‹ Journal humoristique du siége de Sébastopol (volume 2)Chapitre 14 sur 33 · LA PAJQUBS DB L^ASSIÉGEANT · texte numérisé non relu

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opérations prochaines. Il n'y avait qa^un cri au camp : en avant ! Aussi partout la bonne nouvelle, descendue dans la journée du quartier général, stimula le zèle de l'assiégeant. Par une nuit des plus propices, les travailleurs du T et des sapes de Victona prirent encore de Tavance. /

La Ghersonèse se réveilla dans un tiède brouillard. Les habitants du camp s'empressèrent d'accommoder leurs pénates aux besoins de l'été. Les lits sortirent des alcôves tumulaires. Les paravents se convertirent en écrans contre le soleil. La fumée, en léger nuage, plaît en hiver, sous la tente. Elle y répand une teinte de chaumière.Mais l'aveuglement n'était plus une condition de bonheur. En bottes molles ou en houseaux, les coureurs montèrent, plus tard, ioyeusement à cheval. Sur leurs traces, je dépouillai l'homme de guerre au seuil du gran,d.parc, et il ne subsista plus en moi qu'un artilleur avec la houlette. Allons! mon coursier de tranchée, conduismoi, à travers les colHnes du rivage, conduis-moi goûter les fraîches beautés de la nature taurique ! Nicolas s'élança comme un cerf, à ce signal de départ bucolique. Je n'aperçus pas en mon chemin une primevère, pas une bruyère en fleurs, et, au lieu des mélodies du rossignol, mes oreilles saignèrent du concert des corbeaux en rumeur. Seul, l'Euxin, avec ses flots d'azur dormants, ne déméritait pas de l'Orient des poëtes. Je longeai sentimentalement la falaise - et pensai au pays natal. « Les fleurs là-bas, me disais-je, renaissent. 0 mon amie, toi dont l'image a souvent adouci l'amertume des rêveries d'hiver, si l'on disposait à son gré de la vie, quel bonheur, au retour, de ne m'éloigner plus jamais nors de la portée de ta voix! Hélas! ce songe de la tente ne doit pas se réaliser! il faut aller où le courant me pousse^; un jour, je rentrerai médiocre glorieux aux lieux où nous avons appris l'amour; tu seras alors grand' mère. Soir et malin, je me promènerai dans cette allée d'amandiers qu'à ton insu tu descendais sous

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mes yeux, chaque dimanche, leste, parée et souriante, à rappel des cloches de Téglise ; et moi, longtemps après ton passage, je regardais Therbe qui se redressait à Tendroit de tes pas. 0 lune de miel de la vingtième année! qu^est-tu devenue? » Nicolas coupa d^une ruade nia prosopopée, comme s'il la trouvait trop longue et hors de propos. Les moucherons, un des fléaux du camp, obscurcissaient Tair, çà et là, et meurtrissaient le flanc de la pauvre bête. L'éperon me vengea injustement de sa critique chevàhne. Je fus requis, à ma rentrée, pour un travail d'urgence. Ma figure reprit aussitôt la gravité du service, et, une fois sous rinfluence de la giberne, nul ne m'aurait accusé d'avoir commis, il y a une heure, une idylle aux bords de la mer. Je ressaisis ma musette en dormant. La nécessité de se réfugier dans le monde imaginaire, cet art d'être moins malheureux , l'hiver, au bivouac, avait donné aux absences un attrait tel, que les délicats en revenaient rarement. Certain taciturne de nos cercles, figurant au premier abord un troupier de vieille roche, voyageait sans cesse en esprit de la sorte, et les distraits de son espèce pullulaient, cachés sous des travestissements de physionomie.

