‹ Journal humoristique du siége de Sébastopol (volume 2)Chapitre 15 sur 33 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

REOUVERTURE DU BOMBARDEMENT

^armement français comprenait trois cent auatrevingt-huit bouches à feu de toute espèce et ae tout calibre, dont cjuatre-vingt-douze en position dans les lignes de Victoria et du Carénage, et deux cent quatre-vingt-seize dans les lig^nes du vieux siège. A la droite , cinquante-quatre pièces étaient opposées au Mamelon-Vert, aux Ouvrages-Blancs, à la partie du corps de place de Karabelnaïa, comprise entre la tour de Malakof et la limite du Petit-Redan, tandis que les deux ouvrages du fond du port devaient lutter contre les retranchements russes du Phare, de la Crémaillère, et exercer une surveillance sur la rade, tandis que, disséminés habilement, des canons de campagne, des obusiers de montagne fouetteraient les embuscades et les contre^approches, et que les redoutes de Victoria et du 5 novembre l)alayeraient au besoin là plaine, du côté de la Tchernaïa. A la gauche, les batteries se partageaient la tâche de tenir en échec les trois principaux boulevards de la ville : cent» trente-trois pièces agissaient contre le bastion du Mât et les casernes, cent six contre le bastion central, et cinquante-sept contre la Quarantaine. Indépendamment de cette force imposante, les Anglais avaient en ligne cent quarante canons, frappant principalement sur le Grand-Redan et, comme points de mire accessoires, sur le Marne-

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Ion-Vert et le bastion du Mât. En résumé, les alliés engageaient la seconde partie du bombardement avec cinq cent vingt pièces, approvisionnées à raison de six cents boulets par canon, de six cents obus par obusier et de cincj cents bombes par mortier. Les flottes se promettaient de prêter leur concours à Tartillerie de terre; et, quoique rexpérience eût éclairé sur la mesure de cette diversion par mer, il fallait tenir compte, dans la balance, de ce supplément de valeur. Enfin le moral, même sur un cnamp dé tir, n'esl-ilpas un élément de supériorité? Donc, quoiaue la défense disposât d'une artillerie presque double de celle de 1 attaque, le calcul des probabilités le plus rigoureux ne pouvait laisser entrevoir aux esprits les plus sagaces, la veille de la réouver- . ture du feu général, que cinq mois de dénoûments sanglants fet laborieux s'écouleraient encore sous les murs de Sébastopol.

La nuit fut obstinément pluvieuse et d'un calme majestueux. On n'entendait sur l'arène du siège que le bruit des cascades dans les ravins, les cris d'im-

Eatience'des veilleurs, occupés à démasquer les emrasures, et dans le lointam rien que les mugissements lugubres de TEuxin, rongeant ses rives. Les défenseurs de la tranchée, simples fantassins, soupirant après le signal de la charge à la baïonnette, rôdaient dans l'eau, le long des gabionnades submergées. Ces pauvres coippagnons de misère venaient parfois jeter un coup d'œil inquiet dans les laboratoires les plus voisins de l'artillerie, pour constater si les préliminaires du prélude à coups de canon marchaient à souhgit, et cette revue aes batteries leur rendait patience pour jusqu'à l'heure présumée de l'assaut. On aurait dit des tragédiens qui attendent le lever du rideau. Chacun fournit sa part de labe-ir sans murmure; mais les apprêts ne furent terminés qu'à la naissance de l'aube. Nous respirâmes alors quelques instants, en proie à l'émotion. Dans le demi-jour; les parallèles ressemblaient, au

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loin, à Tin refuge de naufragés. L'eau dégouttait à long flots des capotes, le froid matinal pâlissait les figures, maicj le désir d'une prompte victoire donnait la fièvre. Tous les regards interrogeaient la façade de la fortification russe, que les lueurs de l'aurore éclairaient trop tardivement à notre gré. Pendant cette courte scène de repos, on annonça l'arrivée à leur poste de direction aes chefs de Tahillerie. Peu s'en fiiUut qu'on accueillît par des applaudissements ces hérauts de la canonnade. Bientôt, l'orient se colora pour un instant de teintes jougeâtres; six heures sonnèrent au cadran du quartier général, et d'un bout à l'autre des lignes d'attaque, les batte- ries de siège, avec Taccord des rouages d'une vaste machine à détruire, frappèrent de leur première salve les remparts de Sébastopol. Cette détonation d'ouverture ébranla jusque dans ses entrailles la Chersonèse. La placé répondit au salut, puis au cartel, coup pour coup : il y eut alors en lutte ouverte, de la Quarantaine au Carénage, près de deux mille pièces d'artillerie. Au milieu du retentissement , des tonnerres, çà et là des éclairs illuminaient le tourbillon de fumée impénétrable qui cachait le champ de la tempête. Le spectacle représentait une image, mais agrandie, des fournaises mythologiques oîi se fabriquait la foudre des dieux. Les combattants, dans l'entraînement du devoir, oubliaient lé danger, et la pluie, qui avait redoublé, leur courait, sans les faire sourciller, froide au travers des chairs. Les morts tombaient religieusement, et les blessés n'exhalaient pas une plainte. Vers la fin de la matinée, le bastion du Mât, mollissant le premier, calma sa fougue. A son exemple, les deux partis s'accordèrent un moment de trêve d'un commun accord. Autant que l'atmosphère brumeuse le per-

;rantage déjà acquis. Les parapets la ville s'offraient partout à vue d'œil dans un état

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de délabrement qui présageait la ruine prochainement certaine. Battu de main de maître, le mur crénelé présentait une large brèche. A midi, le bombardement poursuivit, et, quolcju^'il plût toujours à verse, Tardeur de nos champions augmenta avec la justesse du tir. Leur courage était de Théroïsme en action, sans éclat, sans forfanterie. Une joue d'em- ' brasure s^écroulait-elle en lambeaux , on se disputait rhonneur de remplacer, à poitrine découverte, les gabions crevés ou enflammes par les projectiles ennemis. Si les fiches de mire plantées sur les talus s'affaissaient, c'était à qui s'élancerait pour les relever. Là où les étoupilles manauaient, on s'essoufflait à ranimer la mèche à feu numide. Le mouvement des brancards d'ambulance rasant, comme les charsde la mort, les bords des plates-formes, ne troublait pas un pointeur dans ses fonctions magistrales. De leur côté, les artilleurs russes se dévouaient avec non moins de zèle. A la faveur des éclaircies de l'horizon, on les apercevait, çà et là, le long des crêtes de l'enceinte, étayant les merlons ^t damant les terres. Ils prétendaient au moins sauver le rempart, désespérant, à juste titre, de protéger la ville, car tous les boulets ricochants d^ l'assiégé ajoutaient aux démolitions des rues. Il sembla même difficile à la garnison de réaliser longtemps cet unique vœu de son ambition, puiscpie, dès rheuré de la descente de la garde, le bastion d'attaque ne résistait presque plus .

Exténués de fatigue, crottés des cheveux aux éperons, poudreux, pliant sous le poids de l'eau pluviale absorbée par nos habits, nous rentrâmes au camp avec le même air de ravissement qu'à la veille de la capitulation de Sébastopol. Nos confrères les matelots -livraient, en route, carrière plaisamment à leur enthousiasme. Tribordais etbabordais, contents d'eux à qui mieux mieux, se dandinaient sur le chemin, comme il leur arrive en mer, par une forte brise. Des Provençaux s'écriaient avec un accent

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plein dtf morgue : « Nous avons fini notre affaire; que messieurs les militaires^ ils commencent à pressent la leur. » Traduction française : « Nous avons aujourd'hui, au feu, aidé 'de tout notre j)Ouvoir à battre. les canons russes. Fantassins, maintenant, mes amis, allez à Tassant. » Bien que le ciel n^'eût

Eas fermé ses écluses et que de temps en temps, un oulet, traversant les mares de là plaine, éclaboussât les rangs, Tespérance du succès donnait aux S assauts la force de rire aux éclats des hâbleries e ces Gascons de TOcéan. Plus loin, dans la procession, les bombardiers anglais faisaient aussi image. Laroideur de leurs manteaux ruisselants aggravait leur défaut naturel de souplesse. Ils se mouvaient tout d'une pièce, tels que des automates, mais fiers et le sourire aux lèvres. Bravo, nos parte- . naires ! Ils avaient en ce jour bien mérité de TAngleterre. Quand ils nous croisèrent, un échange de politesses dont Thiver avait détruit Thabitude réchauffa, entre soldats, Talliance de T Aima et d'Inkermann.

Dès la tombée de la nuit, Tartilierie anglo-française continua le combat. Les batteries de canons avaient, de part et d'autre, trop souffert pour y

E rendre part : ce fut un formidable solo de mortiers, .es bomnes incendiaient Pair, et le bruit des explosions imitait, dès Touverture, les rugissements d'une armée de lions déchaînés contre Sébastopol.

