d'après le journal du m's d'argexsox
par ordre de ]M. l'archevêque, et l'archevêque répondit la même chose, qu'il avait donné cet ordre. On avait envoyé le sieur Isabeau, p'reffier, inviter l'archevêque à venir siéger au Parlement; il répondit que ses fonctions pastorales l'empêchaient d'aller prendre place. Le Parlement a défendu au curé de récidiver, lui a enjoint de se comporter plus charitablement avec ses ouailles, d'administrer les sacrements à l'abbé Lemère dans les vingt-quatre heures, le procureur général chargé de faire obéir la cour et d'en certifier lundi prochain ; ledit curé condamné à trois livres d'amende en faveur des prisonniers de la Conciergerie; enjoint aussi à l'archevêque de mieux conduire les curés de son diocèse.
28 mars. — Une députation du Parlement, y compris les gens du roi, a été mandée dimanche à Versailles : là, le roi leur a dit à l'ordinaire « qu'il était très mécontent de son Parlement qui allait si vite, excepté de quelques gens sages qui allaient plus doucement » (comme M. Thomé qui avait ouvert l'avis de faire des remontrances). Le chancelier a montré un arrêt du Conseil qui casse tout ce qui s'est fait au Parlement sur ceci et évoque au roi.
162 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIII^ SIECLE ri752]
29 mars. — On ne parle que du pillage de MM. les intendants des menus plaisirs; ils sortent de leur charge avec des 3 à 400 000 livres de profit; ils ferrent la mule effrontément. Les bois pour la dernière fête, qui ne présenta qu'un mauvais feu d'artifice, ont coûté 100 000 écus ; on a voulu les revendre et l'on en a trouvé que 15000 livres. ]\I. de Gcsvres ne se cache pas d'y avoir eu 50 000 écus de profit.
30 mars. — Comme le roi avait promis qu'il prendrait sur lui que l'abbé Lemère fût administré avant que de mourir, comme le Parlement avait ordonné qu'on y veillât, ledit abbé décéda le 2b, à trois heures, sans sacrements. Sur-le-champ assemblée des chambres qui a duré jusque dans la nuit suivante, quatre heures du matin. Là, le Parlement a proposé aux gens du roi de requérir; ils ont répondu, comme le matin, que, sachant de la propre bouche du roi qu'il évoquait cette affaire et qu'il défendait au Parlement d'en connaître, ils ne pouvaient plus sen mêler. Sur cela, le Parlement a pris son parti de prétendre cause d'ignorance de cette évocation, et de suivre l'alFaire avec ardeur. On a décerné décret de prise de corps contre le curé de Saint-Etienne du Mont, on l'a envoyé arrêter, il s'est trouvé absent; l'huissier a été dans
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ine maison où l'on le disait; on a mis le scellé sur Les meubles et on Ta trompette. L'assignation est donnée à quinzaine, ce qui tombera après les ^•acances de Pâques, et tous les membres du Parlement sont partis le lendemain pour leurs campagnes, où ils s'attendent à un orage.
31 mars. — Le Parlement a quantité d'autres dénonciations de refus de sacrements... Ce qu'on n'a guère vu encore, c'est un archevêque comme celui de Paris, soutenir et affirmer que ce refus de sacrements fait à l'abbé Lemère était par son ordre. L'on assure que le roi a bhmié ce faux zèle, que Sa Majesté avait envoyé un capucin à l'abbc Lemère, mais qu'il arriva trop tard, et qu'elle va prendre le parti d'approuver la procédure du Parlement, qu'ainsi le curé de Saint-Etienne sera battu de deux verges.
12 avril. — On ne paye rien dans la maison du roi pour ce qui est de plus pressé; il est certain que les palefreniers du roi ne le sont pas, que leurs femmes vont la nuit demander l'aumône dans les rues de Versailles, et que l'on a envoyé ordre aux auberges de leur faire crédit.
J'apprends avec grande douleur que le mérite de M onsieur le Dauphin paraît diminuer chaque jour,
16'l LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE [^52]
ricMi Je suite, nulle dévotion, nulle application suivie, du papillotage, des questions sans attendre la réponse, air d'étude sans étude, mauvaise et plate compagnie qui l'entoure, rien, rien. Oh! que le royaume est malheureux!
L'on assure que le curé de Saint-Etienne du ^Nlont va être réintégré dans sa cure par ordre du roi et qu'à l'instant dix curés de Paris sont prêts à faire éclater le schisme contre tous ceux qui ne reçoivent pas la constitution Unigenitus avec encore plus d'effronterie que le curé de Saint-Etienne.
15 açril. — Une personne du Languedoc m'a dit que quantité de paysans désertent cette province et se réfugient en Piémont, Savoie ou Espagne, effrayés, tourmentés de la poursuite du vingtième par régie. L'on m'apprend que le poids tombe davantage sur les roturiers que sur les nobles, que la rigueur des recouvrements pèse sur eux et paraît excessive, au prix de la clémence dont les Etats les exigeaient ci-devant et de tous temps, joint à ce que l'abonnement était fort doux, et les Etats avançaient par emprunt, au lieu des maltôtiers qui vendent tout, qui emprisonnent tout, comme des houzards en guerre, et même avec plus d'activité et de malice, pour gagner eux-mêmes.
^L l'archevêque de Paris a voulu pour syndic de
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Sorbonne (à la place de celui qui s'est démis pour la thèse de l'abbé de Prades) un moliniste dont il s'est déjà servi. On ne voulait pas l'élire; il l'a fait nommer par lettre de cachet, ce qui mécontente toute la Sorbonne, quelque humiliée, quelque déshonorée qu'elle soit déjà dans le monde. Ainsi rien ne se fait plus que par lettres de cachet, et l'on blâme ce règne de plus en plus, comme le règne des jésuites, de ces moines ultramontains qui gouvernent la cour par les ministres dévoués à leur intrigue.
Deux jeunes bénédictins ont été à l'archevêque de Tours pour recevoir l'ordre de prêtrise; l'archevêque a voulu exiger deux la promesse par €crit qu'ils exigeraient de chaque laïque, lorsqu'on recourrait à leur ministère, l'acceptation pleine de ia constitution. Ils ont fui cette contrainte de leur conscience et se sont retirés.
18 avril. — J'ai lu les remontrances du Parlement datées du 15 de ce mois. Elles sont longues, belles et de la plus grande force... Le Parlement commence par y définir la bulle Unigcnitus; il démontre qu'elle ne peut être règle de foi, puisqu'elle a été susceptible de modification par les ordres mêmes du feu roi et que son acceptation est inséparable de l'explication des quarante évêques ;
166 LA KRAXCE AU MILIEU DU XVIIl'= SIECLE [1752"
il cite au roi plusieurs arrêts de son règne qui lui portent atteinte; enfin le Parlement y parle tout h fait en janséniste, comme on l'appelle, tache qui restera longtemps à cette bulle... Le Parlement démontre qu'il n'y a que lui-même qui puisse juger du schisme que cela occasionne. Il cite le refus de sacrements fait à M. le duc d'Orléans, pour n'avoir pas voulu signer un acte par lequel il reconnaissait ses petits-enfants. L'on menace des horreurs de la ligue que le schisme attire. Enfin le Parlement y déclare, dans les termes les plus respectueux, qu'il désobéira sur ceci.
19 ai'/'iL — La réponse du roi au Parlement est d'une grande sagesse, et aussi bien qu'elle pouvait être pour se tirer du mauvais où l'on était. Le roi déclare qu'il a déjà puni le curé d'Orléans qui a prêché le fanatisme, et en effet je sais qu'on a dû le faire enlever aujourd'hui avec éclat par la maréchaussée et le conduire à un séminaire. Sa Majesté va aussi s'informer du curé de Mussy-l'Evêque; elle déclare qu'elle fera en sorte que le curé de Saint-Etienne du Mont ne retourne plus dans sa cure, puisqu'il ne s'y prend que d'une façon propre à échauffer les esprits.
22 ai^ri/. — On a eu hier matin la nouvelle, par
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un courrier, que tout le bas peuple de la ville de Rouen était horrlljlement révolté, et qu'il s'en fallait bien que la sédition fût apaisée au départ du courrier; que cela a commencé par une femme qui achetait quelques livres de coton et qui le trouvait trop cher a cause des nouveaux droits ; que, les commis de ce droit étant survenus, elle avait donné un soufflet à l'un d'eux, et que ces commis l'avaient frappée à leur tour, ce qui avait amassé du peuple; puis la populace s'était attroupée jusqu'à 8000 hommes ensemble, et qu'il y avait eu beaucoup de tuerie, car ce peuple normand est fort méchant, qu'il avait pillé trois gros magasins de blé que le roi avait en réserve dans des couvents, pour la provision de Paris. Ce sont des blés venus d'Angleterre et qui ont coûté fort cher; ce pillage peut faire enchérir le blé à Paris aux premiers marchés.
27 avril. — Lenoir de Cindré, intendant des Menus Plaisirs du roi, vient d'être exilé à jNIoulins, avec ordre de se défaire de sa charge, que l'on a donnée à Blondel de Gao-nv. Le sieur de Curv a le même ordre secrètement. C'est la querelle du duc d'Aumout que l'on venge, parce que ces deux intendants voulaient voler tout seuls, sans en faire part à MM. les premiers gentilshommes de la chambre.
168 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIÈCLE [l'Ôi]
29 avril. — Le parlement de Rouen a rendu deux arrêts qui méritent critique tous les deux : l'un pour pendre sur-le-champ les séditieux sans figure de procès; l'autre, qui déplaît beaucoup h la cour, pour faire visite de tous côtés dans les magasins du roi, afin de savoir quels ils sont et le publier, car le peuple se révolte, dit-on, sachant ■qu'il y a des magasins dans la province destinés à Paris, et croyant qu'ils sont composés de grains de la province. Cependant ces magasins sont des œuvres secrètes du gouvernement, qui les manœuvre sous main pour soutenir le prix des denrées, et, mettant au jour les dépôts secrets, les marchands en seront discrédités, et le roi y perdra ses avances.
Voilà donc toute la province de Normandie qui
s'emporte h une révolte générale pour sa misère;
cela approche de Paris; le manque d'argent en est
cause, et le manque d'argent va se faire ressentir
dans la capitale, car les recouvrements des grosses
tailles de Normandie vont devenir fort difficiles.
Tous les receveurs o-énéraux commencent à se o
plaindre de leurs embarras; ils avancent au roi, ils signent leurs billets, mais, les taillables payant mal, l'argent ne leur rentre plus comme ci-devant. C'est par là que l'autorité et la cour manqueront subitement, après beaucoup de vains efforts pour éloigner la banqueroute.
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l*"" mai. — J'ai vu des relations du soulèvement de Rouen, puis de la Normandie, qui font trembler : il y avait environ 15 à 16 000 révoltés dans la ville, et cela passe de beaucoup ce nombre dans la campagne. Par les lettres du 28 avril que j'ai lues, cela continuait encore, et le pays de Caux était pillé, surtout aux jours de marché, de sorte que personne n'osait plus apporter auxdits marchés. L'on craignait que cela ne gagnât la ville et généralité de Caen, où sont les peuples les plus mutins et les plus séditieux de France.
2 mai. — L'arrêt du Conseil tant annoncé paraît et est du 29 avril. Le roi n'y gronde point le Parlement, comme on avait dit. Sa Majesté rappelle la déclaration du silence, un article du lit de justice de 1730 et l'arrêt de 1731, le tout tendant au silence sur la Constitution.
3 mai. — La nouvelle de Paris est que, depuis quelques jours, le trésor roval est fermé, en sorte qu'une ou deux fois par semaine on l'ouvre jusqu'à huit heures du matin seulement, et, pendant ce peu d'heures, il y a une affluence de monde et de carrosses qui fait sentir les difficultés de toucher : cela sent, dit-on, la faillite royale.
LA FRANCE AO MILIEU DC XVUl' SIECLE. 10
170 LA FHAXCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIECLE [l752"
6 mai. — Le Parlement a été assemblé hier depuis huit heures jusqu'à une heure après-midi; il y a eu les avis les plus funestes à l'autorité, et celui qui s'est formé est d'un noir qui doit faire trembler tout bon citoyen, comme tout royaliste. Il règne dans ces remontrances que l'on va faire un ton de sombre, de funeste, de triste définition de l'autorité, de dispute de la législation, que l'on attribue au roi en France et que le Parlement lui dispute, surtout dans les lits de justice, où les conseillers manquent, disent-ils, de liberté, d'où l'on ne peut jamais citer au Parlement les lois registrées en ces séances, sous prétexte de lois fondamentales dont le roi se dit dépositaire, et qu'il prétend être au-dessus des rois. On y réclame donc les lois fondamentales, on y allègue au roi qu'il ne peut les enfreindre.
Le Parlement se vante de s'être souvent attiré l'indignation des rois, et toujours utilement pour eux et pour l'État. On y dit ne pouvoir obéir; on y emploie les moyens que j'avais devinés de moimême; enfin les magistrats menacent le roi d'abandonner les fonctions de leurs charges, si Sa Majesté ne les laisse pas suivre la procédure indiquée plus haut, qui est, disent-ils, d'une extrême importance pour empêcher le schisme et pour conserver l'ordre public.
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7 mai. — L'on parle de deux nouvelles révoltes pour la cherté du pain : l'une en Auvergne, l'autre en Dauphiné, et, dans ces deux-ci, la noblesse s'en est mêlée et s'est malheureusement montrée à la tête des séditieux.
Hier, 6 mai, le Parlement assemblé s'expliqua au roi sur le reproche d'avoir quitté ses fonctions, et il dépêcha le soir les gens du roi pour lui dire qu'il ne les avait pas quittées, mais que, dans des conjonctures aussi grandes que celles-ci, il ne pouvait s'occuper que [sic) d'autre chose. Il est apparent que le roi aura encore plus mal reçu cette réplique, car l'audace du Parlement augmente à chaque pas.
Les poissardes ont insulté avant-hier, sur le Pont-Neuf, l'archevêque de Paris qui passait, et ont dit : « 11 n'y a qu'à noyer ce b... là, qui veut nous empêcher de recevoir les sacrements de l'Eglise ». Son cocher a eu grand'peur. Je sais que dans ma paroisse, on avait peur que le curé de Saint-Eustache, l'abbé Secousse, ne fût enlevé une nuit, parce qu'il passe pour janséniste. Pendant plus d'un mois, cent femmes de la halle veillaient et étaient de garde : elles se seraient battues comme des soldats.
9 mai. — Le soulèvement en Auvergne est plus
fâcheux qu'on n'a dit d'abord. Les nobles de cette province, chacun h la tête de leurs paysans, ont marché chez ceux qui ont des greniers, en ont pris les blés et les ont payés ce qu'ils ont voulu. Ce n'est pas seulement aux monopoleurs qu'ils ont fait cette violence, c'est aux prévoyants, se faisant justice chacun à soi-même, et exerçant ainsi une police arbitraire et anarchique.
10 mai. — Le Parlement s'est mis à l'improviste à faire au roi deux sacrifices auxquels on ne s'attendait pas : l'un de lui porter la procédure contre les curés, avec les nouvelles dénonciations de refus de sacrements; l'autre d'obéir à Sa Majesté en reprenant les fonctions de leurs charges envers les particuliers, et, sur cela, ils députent à Sa Majesté pour demander à faire leurs remontrances.
12 mai. — Les embarras augmentent. La famille royale, assiégée de dévots molinistes, se jette aux pieds du roi pour lui recommander l'Eglise. Le vieux Mirepoix lui dit qu'il n'est plus roi par la réponse qu'il a faite au Parlement. M. le Dauphin jette des regards terribles sur les conseillers qui opinent au conseil pour la paix. Voilà de quoi embarrasser plus d'un Louis XV.
[1752] d'après le journal OU M'' d'argensox 173
31 mai. — Me voici à ma campagne pour longtemps.
Le gouvernement d'une petite province nommée la Marche, qui vaquait par la mort du marquis de Saint-Germain, vient d'être donné au marquis de la Salle. Des maréchaux de France et quantité des plus anciens lieutenants généraux le demandaient; mais la Salle est très ag^réable dans les cabinets et chante supérieurement dans les petits opéras qu'on y a donnés.
2 juin. — L'on a présentement trois nouveaux tomes des Mémoires de Vabbé de Montgon, qui seront encore suivis de quelques autres. Dans cette lecture, l'on se dégoûte de plus en plus du gouvernement monarchique par l'exemple de celui d'Espagne. Nous allons droit h cette espèce de gouvernement, si bientôt les opinions philosophiques ne viennent à nous relever de l'ignorance. Enfants opprimés sous des précepteurs injustes et stupides, voilà les peuples d'une monarchie absolue. Par lui l'Espagne est devenue à rien, et nous allons par delà le rien par la négligence et les actions absurdes de nos rois. Oui l'Espagne doit nous paraître ce que les valets ivres étaient à l'éducation des jeunes Lacédémoniens : ils doivent nous montrer cet excès d'absurdité dont je parle.
^ juin. — Je suis voisin de la grande route d'Orléans, que l'on embellit par inquiétude et aux dépens de l'humanité. M. Trudaine, homme dur et qui a perdu sa vertu par l'orgueil, ordonne partout les grands chemins en tyran, A Etampes on vient découper une montagne pour entrer dans la ville avec quelques toises de moins de chemin. Cela se fait à corvée et ce qu'il y a de dépense ne se paye point. A Arjjajon, l'on creuse un chemin à grands frais pour conserver nn cimetière. Le comte de Noailles, qui protège ce bourg, en étant le sei- Sfiieur, a mis tout son crédit à la conservation de ce cimetière, et cause par là la démolition de quarante maisons, par où l'on va passer. On ne dédommage personne de ces destructions.
19 juin. — Le Parlement continue à être mené avec beaucoup d'habileté par le premier président Maupeou. C'est une position unique que de voir à la tête de cette compagnie un chef si piqué, si vindicatif, si sournois, si ferme, et, avec cela, homme du monde, comme est celui-ci, nullement savant, car la science se tourne en pédanterie dans les magistrats, et embarrasse toujours la conduite.
l*^"" juillet. — L'évèque de Chartres fait signer trois formulaires ou promesses à tous les prêtres h
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qui il accorde des pouvoirs : 1° pour les cinq propositions, mais sans distinction du fait et du droit; 2" pour la réception de la bulle Unigenitus; 3° pour promettre in çerbo sacerdotis qu'ils refuseront, autant qu'il sera en eux, les sacrements a tons ceux qui ne recevront pas la bulle et qu'ils ne les enterreront pas en terre sainte.
Je sais d'un membre du Parlement que l'on est après à avoir copie de ce triple formulaire, pour le déférer au Parlement, et que l'on a même pensé, ces jours-ci, en avoir une moyennant un louis, mais le vilain prêtre s'en est dédit.
14 juillet. — Ce n'est plus seulement la querelle de l'épiscopatavec le parlement de Paris, c'est avec tous les parlements du royaume que cette querelle s'agite et augmente. L'archevêque d'Aix est accouru à Compiègne pour demander justice du parlement de Provence qui va lui saisir son temporel, à cause de quelc[ues prêtres qu il n'a ordonnés qu à condition d'un formulaire pour la bulle Unigenilns. Le parlement d'Aix les recherche pour les interroger, l'archevêque les cache, et, sur cela, le Parlement va saisir son temporel. Le parlement de Paris va aussi saisir le temporel de l'archevêque de Sens à cause des curés et vicaires qu'il fait cacher; l'on veut le réduire à vivre dans son séminaire.
176 LA FHANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE [l"52]
20 Jiii//et. — Le curé de Saint-Etienne du Mont avant voulu reparaître dans sa cure pour animer ses prêtres en faveur de la Constitution Unigenitiis^ a été mis h Yincennes par lettre de cachet.
25 juillet. — Le Parlement a condamné au feu par la main du bourreau une requête du il juin signée par 19 archevêques ou évèques, présentée au roi et imprimée pour demander justice contre le parlement de Paris, qui a déclaré l'archevêque de Paris auteur du schisme.
1" août. — Le parlement de Toulouse a fait des remontrances du 17 juillet, que l'on vient de publier imprimées : c'est au sujet d'une affaire de refus de sacrements que le roi a évoquée; le Parlement a obéi, mais remontre avec la plus grande force que c'est une injustice et traite à fond le désordre des évocations. Tous les parlements se montrent ainsi grands jansénistes ; le jansénisme devient la religion universelle et dominante du royaume. La raison en est que ce n'est point une hérésie positive, et qu'il ne s'agit que de l'intrigue des jésuites, contre laquelle tout le royaume se soulève.
7 août. — La nuit de samedi à hier, ÎNL le Dau-
[1752] d'après le journal du m" d'argensox 177
phin a été très mal, avec transport au cerveau; mais, sur les quatre heures, il s'est trouvé mieux, et la petite vérole commence à sortir.
13 août. — M. le Dauphin paraît hors d'affaire; il est entré dans son dixième jour. Le peuple de Paris a paru s'inquiéter peu de ce grand danger, et tenait de mauvais discours.
L'on parle beaucoup dans le public d'un terrible monopole que ^L de INIachault exerce dans les blés pour le compte du roi. Voulant retirer les avances qu'a faites Sa Majesté pour subvenir à la cherté du pain cet hiver, le ministère fait vendre ces blés royaux dans les marchés le prix qu'il veut; ces blés sont à moitié gâtés et l'on empêche les particuliers d'en porter du leur aux marchés, de sorte que le peuple est mal nourri, que cela pourra donner des maladies, et que les grains se soutiennent toujours très cher, malgré l'abondance de la récolte. Cela influe aussi sur les autres arains, comme sur l'avoine, ainsi que sur les foins.
24 août. — J'ai passé hier la journée à Versailles, et voici ce que j'y ai ramassé :
Le roi est rongé de chagrin et y tombe quelquefois d'une façon à désespérer ceux qui l'approchent. Il y a quatre jours qu'étant à la chasse h Chatou,
178 LA rnAXCE AU MILIEU DU XVIH" SIÈCLF [l752]
il était d'une humeur extrême ; rêveur, distrait et noir, il semble méditer quelque coup, comme l'expulsion de la marquise, et de prendre un premier ministre, se voyant dans de grands embarras pour son gouvernement : finances, épargnes, parlement, église.
En attendant, la marquise dispose de tout. Mon frère dit tout haut devant moi qu'il ne peut rien accorder au mérite, et que M"" de Pompadour lui arrache toutes les places à donner. Elle se croit reine et semble l'avoir rêvé une nuit. Elle disait dernièrement aux ministres étrangers : « Voilà bien des mardis où le Roi ne pourra vous voir, messieurs, car je ne crois pas que vous veniez nous chercher à Crécy. » Ce nous l'assimile à la reine, on se moque fort de ses discours.
