LIVRE II
Le 1^ mai, dès le matin, le canon pxéluda; les batteries, tournées directement contre les retranchements misses à enlever, précipitèrent de plug en plus leur tir, à mesure que le temps avançait ; les autres!, pour ne pas donner l'éveil, tirèrent sur leurs adversaires ordmaires. A soleil couché, trois colonnes d^assaut coulèrent le long des tranchées extrêmes et prirent respectivement leur place de combat: à Taile gauche, le général Bazaine devait aborder la redoute de flanc; et, tandis que, de Fautre côté, le 6^ bataillon de chasseurs et une compagnie du 48% sous la conduite du général de SalLes, commandant supérieur de Tentreprise, tourneraient la position, au centre, le général de Lamothe- Rouge se présenterait de front. Le plan étanf ainsi réglé, rien avant la nuit n^annonçait de la part de Fassiégeant une action de vigueur immédiate. On répondait aux bastions bombe pour bombe ; les tirailleurs se chicanaient au clair de lune. Mais à neuf heures, Tartil- ' lerie concerta; ses premiers cojips furent dirigés sur le champ des contre-approches. La place tint tête à Forage. A dix heures, les bouches à feu qui agissaient sur le cimetière se turent. Le reste redoubla d'ardeur contre les abords de la ville,, fouillant à obus surtout les ravins et les postes de ralliement des réserves. Dans ces entrefaites, les assaillants, avec
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le silence du sang-froid, débouchent des parapets courent aux Russes et né leur laissent pas le temps de se mettre en garde. Pris de toutes parts, les défenseurs se renversent sur les bataillons de soutien. On les poursuit tous pêle-mêle; mais bientôt des fougasses meurtrières éclatent sous les pieds des cotres, et les bourrades de la mitraille acnèvent de les ramener vers le premier champ de leurs exploits. Là, ils prennent appui, tandis que les brigades de pionniers se hâtent de leur élever un rempart au moyen de la gabionnade déplacée, et d'ouvrir un chemin avec la parallèle voisme* Il était alors près de minuit. La canonnade continue furibonde; mais Sébastopol trahit,^ par sa contenance, le désir d'une revanche. En effet, peu après, à son de trompe et poussant des hourras de rage, les Russes reparaissent et se jettent deux fois, coup sur coup, tôte baissée, parmi les terres bouleversées de la redoute. La baïonnette les repousse avec perte; neiif mortiers restent entre les mains des vainqueurs. Dès lors. Indignation d^ bastion du Mât ne connut plus de bornes. Les boulets et les bombes fauchèrent le parapet derrière lequel les soldats du génie travaillaient, OUx leur vint en aide, et au jour, Youvrage du 2 mai consolidé nous appartenait sans retour ! C'était^ vraiment un grand coup porté â Tassiégé, car les positions conquises, dommant le ravin du centre, facilitaient Taccès des colonnes d'assaut. Cette même nuit fut laborieuse, au siège de droite. Les. Russes élevèrent, en avant des Ouvrages-Blancs, la batterie dite du 2 Mai, qui commandait le ravin du Carénage. En revanche les approches du Mamelon-Vert avancèrent de plusieurs enjambées.
