. — Le roi a refusé plus nettement que
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jamais les offres des enquêtes et requêtes, et autres démissionnaires, et a persisté à leur exclusion du Parlement. Sa Majesté a dit qu'elle ne voulait, pour ce procès, que ceux de la grand'chambre qui lui sont restés fidèles.
On ne peut ôter de la tête de personne que cet attentat n'ait été suggéré, et on l'impute aux jésuites, à cause de l'ardeur qu'ils ont du règne du Dauphin, qui est entièrement à eux.
i^ janvier. — Damiens est toujours très malade dans les prisons de Versailles, et l'on ne peut le transporter à la conciergerie. 11 a travaillé à se défaire lui-même en se tordant les parties génitales ; on l'a arrêté à moitié de ce suicide; il a une grosse fièvre et le tendon d'Achille brûlé. On attribue à M. le garde des sceaux cette imprudence qu'il a commise, contre l'ordre du roi, en l'interrogeant avec brutalité.
Il y a présentement plus de vingt personnes arrêtées, comme soupçonnées de tremper dans cet attentat.
iQ jarufier. — Bien loin que l'affaire du vingtième et de la disgrâce du parlement de Paris s'accommode avec le parlement de Bretagne, nous avons su hier que deux magistrats de cette dernière
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cour venaient d'être arrêtés et envoyés à des prisons, l'un à la citadelle de Saumur, l'autre à l'abbaye de Bellesme.
On a procédé avec la plus grande rudesse à cet enlèvement; les deux magistrats ont été liés et garrottés. Ce sont les plus respectables magistrats de la province, leur crime est d'avoir parlé avec vivacité sur les affaires du j^arlement de Paris.
Hier le roi rendit visite à la marquise. Aujourd'hui Sa Majesté va à la chapelle. 11 n'y aura point de Te Deiun à Paris, Sa Majesté se défiant encore de l'amour des Parisiens.
M janvier. — Samedi au soir, le roi alla rendre visite à la marquise, dont le sort n'est plus incertain par là. La faveur du «farde des sceaux chancelle, et on le dit triste et cliang-é.
\.^ janvier
[D'Argenson avait écrit cette date ; là s'arrête son manuscrit. 11 est mort le 26 janvier.]