,Le camp s'endormit avec la persuasion que la victoire serait remportée le lendemain. L'erreur était excusable : en enet, les nouvelles connues du faubourg renchérissaient sur celles de la ville. Après une médiocre défense, la redoute du 22 février avait renoncé à la lutte. Plus tard, la redoute du 27 février avait été réduite au silence. Le Mamelon- Vert tenait encore; mais la plupart de ses pièces étaient démontées.

Les fureurs du bombardement noctuïne n'empêchèrent pas la garnison de travailler à la réparation

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des fortifications. Sébastopol canonna sur un faible ton; mais au jour les bastions conservaient peu de traces des injures du 9 avril ; if fallut de nouveau battre en brèche. Dès le signal, les salves se succédèrent, avec moins de précipitation que la veille : un grand nombre de batteries avaient été rationnées à quarante coups par pièce. Ce ralentissement paraissait une anomalie au moment où, pour achever le cadavre, on aurait dil frapper plus fort. Malgré ce sujet de doute, les témoins matinaux s^abandonnaient, des hauteurs, au charme des chimères. Derrière un écran de fumée, le disque du soleil levant éclairait à peine, comme un lumignon céleste; la boue etle fer nwrcissaient la campagne à Thorizon. En regard de ce sombre paysage on se figurait entendre' le râle de' Sébastopol. Au retour de la tranchée on acclama les coryphées de la seconde journée. Enréa- . lité, ils étaient dignes d'éloges : du côté de la ville, la face droite du bastion d'attaque avait été éteinte à fond ; le bastion central baissait la crête ; Tartillerie des Ouvrages-Blancs avait été de nouveau mise hors de lutte ; le Mamelon- Vert ne s'était pas relevé de son précédent échec; enfin le Grand-Redan semblait rendre les armes aux Anglais. A la veillée, le camp s'excita plus que jamais à l'espoir de passer en paix sur des trophées le mois de mai dans Sébastopol.

La nuit venue, la baïonnette, sœur du canon, parla à son tour avec honneur. Vers neuf heures une poignée de gardes enlevèrent d'un bond les embuscades, qui, jetées en avant du cimetière russe, couvraient le versant du ravin. Mais bientôt une forte colonne d'assiégés s'élance à l'assaut des positions perdues. Les nôtres, de toutes parts enveloppés, doivent s'ouvrir un chemin de vive force et se réfugient en désarroi derrière la place d'armes la çhis voisine. Peu après minuit, cette escarmouche finissait par une altercation véhémente entre les bastions de la place et l'artillerie de- nos lignes. Le ciel était beau, rouge

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d'obus, de bombes et de grenades qui se précipitaient en gerbes, à la façon de torches aériennes ; aussi, à cette heure tardive, sur les collines de la Chersonèse, nous nous surprîmes en légions éparses de juges du camp, à contempler dans le ravissement cette fantasmagorie delà guerre nocturne, comme si le hasard nous y conviait pour la première fois et que de celte querelle dépenclît le sort de Sébastopol : ensuite, dans les tentes enchantées, grands et petits eurent en foule des rêves de victoire , quittes à décompter le lendemain (11) en apprenant le piètre résultat de la lutte. Quant à la ville, elle avait restauré les parties les plus dégradées de ses murailles. Particulièrement le nastion duMàt, tel que les chevahers invulnérables des légendes, avait un vernis de jeunesse insultant pour ses prétendus vainqueurs. En revanche, il .est vrai, devant le faubourg, le génie poussait son sillon à merveille. A Tattaque du Carénage on avait cheminé sans obstacle près de 200 mètres, le long de la berjje du ravin. Le tir, du matin au soir, ne fléchit pas. Si Tépuisement des magasins forçait à diminuer la dépense des boulets, au contraire, la mousqueterie augmentait de violence^ Il y avait dans l'air un vaste chuchotement de balles. Une d'elles avait été coulée pour trancher les jours du général Bizot. Ce vaillant ingénieur étudiait à découvert, suivant sa coutume, le déploiement des ouvrages de Malakoff, quand il fut frappé à la tête d'un coup mortel. On se vengea de ce malheur par la reprise des avant-postes du cimetière. En effet, dès que la nuit fut close, une compagnie du 46*" attaqua. Les Russes sont défeus- (jués d'emblée; ils tentent, avec l'aide des bastions indignés, plusieurs assauts; rien ne fit cette fois : au point du jour, la ceinture des enibuscades gardiennes du cimetière nous appartenait ; mais il en coûtait près de deux cents hommes , tués ou blessés. L'ennemi avait perdu au moins autant de champions, et quoiqu'il eût dans sa fuite emporté la plupart de ses

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morts, un trop grand nombrç resta à moitié enseveli sous les décombres du champ de bataille; il n'y eut pas d'armistice en leur honneur, les boulets bondissant autour des victimes achevèrent leurs funérailles par un jet de poussière.

Le 12, Tassiégeant brûlant d'en finir, et Sébasto-

i)ol se montrant au dernier degré jaloux de réparer 'insuccès de ses éclaireurs, la guerre d'artillerie s'envenima. Les canons alliés, malgré l'infériorité du nombre, grossirent leur gloire des passes précédentes. Le parterre, au camp, se déclarait charmée des effets amplifiés de cette troisième journée de bombardement. Ce mirage, dont le gros de l'armée était le iouet, laissait beau jeu aux frondeurs en verve. Dans le but d'acculer le plus promptement possible l'assiégé dans son encemte immédiate , l'attaque des contreapproches de la , ville fut divisée en deux régions, celle du cimetière et celle du T, placées respectivement sous la responsabilité d'un général d'infanterie. L'exécution en grand de cette conquête commença sans retard, à la satisfaction dit camp.

Ce jour là donc, au crépuscule, les batteries du centre fouillèrent avec un terrible accord les glacis des bastions d'attaque. Sébastopol, fatigué, répondit faiblement. Vers neuf heures, au T, en face du bastion du Mât, quatre compagnies d'élite, à la voix du général Rivet, franchissent la parallèle, courent sus à l'ennemi et le jettent à la porte de ses retranchements. Il se rallie, charge : acharnée, mais vaine fut la résistance. Pendant ce temps , près du Lazaret, huit compagnies du 78® illustraient leur début à la tranchée : ces brillantes recrues abordent les postes flanquants de la ville sans brûler une cartouche, et, balayant les défenseurs à l'arme blanche, s'y établissent à leur place. La Quarantaine envoie inutilement du secours; les Français novices meurent en grand nombre, à la façon des héros, et ne cèdent pas un pouce de leur conqiiête. La mitraille alors souffle de nos lignes et accélère la retraite des fuyards

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russes. Les batteries ennemies, de leur côté, tirent avec colère sur le champ de combat et sont, à leur tour, impuissantes à déloger nos pionniers. Avant minuit, la pièce était terminée; et les courriers de la troisième parallèle publièrent son heureux dénoûment. Le camp se retira enthousiasmé de ses obser- ' vatoires ; les farceurs alléguaient, comme démonstration des approches de la victoire, Thilaritédes sombres soldats d Omer-Pacha, qui arrivaient exprès en force d'Eupatoria pour assister à la chute de Sébastopol. Cependant la seconde partie de la nuit passa en alternatives de canonnade et de calme. Au réveil, le pavillon parlementaire, de part et d'autre arboré en signal des funérailles, procura une courte trêve. La scène des exploits nocturnes fut lestement net-^ toyée ; on empila les cadavres dans deux tombes distinctes, comme si les morts gardaient leur cocarde ; le^ porteurs de cacolets glanèrent les derniers blessés ; puis, exécuteurs des hautes œuvres de la gloire, les infirmiers et les fossoyeurs s'éclipsèrent, et le canon reprit de toute part la parole.