Pendant cette nuit du 24, rien de notable au siège. Le lendemain fut une journée de chômage pour le canon et de fatigues pour les pionniers. On perfectionna à loisir la deuxième parallèle de Victoria. Le camp, du matin au soir, vécut au milieu d'une -douce paix. Les visites de printemps continuèrent. Entre amis rapprochés, on se félicitait de n'être pas mort; puis on s'en allait fraternellement se retremper à Kamiesch. L'œuvre de l'attaque, pendant la nuit, comme celle de la défense, avança de toutes parts. Le vingtsixième jour de mars, terne au camp, vit commencer l'entreprise des derniers travaux qui devaient décider ae la supériorité de l'assiégeant sur les bastions de la ville. Une trentaine de canons, tirant à longue distance , étaient insuffisamment opposés à la Qua-

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rantaine. Pour mieux tenir en échec son artillerie, on convint de rebâtir la redoute du fort Génois et d'élever la batterie n"* 38, ces deux ouvrages devant croiser leurs feux sur le boulevard ennemi. Le soir, les brigades d'ouvriers commencèrent ces nouveaux chantiers. La méfiance des Russes avait été éveillée par les rapports des espions. Aussi .une aversfe continuelle de projectiles ralentit de nuit le terrassement des parapets. Le lendemain, la place entretint la ca- * nonnade avec fureur. On lui riposta honorablement. La nuit fut d'un calme éloquent : en effet, Tassiégé, jugeait, d'a])rès Tattitude de Tattaque, qiie la lutte à mort serait prochaine; aussi le gros des troupes travaillait à Tapprovisionnement de combat des bastions. Cependant partout, des batteries de la Quarantaine à celles du mont Sapone, les défenseurs hissaient des pièces de rechange. Partout ils gàbionnaient les parties les plus faibles des parapets. Le général Totdleben et 1 amiral Nachimofi^ de concert, communiquaient à la garnison une impulsion irré-^ sistible. Celui-ci rachetait sur la brèche les lauriers' de Sinope. Les marins russes auraient tous versé leur sang pour ce chef paternel, qlii, non-seulement leur distribuait le prix de son traitement, mais appelait sur eux les gratifications du czar. On voyait ce digne successeur de Korniloff en tout Ueu seconder chevaleresguèment l'ingénieur et le combler de prévenances, jusqu^au point de lui envoyer au chantier des bouquets. La terrasse la plus découverte du bastion du Mât lui servait ordinairement comme de dunette. De là, il étudiait minutieusement les pro** grès, les artifices de l'assiégeant, et les balles de nos chasseurs le faisaient à peine sourciller.

La soirée, au camp, nous indemnisa de l'insipidité de la journée de guerre. Des virtuoses du voisinage donnèrent une. sérénade; ils chantaient une douce et vieille romance, les adieux d'une jeune fille au soldat, son fiancé. Le canon était l'accompagnateur. Singulier effet de musique! telle la flûte du. berger

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des Alpes au milieu d'un orage. Par le charme de ces couplets, la soirée fut délicieuse. Le lendemain, la rue retentit des bruits d^'assaut explicites. La nuit n'eut rien à envier, parla nullité historique, à la journée qui finissait. La matinée du lendemain fut pluvieuse. C'étaient les adieux du mois de mars. L'armée ne bougea pas des tentes et se défendit de Tennui.

Pour battre ce même ennemi, chacun, bien ou mal, s'était, d^s l'hiver, armé en guerre; et les assiégeants, au point de vue de cette lutte domestique, se classaient en types aussi distincts que leurs armes et leurs caractères. Après les griffonneurs d'éphémérides, mes modèles, innocents manieurs de plume, qui, esquissant, ^en leurs loisirs, des impressions de bivac ou. les événements de guerre, évitaient à coup sûr des défaillances à leur courage, venaient les collectionneurs. Les uns ramassaient des échantillons de projectiles : leur'gîte sentait le musée d'artillerie. D'autres cherchaient des pierres; quelquesuns s'adonnaient à la découverte des médailles. Parmi les dadas, moins en vogue que le journalisme et la numismatique, figuraient la musique et la peinture. Les rapins de bivac conservaient les traditions du métier; ils portaient blouse, cheveux dépeignés et aimaient la croustillerie. Comme ils s'exerçaient de préférence sur les sujets du siège, leur palette n'avait à broyer le plus souvent que du rouge, couleur du sang, ou des lueurs de bombe et du noir, couleur locale de la tranchée.