30 août. — Voici de nouveaux troubles. J'ai parlé du refus de sacrements à Tours; le curé de Saint-Pierre-le-Puellier les a refusés à l'abbé Maignéc, janséniste, et ce par ordre de l'archevêque de Tours, qui a couché deux nuits dans cette maison pour garder à vue l'exécution de son ordre. Mais le bailliage a été son chemin, et a ordonné h ce curé de les administrer. Arrêt du Conseil du 23 de ce mois qui casse et annule tout ce qu'a fait ledit bailliage, et les motifs en sont la surprise
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que fait au roi la conduite de ce bailliage qui devait renvoyer cette affaire aux supérieurs ecclésiastiques, puisqu'il s'agit de matières de sacrements, que le curé avait les ordres de l'archevêque et que ce bailliage n'a pas suivi l'arrêt du conseil du 29 avril, qui [qu'il] devait se conformer à ledit de 1695 touchant les sacrements et les matières spirituelles.
31 août. — Dimanche dernier, le Pioi, la Reine et la Dauphine furent à Paris remercier Dieu à Notre-Dame de la convalescence du Dauphin. On avait fait baisser le pain au marché de samedi, pour faire mieux recevoir Leurs Majestés. Le roi changea de chevaux au Petit Cours. Il y avait C[uelques badauds qui criaient là : Vwe le roi! mais dans Paris personne ne cria.
7 septembre. — [L'on prétend que c'est Î^P°® de Pompadour qui soutient le Parlement et que M. de Machault l'y porte finement, soit pour se faire aimer du peuple comme une autre Agnès Sorel, soit pour détourner le crédit des dévots et des molinistes qui lui est contraire. L'on parle sourdement du dessein où est le parlement de Paris d'appeler un beau matin, au nom de la nation, de la bulle Unigenitus au futur concile. Cette démarche,
180 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIÈCLE [1752]
dont on a déjà parlé plusieurs fois, serait cassée par arrêt du Conseil, mais l'acte resterait, et déclarerait le vœu de la nation malgré îe roi, ce qui serait une grande plaie h l'autorité royale.
Ces troubles intestins nous font c^rand mal chez les étrangers. L'argent devient d'une rareté extrême et la misère s'affiche chaque jour. Tout ceci devrait dégoûter le roi des deux partis qui nous gouvernent, et qui chacun, l'un par l'autre, réduisent son règne à un tel excès de misère et de faiblesse.]
9 septembre . — La mauvaise issue de notre gouvernement monarchique absolu achève de persuader en France, et par toute l'Europe, que c'est la plus mauvaise de toutes les espèces de gouvernement. Je n'entends que philosophes dire, comme persuadés, que l'anarchie même lui est préférable, puisqu'elle laisse au moins les biens à chaque habitant, et que, quelques troubles, quelques violences qui y surviennent, ils ne préjudicient qu'à quelques particuliers, et non au corps de l'Etat, comme celui-ci. Nous vovons ceci dans un grand jour sous le règne actuel : un prince doux, mais de nulle activité, laissant aller les choses dont les abus, commencés par l'orgueil de Louis XIV, vont nécessairement à la perte du royaume : nulle réformation, quand elle est si
[1752] d'aphès le journal du m'* d'augenson 181
nécessaire; nulle amélioration; des choix sans lumières, des préjugés du temps sans examen; par là tout va de plus en plus à la perte nationale, tout tombe Ipar morceaux, et les passions particuilères cheminent sous terre pour nous miner et nous détruire.
Certes, il y a aujourd'hui la violence de moins, et c'est un grand point. Mais les trames sourdes du vice n'en vont qu'à un détriment plus assuré de la société, de la vertu et de la force nationales. Or le même caractère obscur, mol et prévenu, qui a dominé au mal jusqu'ici, n'en rend le remède que plus impossible. Cependant l'opinion chemine, monte, grandit, ce qui pourrait commencer une révolution nationale.
[L'on demande où sont les personnages, les chefs de cette révolution. Je réponds : ce sont les parlements et leurs chefs, lesquels s'accréditent dans le public et s'attirent aujourd'hui la confiance générale. Or, étant dangereux pour la cour d'y toucher, ils avanceront et établiront de plus en plus leur pouvoir.]
15 septembre. — L'intendant de Languedoc sévit contre les religionnaires, fait marcher des troupes à leurs assemblées, en prend quelques-uns, les jette dans les cachots, ce qui cause beaucoup
LA FRANCE AU MIHEC DU XVIIl" SliiCLE. 11
182 K\ rnANCE AU MILIEU DV XVIIl" SIKCLE [1752]
d'émigrations qui dépeuplent nos provinces de tous côtés, surtout dans nos provinces méridionales.
21 septembre. — On s'attend \\ une grande crise et de grands changements à Fontainebleau. D'avanee le roi en est fort triste; on est persuadé que la marquise sera renvoyée, et que tout son parti n'en est pas mieux. Mon frère est jaune et le roi est de mauvaise humeur; il se détache de mon dit frère par tout le mal qu'on lui en dit.
Il faut qu'on aperçoive au roi de la proximité à la dévotion, ou plutôt à la superstition, car chaque favori y tourne. Mon frère a fait ses dévotions, et M. de Machault sert la messe dans sa chapelle.
Le pain est toujours à quatre sous la livre et l'on crie au monopole royal. Il est dangereux de se mêler de ce prix quand le succès en est aussi mauvais. J'ai vu des gens de finance soutenir (ju'il devait continuer dans sa cherté, parce qu'ils sont intéressés dans la nouvelle compagnie des vivres du royaume, qui est la même que pour la fourniture générale des étapes, entreprise générale où l'on gagne déjà beaucoup, car on a sous-traité avec plusieurs provinces à un tiers de province. Cette compagnie, composée des plus favorisés de la finance, se dispose à faire bien d'autres fortunes par
[1752] d'apkès le joukxal bu m'** d'ahgenson 183
les blés. Que le roi se mêle des Liés, qu'il en tire même des impôts, et que le pain soit à deux sols, cela sera louable; mais qu'il s'en mêle un peu, et qu'aux effets le pain soit cher, il y aura révolte et l'on déchirera ceux qui s'en mêlent.
23 septembre . — Aujourd'hui se donne à Salnt- Cloud une fête magnifique pour la convalescence du Dauphin, et qui doit coûter 600 000 livres. Il y a trois semaines que 200 ouvriers y travaillaient chaque jour. Tous les habitants de Paris ont dû v être reçus et régalés gratis.
27 septembre. — L'on dit, pour le parti d'avoir ici M""^ de Parme, que cette princesse manquait de tout dans ses états, que le roi lui donnait chaque année une grosse somme d'argent pour l'assister, qu'il vaut autant qu'elle la mange en France, et cju'il en coûtera moins. On ne peut pas avoir moins de savoir-faire que n'en a l'infant don Philippe : il ne sait ni gouverner, ni laisser gouverner son petit état; il est magnifique et misérable, n'entendant pas plus la guerre que la politique et l'économie, c'est pitié ! Le roi lui retire sa femme comme une fille mal mariée; la petite infante Isabelle va à Madrid : c'est autant de débarrassé pour le pauvre prince.
184 LA FHANCE AU MILIEU DU XVIIl' SIECLE [1752]
10 octobre. — J'apprends qu'au dernier marché le pain est encore augmenté d'un liard, de sorte que le gros pain est actuellement à trois sous six deniers, ce qui est exorbitant, vu l'abondance de cette année qui est le triple de l'année dernière; mais les soins excessifs et déplacés que l'on s'y donne mettent l'alarme dans toutes les têtes ; chacun veut faire sa provision pour deux années, et personne ne veut apporter au marché comme ci-devant. 11 a pensé y avoir révolte ii Paris; les boulangers n'avaient point de farine, et ont été obligés d'en aller chercher à Versailles.
Aux fêtes et illuminations pour la convalescence de Monsieur le Dauphin, il y avait quelques boutiques ouvertes : le commissaire a voulu y mettre la police, mais il a été obligé d'user de prudence; le peuple criait qu'il ne pouvait pas se réjouir quand il mourait de faim.
13 octobre. — On me mande que le roi a mandé à Fontainebleau le Grand Conseil touchant le décret de M. de Sourclies grand prévôt de France : je n'en sais pas davantage.
14 octobre. — J'apprends que l'affaire de M. de Sourches et du Grand Conseil consiste dans une prétention qu'ont les notaires de Paris de pouvoir
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instrumenter partout où est la cour, tandis que M. de Sourches, grand prévôt de l'hôtel, prétend que les seuls notaires dont il vend les provisions ont ce droit : sur cela il a fait décréter un notaire de Paris par la prévôté de l'hôtel, ce qui a occasionné un veniat au Grand Conseil, qui a confirmé ce décret.
17 octobre. — La marquise de Pompadour étant malade avec fièvre et rhume, le roi, pour la consoler, vient de lui accorder un brevet d'honneur de la cour, comme avait M™*^ de Montespan du temps de Louis XIV, sans prendre pour cela le titre de duchesse.
Le Grand Conseil a été mandé à Fontainebleau, comme nous avons dit, pour avoir empêché un notaire de mettre un scellé dans une maison royale, ce qui allait contre les intérêts de M. de Sourches, grand prévôt de l'hôtel (celui-ci fort recommandé par la marquise), et de M. de Gontaud, beau-frère de M. de Sourches. Le roi a réprimandé le tribunal, et M. le chancelier avant voulu prendre son parti et le défendre, le roi l'a fait taire.
19 octobre. — jMonsieur le Dauphin se montre de plus en plus bigot et moliniste, ce qui arrive par les hypocrites qui l'obsèdent comme La Yau-
18fi LA FRANCE AU MILIEU DU XVIll'' SIÈCLE [1752]
guyon, l'abbé de Saint-Cyr, l'évêque de Mirepoix, Sassenage, etc. L'on remarqua à son retour de Paris à Meudon, comme il était gai et à son aise au séminaire de Saint-Sulpice, chez l'abbé Couturier. Il avait proposé aussi au roi de dîner chez l'archevêque de Paris : le roi ne le voulut jamais permettre, sachant quel mauvais effet cela ferait chez le peuple de Paris, et, comme il y insistait, le roi lui fit cette réponse qui est belle si elle est vraie : « INIon fils, vous devez souhaiter que je vive longtemps, car vous n'êtes pas encore en état de vous conduire. »
21 octobre. — Chaque jour de marché, les grains augmentent de prix dans les provinces. Hier, au marché voisin de ma campagne, le blé était à 26 et l'avoine h 16 livres le setier, ce qu'on n'a jamais vu dans une année belle et abondante. On parle de fixer le prix du pain à 3 sous la livre, ce qui fait crier le pauvre peuple et pourrait causer des séditions. Les gens de finance se mêlent trop de cette besogne-ci pour qu'ils ne soient pas la vraie cause du mal.
28 octobre. — La résistance continue dans le Languedoc, et les assemblées touchant le calvinisme deviennent plus fréquentes. Aujourd'luii le
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gouvernement n'ose plus toucher à rien, qu'il ne trouve d'abord celte latale résistance qui va fonder bientôt une anarchie universelle.
3 novembre. — Par ces opérations de finance que l'on fait souvent de ce règne-ci, on mobilise les fonds des particuliers, et il n'y a point de mal à cela. . . Ainsi les familles riches se trouveront n'avoir plus que des portefeuilles, à quoi il n'y a que bien : le père de famille en fera ce qu'il voudra, les héritiers ne dépendront point de leur naissance, mais un peu davantage de leur mérite, maie parla maie dilabuntiir. Oui, c'est la Providence qui nous envoie ces biens qui nous rapprochent de l'égalité sur la voie de la prodigalité de nos rois.
Les emplois avec privilèges deviennent plus rares, ainsi que les terres plus chères. J'ai vu un homme qui se félicitait hier d'avoir trouvé un emploi avec privilège au denier vingt-deux : bon effet encore du malheur général dont tout le monde
se plaint.
La vénalité des offices disparaîtra par la cherté de la Paulette, par la pauvreté des officiers et par le mode des emplois révocables, que le despotisme goûte de plus eu plus. Ainsi plus de fonds de bien en offices.
Restera le prix des maisons et des terres, et tout
188 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl*' SIECLE [l752]
le veste sera mobilier, ce qui est bon h la république, comme je le dis. Que Ton tourmente encore les testaments et surtout les substitutions; tout cela nous rapprochera de l'égalité et de la richesse et grandeur par les œuvres et par le mérite, mais non par la naissance.
4 novembre. — Les Bretons avancent peu leurs travaux des Etats; les gentilshommes qui servent le roi dans les armées s'en sont retirés; il n'y reste plus que ceux qui ne servent pas et qui par conséquent sont plus libres et moins indépendants, ce qu'il est d'une mauvaise politique d'avoir permis. L'on se répand beaucoup aux Etats en chansons contre la duchesse de Chaulnes, et son honneur n'y est pas ménagé. L'évêque de Rennes est aussi l'objet de chansons et de haine de la province : il a grande impatience d'être de retour à la cour. De sinistres Bretons disent que le changement de religion en Angleterre leur est fâcheux, parce qu'ils ne peuvent plus se donner aux Anglais, eux qui sont tous bons catholiques, mais s'il y a à craindre quelque révolution par le mécontentement du peuple, ce n'est point qu'ils se donnent à quelque autre puissance, c'est qu'ils se rendent à eux-mêmes en établissant un gouvernement mixte.
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7 noccm/jre. — M"® de Pompadour a pris à ses armes le manteau ducal et la calotte de velours à son carrosse, en vertu du brevet d'honneur de la cour qui lui a été accordé. Ce brevet lui a été donné h l'occasion d'un tour de malice que lui a joué Monsieur le Dauphin en la faisant tenir longtemps debout.
10 novembre. — Nouvelle affaire de sacrements. Le Châtelet étant chargé par la chambre des vacations de faire son devoir sur ces affaires, vient d'en avoir une occasion personnelle à l'un de ses membres. La dame Benoit, femme d'un conseiller au Châtelet, a eu la petite vérole et a été très mal. On a été chercher les sacrements à Saint-Jean en Grève sa paroisse. Comme elle passe pour fort janséniste, le porte-Dieu y a fait difficulté, et a demandé le nom du confesseur qui l'avait absous. Le mari n'a pas voulu le dire, le porte-Dieu l'a refusé, le mari a été au Châtelet qui a décrété le porte-Dieu. Le mari a été au vicaire, le curé étant absent; le vicaire est entré en raison, et, de peur de nouvelles difficultés du porte-Dieu (la malade étant plus mal), il lui a porté les sacrements luimême. L'archevêque de Paris a mandé le vicaire, il lui a demandé d'où venait cette désobéissance à ses ordres et l'a interdit de ses fonctions.
190 LA FUAXCE AU MILIEU DU XYlIl' SIECLE [1752]
On ne paye plus aucuns gages dans la maison du roi. Il est déclaré que les gages du Conseil ne seront désormais payés qu'au bout de trois ans, et les bureaux au bout de cinq ans. Cependant les ballets de la cour coûtent prodigieusement : on donne des habits neufs aux acteurs; le Devin de village a coûté au roi plus de 50000 écus.
29 novembre. — L'on me mande de la cour que, dans le conseil de mardi 21 novembre, l'avis de mon frère a été tondu, et que c'est le parti opposé qui a prévalu, le roi étant porté à la modération sur les affaires de l'éolise et craignant le schisme.
30 novembre. — Les évoques sont, dit-on, très mécontents de l'arrêt du Conseil du mardi 21 novembre, comme il a été tourné, car il laisse aux tribunaux les mêmes soins qu'ils prétendaient pour empêcher leur schisme pour la bulle Unigenitus. La prélature compte même s'opposer à la publication dudit arrêt du Conseil; de sorte qu'il en court diverses éditions dans Paris.
4 décembre. — La Gazelle de Hollande dit que notre état militaire est ainsi aujourd'hui : infanterie, cavalerie, dragons et hussards, 165000 hommes; milices, 55000 hommes; total, 220000 hom-
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mes en tout. Je crois que la maison du roi met à plus que cela les troupes réglées, et qu'il n'y a que 35 000 hommes de milices.
15 décembre. — H y ^ eu assemblée des chambres du Parlement mardi 12 de ce mois. On y a dénoncé un refus de sacrements à une sainte fille de Sainte-Agathe, morte le 5 de ce mois sur la paroisse de Saint-Médard. Comme elle passait pour janséniste, le curé a demandé le nom du confesseur ou billet de confession; on ne put le donner; de là le refus.
16 décembre. — J'apprends de grands événements qui se sont passés au Parlement, les chambres assemblées, mercredi 13 de ce mois, matin et soir.
Le Parlement a enfin tranché les difficultés de s'en prendre à l'épiscopat : il n'a point craint le privilège des évêques, ni le bruit et les interdits qu'ils peuvent prononcer. Le fond de tout cela sont les jésuites, qui soufflent le feu et qui économisent la discorde avec une grande adresse et une malice italienne ; ils veulent mettre aux mains le sacerdoce et l'empire avec un grand soin, et ils parviennent à accroître la chaleur chaque jour davantage .
Le cuvé do Saint-Médard a été décrété de prise de corps. On a ordonné une nouvelle visite à Tarchevêque pour l'inviter à faire cesser le scandale; même réponse ([ue le matin, qu'il persévérait dans ce qu'il avait dit, et qu'il ne pouvait changer de sentiment ni de langrao-e.
18 décembre. — J'ai les relations de ce qui s'est passé au Parlement sur le refus de sacrements par ordre de 1 archevêque de Paris à Saint-Médard, à l'égard de la sœur Perpétue.
Cette sœur moribonde est toujours en vie à la communauté de Sainte-Agathe, et toujours n'a pas reçu les sacrements. L'arrêt du 13 a été exécuté, suivant le compte qu'en ont rendu les gens du roi. A l'égard de l'archevêque de Paris, ceux-ci ont proposé une nouvelle et dernière réquisition au prélat, et une nouvelle sommation aux deux vicaires pour administrer la malade. Le Parlement n'y a point eu d'égard, et a prononcé que le temporel de l'archevêque serait et demeurerait saisi à la requête du procureur général du roi; ordonné en outre que le curé et les deux vicaires de Saint- Médard seront sommés dans l'heure même de satisfaire à l'arrêt du 13 de ce mois.
Les chambres assemblées le jour même, à cinq heures de relevée, on a rendu compte touchant
[1752] d'après le journal du m'^ d'augexsox 193
Saint-Médard : on n"a pas trouvé les deux vicaires, on a affiché l'arrêt à la porte ; mais on a appris que la malade n'avait point été administrée. Le Parlement a décrété de prise de corps les deux vicaires, et il a été ordonné aux prêtres habitués de Saint- Médard d'administrer la sœur Perpétue, du plus ancien au plus nouveau, jusqu'à ce que quelqu'un d eux lit cesser ce scandale.
19 décembre. — J'apprends par lettres, a ma campagne, ce qui s'est passé à l'assemblée des chambres du Parlement, samedi 16 de ce mois. Le matin ^L le premier président de r^Iaupeou avait été mandé par le roi, et ^1. Mole a tenu la séance. Pendant cela on a voulu savoir si les sacrements avaient été administrés à la sœur Perpétue de Sainte-Agathe et on n'a pu y parvenir. Les prêtres de la communauté de Saint-Médard se sont cachés; l'huissier du Parlement n'a pu parler à aucun, et on était encore à en trouver un.
Le soir ^1. le premier président a rendu compte de son vovaoe à la cour. Le roi lui a remis un arrêt du Conseil par lequel Sa Majesté casse celui du Parlement touchant le refus de sacrement par l'archevêque de Paris. Sa ?\Iajesté défend au Parlement d'en connaître, évoque l'affaire à elle, donne main-levée de la saisie du temporel de l'arche-
194 LA FRANCE AU MILIKU DU XVIll" SIECLE [1752]
vêquc, et défend aux pairs d'aller au Pariemêul pour cela.
21 décemhre. — Les nouvelles de cette grande
alTaire d'hier malin, sont qu'il y a eu dimanche un tumulte populaire à Saint-Médard, pour demander des messes, parce que tous les prêtres étaient fugitifs. Enfin l'archevêque de Paris y en envoya cinq h six étrangers, mais la fermentation était grande dans les corps, comme elle l'est dans les esprits.
24 décemhre. — La désertion augmente dans nos troupes de plus en plus, et, en même temps, les recrues deviennent plus difficiles; l'espèce manque, dit-on, et le prix pour engager devient plus cher. L'on compte plus de 30000 hommes supplicies pour désertion depuis la paix de 1748.
29 décembre. — Les affaires du Parlement vont mal depuis deux jours. Les gens du roi ont été demander jour pour les remontrances, et Sa Majesté leur a répondu : « Je persiste dans ma dernière réponse. Je défends sous peine de désobéissance de mettre à exécution les deux derniers arrêtés de mon Parlement. Je ferai avertir quand je voudrai écouler les deux dernières remontrances. » Dans
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le même temps, la sœur Perpétue a été enlevée et transférée à l'abbaye de Port-Royal, L'on me mande (|ue le clergé est fort content, et que, selon les ipparcnces, le Parlement fermera boutique ce matin.
4 janvier. — Le couvent de Sainte-Agathe a été dispersé en difTcrents monastères, à la demande de M. l'archevêque; les sœurs que les archers enlevaient jetaient de grands cris.
15 janvier. — Le Parlement a fait faire une recherche de toutes les lettres de cachet lâchées contre les anti-constitutionnaires, et il se trouve qu'il y en a eu 45 000. Cela entrera dans les remontrances que l'on projette.
19 janvier. — Hier, 18 janvier, il y a eu deux nouvelles dénonciations de schisme : lune, d'une sœur Henriette Col'ot, religieuse du couvent de Saint-Loup de la ville d'Orléans, à qui l'on a refusé les sacrements à la mort, l'évèque d'Orléans lui envoyant des prêtres pour s;jvoir ses dispositions sur la Constitution C'/iigeni/iis. Le Parlement a ordonné d'en informer au criminel et de satisfaire à cette malade dans le jour. L'autre, des religieuses
[1753] LA FRANCE AU MILIEU DU XVlIl'^ SIÈCLE 197
du Calvaire de Saint-Charles de la même ville d'Orléans, lesquelles, depuis nombre d'années, sont privées de tous sacrements de l'église pour la même cause. Même ordre pour y pourvoir devant le lieutenant criminel d'Orléans. Et ces ordres donnés préalablement à Tévéquc d'Orléans, sous telles peines qii^il appartiendra. Ainsi ce sera désormais toujours par la voie criminelle que le Parlement va procéder contre les évêques.