Quoique le chiffre primitif des servants eût été notablement réduit et que la ration en projectiles de chaque bouche à feu eût été encore diminuée, la quatrième journée de bombardement ne le céda pas aux séances d^'ouverture, soit par la précision du tir, soit par les avaries produites dans la place. La claque ne savait plus sur quel air applaudir. La largeur de la brèche du mur crénelé permettait maintenant àun bataillon de passer presque de front ; le bastion du Mât était efflanqué. A Malakoff, autres

S rédiges ; les Ouvrages-Blancs et le Mamelon-Vert échissaient; les lignes de Victoria bravaient les violences de lartillerie russe; partout nos dommages étaient superficiels. Incontestablement, à ne regarder qu'à la surface des choses, SébastCtf)ol touchait à son agonie. Mais le conseil de guerre hésitait à bon droit. En définitive, quels pas décisifs avait fait l'attaque depuis Pâques? Le gain de quelques lambeaux

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de terre, la démolition de pans de parapets n'indemnisaient pas du sang versé à Tœuvre, cnaque gabion ayant été payé delà vie de plusieurs combattants. Cependant derrière cette rangée d'embuscades détruites ou annexées à la parallèle avancée, le réseau des contre-approches et Tenceinte bastionnée entouraient la place d'une double barrière. Sébasto- * pol lui-môme n était qu'aune immense ruine fortifiée. A Tarrière-plan se dressaient les forts de refuge. Si Ton était venu à bout laborieusement des premiers avant-postes de la ville, au prix de. quels efforts et de quels sacrifices devait-on s'emparer de ces triples remparts armés formidablement ? Môme en cas d'un succès partiel au bastion du Mât, pourra-t-on se maintenir sur la brèche? Le commandement des batteries du faubourg sur la ville ne cache-t-il pas un écueil redoutable? Or le siège de Karabelnaïa présentait trop peu de chances favorables ; on n'avait fait, de ce côté, gu'un essai de force heureux, mais sans portée, tandis que la puissance de l'ennemi y semblait ne pas connaître de limites. Des embrasures nouvelles avaient été remarquées aux Ouvrages-Blancs. Xe Mamelon-Vert, malgré sa défaite supposée, avait accru son armement d'une ligne ae petits mortiers dont le tir rendait inhabitables, à certaines heures, les places d'armes avancées. Devant ce tableau de la réalité, le général Niel, successeur du général Bizot, opinait avec une conviction -croissante que, sans investissement préalable, le siège traînerait indéfiniment en longueur. D'ailleurs on annonçait comme plus probable que jamais l'arrivée de l'Empereur, qui devait, à la tôte de l'armée d'observation, tenter par le dehors le blocus delà place; et môme, dQs instructions reçues de Paris, au auaitier général, prescrivaient de réserver une partie des troupes intacte, pour les éventualités de cette campagne extérieure, récemment mise sur le tapis. En résumé, l'attaque présentait dqs conditions analogues à celles du 17 octobre. On s'était rapproché

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de la ville,. mais celle-ci, cuirassée d^artillerie, iie craignait guère plus qu'à Toriginejes entreprises de vive force. Indépendamment de cette valeur absolue de Sébastopol, la défense avait un autre avantage : puisqu'une tentative isolée sur le bastion du Mât paraissait d'avance condamnée à. échouer, Tassiégéant était réduit à la nécessité de monter à Tassant à peu près sur Timmense front de bataille, de la Quarantaine à Inkermann, la distance moyenne des places d'armes au rempart excédant 400 mètres! Or, quand on avait patienté tout un long hiver, comment jouer la victoire sur un pareil coup de fortune? L'audace, à la guerre, n'est pas toujoTirs bonne conseillère.

Sans esprit de critique, des sages clair-semés, pressentaient ces difficultés de la situation, cause des perplexités du général en chef, excuse de ses indécisions. La garde montante du 13 ne comptait pas un de ces clairvoyants devins; et, à la nuit tombante, sur la route des tranchées, parmi les groupes d'artilleurs dont je faisais partie, on s'imaginait toucher enfin à l'heure tant désirée du triomphe et de la moisson; on dépouillait la ville à coups de langue. Ces folies charmant la marche, nous arrivâmes en bonne disposition au poste de bombardement. On s^'outilla partout, en vue du tir de nuit. L'entr'act^ dura le temps du crépuscule. J'en profitai, au sommet du ravin des Anglais, pour admirer le théâtre. Le soleil se couchant en pompe jetait sur Sébastopol des teintes d'incendie, et ces reflets du soir donnaient à la forteresse russe le poétique aspect des ruines de l'Orient. La campagne était couverte de flocons de fumée rebelles à la brise du soir, semblables à des guirlandes de nuées roses. Mais, sous cette décoration, l'herbe était brûlée jusqu'à la racine par la flamme des obus, par la chaleur des boulets, comme s'il avait plu des brandons ; et la terre émanait des odeurs de poudre. Les taches de sang en maint endroit avaient remplacé la verdure. Beau

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canevas d'élégie, si le service en avait laissé le temps! Mais déjà les batteries voisines avaient porté les premiers coups , et bientôt les lueurs de la canonnade éclipsèrent la clarté des étoiles. On pouvait lire à travers les tranchées orageuses. Malgré l'opposition furibonde de Tartillerie de siège, les Russes réparèrent les crevasses du rempart , et. le matin venu, nos lunettes cherchèrent en vain, le long des bastions, les déchirures des parapets. On reprit pour la cinquième fois, sur nouveaux frais, Touvrage de démolition, non sans désappointement ; et, chaque pièce de batterie en jeu se surpassant, le bulletin de la journée fut en tout point des plus glorieux. En effet, la parallèle du cimetière avait, été perfectionnée ; les sapes de Victoria et du Carénage avançaient. Les fortifications du corps de place, lézardées flancs et faces, chancelaient. La ville menaçait de s'affaisser sur ses fondements. Les maisons survivantes se réduisaient à des tronçons de murs et à des façades percées à jour. Le toit même de la Maison-Verte j sorte de Palladium, avait été défoncé : preuve, au dire des rieurs, que les dieux s'en allaient de Sébastopol. A ces raisons palpables de contentement s'ajoutait la métamorphose des Anglais. Ces rivaux, brillamment ressuscites, accablaient dès le point du jour le bastion du Mât, sans pitié, mais aussi sans souci de l'évanouissement des munitions.

Pendant la "nuit, le génie chemina activement entre la tranchée du cimetière et les communications du T. En dépit des obstacles du sol, des me- . naces de la garnison et des ondées de mitraille, la gabionnade gagna plus de 100 mètres. Eh face du bastion du Mât, on travailla souterrainement, et les progrès de la mine faisaient oublier ce qu'on commençait à découvrir de nuageux dans r'emcacité du bombardement.

. Le 15, continuation méthodique du feu. Vers le soir, le bastion d'attaque se rendait. Le pont de bateaux était abandonne, la brèche élargie d'un cran.

Nos émules delà droite se rapprochaieiit du Mamelon- Vert avec une vitesse qui émerveillait les panégyristes du deuxième corps.. Si tout est pour le mieux au siège, pourquoi différer encore Tassant? Le bon sens posait cette énigme aux fumeurs assis, dès le matin, sur la tribune de la Pointe-des-Blagueurs; les plus fins se taisaient, ne sachant pas quoi dire; les sots jouaient de la langue. Sur le tard, un feu d'artifice, suivi d'un grand tumulte colora le ciel, au zénith de la ville. La foule observa studieusement le phénomène, et de tendre les oreilles. Serait-ce, à^ Sébastopol, le signal de la chamade? On distingua bientôt dans ce bruit singulier, Texplosion des mines chargées la veille. L'opération eut un plein succès : une tranchée se trouva, par enchantement,, ouverte à deDii-distance de la troisième parallèle au saillant du rempart, 'c'est-à-dire à 80 mètres du bastion du Mât, sous la forme d'un entonnoir de 15 mètres de large et de 4 ifiètres de profondeur. Une colonne d'infanterie, embusquée derrière les abris du voisinage, occupa sans retard le terrain fumant. La nuit tombait alors; et ni les mitraillades, ni une pluie de balles, ni les hourras des Russes en bataille le long des embuscades environnantes, rien ne dépista les défenseurs. Mais au jour l'insuffisance du parapet les contraignit de s'éloigner. A la faveur du mouvement de retraite, l'ennemi se présenta; il fallut inonder son chemin de bombes et de grenades. L'artillerie de la place, en revanche, laboura les postes en liti^»e, et, bon gré mal gfé, il n'y resta en vedette qu'une poignée de tirailleurs à plat-ventre, martyrs du devoir, qui auraient cent fois préféré vendre leur vie sur la brèche. En ce point, 1 armée se montrait unanime, car le stoïcisme n'était plus de saison.

Cette journée (16) fut, au camp, empreinte de tristesse dès le matin; on célébra les funérailles du général Bizot, mort hieï des suites de sa blessure. Ce fut comme un malheur public; les regrets s'élevaient en chœur des rangs serrés du cortège ; chacun

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se souvenait d'avoir vu ce vaillant homme de science et de guerre scrutant Sébastopol à travers champs, et refusant de se courber sous les balles des tirailleurs russes qui le visaient. Cette témérité, qui excitait l'admiration n'était de sa part ni calcul a amourpropre ni bravade. Il croyait qu'un ingénieur, à la tranchée, doit surprendre, au péril de ses jours, les secrets de la défense, et il conformait sa conduite à ce principe. A l'origine, il avait dirigé en personne les reconnaissances d'ouverture aussi près que possible des glacis de Sébastopol. Le choix du point d'atlaque primitif avait été dû en partie à son avis; et si deux faits, en dehors des prévisions', Inkermann et l'hiver, prématurément, n'avaient dénaturé le plan des opérations; si en outre les Anglais, indépendants malgré leur impuissance, avaient pu suivre l'essor des sapes devant le bastion du Mât, il est permis de supposer que les événements auraient changé de cours. Durant les diverises phases d'une entreprise qui fatalement échappait, pour la direction générale, aux règles de l'art classique, il sut plier la marche des travaux à toutes les nécessités de l'imprévu. Vauban a formé sans doute des disciples plus brillants, il n'en a pas eu de plus honorables.

