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LA FIÎANCK AU MU.ll.U OU XVIIl" SIKCLE [l

clergé, et bientôt les l'^tats de Bretagne. Le despotisme est grandement mené.

27 scplenibrc. — On a tiré hier un feu d'artifice à Versailles. Les artificiers qui avaient préparé un feu magnifique pour la naissance d'un duc de Bourgogne, ont demande'; une indemnité de 18000 livres ; on la leur a fait rabattre à 12 000 livres, et, pour ne pas perdre cette poudre, on la leur a fait brûler ce soir dans l'appartement de Madame la Dauphine.

9 octobre. — [On bâtit à Choisy un lliéâtre, à Bellevue un théâtre, dans le bois de Fausse Repose à Versailles plusieurs petits pavillons ou maisons de chasse pour les plaisirs du roi, quand il est las de la chasse. Cela ressemble, à ce qu'on assure, au sérail du Grand Seisfneur. On travaille à Vincennes à faire pour 800 000 livres de Heurs en porcelaine pour les parterres de Bellevue.]

15 noi'einhre. — Monsieur le Dauphin se montre tout haut, dit-on, depuis qu'il est entré au conseil des dépêches, et il a parole d'entrer au conseil d'État au l*"" janvier prochain. Il lit beaucoup et s'apjîlique, n'ayant autre chose à faire, n'allant ni à la chasse, ni à la promenade, et aime à raisonner avec les gens raisonnables qu'il peut trouver sous sa main.

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19 novetnhre. — Un lionime instruit des détails de finance m'a dit que, sans le crédit de M. de Montmartel interposé deux ou trois fois depuis peu, le prêt du soldat aurait manqué en plusieurs provinces. L'officier est aujourd'hui dans une pénurie qui le rend fort triste, de là les recrues se font mal et les troupes sont vilaines. On remarquait hier à la comédie, où il y avait bien du monde, qu'il n'y avait que de vieux habits, très peu d'habits neufs, et nuls habits brillants s'ils ne sont vieux. Chacun se regarde, n'en dit mot, puis se retranche. Cet homme m'a dit encore que le roi avait deux dettes honteuses et qu'il ne savait comment les payer, l'une de deux millions dus à la cour de Vienne pour restes d'arrérages de la Toscane depuis notre prise de possession de Lorraine jusqu à la mort du ofrand-duc de Toscane, l'autre de 8 h 9 000 livres dus aux Pays Bas pendant notre possession, article convenu par nous de payer. La cour de Vienne nous fait demander ces deux sommes chaque jour, et l'on ne sait comment les acquitter. Chaque instant augmente les besoins, et le discrédit des finances du roi ne permet pas de sortir de ces embarras.

20 noi'emb/c. — La nouvelle duchesse de Luxembourg" a résolu de tenir une jjonnc maison cet hiver

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à Paris, et, pour cela, il y faut de beaux esprits; elle a obligé M'"'' de La Yallicre à renvoyer Jelyotte, chanteur de l'Opéra. Le duc de La Vallière a dit à Jelyotte : « Quoique vous ne sovez plus désormais ami de ma femme, je veux que vous n'en soyez pas moins des miens, nous vous aurons quelquefois à souper. )) On a choisi un autre amant pour cette duchesse, c'est le comte de Bissy, et, pour décorer la société, il a été résolu de le laire de l'Académie française. On y a fondé ses prétentions sur une traduction de l'anglais du Hoipatrioliqiie de Bolingbroke; on a exigé de ^NI""® de Pompadour qu'elle remît la nomination de Piron à \ine autre fois, et la marquise a conduit ceci avec beaucoup de finesse, en se tenant derrière le rideau, ce qui a pleinement réussi hier jeudi, M. de Bissy ayant été élu tout d'une voix pour remplacer l'abbé Terrasson à l'Académie. Par là, l'on prétend opposer riiùtel de Luxembourg à l'hôtel de Duras, et Bissy ii Pontde-Veyle. Nos mœurs françaises deviennent charmantes.

26 novembre. — Le maréchal de Saxe est retombé bien malade à Chambord : il a mandé au plus vite le sieur Senac, son médecin. Le régime libertin (pi'il mène depuis sa guérison lui méritait cette rechute.

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2 décembre. — On a appris hier la mort du maréchal de Saxe. Depuis les grandes saignées qu'on lui a faites ii Chambord pour sa fluxion de poitrine, il a eu de l'eau dans la poitririe, a enflé et est mort tout à coup lundi au soir. 11 a fait un testament pour faire le roi son légataire universel ; sic transit gloria nnuidi! Nos premiers généraux, les maréchaux de Coisfnv et de Maillebois sont hors de combat. Le maréchal de Lo"svendal est un étranger avide h qui l'on ne saurait se fier du sort de la nation. Les maréchaux de Bellisle et de Richelieu ne sont pas encore assez éprouvés pour leur confier de grandes choses. Si la guerre allait revenir, ceci nous embarrasserait assez.

3 décembre. — Le bruit est dans le peuple que le maréchal de Saxe a été tué dans la forêt de Chambord et y a reçu des coups d'épée, ce qui n'est point vrai; il est mort d'une fluxion de poitrine négligée d'abord, puis devenue incurable. Tout le monde le regrette à Paris, et ceux de la cour qui s'en réjouissent cachent leur joie sous de feintes larmes. Le sieur Senac, médecin du comte de Saxe, étant arrivé à Chambord au moment où il n'y avait plus rien à espérer pour la vie du maréchal, le malade lui a dit seulement : « Mon ami, voilà la fin d'un beau rêve ! »

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li décembre. — Enfin la nomination a été faite avant-hier d'un chancelier tic France : le roi envoya i M. de Saint-Florentin rannoncer à M. de Blancmesnil, premier président de la cour des aides, et hier matin il en a prêté serment au roi.

M. de Blancmesnil est un bon magistrat, peu éclairé et de courtes lumières, ofros ventre, nfrand appétit, très ami des Jésuites, dont ceci est l'ouvrage. Ainsi, les Jésuites deviennent plus puissants que jamais, et feront ordinairement le chancelier de France, à quoi mon frère les appuie beaucoup, et ils l'éjDaulent de leur côté. M. de Blancmesnil ne s'est point attiré d'ennemis dans les places qu'il a remplies, et s'est fait plusieurs amis, tout rondement, comme il est rond lui-même; mais il ne saurait tarder à crever de graisse ou d'apoplexie.

