Le chemin de la Révolte. (Note de l'éd. Rathery
102 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIir SIECLE [l750]
ture la veille de son départ pour Compiègne, et a répondu qu'il y ferait savoir sa réponse et ses volontés à son retour dudit Compiègne. Elles sont données à l'occasion du renouvellement de plusieurs impôts, qui ne sont mis sur le peuple que pour six années, mais qui, se renouvelant ainsi à chaque époque, deviennent perpétuels. Le Parlement a cru, à cette occasion, devoir parler au roi, en présence du public, de la misère effroyable du peuple, qui ne saurait plus subsister, des sommes énormes que le roi sème depuis la paix, du peu d'économie de la cour, de l'enrichissement des financiers, des désordres de l'agio, etc., toutes choses qui attaquent le ministre de la finance; mais celui-ci a pour lui ses ordres et la nécessité de lever de l'argent quand on lui en demande beaucoup.
J'oubliais de dire que, dans les remontrances du parlement de Paris, il y a doute nettement exposé que jamais le roi rembourse ses dettes avec les fonds qu'il y assigne; on y donne pour exemples tous les autres droits et maltôtes imposés avec de si bonnes vues, mais projets jamais exécutés, tout allant au Trésor royal comme dans un gouffre insatiable et qui ne peut suffire à toutes dépenses de prodigalité, les financiers gagnant beaucoup, le peuple manquant de tout et ne pou-
[l75o] d'après le journal du m"* u'ai'.genson 103
vant subsister, les provinces dépeuplées, l'agio devenant propre à la nation, quoique les sentiments s'en éloisfnassent. Enfin ces remontrances semblent plutôt des colliers cVEtats généraux que des remontrances du parlement de Paris; on n'a guère ou jamais vu ce parlement s'élever de luimême et s'exécuter à donner de tels avis généraux à un roi très majeur. Rien ne sent plus la faiblesse du gouvernement que de les souffrir seulement, et on les a souffertes. Que diront les gazettes étrangères ?
11 juillet. — M"" de Pompadour vole de ses ailes et n'a plus de conseils connus; les cabinets ne sont plus écoutés sur les affaires. On avait réglé depuis peu qu'elle aurait 100 000 livres par mois pour ses dépenses, et que, moyennant cela, elle ne demanderait plus au roi de grâces particulières; mais iNI. de Machault lui a démontré qu'elle y perdrait, cju'il n'y avait qu'à lui envoyer ses mémoires chaque mois, que cela irait plus loin. Par là il se la conserve dans sa dépendance.
iQ juillet. — Personne ne travaille plus; le roi va à la messe à une heure, puis à deux heures à la maison de bois de la forêt de Compiègne, d'où il revient à Compiègne pour se coucher. Ainsi tout
lO'i LA FRANCli AU MILIEU DU Wlll" SIÈCLE [iTôO]
est abandonne et négligé; on est des huit jours sans pouvoir tenir conseil; à peine les ministres peuvent-ils avoir une demi-heure par semaine pour leur portefeuille; la dépense est effroyable.
Cependant tout dépérit au dedans du royaume; voilà une année qui promet à la vérité grande abondance, mais le monopole mettra la cherté partout et écartera les profits réels; ces profits seront aux provinces ce qu'est le retour des Indes à TEspagne, où l'or et l'argent glissent sur le pays pour aller aux étrangers, qui en sont les véritables propriétaires. Les manufactures, auxquelles nous nous étions si attachés, tombent de tous côtés ; celles de Lyon sont à bas; il y a plus de douze mille ouvriers mendiants à Rouen, tout de même à Tours, etc. On compte plus de vingt mille de ces ouvriers qui sont sortis du royaume depuis Irois mois pour aller aux [pays] étrangers, Espagne, Allemagne, etc., où on les accueille et où le gouvernement est économe. A Paris tous les mendiants ont été relâchés après avoir été arrêtés et suivis des séditions qu'on a vues ; on en est inondé dans les rues et dans les grands chemins.
Mou frère a toujours des pourparlers continuels avec le roi, et qui ne roulent que sur l'espionnage de Paris, où il entretient Sa Majesté, qui a de malheureuses dispositions pour ce goût-la. 11 entre
[1750] d'après le journal du m'= d'argexsox 105
chez le roi dès qu'il est éveillé; il a des espions partout, parmi la haute magistrature comme dans le plus bas étage ; il y a des espions à brei'et (comme les nomme le cardinal de R.etz) qui paraissent se livrer aux pauvres gens qui leur ouvrent leur cœur, et qui en tirent toutes les pensées pour les redire, les amplifier et calomnier. Cela fait détester à la cour celui qui est l'auteur de cet espionnage si bien récompensé.