Après cette cérémonie funèbre, le mouvement de la Chersonèse se retira autour des observatoires populaires. Là se reflétaient de mieux en mieux les incertitudes de l'armée, à l'endroit de la victoire prochaine. Une foule immense d'amateurs de tout grade, de toutes armes, à toute heure fréquentaient ces salons de conversation libre, antichambres lointaines de Sébastopol. Les plus anciens y trônaient et avaient par terre leurs sièges de prédilection marqués. Aujourd'hui le vent tournait à l'incrédulité. « Décidément on tire à crédit, » s'écriait un voisin, orateur à sec, en montrant du doigt certaines batteries qui, depuis le matin, s'époumonaient sans résultats sensibles. — « Pour le roi de Prusse, » ajoutait un autre. — « Gare au rabiau, soupirait un troisième

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interlocuteur d'arrière scène. — Dieu nous en préserve, répétait le chœur ! » Pour les routiers de la tranchée, ce cri barbare exprimait, en effet, un juste sujet d'épouvante. Tant que dure le temps régulier, le temps sacré du service, peu importe au soldat de France que la patrie, sa créancière, lui demande les plus lourds sacrifices; mais, les sept ans expirés, sitôt que Theure de la délivrance arrive, à d'autres le harnois et la garde d'honneur du drapeau.* L'odieux supplément de dette que la loi de la guerre lui impose parfois, c'est le rabiau !

La peur de ce mal nécessaire agissait peu à peu sur les esprits, à mesure* que le ralentissement gra- . duel du nombardement faisait craindre, au bivac, un long délai de l'assaut. Ce jour là la consommation individuelle des pièces s'était, selon les bruits officiels, abaissée à quarante coups. Les Anglais, d'abord plus prodigues, avaient dû s'imposer une réduction plus forte , et l'inefficacité de la canonnade générale avait contribué à l'adoption de celte mesure, autant que l'appauvrissement des magasins de provisions de guerre. Du matin au soir, l'artillerie ae la ville se borna à une modeste riposte , pour cause de réparation des bastions. Distrait par les travaux d'agrandissement de ses' ouvrages, Malakoff se drapa dans le silence. L'assiégeant de Karabelnaïa préluda à la construction de trois batteries de soutien, l'une chargée de balayer les abords du Mamelon-Vert, la seconde opposée directement à cette redoute, la troisième, sous le n° 11, destinée à proté-^ ger contre les Ouvrages-Blancs l'établissement de la* deuxième parallèle du Carénage. L'ouverture de cette tranchée principale, à 250 mètres delà première sape, commença dès le coucher du soleil, et fut continuée sans encombre toute la nuit. Cependant, devant le bastion du Mât, les pionniers améliorèrent la place d'armes, dont les trous de mine formaient le noyau, et la relièrent en arrière avec la parallèle. Le canon russe hurla. On fit peu d'état de ses salves d'intimidation.

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Le lendemain on s^entre-canonna avec apathie. Suivant Tusage, les gardiens du camp aux anois se réunirent sur les hauts lieux du plateau ; on aurait dit les banquettes d'un cirque militaire, oîi .Fon s'ennuie par ordre ; la mauvaise humeur remplaçait les sifflets. On faillit, là où j'étais assis, assommer un fâcheux osant soutenir que, par le système d'attaque suivi, nous hivernerions 1 an prochain encore devant Sétastopol. Un incident comique fit diversion à cette rapsodie énervante du siège. Un coup de tonnerre retentit au milieu du grand parc, et les magasins à poudre tremblèrent, effleurés par le souffle d'un projectile. Camperions-nous sur un volcan ? De toutes parts on court vers l'endroit sup- .

{)Osé de la détonation, et de rire aux éclats. Deux actionnaires gisaient par terre, mais seulement étourdis, près d'un canon fumant. L'un d'eux avait eu la fantaisie bizarre de secouer dans la lumière de la pièce la cendre chaude de sa pipe; or, la Neiss (ainsi s'appelait la bouche à feu coupable), ramenée la veille de la tranchée pour dégradation, avait encore une charge au fond de l'âme. A ce propos on renouvela l'interdiction du tabac pendant le service. Mais ce dieu du bivac se riait de la discipline, et celle-ci riait sous cape de ses foudres. On citait tel grand chef qui, la blague à la main, anathématisait les fumeurs. Après cet intermède, le camp reprit ici ses travaux ordinaires, là ses inquiétudes stratégiques. Pour m'y soustraire, je me glissais dans la caravane des voyageurs de Kamiesch : c'était alors notre Éden. Sous l'influence du tour de garde approchant, les agréments de la table, ne me souriaient guère; le Véri de céans étala en vain, comme séduction gastronomique, une hure de sanglier en carton, peinte à neuf. Des troupiers affriandés se léchaient les lèvres, vis-à-vis de la devanture. J'entrai à côté, chez un charbonnier-confiseur, et achetai im cornet de dragées, vieille dette de cœur; de là, dom Nicolas me transporta en poste au mo-

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nastêre : on l^aurait pris pour le cheval d'un amoureux retardataire'. Les jeunes captives folâtraient sur la terrasse; je leur ofiFris les bonbons trop promis. A quoi tient Tamour des enfants ! Elles m embrassèrent, et tout me fut pardonné ! Heureux de cette réconciliation, je me promenai jusqu'au bout du jardin.* Les allées ^e ce refuge étaient pleines, à cette heure, d'admirateurs de la nature. Le soleil descendait ; des nuages aux teintes ardentes, grour

Eés comme un iîortége d'honneur, décoraient les ords de Thorizon. Insensibles aux féeries du paysage, des prêtres barbus, sous une tonnelle, lisaient leur bréviaire, et leur contenance indiquait assez qu'ils priaient pour l'ennemi. Autour de la fontaine, les chevaliers de l'absinthe savouraient la potion d'après-midi; ils avaient l'air d'accomplir un sacrifice ; à chaque gorgée de ce jaunâtre nectar d'Afrique,'on les voyait s'accouder extatiquement sur le bassin, puis, aspirant une bouffée de tabac, ils se noyaient dans un bain de fumée. Le temps me pressait, et je ne fis qu'un court relai de cette villa commune à mes domaines privés du ravin des Anglais.' La consigne du tir prescrivait de modérer le feu autant que possible, d'atteindre, dans les vingtquatre heures, le taux réduit de quarante coups par pièce, seulement en cas d'urgence. Nous serions,, à la tranchée, retombés dans le malaise des nuits d'inaction, si l'assiégé n'avait menacé les approches du basiion du Mât. L'affaire se borna à la perte d'une vingtaine de' défenseurs, d'un nombre double de Russes, et à la destruction de quelques bouts de parapet.. Toutefois la sape avancée, par l'éloquence du canon, ne recula pas d'une ligne. Dès le matin, décroissance manifeste du feu : on se contenta, chez nous, de répondre aux coups de la place essoufflée. Cependant le résultat de ce maigre tir s'ajoutant aux fruits des journées précédentes, le temps ne sembla pas avoir été perdu pour le succès final. Mais, fâcheux pronostic de longueurs nou-

velles! on avait, ce jour là, arrêté le plan de deux batteries supplémentaires : l'aune, n"* 39 bis^ devait enfiler la face droite du bastion central, Tautre (n** 40), fouiller ceux des retranchements du bastion du Mât, qui avaient les vues les plus dangereuses sur les cnemins des colonnes d'assaut. « On n'en finira donc pas avec les amplifications de l'artillerie! » Ce refrain, au retour de la tranchée, le long des routes du camp, aurait affligé les plus optimistes, si les gazettes du 'dehors n'avaient fait la contre-partie. On disait que le lendemain, sans délai, l'armée d^observation se proposait de descendre, enseignes déployées, dans la plaine, à la découverte deTennemi. On pousserait cette fois le vaincu, l'épée aux reins, jusqu'au cœur de Sébastopol. Les chances chimériq^ues de ce dénoûment défrayèrent les conversations de la veillée. En attendant, on eut encore une nuit d'insomnie. En eflPet, peu après le crépuscule, le bastion du Mât s^était ranimé ; et dès lors, sans relâche,, la mitraille, à grand bruit, bouleversa la région des mines: Vers une heure du matin, la garnison sortit; gardes et travailleurs, renforcés par l'artillerie, repoussèrent le choc; les Russes revinrent; le canon, de part et d'autre, redouble de furie; la campagne était, 'au loin, éclairée comme par les rayons d'une aurore boréale, tant les obus et les bombes se croisaient en l'air. Nos batteries l'emportèrent à la fin, et l'assaillant s^enfuit en désordre derrière ses murs, les brancards chargés de morts. Dès la diane, partout on célébra dans ce succès de détail une nouvelle invitation à Tassant, et Tatten- • tion du camp se tourna, pour la journée, vers Balaclava.