Le lendemain matin (2), le canon, qui, depuis le commencement de la nuit, n'avait pas repris haleine, sonna la diane à grand orchestre, et le camp, dès son lever, vécut dans une effervescence continuelle, contre-coup des événements de la tranchée. En effet, la place cnbla de fer le théâtre des embuscades per-
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dues et s'opposa à rétablissement des défenses. L'artillerie couvrit en vain le chantier de sa puissante protection. Les'deulx bataillons de garde, à moitié décimés, ne tenaient plus, quaiid vers trois heures de ra|H*ès-midi, trois mille Russes se dressent à Timproviste derrière le talus. Les nôtres, poignée de braves, barrent le passage à Tennemi, couchant par terre à coup sûr quiconque ose franchir le fossé. Mais le dianger les enveloppe. Nos batteries se conjurent contre les ennemis. Débordant en même temps, quatre compagnies des voltigeurs de la garde, et un bataillon du 42® s'élancent en plein champ, et tombent sur les flancs de Tassaillant. La sortie, ces renforts aidant, se replie, et cette fois définitivement nous étions maîtres du terrain, occupé de force la nuit. D'un seul jet, la sape, par la prise des lignes de contre-approche du bastion central, avait gagné 150 mètres en avant : avantage coûteux, il est vrai, puisque onze officiers avaient été tués, quarante blessés, et que le généraUsoldat s'était aussi prodigué !' La scène, vu l'heure tardive, ne fut pas déblayée des victimes, de toutes part^ gisantes; mais, soit respect envers les mourants, soit lassitude réciproque, les deux partis observèrent, la nuit durant, une stricte déjfensive ; seulement, en prévision de nouveaux retours de l'assiégé, quatre canons de 12 furent braqués au voisinage de 1 ouvrage du 2 Mai, afin de flanguer les pionniers à la tâche. C'était la 43^ batterie du catalogue de l'armement! On profita de la trêve tacite pour réparer les parapets ébranlés et surtout pour approvisionner les magasins appauvris par le tir ; car on 'avait dépensé en cette partie plus de six mille projectiles. L'artillerie du général Lebœuf avait bien mérité de l'armée. Dans le but de mieux régler son rôle à l'avenir, on la divisa, devant la ville, en trois commandements, correspondant aux trois attaques du bastion du Mât, du bastion central et de la Quarantaine.
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Sébastopol, au point du jour (3), planta sur ses remi)arts le pavillon parlementaire. Le feu cessa religieusement au centre. Les fossoyeurs, derniers comparses de toute épopée guerrière, se démasquèrent et rendirent ,aux morts les honneurs 'de la sépulture, une place dans un trou, et par-dessus Quelques pelletées de terre ! Les témoins officiels ae la cérémonie évitèrent de fraterniser; car une convention récente avait défendu toute communication manifeste entre les ennemis, les échanges de lettres et de prisonniers devant se faire par voie de mer. Aussi, dès que les tombes furent fermées, le cortège se dissipa à la hâte, et le canon se débrida de nouveau. Triste chose que là cuisine de la gloire ! Quel- 3ues coryphées du 2 mai furent enfouis dans les éblais du parapet, au t'oumant d'aune tranchée; le tronc d^un de ces malheureux pendait, du dessous de la gabioixnade, sur la voie publique, et longtemps la garde passa indifférente devant ces chairs d'un héros en putréfaction !
Cette triste fin du drame sembla réagir sur le mouvement d^ la journée. Du matin au soir, la place ne canonna que pour la forme, et les batteries de siège se reposèrent sur leurs lauriers de la veille. Au camp, déluge de commentaires. Les experts constataient qu'un pas encore comme celui dTiier conduirait Tattaque aux bords des fossés de la ville, et Îu'alors, à moins de cheminer à reculons, il faurait bien accepter Tassant. A ce compte, nous n'avions plus qu'un court bail de tranchée à finir, En attendant, avec mille bêtes de charge, je repayai, le soir, mon écot. Mes compagnons de route couraient joyeusement, à leur .poste. Je faisais, sans le paraî- ^ tre, ombre au tableau. C'était ma dernière halte au ravin.. Quel gîte ce vallon aurait offert pour la saison d'été ! Presque seul de tous les recoms de la Ghersonèse, iL avait revêtu les couleurs du prin-* temps ! Les fleurs blanchissaient, embaumées, aux branches des rares aubépines que les bûcherons ou
