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La Lettre sur les areu^les

LA IIIANCE AU MILIEU UU XVIir SIÙCLF. HiO]

13 septembre. — Je suis h présenta la campagne, j'y vois la misrre et je n'entends parler d'autre chose; on en a toujours parlé ain-i, mais on n"a jamais eu tant de raison de le dire.

24 septembre. — La philosophie gagne notre o-onvernemcnt, quant à l'extérieur de la religion. Voici qu'on se déclare ii force contre les couvents et le temporel des églises ; la commission pour les monastères de ilUes en retranche beaucoup chaque jour, et voiciun nouvel édit qui empoche désormais les acquisitions de fonds de terres et de maisons par les mainmortables ; l'on veut qu'ils n'acquièrent que des rentes, et l'on croit en cela auo-menter encore le crédit des emprunts royaux, à quoi MM. Paris tournent de plus en plus les affaires du roi. L'on veut revoir toutes les acquisitions fiâtes sans lettres patentes, et cela depuis 1666, en donnant à cette loi un effet rétroactif de plus de quatre-vingts ans. Ceci fera beaucoup gaoncr le sceau, puisqu'il faudra prendre beaucoup de nouvelles lettres patentes pour ces acquisitions. L'on dit toujours que l'Église est trop riche, mais je ne vois pas à quoi cela nuit ; on lui tire de bons lopins de don gratuit h chaque assemblée du clercé, les moines ornent le rovaume de bâtiments et entretiennent bien leurs propriétés de campagne.

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Je ne parle à la vérité que du clergé régulier; pour le séculier, il entretient mal. On met l'un et l'autre en ban(|ueroutc : oii est le Ijien de cela?

4 octobre. — Je me trouve présentement en Touraine, dans mes terres. Je n'y vois qu'une misère effroyable ; ce n'est plus le sentiment triste de la misère, c'est le désespoir qui possède les pauvres haljitants ; ils ne souhaitent que la mort et évitent de peupler; (jui finira donc de tels maux.' Nos ministres sont peu capables d'y l'aire songer notre roi; il est bon, mais si mal servi !

5 octobre. — On apprend chaque jour de nouvelles et horribles injustices dans les provinces. Par ce (pie mont dit mes voisins, la diminution des habitants, depuis six ans, va à plus du tiers.

Les grands chemins à corvée sont la plus horrible taille qui ait jamais été supportée ; on force le labeur et la subsistance des journaliers par délit toutes leurs forces ; ils prennent tous le parti d'aller se réfugier dans les petites villes. Il y a quantité de villages où tout le monde abandonne le lieu.

J'ai plusieurs de mes paroisses où l'on doit des trois années de tailles; mais ce qui va toujours son train, ce sont les contraintes, avec quoi les rece-

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vouvs tics tailles s'enrichissent et sont en état de faire les avances. 11 lenr est dû gros par les contraignables, sans que lesdits receveurs s'appauvrissent pour cela, mais au contraire. On en use avec ces pavivres sujets d'une façon pire que pour la contribution aux ennemis.

H octobre. — J'ai passé par Tours avant-hier. On m'a dit que la moitié des métiers, surtout de bonneterie, était à bas, et que tous ceux de velours, de damas et d'autres soieries se ruinaient. La dernière raison apparente c'est que les soies sont fort augmentées de toutes parts, au Piémont, en Italie, en Perse, ce qui, avec la guerre, a porté subitement une grande diminution aux forces qui faisaient rouler ces manufactures.

Il est faux que les mûriers blancs et les vers à soie produisent aujourd'hui de gros revenus dans les environs de Tours, comme je l'ai tant entendu dire au Conseil. On m'a ri au nez quand je l'ai dit à Tours, et l'on m'a assuré qu'il ne s'y faisait pas 100 livres de soie par an.

21 octobre. — On devait trois ans de gages à tout ce qui est de la marine, même aux matelots. Quand le roi a été au Havre, on s'est pressé de les payer jusqu'au dernier sou, pour éviter qu'il y

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ait des plaintes portées au roi lui-même. Sa Majesté n'avait pas averti de son voyage assez à temps, on a satisfait comme on a pu à tous les déficits qui pouvaient paraître.