2i Janvier . — L'on remarque l'anarchie du gouvernement et quantité de désordres particuliers où les plaintes sont inutiles et l'abus progressif et multiplié. Dans les capitaineries de chasses, c'est à qui usurpera les uns sur les autres ; on ne réprime, on ne punit personne; le sieur de Montmorin, capitaine de Fontainebleau, tire de sa place des sommes immenses, et se conduit en vrai brigand. Il étend les bornes de sa capitainerie et les postes sur des terres voisines par des ordres qu'il surprend. Il vend à qui il veut des charges, il multiplie ces charges et des permissions de chasse : ainsi les propriétaires ont le chagrin que leur servitude affreuse de lâchasse ne serve de rien au roi, mais à des particuliers qui acquièrent le droit de les vexer avec tyrannie.
Le tout est fondé sur le profit de ces tvraus.
1>)8 LA FHANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE [l753]
Avec de l'argent on se rétllme, et bientôt cela deviendra une taille à payer aux capitaines; quelques gens de la cour plus osés que les autres, se délendent même à main armée et ont exempté leurs terres. Les habitants de plus de cent villages voisins ne sèment plus leurs terres, les fruits et grains étant mangés par les biches, cerfs et autres gibiers ; ils ont seulement quelques vignes qu'ils gardent six mois de l'année, en faisant des factions et gardes jour et nuit, avec tambour et charivari pour faire fuir ces bêtes destructives.
23 Ja/n'ic/-. — M. le prince de Conti manque de pain et de bois, quoiqu'il ait 600000 livres de rentes ; il achète et fait bâtir follement de tous côtés, tandis qu'il laisse tomber ses maisons. Il s'est fait une capitainerie de onze lieues autour de l'ile Adam, où tout le monde est vexé. Ce vent de folie, de prodigalité et de manque de nécessaire souffle de tous côtés en France, du grand au petit, et nos ennemis en profiteront bientôt.
2^ janvier. — En Bretagne, le régiment royal s'est révolte, et deux compagnies ont écharpé un lieutenant de cavalerie dudit régiment qui voulait y mettre l'ordre; la grande garde a refusé d'obéir; on en a pris le plus grand nombre et l'on va les décimer.
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1*' février. — Les pèi-es du couvent de la Merci, a Paris, viennent d'être interdits, c'est-à-dire leurs pouvoirs de confesser, de prêcher à eux ôtés, parce que le confesseur de M. de Blaru, fameux avocat et grand janséniste, lui a donné l'absolution h la mort sans l'interroger sur sa soumission à la bulle. M. l'archevêque de Paris a mandé chez lui le supérieur de ce couvent qui a répondu que ce n'était pas leur usage dans leur maison; et sur cela M. l'archevêque lui a ôté ses pouvoirs. Ainsi voila le Parlement et le public punis de tous côtés et la cause moliniste des évêques et des jésuites triomphante par la force ouverte.
6 février. — L'on vient de donner une pension de 2 000 écus à M. deFontanieu, conseiller d'Etat, homme pour qui il y avait toutes sortes de raisons à n'en pas donner et aucunes à en donner. Il est fils d'un financier très riche; il a augmenté son bien; il est grand menteur; il a été intendant d'armée en Italie, où il a eu réputation d'être grand pillard ; il a la charge de garde des meubles de la couronne, où il vend tout. Il s'est chargé du détail des hôpitaux militaires pour y voler et s'y intéresser dans les entreprises. Il a voulu être prévôt des marchands, on a craint qu'il n'y fourrageât trop; il avait déjà 6 000 livres de pension comme
200 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE [^IT'.
intendant; il a eu depuis peu de grosses suc cessions. Enfin sa femme est morte; il prétend avoir h vendre le bien de ses enfants, ce qu'il ne fera pas, et, pour toutes ces causes, on lui donne six autres mille livres de pension dans des circonstances où l'Etat est plus ruiné qu'il n"a jamais été,
il février. — La grande nouvelle est que M. Trudaine, accompaonant M. le garde des sceaux, a travaillé une demi-heure avec le roi: l'on croit qu'il s'agissait de quelque nouvel emprunt, le dernier expédient de 22 500000 livres ayant tout h fait manqué. En effet, la misère commence ;i assiéger le trésor roval, de façon que la maison du roi manque absolument. On en dit des choso incroyables. Les pourvoyeurs ont déclaré qu'ils ne pouvaient plus fournir la table de Sa Majesté et se sont cachés ; il en a fallu prendre de nouveaux sur qui Ton n'est pas moins en crainte; les palefreniers du roi demandent l'aumône, et tout est de même : cependant les dépenses augmentent dans la maison, et il n'y a plus ni ordre, ni règle. Chaque voyage aux maisons de campagne du roi, même celui di Trianon, coûte cent mille livres; M. le premier écuyer s'enrichit dans son district, et ainsi tous L autres; les dames d'atour des princesses gagnent
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quatre-vingts sui' cent. L'on dit que leux' café au lait avec un petit pain à chacune de ces dames coûte 2 000 francs par an, et ainsi de reste ; j^ersonne n'a autorité pour morigéner cette maison royale qui est un abîme pour la nation.
2 mars. — Comme le roi devait passer huit jours à diverses campagnes avec la marquise et sans approcher de Versailles, le premier médecin Senac en a disposé autrement; voyant l'attaque de goutte de mon frère, il a ordonné au roi pour le bien de sa santé un séjour de quatre jours à Versailles pour prendre les eaux.
3 mars. — Le roi prend les eaux à Versailles parce que la bile le tourmentait; son but, en prenant ces précautions, est de ne point rompre son carême, et l'on dit que Saint Louis n'en eût pas fait davantage. Pendant ce temps-là, mon frère a pu avoir l'oreille rovale pour les grandes affaires du molinisme, au lieu que, dans son premier projet, Sa Majesté eût été huit jours entre les mains de la marquise, sans qu'il en eût pu approcher à cause de sa goutte.
8 mars. — Le Parlement, par son arrêt du 26 janvier dernier, ayant condamné une thèse des
Carmes de Lyon, a ordonne d'enseigner les quatre propositions de 1682, et il a voulu que toutes les universités, facultés et écoles monacales enregistrassent cet arrêt. Cela forme aujourd'hui une grande difficulté et qui peut aller bien loin, car les ultramontains lèvent le nez et se montrent chicaneurs contre ces propositions de 1682. Un écrit a paru et a été condamné au feu par le Parlement; on s'y plaignait du mot d'indépendance de Véglise de France, disant que cela la constituait schismatique. Le Parlement est convenu, par l'arrêt qui condamne au feu ce mémoire, que le mot d'indépendance avait été mal choisi par le substitut Pierron ; mais voici pire : plusieurs communautés régulières, ayant écoles de théologie chez elles, hésitent à l'enregistrement de l'arrêt. A Lyon, les PP. de LOratoire, qui se sont retournés vers la constitution Unigenit/is, ne l'ont point enregistré, ayant pris sur cela des ordres de leur archevêque, le cardinal de Tencin, ce qui va faire des affaires à celui-ci avec le Parlement.
13 mars. — L'un des fermiers généraux m'a dit hier que le travail des fermes générales ne pouvait se soutenir longtemps comme il est, par la mauvaise gestion de cette grande machine ; que le produit du tabac commençait à diminuer chaque semaine.
1753] d'après le jouunal du m'' d'argenson 203
Cette compagnie de quarante associés n'a pas six personnes qui travaillent, et les autres n'y entendent précisément rien et ne sont bons qu'il recevoir leurs répartitions.
Ce sont des survivanciers et des favoris de la cour qui donnent gros pour avoir leurs places. Les employés sont des insolents et des fripons que l'on jirend sur le fait volant la ferme ou la négligeant absolument : il y en a une quantité prodigieuse à qui l'on donne des appointements en pensions sèches pour s'en défaire. La compagnie, n'étant point maîtresse de ces emplois, ne peut ni renvoyer les mauvais employés, ni avancer les bons. Avec cela la misère du temps diminue la consommation; de sorte que, dit cet homme, l'on serait élonné si Ion savait combien gagne peu la compagnie; l'on cache ces défauts pour ne pas affaiblir son crédit. D'un autre côté, les sous-fermiers que la volonté du contrôleur général chasse et déplace à chaque bail, pressurent le peuple et font cent mille vexations pour tirer ce qu'ils peuvent pendant six ans; ils ne font grâce à personne, ayant bien de la peine à vivre et à paver, ce qui ruine le royaume, mais il faut, dit-il, que tout cela tombe au premier bail, et alors le grand crédit des financiers tombera. Leurs grosses avances au roi achèvent de les ruiner. Il y a 27 millions d'avances
20i LA FRAXCE AU MILIEU DU XVIU'' SIÈCLE [1753]
extraordinaires, dont on ne sait comment il se fera jamais de remboursement.
15 mars. — Un vicaire de la paroisse de Sainte- Marguerite assure qu'il a péri plus de huit cents per-^ sonnes de misère dans le faubourg Saint-Antoine, depuis le 20 janvier jusqu'au 20 février, que ces pauvres gens expiraient de froid et de faim dans des greniers, que les prêtres venus trop tard arrivaient pour les voir mourir sans qu'il y eût de remède. Ce faubourg Saint-Antoine est rempli de petits ouvriers qui travaillent sans maîtrise ; quand Paris devient misérable par l'inégalité des richesses encore augmentée, alors ces petits ouvrages, moins parfaits que ceux des grands maîtres, sont peu vendus à Paris. Que faire pour ces pauvres gens? Ils ne savent où aller, car de se réfugier dans les campagnes, ils ne le peuvent, la misère, le malêtre, l'inquisition financière y étant plus grands que dans les villes. Oui, la finance a fermé tous les asiles à la droiture et au travail sans richesses.
16 mars. — L'on prétend que, dans les ordres pour l'assemblée et le recrutement des milices, il y en a de secrets pour les doubler; en effet, je viens de le voir par la paroisse où est ma maison de campagne : l'on ne devait y rien lever
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cette année, et l'ordre est d'y tirer un second milicien.
24 mars. — Le roi voulait rester le reste du carême à Versailles; mais, au jiremier bâillement d'ennui, la marquise lui a persuadé un voyage à Ghoisy, qui doit être mardi ou jeudi prochain. Cela lui convient pour tenir le roi deux jours avec qui elle veut et sans ceux qu'elle ne veut pas, comme mon frère, qui fait tant d'ombrage à elle et à son parti.
30 mars. — M. le duc d'Orléans avait eu cidevant 50 000 écus de pension comme pauvre, et en attendant la succession de son père; étant devenu par cet événement riche de plus de trois millions de rentes, il avait remis sa pension; mais depuis il a représenté qu'il dépenserait par delà son revenu, et le roi vient de lui rendre ses 50 000 écus, ce qui charge d'autant notre pauvre état.
31 mars. — J'apprends que les sieurs de Montmartel et Boulogne s'entendent parfaitement ensemble pour disposer absolument du ministère des finances. Eux seuls se sont rendus maîtres de tout l'argent de la place. Montmartel possède à
LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl" SlÙCLE. 12
lui seul plus de cent millions, et Boulogne de très gros biens; il a part, lui et sa famille, h huit places de fermiers généraux; tout le crédit est renfermé dans eux seuls. Tantôt il fait trembler le ministère de la finance, tantôt il le tire de sa détresse. Avec cela, il file la corde et annonce la faillite générale du royaume ou la banqueroute rovale.
Il V a grand bruit en Languedoc, et tout v tend à une révolte de la part des calvinistes ; l'on continue d'envoyer aux galères ceux d'entre eux qui sont pris fuyant le royaume, et, dans un des derniers conseils, le roi a prononcé avec colère qu'il n'v avait qu'à pendre tous les ministres qu'on prendrait.
5 ai>7-il. — L'université de Paris vient d'enregistrer cum elogio le règlement du Parlement touchant les propositions de 1682, et a promis de le bien observer. L'on sait qu'il y a eu dans l'assemblée quelques opinions contraires, comme de la part de douze sulpiciens (grands ultramontains)^ du curé et du vicaire de Saint-Nicolas du Chardonnet; lesquels ont dit que l'on pouvait soutenir l'opinion contraire ii la quatrième des propositions de 1682 sur la supériorité du concile au Pape. Si le Parlement avait trace et preuve de cette contrariété ultramontaine, il en ferait bonne justice.
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6 açril. — Depuis plus de cinquante ans, les anciens habitants de la campagne ne se souviennent pas d'avoir eu une année si abondante que celleci. Le prix des grains diminue partout, mais le pain se soutient toujours très cher à Paris et comme à l'ordinaire, ce qui fait crier justement contre le Parlement.
8 avril. — L'assemblée des Chambres, jeudi dernier 5 de ce mois, s'est bornée à la lecture des remontrances qui dure trois heures; c'est un vrai livre, et que l'on verra sans doute bientôt imprimé.
Le roi va mardi à Ghoisy pour deux jours. M™° Infante, duchesse de Parme, a ordre de partir le mois prochain, son époux la redemandant à grands cris.
9 avril. — M™" de Pompadour a signé son marché pour l'acquisition du magnifique hôtel d'Evreux^ à 500 000 livres et un diamant de 20 000 livres pour la princesse de Turenne.
15 avril. — Hier les oens du roi rendirent aux
chambres sa réponse, qui est que Sa Majesté ne
1. Légué par la marquise au roi, l'hôtel d'Évreux passa ensuite au riche financiei- Beaujon, qui le revendit à Louis XVI en 1786. C'est aujourd'hui le palais de l'Elysée. (Note de l'édit. Rathery.)
208 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE [1753]
veut point de députation pour lui apporter l'arrêt des remontrances, mais que cela lui soit apporté seulement par les gens du roi.
16 a^'j'il. — Jean-Jacques Rousseau, de Genève, auteur agréable, mais se piquant de philosophie, dit que les gens de lettres doivent faire ces trois vœux : pauvreté, liberté et vérité. Cela a indisposé le gouvernement contre lui; il a témoigné ses sentiments dans quelques préfaces; sur cela on a parlé de lui dans les cabinets, et le roi a dit qu'il ferait bien de le faire enfermer à Bicètrc. S. A. S. le comte de Clermont a ajouté que ce serait encore bien fait de l'y faire étriller. L'on craint ces sortes de philosophes libres. Mon ami d'Alcmbert est dans ce cas, et est menacé de répréhension par nos inquisiteurs d'Etat. Les Jésuites sont les plus grands instigateurs de ce système.
19 avril. — Madame Infante s'en ■'•a le 7 mai à son duché de Parme, bien contristée par le désespoir de ne plus revoir sa patrie et son père. Elle n'a que des talents contraires à l'économie, et son époux est encore plus imbécile qu'elle. Dans un état aussi médiocre, ils ne savent pas aller à quatre mois avec leur revenu d'une année; elle n'a aucun goût pour la table, la musique, ni le jeu, elle
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s'ennuie de tout, comme on est dans le reste de la famille. Elle ne tire de plaisirs que de son cœur, aimant son père et sa famille et ceux qui l'approchent. Le roi est à peu près comme elle, mais les impressions sur le cœur et sur l'esprit passent plus vite chez lui.
23 avril. — Autre affaire considérable et embarrassante : jNI. le comte de Charolais est venu demander à M. l'archevêque de Paris les dispenses de ban pour le mariage de son neveu le prince de Condé avec M"® de Soubise. L'archevêque a dit qu'il le voulait bien mais à condition du Ucet du curé de Saint- Jean, qu'il se trouverait à la célébration à Versailles et y apporterait son registre. Le comte de Charolais a répondu qu'il n'avait garde, que ce curé était décrété par le Parlement, que cela ferait un faux dans le mariage, et qu'il ne se souciait pas de courir le risque que les princes de Condé fussent un jour déclarés bâtards. L'archevêque a insisté et croit cette occasion propice pour rétablir ce curé décrété dans ses fonctions. Voilà un grand embarras et où la cour soutient l'épiscopat à son ordinaire.
30 avril. — L'on multiplie les lettres de cachet, comme si l'on voulait montrer au Parlement le peu
210 LA FllANCE AU MILIEU DU XVIU'' SIKCLK [1753]
de cas que l'on fait de ses remontrances sur cet article. L'on vient de mettre à la Bastille le sieur de la Beaumellc, qui a professé le droit public à Copenhague et a composé divers écrits très libres. Il a fait aussi une critique sur le Siècle de Louis XIV de Voltaire, où il a noté des choses injurieuses sur INI. le duc d'Orléans régent : ainsi c'est M. le duc d'Orléans son petit-fils qui a demandé cette punition ; i\I™® Denis, nièce de Voltaire, l'a aussi demandée, et voilà tout le Parnasse révolté contre Voltaire plus que jamais.
Cependant il y a eu démêlé sur le mariage de M. le prince de Condé avec M"" de Soubise; il est décidé que les fiançailles se feront mercredi prochain, et que M. le curé de Saint- Jean ne s'y trouvera pas. M. le comte de Charolais a tenu bon, disant qu'il ne voulait pas supporter la moindre nullité dans la naissance des princes de sa maison, et qu'on en avait déjà assez dit sur Charlotte de La Trémouille.
2 mai. — C'est le maréchal de Richelieu qui a obtenu l'agrément de la lieutenance générale de Bretagne pour le duc d'Aiguillon, son cousin. On en offrait 540 000 livres à M. de Chaulnes. M. de Richelieu alla lui demander s'il en avait donné sa parole; celui-ci lui dit que non; M. de Richelieu a
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couvert l'enchère de 60 000 livres; 11 lui a été répondu qu'il en fallait l'agrément de la marquise avant celui du roi. Il a été à la marquise pour l'insulter plutôt que lui demander aveu, et il a obtenu sur-le-champ l'agrément du roi.
Les secrétaires d'État ont tenu une assemblée chez M. Chauvelin pour éclairer ce point, s'il y a jamais eu des lettres de cachet données en blanc. Il a été prouvé qu'il n'y en eut jamais, et que M. de la Vrillière en refusa même au Régent.
On ne parle que des richesses immenses de la marquise de Pompadour : ou assure qu'elle se retire avec plus de 1800 000 livres de rentes. 11 n'y a point de places de finance qu'elle n'ait vendues, et les profits ont passé par les mains de son chef du conseil, le sieur Collin, ci-devant procureur.
4 mai. — Le P. Pérusseau, confesseur du roi, vient de mourir d'une dartre à l'œil. Il est remplacé par un autre jésuite nommé le P. Larivé, que l'on dit petit homme et grand bigot.
7 mai. — Je viens de lire l'écrit qui a causé l'emprisonnement à la Bastille du sieur de la Beaumelle : c'est un portrait du roi de Prusse tel qu'il est, et fort en mal. C'est un tableau plutôt
212 LA FRAXCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE [1753]
qu'une satire, ses meilleurs amis en parlent ainsi, mais quelle tracasserie politique si cet écrit paraissait imprimé en France 1 C'est pour cela qu'on a emprisonné la Beaumellc, et non pas pour les plaintes de Voltaire, ni de M le duc d'Orléans, comme on avait dit.
8 mai. — Voilà le trouble et les embarras parvenus à leur excès sur les affaires avec le Parlement. Hier le roi y envoya des lettres patentes portant jussion d'enregistrer celle du 22 février pour s'abstenir de toute connaissance des matières de sacrements, et pour reprendre les fonctions de justice ordinaire, pour première et dernière jussion, à peine de désobéissance et d'encourir' notre indignation. Le procureur général fut d'avis d'enregistrer ces lettres, ainsi que celles du 22 février, et d'y faire des remontrances. Mais le Parlement, tout d'une voix, hier 7 mai, arrêta ainsi : « Qu'il persiste dans son arrêt du 5 mai, ne pouvant sans manquer à son devoir et à son service obtempérer aux dites lettres patentes. »
10 mai. — Hier tout Paris fut en rumeur : dès c[uatre heures du matin, trois mousquetaires allèicnt réveiller chaque membre du Parlement, excepté la grand'cbambre et le grand banc; ces
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mousquetaires leur signifièrent à chacun une lettre de cachet pour les exiler, trois à leurs terres à cause de leur parenté avec les ministres, les autres à Poitiers, Angoulême, Montbrison, Clermont-Ferrand, Vendôme, Châlons-sur-Marne, Orléans, Bourofes et Troyes. Quatre ont été enlevés sur-lechamp, sans leur permettre de se servir de leurs chaises de poste, ni d'emporter avec eux aucune commodité, et on les a menés dans les plus laides prisons provinciales que le roi ait à ses ordres (ce qui sent un peu la cruauté). Tels sont : l'abbé Chauvelin conduit au Mont Saint-Michel; le président de ?>lazy aux iles Sainte-Marguerite; M. de Lys à Pierre-Encise ; et le président de Besigny au Château de Ham. Ces exilés avaient vingt-quatre heures pour partir, et, pendant ce temps-là, ordre de ne voir ni parler à personne.
Cependant la grand'chambre, qui n'est point exilée, non plus que le grand banc des présidents à mortier, s'assembla hier matin à l'heure qui avait été prescrite; M. le premier président rendit compte de la disgrâce de ses conlrcres, et tout de suite la grand'chambre délibéra, comme avaient lait la veille les chambres assemblées, persistant dans la seule connaissance des procès commencés contre les schismatiques et ne vaquant point à ceux des particuliers.
214 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'^ SIÈCLE [1753]
Ceux qui ont observé le roi sur ceci ont trouvé que Sa Majesté était en grande inquiétude que la punition du Parlement ne passât pas dans son Conseil. Cette inquiétude durait au souper de Bellevue, après la première réunion; mais, après la seconde, mon frère l'ayant emporté pour punir par l'exil et par la prison, le roi finit le conseil en disant : « Faites comme vous voudrez, mais je veux être obéi. » Alonsieur le Dauphin lui sauta au col et l'embrassa. Sa Majesté revint souper à Bellevue, il dit deux mots à l'oreille de la marquise, qui lui applaudit, et jamais Sa Majesté n'a paru souper si gaiement; elle chanta et siffla. Ainsi l'on voit que cela se mène par une 'passion enfantine du roi, qui veut qu'on frappe des chiens désobéissants sans considérer les conséquences.