L'affaire du sieur de Pétigny, valet de chambre de Monsieur le Dauphin, a fait plus de bruit que les autres; celui-ci a été demander a tous les amis de Monsieur le Dauphin qui est-ce qui voulait écrire à M. de Maurepas à Bourges; il a ramassé quantité de lettres, puis il s'est fait prendre sur la route et est actuellement au château de Saumur. Il avait demandé à [Monsieur le Dauphin des lettres pour ce ministre; il en avait aussi demandé à la reine; ils ont eu le bon esprit de ne lui en pas confier (car on croit qu'ils lui ont bien écrit d'ailleurs).
Ov, on soupçonne mon frère d'avoir largement récompensé ce Pétigny pour se laisser ainsi prendre, et certes ce tour serait très subtil. Personne n'en doute cependant, et cela le fait fort haïr, sans qu'on ose en murmurer par la crainte qu'on a de lui. INIonsieur le Dauphin a été obligé de se
lOS LA FnANCH AU MILIIÎU DU XVIIl'' Slî-CLE fl750j
justifier devant le roi ; il en a été triste et taciturne pendant trois semaines; on remarque qu'il est extérieurement comme stupide. La reine n'en est pas moins contristée et est fort changée.
23 juillet. • — ■ On voit s'élever une antipathie extraordinaire entre le roi et son peuple, surtout le peuple de Paris. Dans les émeutes du mois de mai dernier, tout le peuple révolté vomit à foison des propos exécrables contre le roi, et il les vomit comme partant d'un fonds très plein. Autant en fit-on dans quelques villes de province où il y eut de pareilles émeutes. Un méchant homme s'est fait un noir plaisir de ramasser tous ces propos et de les imprimer : on en a jeté un exemplaire sur la table du roi.
Et voici que, pour guérir ces mauvaises semences, on attaque le clergé brusquement et à force ouverte, pour lui demander beaucoup d'argent, pour lui ôter l'administration de ses biens et les soumettre aux plus ardents maltôtiers, aiguillon, de tous ceux (|u'on pouvait donner aux prêtres (sans en excepter les points de la religion les plus sacrés), le plus fort pour les inciter et les porter, eux et les peuples, à la plus ardente révolte et à la haine la plus animée contre le gouvernement.
[l75o] d'aprks le joukmal du m''^ d'augenson 107
3 août. — C'est aujourd'hui qu'a dû être l'exécution de trois révoltés du 22 mai: les réoiments des gardes françaises et suisses sont commandés pour assister à leur pendaison. Cela jettera un grand mécontentement dans le peuple, et ils disent d'avance : « La première fois que nous reverrons des séditions populaires, consommons davantage nos entreprises, brûlons, massacrons, défaisonsnous de nos mauvais magistrats, il n'en sera pas davantage et nous serons moins malheureux. » De plus, cela leur fait perdre toute confiance dans le Parlement.
Hier tout Paris était attentif à ce jugement, et le peuple consterné de cette sévérité qui ne punit aucun des ennemis du peuple, aucun des prévaricateurs, mais seulement les plaignants qui réclamaient leurs enfants. On n'a jamais vu le palais gardé comme il l'a été hier pendant le jugement. On prétend qu'il y a eu des ordres secrets, mais très absolus, aux juges de ne charger en rien la police ni ses appariteurs, et les juges ont obéi à ces ordres.
C'est le roi qui a ordonné lui-même qu'on fît bonne et prompte justice de ces révoltés, car plusieurs lui conseillaient d'attendre et de surseoir à ce jugement pendant quelque temps, ce qui eût été plus prudent.
108 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIir SIECLE [l750]
4 août. — Monsieur le Dauphin est devenu amoureux de la femme d'un commis de la financ» nommé Boudrey. C'est efTectivcment la plus belle femme du temps; mais, si cette nouvelle galante est vraie, l'on voit aujourd'hui nos souverains préférer la houlette au sceptre.
7 août. — On mande que l'exécution des trois mutins, le 3 août, a été faite de la façon la plus chagrinante pour le peuple de Paris, et avec des précautions humiliantes pour l'autorité. Paris ressemblait, dit-on, à une place de guerre par la surabondance des précautions militaires. Tout h coup l'on a crié : Grâce! c'a été un signal pour que les troupes se soient tournées vers le peuple, la baïonnette au bout du fusil, et il y a eu alors quantité de monde d'écrasé; puis ou a procédé ii la pendaison de ces misérables.