On vient de donner 600 livres de pension au maître de clavecin de Fontevrault, qui a montré h Mesdames.

25 octobre. — J'habite une campagne à dixlieues de Paris où le village n'a qu'une misère moyenne entre l'abondance de Paris et l'horreur qui règne dans ma patrie, la Touraine. On a voulu ici (Saint- Sulpice) établir la taille proportionnelle, mais tout n'a été qu'injustice ; les seigneurs ont prévalu pour diminuer leurs fermiers. Je compte y remédier cette année, me faisant autoriser par l'intendant pour présider au rôle de la taille, qui sera fait par un élu sous mes yeux. Convenons, d'après ce que j'ai vu et ce que j'en apprends chaque jour dans le village, que plus les gens d'autorité se mêlent de cette besogne commune, plus elle est mal faite et avec injustice.

27 octobre. — L'arljitraire des tailles cause le plus grand mal de l'Etat ; en voici une circonstance que je n'ai pas encore dite ici. Les receveurs des tailles s'enrichissent davantage chaque jour : plus

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les recouvrements sont difficiles par la misère, plus | on leur donne à gagner avec disproportion, plus on leur donne à prendre sur leurs malheureux tributaires; leurs frais de contraintes en sont plus o-rands, ils surpassent même le taux de la taille ; ils les lèvent avant la taille, et les taillables n'ont ! garde de bien paver, car ils sont sûrs ciu'ils seraient auo-mentés du doublel'année suivante, s'ils payaient exactement cette année. Les receveurs des tailles font encore un autre mal : pour bien payer le receveur général, pour gagner les primes de gratification, ils empruntent de tous ceux qui ont de ,j l'aro-ent dans la province, et leur en donnent un bon denier, comme les financiers font à Paris; cela écréme le peu d'argent comptant dans la province, aro-ent qu'on placerait autrement dans le commerce, et dans l'amélioration des biens de campagne. Ainsi, richeo et gueux, tout contribue à la fois à ces malheureux subsides. Un beau matin tout s'écroulera dans le royaume. On ne voit quasi plus d'argent dans les provinces.

i" noi'cmbre. — Dufour m'a dit que M. le Dauphin menait toujours h Versailles la vie la plus sédentaire. Il est du goût de Philippe Y : il ne quitte point sa femme et c'est elle qui gouvernera quand il sera roi. Depuis son dîner jusqu'à

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six heures du soir, il reste seul avec elle à lire, à raisonner, et elle fait de l'ouvrage, il se promène rarement, quelquefois à cheval une couple d'heures ; rarement avec la Dauphine sur la terrasse de Versailles; il ne montre désir de rien, il aime le repos et mange solidement; il a quitté l'étude delà musicjue ; il y a cependant quelque goût et on lui donne un concert deux fois par semaine.

19 novembre. — Le roi est à Choisy et la reine à Versailles: ce sera jeudi que la coursera rassemblée à Versailles, mais ce ne sera pas pour longtemps. Ayant encore dix jours jusqu'à l'Avent, on aura quelque nouveau voyage. Le, goût des voyages augmente au roi, au lieu de diminuer; les approches de l'hiver n'y font rien. Pendant l'Avent, Sa Majesté sera exacte aux sermons des dimanches; la semaine prochaine elle ira à Crécv pour voir quelques travaux qu'on y a faits ; ce voyage ne sera que d'un jour ; de là, la Muette, Choisy encore, etc.

Le roi veut avoir de petits châteaux partout : il en a un entre Fontainebleau et Bouron où il va faire la cuisine lui-même et souper avec la marquise. Les bruits recommencent cependant que la marquise ne lui tient plus au cœur.

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2 décembre. — Le sieur BuCfon, auteur de VHistoire naturelle, a la tête tournée du chagrin que lui donne le succès de son livre ; les dévots sont furieux et veulent le faire brûler par la main du bourreau : véritablement il contredit la Genèse en tout.

8 décembre. — M. le duc de Chartres continue à dissiper ses biens et ne paye personne ; à la tète de cette maison ne sont que des gens fins et doubles qui ménagent à merveille la chèvre et le chou, et ne s'acquittent point de leurs véritables devoirs. Le duc de Chartres est entouré de misérables godelureaux qui le portent h toutes les dépenses de libertinage.