12 décembre. — M. de Blancmesnil a été nommé chancelier, et en même temps M. de Machault garde des sceaux. On assure que ces deux personnages, en recevant leurs provisions, donnent leur démission de ces places, afin que l'amovibilité y soit comme aux plus petits emplois, car on n'a été que trop souvent embarrassé de certains chanceliers, même de M. d'Aguesseau, qui vient de quitter avec beaucoup de peine.

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14 décembi'e. — Le bruit est grand que les affaires vont mal en Bretagne, et que la noblesse fait le diable, surtout depuis le gentilhomme arrêté qu'on a dit, et le parti pris de ne plus aller chez M. de Chaulnes.

16 décembre. — La rupture dont j'ai jiarlé entre la noblesse assemblée aux Etats de Bretagne et M. de Chaulnes, est venue d'un gentilhomme de Basse-Bretagne, assis à talile près de la présidente de Cussav. Cette dame lui a dit qu il puait; il n'en a voulu rien croire ; elle s'est récriée davantage et lui a proposé de sortir de table; il a dit qu'il n'eu ferait rien. M. de Chaulnes lui a envoyé dire par son capitaine des gardes qu'il eût cette complaisance qu'exigeait cette dame. Il a répondu au sieur Bongars, ce capitaine des gardes, que, sur pareille proposition, il le priait de descendre après diner et de lui en Anre raison. Effectivement, il a voulu se battre contre Bongars après le dîner et est descendu. C'est sur cela que M. de Chaulnes a cru qu'on manquait de respect à son caractère, et par conséquent au roi, et il a fait arrêter ce gentilhomme par quatre archers de la maréchaussée.

On vient de donner un nouvel arrêt qui détruit entièrement les privilèges du prétendu Royaume d'Yvetot en Normandie, et qui rend cette princi-

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pauté de la nature de toutes les autres terres du rovaunic : cela donne un nouveau ridicule au ministre de la finance, qui veut, dit-on, renverser tous privilèges.

19 dècenihre. — L'on prétend que la reine perdra mon frère à cause de sa o-rande indiscrétion. Elle a perdu, dit-on, ainsi jNI. le duc de Chàtillon et M. de Maurcpas; elle redit tout ce qu'on lui dit; les conversations avec la reine sont très dangereuses. La reine se pique de deux choses qu'elle n'a absolument pas, d'esprit et de sentiment; elle répète perpétuellement qu'elle a un bon cœur, et le vrai est qu'elle n'aime rien. Elle dit sur cela les choses du monde les plus ridicules et avec le plus d'affectation. Elle réprimande ses enfants sur des minuties, comme sur quelques minutes où ils seront arrivés trop tard, et tourne en tolérance et mauvaise plaisanterie les choses essentielles. Quand elle réprimande ses enfants, ils ont pris la coutume de lui dire qu'ils ont des vapeurs, et elle rit de cette réponse banale; ainsi ils se moquent d'elle ouvertement sans qu'elle s'en ofTense.

11 est à craindre que les enfants de France ne contractent une mauvaise santé, et surtout Monsieur le Daujjhin, dont la santé est si précieuse : il devient d'une grosseur et d'une épaisseur nions-

IT.'io' d'apuès le journal du m'* d'arcenson 119

trueuse. Mesdames de France ont toujours dans leur armoire des jambons, des mortadelles, des daubes, du vin d'Espagne, etc. ; elles s'enferment pour en manger continuellement et à toute heure. L'on va établir dans l'île des Cvgnes un grand bâtiment pour y loger 500 gentilshommes h qui on apprendra tous les exercices militaires pour les rendre capables de servir; à leur sortie ils auront tous 1 000 écus et 150 livres de pension. On crée cela pour les hommes à l'exemple de l'établissement de Saint-Cyr pour les filles. Cependant l'on sait que l'établissement de Saint-Cyr n'est bon à rien, il n en résulte que des bégueules que l'on ne saurait marier dans leurs campagnes, ou qui font enrager leurs maris. Pourquoi conserver si bien la noblesse qui n'est que la rouille du gouvernement, les frelons de la ruche qui mangent tout le miel sans l'avoir fabriqué?

21 décembre. — L'on dit sourdement dans Paris que le corps du clergé garde contre l'autorité royale une dernière proposition qui sera la plus forte qu'on ait avancée depuis longtemps. Quand donc il sera poussé à bout par l'autorité et les armes, quand on aura refusé ses dernières remontrances... alors le clergé peut s'ameuter, dit-on, pour disputer au roi l'autorité arbitraire dansl'exac-

tion des impôts, et demander Vassemhlée des Etats généraux de la nation. Et pour lors, nous autres particuliers n'aurons qu'à nous bien taire, en paroles, écrits et même gestes sur une telle question. Le clergé dira donc : « Vous agitez hl question de droit rigoureux si je suis tout à fait dépendant ou tout à fait indépendant dans mes tributs... Eh bien, moi, clergé, je soutiens que vous, roi, n'avez pas le droit d'exiger arbitrairement les tributs et d'en disposer comme vous faites, sans l'intervention de la nation; j'avance ceci, je le soutiens et pour moi et pour les autres corps et ordres de la nation. Je démontre votre usurpation et je requiers l'assemblée des Etats généraux, w Certes ce serait là une grande hardiesse Mais que l'on considère cependant que

ces coupables seraient les ministres du Seigneur, et que les sentiments et opinions populaires seraient pour eux... toute la nation prendrait feu, la noblesse se joindrait au clergé, puis le tiers état; et, s'il en résultait nécessité d'assembler les Etats généraux du royaume, il y aurait matière à régler les finances et les demandes d'argent par la suite; ces Etats-là ne s'assembleraient pas en vain. Qu'on y prenne garde, ils seraient fort sérieux. Oiiod Deus avertatl

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28 décembre. — Dans la campagne où je suis, j'entends dire que le mariage et la peuplade périssent absolument et de tous côtés. Dans ma paroisse, qui a peu de feux, il y a plus de trente garçons ou filles qui sont parvenus h l'âge plus que nubile; il ne se fait aucuns mariages, et il n'en est seulement pas question entre eux. On les v excite, ils répondent tous la même chose, que ce n'est pas la peine de faire des malheureux comme eux.

2 jaiH'ier. — Le 29 du mois passé, il s'est passé au parlement de Paris un événement qui peut avoir de grandes suites. Un conseiller a dénoncé un nouveau refus de sacrement, un nouvel acte de schisme pour la Constitution. Ce refus est fait à M. Coffin, conseiller au Chàtelet, neveu du fameux docteur Cofïin, dont renterrement fit tant de bruit il y a deux ans. Il est très mal, il a demandé les sacrements; on l'a interrogé sur la Constitution, et, sur ses réponses, on lui a refusé les sacrements de l'église; c'est le curé de Saint-Etienne du Mont, Génovéfâin enragé pour la Constitution, qui a fait ce refus schismatique.

