DU 3 AU 22 OCTOBRE
“Arrivée de l’auteur à Sjra. — Description de la ville. — L’auteur fait connaissance avec un capitaine espagnol. — Il s’embarque pour Samos. — Productions de cette île. — Le consul anglais. — Descente en Natolie. — Le soldat de Kléber. — Surprise, satisfaction et douleur.
Je suis arrivé hier à Syra.
Avant que de partir de Napoli le gouver-
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nement m’a envoyé sans 'que je le lui demandasse, un certificat attestant ma bonne conduite et mon dévouement à la cause de la liberté! Hélas! oui, je suis dévoué à cette cause sacrée, et cependant j’abandonne le théâtre de la guerre?....
Gardons le silence; il serait trop pénible de parler ou d’écrire....
On voit ici deux villes. L’ancienne, bâtie sur un rocher, est à un mille du port, et l’autre qui , avant l’insurrection des Grecs , n’était qu’un misérable hameau , occupe les bords de la mer, et il s’y fait un grand commerce; des négociants et des agens de toutes les nations y sont réunis.
Les Grecs de Syra sont catholiques romains. Leur fanatisme religieux excité par une fourmillière de prêtres , en a fait les ennemis irréconciliables des insurgés.
Quoique le drapeau hellénique flotte ici , cette île jouit d’une assez grande tranquillité, moyennant un tribut qu’elle paye aux Turcs ,
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indépendamment de celui que les Grecs lui ont imposé. Il y a toujours dans son port un grand nombre de bâtimens européens.
J’étais décidé à passer à Smyrne , mais ayant fait connaissance aujourd’hui chez l’agent consulaire français avec un capitaine espagnol qui part pour Constantinople je me rendrai dans cette ville pour réclamer la protection de l’ambassadeur de France; nous relâcherons à Samos pour charger des raisins.
SaMOS, le lO OCTOBRE.
Le 6 je suis parti de Syra, le y nous avons relâché à l’île de Tino et le 9 nous avons jeté Fancre au port Vatty. Nous avions à bord la famille du Consul anglais de Samos.
Cette île est très fertile et renommée par ses bons raisins; elle est en face d’Ephèse et séparée du continent par un détroit d’un quart de lieue de largeur. On y compte environ 58,000 habitans. L’île entrecoupée de mon-
tagnes fort élevées est extrêmement riche en productions végétales , son vin muscat est un vrai nectar.
C’est probablement la fumée de cé vin débcieux que fit naître les rêves amusants de Pythagore, car ce philosophe célèbre prit naissance dans l’île de Samos.
LE l6 OCTOBRE.
J’ai parcouru toute l’île ; je me suis arrêté trois jours au cap Colonne. J’ai vu les ruines d’une ancienne ville, et j’ai admiré une colonne en marbre qui s’élève encore majestueusement dans les airs.
Du cap Colonne, j’ai longé les bords de la mer pendant une demi heure et je suis arrivé dans un petit village à peu de distance d’une forteresse nouvellement construite. De cette forteresse on peut battre le rivage de la Natolie.
Le frère du capitaine du bâtiment à bord
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duquel je suis embarqué était avec moi, le commandant de la forteresse nous invita à souper, il nous prodigua le vaporeux Samos et nous résolûmes de faire une descente pendant la nuit sur le territoire des Turcs.
Nous exéctttâràès notre projet j mais ce fut inutilement, nous ne trouvâmes pas un ennemi. Nous capturâmes deux chèvres que nous conduisîmes en triomphe dans notre chaloupe .
Non loin de la forteresse, on remarque une petite cahane ombragée par un gros arbre, au milieu d’une vigne.
Les habitans du village me dirent «que le propriétaire était un étranger , homme respectable par ses cheveux blancs et par ses infirmités ; qu’une jeune personne fraîche comme la rose qui vient d’éclore, partageait sa solitude et lui prodiguait les soins les plus tendres.
Le tableau qu’on me fit de ce vieillard et
de sa jeune fille me donna le désir de les connaître.
Je me présentai , en habit français à la porte de la cabane. La belle Grecque poussa un cri en m’aperceyant et se retira tremblante auprès de son père vénérable que je saluai avec le plus grand respect.
» Que veux-tu, jeune homme? » me dit-il en grec.... a Pourquoi viens-tu troubler la » retraite du malheur et de l’innocence?... »
» Mon père, lui répondis-je, pardonnes- » moi... Je viens admirer ta sagesse; je “viens » t’offrir des consolations si ton cœur en a » besoin... Ah! ne crains rien ; je sais res- » pecter l’innocence.,.. »
— Jeune homme qui es-tu?...
— » Je suis Français , ami de l’infortune
» et défenseur de la liberté des Grecs.... »
— » Tu es Français!., ma fille, il peut en-
» trer . » et cette créature enchanteresse
me présente une main ravissante!... » Tu es » Français ! me répète le vieillard , Tu es
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» Français! honneur à toi! honneur aux bra-v » ves de ta nation!...
« Ce bras que tu vois aujourd’hui si dé- » bile, ce bras affaibli par les ans mania jadis » le sabre sous les ordres de Kléber! je fus » témoin dans les plaines de l’Egypte des » hauts-faits d’armes de tes valeureux compa- » triotes!
» O mon fils, tu es Français!... ô mon fils, » dis- moi ce qu’est devenue la France? dis- » moi si les héros vivent encore?.... » et le vieillard en me parlant ainsi oubliait son âge et ses infirmités ! le feu pétillait dans ses yeux et ses mains gesticulaient .
« Mon père !... les héros !... les uns sont morts )) aux champs d’honneur.... les autres!., sous
» le fer de la vengeance . La France !... hélas !