De ce côlé, à cette heure (19), Omer-Pacha, à la tête de quarante mille hommes, s'avançait en avantgarde, par le chemin de Baïdar. Mais, au signal de son arrivée, les postes de Russes épars se retirèrent sur le sommet de montagnes inaccessibles. Cette reconnaissance prouvait que les défenseurs de Se-

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bastopol refuseraient de décider de la guerre en champ clos; mais du haut de leurs remparts ils défiaient la fortune. L'attaque avait déjà dépensé plus de deux cent mille projectiles, sans empêcher' le corps de place d'augmenter sa force réelle. Cependant le bomiardement, recommencé pompeusement à Pâques, s'éteignait, ainsi qu'un incendie mal pré-

Saré. Aujourd'hui le tir avait encore subi une réuction : chaque pièce ne pouvait désormais aller au delà de dix coups par jour, sauf dans les cas extrô* mes. De cent à quarante! de quarante à dix! Les impatients, dans la rue, se demandaient :« Où en est le taux du feu? d du môme ton de consternation que des haussiers, à la Bourse, en temps de baisse constante, s'informant de la cote. Les rieurs plaisantaient de l'imbroglio du siège, compliqué par la difficulté d'atteindre les Russes derrière des rochers à pic et les inondations de la Tchemaïa. Malgré les obstacles en tout le pourtour de Sébastopol accumulés par la nature et par l'art, un immense besoin d'agir dévorait l'attaquant. A l'envi, Turcs, Anglais etFrançais, vétérans et conscrits, souhaitaient d'aller en avant, tandis que la guerre s'égarait de plus en' plus dans l'ornière des sapes. Singulièrement dramatique était la situation de deux cent mille hommes depuis dix mois parqués entre un cercle de bastions et la mer, résolus à se sacrifier tous pour sortir d'une voie sans issue, et que la fatale routine d'un siège entrepris hors des règles ordinaires condamne sans fin à 1 immobilité! Le parti le plus sûr alors eût consisté sans doute à tourner la place par Batchi- Saraï, à effectuer par ce chemin le projet de blocus que l'insuffisance des ressources avait dès l'origine rendu impraticable, et que les meilleurs esprits réclamaient par la bouche du général Niel. Mais l'exécution de cet investissement tardif de Sébastopol aurait exigé chez les assiégeants l'unité du commandement. Or la politique avait voulu que, dans l'intérêt de Talliance, au mépris même de l'harmonie mili-

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taire, les deux peuples gardassent jusqu'à la fin leur indépendance sur le champ de bataille. Le maréchal . Saint-Arnaud avait compris, au départ de Varna, que régalité de pouvoir entre les chefs des deux armées serait un écueil pour la victoire en Grimée, et cette prédiction se réalisait par des tiraillements inévitables dans la conduite des opérations de l'attaque.

La nuit du 19 fut marquée par un acte du réveil des Anglais. Ils prirent deux embuscades gênantei^ pour leurs cheminements, à 1 kilomètre du Grand- Redan. Mais Tartillerie russe tonna tellement que les riflemen vuient conserver seulement le poste le plus'voisin de leurs lignes. Ce pas avançait peu les affaires générales. Mais au jour (20), un formidable champion qui, depuis ses mécomptes du 17 octobre, s'était tenu éloigné de là scène, l'armée navale, intervint. Vingt vaisseaux de haut bord, neuf frégates, quatre corvettes, quatre chaloupes canonnières, vingt-deux vapeurs, rassemblement de forces capable d'écraser la marine entière de la Russie, s'embossèrent pour le combat, le plus près possible du ' fort Alexandre, et bientôt le retentissement des bordées se fit au loin entendre. La fumée assombrissait l'horizon; et, malgré toutes les déconvenues du passé, le cœur battait d'espérance aux auditeurs du camp peuplait les crêtes des mamelons. Quelques rares aristarques haussaient les épaules; rex])érience ne tarda pas malheureusement à leur donner gain de cause : peu avant midi, les escadres, méc(mtentes de leur tir, levèrent l'ancre, et la Quarantaine salua leur retraite vers Kamiesch, tandis que le fort Constantin applaudissait derrière ses courtines vierges. Ainsi les flottes unies elles-mêmes étaiimt encore une fois convaincues d'impuissance pour dénouer le nœud gordien. La nuit fut remplie i)ar une canonnade dérisoire. Les gardes d'infanterie, à travers les tranchées obscures, déploraient Tajournement de plus en plus probable de l'assaut. —

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« Nou& y resterons tous l s'exclamaient les faibles; S> les autres soupiraient. Le long des batteries, le deuil du tableau prêtait plus encore à la mélancolie. Les servants, rebutés par onze jours d'efforts inutiles, condamnés presque au, repos, rongeaient leur frein, en troupes taciturnes, à cheval sur les affûts. Chaque demi-heure, Tun d'eux se relevait, remplissant les fonctions de boute-feu, et tirait le cordon de rétoupille avec le geste d^'un portier en colère. La pièce crachait; on la rechargeait méthodiquement, et J'on attendait en boudant que son tour de tonner revînt. Les auxiliaires de l'attaque dé Malakoff travaillèrent ardemment et sans bruit, aiguillonnés ^ par Tamour-propre. Si les entraves se multipliaient sur le terrain de Victoria, en revanche la deuxième parallèle du Carénage se déroulait, à 460 mettes environ des Ouvrages-Blancs.

Le lendemain (21) l'artillerie . alimenta encore le bombardement sans interruption; le canon de Sébastoçol prit le ton des batteries du siège ; les Anglais imitèrentlems alliés, par excès de susceptibilité. Tant pis si leurs provisions s'écoulent en pure perte : il ne sera pas, dit qu'on aura tiré un seul jour sans eux! D'ailleurs leurs pionniers, régénérés, brillaient au chantier ; ce n'étaient plus ces rjdicules ateliers de la saison d'hiver, où quelques pelleteurs épars remuaient sentimentalement la terre, misérables débris des brigades d'ingénieurs de la reine, dont les soldats de royal artille?*^^ leurs frères, disaient alors, avec iinblâme calme, devant quiconque les interrogeait sur la trop lente marche des travaux contre le faubourg : « Oh yes ! le génie être fort côpable ! » Leurs ouvrages de date récente offraient ce caractère confortable et même fashionable que nos collaborateurs se plaisaient à reconnaître dans plusieurs batteries françaises. La témérité des collègues anglais en retard ne connaissait pas de bornes. Ils fumaient sur leurs parapets en achevant les terrassements. Ce changement de contenance de plus en plus manî-

feste choqua Sébastopol, jaloux de tous les avantages, et vers le soir une troupe d^'éclaireurs se glissa jusqu^'au pied des tranchées de nos partenaires, en face au Grand-ïledan.. Les riflemen les reconduisirent à la baïonnette ; le glacis fut jonché de morts ; mais les vainqueurs durent à leur tour , en désordre, rebrousser chemin, car le canon vengeur de Karabelnaïa et des casernes s'était subitement démasqué. La gauche des lignes anglaises fut écrasée. Je veillais, ce soir-là, au poste du Ravin. Nos parages recevaient des éclats de la tempête, et autant

i)ar intérêt personnel que par générosité, il fallut, à ^exemple du voisinage, rompre des lances, la nuit et le jour durant, avec le bastioji du Mât et ses aides en courroux. Pour la première fois, depuis la reprise de la lutte générale à coups de canon, le succçs nous avait été franchement disputé.

En dépit de ce progrès négatif, à Theiu^e de la rentrée ae la garde (22), les bonnes nouvelles circulant de bouche en bouche réchauflfaient Tenthousiasme. Sous le charme d^un beau soleil, on exaltait Tagrandissement de la brèche-Gary, Tabandon de la passerelle ruinée. A cet accès de gaieté confiante, le peuple des bivacs fut redevable au moins des douceurs d'un premier somme. Mais aux . approches de minuit, des bordées de canon, tirées en pleine mer, mirent Tarmée en émoi. L'amiral Bruat forcerait-il l'entrée de la rade? Des fanatiques com^urent en chemise sur l'observatoire le plus proche. On apprit, le matin, qu'une flotiUe avait essayé de bombarder la Quarantaine; mais, arrivé à cinq encablures du rivage, le Mogador^ chef de cette échauffourée navale, avait eu sa coque traversée par deux boulets , sa cheminée brisée, et il ne lui était resté que l'honneur de diriger la fuite. Les claqueurs, à ce propos, décomptèrent. Bientôt les gens du marché, au retour de Kamiesch, annoncèrent le départ des troupes d'Omer-Pacha pour Eupaloria. Les Turcs arrivent, puis s'en vont comme ils sont venus, remarquaient

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les pauvres d'esprit avec malice, et ces manœuvres contradictoires leur semblaient dissimuler un coup de théâtre profond ! Après tant de méprises , en présence de tant d'anomalies, les plus experts, s'entretenant du siège, ressemblaient de plus en plus à des déchiffreurs déroutés de logogriphes.