Le Parlement est irrité depuis deux ans des vaines promesses que lui fait la cour d'arrêter ces actes de schisme. Cette fois-ci, le Parlement n'a plus voulu être ia dupe, et a prétendu se faire justice par autorité. Sur-le-champ l'assemblée des Chambres a mandé le curé de Saint-Etienne, qui a nécessairement obéi, car l'ajournement eût été

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converti en décret de prise de corps. Interrogé sur ceci, il a dit qu'il avait consulté l'archevêque de Paris, son supérieur, et qu'il avait pris ses ordres; interrogé de nouveau il a dit : « qu'il n'avait point d'autre compte à rendre au Parlement », et sur cela ou la envoyé en prison en bas à la Concier-

o janvier . — Le curé de Saint-Étienuc du ^lont a été de nouveau interrogé ; on l'a élargi, mais réprimandé et aumône. On a ordonné des remontrances vers le Pioi sur ce scandale schismatique.

12 janvier. — Tous les moines vont donner les déclarations de leurs biens. On leur a fait peur de ledit que le roi allait donner pour fixer l'âge des verux à vingt-deux ans, et la noblesse s'opposait, dit-on, aussi à cette loi si saoe. Par l;i on a donc conduit la nioinerie à l'obéissance. Plusieurs évoques ont aussi tenu des discours de docilité : l'évêque d'xVuxerre a dit qu'il obéirait quand quelques autres évèques auraient obéi; l'archevêque de Sens a dit qu'il s'était trompé quand il avait résisté à la cour et qu'il ne savait où il avait l'esprit alors. Tout cela fait la grandeur du garde des sceaux et inspire au roi grande confiance en lui; mais quel fruit en retirera l'Etat? La ruine.

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21 janvier. — Une dame de la cour m'a dit aujourd'hui qu'on ne pouvait plus tenir à la cour, tant elle devenait plate, ridicule et injuste. La reine est très contente de la marquise, qui lui obtient tout ce qu'elle veut ; c'a été un chef-d'œuvre de complaisance que le mariage de la demoiselle Dulbur, fdle de la première femme de chambre de Madame la Dauphine, avec le fils du sieur Binet, premier valet de chambre du Dauphin; on a emporté toutes les grâces que souhaitait la reine.

21 jam'ie?-. — Tous les moines, les Bénédictins surtout, ont donné leurs déclarations que l'on a envovées aux chambres diocésaines, pour les arianrrer, contrôler et remettre ensuite le résultat au roi. L'évèque de Metz ayant le premier soulevé le clergé de France contre la demande du vingtième, la cour Ta puni par une saisie générale de tous ses biens; on a ameuté contre lui le grand maître des eaux et forêts dans le département duquel est son évêché, et, pour prétendus abus dans ses bois, on l'a saisi pour une cause de quatre millions dont il ne verra jamais la fin. Cet évêque de Metz est un mauvais sujet, processif, chicanier, turbulent et inique; mais cette façon de l'en punir est à son tour une inouïe vexation.

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8 février. — Une dame de la cour m'a dit que ^lonsieur le Dauphin disait des bons mots assez caustiques; qu'entre autres il avait dit au comte de Noailles : « Vous verra-t-on toujours avec des habits de quinze ans, un visage de trente-cinq ans et des manières de quatre-vingts ans? » Que celuici lui avait dit : a Mais, monsieur, comment faire pour vous plaire? » et le Dauphin lui a répliqué seulement : « Chano-ez ».

12 février. — Le gouvernement a renouvelé son activité contre les réformés, mais ce sont des mesures toujours insuffisantes et par saccades seulement. Pour moi je voudrais qu'après avoir fait tant de bruit et tant de maux au royaume par la révocation de l'édit de Nantes, on continuât, on perfectionnât l'intolérance et la sévérité contre V exercice public; mais en même temps j'arrangerais mieux mes principes pour la tolérance secrète, comme on fait en Angleterre. Nul réformé ne pourrait être admis aux charges, leurs mariages seraient nuls pour la succession des enfants; ils ne pourraient donc avoir de biens-fonds, ils seraient réduits à l'état des juifs, qui ne peuvent avoir que de l'argent, le coffre-fort ou le portefeuille, du mobilier, et voilà tout; en un mot, comme nos juifs, les successions seulement de la main à la

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main, ce qui profiterait beaucoup au royaume. Ils auraient des ministres, soufferts en nombre suffisant, on révoquerait les lois pénales portées contre ces ministres, on ferait de ceci un code particulier sur cette tolérance secrète.

IG fés>rier. — Le pape a, dit-on, joué un tour de page aux molinistesi à l'occasion du jubilé. Il faut savoir que le saint-père est fort tolérant, et qu'il blâme la persécution qu'on exerce contre les prétendus jansénistes ; or les molinistes avaient porté le roi à solliciter un bref particulier (comme en 1745) qui exclut les jansénistes des profits du jubilé. Le pape Fa donné, mais il a ajouté une exhortation h Sa Majesté pour finir le scandale de ses amours. Par ce moyen, ce bref reste obscur, clandestin et bien caché, car on ne saurait couper un tel acte sacré : ainsi il est destiné à paraître moins en pul^Iic qu'en 1745.

IQ février. — J'ai des états des finances des cin([ dernières années, par où il apparaît que le roi a aujourd'hui 147 millions de revenus en pleine paix. Quand on parle à Sa INIajesté d'économie et

1. L'édition Rathery, que nous suivons, porte à tort jansénisfes au lieu do mo/i/iisics. La rectification n'est pas faite à Verratuin du tome VL Voir l'édition Jannet, plus correcte évidemment en cet endroit, t. IV, p. 18.

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cU' retranchement des dépenses de la cour, il tourne le dos, dit-on, au ministre qui lui en parle.

y mars. — J'ai appris hier une anecdote, que M. Orrv en mourant avait eu un tel regret des corvées qu'il avait fait faire pour les chemins en Soissonnais pendant qu'il y avait été intendant, c[u'il avait donné par son testament dix mille livres par forme de restitution aux plus pauvres paysans de diverses élections qui avaient le plus souffert de ces corvées.

27 77iars. — M""^ de Maillv, ancienne maîtresse du roi, se meurt; on la croyait mieux, mais sa Uuxion de poitrine augmente, et la fièvre en fait désespérer.