11 mai. — L'on observe partout ici les tristes résultats du mauvais gouvernement des ministres; il n'est plus question du roi, mais des ministres uniquement; il semble que ce soit le caractère principal de la comédie du Méchant, par Gresset, qui gouverne en chef le royaume, car il a placé des méchants comme lui en second ordre. Soif de l'injustice, haine des honnêtes gens, amour des fripons, voilà le cri, la devise qu'on a inspirée au gouvernement des hommes. Malheureusement mon
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nom, mon triste nom, se nomme à la tète des disgrâces, et je crains qu'il ne passe en mal, en très mal, à la postérité.
12 mai. — Mercredi il n'y avait personne aux spectacles ni aux promenades publiques. Depuis cette époque les effets royaux n'ont aucun prix, et l'on n'a pas vendu sur la place pour 10000 livres. Les autres tribunaux ont cessé d'administrer la justice, même par le ministère des procureurs; tout est fermé.
Partout la haine contre l'épiscopatet contre tout le sacerdoce est portée au dernier excès.
Le parlement d'Aix a décrété de prise de corps un curé pour schisme et refus de sacrements.
Mon frère et mon fils étant reo-ardés comme les auteurs d'un si grand désordre, soit par la vengeance de mon frère, soit par leur attachement fanatique du sacerdoce, tout le public, et le plus bas peuDle, s'élève contre leur faveur et contre mon nom; je n'ose plus paraître avec ma livrée, craignant d'y être confondu, sans que je mérite d'y participer.
La banqueroute avance; il est certain qu'il s'en faut par an de 32 millions que le roi puisse égaler sa recette et sa dépense.
La marine est plus délabrée que jamais;
216 LA FRANCE AU MILIEU DU XYIIl"^ SlÈCLii [1753]
M. Rouillé fait encore plus mal que M. de Maurepas; tous les vaisseaux qu'il a fait construire, étant en bois de Lorraine, pourrissent dans le port; nous n'avons pas 26 vaisseaux aujourd'hui en état de servir à la mer ; cependant l'on a payé plus de 80 millions de la marine depuis 1748.
13 mai. — Avant-hier il y eut un grand incendie à Paris, île Saint-Louis, où trois malsons ont été brûlées. M. le premier président y était, et, comme il rentrait chez lui, il a trouvé l'ordre du roi signifié par les mousquetaires pour transférer le Parlement à Pontoise. C'a été avant-hier vendredi que cet ordre est venu pour transférer à Pontoise la grand'chambre, qui se donne pour représenter tout le corps du Parlement, car, dans les deux délibérations de mercredi et de jeudi, les décrets émanés de la grand'chambre ont été intitulés « des chambres assemblées », la tète représentant tout le corps.
17 mai. — Les lettres de Pontoise disent que le palais pour rendre la justice n'était pas encore prêt aux Cordeliers de Pontoise, et que ce serait le tout si cela l'était pour aujourd'hui ou demain; qu'alors on recevrait la déclaration du roi, que cette déclaration n'était pas autre chose qu'une copie de celle de 1720 en pareil cas.
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Au reste on y fait bonne chère, et il y a plus de tables que de dîneurs.
Il va être défendu, sous peine de la vie, de faire paraître imprimées les remontrances du Parlement. La reine de Hongrie a promis une grosse somme d'argent pour les avoir.
19 mai. — Un prêtre habitué de Saint-Côme m'a dit hier que, dans cette paroisse, il y avait 3 000 communiants, et qu'il s'en fallait de 1200 qu'il n'y eût eu autant de communiants que l'année passée. La même chose à Saint-Sulpice.
A peine les ministres de la religion osent-ils se montrer dans les rues sans être hués, et tout cela vient de la bulle Unis^œ/iitiis, ainsi que de la disgrâce du Parlement.
On a trouvé dans plusieurs lieux publics des billets séditieux portant : « Vwe le Parlement! Menrejit le roi et les évéqnes! «
On a eu nouvelle hier que le Parlement, composé seulement de la grand'chambre, s'était ouvert jeudi à dix heures aux Cordeliers, à Pontoise. La séance dura deux heures. L'arrêté fut que la déclaration (pour cette translation) serait « enregistrée pour être exécutée conformément aux arrêtés des 5, 7 et 9 de ce mois », c'est-à-dire d'obéir en désobéissant, de ne décider que des
L\ FRANCE AU SIIMÎTC DU XVIIl' SlÈClT. 13
affaires publiques et non de la justice entre particuliers.
23 mai. — Les gens du roi ont été mal reçus à Marly; par deux fois, le roi a refusé de les recevoir à son lever, disant qu'il ne voulait pas voir des gens qui n'avaient que de mauvaises nouvelles à lui dire. Le maréchal de Noailles s'est piqué de les bien régaler à Saint-Germain, où ils ont couché deux nuits, puis ils sont retournés à Pontoise faire ce triste récit.
Au milieu de cette pénurie universelle, on ne s'aperçoit pas à Marlv du moindre défaut du gouvernement; jamais la cour n'v a été si brillante, on y joue un jeu ruineux; le roi v gagne beaucoup.
24 mai. — Les grandes remontrances du Parlement paraissent d'hier imprimées, et cela va faire un grand chemin dans nos tètes françaises : c'est un ouvrage fait pour fixer et reculer les bornes de l'autorité royale. Les remontrances commencent par dire que les peuples obéissent aux rois, et que les rois doivent obéir aux lois fondamentales dans une juste monarchie.
28 mai. — On négocie beaucoup à Pontoise avec la cour; le premier président passe ses jour-
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nées à Yauréal chez ]\I. le prince de Conti. Ce prince se donne pour grand négociateur.
Il y a à Pontoise des tables bien servies et fort abondantes chez les présidents à mortier, c'est ii qui s'enlèvera les convives.
30 mai. — L'on me mande de Pontoise que M. le prince de Conti négocie toujours avec le premier président.
Cependant l'on ne voit à Paris que des gens ruinés par la cessation de justice, des retravants qui ont leur argent consigné et qui en payent l'intérêt, des créanciers colloques et qui ne tenaient plus qu'à quelques arrêts de forme quand la justice a cessé dans le ressort du parlement de Paris, et quantité d'autres. Les procureurs au Parlement ne veulent pas travailler, à l'exemple des avocats; ceux du Chàtelet se donnent les mêmes airs pour la moitié d'eux; on ne fait rien dans aucun des tribunaux de Paris; le lieutenant civil est obligé de donner des sentences de défense contre ses propres jugements : on n'a jamais rien vu de semblable à tout ceci.
10 juin. — Les trente conseillers, ou environ, exilés à Bourges, sont les plus fermes du Parlement; ils ont envoyé depuis peu un grand mémoire
220 LA FiiANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE [1753]
à la graud'cliambre, séant à Pontoise, pour protester contre tout ce que déciderait la grand' chambre pour le Parlement, disant qu'elle ne représente point le corps. Ce mémoire est, dit-on, un tocsin très séditieux. On y dit entre autres choses que, si le roi a cent mille hommes pour soutenir ses ordres absolus, ils ont pour eux le cœur et la volonté des peuples.
L'on parle aussi avec plus de douleur que jamais de l'épuisement de nos finances royales : le roi a déjà donné plus de 90000 livres comptant à un moine bénédictin, qui lui construit de grands télescopes, et ce moine s'en moque.
12 /iiin. — Le mémoire des trente exilés de Bourges dont j'ai parlé commence à faire grand bruit, et je crois que nous en aurons bientôt des copies, même imprimées.
i^t Juin. — Voici que cette maudite et stupide loi de gène, pour empêcher de planter les vignes et pour arracher toutes celles que peut le gouvernement, s'empare de nos gouvernants plus que jamais : c'est ii qui se signalera davantage dans cette carrière. M. de Sauvionv, intendant de Paris, qui est de mes amis, s'y écliaufTe de bonne foi; il dit qu'il a bien étudié cette matière et qu'il est
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convaincu qu'il fallait détruire les vignes en France, parce que les vignerons étaient souvent misérables. Oh quelle stupide loi!
15 juin. — Enfin est arrivée cette lettre dont j'ai parlé, écrite par les trente exilés de Bourges, puis une autre par les exilés de Poitiers, et enfin une troisième par les exilés d'Angoulême. Toutes ces lettres déclarent qu'elles désavouent la grand' chambre de tout accommodement qu'elle ferait sans y appeler les enquêtes, demandant à être convoqués préalablement; sur quoi le premier président a déclaré qu'il ne voulait ni ne pouvait plus traiter.
16 Juin. — Le roi a mandé le président de Montesquieu, directeur de l'Académie française, pour donner positivement l'exclusion à l'élection de la place de l'archevêque de Sens, h Piron et à du Vaudier l'avocat.
L'Académie assemblée a été frappée de ce coup et ne voit plus de liberté dans ces exclusions multipliées; on a remis l'élection à samedi prochain, et l'on ne sait qui on prendra : chacun craint une pareille note de la part de son maître. BufTon, dont l'Histoire naturelle est actuellement examinée en Sorbonne, d'Alembert qui est de VEncijcIo-
pèdie, se retirent dans la crainte de note subite et infamante; il ne restera que des pieds plats à élire. Je sais encore Bougainville qui espérait, mais que l'on soupçonne de jansénisme; et l'abbé do Condillac, métaphysicien, mais qui a trop parlé de l'Ame.'
19 Juin. — Le parlement de Provence enchérit encore sur le parlement de Paris et paraît ne point craindre la cour sur le fait de la bulle Uiiige?iitiis. Par un arrêté du iG mai, les chambres assemblées, il est ordonné au procureur général et aux tribunaux de veiller h la liberté des fidèles, d'empêcher les interrogatoires sur la bulle, et l'exaction des billets de confession. Le Parlement a sévi contre l'évêque de Sisteron, qui avait fait schisme à la mort d'un chanoine nommé Eymar.
28 juin. — Querelle considérable et qui augmente entre Paris Duverney et Vandières, directeur général des bâtiments, au sujet de l'Ecole militaire : le second reproche au premier des dissipations de fonds, et l'autre des traits de malhonnêteté, ce qui est croyable par les gens dont celui-ci se sert : il a piis pour administrer les fonds le sieur Valmy [Valsiny *], ci-devant intendant du
1. Note rectificative du tome VIII, p. lO'i. L'éditeur Jannet donne : Vahing.
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grand prieur d'Orléans, qui l'avait tant ruiné, puis le poète Marmontel.
Il y a un nouveau refus de sacrements à Sens, à la Sainte Table, et contre un anti-constitutionnaire; cela va faire du bruit.
Après beaucoup de contestations, on a élu M. BufFon à l'Académie française, quoique la théologie le répute pour déiste et procède actuellement à l'examen de son dernier livre sur l'histoire naturelle.
3 juillet. — Un conseiller au parlement de Rouen, nommé Saint-Ouen, ayant voulu, dans l'assemblée des chambres, faire l'éloge' de la bulle Unigenitus, la compagnie l'a envoyé au greffe s'instruire de ces (sic) maximes sur la bulle et a ordonné qu'il ferait aveu de sa faute en pleine assemblée, ce qu'a exécuté docilement ce conseiller.
6 juillet. — Le roi a annulé la protestation des princes du sang faite à l'occasion du mariage de M. le prince de Condé, et a jugé que MM. de Rohan et de Bouillon pourraient désormais prendre le titre de très hauts, très puissants et très excellents princes, ce qui va à leur donner désormais le cordon bleu au même rang. qu'aux princes de la maison de Lorraine.
Tous les présidents à mortier ont été à Vauréal déclarer h M. le prince de Conli que le Parlement le remerciait de tant de peines qu'il s'est données pour accommoder les affaires du Parlement avec le roi, déclarant que le Parlement ne pouvait recevoir la déclaration du roi comme elle avait été proposée. Le prince de Conti en a été rendre compte au roi, qui n'a rien répondu. Par là, tout est rompu et le Parlement s'attend pour aujourd'hui à des coups foudroyants.
8 juillet. — L'on volt des copies d'une lettre aussi touchante que ridicule de la dame Denis, nièce du poète Voltaire, qui est arrêtée à Francfort avec son oncle à la sollicitation du roi de Prusse, Voltaire est accusé de vouloir faire imprimer les poésies du roi de Prusse, on les garde toujours aux arrêts, et, qui pis est, il leur en coûte 600 livres par jour pour ces frais de garnison.
La marquise est allée à Compiègne plus resplendissante de faveur que jamais. M. de Machault est toujours riiomme de confiance et soutient les dépenses de cour en faisant prendre le présent sur l'avenir. L'on a mang-é deux années d'avance sur les recettes générales.
19 j aille L. — L'évêque de Metz vient, dit-on, de
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surpasser ses confrères par l'efifronterie du schisme. 11 a refusé les sacrements à un prétendu janséniste; il lui a refusé ensuite la sépulture, et, ayant appris qu'on avait mis son corps dans une bière, il a fait venir chez lui cette bière et en a fait tirer le cadavre qu'il a fait jeter dans la rue. Sur cela, le Parlement a décrété de prise de corps ce prélat.
1^ juillet. — Le parlement de Rouen suit entièrement les exemples du parlement de Paris et vient d'intimer de nouveaux ordres à l'évèque d'Evrcux de faire cesser le schisme sur de nouveaux refus de sacrements.
26 juillet. — Une personne admise dans la Iréquentation de la famille royale m'en a dit ceci : Madame Adélaïde gouverne tout, prononce absolument et décide de tout ce que doit faire M. le Dauphin dans la journée. Elle affecte de contrarier le peu d'ordres qu'a donnés la Dauphinepour marquer son autorité. Celle-ci est assez malheureuse, elle n'a pas le moindre crédit; la sœur détourne le mari de s'attacher à elle. Le Dauphin est, dit-on, un contraste sans exemple des qualités les plus contraires : on lui voit de la bigoterie et non de la religion, des mouvements de bon cœur jusqu'aux larmes et de Tinhumanité, de la douceur et de la
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dureté, des traits d'esprit et de la bêtise, de l'enfantillage et de la prudence, mais surtout du singulier (ce qui n'annonce rien qui vaille) ; il se promène à l'heure où les autres se reposent.
2^ juillet. — Le jugement que le roi a rendu dernièrement en faveur des maisons de Rohan et de Soubise attire à Sa Majesté des affaires embarrassantes : c'est un soulèvement de tous nos princes du sang, excepté du prince de Condé et du comte de Charolais, M"'" de Modènc à la tète. Elle est allée à Villers-Cotterets mettre le feu sous le ventre au duc et à la duchesse d'Orléans; les autres princes y sont adhérents. Aucuns ne fréquentent Compiègne aujourd'hui que pour se plaindre de cette décision; M. le prince de Condé y parait moins que les autres, depuis qu'il ne se mêle plus des affaires du Parlement. Ils se plaignent de ce que le roi accorde à ces prétendus princes étrangers presque les mêmes titres qu'aux princes du san"".
''^0 juillet. — Ceux qui viennent de Compiègne disent que jamais on n'a vu la Cour si farcie de petits collets, de prêtres et d'évêques. L'on n'y parle non plus du Parlement que des Etats généraux. Le roi écoute tout ce qu'on lui en dit, il
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donne quelques signes de tête, et voilà tout. Il est certain que les princes et les princesses du sang recommandent le Parlement partout et le veulent pour juge de leur rang, terrible procès de cour contre les maisons de Rohan et de Bouillon. La princesse de Condé essuie des déboires de la part de Mesdames de France ; on en affecte plusieurs par malice; toute cette famille royale est mal élevée. On s'ennuie beaucoup h Compiègne. Le roi y paraît vieilli plus que son âge ne le comporte; il est rembruni; les chairs mollasses et le dos arrondi.
1^'' août. — Cette affaire des princes du sang cause à la cour grande agitation; cela devient sérieux; ils disent qu'ils ne reconnaissent point les arrêts du Conseil, que le roi est bien le maître des honneurs de la cour en donnant ses ranars à chaque personne à sa naissance ou au milieu de sa vie, comme on fait aujourd'hui aux enfants du duc de Penthièvre, mais que, quant à l'état des personnes, ce n'est qu'au Parlement à le donner. Ainsi voilà une nouvelle distinction qui borne l'autorité royale et qui la met au-dessous de celle des tribunaux, le Parlement devenant par là véritable sénat national.
5 août. — Le roi a envoyé le 1" août à Rouen
le sieur de Fougères, lieutenant des gardes du corps, avec force lettres de cachet pour mettre à la raison ce Parlement normand qui s'est mis à entendre les maximes du royaume et les règles de la religion, tout aussi bien que le parlement de Paris, et afin d'empêcher l'exécution de ses deux arrêts contre l'cvêque d'Evreux.
8 août. — L'on refuse au poète Voltaire la permission de rentrer en France.
Le parlement de Rouen continue h imiter de si près celui de Paris qu'il doit incessamment avoir le même sort.
10 août, — Le parlement de Rouen ne reconnaissant pas les ordres que le roi lui a envoyés sans lettres patentes, n'en tient compte, et a envoyé à Evreux un huissier pour saisir le temporel de l'évêque. Cependant M. de Fougères reste dans cette capitale pour y donner ordre et secourir les évêques attaqués par les magistrats.
15 août. — L'on parle de transférer k Caen ou à Falaise le parlement de Rouen.
L'on mande ici qu'à Vire un curé ayant refusé les sacrements à un prétendu janséniste, le bailliage l'a condamné aux galères et à la fleur de lys.
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18 août. — L'on vient de donner à l'évêque d'Evreux l'évèché de Baveux, qui vaut 80 000 livres de rentes, récompense marquée de ce qu'il a fait récemment pour le schisme.
20 août. — Je sais qu'à Versailles sept chefs de brigade des gardes du corps ont refusé la commission dudit Fougères, et qu'enfin il l'a acceptée, n'étant pas homme de condition, ce qui le déshonore dans la compagnie.
22 août. — Je sais que pour le dernier voyage de Compiègne le roi manquait absolument d'argent, et on a emprunté sur cela deux millions à Montmartel, sans quoi l'on ne savait comment partir. Malgré cette détresse le dessein est formé pour la campagne prochaine de rebâtir entièrement le château de Compiègne.
28 août. — L'on prévoit, pour la Saint-Martin prochaine, une révolution dans le ministère, à cause de l'affaire du Parlement, qui est, dit on, inaccommodable sans cela. Le garde des sceaux déplait à son travail avec le roi parce qu'il n'a jamais autre chose à lui dire sinon a qu'il n'y a plus d'argent au trésor roval ». Mon frère l'amuse par son département de Paris, dont il lui conte les
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détails de police que l'on sait par espionnage, comme les intrigues libertines de nos dames de Paris. M. Rouillé lui déplaît souverainement par sa pédanterie; M. de Saint-Contest ne sait que des anecdotes et ne raisonne jamais; il n'a pu encore travailler que deux fois avec le roi depuis qu'il est en place.
29 août. — Mon frère est plus foncièrement brouillé que jamais avec la marquise, et la comtesse d'Estrades travaille par tous ses moyens, et par ceux qu'on lui suggère, à avancer la disgrâce de cette favorite, ainsi que celle de Vandières. L'on voit d'étranges choses à la cour; c'est une terrible école de crimes et de noirceurs, même dans les familles.
3 septembre. — L'on vient d'envoyer et de faire marcher en Lanoruedoc vers les Cévennes trente bataillons et trois régiments de dragons. M. de Saint-Priest, intendant de cette province, demandait ces forces depuis longtemps pour exterminer le reste pullulant des huguenots de cette province.
6 septembre. — Le 2 de ce mois, le roi répondit aux quinze députés du parlement de Rouen, par l'organe de M. le chancelier, d'une façon qui fait
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désespérer que l'on accommode jamais cette affaire entre le Parlement et le clergé. Le roi y donne toujours à la bulle Unii^enitns la qualification de jugement de l'Eglise universelle en matic-rc de doctrine, et veut qu'elle soit observée et respectée comme sous le feu roi. On y rappelle les déclarations de 1720 et de 1730, on laisse toujours aux parlements le droit d'empêcher que l'Eglise n'abuse de sa juridiction, mais Sa Majesté défend à ses juges de se mêler de matières de sacrements. On y déclare (ceci est remarquable) que dans la seule personne royale réside la plénitude de la justice, que c'est d'elle que les juges tiennent leur état et le pouvoir de rendre justice aux sujets, et que, quand, par des considérations particulières, le roi veut se réserver connaissance de quelque cause que ce soit pour la décider par lui-même, il le peut.
9 seplemhre. — Hier samedi 8, sur le midi, naquit un second fils à ^Monsieur le Dauphin, qu'on a nommé d'avance duc d'Aquitaine. Je souhaite que les peuples et surtout celui de Paris en aient marqué de la joie.
11 septembre. — Un homme qui arrive de Versailles me dit que la naissance du duc d'Aquitaine n'y a causé aucune joie dans le peuple de la cour
et (le Versailles, a fortiori à Paris, tant les esprits sont aujourd'hni mal prévenus pour le trône! L'on y tient des discours très séditieux, même dans les appartements du roi.
a septembre. — Rien de si faux que le bruit qui avait couru de la mort du duc d'Aquitaine. C'est une malheureuse préoccupation qu'a aujourd'hui le peuple de Paris de faire courir des bruits funestes au gouvernement. On a mis quantité de monde en prison à Paris pour avoir fait courir ce mauvais bruit.
15 septembre. — L'on a délibéré h Lausanne, en Suisse, avec des députés de nos huguenots français s'il était temps de demander la liberté de conscience, et l'on a conclu que l'heure n'était pas tout à fait venue, et que l'autorité royale serait plus afTaiblie dans quelque temps, comme l'hiver prochain.
17 septembre. — Je sais que le maréchal de Noailles se montre grand fripon et d'une corruption intolérable dans les conseils du roi, portant à tous les partis les plus avantageux à la maison d'Autriche. Il oouverne absolument les affaires étrangères, et M. de Saint-Contest va chez lui porter le portefeuille, d'où il arrive que tout va si mal au dehors.
[I7à3] D'.VPr.î-S LE JOLT.XAL DU 3l'' d'aIIGENSOX 233
18 septembre. — Hier devait paraître îa déclaration du roi pour former une chambre des vacations, séante aux Augustins. L'on y avait préparé toutes choses pour cette séance, mais l'on prétend qu'il en arriva contre-ordre, ce que je ne sais pas encore.
19 septembre. — On arrête toujours beaucoup de monde pour avoir parlé des affaires présentes.
La commission du conseil pour juger les appels et pour tenir lieu de chambre des vacations, commence samedi prochain pour le sûr. C'est une contrainte que le chancelier fait à tous les juges du conseil qui la composent; chacun s'excuse, mais on V force les plus jeunes.