les boulets avaient épargnées. Quelques anémones montraient çà et labeur calice au milieu des éclats d'obus ou de bombes. Sauf, dès que la nuit fut close^ une fanfare du bastion du Mât, on aurait pu, en cette oasis, se croire aux champs. Je jouis jusau^'à minuit des charmes de ce refuge. Une rixe alors s'éleva aux avant-postes ; et la voix grave de nos mor- ^ tiers turcs dut se mêler aux chœurs du bombardement. Avec le matin, 1^ paix redescendit dans nos parages. Les loisirs revim-ent après déjeuner, et j'^allai prendre congé de mes bons voisins et camarades de tir, les Anglais. Nous causâmes siège avec mon collègue de RoyaUArtillery : sujet entre eux et nous plus brûlant que jamais! Il chanta les louanges des assiégeants du Grand-Redan sur un ton qui blessa ma fibre patriotique. M. Prudhomme se serait révolté! Àvfec tous les ménagements oratoires, je décochai à mon interlocuteur, en plaisantant, la boutade récente, dont le camp avait tant ri, de cet adjudantmajor de zouaves qui, la nuit, dans une ronde de police, voyant certaine buvette trop tardivement envahie par des riflemen en goguette, répondit aux excuses de la cantinière : « Puisque vous ne pouvez par raison . les empêcher d'entrer ici , eh bien ! mettez sur Técriteau : Grand-Redan, et vous serez sûre qu'ils n'entreront pas.» Après je "dissimulai des récriminations trop justement dures, que j'avais sur le bord des lèvres, par une poignée de main amicale, et pour me calmer en le quittant, je ramassai, en touriste de bivac, des primevères, comme souvenir de ces Ueux que je ne reverrais plus. Mais déjà le bastion du Mât, bâillonné depuis midi, envoyait des bordées précipitées en l'honneur de l'arrivée de la garde montante. Les larmes me vinrent presque aux yeux, quand il fallut dire adieu à cette vallée reverdie, adieu à cette grotte où la fée des •rêveries et l'amitié m'avaient indemnisé des ri-
reurs de Thiver. Changer de poste, en ce temps, à tranchée^ c'était hypothéquer de nouveau sa vie.
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" La soirée se ressentit pour moi de ce changement de ' fortune , très-commnn du reste. Je couronnai avec le bouquet du ravin mon obus à fleurs, et en écoutant les rumeurs du voisinage, je me plongeai dans Toubli du sommeil. Longtemps le camp, à la fraîcheur, disserta sur le ralentissement de^ Tattaque. En revanche, la njait fut des plus animées ; tandis que notre artillerie et la place escrimaient Tune contre l'autre, le génie enveloppait de cheminements les postes da 2 mai. Les têtes de sape rencontrèrent sur leur sillon quelques barils de poudre, perdus parmi les décombres de Touvrage russe. Le nombre de ces engins d'^explosion centupla dans la bouche du soldat, et peu à peu le bruit s^accrédita que les glacis étaient minés sur toute leur surfa'ce. Cependant, au lendemain d^une dispute sanglante pour la prise de possession d'une simple redoute, lassaut général formait de plus en plus le vif souhait de Tarmée; mais elle savait contenir son impatience et s'^abandonnait aux douceurs de Tabondance. La misère, par un raffinement de cruauté sans exemple à la guerre, ne nous forîjait plus maintenant à tnésauriser sans profit. Kamiesch offrait un large débouché aux trésors endormis de nos bourses; et chacun, suivant ses môyeïis, jouissait de Gapoue. On ne parlait que de parties de plaisir. Ce jour-là, la rade de Kamiesch resplendissait avec la triple rangée de navires à Tancre, avec son peunle de marins égayant les quais, avec une armadille de chalands, remplis de soldats de renfort. Ces derniers venus étaient fiers de débarquer sur cette terre que leurs aînés, depuis trop longtemps, baignaient de sueurs et de sang, où il semblait quYl ne restât plus que des palmes à moissonner au gr^nd jour des batailles. Vers le soir, le bruit courut qu^un messager des Tuileries était arrivé annonçant la venue prochaine de TEmpereur. Malheureux Sébastopol ! répétaient, à la veillée, mille voix d'optimistes !