30 mars. — Le maréchal de Richelieu a dit dernièrement, dans un cercle de quatorze à quinze personnes, que « le traité d'Aix-la-Chapelle était un chef-d'œuvre de stupidité, s'il ne l'était de corruption ».

1®"" avril. — M™*^ la comtesse de Mailly mourut avant-hier au soir. Elle est regrettée de tout Paris, comme femme fort douce et qui n'avait nui à personne pendant les huit années qu'elle avait été favorite du roi.

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2 avt'il. — On ne sait encore qu'une médiocre affliction du roi pour la mort de la comtesse de Maillv. Sa Majesté n'a point été à la chasse le jour qu'elle Ta apprise, et a vu peu de monde; c'est tout ce qu'on a su. La pauvre défunte portait un ciliée sur la chair et faisait une grande pénitence.

3 avj-il. — Le parlement de Paris, porté d'une forte indisfnation, travaille secrètement à rechercher les nouvelles prévarications du lieutenant criminel Xègre, et du procureur du roi au Chàtelet Moreau. On en découvre chaque jour de plus indignes : ces deux magistrats vendent tout ce c[u'ils peuvent; on a prouvé qu ils vendaient les cadavres des gens déposés à la Morgue et en recevaient l'argent.

11 avril. — C'est le sieur de Saint-Laurent, l^remier commis à la guerre, qui veut entreprendre la fourniture du drap pour l'habillement des troupes; il a deux marchands attitrés qui lui donnent 40 000 livres de rentes. Il a voulu exercer d'abord la même chose pour l'infanterie, mais tout s'est révolté et s'y est soustrait; on en est aujourd'hui à la cavalerie, qui souffre impatiemment ce nouveau joug, et c'est pour assouvir l'avarice de ce commis et de ces marchands qu'on change l'habil"

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lemeut, qu'on donne des habits sans plis et comme des scapulaires et des manteaux au lieu de redingotes ; le drap qu'on fournit du bureau est très mauvais et très cher. Ce Saint-Laurent est un chevalier d'industrie, qui est venu à Paris avec rien et qui est aujourd'hui fort riche. Il a fait créer quatre inspecteurs des habillements des troupes à 2 000 livres de sf^ores chacun.

14 ai'ril. — -M. de Machault, ayant été mécontent de son valet de chambre Girardin, l'a chassé, et a pris en sa place Coquillot. On ne croyait pas que cela dut coûter cent mille écus à la ferme générale; car c'est sous le nom de ces valets de chambre qu'est le bail des fermes unies, et les nouveaux arrêts et enreofistrements nécessaires coûlent cette somme au moins, de quoi l'on ne fait que rire. Les gazettes font grand bruit de ce petit changement de forme qui n'était pas encore arrivé.

24 cn>ril. — On assure que la seule maison ou personne du roi u coûté l'année dernière Q^ millions, ce qui excède de plus de moitié ce qui se dépensait du temps du ministère du cardinal de Flcury. On entend par cet objet bâtiments, bouche, écurie, vénerie, gages d'officiers, domestiques, dons et pensions autres que pour services rendus à l'Etat.

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Il est nécessaire, dit-on, que le trésor royal emprunte cette année 45 millions pour le plus pressé; mais le crédit du roi est tombé et chacun resserre son argent. On parle donc de remettre du papier sur la place, c'est-à-dire du papier forcé. Je sais assez de ces matières-là pour assurer que, si cela arrive, il est inévitable de tomber aux monnaies pour les hausser et les baisser, sans quoi l'on ne forcera point le public à l'opération des papiers.

Xf^^ mai. — On ne parle que de la nécessité d'une prochaine révolution parle mauvais état où est le gouvernement du dedans. Cette révolution ne conduira qu'à l'établissement d'un premier ministre sage et respecté, qui rétablisse l'économie dans les dépenses du roi et ce (pion nomme en Angleterre liste civile, qui ôte l'influence extrême de la cour sur le gouvernement, et peut-être demandera-t-on un conseil, ou même les Etats généraux de la nation. Mais le pascage à ces nouveaux arrangements par une révolution est le difficile et le fâcheux, car cela ne peut arriver que par des révoltes, où entreraient le clergé et peut-être deux de nos princes du sang, qui sont les plus de mise aujourd'hui, M. le prince de Conti et le duc de Chartres.

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Parmi l'argent qu'on a mis clans les troncs aux églises pendant le jubilé, on a trouvé quantité de billets de gens qui demandent cette révolution et la conversion du roi. On est très mécontent dans le public de tous et chacun de nos ministres, et encore plus des favoris.

IG juin. — J'ai recueilli dans ma province ce que j'entends d'impartial sur l'état des habitants, et il s'en suit que la misère augmente et augmentera déplus en plus par les mauvais principes et le faux travail du ministère et des intendants. Je dis faux travail, car on se donne bien de la peine pour faire plus mal.

Les orands chemins et belles routes sont bonnes (.s/c) ; mais ceux qui les dirigent ont impatience d'arriver et précipitent ce travail par des corvées qui achèvent d'écraser les villages voisins à quatre lieues à la ronde. Je vois ces pauvres gens y périr de misère; on leur paye i5 sous ce qui vaut un écu pour leur voiture; ainsi en a-t-on encore pour longtemps chez moi à faire des vingt voitures de huit lieues chacune, ce qui met les habitants h l'aumône.

On ne voit que villages ruinés et abattus et nulles maisons qui se relèvent et qui augmentent. Les receveurs des tailles et du fisc font chaque année

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des frais pour la moitié eu sus des impositions. Les pauvres sont en retard de payer par impuissance et supportent en frais {sic); les riches n'osent pas paver les receveurs mieux qu'ils ne font, de peur d'être surimposés; toute la communauté craint le surhaussement l'année suivante et paye mal exprès. Ainsi la misère s'accroît.

12 Juillet. — Un homme qui arrive de Paris dit qu'on travaille à force au bâtiment de l'Ecole mditaire, lecjuel sera plus grand que celui des Invalides à côté de lui. et fait pour surpasser l'édifice de Louis le Grand. Le roi a acheté des carrières près de Senlis; on le fait par économie (ce qui coûte beaucoup par cette méthode). Paris Duverney avancera, dit-il, tout Targent nécessaire; cela coûtera plus de 15 millions.

L'on vient de supprimer l'Université de Cahors en punition de ce qu'elle faisait trafic de ses grades ; un passant y était reçu docteur en trois jours.