17 décembre. — La province d'Auvergne est dans un plus mauvais état que les autres provinces du rovaume. Le pays est cependant bon et bien habité, mais, parlamauvaise habitude d'abuser en France de ce qui est bon, on lui a demandé trop de tailles, et de là vient qu'il succombe. L'année dernière et celleci les récoltes de blé ont manqué, on en a demandé au contrôleur général, on lui a montré la conséquence dont il était que de si gros villages et si peuplés ne manquassent pas d'aliments; qu'autrement les m habitants se retireraient ailleurs, enfin on a obtenu

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quelques sommes sur les récoltes générales pour faire venir des blés de loin, car tous les environs, tous les pavs chauds de France ont manqué de blé ces deux années-ci. L'on prétend aussi que Ion a accordé quelque diminution sur les tailles de cette province; c'est du moins la seule dont j'ai entendu dire qu'il y ait diminution, quoiqu'on prétende à la cour qu'il y ait eu cette année quatre millions de moins demandés sur les tailles.

20 décembre. — Le contrôleur général a hier fini l'adjudication des sous-fermes à i 800 000 livres d'augmentation, ce qui va entièrement au profit du roi, suivant la convention qu'il a faite avec les fermiers généraux, à qui il n'a garanti que le taux de l'ancien bail, mais le surplus d'augmentation revient au roi. Ainsi voila le roi plus riche encore de cette somme, ce qui, avec les neuf millions d'augmentation des fermes, le rend plus riche en revenus de onze millions. A tout cela, il n'y a qu'un cri, le roi payera donc bien, car quantité de payements ne laissent pas que d'être retardés ; les rentes sur l'hôtel de ville le sont de trois mois de plus qu'elles n'étaient pendant la guerre, et quantité de parties dans la maison du roi, comme les équipages de chasses et plusieurs officiers. Justement ce sont ceux qui se répandent le plus dans le

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bas public, comme étant le moins en faveur, et c'est ce qui sème la plus mauvaise opinion de l'économie et de la justice du gouvernement dans le public.

21 décembre. — Les fermiers, sous-fermiers, receveurs ocnéraux et tous autres financiers ont l'oreille basse pour tout ce qu'on leur tire. Leurs grands airs, leurs belles maisons, ont cboqué le roi lui-même, qui, allant à Compiègne et passant sur le rempart, admira cinq à six nouveaux palais que construisent ces messieurs. M. de ^ illemont, qui vient de mourir, a laissé ses enfants pourvus de sept millions de biens. L'on a observé que les fermiers généraux ne rendaient plus de visites, a l'exemple de M. le chancelier et des ministres.

Il y a grand applaudissement dans Paris à cette déroute des financiers et le contrôleur général Machault en est béni. Il faut savoir que la finance et la robe ont depuis longtemps grande antipathie ensemble, que ce sont comme deux meutes qui chassent volontiers l'une contre l'autre; la robe, sortie pour la plupart de la finance à Paris, se croit beaucoup, et en veut à la finance par orgueil injuste, et par mépris ingrat à son origine. Les sous-fermes sont tournées de façon que les sousfermiers ne pourront jamais gagner que 15 p. 100, et que passé cela on y comptera au roi du profit

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de clerc à maître ; cela ira ainsi une couple d'années pour être ensuite adjugé à forfait ainsi que plusieurs parties viennent de l'être.

2'2 décembre. — Le bruit est grand parmi le peuple qu'on enlève tous les garçons que l'on trouve les soirs tenant des filles par-dessus le bras, qu'on les envoie promptement se marier à Saint-Sulpice, puis qu'on les mène peupler l'île de Tabago en Amérique, et que c'est M. Beurrier (ils nomment ainsi M. Berryer, lieutenant de police) qui conduit ainsi les choses avec cette dureté.

Il est vrai que Ton enlève les mendiants vagabonds et gens sans aveu avec une grande vivacité aujourd'hui; si cela dure, on pourra voyager sans craindre les mendiants et les voleurs. La maréchaussée travaille beaucoup ; on met ces gens-là en prison, . de là on les conduit chez eux de maréchaussée en maréchaussée; il leur est défendu d'en sortir, la première fois sous peine des galères, et la seconde sous peine de mort.