Le sommaire véridique de la quatorzième journée du bombardement aurait suffi pour alarmer les esprits, balancés depuis Pâques entre Tespérance et la crainte. Or, le 23 au soir, les ouvrages extérieurs de la place n'offraient plus de lacunes. Derrière la brèche, un masque de terre montait presque à hauteur de la cornicne du mur crénelé. L'^assiégé rétablissait la communication entre la ville et le faubourg, au moyen d'un pont de radeaux,, ce qui rendait la nouvelle passerelle invulnérable. Les vigies d'Inkermann avaient constaté que l'armée russe grossissait dans une proportion plus forte que l'armée assiégeante. Près de Mackenzie, et sur la rive gauche de la Tchernaïa, jusqu'à l'entrée de la gorge de Varnoutka, presque aux portes du marché anglais, des files de tentes blanchissaient l'horizon. En outre, Tartilleriô de l'attaque n'agissait plus que par pudeur et sans la prétention, chaque pièce tirant dix coups à peine, de aémonter les canons de l'enceinte , serrés presque comme des palissades le long des bastions, et au besoin renaissants. Le génie arrachait tous les jours quelque parcelle du sol ennemi; mais la

S ose. de chaque fascine se payait au poids de l'or et u sang. Les probabilités croissantes d'un délai illimité de l'assaut produisirent dans les camps une première crise de découragement. On n'entendait, à la soirée, autour de soi que des plaintes. « Nous n'en sortirons pas sans l'Empereur, s'écriait-on, l'été nous achèvera. » Déjà les épidémies moissonnaient la Ghersonèse, et ces boutades de dépit étaient bien pardonnables, après les plus douloureux quartiers d^hiver à la tranchée dont l'histoire ait gardé le souvenir.

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Les soldats de la France s'étaient assez lavés du reproche, devenu classique depuis 1813, d'être des lutteurs uniquement bons en temps de victoire. Tandis crue les colosses anglais, réputés des modèles, dans Taaversité, succombaient, vaillamment, il est vrai, sous la misère, leurs rivaux restaient debout, industrieux, vigilants, braves jusqu'à Texagération, trouvant à rire au milieu des tortures , prouvant de nouveau à TEurope que la taille n^'est pas toujours la mesure des vertus guerrières. Sébastopol renferme la réfutation de la Bérésina! Quelle éloquence dans les dix mois d'épreuves déjà traversées ! De TAlma au 5 novembre, la vie de Tarmée d'Orient passe en déceptions. Inkermannla pousseaubord d'un gouffre. La mer Noire la menace de la famine. L'honneur sauf, elle espère au bruit des tempêtes d'automne. L'hiver vient; décembre, janvier, février, ainsi que des séides du tzar, frappent coup sur coup. L'armée martyre espère touiours! La suprématie de l'attaque est dis-

imtée pari assiégé, les Anglais abandonnent presque 'arène; en arrière, désespoir ! Le printemps brille enfin, et plus confiante en la fortune qu au premier jour, eue célèbre la Pâque^en recomDiençant la lutte. Qu'on, cherche parmi les fastes des Romains eux-mêmes, une page plus glorieusement originale ! Les anxiétés du soldat reflétaient les hésitations du conseil. Le général en chef, devant l'attitude de la garnison, sentait la nécessité de prendre l'offensive, sous peine de voir les rôles plus que jamais intervertis entre les Russes et les alliés. Ce joùr-là, tous les directeurs du siège avaient été convoqués

Eour se prononcer sur l'époque de l'attaque à- la aïonnette. Anglais et Français, d'un commun accord, la reculèrent à la fin du mois, sitôt que la queue des renforts aurait touché terre. Il ne fut apporté aucun changement au programme des opérations. Pendant que le deuxième corps enlèverait les Ouvrages-Blancs et le Mamelon^Vert, et de là, suivant la tournure des événements, se jetterait sur Malakoff, les assiégeants

de la ville devaient conquérir les deux bastions d^attaque et la Quarantaine. Le général Pélissier reçut immédiatement la mission de préparer les places d'armes et de déblayer le passage des colonnes d'assaut.

Le camp s^endormit tristement, bercé par les chœurs d^insectes, chantres mélancoliques de la nuit, caries champs, désolés parla chaleur, fourmillaient de grillons et de sauterelles. Plus tard, les' avant-postes escarmouchèrent, et le canon se borna au simple accompagnement d'une maigre fusillade. Ces heures de trêve furent employées secrètement par les Russes à l'accomplissement de projets importants de contreapproches en avant du bastion central. Au point du jour, six embuscades étaient déjà construites sur trois lignes de défense, à 80 mètres de la tête de tranchée la plus avancée. Par le fait de ces retranchements plongeants, l'achèvement des dernières batteries de siège était prescjue impossible. Le danger pressant, le sénat mihtaire se réunit encore dès le matin; et Ton discuta les dispositions de détail du plan d^'attaque à force ouverte. On concerta aussi une diversion prochaine sur les ports de la mer d^'Azof, magasins mépuisables de la place. Cependant, soucieuse de l'avenir, l'armée, dès le réveil, tournait les yeux vers la porte du quartier général, où s'agitaient les questions brûlantes de la guerre. Mille promeneurs rôdaient aux alentours, par attroupements curieux. Bientôt lord Raglan sortit. Sa figure rembrunie étonna plusieurs témoins, quoiqu^on ne fût pas habitué à voir milord sourire; et l'on en conclut des divergences d^'opinions entre lui et son collègue. La nouvelle de l'expédition de Kertcli, promptement répandue, ne consola pas de l'incertitude qui planait sur la date de l'assaut. Heureusement, les échos du bombardement, rouvert accidentellement dès midi, dissipèrent les préoccupations de la foule. Secouant leur inertie de la veille, la plupart des batteries grondèrent, bouleversant avec concert les conquêtes ré-

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centes du bastion central. Dès la nuit tombante quatre compagnies d'infanterie envahirent alors à brille-pourpoint les embuscades. L'ennemi ne lâcha prise qu'à la dernière extrémité, et après l'avoir repousse, il fallut Qu'un feu violent de mousqueterie et des salves roulantes de mitraille le retinssent à distance. La place, outrée, fouetta le terrain ravi par l'assiégeant. A l'aube, les .parapets manquaient de solidité. Les défenseurs durent battre en retraite, et les tirailleurs russes en reprirent possession, malgré l'artillerie.

La journée du 25 n'éclaircit rien. Le feu se mourait partout, sauf en face du bastion central. Cependant, les Russes s'opiniâtraient à relier les embuscades, celles qu'ils avaient ressaisies et celles qui étaient vierges de toute insulte, en uîi système d'ouvrages redoutables. Il n'était plus question d'attaquer à titre de revanche ces boulevards extérieurs : aussi l'alarme du camp redoublait à vue d'œil. Singulier contraste ! le soleil d'avril avait ramené laisance sous la tente ; Kamiesch était un marché de cocagne; la tranchée s'était dépouillée de son aspect lugubre; les marguerites osaient fleurir sur les talus; la vie de bivac se recolorait dé toute manière; et néanmoins jamais, lors des plus cruelles épreuves de l'hiver, le courage de l'armée ne s'était plus affaissé qu'à certaines heures de cette arrière- saison de tâtonnements qui suivit l'insuccès du bombardement de Pâques. Chacun avait presque épuisé son fonds d^énergie à souffrir et à patienter: On se croyait arrivé au" terme du pèlerinage, et voilà que tout à coup, sans raison^ apparente, l'image des victoires suprêmes et du retour en France S'évanouissait dans les brumes de l'inconnu

Pour stimuler le zèle attiédi, le général Canrobert, le 26, passa en revue les troupes du deuxième corps; il leur promit que trente mille compagnons allaient, avant queloues jours, débarquer, et qu'avecleur aide, de gré ou de force, nous planterions nos aigles sur

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Sébastopol. Ce discours fut rapporté de bouche en bouche, plus vite cpie par la télégraphie, jusqu'aux limites du camp, et on y applaudit de toutes parts. Les faits semblèrent répondre aux paroles Les batteries de campagne, désorganisées par le service d'hiver, reçurent ce jour-là Tordre de se reformer, afin d'hêtre prêtes à marcher dès le premier signal. On emprunta des chevaux à la cavalerie, qui se consumait de plus en plus dans une fatale inRction.