Les troubadours étaient une vraie servitude pour leurs quartiers. Un flageolet avait brouillé Rossini avec ses admirateurs. Certain violon rendait les airs les plus doux de Donizetti odieux! un cor de chasse, faillit causer des émeutes. Au-dessus de cette plèbe de littérateurs apprentis et d'aspijrants artistes à la recherche d'un passe-temps, planait le bataillon sacré des culotteurs de pipes ^ enfants d'Epicure, qui du matin au soir regardaient voltiger en l'air les flots capricieux de la fumée de tabac, troupe d'élus que

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les drames et les comédies de la guerre n'effleuraient

f)as. On les reconnaissait à leur barbe soignée et à a fraîcheur de leur teint. Ils avaient toujours une pipe à la bouche, une dans la poche, tandis qxie pendait au râtelier le chibouque de réserve pour les moments les plus durs de la vie. Autour d'eux gravitait, comme autant de satellites, la famille des faiseurs de patiences, qui, en face de combinaisons . de cartes introuvables, s'obstinaient à résoudre le problème; puis les buveurs grenouillant, Diogènes à rangs serrés (jui traitaient le chagrin par les alcools, et se trahissaient par la rougeur de la trogne et la pesanteur de leur démarche. Les cabarets marquaient cour eux les stations de la promenade quotidienne ; ils y çintaient avec le premier venu et à tout propos, le matin, parce qu'il faisait frais, le soir> parce qu'il ne faisait pas chaud.

L'avant-dernier jour de mars, la Quarantaine sV charna contre le fort Génois. Malgré cette opposition , violçnte, que la nuit redoubla, les parapets en furent achevés. Sur l'autre face de la scène, l'intérêt se concentra principalement autour des sapes de Victoria, qui continuaient leur marche à quelques centaines de mètres de la bouche des canons du Mamelon-Vert. Le 31, malgré le cano^ russe, de toutes Earts tonnant, on mit en œuvre devant la ville la atterie n® 39. Placée dans la branche gauche du T, elle devait enfiler la lunette de gauche, en avant du bastion central, et fouiller les abords de cet ouvrage. On la considérait comme le terme nécessairement final de l'armement de nos lignes, tel qne le programme du 2 février l'avait arrêté. En vérité, d'après la masse des feux produits par l'exécution complète de ce plan, malheur à Sébastopol si, au fur et à mesure des conquêtes de la sape, le tracé de la fortification russe avait fourni plus ample latitude à l'application du tir à ricochet! Maris c'était encore, entreies deux partis, à qui aurait en jeu la plus grande force d'artillerie. Ces conséquences fatales du défaut d'in-

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vestissement, aggravées depuis le 17 octobre par un hiver exceptionel, expliquent comment, après six mois de labeurscontinus, les places d^armes n'étaient pas rapprochées du bastion du Mât à plus de cent mètres, pourquoi un espace presque double les séparait du bastion central. L'attaque du faubourg ne se présentait pas sous des auspices plus favorables que celle de la ville. La nremière parallèle du Carénage, c'est-à-dire la parallèle des Anglais perfectionnée, distante à dix-nuit cents mètres de la pointe des

t lacis de Karabelnaïa, occupait une arête du plateau Inkermânn, d'où on dommait peu efficacement la rade et le mont Sapone. On mesurait environ six cents mètres du MamelourVert à la première parallèle d^ Victoria, Nos alliés ne menaçaient le Grand- Redan qu'à un kilomètre de distance. Telle était la position des approches, huit jours avant la reprise de la lutte générale.

Avril s'ouvrit par la semaine sainte. Heureusement la passion de l'armée d'Orient était finie. Les corvées préparatoires, transport de matériel et approvisionnement des poudreries, continuèrent des le matin, saps relâche. La nuit fut une paisible séance de travail.

La journée du 2 fut soporifique, car Sébastopol ne sonna pas un mot, du matm au soir. Toute la nuit suivante la Quarantaine tempêta contre le fort Génois, qui procéda à son armement. On se serait cru, du matin au soir (3), en temps d'armistice. -

La nuit, à la tranchée fut l'image de la journée. Mutisme presque complet du canon; rivalité ardente entre les pionniers des deux camps. Le 4, suite de l'entr'acte des approvisionnements. Au jour, continuation du calme et roulement continuel des provisions de bombardement vers les tranchées. Avant la fin de la matinée, les porteurs à bras vinrent en aide aux chars des boulets; leurs files serpentaient d'un bout à l'autre de l'horizon , et quelles risibles farandoles ! Les lins passaient, pressant comiquementleur

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fardean sur le cœur; d^autres, colosses de quatre pieds, s'exerçaient à jongler* avec leurs projectiles ou en jouaient aux boules; etdefarcer, et de gouailler en route! Je ris d'un article de journal qui signalait en ces glorieux drôles des prétoriens en herbe.