22 septembre. — Mardi prochain finiront les opéras français, pour ne plus jouer désormais que de la bouffonnerie italienne, jusqu'à la Saint- Martin, la cour attirant à Fontainebleau les trois spectacles dont on prive les Parisiens, ce qui coûtera fort cher au roi. Tout ceci ressemble fort à la réoence de Marie de ÎNIédicis, quand elle dissipait les épargnes du bon Henri IV.
23 septembre. — L'on se plaint beaucoup, h vingt lieues à la ronde de Paris, des vexations des capitaineries et des seigneurs écoutés à la cour
234 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIECLE [1753]
qui conservent le gibier, surtout les lapins et les lièvres, pour dévaster les biens de la terre et ruiner les pauvres habitants. Depuis que M. le duc d'Orléans jouit de Villers-Cotterets, il en a fait revivre la capitainerie, et il y a plus de soixante terres à vendre à cause de ces vexations de princes. C'est un fléau du ciel que ce goût de chasse qu'ont nos princes et nos grands.
La commission d'évocation a commencé hier sa séance aux Grands-Augustins pour enregistrer ses pouvoirs, et commencera mardi sa séance pour juger ce qu'elle pourra.
27 septembre. — Le blé-froment diminue de prix; on en j^orte en abondance dans les marchés. Ce qui se vendait 27 livres le setier l'an passé, en pareil temps, ne s'est vendu que 18 livres au dernier marché de Montlhéry.
Je viens de recevoir les lettres patentes du 18 septembre 1753, portant établissement d'une chambre des vacations dans le couvent des Grands- Augustins de Paris. Le motif en est que le roi n'a pas jugé à propos, par de grandes considérations , d'établir une chambre des vacations à Pontoise, où le Parlement avait été transféré par déclaration du 11 mai dernier. Cette chambre est composée de conseillers d'Etat et de maîtres des requêtes.
[1753] d'après le journal du m'^ d'argen'sox 235
28 septembre. — M. de Machaiilt, pour fournir au roi de l'argent secrètement et indépendamment du trésor royal, lait la contrebande pour le compte de Sa Majesté, faisant venir par la compagnie des Indes des perses et autres marchandises prohibées.
Madame Infante partit enfin hier pour les petits Etats de son mari. Il est h souhaiter qu'elle ne revienne jamais en France. Est-il juste que l'Etat souffre de ce qu'elle a été si mal mariée? Avec elle marche une grande quantité de chariots chargés de toutes sortes de nippes que le roi lui donne.
5 octobre. — J'ai vu hier des paquets que Messieurs du Chàtelet adressent anonymement à tous les bailliages du ressort du parlement de Paris, pour leur donner avis de leur arrêté du 28 septembre, portant refus d'enregistrement des lettres patentes. Ils ont fait imprimer cet arrêté et l'envoient auxdits bailliao-es pour les instruire sans doute de la
po
façon dont ils doivent se conduire ; c'est un tocsin qui chagrinera la cour.
10 octobre. — Le soir où les commissaires des Grands-Auo-ustins vinrent s'installer au Chàtelet maloré ce tribunal, il v eut assemblée dudit Chàtelet
236 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIÈCLE [l753j
jusqu'à dix heures du soir, et il v fut résolu de ne jamais reconnaître d'autres supérieurs que Messieurs du Parlement. Lesdits commissaires du conseil sortirent, de là pâles et défaits; ils avaient eu grand'peur : un peuple nombreux se pressait dans les salles du Châtelet; ce j^euple était consterné et disait que Paris ni la justice n'étaient plus en sûreté.
Tout ceci jette une grande consternation dans le royaume et dans les provinces et rend l'argent très rare.
IC octobre. — L'on commence le mois prochain à
faire avancer et à manger le mois de janvier 1755
des recettes orcnérales des finances, o
Depuis huit mois, l'on ne pave rien à la marine ni pour oflicier, soldat ou matelot. On a mis à part deux millions pour donner des fêtes pendant le voyage de Fontainebleau, ce qui doit durer jusqu'au 20 novembre prochain : fusées, ballets, concerts, etc., le tout sous prétexte de rejoindre [sic, réjouir?] Madame la Dauphine.
23 octobre. — L'on a défendu jusqu'aux petites nouvelles à la maifi que l'on envoyait innocemment dans quelques sociétés de Paris; je connaissais celles dont il s'agit, elles étaient sans réflexions et
[1753] d'après le JOUHXAL DU M'* D'AnCEXSOX 237
d'une sécheresse sage et impartiale. Ce sont là des précautions superflues au gouvernement, mais qui marquent toute la délicatesse de l'absolu pouvoir. Les gazettes de France deviennent un vain répertoire de cérémonial européen, et Ton travaille à rendre les gazettes étrangères aussi inutiles à la politique par les soins et les négociations que nous nous imposons sur cet article.
6 novembre. — Pour satisfaire Madame la Daupliine, on a fait venir h Paris le sieur Cafarelli, grande voix italienne, et Tune des plus lameuses qui aient paru depuis longtemps. On a porté le roi à le traiter avec magnificence, gros présents, grosses sommes d'argent, équipages du roi partout où il a été. Le public blâme cela, non par où il laudrait le blâmer (qui est d'encourager cette vilaine musique italienne, où se plongent tous les Français), mais par les dépenses faites dans un temps où le peuple est si pauvre, et le roi si endetté. En toutes choses, le public est un enfant plus mécontent que gâté, qui reproche ainsi à son père tout ce qu'il dépense mal à propos, tristes préparatifs à une révolution dans le gouvernement.
10 novembre. — La grande nouvelle est que le
parlement de Paris a un ordre d'être le lundi 12 novembre à Soissons, où le premier président est déjà rendu; les autres chambres vont s'y rendre, et ils seront tous en état d'exil par lettres de cachet et d'interdiction de fait, ces officiers se trouvant là sans exercice et sans fonctions.
13 novembre. — La nation a conçu que INIonsieur le Dauphin était encore pire que le roi pour le jésuitisme ; cette observation l'a réduite au désespoir, et la suite d'un tel désespoir est un soulèvement total contre la royauté. Voilà de funestes choses, mais elles sont vraies. La cour et la nation sont trop loin de compte pour qu'elles se raccommo dent; chaque jour, chaque démarche augmente l'aliénation de ces deux ennemis. Qu'en arriverat-il?
14 novembre. — Hier mardi ont dû commencer les séances de la chambre rovale dont la déclaration a paru le même jour. Elle est composée de tout le conseil du roi, conseillers d'Etat et maîtres des requêtes; elle siège au vieux Louvre, à l'appartement de la reine mère, ce qui produira quelque embarras pour les prisonniers.
20 novembre. — Madame Victoire est très mal
[1753] d'après le JOUnXAL DU M'* d'aUGENSON 239
d'une fièvre causée par des indigestions multipliées. Les princesses soupent peu à leur couvert public, puis commandent de petits soupers dans leur cabinet, à l'imitation du roi leur père; elles se mettent h table à minuit, et se crèvent de vin et de viande.
22 novembre. — Il y a eu de nouveaux refus de sacrements à Paris; un des conseillers du Chàtelet qui a été mis à la Bastille avait dénoncé trois de ces actes de schisme, sur lesquels on n'a pas voulu Taire droit.
24 novembre. — Les nouvelles du Chàtelet de mardi dernier 20 novembre sont affligeantes pour la règle et pour la justice. La déclaration pour l'établissement d'une chambre royale a été envoyée au Parc civil avec lettre de cachet, avec ordre d'enregistrer sans aucune délibération.
En sortant, les conseillers ayant demandé l'assemblée de la compagnie, le lieutenant civil leur montra une autre lettre de cachet qui leur défend aucune assemblée à ce sujet, et les lieutenants particuliers ont reçu pareils ordres du roi.
Ainsi est gouvernée la Turquie, non qu'on y fasse des actions plus cruelles, mais on peut les v faire : nulles formes, nulles rèo;les londamentales. Voilà donc où nous arrivons, et l'on voit
2'iO LA FKANCE AU MILIEU DU XVIIl*' SlÈCLli [1753"^
de toutes parts l'irruption de ravarice;la sûreté de l'honneur, de la vie, des biens des particuliers dépend seulement de ce suffrage national qui rési- <lait encore dans les parlements. Toute corporation s'abolit en France ; il ne reste proprementque deux provinces gouvernées par des Etats, et encore ces Etats sont-ils écornés par des intendants et par l'autorité de chaque directeur de nouvelles maltôtes. Les oros hôtels de ville, comme Lvon, Strasbourg, Paris, etc., sont également réduits à l'obéissance prétorienne.
5 décembre. — Le sieur de Bougainville était sûr de la pluralité des suffrages à l'Académie iViinçaise, lorsqu'il a paru une brigue à laquelle on ne s'attendait pas. ^lirabaud, secrétaire de l'Académie, Duclos et le comte de Bissy ont lu une lettre de S. A. S. M. le comte de Clermont, prince du sang, qui demande celte place. L'Académie a été pétrifiée, on a dil des injures à Mirabaud de ce qu'il n'avait pas prévenu la compagnie, mais enfin il a fallu délibérer et le nommer.
7 décembre. — J'arrive à Paris où j'apprends bien des choses importantes sur l'état des affaires. Le roi est d'une extrême tristesse depuis son retour de Fontainebleau; tout lui donne de l'humeur.
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Les domestiques le détestent aujourd'hui; ils disent que le mauvais état d'alVaires où il s'est mis lui aigrit le sang, à quoi se joignent les amassements de soupers et de ragoûts que lui donnent la maîtresse et les favoris.
Le mécontentement est universel dans Paris, et le roi y est liai d'une façon qui fait tout craindre pour l'autorité.
On ne paye personne en finance, les gages de la maison du roi sont retardés de trois années, les receveurs généraux des finances pavent à présent le premier quartier de 1755 et ne savent plus où ils en sont.
9 décembre. — Le parlement de Rouen travaille à continuer sa résistance, et l'on travaille à le gagner. Celui de Rennes est dans la même circonstance; l'on parle de quelques procureurs qui se sont noyés de désespoir et faute d'aliments à donner à leur famille, et de plaideurs qui demandent l'aumône. Avec cela, tout a un air de tranquillité à la cour qui étonne les spectateurs.
15 décembre. — R v a orand bruit contre Jean- Jacques Rousseau, prétendu philosophe genevois, pour une brochure qu'il a publiée contre la musique française, à souhaiter qu'il n'y en eût
LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE. 14
jamais. Ces preuves consistent clans un q-ranJ et pcdantesque étalage de science musicale pour établir que ce qui charme est mauvais et ce qui écorche est bon. On avait expédié une lettre de cachet pour le faire sortir du royaume, mais de tristes artistes en ont détourné. On lui a toujours ôté ses entrées à l'Opéra ; des gens (pii ne le connaissent pas l'ayant rencontré à ce théâtre l'ont maltraité. L'orchestre de l'Opéra l'a pendu en etfigie; cela devient une querelle nationale; on a déjà répondu à sa brochure par une autre trop courte; l'on travaille à une réponse plus étendue.
16 décembre. — A Soissons la ofraud'cliambre se conduit avec une nouvelle sorte de dignité dont ne s'étaient pas encore avisés les autres exilés à Bourges, Chàlons, etc. Les magistrats n'en portent plus l'habit, ils sont en habits modestes avec une épée, ils ne portent point leurs deuils de famille, ou n'ont que des vestes noires; leurs femmes v sont magnifiques en habits, les appartements fort illuminés, de grands soupers et comme des fêtes perpétuelles; ils sont bien davantage avec eux-mêmes qu'à Pontoisc, personne ne les allant voir de Paris à cause de leur disgrâce. Le premier président a été voir tous ceux qui lui ont rendu visite, pour montrer qu'il n'exerce plus sa dignité.
[1753] d'après le journal du m's d'argexsox 243
20 décembre. - — Dernièrement un conseiller de la nouvelle chambre passant chez un marchand à la halle, dit à son cocher de le mener à la chambre royale; à ce nom, des femmes le maudirent et le peuple pensa l'accabler, marque des méchantes et contraires dispositions du peuple à Paris. Mon nom est devenu odieux au peuple, et, comme on parlait au marché de la goutte qu'a mon frère, la populace cria qu'il n'y avait qu'à lui donner un mauvais bouillon.
24 décembre. — Avant-hier, samedi 22, se passa ceci au Chàtelet : à cinq heures du matin, arriva au procureur du roi un courrier qui portait un arrêt du Conseil avec cinq lettres de cachet. L'arrêt destiné à être enregistré au tribunal portait ordre de reconnaître en toute occasion la supériorité de la chambre royale et cassait tout ce qui s'était fait contre. Les cinq lettres de cachet s'adressaient aux cinq commissaires chargés de travailler aux remontrances, et leur défendaient ultérieurement ce travail,
27 décembre. — L'on est désespéré à la cour de la résistance du Chàtelet, et, après avoir méprisé ce petit tribunal, on le considère jusqu'à ne plus parler que de cela. Il est évident qu'il ne reconnaîtra jamais la supériorité de la chambre royale.
2 janvier. — L'on assure que le sieur Boulogne va être incessamment contrcMcur général des finances. Il se prépare à accroître le crédit du roi pour fournir aux dépenses de cour et pour accabler le peuple davantage. Je sais que M. de Machault soutient aujourd'hui ces dépenses par une contrebande cachée qui va à plus de 10 millions de profit, ce qui a pour résultat de ruiner nos manufactures.
Ç) janvier. — Il est vrai qu'aujourd'hui les esprits fermentent beaucoup. Je sais d'un des principaux magistrats de Paris, que les Parisiens sont en grande combustion intérieure. L'on y prend des précautions militaires, le guet monte double chaque jour, l'on voit dans les rues se promener des patrouilles des gardes suisses et françaises. Ce même magistrat m'a dit qu'à la suppression du Clîâtelet, il ne doute pas que l'on fermât les boutiques et qu'il n'y eût des barricades, que c'est par là que la révolution commencerait.
[1754] LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl^ SIÈCLE 245
24 janvier. — La marquise de Ponipadour ne fait autre chose que prêcher le grand avantage qu'il y a pour l'Etat à être enfin parvenu h faire de belle porcelaine façon de Saxe, et même à l'avoir surpassée. L'on établit jue de la Monnaie un magasin royal pour cette porcelaine. On y voit un beau service que Sa Majesté envoie au roi Auguste de Saxe, comme pour le braver et l'insulter, lui disant qu'on a surpassé même sa fabrique. Aux soupers chez le roi, la marquise dit que ce n'est pas être citojjen de ne pas acheter de cette porcelaine autant qu'on a de l'argent.
26 janvier. — La reine a dit à ]M. l'archevêque de Paris, à la dernière visite qu'elle en a reçue : « Mon cher papa (elle l'appelle ainsi), continuez à tenir bon pour la soumission à la bulle, autrement la religion est perdue en France. » Autant en a dit Monsieur le Dauphin.
2 février. — J'apprends encore que les receveurs généraux vont baisser les intérêts qu'ils donnent de l'argent qu'on leur prête par billets; ils les mettront à 4, 4 1/2 p. 100, et les fermiers généraux comptent de les mettre à 4 p. 100. Jamais il n'y a eu plus d'argent à Paris : cela vient de la défiance. ^Manquant d'emploi, on se jette sur
246 LA FRANCE AU MILIEU DU XVni*= SIECLE [1754]
le peu de ceux qui présentent sûreté; les maisons des notaires crèvent d'aro-ent.
^février. — Je sais le profond mécontentement qu'a eu mon frère lorsqu'on a révoqué M. le comte de jSIailly d'IIaucourt de son commandement de Roussillon. Comme il avait nui à la levée du vingtième par des rôles, M. de Machault persuada au roi que cela venait de mon frère, cet ollicier général étant beau-frère de M. de Yoyer.
9 février. — On lit aujourd'hui avec avidité une nouvelle histoire de Charles VI, roi insensé et débile dans ses intervalles, qui fut cause de la perte du royaume dans son règne. On croit y pouvoir faire des applications au temps présent, mais l'on se trompe : le caractère de celui-ci est tout différent. Nous vivons sous un roi très faible d'esprit à la vérité, mais d'une forte mutinerie, rendu tel que j'ai dit par les deux gouverneurs qui l'ont élevé, le cardinal de Fleury et mon frère. Ils l'ont dressé à la finesse; il est bon joueur de cartes naturellement, et met sa gloire à donner le change, et le change du change; il prend le mystère pour le secret; on lui a inspiré de la haine du bien public, rapportant tout il lui pour son autorité, méprisant les bons
1754] d'après le JOunxAL DU M'5 d'augensox 247
citovens et les s^ens sincères et vertueux comme des sots.
L'on dit qu'un curé d'Aix ayant fait un refus de sacrements, le Parlement l'a brusquement décrété, puis fait fouetter et marquer de la fleur de lys.
21 février. — La duchesse d'Orléans a la petite vérole, et l'on craint beaucoup pour sa vie, ayant le sang en très mauvais état depuis plusieurs années pour les veilles, les excès dont elle est amie, et par ses goûts dépravés en tous genres.
11 février. — Le parlement de Rouen a recommencé ses séances après les vacances qu'il avait prises de lui-même, et il poursuit ses procédures contre plusieurs ecclésiastiques, et principalement contre l'évèque de Baveux. A Langres refus de sacrements à un particulier soupçonné de jansénisme, qui en a porté plainte au bailliage. A Toulouse le Parlement a appris que le principal curé de la ville, qui est le curé de Saint-Etienne, avait refusé les sacrements à un moribond en pareil cas, et que ce malade était mort sans sacrements. Le Parlement l'a décrété d'ajournement personnel, ce qui ne tardera pas à être converti en décret de prise de corps.
Ainsi de tous côtés la révolte est complète, et
248 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIECLE [1754]
voilà six Parlements déclarés absolument jansénistes, et désobéissant au roi, tandis que le roi et son conseil ne cessent de casser inutilement ces décrets, d'évoquer à eux ces causes.
23 fèi'rier. — M. le duc d'Aquitaine, second fils du Dauphin, mourut hier de convulsions pour les dents; il lui en était poussé quatre à la fois.
l^*" mais, — Le roi a cassé le comte de Mailly d'Haucourt pour avoir trop répandu son mémoire apologétique.
Au bal du lundi gras parut à l'Opéra une mascarade singulière : douze masques, en grande robe de palais, avec de grandes perruques fort poudrées, firent deux fois le tour de la salle et embrassaient tout le monde avec o-mvité et tristesse, et chacun les embrassait aussi. Ils oàtaient de leur farine tout ce qui les approchait; on leur faisait compliment sur le retour du Parlement, puis ils s'en allèrent sans qu'on sût qui étaient ces polissons. On en parlait hier beaucoup à la cour, et il y a apparence que la police de Paris avait part à ce ridicule que l'on donnait au Parlement.
2 mars. — En Languedoc, les Etats donnent lieu à une assemblée d'évèques, et l'on sait com-
[1754] d'aphès le journal du m's d'argenson 249
bien les évèques sont puissants en Languedoc sur l'administration du temporel. Ils demandent au roi de casser les derniers arrêts du parlement de Toulouse touchant des refus de sacrements, A Bazas, Dax et Langres, partout nouvelles aiïaires de cette espèce. L'on craint des deux côtés; le trône est assiégé de ces craintes, ne prononce rien et prétend intimider ceux qui désobéissent : silence sans dessein, révolte, désobéissance et cessation de justice et d'autorité de toutes parts.
5 mars. — Le maréchal de Richelieu a fait publier son ordonnance par laquelle il ordonne de courir sus à tous les huguenots qui formeront des assemblées pour célébrer leur rite hérétique; c'est sur cela qu'on a donné aux troupes de la poudre et des balles. Sur cette déclaration il est sorti quantité de religiannaires hors du royaume; en particulier, il est sorti 5 000 habitants de Nîmes.
12 mars. — Le Chàtelet de Paris agit aujourd'hui avec tout autant de fermeté et de courage que faisait le Parlement pendant son activité. Ayant reçu l'arrêt du Conseil du 6 mars, il a refusé de le reconnaître puisqu'il n'y avait pas de lettres patentes expédiées dessus cet arrêt, et il a continué à délibérer sur l'afFairc du curé de Saint-
250 LA FÎIAXCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE 'J'5'^]
Nicolas. On y a vu la procédure, et l'on a décrété ce curé d'ajournement personnel.
Chaque jour l'on apprend qu'il y a de nouveaux bailliages qui ont méconnu la supériorité de la Chambre royale après avoir registre son établissement.
L'on assure toujours que le parlement de Toulouse a cessé toutes fonctions et que celui d'Aix va en faire autant.
Les troubles commencent dans le Vivarais ; il y a déjà eu deux curés de tués par les huguenots; ceux-ci ont pris les armes et ont, dit-on, de quoi armer 50 000 hommes. Le maréchal de Richelieu a fait placarder ses ordonnances pour attaquer toute assemblée de huguenots. L'on dit que, quand il est parti, le roi lui a ordonné de pousser les huofuenots à outrance et de détruire cette enoeance.
13 mai's. — Un principal officier du Châtelet
m'a instruit lonouement hier de la situation des o
esprits. Le curé de Saint-Nicolas sera demain décrété de prise de corps. Déjà par son décret d'ajournement personnel, il ne peut plus faire de fonctions publiques. Dimanche au soir, il y avait sept à huit mille âmes dans son église pour voir s'il oserait y venir, et le peuple ne parlait pas moins que de le tirer de l'autel par les cheveux,
ri754] d'après le journal du m'' d'argexsox 251
s'il avait osé s'y montrer. Et l'on croit qu'il a disparu.
15 mars. — L'on vient de refuser les sacrements au curé de Saint-Leu, qui se meurt; c'est l'un des plus fameux curés jansénistes de Paris.
