‹ Journal humoristique du siége de Sébastopol (volume 2)Chapitre 13 sur 33 · Là PAQUES DB L^ASSlÈOBàNT · texte numérisé non relu

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geaient à perte de vue entre les nuages et la neige amoncelés, semblables aux avenues d'un cimetière égyptien, la Ghersonèse se métamorphosait en un lieu de plaisance. Dans les maisons de toile ouvertes à la brise, les soldats ravaudaient ioyeusement. On aurait dit des ménages de patriarcnes guerriers. Le bonnet de coton réapparaissait blanc, coquet et pomponné sur le chef (Tes cuisiniers, triomphants de {)Ouvoir enfin, grâce au marché de Kamiesh, mettre eur talent à répreuve. Sous la tonnelle de la buvette voisine, un chœur d^'orphéonistes entonnait les refrains les plus sémillants ; les passants, entraînés, accompagnaient à la ronde. La jolie cantinière avait, ce riant matin, orné ses cheveux de rubans, et brillait au bivac telle qu'une grisette naufragée sur ces bords inhospitaliers à la beauté. La séance nocturne fut fructueuse pour les deux partis. Devant la ville, on protégea la récente conquête de la sape par rétablissement en batterie, à la gauche du T, de deux obusiers, chargés de fouiller au besoin le ravin du bastion central. En face du faubourg, les ouvriers du colonel Frossard cheminèrent rapidement- à travers les carrières qui sillonnaient les glacis de la Première parallèle. Les Russes pressèrent Tarmement u Mamelon-Vert et s'occupèrent à relever ces logements de tirailleurs, dont la destruction avait exigé déjà, de la part de Tassiégeant, deux actions de vigueur. La nuit venue, la trêve, d'un commun accord, fut à peine rompue, et les combattants, en silence, avancèrent leur ligne respective. Le lei^demain, on décida la reprise de la démolition des embuscades de la redoute Kamtchatka.

A dix heures du soir, tous les mortiers de la droite, anglais et français, à l'envi, commencèrent contre Karabelnaïa un feu roulant. Le ciel semblait éclairé; et, avec la même assurance qu'en plein jour, les assaillants marchèrent au rendez-vous des tirailleurs ennemis. En débusquer les sentinelles, renverser les parapets de fond en comble, niveler le terrain, ce fut

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Taffaîre d'une courte scène. Ils achevaient leur mission, quand un gros de Russes se précipita du haut de la redoute flamboyante, refoula les vaincjueurs, et sur leurs traces, à la voix de Tamiral Istomine, fit irruption dans la parallèle. Lutte acharnée. L'ennemi enfin cède, et n'emporte dans sa déroute qu'un petit nombre de ses morts. Ce succès, sans résultat suffisant, nous coûtait plus de cent hommes d'élite. Les Russes, plus maltraités, regrettaient surtout l'illustre marin qui, depuis la nouvelle phase du siège de Malakoff, commandait avec tant d'honneur les défenseurs du faubourg; car l'amiral Istomine est une des plus grandes figures de la guerre, et mérite, à l'égal de Korniloff, les hommages de ses ennemis.

Le 18, au siège de droite, fût employé à l'ensevelissement des victimes et à la réparation des ouvrages dégradés par le tir de nuit. Au siège de la ville, le génie s'étudia à couvrir les dernières communications du T contre la fusillade de la ligne d'embuscades du bastion Central. Le général Pélissier, dont l'énergie révélait déjà le futur triomphateur de Sébastopol, résolut de démolir sans délai cette enceinte avancée. L'opération fut fixée au lendemain, neuf heures du soir.

Nuit de labeur à la tranchée. L'armée se leva par un temps noir, impatientée d'attendre le signal du combat. L'air de la tranchée sonna dans le camp en tumulte. Les compagnies de servants avaient été doublées en l'honneur de l'attaque des embuscades, dont la nuit devait donner le signal. Au coup de neui heures, par l'ordre du général Pélissier, trois colonnes d'inianterie, s'élançant, consommèrent la ruine des embuscades les plus redoutées, puis se replièrent bravement. Mais les bataillons de réserve s exhortaient par des hourras à un retour oflFensif.-Les cloches carillonnaient en ville à toute volée, et ce tocsin inusité pressait l'arrivée de nouveaux renforts. Nos batteries reçurent alors l'ordre de canonner à outrance en tous sens : Noël ! et feu à volonté ! Dans

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Tespace d'une- heure, plus de quinze cents projectîles'labourèrent Tintérieur de la place, et de préférence les abords du mur crénelé, d'où les menaces de sortie semblaient particulièrement partir. Les Russes, terrifié», durent renoncera leurs desseins; et aux approches de minuit Tordre régnait, tant de notre côte que devant Malakoff, où nos partenaires avaient aussi fort longtemps bataillé, au sujet de la possession d'un trou de vedette. Jusqu'au soir, armistice.

La séance de travail nocturne fut profitable aux deux partis; Le camp se leva de bon matin, tant le soleil, en ce jour d ouverture du printemps, avait d'attraits ; et de se livrer, qui à ses affaires, qui à ses

Elaîsirs. On construisit, des la nuit, devant le fauoufg, une côntre-batterîe qui, sous le n° 7, devait enfiler le Mamelon- Vert dans sa longueur. La place devina les intentions de l'attaquant, et la redoute , russe, pour la première fois, s essaya au feu. Les bombardiers anglais, ceux de Victoria, levèrent- le masque, et jusqu'au lendemain l'orage gronda &ur le champ de siège de Karabelnaïa.