» elle n’est plus que l’ombre d’une grande » nation! . »
O France! France! s’écria le soldat de Kléber et les larmes inondaient son visage.... puis se frappant sur le front ; cc C'est, dit-il,
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)) que les héros n’existent plus... » mais, reprit l’ermite de Samos , « Cette jeunesse née pour la » gloire et la liberté suivra l’exemple de ses » pères ; et, n’en doutons pas, la France rede- » viendra l’idole de l’univers . »
Frappé d’étonnement, prêtant une oreille
attentive aux paroles de cet homme extraor¬
dinaire, et jetant quelques regards sur la Divinité de la cabane , je gardais le silence. Qu’aurais-je pu dire?....
Le vieillard remarqua mon trouble, (c Hé- » lénitza, dit-il à sa fille, prépare-nous des » fruits. »
Hélénitza obéit à son père; mes yeux suivaient tous les mouvements de cette beauté modeste; ils la contemplaient!....
« C’est mon unique trésor ! » et le vénérable
Grec versait des larmes en prononçant ces mots...
(( O mon père calme ta douleur : Je ne » saurais y résister, ou bien épanche-la dans
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» le sein d’un homme qui l’adoucira peut- » être....
» L’adoucir! ô mon fils, l’adoucir! jamais!... » elle me traîne au tombeau... écoute, et con- » nais mes malheurs. »
J’habitais Constantinople avec une famille idolâtrée; l’insurrection éclate en Grèce, les tyrans sont ombrageux et sanguinaires...
« Mon épouse, son père, mon frère, mes » filles et moi , nous sommes enlevés de notre » demeure, et jetés au fond d’une prison...
» Le père de mon épouse, mes fils et mon » frère sont étranglés sous nos yeux... Mon » épouse chérie meurt de chagrin... Une de » mes filles ayant inspiré de l’amour à l’un de » nos barbares oppresseurs, est frappée dans » mes bras et rend le dernier soupir, victime » de sa vertu... Ciel ! m’écriai-je, prends ta » foudre , écrase ce scélérat, ou je ne crois » plus à ta justice. Hélas mon ami, le Ciel » resta sourd à ma prière, et le crime fut im- » puni!....
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« Cependant un Turc, pénétré d’une secrète » horreur contre les monstres qui n’avaient » pas craint d’outrager la nature, résolut de )) me sauver avec la seule fille qui me res- » tait. Ce Turc généreux brava tous les périls; » les portes de la prison s’ouvrirent et je ga- » gnai la maison d’un Franc qui, plus tard, » me fit embarquer pour cette île où j’ai » décidé de mourir.
» Plus jeune et moins dégoûté de la vie ,
» j’aurais choisi ' une autre retraite . Mais ,
» dans ma position je ne puis servir mes com- » patriotes qu’en faisant des vœux pour la » prospérité de leur pavillon. O mon fils! les » vicissitudes de la fortune sont grandes, in-
)) concevables . Mon Hélénitza devait être
» heureuse; elle avait tout pour elle; nais-
» sance, richesses . elle n’a plus qu’une mi-
» sérable cabane!.....»
» Mon père , quittez Samos ; rendez-vous » en France , vous le devez pour le bonheur » de cette intéressante créature; et quoique
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» ma patrie gémisse sous un pouvoir arbi- » traire, vous y trouverez des protecteurs. Les » semences du patriotisme, de l’honneur et de » l’humanité, pour être dispersées, n’en sont » pas moins fécondes. Elles fertiliseront les
» déserts où l’on a cru les ensévelir . »
La jeune fille nous présenta des raisins et
des figues . Ils étaient arrosés de ses pleurs !...
(c Que puis-je faire pour vous , ô malheu- )) reuses victimes du despotisme? O mon père, » commande, je serai trop heureux de t’obéir. » « Mon fils , tu ne peux rien pour moi , tu » ne peux rien pour ma fille , me répondit » le vieillard , d’une voix sombre. Je mourrai
» ici . Elle mourra là, . toi , mérite le
» bonheur , et pense à ton pays . Adieu !
» retire toi et garde , au fond de ton cœur » le secret de mes infortunes. Adieu ! »
Je voulais parler encore; la porte s’était fermée ; je fus obligé de rejoindre mon compagnon de voyage qui s’impatientait vivement de mon absence.
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Le consul anglais , M. Théodore Spaty , nous accable de politesses. Nous sommes presque toujours dans sa maison. Il a deux filles charmantes.
M'i®» Zéphyre et Fotyno élevées dans un pays sauvage , ont la douceur et l’amahilité de nos Françaises. Élevées dans un pays où l’ignorance ne peut être regardée comme un défaut, puisqu’elle est générale , ces jeunes Grecques parlent français et italien avec élégance.
Près de la cabane, aux pieds du gros arbre.
Hier , voulant revoir la cabane habitée par le malheur et l’innocence, je pris mon fusil et je partis accompagné d’un Grec.
Dieu ! quel coup m’était réservé ! La cabane est abandonnée! . Le vieillard et sa fille
ont disparu . On ignore de quel côté ils ont
porté leurs pas . Hélas! ces infortunés vou¬
laient vivre dans la retraite; ils auront craint
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que je trahisse leur secret; ils ont fui loin de ces lieux ! Ah ! que ne puis-je les retrouver ! Samôs ! Je m’habituerais à tes solitudes . Mal¬
heureux ! je dois retourner au port Vatty ! Demain , nous mettons à la voile pour Constantinople.
Au port Vatty.
On vient de recevoir l’ordre d’organiser 6000 hommes. Les Samiens sont remplis de patriotisme ; je ne doute pas qu’ils ne s’empressent d’exécuter les ordres du gouvernement.