Ces demi-préparatifs de combats prochains, entremêlés de mille pourparlers, égayèrent le temps, et le camp en émoi goûta le charme d'une soirée d'Orient sans pareille. Le ciel figurait, étoile, ce dôme de diamants que les enchanteurs donnent à leurs palais. L'Euxin entourait au loin la Chersonèse d un tapis argenté; des bouffées de parfams, avant-coureurs de mai, venaient avec la brise de la rive asiatique. Les chiens de Sébastopol aboyaient derrière les remparts comme une meute attardée, et la trompe russe, sonnant en ville la retraite, avait des accents d-e cor de chasse. L'enceinte de Sébastopol était éclairée par les éclnirs de la fusillade, comme une rampe de théâtre. L'armée se complut longtemps à ce spectacle d'avril finissant. Cependant, au siège, la nuit fut laborieuse : le génie terrassa à grand renfort de pelles les places d'armes avancées. L'artillerie arma les deux batteries dernièrement dressées, et cette opération fut un des exploits de la direction du grand parc.

Aux premières clartés du matin, la place modéra son tir, et ses pionniers redoublèrent de dévouement. Pour le camp, la journée passa avec solennité. Le général en chef visita le premier corps ; la foule des amateurs libres délaissa matinalement les lieux ordinaires de ijécréation, pour le champ de la cérémonie. Parmi les curieux d'élite, brillaient en calèches des dames anglaises, blondes, fraîches et souriantes. Quelles œillades elles essuyèrent de ce peuple déshabitué des visages de femmes. Le général Canrobert

harangua la troupe, renouvela les assurances d^'un prompt dénoûment, faites hier à Tarmée d'observation, distribua des croix et des médailles, le plus sûr levier du succès, et devant lui le défilé commença fièrement. Le chef salua, le cœur ému, tous ces bataillons de FAlma et d'Inkermann, devenus sous son commandement, à l'école de la misère, invincibles et déterminés même à mourir tous, pour la grandeur de la France. Les baïonnettes reluisaient, mieux alignées qu^aux jeux du champ de Mars. Les drapeaux déployaient leurs haillons ; quelques-uns, trop criblés de trous, ne pouvaient plus flotter au vent. Sous leurs habits déteints et tachés de la boue des tranchées, ces jeunes vétérans de Grimée rappelaient les légions de républicains qui, en guenilles, avaient conduis FEurope. Les musiques, disloquées, écorchaient le moins possible la marche de leur régiment. Mais de temps en temps, la contre-basse majestueuse du canon rehaussait, cette cacophonie pittoresque. Rien ne manqua, pas même les cris sacrés : Vive la France ! vive l'Empereur ! et les témoins de cette parade, aussi bien que les acteurs, retournèrent radieux à leur bivac. Leur satisfaction gagna de proche en proche ; les plus mécontents semblèrent encore prendre leur parti des longueurs du dernier entr'acte.

Le nouveau prélude d'assaut commença sans délai, par le signal de l'expédition de Kertch. La division d'Autemàrre reçut, dès le soir (26), avec joie. Tordre de départ pour le surlendemain. Dans chaque division on reconstitua les colonnes d'attaque. Mais le cours du siège ne s'arrêta pas. Pauvres canonniers à pied, parias de la gloire , ils se reposaient sur leur croix, juste le temps de respirer. Les tours de garde individuels étaient prévus comme les crises d'une fièvre; toutefois, afin de s'en souvenir à propos, la plupart, selon la mode, notaient sur leurs almanachs ces jours néfastes, et chacun, en cette triste comptabilité, donnait carrière à son imagination. Qui ti-

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rait une barre, indiquant ainsi que ces jours étaient rayés de leur existence; qhi dessinait en marge de la date un chevron, c^était déjà le soixantième; qui avait adopté le simple point d exclamation. Ce jourlà, pour moi, le livre noir avait reparlé; donc me voilà, à rheure annoncée, sous le harnois de parade, après une journée de siège insignifiante (27), et je montai avec cinquante servants au gîte du ravin, pendant que mille autres détachements de la garde suivaient leur direction respective à travers les tranchées. L^ordre recommandait d'être aussi sobre que possible de munitions. Le bastion du Mât, de notre côté, n'affichait aucune intention hostile. Les rares bombes fendant le ciel allaient à Tadresse des nouvelles sapes de la quatrième parallèle. Rien ne nous empêchait donc de nous ébattre à la douceur de la flânerie nocturne. Le rire venait aux lèvres des promeneurs, se retournant vers ce temps de douleurs où, en ces mêmes lieux, Ton avait à peine assez de souffle pour se réchauffer les doigts, alors que le froid, sus-

Ï rendant des glaçons à nos barbes, mordait jusque sous es fourrures. Les Anglais étaient tous debout et en action. On les entendait fredonner ou siffler des airs de la patrie en travaillant. Ils feront pleuvoir, s'écriaient les farceurs, et tous d'en faire gorges chaudes. La haine d'Albion avait dégénéré, chez nous, en un besoin de ridiculiser à tout propos frère John Bull. Heureux du calme que nous laissait la place, chacun eut à peine arrosé à son aise trois pipes de riantes méditations, gue l'aube parut. C'était une amie dont on s'était habitué, après les veilles hivernales à saluer la venue, car elle signalait le terme de l'épreuve. Cette fois pourtant je l'admirais, non en supplicié de la guerre à qui il tarde de voir finir une corvée, mais en touriste de biyac qui a le loisir de l'extase. Il me parut que les grands artistes, sur la foi d'Homère, avaient trop flatté l'Aurore. Ces -paresseux de génie n'ont peut-être jamais assisté au lever de l'aube. Rien n'est plus suave que ce court instant du matin, où

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les ténèbres, comme un rideau tendu sur le monde, s'entr'ouvrent à Torient, tandis que le soleil annonce son approche par les plus fines touches de blanc tendre et de rose naissant que le pinceau de la nature sème à profusion aux bords du ciel. A la fp.veur du repos, et jouissant de mon reste, je m'amusai en rhétoricien de cette digression, pendant que les camps et les tranchées se réveillaient bruyamment (28). Il régnait surtout au ceotre des attaques de la ville une surexcitation inaccoutumée; les contre-approches russes du cimetière venaient de se révéler dans leur étendue redoutable. Les faces de. Touvrage s'adossaient à deux éminences, et une communication profonde le reliait avec la lunette de gauche du bastion central. Il était aisé à plusieurs bataillons de se loger dans renceinte de ce camp retranché, et de là, harcelant la quatrième parallèle, de paralyser nos progrès. Le génie prit à juste titre l'alarme. A son appel, le général Pélissier, avant la fin de la matinée, se rendit à l'observatoire de la batterie n° 40, et l'inspection rapide des travaux de l'ennemi le convainquit de la nécessité d'une attaque immédiate. Au retour, le commandant de l'armée de siège parcourut les lignes; sa vue augmenta la confiance dès soldats. A partir de midi, la canonnade reprit avec plus de force vers la région centrale du siège. Aux ailes, nous nous contentâmes d'expédier toutes les heures une bombe au bastion du Mât, qui payait scrupuleusement de la même monnaie. L'exaspération contre ce cerbère de Sébastopol allait en croissant. En attendant de se ruer contre ses murailles, les rieurs se vengeaient par des jeux de mots. « Quatid le materons-nous enfin? Quand le fera-t-on mat ? » Ainsi avec le beau temps, renaissait le calembour, cette graine commune de l'esprit français.