23 août. — Je viens de voir la harangue des commissaires faite en l'assemblée du clergé, il y a quelques jours. Le clergé y gagne entièrement son procès, et, s'il se plaint, ses plaintes seront mal fondées. Le roi y veut bien, par sa grande bonté, que le clergé reste administrateur de ses biens comme ci-devant, chargé de s'imposer et de lever les deniers qu'il lève pour le trésor royal, et pour
[I750l d'aPHÈS le journal DU M'^ d'aRGENSOX 109
ses dettes, mais comme dépositaire en cela de l'autorité royale, à quoi le clergé aura quelque chose à dire; de plus, le roi dit que les dettes contractées par le clergé pour l'aider dans ses nécessités sont dettes de l'Etat; ilein, que Sa Majesté, voulant rembourser ses dettes, demande au clergé 500 000 livres par an pour cet amortissement : ce qui, avec le million ordinaire de don gratuit, fait 1 500 000 livres par an. Iteni, Sa ^Majesté veut que le clergé paye ses propres dettes et que le département ou répartition soient mieux faits {sic) qu'ils ne sont, et, pour cela, ordonne qu'on exécutera les ordres donnés en 1726 par feu M. le cardinal de Fleury pour rectifier ce département, et qu'il en sera incessamment envoyé une déclaration à enregistrer au Parlement.
28 août. — INIauvaises nouvelles : Madame la Dauphine est accouchée hier, à six heures du soir, d'une princesse, et non d'un prince comme ou le souhaitait tant.
4 septembre. — Le roi a marqué à Madame la Dauphine un visage austère et froid sur ce qu'elle ne lui avait pas donné un prince : tristesse, chagrin de part et d'autre. Monsieur le Dauphin est aussi fort consterné.
IJû LA FRAN'CE AU MILIEU DU WIIl'" SIÈCLE [l750]
5 septembre. — L'on commence à craindre pour la santé du roi; il prend des bouillons d'une espèce particulière tous les matins, ils précipitent sa digestion fatiguée par la cuisine nouvelle. On le purge tous les mois; rien n'use plus que cela, et cela fait la vie courte et bonne.
Monsieur le Dauphin s'appesantit fort, et Ton doit craindre, la première jeunesse passée, grande lourdeur de corps et d'esprit, ce qui engendre maladie et fainéantise. Avec cela il a petite dévotion, et c'est le seul de nos princes qui n'aime pas la chasse ni aucun exercice; il est on mauvaises mains : l'abbé de Saint-Cyr, son précepteur, est faux et hypocrite.
12 septembre. — Un élu est venu dans le village où est ma maison de campagne, et a dit que cette paroisse devait être fort augmentée h la taille cette année, qu'il y avait remarqué le paysan plus gras qu'ailleurs, qu'il avait vu sur le pas des portes des plumages de volaille; qu'on y faisait bonne chère, ({u'on y était bien, que j'y répandais beaucoup d'argent par la consommation de ma maison, etc. Voilà ce qui décourage le paysan, voilà ce qui cause le malheur du royaume, voilà sur quoi pleurerait bien Henri IV, s'il vivait encore.
20 septembre. — Voici de grandes nouvelles.
[l750j d'après le journal DU M'* d'aRGENSON 111
Avant-hier, 18 de ce mois, jNI. de Saint-Florentin fut à l'assemblée du clergé; il y lut une longue lettre du roi contenant des reproches de sa conduite et de ses refus; ensuite il a proposé les mêmes choses que ci-devant, et, le clergé ayant persisté dans le même refus, ]M. de Saint-Florentin a lu une lettre de cachet qui rompt l'assemblée et renvoie, dans les vingt-quatre heures, chaque membre, chaque archevêque et évéque dans son diocèse, ce qui s'est exécuté sur-le-champ.
Ainsi, Paris va se trouver sans évèques, car, quelques jours auparavant, on avait fait sortir de Paris tous les évêques qui n'étaient pas de l'assemblée, et chassant ceux-ci, c'est chasser le reste. Ainsi voilà sans doute la dernière assemblée du clergé qu'il y ait jamais. On accuse les Jésuites d'avoir poussé à cette rupture du clergé, ayant intérêt de n'avoir plus devant eux d'évêques de cour. Comme la cour n'aura plus besoin du haut clergé, on- s'y passera des évècjues, et ils vont rester chacun chez eux, comme de bons curés qui auront besoin de ministère. Les Jésuites et mon frère afiectent de crier contre toutes ces opérations, dont ils sont les véritables auteurs. Voilà donc, sous le ministère de M. de Machault, déjà trois grands corps municipaux abattus, le corps de la ville de Lyon, les Etats de Languedoc, l'assemblée du