Toute la nuit, de notre côté, la ville fut vouée à une diversion en faveur des Anglais écrasés. L'aube ramena la paix, et avec elle Tennui par un ciel noir. Il faisait un temps de vendredi saint. Les nuages ne tardèrent pas à crever, et une pluie diluvienne changea rapidement les parallèles en torrents. Il plut du crépuscule à l'aube; la place bâillonna ses canons, el les terrassiers attendirent, la pioche au bras, que le ciel permît de réparer les parapets croulants, çà et là, sous les ondées.

Le 7, la Chersonèse se réveilla submergée, mais dès le matin le soleil réapparut. Le camp reprit les sabots et folâtra à travers la boue. La pointe des Blagueurs, forum du grand parc, n'avait jamais étë plus en émoi. Les bourgeois de Kamiesch j affluaient; car le bruit de la prise prochaine de Sébastopol s'accréditait, et Ton se hâtait de venir admirer le tableau final du siège. En Fhonneur des étrangers, maints professeurs traçaient magistralement par terre, du bout de leu? canne, le plan des fortifications russes, et démontraient les effets décisifs à espérer de l'attaque projetée. Les écoutants croyaient saisir : « Heureuse ignorance ! » soupiraient les sceptiques. Sébastopol observait un silence solennel.

La nuit fut consacrée à la restauration et au dessèchement des sapes, dans l'intervalle des averses.

Le lendemain (8), la Pâques fut célébrée au camp avec toute la pompe convenable. Il y a du prêtre dans le soldat; après les devoirs de piété, le dîner pascal. Chaque escouade, chaque pension d'officiers, s'était plus ou moins mise en dépense. Les chefs de cuisine se distinguèrent. Les Anglais fabriquèrent des puddings, les Turcs des pilaux; nous fêlâmes tous œigneihent, chrétiens, la résurrection

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du SauviBur; juifs, la délivrance d'Egjrpte; mahométans, le plus fameux miracle du troisième prophète. L'^après-midi glissa en jaseries sur la guerre, entre voisins, au seuil des tentes, doucement agitées par le vent de mer. L'^orgueil perçait sous les expressions de la fatigue; et à tous ces gloseurs juétement blasés sur le métier, si on avait proposé de vendre à prix d'or leur passé, leur brin de laurier, pas un n'aurait consenti au marché. Cependant, vers quatre heures, sonna en fanfare le ralliement des combattants du lendemain; premiers boute-feux du bombardement. Quelle verdeur chez tous ces jeunes grognards de tranchée qui, Técouvillon ou le fusil à la maiii, avaient éprouvé tant de mécomptes ! Il ne manquait à cette réjouissance de la victoire par anticipation qu'un beau ciel d'avril. Le couchant s'assombrissait, et ce mauvais augure semblait redoubler l'ardeur juvénile des combattants. L'appel se fit suivant les règles, la garde étant incomparablement plus forte que les jours ordinaires ; après, les chefs de batterie, le sabre à la main, à cause de la solennité, ordonnèrent eux-mêmes la marche de leurs voix rouillées, ce qui donna plus d'éclat à cette parade : car, l'hiver durant, on n'avait vu, hors du combat, les officiers chanter les commandements ni dégainer. Les postes de servants furent de bonne heure au rendez-vous de bombardement. Chacun connaissait son rôle en acteur expérimenté. Seules, les batteries n° 35 et n° 28 de la gauche avaient mission spéciale, la première, de faire brèche au mur crénelé, la seconde, de couler la passerelle du port du Sud. Pour les autres, tant devant la ville que devant le faubourg, l'instruction générale du tir d'honneur jjortaitde dominer l'artillerie ennemie, afin que le génie eût la plus grande faciUté possible de préparer les chemins des colonnes d'assaut. Chaque pièce était taxée à cent coups par jour, au moins. Ce programme avait une précision éloquente, et personne, la veille du bombardement, dans le camp de l'assiégeant, ne mettait en doute le succès. Les espérances se basaient sur la puissance matérielle de 1 attaque.

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