26 juillet. — L'on dit que le roi est à Compiègne, triste comme il ne l'a jamais été. Sou retour a Versailles dépend de l'état où seront les perdreaux de la capitainerie de Saint-Germain, et si l'on peut les tirer alors. On n'a jamais vu de si grandes choses dépendre de si petites.

1751^ D APUES LE JOLlîXAL DU M'' D ARGENSOX 133

30 août. — Le pain augmente : il était à trois sols la livre au dernier marché h Paris, vu la mauvaise récolte. On a déjà mis à la porte une grande quantité de pauvres hors des hôpitaux, faute de pouvoir les nourrir; personne n'y donne plus. L'on bâtit à Versailles, proche de l'hôtel de la marquise de Pompadour, un vaste théâtre d'opéra, où il pourra, dit-on, tenir jusqu'à 4^00 personnes.

3 septembre. — Il nous souffle d'Angleterre un vent philosophique de gouvernement libre et antimonarchique. Tous les ordres sont mécontents à la fois. Le militaire, congédié le moment d'après la guerre, est traité avec dureté et injustice; le clergé vilipendé et bafoué comme on sait, les parlements, les autres corps, les provinces, les pays d'Etats, le bas peuple accablé et rongé de misère, les financiers triomphant de tout et faisant renaître le règne des Juifs.

Toutes ces matières sont combustibles, une émeute peut faire passer à la révolte, et la révolte à une totale révolution où l'on élirait de véritables tribuns du peuple, des comices, des communes, et où le roi et les ministres seraient privés de leur excessif pouvoir de nuire. La meilleure raison (ju'on dise à cela est que le gouvernement monarchique absolu est excellent sous un bon roi ; mais

LA FRANCE AU MILIEC DC XVin" SllXLE.

13'i LA lUAXCE AU MILIEU DU XYIlT SIECLE [l'ôf

qui nous garantira que nous aurons toujours des Henri IV? L'expérience et la nature nous prouvent au contraire que nous aurons dix méchants rois contre un bon.

11 septembre. — - [Ce n'est pas la France précisément qui est en danger, c'est le gouvernement. Il est vrai que les provinces se ruinent, et se ruineront de plus en plus de la façon dont on les gouverne. INIais nous n'avons point, comme les Romains, des Yisigoths ni des Sarrasins c|ui puissent nous -envahir. Mais le gouvernement peut éprouver une révolution. Considérons qu'il n'est plus estimé ni respecté, et, qui pis est, qu'il fait tout ce qu'il faut pour se perdre. Le clergé, le militaire, les parlements, le peuple haut et bas, tout murmure, se ■détache du gouvernement et a raison. Cela va de mal en pis. On a déjà vu quel(|ues séditions funestes, à la première occasion cela peut devenir plus grave. Le fisc est sans argent et sans ressources, le parlement de Paris en désobéissance constante et la pouvant pousser plus loin encore, le clergé ne payant rien et bravant les menaces; de plus, le •caractère du roi, doux, bénin, timide, et quand on l'a embarqué dans quelque entreprise hasardeuse, il s'arrête, ne veut pas poursuivre dès qu'il aperçoit un avenir de violence. Le retour est bon ; mais le

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voyage en a été pernicieux pour ll^^tat; et cela sape peu à peu toute son autorité. Déjà l'on commence à trouver beaucoup de ressemblance entre son règne et celui de Henri III. ]

14 septembre. — Bonne nouvelle que je viensde recevoir : Madame la Dauphine est accouchée d'un duc de Bourgogne cette nuit h 3 heures un quart, 13 septembre.

18 septembre. — On se plaint toujours du peu de joie marquée dans le peuple de Paris sur unaussi grand événement que la naissance d'un duc de Bourgogne; l'on dirait que le peuple n'aime plus les rois qu'il a tant aimés. Le roi, la reine et la maison royale vont demain dimanche à Paris pour le Te Deiim ; on prépare tout pour qu'il paraisse grande démonstration de joie.

23 septembre. — Le roi a entendu beaucoup d'acclamations de joie à son passage à Paris pour aller au Te Deiim de Notre-Dame : il n'a pas été \\ l'Hôtel de ville, on ne sait pourquoi. Sa Majesté a ordonné qu'on mariât six cents filles à Paris aux dépens de l'Hôtel de ville, au lieu du magnifique feu sur l'eau qu'on préparait; on en a autant ordonné pour les autres capitales du royaume.

13() LA inANCE AU MILIEU DU XVIII' SIÈCLE [l'àl]

26 scj)tcnthre — On me confirme la consternation, au lieu de joie clans le peuple, aux réjouissances pour la naissance du duc de Bourgogne. On avait prescrit de fermer les boutiques pendant trois jours; personne n'en a tenu compte. Il n'y a jamais eu tant d'amendes faute d'avoir illuminé les maisons. Quand le roi passa pour aller à Notre- Dame il n'v eut que quelques polissons gagés qui crièrent Vive le roi! C'est ce qui fit que le roi n'alla pas à l'Hùtel de ville comme il l'avait promis.

30 septembre. — Un homme qui arrive de Paris dit que la tristesse y est grande de plus en plus parmi tous les ordres, surtout les pauvres; que le pain y vaut trois sous six deniers, et que toutes les denrées y sont augmentées à proportion, de sorte qu'on a bien de la peine à y vivre.

"^octobre. — La consternation de Paris auo'mente; la conduite de cette capitale a été fort singulière, pour ne prendre aucune part à la joie que devait causer la naissance de M. le duc de Bourfroo;ne. Nulle allégresse ; les illuminations tristes et sans

distinction; les étrangers ont remarqué cela. Chez jNI. le comte de Loos, ambassadeur de Pologne, il y avait des fontaines de vin et peu de gens du

[1751] d'après le journal du m" d'argexson 137

peuple pour en profiter. Chez le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, l'on jetait de l'argent au peuple, et il n'y avait pas dix personnes pour en ramasser. Le pain est encore enchéri à Paris ; la cherté et la misère augmentent; dans les provinces on ne peut exprimer jusqu'où est poussée cette misère, le manque d'argent et de blé qn'ilya. Les impôts tourmentent la tète des peuples; ils maudissent le gouvernement.

8 octobre. — On a ordonné des dots modiques pour marier GOO filles à Paris aux dépens de la ville, et 80 aux dépens des fermiers généraux. Quelques-unes ont souscrit ; mais, le bruit se répandant que les enfants qui en proviendront seront d'abord embarqués pour l'Amérique ( suite du soulèvement de Paris de l'année dernière), cette opinion a prévalu, et il ne se présente quasi plus de souscrivantes pour se marier, à quoi il faut ajouter qu'il se trouve peu de garçons, ou du moins non en nombre suffisant.