19 mars. — L'on m'assure qu'il n'y a point de nuit où l'on n'enlève de pauvres bourgeois, ceux qui n'ont point de famille et que l'on craindrait qui ne contribuassent h quelque sédition dans ce temps-ci; on les mène, dit-on, hors de Paris et l'on ne sait ce qu'ils deviennent ensuite. L'on dit que les commissaires en font des procès-verbaux, et que, de deux nuits l'une, ils sont obligés de veiller pour cela, que les gens du guet marchent toute la nuit déguisés en bourgeois et guettent ceux que l'on prend pour les faire passer de poste en poste. Le garde des sceaux Machault vient d'écrire une lettre de réprimande h l'évèque de Metz, dont chacun veut avoir des copies. Ce prélat, grand chicaneur, injuste et pétulant, a maltraité de paroles un commissaire du roi pour la réformation des bois en Lorraine; celui-ci s'en est plaint et le oardc des sceaux a profité de cette occasion pour traiter en polisson un évoque hautain. Il le menace, il l'humilie, ne parlant de lui dans cette
252 LA 1-KAXCi: AU MILIEU OU XVIII'' SILCLi: [l75'i]
lettre que comme d'un sujet du roi qui ne mérite aucuns égards. Ceci réjouit la nation, montrant le contraste d'un ministre ii l'autre, puisque celui-ci est capable d'humilier le sacerdoce autant qu'il le faudrait aujourd'hui pour satisfaire la nation.
Le Parlement exilé tombe dans une grande pauvreté; il y a des avocats et des procureurs qui demandent l'aumône dans les rues.
21 mars. — La marquise de Pompadour a fait ce qu'elle a pu pour arranger ce carême quelques voyages du roi à Bellevue, et Sa Majesté a mieux aimé rester à Versailles.
Il est grand bruit du refus de sacrements et de l'inhumation en terre profane d'un curé du diocèse de Vannes qui a refusé à la mort de signer la bulle Unigenitus. Son propre vicaire l'a traité avec cette fureur schismatique ; il v a eu procès-verbal et plainte formée par la famille du curé.
28 mars. — M. le comte de Clermont, prince du sang, prit place avant-hier à rAcadémic française, à l'heure où Ion ne l'attendait pas et sans harangue de réception.
2 mars. — La résistance du Chàtelet est plus grande que jamais et se marque ouvertement.
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Ainsi voit-on aujourd'hui quarante bourgeois tenir tête h l'autorité royale tout autant que le parlement de Paris, ce qui doit nous faire sentir à quel degré est élevé l'honneur français sur ces matières-ci.
11 avril. — La nuit du 8 au 9 de ce mois, on a été pour arrêter quatre conseillers au Châtelet, et l'on en a trouvé trois de fugitifs qui ont ainsi échappé. Le seul qui a été mis à la Bastille se nomme M. Quillet, et justement ce sont les quatre plus honnêtes gens et les meilleurs. Tout leur crime est d'avoir été commissaires pour travailler aux remontrances. Il est vrai que l'on songe à faire imprimer ces remontrances, à l'imitation de celles du Parlement. Tout Paris est consterné.
14 avril. — Voici un nouveau genre de spectacle qui s'établit en France et qui pourra être poussé plus loin : c'est un opéra en pantomimes avec musique instrumentale et magnifiques décorations. C'est Servandoni, grand décorateur italien, qui en est l'auteur.
18 avril. — Le roi a permis au duc de La Vallière de vendre à M. de Peyre son gouvernement de Bourbonnais aussi cher qu'il voudrait; l'acqué-
LA FRANCE AU MILIEU DU XVlIl' SIECLE. 15
254 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIll" SIÈCLE [1754]
reur a seize ans, et l'on se plaint avec raison combien les grâces se multiplient pour ôter toute espérance à ceux qui les méritent. Le duc de La Vallière est un des favoris des cabinets, il vole ce qu'il peut dans les districts qu'il occupe, et mange son bien en vain luxe ou en folies.
L'on donne pour dot de mariage des commissions de colonels à des courtisans; l'on vient d'en donner une au jeune Lafayette pour épouser M"* de la Rivière, et l'on m'assure qu'il y a quatre autres pareilles commissions in j)etto, le tout pour être oificiers dans les compagnies des grenadiers de France, de sorte qu'il y a présentement trente colonels attachés à ce corps.
2L acril. — L'affaire du curé de Carnac, diocèse de Vannes, s'irrite de plus en plus et embarrasse la cour. Les ofrands vicaires de Vannes ont refusé d'obéir au Parlement, quant à l'inhumation et service du feu curé de ce bourg. Ils ont dit que leur relis^ion et leur évèque ne leur permettaient pas de faire le service pour un excommunié, puisqu'il était opposé à la constitution... Pour leur désobéissance h la première partie de l'arrêt, le Parlement a fait vendre leurs meubles pour une grosse amende.
Le P. Tvaunrier a dit dans son dernier sermon
[1754] d'après le joirnal du m's d'argensox 255
qu'il fallait toujours du sang pour éteindre les hérésies, et qu'il valait mieux en répandre d'abord quelques gouttes pour épargner des flots de sang dans la suite. Ces propos scandalisent beaucoup les peuples aujourd'hui, mais l'on est si bien garrotté par le despotisme et son adresse que l'on ne peut plus s'en dépêtrer.
30 avi'il. — L'on nous effraye à Paris d'un bruit affreux de peste dans les hôpitaux, et surtout à l'Hôtel-Dieu. L'on attribue encore cela h l'exil du Parlement et à la cessation des tribunaux, car les prisons et les cachots ayant regorgé de malades, on les a transportés à l'Hôtel-Dieu, où tout est rempli de scorbut, puis de charbons, anthrax, d'où dérive la peste. L'on prépare déjà l'hôpital Saint- Louis, destiné aux pestiférés, et cela effraye grandement les Parisiens.
2 mai. — L'on vient d'exiler le P. Laugier, jésuite qui a prêché le carême à Versailles, et dont les sermons ont paru si hardis; mais il n'y a personne qui ne dise que c'est une finesse des jésuites pour marquer toujours que parmi eux il y a de zélés apôtres, et que l'éducation qu'ils donnent ne contrarie point la pureté évangélique.
L'on ne parle que des maladies épidémiques de
256 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE [1754]
Paris. Il y a des salles de l'Hôtel-Dieu qui sont fermées et où personne n'entre plus. Le scorbut qui y règne ressemble à la peste... Il est vrai qu'en attendant ce terrible fléau, il règne des maux de poitrine qui font périr une quantité prodigieuse de monde. Les prêtres, fossoyeurs et notaires n'y peuvent suffire : il y a eu telle nuit où il est mort 300 malades à l'Hôtel-Dieu.
9 mai. — [On observe que le roi est plus retenu dans ses préventions contre le Parlement par la crainte du Dauphin que par son propre sentiment. Les ministres connaissent son faible, et savent qu'il n'y a qu'à l'effrayer sur ce point. Il est arrêté par la seule difficulté de trouver des expédients. On a inculqué le bigotisme et le molinisme dans la grosse tête du Dauphin; en voilà assez pour accroître les embarras du roi, au-delà de tout ce qu'ils ont jamais été. Il n'ose plus reculer d'un pas sur le parti qu'il a pris pour la bulle Unigenitns et contre le Parlement. On l'y engage chaque jour davantage, et le cul-de-sac s'étrécit. Voilà ce que c'est que de s'être trop fié à des gens fins et intéressés comme les jésuites et le ministre qui est à leur tête.]
13 mai. — Ceci regarde ma famille qui est à la
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cour. Mon neveu, ^NI. de Voyer, affecte de bouder le roi à cause de l'exil de son beau-père le comte de Mailly ; il ne fait presque plus sa cour et y apporte son air très froid. Les jésuites gouvernent le royaume par mon fils; ils prennent beaucoup plus de confiance en lui qu'en mon frère, vu le mauvais état de santé de celui-ci et des coups de dessous auxquels il est sujet et qui ôtent toute confiance en lui. Mon fils est d'un esprit très souple et patient, il s'est fait tout à tous; il s'habitue à souffrir de l'humeur de ceux qui l'environnent et qui le maltraitent sans qu'il fléchisse à eux. Il s'est fait entièrement jésuite de caractère et de conduite.
[Il a arboré la douceur, l'ordre et la règle, ce qui lui donne une réputation de principes, comme on voit à ceux des jésuites cpii se font aimer dans le monde, et qui n'en sont que plus utiles à la société en paraissant la servir avec moins d'ardeur.
Il arbore un bigotisme sage, réservé et doucereux, parlant d'affaires publiques et religieuses, avec modération, sophisme et sans génie apparent, n'aimant rien et paraissant aimer tout. Cette conduite peut aller quelque temps quand on est en second, mais quand on est on premier, il faut démasquer ses desseins, et le cri public s'élève contre vous.]
30 mai. — Nous devons nous féliciter d'un airct qui vient d'être rendu par le Conseil, et qui permet enfin avec toute liberté à chaque ville du royaume d avoir autant de métiers battants à faire des bas qu'elle voudra. Par combien de sophisnies et de contraintes il faut passer, dans une monarchie, avant que d'arriver à la liberté!
4 juin. — Le parlement de Rennes se réveille sur l'affaire de Carnac, diocèse de Vannes; l'on poursuit les grands vicaires et les curé et vicaire ; le procureur général La Chalotais continue à faire mal son devoir et à être convaincu de corruption.
L'un me mande de Touraine et de Poitou ([ue la mortalité y a été grande par un mal de gorge et de tête qui ne dure que trente-six heures et emporte les malades. A Paris la mortalité continue aussi.
1 juin. — Les apparences sont que le retour du Parlement est certain ; le monarque s'abaisse par générosité à faire les avances, il écrit de sa main, il voit le chef de la compagnie sans supplique préalable de ladite compagnie.
Bien des fi^ens s'intriofuent et tremblent à la cour de ce prochain retour qui menace leur faveur.
Sjiii/i. — Il V a eu une révolte ii l'Hôtel-Dieu de
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Paris par les malheureux prisonniers malades, que l'on sort des cachots pour les guérir dans une salle de lorce. Ils ont trouvé le moyen d'avoir quelques armes; une sœur de THôtel-Dieu a été poignardée à coups de couteau , et un Suisse égorgé ; sept prisonniers se sont évadés et trois ont été repris.
15 juin. — L'Hôtel de ville de Paris a obtenu permission de revendre 1 hôtel de Conti, qui lui était fort à charge et qu'on lavait forcé d'acheter bien cher pour en faire un nouvel hôtel de ville ; on le revend, à cent mille écus de perte, à des architectes. Cette belle opération-ci a été faite pour plaire à M. le prince de Conti, qui voulait survendre sou hôtel.
16 juin. ■ — Le bruit était à Paris que les lettres de cachet étaient parties, et que le Parlement allait reprendre ses séances. On est charmé des bontés du roi et l'on s en prend à ses ministres, ainsi qu'aux jésuites, de tout le mal qui est fait en son nom. Notre monarque est heureux d'avoir été le bien-aimé; sans cela il eût été le bien détrôné.
19 juin. ■ — M"* Alexandrine, fille unique de la marquise de Pompadour, est morte de la petite
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vérole au couvent de l'Assomption. Le duc de Cliaulnes devait marier son fds avec elle, et en aurait mis trente millions au moins dans sa maison. Voili» bien des édifices renversés; ainsi est confondue la prudence humaine.
20 juin. — L'on dit (jue AL le Dauphin, .opposé de volonté au roi sur le fait de la religion, est un commencement de grand malheur pour l'Etat; qu'il est entouré de l'abbé de Saint-Cyr et de plusieurs mcnins cagots qui le jettent dans le parti de la plus haute cagoterle. Enfin, l'on va dire dans le public que le roi a de l'humanité, mais qu'il est d'une grande faiblesse, qu'il est environné et séduit; de cette affaire-ci, on n'en voudra pas au roi, mais de plus en plus à la royauté, et une révolution est plus h craindre que jamais.
Les confesseurs disent qu'à Paris les poisons recommencent à devenir à la mode, et qu'il en est question plus que jamais.
2i Juin. — Ou a ouvert M"" Alexandrine; les médecins et chirurgiens ont attesté qu'ils n'y avaient pas trouvé de quoi tuer un poulet, seulement quelques gouttes de sang extravasées dans le bas-ventre. Elle avait senti la veille de sa mort mal au cœur et à l'estomac; elle s'est plainte peu-
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dant ses convulsions d'oppression au ventre, et elle prenait le lait d'ànesse. L'on prétend que ce lait a mal passé. L'on cite la mort de M. Le Normant, l'avocat, à qui l'on trouva dans le ventre un fromage de lait pétrifié, mais on n'a pas trouvé pareil symptôme à cette enfant; enfin l'on n'y comprend rien, et l'on parle toujours de poison, mais sans preuves.
2^ juin. — Les choses sont bien changées : il ne s'agit plus de nommer les uns jansénistes et les autres molinistes : à ces noms, substituez ceux de nationaux et de sacerdotaux, voilà l'état delà question : Français ou partisans de l'inquisition et de la superstition, l'autorité royale pervertie par l'intrigue, voilà tout,
25 juin. — Chacun à Paris est partagé entre ces deux futurs événements : le Parlement reviendrat-il à Paris ou n'y reviendra-t-il pas, et les prêtres triompheront-ils ?
Le malheur de ma vie, aujourd'hui, est que mon frère est seul chargé de l'iniquité de la continuation de cette disgrâce du Parlement. M"^ de Pompadour a dit tout haut : « Le roi était déterminé au retour du Parlement, mais il a vu ce fripon (parlant de mon dit frère) une demi-heure, et tout a changé. »
262 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE [1754]
2G juin. — Les opinions nationales prévalent et peuvent mener loin. L'on observe que jamais l'on n'avait répété les noms de nation et cl'e^a^ comme aujourd'hui : ces deux noms ne se prononçaient jamais sous Louis XIV, et l'on n'en avait seulement pas l'idée. L'on n'a jamais été si instruit qu'aujourd'hui des droits de la nation et de la liberté. Moimême, qui ai toujours médité et puisé des matériaux dans l'étude sur ces matières, j'avais ma conviction et ma conscience tout autrement tournées qu'aujourd'hui : cela nous vient du Parlement et des Anglais. [Remarquez d'autre part quà mesure que la lihertè raisonne la tyrannie se raffine.]
iZ juillet. — L'on ne parle plus aucunement du retour du Parlement à Paris; les exilés se préparent à passer leur hiver dans leur lieu de disgrâce. L'on parle même d'une tout autre tournure à cette affaire-là. Le clergé promet secrètement quarante millions pour la prochaine assemblée, au mois de mai prochain, savoir dix millions de don gratuit pour les deux assemblées de 1750 et 1755, et trente millions pour tenir lieu du vingtième. Après quoi l'on se moquera de lui et l'on fera revenir le Parlement à Paris. L'on dit encore que c'est le garde des sceaux Machault qui a conseillé
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au roi cette apparition du premier président à Versailles, ce qui a mis le clergé en grande crainte du retour du Parlement et a achevé la négociation pécuniaire. Quel tour de passe-passe pour un gouvernement comme le nôtre !
25 juillet. — Le parlement de Rouen vient de condamner au feu, par la main du bourreau, le gros ouvrage in-4° du P. Patouillet, contre le Parlement et le Châtelet, sur ce qu'ils ne veulent pas reconnaître la Chambre royale ; on les accuse de vouloir détruire la monarchie, dessein qu'on leur impute et dont on leur attribue l'exécution dès la première race; ce jésuite vomit quantité d'injures contre l'autorité et la liberté des maoistrats.
2Q jaillei. — L'on vient de m'envoyer dire que M. de Saint-Contest, secrétaire d'État, était mort avant-hier au soir à Paris.
Supposant ce décès véritable, je sais bien qui devrait lui succéder; mais considérant que l'intrigue de cour gouverne seule ces choses-là, qu'elle forme seule les exclusions et les inclusions aux places, je ne vois qu'un filet de volonté du roi pour régler un choix aussi important que celui de ce département. Le roi a l'esprit bon et juste, mais il craint le bien, il ne veut offenser personne ;
264 LA FIIANXE AU MILIEU DU XVIIl'^ SIKCLE [1754]
il craindra d'avoir du bruit dans son conseil, et surtout il redoutera les cris aigres du maréchal de Noailles.
2^ juillet. — L'on compte trente-cinq candidats qui se présentent, qui agissent, qui intriguent, qui offrent de l'argent pour obtenir la place de secrétaire d'Etat des Affaires étrancfères, vacante par la mort de M. de Saint-Contest, gens de robe, gens d'épée, des ducs, les plus grands seigneurs, pour donner le plus de ridicule que l'on peut au roi.
2 août. — La nomination de M. Rouillé au département des Affaires étrangères a fort surpris la cour, la ville et les provinces.
Nous apprenons encore que ^L le garde des sceaux Machault n'a plus le ministère des finances, et qu'il vient d'être donné à M. Séchelles, intendant de Flandre.
3 août. — Il est certain que M. de Machault a présentement le département de la marine ; il y trouve une occupation douce et une place qui ira parfaitement à son fils aîné, quand il aura la chancellerie; mais on dit qu'il a rendu sa santé mauvaise par gourmandise.
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24 aoi'it. — M""® la Dauphine accoucha hier à sept heures du matin d'un jDrince ; voilà une brave Allemande et qui nous donne bien des héritiers au trône.
L'archevêque d'Arles (de Jumilhac) a donné un soufflet h un gentilhomme qui est venu s'en plaindre au roi; cela augmente beaucoup l'irritation générale contre le clergé dans le public.
28 août. — Un homme fort instruit des affaires de la cour et du Parlement m'assure qu'aucun des ministres ne sait rien de ce qui doit se passer lundi prochain à la séance du Parlement, mais que le premier président le sait fort bien, et qu'il l'a déclaré à la compagnie sans dire de quoi il s'agit, ce qui fait croire que tout se passera bien.
31 août. — La naissance du duc de Berry a causé peu de joie et presque aucune sensation à Paris. Chacun se plaint et crie; les vivres sont augmentés de cherté à Paris, ainsi que tous les autres objets de dépense. Les réjouissances pour la naissance du duc de Berry ont dû être faites hier, et non demain dimanche, de peur qu'on n'en attribue la cause au retour du Parlement, sur quoi la cour est bien alerte.
Pour le sur les quatre prisonniers du Parlement
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sont en liberté, et siégeront lundi avec leurs confrères.
Le parlement de Bretagne, avant que de se séparer, a rendu un arrêt fulminant contre l'évêque de Vannes : il est condamné à 6 000 livres d'amende payable sans déport, et les grands vicaires de cet évêché sont décrétés de prise de corps ; ce Parlement s'est moqué d'un arrêt du Conseil signifié à leur (.s/c) procureur général et à leur grelfier en chef.
2 septembre. — [Le Parlement reprend ses fonctions.] Je viens de voir les lettres patentes du roi, du 30 août, qui suppriment la Chambre rovale, avec beaucoup de compliments et actions de grâces de ces officiers du Conseil.
9 septembre. — Enfin, j'ai des nouvelles de ce qui s'est passé au Parlement. Le roi lui a envoyé une Déclaration dont le préambule insulte cette compagnie; on la dépeint comme coupable et désobéissante, le roi lui fait grâce, mais le dispositif accorde tout ce que désirait le Parlement. Le roi veut la paix et prescrit le silence plus que jamais sur la bulle Unigenitits, il commet le Parlement pour réprimer, dans tons les cas, tous les infracteurs de ce silence; quant aux procédures
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précédemment faites sur le schisme, le roi les éteint, mais veut que la contumace soit purgée quant aux arrêts définitifs.
26 septembre. — Le roi est adoré de son peuple par le parti qu'il prend de plus en plus entre le clergé et le Parlement.
Il y a eu grande députation d'évêques au roi. Ils ont dit qu'ils ne pouvaient obéir à la déclaration registrée au Parlement. Le roi leur a répondu que, s'ils n'y obéissaient pas, il abandonnerait au Parlement ces contraventions suivant la loi pour apaiser les troubles qu'ils avaient excités.
28 septembre. — H y a eu deux refus de sacrements à Paris, depuis la rentrée du Parlement, l'un a Saint-Hilaire, l'autre h Saiut-Jean-en-Grève ; l'archevêque les désavoue et commence à redouter le Parlement.
1" octobre. — Une lettre de Nantes du 27 octobre [sic, septembre] porte que l'évêque, au lieu de revenir à résipiscence sur l'affaire de refus des sacrements, vient d'en faire un nouveau avec affectation à un prêtre de la Roche-Bernard, qui est mort sans sacrements. Comme il n'y avait point de messe le dimanche en cette paroisse, lévêque a
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envoyé un grand vicaire pour faire les fonctions de pasteur. Le procureur du roi y a envové aussi deux brigades de maréchaussée pour rétablir le bon ordre dans cette ville de la Roche-Bernard, où les habitants se battaient tous les jours pour leurs sentiments touchant la constitution Unisenitus.
6 octobre. — L'on nie dépeint la cour et le ministère comme plongés dans un vain luxe et dans une dépense qui tient du pillage d'une ville incendiée ou prise d'assaut. Chacun y fait sa main, chacun tire à soi. Le ministère et les places se remplissent de renards qui, simulant la décence et la finesse de conduite, ne pourvoient qu'à leur personne et poussent l'indifférence jusqu'à la haine et l'irrision pour le bien public. M. de Séchelles, nouveau contrôleur général des finances, est encore plus délié que mon frère, c'est beaucoup dire.
L'on ne fait que pousser le roi à de nouvelles dépenses de cour, sans que son goût l'y porte; l'on plonge dans les plaisirs ses langueurs léthargiques; la malice et la bassesse des courtisans en font un Henri TU, malgré lui.
Voici que le roi prend l'Opéra à son service, et il ne sera quasi plus à ce public de Paris; on l'assujettit aux Menus plaisirs du roi, c'est-à-dire
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à l'inspection des premiers gentilshommes de la Chambre, comme les Comédies française et italienne qui changent chaque année de directeurs. On en ôte la direction à l'Hôtel de Ville.
Ce qui me désespère, c'est d'entendre vanter le bien public en ceci et l'encouragement aux arts. Ah! maudits arts! combien coûtez-vous au royaume! La marquise de Pompadour est l'auteur d'un si méchant parti, sous prétexte d'amuser les ennuis du roi. Elle vient d'acheter tous les marais autour de son hôtel * pour en faire un grand parc.
7 octobre. — H y a une armée de contrebandiers, au nombre de plus de deux mille hommes armés, qui courent les provinces, principalement celle d'AuverPiie. Ils en usent galamment avec la noblesse qui les soutient; les commis de fermes sont impuissants à les arrêter et l'on croit qu'il sera bientôt nécessaire d'y faire marcher des troupes.
17 octobre. — La terre de M. de Vandières, frère de la marquise de Pompadour, nommée Marigny, vient d'être érigée en marquisat, et ce nouveau marquis a été présenté au roi en cette qualité.