31 décembre. — Un pauvre curé de Touraine m'écrit qu'il croyait la paix faite, mais qu'il voit bien le contraire, ayant été augmenté cette année de 75 livres aux décimes. Tout ce qu'on fait contre le clergé par la finance n'est pas prudent et jette

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le mécontentement profondément dans l'esprit des peuples. Le roi est bon, il sentira l'inhiimanité de conduite de son ministère. Le bruit est grand que ^NI™*^ la marquise de Pompadour va avoir toujours avec elle deux gardes du corps, comme avait AI™" de Montespan, Que diront la reine et la famille rovale?

o janvier. — Oa parle beaucoup à Versailles du trop de dépenses de mon neveu de Voyer ', lequel vient d'acheter la maison de campagne de M"'" de Waldner à Asnières, 60000 à 70 000 livres, ce qui l'engagera dans une dépense extraordinaire; il v mettra ses beaux tableaux. Cette grande dépense suppose ou du dérangement dans les ajBfaires, ce qui marque un mauvais esprit de conduite, ou des tripotages d'intérêt par les bureaux, ce c[ui est encore pire.

6 janvier. — M°"' la duchesse de Boufflers ayant écrit à Voltaire pour le prier de ne pas tant presser de faire jouer son Electre à la Comédie et d'attendre que la tragédie d'Aristoniène allât encore quelques représentations pour son auteur, Voltaire lui a répondu seulement : « Electre ne s'écrit

1. Marc-René, marquis de Yoyer, fils aine du ministre de la guerre.

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point par un II, Madame » ; car clic l'avait orthoo-raphié ainsi : réponse impertinente.

10 jam'ier. — J"ai vu la cour moi-même ce matin : le roi est enrhumé aussi bien que moi; on a contremandé la chasse à ia prière de Madame. Que de temps perdu dans une journée à laquelle se présenteraient tant d'occupations pourvu qu'on voulût y penser? Que d'enfantillages! Que de caresses sans objets et sans affection ! Deux choses seulement occupant aujourd'hui l'application royale, l'espionnage des lettres qu'on ouvre a la poste, et l'espionnage de Paris, voilà qui donne aujourd'hui à mon frère un si grand air de faveur.

J'ai trouvé à la cour plus de hauteur et de bassesse que jamais. Beaucoup de parures, les grâces au dehors, la stupidité au dedans. De tout le ministère c'est le cardinal de Tencin qui m'a paru le plus gai et le plus gras, mais on le dit plus petit que jamais.

11 Janvier. — Le ministère, toujours maléficié, donne mauvais aide et mauvais service au gouvernement; pourriture partout, dit-on : M. de Saint-Sévcrin a le foie pourri, M. le maréchal de Noailles a le menton pourri, M. de Puisieux a la poitrine pourrie, et mon frère a le pied pourri.

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On ne parle que de l'accroissement de la faveur de la marquise, elle seule a pu jamais amuser le roi; elle vient de jouer son opéra ' dont le poète Roy a fait les paroles, avec des grâces qu'elle seule a possédées.

26 janvier. — J'ai passé deux jours à la cour, il y a longtemps que je n'y avais passé si longtemps. Voici ce que j'y ai appris.

Le vovage de Compiègne sera avancé cette année, à cause des couches de ^ladamc la Dauphine qui tomberont probablement vers la mi-août. Ainsi la cour ira à Compiègne vers le 15 juin pour être de retour à Versailles dans les premiers jours d'août, et attendre que le ciel nous donne un duc de Bourgogne, comme la France le souhaite tant. Mon frère s'arrange pour faire dans ce temps-là un voyage des places du Hainaut et de la Basse- Champagne. Ainsi ce grand voyage aux provinces du dedans du royaume, à commencer par la Bretagne, que devait faire le roi, ne sera pas pour cette année et sera remis à l'année prochaine.

[Mon frère m'a dit que ce qui l'a mis si bien avec le maître, c'est qu'il n'insiste en rien, et qu'il apporte h toute affaire des déterminations rai-

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