14 octobre. — Le roi ayant fait donner six millions pour acheter des blés étrangers, il en est déjà arrivé une grande partie, achetée en Angleterre, qui s'est trouvée si pourrie qu'il a fallu jeter les blés dans nos rivières; et le ministre fascine

tellement les yeux du roi qu'on ne punira point de si terribles infidélités.

22 octohre. — A oici des nouvelles affreuses, énigniatiques et dont raisonne tout Paris. La dame Sauvé, première femme de chambre de M. le duc de Bourgogne, vient d'être mise à la Bastille; elle avait été empoisonnée quelques jours auparavant, mais sauvée par du contre-poison; c'est elle cependant qui a la première donné l'éveil du crime dont il s'agit : elle a averti Mme de Tallard qu'on venait de jeter dans le berceau de M. le duc de Bourgogne un gros paquet de poudre de charbon et de mèche, avec des vers les plus injurieux au roi; le paquet a été porté promptement au roi. Depuis cela, ■NI"'' de l'allard a fréquemment interrogé la dame Sauvé, puis celle-ci a été emprisonnée et mise à la Bastille. On conjecture qu'elle a aperçu la main qui a jeté le paquet dans le berceau, qu'elle se doute de l'auteur, mais que, par quelque considération invincible, elle ne veut pas déclarer tout ce qu'elle sait.

1" novembre. — La reine tombe dans la dévotion superstitieuse : elle va à tout moment voir la Belle mignonne \ c'est une tète de mort. Elle prétend avoir celle de M'"'' Ninon de Lenclos : plusieurs.

]17M d'après le journal or m'* d'argensox 139

dames de la cour qui aflectent la dévotion lont mise dans le goût de cet outil quelles ont chez elles. On pare ces tètes de mort de rubans et de cornettes, on les illumine de lampions, et l'on médite une demi-heure devant elles.

13 novembre. — La dame Sauvé n'est pas morte à la Bastille, comme on avait dit, mais la duchesse de Tallard la poursuit comme coupable : Ton dit (pie c'est par jalousie d'un homme des appartements, jeune et fort, qu'elles aimaient toutes deux.

21 novembre. — De profonds politiques pensent encore que la ligue générale contre nous peut avoir dessein de profiter des mauvaises dispositions de nos peuples très fatigués du gouvernement arbitraire qui les réduit à la misère, et, causant une révolution en France, y introduire le gouvernement par états généraux et provinciaux; ce quirengraisserait le rovaume certainement, mais donnerait plus de paix à nos voisins; car le gouvernement despotique de France, tout semblable à celui de Turquie, quant à l'absolu pouvoir, a rendu les derniers règnes très entreprenants pour les guerres qui ont incommodé nos voisins et nous ont ruinés ici.

Il est beaucoup question aujourd'hui, dans l'esprit des peuples, de cette prochaine révolution

140 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'^ SIECLE [lT5l]

dans le gouvernement; on ne parle que de cela, et, jusqu'aux bourgeois, tout en est imbu. On m'a conté que dernièrement un moine, s'assevant sur un banc du Luxembourg, avait entendu des discoureurs qui disaient : a Oui, il est à propos que le ministre pousse le clergé. » Sur cela, le religieux avait défendu doucement les droits de son ordre. INIais les discoureurs, après l'avoir laissé parler, lui avaient dit : a Mon père, nous savons vos raisons, nous n'en parlions pas dans ce sens-là; mais en ce sens que les violences du gouvernement contre le clergé Jiâteraient la ré^^olution. «

26 noi'embre. — J'apprends que le jour où Monsieur et Madame la Dauphine allèrent à Notre-Dame à Paris, passant au pont de la Tournelle, il y avait plus de 2 000 femmes assemblées dans ce quartierlà qui leur crièrent : « Donnez-nous du pain, nous mourons de faim. » Madame la Dauphine tremblait comme la feuille; M. le Dauphin appela Chazeron qui était à cheval et qui commandait les gardes ; il lui donna sa bourse pour en distribuer ce qu'il jugerait h propos, n'osant pas jeter de l'argent dans Paris sans la permission du roi ; mais, quand Chazeron eut donné quelques louis, ces femmes crièrent : « Monseigneur, nous ne voulons pas de votre argent, c'est du pain qu'il nous faut. »

[1751] d'après le journal du m'^ d'argexsox 1kl

27 novembre . — Un abbé de Pracles vient de soutenir une thèse en Sorbonne contre la chronologie de la Genèse, doutant des miracles de Jésus- Christ, ou ne les soutenant que par les prophéties.

28 novembre . — Hier matin parut un arrêt du conseil qui suspend plusieurs impôts sur la consommation, droits rétablis, quatre sous pour livre, etc., ce qui va rendre la vie h meilleur marché à Paris. Le préambule dit que c'est attendu la cherté du pain et jusqu'à ce que son prix amende.

21) novembre. — • L'abbé de Bernis, nommé à l'ambassade de Venise, a un traitement qui tirera h conséquence : on lui donne 50 000 livres d'ameublement, on lai double ses appointements. La marquise (c'est-a-dire le roi) lui prête 50 000 écus, et il a la permission d'être une année sans partir. Voilà à quoi parent toutes les finances de l'Etat.

30 novembre. — Tous les ministres se brouillent et se divisent, chacun ne cherchant qu'à faire niche à l'autre. La fortune du sieur de Nozier à qui l'on vient de donner un régiment sans qu'il eût jamais servi, et qui monte présentement dans

142 LA FKANCE AU MILIEU DU XYIlT SIECLE [iTôl]

les carrosses du roi sans être gentilhomme, donne mauvaise idée du jugement de Monsieur le Dauphin et de son amour pour Tordre. M. de Yandières, frère de la marquise de Pompadour, s'appelle aujourd'hui marquis do Marigny et monte aussi dans les carrosses du roi : tout est taudis à la cour, aujourd'hui, dit-on. L'on assure dans Paris que ce sont les pleurs de Madame la Dauphine qui nous ont attiré la remise des quatre sols pour livre, et autres droits sursis sur les denrées et sur le bois pendant que le pain serait cher. Quand cette princesse arriva de Paris, le roi lui demanda si elle n'avait pas reçu bien des bénédictions; elle répondit en pleurant qu'on lui aAait demandé du jîain.

