DU 22 OCTOBRE AU 5 NOVEMBRE
Départ pour Constantinople. — Les adieux du consul anglais. — Les aimables filles. — La ville de Chios. — Celle de Chismé. — Mëtëlin. — Tempête. — Le cap et la ville de Baba. — Misère des habitants. — Ecole de philosophie à bord de notre navire. — Rëceptibn à coups de pierres. — La comète. — Lemnos et Imbro.
A la voile.
Nous sommes partis hier au soir; nous avons
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dîné chez le consul. A 'j heures , le vent était favorable; l’ancre était levée et l’on nous attendait pour déployer les voiles. Nous nous levâmes pour faire nos adieux. « Non , dit le » consul f nous allons vous accompagner jus- » qu’au rivage , et c’est laque nous recevrons » vos adieux, et que vous recevrez tous nos » vœux pour votre voyage. » Nous descendîmes. Je recommandai aux demoiselles d’étudier le français ; <( Oui, s’écria la jolie Fotyno, » je l’étudierai tous les jours; je ne veux plus » parler que français . » Nous nous élançâ¬
mes dans la barque et bientôt après , nous fûmes à bord.
Au cap Baba , côtes d’Asie.
Nous venons de relâcher au cap Baba pour nous mettre à l’abri d’une tempête qui s’est élevée tout à coup et pour attendre un autre vent.
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Hier matin , nous avons passé le canal de Chios.
Sur notre gauche, nous voyions cette malheureuse île et sur notre droite la ville de Chismé située sur la côte d’Asie.
La ville de Chios est hâtie dans une vallée très fertile qui s’étend sur les bords de la mer où elle est resserrée par de hautes montagnes. La terre est d’une grande fécondité. Nous apercevions de très jolis jardins ombragés d’orangers , de jasmins et de mille arbustes qui embaument l’air de leurs douces odeurs. La ville proprement dite est au milieu de la vallée, mais elle paraît s’étendre à droite et à gauche, parce qu’il y a une infinité de villages et de maisons.
Hélas! tout n’y est que ruines . L’oeil effrayé
s’y promène avec douleur.
Avant l’incendie et les massacres de Chios l’on comptait 63 bourgs dans l’île. Aujourd’hui, elle est presque déserte.
Les Turcs n’ont épargné personne dans leur fureur : femmes , vieillards , enfants , ils ont
tous été massacrés. Le frère de mon capitaine qui a parcouru ce malheureux pays , dit qu’on n’aperçoit que des villages incendiés, dans lesquels on n’entend pas une seule voix, des églises , des monastères , dont les parvis sont couverts de squelettes, qu’on a retirés de leurs tombes ou par esprit de vengeance ou dans l’espoir de trouver des trésors.
De Chios nous passâmes près Métélin, qui est une des îles les plus fertiles de l’Archipel; et nous apercevions déjà Ténédos quand nous fûmes obligés de chercher un port pour nous dérober au vent du nord.
Le vent continue d’être contraire. Nous avons été à terre pour visiter la ville de Baba et faire quelques provisions.
La ville est bâtie sur une éminence , elle est défendue par une espèce de forteresse qui domine la mer.
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Malgré la force du courant, le cap offre un asile sûr aux bâtimens contre la tempête. Les habitans de Baba sont dans la plus affreuse misère. Il vaudrait beaucoup mieux mourir que de vivre dans un état semblable ! .
Je n’envie cependant ni les richesses, ni les
grandeurs . Je ne désire trouver qu’un coin
de terre où les lumières brillent dans tout leur éclat sans être persécutées , un coin de terre où l’homme vertueux puisse compter ses jours sans craindre les lois injustes des oppresseurs et des tyrans.
Je suis jeune encore j j’ai parcouru les provinces méridionales de l’Amérique ; je connais l’Angleterre , l’Écosse , l’Irlande , l’Allemagne , la Suisse et l’Italie j j’ai voulu étudier un peu les hommes; et dans tous les pays je les ai trouvés injustes et méchans, prêts à persécuter l’innocent malheureux, à protéger le riche coupable.
Le vent souffle avec plus de violence qu’auparavant ; je crois que nous resterons encore longtemps au cap Baba.
Malgré le vent contraire et la mer agitée , les heures s’écoulent avec assez de vitesse à bord de notre bâtiment.
Simon Flaquere , Mahonais , ex-officier d’artillerie dans l’armée constitutionnelle, capitaine du bâtiment , est un brave jeune homme plein de philosophie. Son frère a les mêmes principes, de manière que nous avons établi une école dans laquelle nous discutons nos idées quelquefois pendant des jours entiers.
Quand la philosophie nous fatigue , nous étudions l’anglais et l’italien; puis le punch et le rhum viennent nous avertir de fermer la grammaire et de nous préparer à de nouveaux
travaux . Nous buvons, nous chantons, nous
parlons de Samos, et nous soupirons.....; ainsi s’écoulent nos jours au cap Baba .
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La mer semble se calmer , et nous espérons que demain nous pourrons continuer notre voyage pour Constantinople.
Lts lames de Baba sont très renommées dans le Levant. J’ai fait l’acquisition d’un couteau. Je le conserverai pour souvenir de Baba.
Avant de revenir à bord , nous voulûmes pénétrer dans l’intérieur de la ville, mais nous y fumes reçus par une multitude d’enfans qui nous forcèrent à coups de pierres à regagner les bords de la mer en toute hâte.
Nous avons remarqué , hier au soir, une comète dont la queue est très longue.
Si cette comète nous annonce le bonheur et la liberté , qu’elle se fasse comtempler par tous les peuples de l’univers ! Si , au contraire , elle est le présage de l’affermissement du règne de la superstition et de l’affreux despotisme, qu’elle disparaisse à jamais, ou qu’elle n’étende pas ses rayons au-delà du cap Baba .
EN VUE DE l’ÎLE DE LEMNOS.
Hier j après avoir dîné, nous mîmes à la voile malgré le vent et le courant contraires. Nous espérions, à force de manœuvres, arriver ce matin à Ténédos ; mais, pendant la nuit, nous avons été emportés entre Lemnosetimbro. Nous faisons actuellement voile vers les ruines de Troye , et nous jetterons l’ancre , avant la nuit, à l’entrée du canal des Dardanelles.