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Malgré les prétendus symptômes de défaite, la nuit ne dénota pas la moindre^ étincelle de découragement chezrassiégé. Les revers mêmes Tinspiraient. Chassé des contre-approches du bastion central, il se rejetait du côté de la Quarantaine et fortifiait les embuscades, éparses en avant du mur crénelé. La ruine de la tour centrale était surmontée d'^un observatoire, dont les créneaux dominaient les positions du 2 Mai.
Cependant Malakoff, quoiqu^il fût encore rejeté sur 1 arrière-plan dans le système général des opérations, recevait chaque jour des accroissements de Sarapets. Le Mamelon- Vert, armé jusqu'aux dents, éfiait les surprises. En compensation de cettte recrudescence des efforts de lennemi, le génie, à la gauche, pressait Inorganisation des places d'armes finales, et suivait pied à pied la marche souterraine des mineurs russes ; à la droite, il complétait la deuxième parallèle du Carénage et entaillait dans le roc du chemin les approches de Victoria. L'artillerie ajoutait pièces sur j)ièces et ne négligeait rien pour assurer sa supérionté. Mais, en somme, le siège de Karabelnaïa n'annonçait pas encore les espérances qu'il devait remplir, et le vieux siège se dévoyait. Puisque le bastion du Mât n'était que conditionnellement le vrai-^point d'attaque, peut-être aurait-il mieux valu, jusqu'à ce que les travaux eussent atteint, devant le faubourg, le développement reconnu nécessaire au succès, ne pas suivre l'assiégé partout où il lui convenait d'étendre la scène de la lutte, d'abord en face du bastion central, puis sous les murs de la Quarantaine : en eflfet, cette tactique, dont la grandeur de vue est pourtant incontestable, entraînait, avec le rayonnement de plus en plus prononcé des tranchées vers la mer, une concentration de batteries sur les régions du corps de place situées loin en dehors du front d'attaque , et par conséquent, un épaïpillement superflu de forces. Mais les plus habiles eux-mêmes renonçaient à débrouiller le chaos
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de la science ; et Jacques Bonhomme ne se souciait que de mener joyeuse ^ie.
La fraîcheur de la matinée (6) favorisa les distractions champêtres du caùip. Certains quartiers ressemblaient à des ateliers de défricheurs. Parfois, fatigués dé bêcher, des atlrotipements de voisins se formaient à Tombre; et, par amour des contrastes, on s'entretenait de rhiver. Là, les anecdotiers de profession narraient à la centième édition, comme neuve, la même histoire. Heureusement, on fut troublé par Tapparition à l'horizon d'une troupe de palefremers, ramenant les chevaux laissés à Varna par 'le corps expéditionnï^ire d'Oldfort. On fit presque à ces novices une ovation, car ils venaient à propos nous remonter; ils furent attachés en pompe à la corde, côte à côte avec les vétérans. Chez moi,dom Nicolas manifesta quelq[ué plaisir de revoir son compagnon d'autrefois ; mais il paraissait regarder, du haut de son toupet, ce jeune normand qui n'avait jamais couché hors de la litière, et qui connaissant seulement la poussière du champ de Mars , se donnait les airs d'un cheval de bataille. Que de choses du métier désillusionnantes il dut, au bruit du canon, lui conter le soir, à l'oreille, dans le tête-à-tête du râtelier !
Sébastopol, coi, depuis le matin, se réveilla au soleil coucnant. Toute la nuit, il y eut au ciel des tranchées un va-et-vient de bombes, semblable à un jet d'artifices intermittent, mais dans les deux camps grand remuement de terre.