La garde descendante du 28 s'égara en partie le long des ravins pour cueillir de la salade. Chacun revint, portant à la main un bouquet d'herbes répa-

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ralrices. On aurait dit un sjmbole de paix. Le souper fut un régal de légumistes. A la soirée, je m'en fus au voisinage, en fourrageur de nouvelles. Le cercle n'existait plus à huis clos. Le printemps avait détruit Tisolement en petit comité. Les notables d'alentour tenaient cour plénière en plein air, sous des bancs ombragés. Les masques d'hiver étaient tombés : tel qu'on rencontrait jadis, vêtu en ours de tranchée, suivait la mode des feshionableç de Kamiesch. Tel autre qui ne quittait jamais le bonnet rouge et spn bâton de route, ce qui lui donnait Tair d'un sans-culotte en pèlerinage, portait maintenant képi neuf et jouait de la cravache. On entendait les muets d'autrefois prouver l'inutilité de l'entreprise tardive contre Malakoff. Les politiques expliquaient les délais successifs de l'assaut par de hautes raisons. L'Autriche, toujours là ténébreuse Autriche*! La discussion, au clair de lune, s'éleva bientôt^ et la lumière se fit autant aue possible. Les plus sensés soutinrent qu'il serait aosurde de ne pas abuser de* l'attente jusqu'à l'entrée en ligne des troupes de renfort oui voguaient, à celte heure, diaprés les dépêches de la journée, dans les eaux du Bosphore. A la vérité, au sein de cette confrérie d'artilleurs, modestie à part, on^ convenait que jusqu'à présent les battenes.de siège avaient amplement réalisé les espérances de l'attaque ; une minorité de savants trouvaient gu'on ne ricochait pas assez les faces de la fortification, mais ceux-là même accordaient à l'arme, en dernier ressort, un certificat d'absolution. L'esprit du corps aveuglait aussi les ingénieurs, au point de ne pas confesser une tache, depuis le début, dans le gouvernement des sapes. L'mfanterie, gardienne et auxiliaire des travaux, était, de l'aveu de l'univers, sans égale et sans reproche. La cavalerie, le sabre toujours au fourreau, n'avait aucun tort. A qui donc la faute d'un statu quQ trop prolongé, au gré des plus patients ? A la fatalité des circonstances? Mais ce mot ne rendait

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pas compte des anomalies. Aux Anglais? Sans doute, nos allies, trop éloignés du Gtand-Redan, souhaitaient qu'ion ne brusquât rien; mais ils n'étaient qu'un rouage da la machine. Pourquoi ne pas attribuer principalement le point d^'arrêt imprévu du plan d!^ attaque à Thabileté de la défense? Le général Totdleben, son génie et Thiver aidant, était parvenu à cuirasser Tenceinte bastionnée de Sébastopol d'un système complet de contre-approches, et, par la création de cette ligne de dehors qui coupait les glacis moyennement à 200 mètres du pied des rem-

Sarts, Tœuvre du siège s'était, à Tinsu de Tarmée, édoublée. Le bombardement de Pâques avait démontré, non la possibilité d'enlever d'emblée la place d'assaut, mais la facilité de déblayer d'abord de barrières extérieures le chemin des brèches. Il avait même préparé le succès de cette opération

Sréalable, en protégeant l'avancement des jjlaces 'armes. Ce résultat suffisait à justifier cette imposante manifestation d'artillerie. Or, si l'assiégeant aurait été, aux yeux de la critique, excusable d'échouer dans une action générale contre le corps de place, il fallait du moins qu'il réussit dans l'attaque partielle des retranchements que l'art des défenseurs avait interposés de haute lutte entre les têtes de sape et les fossés des bastions. Il le fallait, sous peme de déshonorer le passé. De là, les tâtonnements d'avril, causes au bivac de tant d'exercices d'imagination et d'impatiences fébriles!-

Il y eut un grand mouvement, toute la nuit du 28, entre la quatrième parallèle et le cimetière. L'attention des deux partis se concentrait sur le champ des combats prochains. Du soir au matin, avec un redoublement de fureur, les bombes et les boulets passèrent sur ce coin de terre bouleversé par la pelle ou la mine , et les pionniers ne purent travailler que par saccades. Le contingent des blessés et des tués surpassa le chiffre ordinaire. La mort, cette usurière impitoyable des armées, prèle-

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vait, en sa tournée quotidienne, sa dette de sang, et ar ^accumulation des sacrifices, depuis Touverture, e nombre des victimes avait atteint près dé quatrevingt mille. Les cimetières regorgeaient de cadavres. La végétation était en ces champs tristement luxuriante. De loin, on les aurait crus des jardins! Au réveil (29), le camp s'empressa de consulter les estafettes àe la tranchée et les oracles. Que voit-on aujourd'hui poindre à Thorizon? leur demandait-orL. Rien, répondaient même les confidents du auartier général, et la rue prit son air habituel de calme insouciant. L'armée était alors plaisamment au régime. Chacun, pour charmer Fattente, se tâtait le pouls et se croyait plus ou moins atteint de scorbut, sans compter quelque germe de glorieux rhumatisme. Aussi Ton ne rêvait ^qu^herbages frais, de même qu'au cœur de Thiver .on ne soupirait qu'après le bois à brûler. Toute escouade, toute table d'officiers, envoyait chaque matin des verduriers à la corvée. La panacée, c était le cresson. Les docteurs en prêchaient spécialement l'usage. On disait qu'aux bords d'ime source cachée,' au delà de Kamara, les zouaves, rois de la prévoyance, en dénichaient à volonté, et l'on voyait, à travers la plaine de Balaclava, mille picoreurs rechercher cette fontaine de Jouvence, avec la même sollicitude que s'ils avaient la piste des Russes. Cependant ceux qui, dans chaque ménage, n'étaient pas chargés du département de l'hjrgiène, aéraient les maisons en retroussant les rideaux de toile, balayaient le pavé ; puis, libres des soins domestiques, ils allaient en foule se vautrer sur là pelouse grillée des mamelons et regarder encore la grande image de Sébastopol, luttant sous ses ruines. Cependant les poules éparses à travers les tentes, dont les charpentes découvertes imitaient des perchoirs, faisaient ressembler le camp à une bassecour. Des nuages rafraîchissants voilaient le soleil, et leurs ombres se projetant au loin enlevaient à la Chersonèse l'apparence de la nudité. Quel gai

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trompe-rœil, comparé aux vues de bivac en décembre! Je m^'oubliais, du seuil du logis, dans ce rapprochement qui était sur toutes les lèvres. Mais bientôt des amis, déjà en cavalcade, me rappelèrent que les coaquérants de Kertch s^embarquaient le soir et que nous avions promis de les festoyer. Martin sella Nicolas, et nous courùmos en hâte à Kamiesch, rendre les honneurs aux partants. Il se faisait tard lorsque le matériel de guerre et les bagages de la division expéditionnaire furent rangés à bord; et, pendant que Tescadre appareillait, nous songeâmes à une affaire particulièrement grave, même les jours de bataille, au dîner. On exprima mille vœux bachiques pour que le chemin de la mer d^Azof conduisît Tassiegeant à Sébastopol. La flottille conquérante de Kertch ne leva 1 ancre qu'au point du jour, et cingla d'^iabord du côté d'Odessa, afin de dépister les vigies de Sébastopol.

La nuit, au siège, n'avait pas fait progresser sensiblement les attaques de la ville. Cependant la redoute de contre-approche devant le bastion central achevait les préparatifs de soti armement, profégée par les feux de flanc de la Quarantaine. Le déchaînement de toutes les pièces qui la contre-bat talent n'empêcha pas les projets de Tartillerie ennemie, et l'ouvrage, au jour, percé d'embrasures, avait acquis l'imporfance d'un avant-corps des fortifications de la

I)lace. Dès la matinée (29), on jeta près du Lazaret es bases de deux batteries d'enfilade, qui prirent les n°' 41 et 42 d^ns la série. La nature du terrain, les embuscades russes du voisinage et la trinité des bastions s'opp sèrentau travail. Mais, en des temps autrement difficiles, on avait bravé les difficultés au roc vif et les colères de l'assiégé La dernière journée d'avril fut d'un calme de fâcheux augure. On s'enlre-bombarda à bâtons rompus, jeu fastidieux pour les tireurs ! Au camp, par un nouveau revirement d'esprit, l'armée ne semblait plus se ressouvenir que, depuis six longs mois, elle vivait d'espé-

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rances trompées. Elle s'occupait d'embellir ses cantonnements, comme si Tannée courante ne devait pas mar(juer le terme de ses ingrats labeurs. « Il faut voir, » ricanait le troupier, jardinant autour de sa hutte. Une musique, chargée, à la veillée, de nos menus plaisirs, s'exerçait aux environs contre Rossini; et, de temps en*temps, mille flâneurs à la ronde prêtaient Toreille à cette annonce discordante du mois de mai. La soirée était d'une magnificence orientale. La Ghersohèse resplendissait de feux multicolores : au ciel, les blanches étoiles et les fusées de bombes sanguinolentes ; à Fhorizon de la mer, les signaux rouges des mâts de frégates en sentinelle , et au plus loin (fue la vue pût porter, les pâles lumières des tentes figurant d'innonibrables pavillons de^ plaisance, illuminés pour une fête. La terre était émailléç de- vers luisants, offrant comme une tapisserie de perles. Le vent avait la tiédeur anuollissante des brises d'été du Bosphore. Après une longue extase, le camp, sur roreilier, alluma la pipe des rêveries tardives et attendit le sommeil.

La nuit du 30 avril ne laissa pas de trace mémorable. Ce fut un insipide mélange de coups de canon et de fusil entre queljjues batteries turbulentes et les avant-nostes impatientés. Cependant, les travailleurs de la quatrième parallèle apprirent pour la première fois à redouter les projectiles, lancés presque à bout portant par les petits mortiers des nouveaux ouvrages de contre-apjjroche. Ce feu gênait l'essor des sapes contre le bastion central. L'attaque définitive de ces dehors fut remise au lendemain.

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