1. L'hôtel d'Evreux, aujourd'hui palais de l'Elysée. (Note de l'éditeur Rathery.)
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Le parlement de Paris Aient de décréter d'ajournement personnel les trois députés du chapitre d'Orléans qui ont refusé les sacrements à l'un de leurs confrères. Cependant les évèques deviennent plus doux; je sais que l'archevêque de Paris a donné des ordres secrets h ses nouveaux prêtres de faire en sorte qu'il n'y ait plus de bruit.
2 novembre. — L'on fait marcher des troupes réglées contre les contrebandiers d'Auvergne. Ils prétendent ne rien faire d'injuste, et donnent les marchandises à juste prix. Ils avertissent de leur arrivée deux jours auparavant, et, vendant du tabac aux receveurs de cet impôt, ils en exigent le payement pour des sommes de 6 000 à 10 000 livres. Ce sont des soldats et officiers réformés qui disent n'avoir pas d'autre métier pour vivre.
6 novemhve. — La marquise de Pompadour avait pris un grand terrain aux Champs-Elysées pour se faire un potager; il était déjà planté et les murs élevés de six pieds de haut. Elle a appris que le peuple de Paris en murmurait, surtout en ce que cela lui retranchait de ses promenades : elle a surle-champ détruit son potager pour le mettre en marais comme ci-devant.
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15 novembre. — On me mande que, pour la seconde fois, l'évêque de Soissons (Fitzjames) est exclu du chapeau de cardinal par rancune des conseils de conscience cj[u'il donna à Metz en 1744 à Sa Majesté, touchant ses amours aAec M"^ de Châteauroux. Le Prétendant a fait une nouvelle tentative pour donner la nomination à ce parent; Sa Majesté l'a refusé vivement.
26 novembi'e. — Nouveau refus de sacrements dans une paroisse du diocèse de Boulogne : le morihond est mort, et on Ta enterré sur les confins du cimetière, les pieds en terre sainte, la tête et le corps dans la rue, disant qu'en fait d'appel de la bulle Unigenitus^ c'est la tête et le cœur <jui pèchent et non les pieds. On ne doute pas que le Parlement ne sévisse sur cela à sa rentrée.
3 décembre. — L'on voit avec étonnement que chaque année les lovers des maisons de Paris augmentent de prix, malgré la diminution des biens et des profits des particuliers; d'abord dans les beaux quartiers, comme dans le faubourg Saint- Germain, celui de Richelieu ou faubourg Saint- Honoré ; ensuite, par contre-coup, le Marais et le quartier de l'Université arrivent aussi hors du prix ordinaire. On en cherche la raison; en
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voici un essai : la mode et son empire président h tout chez les Français, car la mode a mis la vertu et les éloges dans le bon air, le vice et le mépris dans le moindre ridicule. Il est donc ridicule de ne pas demeurer à Paris, ou dans les beaux quartiers ; voilà de quoi mettre en mouvement tous les efforts de la noblesse.
La mode veut aujourd'hui que les courtisanes soient payées plus cher, qu'elles représentent, qu'elles soient chargées de diamants, qu'elles aient de beaux carrosses et des maisons délicates et bien meublées.
La mode veut qu'il y ait beaucoup de divorces : ainsi il faut hôtels aux maris, hôtels aux femmes, hôtels aux enfants, au lieu que ci-devant les familles losreaient dans la même maison, et chacun se contentait d'une petite chambre avec un cabinet.
La mode veut qu'on ait des logements spacieux, que les domestiques aient des feux tout l'hiver, qu'on ait du feu dans chaque pièce. La mode veut aujourd'hui que les financiers représentent comme des gens en place, etc., etc.
5 décembre. — Voici de grands événements et bien des changements. Le roi a répondu avanthier à la députation du Parlement : « qu'il avait
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puni l'archevêque de Paris, l'ayantexiléà samaison de Conflans pour avoir désobéi à sa déclaration du 2 septembre, qu'il voulait qu'on obéît et que la paix régnât dans le royaume ; qu'ainsi Sa Majesté comptait que le Parlement ne sévirait pas contre ce prélat; qu'il pouvait donc poursuivre le clergé de Saint-Etienne du Mont, mais avec la circonspection que demandaient les choses spirituelles, et qu'il concourût de tout son zèle à faire régner la paix. )) Le Parlement a sur-le-champ donné des ordres nécessaires pour que l'on donnât les sacrements à la demoiselle Lallemant et que l'on pourvût au service de cette paroisse.
7 décembre . — On a fait un nouveau rèçrlement pour que les duchesses aient toujours le fond dans les carrosses du roi et de la reine, et les femmes de qualité non duchesses sur le devant; mais ce règlement ne s'applique pas aux ducs, et ceux-ci veulent éviter ces concurrences.
M. le Dauphin a décidé, au contraire, que les menins auraient le fond, quoique non ducs, ce qui chagrine les ducs, et, comme cette décision contredit celle du roi, Sa Majesté a dit : « Que voulez-vous? Mon fils l'a décidé ainsi. »
18 décembre. — Il est à observer que mon frère
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devient absolument le maître du gouvernement, v dominant sous les noms de ceux qu'il met en place. M. de Séchelles est son commis, mon fils s'assure des détails de la guerre.
L'on vient de donner de grosses pensions aux principaux banqueroutiers de la cour, comme duc de Boutteville, Fimarcon , Tressan, etc., disant qu'ils ne sont pas capables de commander par leur désordre : autre grief du public.
19 décembre. — J'ai reçu des lettres du 12 de ce mois d'un de mes amis qui commande h la chaîne de troupes contre Mandrin et les contrebandiers. Il n'est pas vrai que nous y ayons eu un échec pour nos dragons; tout au contraire, on a pris cinq de ces révoltés et l'on guette les autres avec soin et diligence.
22 décembre. — Le présidial de Troyes vient de faire vendre tous les meubles de Tévèque pour 6 000 livres d'amende, ;i quoi il avait été condamné pour refus schismatique de sacrements. Toute la ville de Troyes y a applaudi, a acheté ses meubles; on a peu enchéri, et l'on a été trop charmé que cette valeur ait monté à peu de chose.
La duchesse de Yillars, ancienne coquette, aujourd'hui bigote des jésuites, a été trouver le
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premier président et lui a dit que, puisque le Parlement se mêlait aujourd'hui du spirituel et avait fait exiler l'archevêque de Paris, elle venait à lui pour lui demander la permission de manger des œufs ce carême. Le magistrat lui a répondu qu'il en parlerait à sa compagnie où il avait effectivement quelque crédit, et qu'il en écrirait à l'Hôtel-Dieu et aux Petites-Maisons où l'on vendait des œufs.
24 décembre. — Une orande bande de contrebandiers est arrivée dans la ville de Beaune enBourgrogne. Les maires et échevins avant voulu leur refuser les portes, la milice bourgeoise n'a pu leur résister; il y eut quelques gardes bourgeois de tués; deux cents contrebandiers sont entrés avec leurs marchandises; ils ont été chez les magistrats, ils les ont réprimandés et menacés ; de là, ils sont allés chez le receveur des fermes et ont exigé une contribution de 20 000 livres.
28 décembre. — L'évêque de Chartres ayant voulu parler au roi touchant l'exil de l'archevêque de Paris à Conflans, ce petit prélat a dit qu'un évêque devait résider dans sa capitale, le roi lui a dit : « Eh bien, monsieur, allez dans la vôtre », où il est exilé.
l®' janvier. — L'on parle beaucoup dans le public d'une guerre comme prochaine avec l'Angleterre pour raison de nos colonies, surtout dans l'Amérique septentrionale, tant vers l'Acadie qu'en Virginie. Le duc de Mirepoix prend aujourd'hui congé du roi et part ces jours-ci pour Londres.
'<S j anvier . — A l'assemblée des Chambres d'hier, le premier président a rendu compte de la réponse du roi touchant les délibérations de l'assemblée précédente. Sa Majesté trouve que le bailliage de Troyes est allé trop vite. Cependant Sa Majesté a puni l'évêque de Troyes et l'a exilé h une abbaye près de Sézanne, dans son diocèse, et, sur tout cela, le roi veut que le palais en reste là sur l'affaire en question. -
Q janvier. — Nous armons actuellement 17 vaisseaux de guerre ou frégates dans nos ports d'Océan ; on y travaille jour et nuit, et l'on a envoyé cinq
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millions pour y satisfaire; tout cela regarde l'Amérique septentrionale.
L'on veut bâtir à neuf l'église de Sainte-Geneviève, et, pour cela, on lui donne quatre sous de plus par augmentation aux billets de vingt sous. Ces quatre sous iront moitié en augmentation de lots, et les deux autres sous pour cette église.
1 janvier'. — M. de Séchelles, contrôleur général, couve ses desseins et avance à pas lents. Il est, dit-on, parvenu à obtenir du roi le retranchement de la bouche particulière à ses maisons de Choisy et de la Muette, malgré les cris des gouverneurs de ces campagnes. On a montré à Sa Majesté que chaque poulet lui revenait à cent écus, etc. Ce retranchement va à plusieurs millions.
L'on vient de mettre en prison plusieurs banquiers de pharaon qui taillaient dans plusieurs maisons de femmes de qualité à Paris.
8 janvier. — Les dernières nouvelles que me donne un de mes amis, qui a un commandement contre les contrebandiers, sont qu'on lui envoie un renfort de troupes, qu'ils sont très mal informés de l'ennemi, le pays étant contre les royalistes et pour ces rebelles, que l'on dit faire la guerre aux riches fermiers généraux, et non au roi. On leur
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donne même des faux avis dont il faut se défier, et le peuple et les bourgeois craignent le ressentiment des contrebandiers qui se montrent cruels quand ils sont offensés. Quelques bandes se sont jetées dans les forets vers la Saône, d'autres dans le Vivarais et le Bourbonnais depuis la petite bataille d'Autun.
11 jaiwier. — Un homme qui fréquente beaucoup la cour de M. le prince de Conti m'a dit ceci : que ce prince a augmenté ses revenus de plus de 500000 livres annuelles depuis qu'il est en faveur près du roi, et que cependant ses domestiques ne sont pas payés, que chez lui on meurt de faim, qu'on n'y est pas chauffé l'hiver, et que sa maison de l'Isle-Adam tombe faute d'entretien.
14 janvier. — M. de Séchelles , contrôleur général des finances, vient d'être déclaré ministre d'Etat, et a été appelé dimanche au Conseil. Il n'y a que six mois qu'il a les finances, et le voilà déjà à cette importante place; le feu roi n'y appelait ces sortes de ministres qu'après plusieurs années d'épreuves.
Cruauté à Saumur, d'où l'on a enlevé, par lettre de cachet, un vieillard de quatre-vingts ans, infirme, parce qu'il parlait mal de la constitution Unige-
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nitiis; c'est un ecclésiastique forcené qui a été chargé de l'exécution de cette violence.
19 Jani'ie/'. — L'on prépare l'armement maritime et guerrier à Brest avec grande diligence et dépense. L'on dit notre marine en bien mauvais état, et toujours ouvrage de montre en toutes choses : 70 vaisseaux construits depuis la paix qui se pourrissent au port; nuls agrès, nuls canons ni munitions, aucune possibilité de les armer. L'on vient de donner ordre à la compagnie des Indes de livrer à notre marine tous les canons de fer et de bronze qu'elle a pour ses vaisseaux, car nous manquons de tout.
20 janvier. — L'évêque d'Orléans a révoqué tous les pouvoirs qu'il avait donnés aux prêtres de son diocèse pour n'en plus donner qu'aux zélés constitutionnaires ; c'est de quoi le Parlement veut prendre connaissance. Le despotisme des évêques se fait trop remarquer aujourd'hui, et cela va bientôt devenir la question principale.
L'évêque de Troyes, dans son exil, vient de donner un mandement qui confirme ce que je viens de dire sur le despotisme des évêques : il borne les pouvoirs aux seuls curés et vicaires, il défend aux malades de s'adresser à d'autres prêtres, même
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approuvés, sinon clans les cas où les curés et vicaires ne s'y pourraient transporter. C'est de quoi l'on a appelé comme d'abus au Parlement, puisque cela gène trop les consciences et rend Içs confessions impossibles au lit de mort.
1i) janvier. — Le roi a dit h la cour de sa propre bouche que tout était accommodé avec les Anglais, et que l'on restait dans les colonies in statu quo.
L'archevêque d'Aix a été décrété de prise de corps par le parlement de Provence.
L'on parle de saisir le temporel de l'archevêque de Paris, s'il persiste dans son obstination de désobéir h la déclaration du 2 septembre dernier.
27 janvier. — Il règne encore une mutinerie impuissante dans le haut clergé, qui cherche à effrayer le roi sur la loi du silence.
L'on est scandalisé de voir les meubles du curé de Sainte-Marguerite qui ont été annotés, et que Ton va vendre incessamment : ils sont somptueux, voluptueux, entre autres une chambre de bains avec lit de Perse très précieux.
2Q janvier. — Le bruit est grand dans Paris que mon frère remet la surintendance des postes et qu'elle va être donnée à Marigny, frère de la mar-
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quise de Pompadour : fausse nouvelle certainement, cai' le secret des postes mérite un autre homme que cet homme nouveau et dont on connaît l'insuffisance. Le secret des postes est Vœil de Jupiter, cette trappe par où ce dieu voit ce qui se passe dans le cœur des hommes. Pour dire le vrai, cette faculté inquisitrice de la royauté sent moins le père de famille que le despote.
30 janvier. — On assure que Mandrin a passé par la Franche-Comté et qu'il est retiré dans les montagnes de Suisse. L'on assure aussi que c'était le roi de Sardaigne qui lui faisait fournir ses marchandises de contrebande.
31 janvier. — L'affaire de l'église s'irrite par le stupide entêtement de l'archevêque de Paris. Le Parlement s'assemble matin et soir depuis trois jours et continuera aujourd'hui et demain. Les paroisses de Saint-Étienne-du-Mont et de Sainte- Marguerite sont désertes, il n'y a plus de prêtres. A Saint-Étienne, il y a deux prêtres factionnaires qui attendent, derrière une trappe, qu'on leur demande les sacrements, et, quand on n'a point de billet de confession, ils ferment la trappe et vous renvoient.
Le Parlement a député un secrétaire à l'arche-
282 LA FHAXCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIÈCLE [l755J
vêque de Paris à Conflans pour lui demander quand il voudrait finir ce trouble, cette méthode singulière d'administration à Saint-Etienne et à Sainte-Marguerite et cet abandon de la desserte des paroisses. L'archevêque a répondu qu'il persistait dans sa réponse de novembre dernier, qu'il n'était comptable qu'à Dieu de son administration, et que le Parlement était absolument incompétent de se mêler des sacrements comme il faisait.
l^"" février. — Effectivement, le curé de Saint- Gervais a obéi à l'arrêt du Parlement et a porté les sacrements à l'abbé Coquelin, au refus de celui de Sainte-Marguerile et de celui de Saint-Paul, qui y a allégué de mauvaises raisons. Voilà donc le Parlement qui se fait obéir dans Paris en matière d'administration de sacrements, au préjudice des ordres de l'archevêque, et l'on traite cette conjoncture comme une calamité de peste ou de guerre. Voilà une grande guerre allumée dans la discipline.
17 février. — L'on assure que le roi a donné à l'archevêque de Paris l'option de ces trois choses, et qu'il doit se déterminer avant le 21 : ou de se démettre de son archevêché, ou de donner un mandement conforme à la loi du 2 septembre, ou
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de l'abandonner au Parlement qui lui fera son procès comme rebelle, ainsi qu'il fait aux curés et autres ecclésiastiques. Quelques-uns même prétendent que Sa Majesté se serait exprimée avec une brièveté impérative en disant : « Soumission, démission ou punition, n
18 février. — Fischer, colonel des chasseurs, a été battu à plate couture par les contrebandiers, quoiqu'il se soit vanté de les avoir exterminés. Ces troupes légères pillent le pays, au lieu de le secourir. Tout le monde est pour ces contrebandiers. Il est certain qu'on a envové un négociateur pour traiter avec Mandrin eu Savoie.
21 février. — Aujourd'hui le roi a rendu la réponse au Parlement touchant celle que lui avait faite l'archevêque de Paris. Sa Majesté a déclaré (pi'elle 1 avait puni de nouveau pour l'éloigner des mauvais conseils que ce prélat recevait de certaines gens; qu'ainsi il ne souhaitait pas que le Parlement le poursuivît ultérieurement pour les peines qu'il avait méritées. L'archevêque de Paris vient d'être exilé à Champeaux, près de Melun, où il ne verra personne, et il a congédié la plupart de ses domestiques.
284 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'^ SIÈCLE J~ôô]
26 février. — Voltaire étale enfin ses richesses : il a loué h vie une belle maison au bord du lac de Genève, où il arbore une grande représentation et invite ses amis. Les magistrats de Genève l'y considèrent et le favorisent comme un homme qui vaudra beaucoup à leur ville par illustration et par le monde qu'il y attirera. On lui attribue plus de cent mille livres de rente avec beaucoup d'argent comptant.
3 mars. — Le roi vient d exiler l'archevêque d'Aix à Lambesc, à cinq lieues de la métropole, pour mêmes raisons que l'archevêque de Paris, pour résistance à sa déclaration du 2 septembre dernier.
4 mars. — Mandrin, avec soixante de ses partisans, s'est retiré dans l'État de Genève et attend le printemps pour recommencer ses courses. Fischer, sous la sauvegarde de quelques chasseurs, est venu dans le Genevois pour lier une négociation, mais il a échoué et est retourné en France.
C'est la Gazette étrangère qui nous apprend que l'on a commencé à abattre les bâtiments qui offusquent la belle colonnade de Perrault et qu'on va achever le Louvre, que le roi y destine un fonds de 37 millions, qu'on en fournira deux par an en
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temps de paix et un en temps de guerre, que l'on fait venir de Lyon un grand architecte nommé Soufflot.
17 mars. — L'on dit déjà la guerre commencée, et que les Anglais ont tiré sur un de nos vaisseaux à l'entrée de la Manche, où nous avons eu 80 hommes de tués ; ils demandaient le premier salut de notre part, se prétendant les seigneurs dans la Manche. Ce hruit se confirme.
18 mars. — Dans l'assemblée des chambres d'hier il se passa de grandes choses. Le premier président dit que le roi l'avait remis à dimanche prochain, jour des Rameaux, pour lui donner de nouveaux ordres touchant les déportements de l'archevêque de Paris. L'on procéda au jugement du fond de l'appel comme d'abus des délibérations du chapitre d'Orléans et de leur refus schismatique d'administrer un de leurs confrères opposant et appelant de la bulle Unigenitus. Mais, ô malheur! ô disgrâce pour la constitution Unigenitus et les constitutionnaires ! Voici qu'incidemment à cela le procureur général a appelé de l'exécution de cette bulle et le Parlement a prononcé qu'elle n'était point règle de foi, défendant de la regarder ainsi à tout ecclésiastique, de quehiue ordre, qiia-
286 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'= SIÈCLE [l755]
lité et dignité quils soient (ce qui veut dire les évêques), leur ordonnant de se renfermer dans le silence général respectif et absolu ordonné par la déclaration du 2 septembre dernier.
\oilh la Constitution anéantie nationalement; la voilà qualifiée et condamnée h un éternel silence.
23 mars. — Jeudi, vendredi et, je crois, samedi, le Parlement a été assemblé, toujours pour interroger les curés de Paris et recevoir leurs dépositions touchant les ordres que vient de leur donner leur archevêque. Je n'en ai pas encore la relation ordinaire que me fournit un de mes amis dans le Parlement, mais voici comment on dit que l'archevêque leur a donné ses ordres. Il ne leur a point écrit, mais il les a mandés à Conflans, huit par huit, et leur a parlé ainsi : « ^Messieurs, j'ai adhéré aux remontrances de MM. les cardinaux de Soubise et de La Rochefoucauld, et suivant leurs idées pour plaire au roi, je vous ordonne : 1° de porter les sacrements à tous malades qui les demanderont sans exiger préalablement de billets de confession; 2° que ce seront les curés eux-mêmes qui les porteront; que les curés commenceront par bien examiner s'il y a danger au malade, et, s'il y a danger, ils administreront; 3° ils s'informeront des domestiques, tout autant qu'ils pourront, du nom
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du confesseur; 4° si le malade est suspect sur sa soumission à la bulle Unigenitus, ils ne manqueront pas de l'interroger sur cela; 5" cet ordre n'est donné que provisoirement et jusqu'à la prochaine assemblée du clergé , déclarant ledit seigneur archevêque ne vouloir s'en rapporter qu'à un concile provincial ou national ou au pape. »
25 mars. — J'ai été hier à Versailles, où j'ai trouvé les têtes bien tournées contre le Parlement, et tout le ministère poussant le roi contre cette puissante compagnie. On lui dit sans cesse qu'elle détruit son autorité, et, en vérité, ce sont les prêtres et les ministres qui détruisent le gouvernement et les sujets. L'on blâme le gouvernement de ces deux dernières démarches : de l'arrêt du 18 avril [s/c, 18 mars], qui déclare abus dans l'exécution de la constitution, et encore davantage de son
interroo-atoire des curés de Paris, n
L'on prévoit une guerre prochaine; l'on dit qu'elle durera au moins dix années.
Monsieur le Dauphin est malade ; son estomac ne fait plus de fonctions; on ne paraît pas se soucier de sa santé, quelque précieuse qu'elle soit.
31 mars. — Voici un bruit très agréable qui court depuis hier, que nos discussions avec l'An-
288 LA FfiAXCE AU MILIEU DU XVIIl" SIÈCLE [1755]
gleterre seraient absolument accommodées, et que le roi l'aurait dit à quelques courtisans.
Cependant j'apprends par des commerçants de Bordeaux qu'il y a quantité d'armateurs et de frégates de guerre anglaises qui croisent, au nombre de quinze à seize dans la mer de Guyenne et visà-vis la Garonne, pour empêcher l'arrivée de nos vaisseaux de Toulon à Brest.
l^'' avril. — Le comte de Frise est mort en trois jours d'un sang échauffé par la débauche. Il avait hérité ici des biens du maréchal de Saxe, son oncle, et il jouissait de grands bienfaits du roi qu'on pourra donner à d'autres, et qu'on ne sera pas assez sage pour retrancher.
5 avril, — Il faut toujours définir le monarque pour juger des événements dans une monarchie telle que la nôtre. On ne peut être moins propre qu'est Louis XV au coup d'État; il ose légèrement et témérairement, puis il s'ennuie et il craint; jamais il n'y a eu d'homme moins courageux d'esprit que ce prince. De là arrive que chaque ministre qui l'approche sent peu à peu ses forces et n'a qu'à oser pour exécuter. C'est ainsi que le cardinal de Fleury l'a gouverné pendant dix-sept ans; ainsi la marquise, qui n'est plus la maîtresse depuis
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trois ans, continue à le dominer par le ton et par la hardiesse; ainsi chaque ministre tire à lui la couverture et la déchire.