Le lendemain (7), le bombardement se ranima à l'extrême gauche des attaques : matînalement nos boulets se donnaient rendez-vous sur la lour centrale, et les tirailleurs ennemis durent, vers midi,, évacuer ce refuge, d'où ils plongeaient dans la parallèle avancée, comme du haut d'un amphithéâtre. Le bastion du Mât se jeta dans la querelle avec sa fougue ordinaire ; ses remparts furent maltraités, mais cette leçon ne le' corrigea pas. L'armée ferma l'oreille à ce concert banal d'artillerie et savoura les délices
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nouvelles du repos. La vue ofifrait un coup d'œil divertissant. Le soleil lançait déjà des rayons enflammés, et, les chapeaux de paille ayant partout à jamais détrôné les bonnets rouges, là Chersonèse simulait au loin une colonie de planteurs. Le camp quitta le râteau , à l'^heure du départ de la garde. J'étais des élus du jour. Je mis donc de mauvaise grâce, ainsi que tous mes confrères, le pied à Tétrier, et nous filâmes, en ordre de route, vers ces lieux de déplaisir nommés parallèles et batteries de siège, où tout citoyen du bivac , pour ses péchés autant que pour sa gloire, allait trois fois par semaine. Nos destriers novices faisaient, ce soir-là, leurpremier voyage au Clocheton. Non loin de la halte, survint une volée d'obus, et la plupart de ces rodomonts de caserne, tournant follement bride, reconduisirent de force leurs cavaliers furieux, jusqu'à l'écurie. Les anciens durent en rire,, au jpiquet, toute la veillée ! Grâce à ces vieux chevaux de combat, sellés d'urgence, nous rattrapâmes les bataillons de servants, à l'entrée des sapes. De là, chacun suivit sa direction et sa destinée. Je cheminai, quant à moi, vers les abords du cimetière. Plus nous montions, plus le site se rembrunissait. Partout la trace fraîche du combat du 2 mai. Ici des habits, là des débris d'armes; sur, le revers de la tranchée des bouquets de fleurs des champs, tristes comme des toufl'es d'immortelles; puis, à cette heure du déclin du jour, la chaleur solaire ayant pénétré le charnier enseveli sous la gabi^nnade, il s'exhalait une odeur cadavéreuse. Pour augmenter l'agrément des passants, les balles sifflaient venant à gauche, dés erobuscades de la Quarantaine, à droite, des créneaux du bastion du Mât. Vilaines guêpes, mouches à sang, criait-on, et de rire et .d'accélérer le pas. Sans trop d'accidents , nous touchâmes au port de la battene n^ 40, et aussitôt la tâche 4e nuit fut entreprise^: mélange de réparations à l'épaulement et de tif. Les obus et les grenades, brillant au voisinage, auraient pu tenir lieu de réverbères. Aussi,
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à tout instant, le signal d'un danger de mort répandait à la ronde le trouble dans les chantiers. Les. Russes semblaient avoir adopté notre cri d^alarme , et conune on leur rendait salve pour salve, que d'ailleurs une faible distance nous séparait, on entendait sans cesse, autour de soi, mille voix amies ou ennemies qui hurlaient : Gare la bombe ! et ce chœur lugubre, entrecoupé des bruits d'explosion, couvrait les plaintes des nombreux tributaires de Tambulance. Chaque atelier compta plusieurshommes hors de combat. Sans sommeiller une seconde, Toreille à Taffût des- détonations, Tœil aux aguets des éclair» de fusée, la pelle ou Técouvillon à la main, ^nous ramâmes' jusqu'à l'aube. Pair malheur, la journée fut également mclémente. De temps en temps, un de ces maudits projectiles à percussion, terreur des plus braves, rasait le terrassement, éclatait à hauteur mathématique de la crête du talus, et ses débris, se déployant en éventail, retentissaient, comme un coup de faux de la mort, d'un bout à Tautre de la tranchée. Nous nous vengeâmes de notre mieux sur le bastion du Mât, qui, de ce poste nouveau; présentait à nos coups sa face gauche. Tout l'hiver, par position topogragnique^i nous avions visé son autre face, et souffleter alternativement sur les deux joues cet insolent champion de Sçbastopol, était un vrai ^ bonheur de bombardiers. Malgré la fatigue.^ les tireurs, jusqu'au soir, s'en donnèrent à cœur joie, mais nous bénîmes nos successeurs. Apeine débâtés, sous le fouet de la faim, nous ^arpentâmes les zigzags des parallèles au galop gymnastique. Tout avait changé autour de nous, la saison, le paysage, l'humeur des esprits, les conditions de la vie, l'avenir, tout, excepté l'allure du retour au camp ; de môme au^'au premier jour, la garde montait lentement et descendait vite.