1^'' dècemhre. ■ — J'apprends que la fameuse affaire de la dame Sauvé tourne entièrement contre la duchesse de Tallard, gouvernante des enfants de France : l'on prétend qu'elle pourrait bien avoir forgé les vers et la prose qui étaient dans le paquet trouvé dans le berceau de ce prince, afin de faire dire par cette voie tout le mal c|u'elle voulait dire de la marquise de Pompadour et offenser ainsi le roi sur sa maîtresse. Elle se sera servi de la dame Sauvé sans lui faire entière confidence de son dessein, mais la Sauvé aura

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pénétré. Quand celle-ci a averti, M"*' de Tallard iiura craint qu'elle n'en dit trop; alors elle aura poussé la noirceur jusqu'à vouloir l'empoisonner. Véritablement la Sauvé soupa avec la femme de ■chambre de M"'" de Tallard et vomit la nuit le poison qu'elle avait pris ; elle prit du contrepoison. On l'a mise à la Bastille pour empêcher <[u'on ne lui donnât de nouveau poison, on l'interroge et on ignore ce qu'elle déclare. !M™'^ de Tallard est fort haïe de M'"" de Pompadour; elle est de très mauvaises mœurs, une messaline, hautaine, impérieuse et donnant grand sujet de se plaindre à Mesdames de France, tandis qu'elle les a gouvernées, méchante et de méchante langue, capable, dit-on, du coup dont on l'accuse et dont on n'a «ncore que le soupçon, mais l'on cherche à eu découvrir encore davantage. On m'assure que cela finira nar sa retraite forcée.

5 décembre. — La crise augmente entre les deux rivales, la marquise de Pompadour et M™^ de Choiseul, poussée par la comtesse d'Estrades. Celle-ci a un parti ouvert à la cour contre la marquise, sa cousine et sa bienfaitrice ; mon frère est un grand conseiller, elle lui est indissolublement attachée, l'un ne saurait manquer à l'autre. C'est •cependant elle qui a fait avoir à mon fds la survi-

14i L.V FIIANCE AU MILIEU DU XVIll'= SIECLE [lT5l]

vancc de la charge de mon frère, sans le concours de mon frère lui-même, par la direction de M. de ^laillcbois son gendre.

9 décembre. — On ne parle que de la grande dépense que causera le feu d'artifice que l'on va donner h Versailles. Il y aura une bombe qui coûtera 2 000 écus, une seule fusée sera de 800 livres. Les charpentes que l'on finit sont des forêts de bois; cette fête coûtera plus de deux millions. Le duc de Gesvres doit y gagner plus de 50 000 écus par les débris qui lui appartiennent par droit de sa charge, étant premier gentilhomme de la chambre en année d'exercice. La cour est le tombeau de la nation.

11 décembre. — On se remue beaucoup touchant la thèse de Sorbonne qu'a soutenue l'abbé de Prades, un des écrivains du Dictionnaire encyclopédique, et l'on dit que ce livre va être défendu. Le président de la thèse et le prieur de Sorbonne vont être repris aussi pour avoir signé cette thèse sans l'avoir lue.

14 dècenibrc. — Le roi est maigri et changé, de couleur jaune et malsaine, il a l'air de couver une maladie. Tant de tracas ùtcnt la fraîcheur. On ne

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paye rien dans la maison du roi. Au i'"' janvier il y aura deux années de dues, 1750 et 1751. L'on parle de payer ces officiers en papier.

18 décembre. — Le peuple de France n'est pas seulement déchaîné contre la royauté; la philosophie et presque tous les gens d'étude et de bel esprit se déchaînent contre notre sainte religion; la religion révélée est secouée de toutes parts, et ce qui anime davantage les incrédules, ce sont les efTorts que font les dévots, et particulièrement les Jansénistes, pour obliger à croire. Ils font des livres qu'on ne lit guère; on ne dispute plus, on se rit de tout et l'on persiste dans le matérialisme. Les dévots se fâchent, injurient et voudraient établir une inquisition sur les écrits et sur les dis- ■cours; ils poussent les choses avec injustice et fanatisme, ce qui fait plus de mal que de bien. Ce vent d'anti-monarchisme et d'anti-révélation nous a soufflé d'Angleterre, et, comme le Français enchérit toujours sur les étrangers, il va plus loin et plus effrontément dans les carrières d'effronterie.

22 décembre. — De ma campagne à dix lieues de Paris, je retrouve le spectacle de la misère et les plaintes continuelles bien redoublées. Dans les

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bouros OÙ je me suis arrêté sur la route et dans le villaoe voisin de ma maison, on cric avec raison sur la cherté du pain, qui est excessive; les pauvres gens n'en peuvent plus manger pour leur nourriture. Mon curé m'a dit que huit familles qui vivaient de leur travail avant mon départ mendiaient aujourd'hui leur pain. On ne trouve point à travailler, les gens riches se retranchent à proportion comme les pauvres. Avec cela, ô comble d'horreur! on lève la taille avec une vigueur plus que militaire : les collecteurs avec les huissiers des receveurs des tailles, suivis de serruriers, ouvrent les portes, enlèvent les meubles et vendent tout pour le quart de ce qu'il vaut, et les frais surpassent la taille. Cependant l'on parle d'arrivée des blés étrangers, qu'on appelle blés d'ordonnance ; mais, si on les reconnaît pour blés du roi, les monopoleurs les laisseront passer, pour bientôt vendre les leurs avec plus de profit, et ces blés dWdonnance, achetés bien cher a l'étranger, ruineront le fisc et ne feront point l'effet de leur destination.

25 décembre. — H y a un grand orage contre le Dictionnaire encyclopédique, et cet orage vient des jésuites, y ayant eu l'hiver dernier grande querelle entre les auteurs de ce livre et les jour-

fl75lj d'ai'uks i.e journal du m" d'argexson 147

nalistes do Trévoux. Les jésuites sont Italiens et machinent de loin et avec cruauté leurs vengeances. Que fait-on contre les auteurs de ce grand et utile livre? On les accuse d'impiété, de là cette accusation contre la thèse sorbonique de l'abbé de Prades, l'un d'eux, où il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

31 décemhre. — J'apprends que l'abbé de Prades a été condamné sur sa fameuse thèse à la Sorbonne. Le Parlement ne jugera que conformément au jugement dogmatique. On parle aussi d'exil de la part de l'autorité rovale. Voilà un homme perdu; en quel lieu se pourra-t-il réfugier? Restera sa science mondaine, mais il est prêtre. L'abbé de Prades était des travailleurs de \ Encyclopédie . Or les jésuites veulent détruire cet ouvrage : 1° parce qu'il n'est pas d'eux et qu'ils veulent que tout grand livre ■ vienne d'eux; 2° parce que l'hiver dernier il y a eu grande querelle entre eux et les ouvriers de ce livre.