Or le Parlement est un ministre de bien autre force que les autres, surtout depuis son rappel : il est indéplaçable, il a pour appui le prince de Conti qui, avec un esprit incorrect, un jugement médiocre, représente cependant à lui seul aujourd'hui près du roi la nation et le Parlement. Ainsi, quand il boude à l'Isle-Adam, Sa Majesté lui dépêche courrier sur courrier pour l'entendre de nouveau. Voilà où en sont les choses.
Dans ces circonstances, le clergé va s'assembler aux Augustins le 15 mai prochain. Les deux armées seront en présence; d'un côté le clergé, à cette espèce de concile national, lancera les foudres ecclésiastiques, et, de l'autre, le Parlement des arrêts au nom du roi. A tout cela, le roi ouvre la bouche, dit peu de choses et ne pense rien. Il vit au jour le jour.
6 a{>ril. — Voici qu'il a paru hier un arrêt du Conseil d'avant-hier vendredi, 4 avril, qui casse en partie celui du Parlement du 18 mars. On y laisse subsister le jugement au fond contre le chapitre d'Orléans, et la prescription du silence suivant la déclaration du roi du 2 septembre dernier. On y
290 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIÈCLE [1755]
casse la qualification de la bulle à laquelle le Parlement a donné le titre de règle de foi, et le roi la crualifie de nouveau loi de Pég/ise et de lElat, disant que le Parlement l'a registrée comme telle, et que le roi joint au corps des pasteurs Ta reçue comme telle.
Voici donc un nouveau triomphe pour le clergé qui était abaissé, et une flétrissure qui abaisse le Parlement qui triomphait. Mais le public improuve ceci et v voit de la tero^iversation au trône.
11 avril . — La fermentation est gfrande dans le Parlement, m'a-t-on dit ; cependant le roi a rappelé M. le prince de Conti près de lui, et a eu, ces jours-ci, quelques conversations avec lui sur ceci.
]Mais voici que des affaires plus sérieuses se réalisent dans leurs maux cuisants. Nos troupes s'embarquent à force à Brest, et, si le vent est bon, la flotte française doit mettre k la voile mardi prochain, 15 de ce mois. Toutes négociations avec les Anglais paraissent rompues, et la guerre n'est que trop certaine. Nos vaisseaux sont mal équipés, et, après cet approvisionnement, il ne reste pas, dit-on, à Brest, de quoi armer deux chaloupes.
Du moins, si nous savions perdre le Canada de bonne grâce, le royaume serait sauvé. L'Espagne ne fait rien pour nous. Le garde des sceaux, ministre
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de la marine, est dans nn état dangereux et douloureux et ne peut vaquer ;i son service.
20 avril. — Je viens d'avoir copie des 12 articles (et non 14) arrêtés au Parlement pour représenter au roi. On v justifie la conduite de ce corps, on y inculpe le clergé, et même Ton reproche assez nettement au roi qu'il a changé de principes, suivant la dernière réponse faite au premier président. Ces articles sont assez libres et montrent toute la force que le Parlement se sent depuis son rappel à Paris pour tenir en bride le clergé. C'était hier le grand jour, et je n'en sais pas encore nouvelles. Le roi devait à onze heures rendre la réponse au Parlement sur ces représentations.
22 avril. — J'ai la réponse du roi; elle est impératoire et prononce avec dignité. Il y a trois points : il maintiendra la déclaration du 2 septembre, le Parlement doit en être assuré, dit-il; personne ne peut éteindre ni diminuer son autorité qu'il tient de Dieu ; que le Parlement se conduise suivant les assurances qu'on vient de lui donner et qu'il se conforme à ses intentions qui sont la modération et la clémence.
30 avril. — J'ai dit que le Parlement n'attendait
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qu'une occasion pour appeler au futur concile de la constitution au nom de la nation, considérant tous les désordres causés par la bulle en France.
Le jésuite Duplessis, fameux missionnaire, criant comme un possédé dans ses prédications furibondes, a prêché en public contre le Parlement, tenant d'une main la constitution Unigejiitiis, et de l'autre l'arrêt du Parlement qui en défend l'exécution. Ces sortes de sermons ressemblent fort à ceux de la Ligue.
5 mai. — L'Opéra vient d'être donné en ferme pour trente ans aux sieurs Rebel et Francœur, autrement les Petits Violons.
M. de Machault, garde des sceaux, va de plus mal en plus mal : l'humeur maligne qu'il a ne peut sortir de ses entrailles.
7 mai. — Il y eut hier assemblée des chambres du Parlement. Deux points y furent traités : i" à Auxerre, le procureur du roi avait refusé d'administrer des témoins à un conseiller qui s'était plaint d'un sermon où l'on avait déchiré le feu évêque d'Auxerre (M. de Caylus). On a mandé cet officier. 2° Sur 34 thèses soutenues en Sorbonne après la déclaration du 2 septembre dernier, où l'autorité temporelle est attaquée et ladite déclaration mal
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observée, on a encore gourmande le procureur S'énéral.
9 mai. — Notre flotte est partie du 3 de ce mois ; on en a eu un courrier à Marly; il portait nouvelle qu'elle avait disparu de dessus l'horizon au moment où il partait de Brest.
M. le garde des sceaux a enfin paru à Marly, mais changé comme un moribond. L'évêque de Mirepoix n'a pas, dit-on, trois jours à vivre. 11 n'a plus d'estomac et vomit tout ce qu'il prend.
12 ?nai. — L'on vient de dénoncer au Parlement deux nouveaux faits coupables contre deuxévèques. L'évêque de Meaux est en procès pour un couvent de filles qu'il supprime; quelques-unes résistent; cette année il les prive de sacrements. L'évêque de Langres a fait mettre en prison une veuve qui a mal parlé de lui. Elle s'en est accusée à confesse ; le confesseur l'a menée au grand vicaire, et celui-ci au grand pénitencier, d'où l'évêque l'a su. Cette dame passant les prisons de l'évêché, on l'a coffrée, et on l'v détient depuis deux ans. On ne savait ce qu'elle était devenue, lorsqu'on l'a sue là : plainte au présidial et au président. Cela va se traiter ces jours-ci à l'assemblée des chambres.
294 LA FnANCi; AU MILIEU DU XVIIl'' SIKCLE [1755]
15 mai. — L'on disait hier que la Sorbonne faisait grande résistance et même mépris des injonctions du Parlement. On a rompu l'assemblée de la Sorbonne de mardi jDOur y convoquer hier les évêques qui sont de la maison et société; et le bruit est qu'ils ordonnent absolument le mépris de l'arrêt du Parlement, comme injuste et flétrissant pour la Sorbonne.
17 mai. — L'on vient d'avoir nouvelle que le fameux Mandrin a été pris dans un château de Rochefort, proche de Valence. On l'a mené à cette ville les fers aux pieds, et il ne tardera jjas à être roué. Avec lui, l'on a pris neuf de ses principaux lieutenants, de sorte que voilà nos fermiers généraux bien tranquilles désormais. C'est la Morlièrc, chef de partisans, quia fait ce beau coup d'épée et qui en recevra grosse récompense. L'on croit que ce misérable Mandrin a été vendu traîtreusement par quelques-uns de ses compagnons.
La dame Lescombat, veuve d'un architecte qu'elle a fait assassiner, est condamnée depuis longtemps à être pendue. L'on parle pour la sauver d'essayer sur elle l'inoculation de la petite vérole.
18 mai. — Jeudi dernier, comparurent à
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l'assemblée des chambres le syndic de Sorbonne avec dix autres docleurs. Le premier président leur parla durement; il leur demanda quel esprit de vertige les avait donc poussés au parti qu'ils avaient pris. U leur défendit jusqu'à nouvel ordre de s'assembler de façon quelconque : ainsi, la Faculté ne peut pas seulement à présent faire soutenir une thèse sans l'avoir présentée au procureur du Parlement. Il demanda le scribe et les registres, et y fit inscrire la déclaration du 2 septembre, après quoi il leur dit avec dureté : « Retirezvous )).
23 mai. — Le duc de Lamballe, fils aîné de M. le duc de Penthièvre, vient de mourir d'une fièvre maligne. Il ne lui reste plus qu'un fils et une fille. Pourquoi la Providence conserverait-elle cette orande collection de biens et de charoesà une race de bâtardise comme celle de M™" de Montespan, dont son siècle a tant murmuré, une femme hautaine que Louis XIV enleva à son mari qui l'aimait beaucoup? Les deux autres rejetons de cet adultère, MM. de Dombes et d'Eu, n'ont point voulu se marier avec raison.
Un financier nommé Grimod, frère de feu Du Fort, chef de la poste, et de La Reynière, vient de mourir en peu de jours et laisse tout son bien aux
296 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIÈCLE [1755]
prêtres de Saint-Eustache, pour bâtir le portail de cette paroisse, tant les prêtres ont manié habilement ses craintes et les mouvements de sa conscience.
26 mai. — L'amiral Holborn fît voile le 10 mai, de Portsmouth, pour aller joindre l'escadre de l'amiral Boscawen, ce qui fera une très grosse flotte qui poursuit la nôtre. Le 8 de ce mois on enleva sur la Tamise par force mille matelots. On en a enlevé encore un plus grand nombre de divers autres ports du royaume.
On a nouvelle que notre flotte voyage avec un vent très favorable pour l'Amérique. Deux corvettes viennent de partir de Brest pour y porter des ordres et en rapporter. Pendant que nos fantassins étaient à bord, on les a beaucoup exercés aux manœuvres maritimes et h tirer juste sur mer.
Par la cession de l'Acadie, les Anglais prétendent avoir toute la rive droite du fleuve Saint-Laurent; ils qualifient d'insultes nos conservations et nos actes.
26 mai. — Le roi de Sardaigne est irrité avec raison de la capture de Mandrin ; on l'a pris au château de Rochefort, quatre lieues en avant dans les terres de Savoie; les habitants ont défendu ce
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château, et quinze Savoyards ont été tués à cette bataille. S. M. Sarde demande que l'on condamne les principaux assaillants aux galères. Nous dissimulons que ce soit la Morlière ou son lieutenant qui aient fait le coup, et nous prétendons que ce ne sont que des commis. Mandrin a été jugé promptement et a été roué à Valence. Il n'avait jamais servi et était fils d'un marchand du Dauphiné.
29 mai. — Le premier président a rendu compte à plusieurs de ces messieurs de sa conversation avec le roi à Marly. Sa Majesté a approuvé le sursis donné sur les procédures et information contre l'évèque de Troyes; grande approbation royale de la conduite du Parlement avec la Sorbonne, et Sa Majesté a dit que c'était là précisément le cas de 1682, qu'elle soutiendrait sa déclaration du 2 septembre, qu'elle ne souffrirait pas que ses sujets empiétassent sur son autorité.
31 mai. — Depuis les injonctions du Parlement à la Sorbonne, il ne s'y tient plus d'assemblées. L'on sait que les principaux Sorbonistes vont en cachette chez les évêques de l'assemblée.
4 juin. — Il est avéré que Mandrin a été pris
298 LA FllAXCE AU MILIEU DU XVIII'' SIECLE [1755]
sur terres de Savoie dans un château a2:)partenant à la vérité h un Français. Il y a eu une espèce de siège, treize sujets du roi de Sardaigne de tués, et le château pillé. Le sénat de Chambéry a fait des protestations h ce sujet.
13 juin. — L'assemblée du clergé a accordé promptement au roi seize millions, dont six paraissent donnés comme pour tenir lieu d'abonnement au vingtième. Cette assemblée a répété plusieurs fois avec affectation le mot de don gratuit. En même temps Sa ^Majesté lui a recommandé de travailler incessamment à une meilleure répartition de leurs impositions.
15 Juin. — Les parlements viennent de montrer leur équité en Languedoc. Un fameux avocat de Montpellier, nommé Singla, étant secrètement de la religion protestante, a voulu se marier à la catholique ; il a trompé les prêtres, on s'en est aperçu, on a ordonné un plus exact examen de sa communion, il s'en est plaint au parlement, on a appelé comme d'abus, et les tribunaux ont donné raison aux prêtres.
16 Juin. — L'assemblée du clergé se conduit avec prudence par les soins de notre gouvernement.
J755j d'après le journal du m'» d'argensox 299
Le roi a fait dire qu'il voulait qu'on égalisât davantage les départements des décimes, non que le second ordre fût trop cliargé, comme on avait dit, mais pour la moitié du rovaume, nos provinces delà la Loire l'étant trop relativemeut à celles de deçà, à cause que, depuis le commencement de ce siècle, la mode est venue d'habiter la capitale et de quitter ce qui en est éloigné, d'où il est arrivé que les provinces sont devenues extrêmement maigres.
18 juin. — L'on va arranger un grand espace dans la plaine de Grenelle pour les revues du roi : cela s'appellera le nouveau champ de ]NLirs. Il sera entouré de larges fossés, avec des amphithéâtres de tous sens pour les bayeurs et des endroits pour les carrosses. C'est le sieur Paris Duverney qui est l'auteur zélé de ces folles flatteries; il a déjà acheté dans la plaine sept à huit cents arpents pour cela, et l'on prend ces terres qui étaient bonnes à l'agriculture, comme si la plaine des Sablons, où cela se passait ci-devant, plaine aride et inutile à tout bien, n'y était pas aussi bonne.
On a nouvelle que le célèbre M. Dupleix vient d'arriver à Lorient avec toutes ses richesses, et on l'attend ;i la cour ces jours-ci. Il a demandé une escorte de maréchaussée pour garder ses pierre-
300 LA FHANCE AU MILIEU DU XVIII'' SIÈCLE [HôS]
ries; sa femme a une parure de diamants noirs qui sont d'un prix inestimable.
21 juin. — L'on parle de la santé de M. le Dauphin comme fort mauvaise, et même désespérée. L'estomac ne fait plus de fonctions, et cependant il trompe ses médecins et oblige ses gens à lui apporter à manger secrètement; ils lui obéissent criminellement, et cela augmente le mal.
24 jiiiîi. — L'abbé de Bernis, notre ambassadeur à Venise, est arrivé ici, et, à son arrivée, a eu l'abbaye de Saint-Arnoul, qui vaut 30 000 livres de rentes. Il a fait son chemin par les dames et par le bel esprit, homme qui se pique de paresse et de faire des vers mois, faciles et tendres, comme Ovide.
M. de Brou, iWé de ving-t-deux ans, vient d être déclaré intendant de Rouen. Lui et son père ont extorqué la réputation de capacité et de bon esprit : une espèce d'usage a fait leur mérite.
2 juillet. — Le premier président du Parlement a mandé M. de Bernage, prévôt des marchands, et lui a lavé son bonnet sur la cherté du charbon à Paris, il a dit qu'il v avait de la manœuvre à tout
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cela, et lui a ordonné de faire cesser cette cherté dans trois jours, sinon qu'il serait mandé à l'assemblée des chambres.
Le roi vient de donner 1500 000 livres à M. le prince de Contipour paver ses dettes entièrement. Le prétexte en a été le prétendu tort qu'on a fait à ce prince pendant sa minorité sur la vente d'Oranoe au roi. Les commissaires ne l'ont fait monter qu'à un million, mais le roi y a ajouté de sa grâce 500 000 livres pour l'achèvement de l'acquittement de ses dettes.
3 juillet. — Enfin la dame Lescombat a été pendue aujourd'hui pour avoir fait assassiner son mari.
Il est grand bruit de suppression de plusieurs offices du Parlement, vu qu'il y en a plusieurs vacants et qu'on ne saurait trouver à vendre.
13 juillet. — Il y a une grande affaire au sujet d'un curé d'Auvergne qui a refusé les sacrements à deux collecteurs qui ne voulaient pas augmenter la taille des ennemis de ce curé. Res nefanda ! Cela a fait conflit de juridiction entre le bailliage et la Cour des aides; le curé, emprisonné dans les prisons communes des deuxjuridictions, a été écroué par ordre du Parlement; mais l'on croit que la
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Cour des aides, pour faire sa cour à nos ministres, aura Aut échapper le curé coupable.
27 juillet. — Par les bruits de ville, la guerre paraît sûre; quantité d'officiers généraux sont allés à Compiègne offrir leurs services. Le duc de Mirepoix est à la cour depuis quatre jours.
30 juillet. — Le successeur de ^Lnndrin se nomme le Piêniontais. Il tâche d'enchérir sur les désordres et les témérités de Mandrin.
31 juillet. — La nuit de dimanche h lundi dernier, M. Kône, ministre d'Angleterre h Paris, partit sans prendre congé. La Gazette de France déclare cpie le duc de Mirepoix est parti de même.
L'on assure que le peuple anglais, à Londres, a vu avec peine le départ du duc de Mirepoix; il estimait beaucoup cet ambassadeur. Ce peuple n'a pas mené grande allégresse de leur victoire du 8 juin, de onze vaisseaux anglais contre trois vaisseaux français : il voit la ouerre et toutes ses horreurs avec peine.
3 août. — Le sieur de Monclar, procureur général du parlement d'Aix, a été mandé à la cour il v a bien deux années; sur son veiiiat, chacun le
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yait publiquement et le recherchait en particulier omme homme de beaucoup d'esprit et de mérite. ,e chancelier n'a rien eu à lui dire ; enfin le roi ient de le renvoyer chez lui avec une grosse penion; et en même temps son antagoniste, le sieur e Saint-Michel, lieutenant civil de Marseille, a eu rdre de ne pas s'approcher de dix lieues de cette ernière ville. Leur querelle venait de ce que le résident de Provence avait enjoint aux bailliages e son ressort de faire mieux exécuter aux écoles [e théologie les quatre propositions de 1C82, et laint-^lichel avait refusé d'obéir, fondé en cela ur une grande protection de M. le Chancelier.
4 août. — On assure que c'est le comte de \oailles qui est choisi pour l'ambassade solennelle )ù nous irons faire des espèces d'excuses au roi de lardaigne d'avoir manqué à sa dignité en enlevant \Iaadrin dans ses Etats et en le rouant contre le Iroit des gens.
7 août. — L'on parle de quatre maréchaux de ance que l'on va créer pour cette guerre, savoir : Si. de Biron, Mylord Clare, Luxembourg et comte l'Estrées; et, comme ce serait quatre maréchaux le cour, propres à ne jamais servir, l'on parle uissi d'en ajouter un cinquième propre à com-
mander véritablement, qui serait le sieur de Chevert, soldat de fortune et qui a eu le mérite de se beaucoup vanter.
9 août. — Le 7 au soir fut disgraciée la comtessf
d'Estrades, dame d'atour de Mesdames de France,
et cousine de la marquise de Pompadour. On
l'éloigné de la cour seulement, et on lui demande
la démission de sa charoe.
10 août. — La disorrâce de la comtesse d'Estradej
occupe la cour; l'on ignore encore les cause secrètes. Il est vrai que sa brouillerie avec sa cousine madame de Pompadour n'avait été que replâ trée depuis deux ans. Elle s'était mise, depui deux mois, à en parler mal continuellement: ell prenait grand crédit sur la famille royale et surtout sur M. le Dauphin. L'on dit que le Daupbir et Mesdames en sont fort en colère. Mon frère, er l'apprenant, s'est trouvé mal.
13 aoiU. — Le clerefé assemblé a délibéré dei sottises; il a chargé le cardinal de La Rochefoucauld de dire que, si le roi ne réprimait pas inces s animent le Parlement sur ses entreprises, princi paiement quant à la Sorbonne, il allait se portai aux dernières extrémités. Le roi a reçu très mal h
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députation, et a répondu qu'il avait chargé son Parlement de l'exécution de la déclaration du 2 septembre, et qu'il s'en rapportait entièrement il lui de toutes ces choses-là. Ainsi l'on ménage le clergé pour l'argent qu'il donne, et tout son crédit consiste aujourd'hui dans celui d'une synagogue qui prête de l'argent.
21 août. — Samedi dernier, à la chasse dans la plaine de Yillepreux, INI. le Dauphin tua l'un des écuyers du roi nommé Chambors', et ce qu'il y a de pire est que ce fut non par hasard mais par enfantillage : il dit h son page qu'il voulait lui brider la moustache, le faisant mettre à genoux pour lui tirer sur l'épaule, il ne vit pas le sieur de Chambors qui avançait pour lui donner la main à la descente d'un fossé. Le coup et même la bourre lui sont entrés dans l'épaule et la lui ont toute fracassée, de sorte qu'on n'espère rien quoiqu'il ne soit pas encore mort. M. le Dauphin en est au désespoir; il se jeta aux genoux du mourant et lui demanda pardon en pleurs; de là il alla à Versailles, au grand galop, et l'on ne put l'empêcher d'aller donner une commotion très violente à
1. Le fils de ce personnage fut élu député aux Etats-Généraux de 1789 par le tiers-état du pays de Gonserans. Gf. Recueil de (tociuneuts relatifs à la convocation (les Etats-Généraux de 1189, par Armand Brctte, t. II, p. 88.
306 LA FUANCH: au milieu du XVIIl" SIKCLK [l7.">."ii
Madame la Daiiphinc dans l'état où elle est, ei'iant aux chirurgiens qu'il avait tué son meilleur ami. Il a juré de ne plus porter fusil. Ce pauvre Chambors a sa lomme grosse et était un très bon sujet.
Cet enfantillage du Dauphin dure toujours, ii vingt-six ou vingt-sept ans qu'il a; quatre jours auparavant, s'amusant à faire lever des perdrix dans un chaume, son fusil était parti, et plusieurs de la compagnie avaient eu du plomb dans leurs habits, et le même sieur de Chambors avait eu son chapeau percé. Tout cela fait dire que notre Dauphin sera un homme de peu de mérite.
22 août. — • Hier matin mourut l'ancien évèquc de Mirepoix, qui avait la feuille des bénéfices. Tout le monde en avait été très aise.
J'apprends que les officiers ne montrent aucun empressement à lever des compagnies, que le découragement prend de tous côtés, faute d'affection et d'argent. L'on va les aiguillonner en donnant le pas et le rang à ceux qui auront levé des troupes plus diligemment. La croix de Saint-Louis n'est plus un appât aux officiers. L'on croit nécessaire d'augmenter la solde du soldat d'un sol, ce qui va à G ou 7 millions.