On avait à peine fermé les yeux de la nuit. Le camp s'attarda sur le ht de repos. Le refrain du déjeuner servit de réveille-matin, et ce fut alors, parles mes, un mouvement de fête. Le soleil égayait les tables et les esprits. On trinqua à la délivrance, de

{>lus en plus manifestement certaine. Dans la plaine, es arrière -frimas ne laissaient plus de taches à travers le paysage. La mer Noire même avait dépouillé la couleur des tempêtes et bleuissait autour de la Chersonèse, semblable à un lac d'Itahe. Quelques hirondelles rasaient de l'aile ses flots et reposaient la vi^e des oiseaux de la mort. Après midi, de tous côtés, allant et venant, les amis s'entre-visitaient : on aurait cru une octave de jour de Tan. Quel bonheur . de se revoir, après la séparation de l'hiver ! Salut, ami printemps, par qui la camaraderie refleurit avec l'espérance! toute laprès-dinée, je chantais sur ce

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mode, à runisson de la foule, les louange» de la saison; et, à rheure militaire de la garde, au milieu d'une bande insouciante, je repris un chemin qu'on savait trop par coeur. Personne, dans nos rangs, ne se doutait que la nuit compterait parmi les fastes du siège.

L'impulsion imprimée à la défense, depuis le milieu de mars, était due à l'arrivée récente d!ans Sébastopol du successeur du prince Ménschikoff. Malade in- . curable, l'ex-commissaire russe du czar à Constantinople avait remis le commandement au prince Gortschakoff et s'était éloigné du théâtre de ses défaites. Si la justice condamnait le diplomate, l'histoire jugeait plus sévèrement encore le capitaine. Une faute stratégique, la descente sans coup férir des alliés à Oldfort, avait ouvert sa carrière eu Grimée. Sa tactique à l'Aima fut un tissu de manœuvres inhabiles. Le plan de bataille d'Inkermann restera comme un beau modèle de combinaisons; mais la meilleure part de l'honneur semble appartenir au général Dannemberg.

Son remplaçant voulut d'abord se signaler par la destruction des approchés de Victoria. Quinze bataillons de l'armée de secours, sous les ordres du général Kroulef, furent chargés, le soir du 22, de réaliser ce projet, le plus important qu'eût conçu l'assiégé, depuis le 5 novembre. Vers neuf heures, le canon ennemi balayait le champ des sapes; les Russes, vociférant, firent irruption sur les deux extrémités de la parallèle Victoria. A droite, deux régiments d'infanterie continrent l'assaillant à distance respectueuse ; à gauche, l'assiégé avança hardiment aux bords du fossé. La lutte fut vive, mais il fut culbuté au fond du ravin de Karabelnaïa; de là, grossi par des troupes de réserve, il se rabattit sur l'aile voisine des lignes anglaises. La poignée de riflemen qui gai> dait ce passage fit des prodiges inutiles. Dépassés, pris à revers, nos alliés cédaient. Les zouaves à leur secours descendirent dans l'arène. Ceux-ci échoué-

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rent à leur tour; les chasseurs du 4® bataillon intervinrent au pas de course, et d^emblée ramenèrent la victoire^ Les Russes rentrèrent en ville, laissant le champ de bataille couvert de morts et de blessés. Cependant Tartillerie de Karabelnaïa, plus furieuse après Ja rentrée des vaincus, insulta les batteries de la droite; la canonnade alla en décroissant jusqu'au matin. Alors Malakoff aîbora le pavillon des funérailles. Immédiatement, de ce côté, on cessa le feu; et par respect pour les morts à enterrer, le silence s'étendit aussi devant la ville. A la hâte les fossoyeurs occupèrent la scène : nos pertes s'élevaient à six cents compagnons, dont douze officiers tués. L'ennemi avoua quinze cents volontaires hors de combat, et il était en dehors de la vérité. Tandis que les tombes vastes et béantes recevaient leur tribut de cadavres, les soldats des deux camps, du haut de leurs remparts, regardaient vider cette sentine de la gloire avec une curieuse indiflEerence, sans réfléchir que cette boucherie n'avait abouti qu'au renversement d'une rangée de gabions. Groupés à l'écart, les officiers, maîtres de la cérémonie, devisaient amicalement. Sitôt que les héros de la nuit dormirent en paix sous la terre aplanie, les trompettes 'avertirent témoins et acteurs de se retirer. Chacun reprit son poste et sa haine; si bien que ces chevaliers courtois, présidents de la fête, se rencontrant une minute après, auraient croisé le fer. La trêve des morts dura à peu près toute la journée.

Le camp, à la veillée, tint un vrai parlement; car le conseil de guerre avait décrété, l'après-midi môme, la reprise du bombardement : à la droite, s'emparer du Mamelon-Vert et des Ouvrages-Blancs; à la gauche, couronner la crête du ravin de la Quarantaine, c'està-dire englober d'abord la ligne des contre-approches de la place dans le système des tranchées, puis pousser les places d'armes aussi près et aussi vite que possible à la fois devant Malakoff et le mur crénelé au bastion ceutral ; telle était la marche tracée des

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