12 janvier. — Les embarras des finances redoublent, et rindifférence des chefs semble augmenter avec eux. Je tiens d'un homme en place ce qui suit : l'argent manque à tout, surtout h la guerre; à peine le prêt du soldat peut-il être payé, sinon par grande industrie; mais la subsistance de l'officier, les magasins, la fortification, toutes autres dépenses s'arriérent chaque jour davantage, toute ressource est fermée; M. de Machault n'ose proposer de loterie, le peuple se fâche et a trop d'impôts, le Parlement n'enregistrant aucun nouvel emprunt; le clergé ni les États ne payent rien, et, sur tout cela, grande indifFércnce. La banqueroute avance à grands pas.

13 janvier. — Des personnes de l'intérieur de la cour du Dauphin m'ont confié que Madame la Dauphine avait de la hauteur et de l'humeur, qu'elle tenait beaucoup de la reine de Naples, sa sœur, qui était un mauvais modèle pour le bonheur

[1752J LA FliANCE AU MILIEU DU XVIIl" SIECLE l'i»

d'un royaume, que, comme sa mère, elle était haute, en véritable Autrichienne; que Monsieur le Dauphin en souffrait beaucoup et pleurait souvent de ce qu'il en essuyait.

14 janvier. — L'on voit que le ministère de la finance fait flèche de tout bois, ne sachant où prendre de l'argent pour pousser l'illusion quelques jours de plus. M. Boullogne déclare h tous ses amis cju'il ne sait où donner de la tête pour les payements les plus pressés. M™*" de Pompadour prétend ménager les finances du roi en lui faisant jiasser le moins de temps qu'elle peut à Versailles, et retournant peu de jours après aux campagnes qu'il quitte, pour en consommer les provisions. Cependant elle fait des affaires de tous côtés. L'on vient de lui donner le nouveau privilège pour la verrerie de Sèvres, ce qui lui vaut 30000 livres de rentes, et ceux qui prennent d'elle ce bail y gagnent plus de CD 000 livres.

M™" de Pompadour n'ose plus marcher dans les chemins qu'accompagnée : elle craint la fureur du peuple et les ennemis qu'elle a. A son dernier retour de Choisy, elle était précédée et suivie de deux cavaliers de la maréchaussée. L'on prétend que cela va à lui donner des gardes, comme en ont eu les cardinaux de Richelieu et Mazarin,

150 LA FKANCE AU MILIEU DU WUl" SILCLE [l752l

tristes honneurs qui dénotent plus la tyrannie que la splendeur.

21 Janvie/-. — Le roi a conçu une haine épouvantable contre le Parlement, et n'en voit aucun membre sans frémir; le cardinal lui a dit que tout ce corps est janséniste, et il ajoute que qui dit janséniste, dit ennemi de Dieu et du roi. D'ailleurs, il sait que, dans les dernières assemblées des chambres, c'est la jeunesse qui fait le plus de tapage et insiste pour les avis de rigueur et de hardiesse. De là aussi vient une aigreur qui se fait sentir en toutes choses, de sorte que l'on ne verra plus rien de critiquable dans les démarches de gouvernement que le Parlement ne le critique d'abord et avec o-rande vivacité.

2G janvier. — On a eu nouvelle qu'à Arles, en Provence, il y a eu une terrible révolte de paysans qui sont venus armés demander du pain à l'hôtel de ville. Ils étaient au nombre de 2 000, et, comme les magistrats efïVayés n'ont fait que leur promettre des secours qu'ils n'ont point donnés, pendant quelques jours, ces paysans, plus armés et en plus grand nombre encore, sont revenus et ont menacé de rompre le pont sur le Rhône qui sépare la Provence du Languedoc. EfTectivement

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ils commençaient à le démolir, lorsqu'on a fait marcher un détachement de troupes qui les a repoussés. Voilà donc où nous sommes malheureusement pour la famine, que les pauvres demandent forcément du pain aux riches, et que ceux qui gouvernent sont contraints de faire marcher des troupes, pour attaquer et punir les pauvres révoltés de leur misère.

27 janvier. — H y a eu une révolte à Rennes pour le pain et une autre dans une ville de Languedoc. La cour ne paraît pas pourvoir à ces besoins. La Guyenne est très mal et menace de pareils soulèvements : alors les pauvres se soulèvent contre les riches et les pillent. Un homme de la compagnie des droits sur le marché de Poissy m'a dit que la consommation de ce marché en bœufs y était la moitié moindre de ce qu'elle était l'année dernière, parce que la misère est si grande h Paris que quantité de petites gens ne font plus d'ordinaire en viande, et ne mettent plus que des légumes dans leurs pots-au-feu.

Il vient de paraître un livre fort défendu depuis peu et qu'on ne trouve plus. Il s'appelle le Qu'en dira-t-on. Il est fort républicain, il avilit le ministère de iSI. de Machault sous des éloges affectés et un vrai sarcasme, il loue et encourage le zèle du

152 LA FRANCE AU MILIEU DU XVIIl'' SIECLE [\~ô2]

parlement de Paris, il fait plus, il prouve ce qu'il avance, livre que le gouvernement a prohibé avec grande raison pour lui. Ce livre a plus de sa moitié excellente, un quart médiocre, et l'autre quart rempli de pensées fausses. Dans le bon, on y trouve ce trait : « Heureux l'Etat dont le roi n'aurait point de maîtresse, pourvu qu'il ne fût pas dévot. »

30 Jançier'. — M. le duc d'Orléans est à l'extrémité. 11 prêche en mourant ceux qu'il voit et qui l'entourent; il n'a d'affection que pour les dévots, et porte de l'aversion aux hommes libres et de plaisir non dévots, quoique honnêtes gens,

M. et M™" la duchesse de Chartres viennent de se piquer au sujet d'un logement vacant au Palais- Royal. M. le duc de Chartres ayant renvoyé M'"° de Boufflers comme on renvoie un laquais, le mari a voulu que le logement fût donné à M. et à M""® de Blot qui remplacent M. et M""" de Boufflers, et sa femme a voulu que ce fût M. et M""' de Menisdot qui eussent le même logement, lis ont été au moribond duc d'Orléans, qui a prié qu'on le laissât mourir en repos, mais il a dit à sa belle-fdle de s'asseoir; il lui a reproché sa mauvaise conduite et l'a menacée de la colère de Dieu.

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