La voix de Sébastopol ne se refit entendre que fort tard dans la nuit. Les Russes essayèrent de sortir vis-à-vis des Anglais. Dès lors, grand fracas de mi-
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traîlladé et de fusillade, à cause de cette démonstration, qui avait pour but de distraire Tassiégeant des travaux de contre-approche devant la Quarantaine. Ces dehors extrêmes de la place allaient sans cesse croissant. Poiu* aider à les conquérir, une contrebatterie de mortiers fut entreprise sous je n^ 44, dans les cheminements du cimetière.
, Le neuvième jour de mai fut presque exclusivement, sur le champ de siège, consacré aux labeurs des chantiers ; le camp se prélassa dès son levei;, et après midi se porta en foule sur la route de Balaclava pour assister à la revue d'arrivée des Piémontais auxihaires, débarqués la veille, et leur souhaiter la bienvenue. Les bersaglieri furent applaudis : on aurait dit les cadets des zouaves. Les brigades italiennes s'établirent jusqu'à nouvel ordre au pied des mameT Ions de Karani ; elles devaient plus particulièrement agir de concert avec les troupes de lord Raglan.
Pendant ce temps; des régiments de Tarmée des Indes descendaient à terre. Ainsi les renforts de toutes p'arts affluaient, mais on ne reparlait plus de l'assaut, et rarmée,en se couchant, s'inclina avec plus de résignation que jamais devant les secrets mystérieux du conseil de guerre.
Le lendemain, coup de théâtre réexpédition de Kertch ayant reçu contre-ordre, les voyageurs de la mer d'Azof redescendirent à Kamiesch, désappointés. Ils disaient que l'Anglais était outré de ce brusque revirement, qui lui ôtait l'occasion de se laver sur une autre scène, du reproche de son impuissance devant Sébastopol. Ils ajoutaient que lord Raglan s'opposait au rappel de la flotte des eaux de Kertch. Le camp s'amusa un instant de cette apparente compUcation de la trame des affaires, et passa outre. Seuls, quelques chercheurs obstinés, en courant après le mot de l'énigme, faillirent perdre la tête. L'indifférence pu- . blique, au suiet de la, conduite des opérations, n'ébranlait pas la foi dans le triomphe définitif* L'assiégeant acceptait gaiement les chances d'une pro-
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longation nouvelle 'de la tranchée, non-seulement parce qu^il sentait sa supériorité au combat, mais parce (ru^'entre les plaisirs retrouvés à Kamiesch et les perijs continuels du feu, la vie offrait pour chacun Tattrait piquant d'une fortune disputée au jeu.
Les Russes, de leur côté, supportaient leur sort avec non moiiis de confiance. La garnison, sûre, quoi q[u^il arrivât, d'échapper à Tinfamie d'une capitulation, rivalisait d'entrain avec l'assiégeant; la rive droite de la Tchemaïa et les forêts de Mackenzie ressemblaient de loin à un campement de vainqueurs en fête. Les défenseurs de Karabelnaïa euxmêmes trouvaient le temps de se divertir, et à la fin de cette soirée, on distingua derrière Malakoff les sons d'un orchestre; on cmt à la réouverture du bal des matelots, et ces éba^s hors de saison intriguèrent les attroupements des observatoires, autant ^e le retour inexplicable du corps expéditionnaire de Kertsch. Ils ont donc des femmes ! S'il nous tombait des danseuses de France, comme on leur répondrait! Les commérages allaient sur ce train entre badauds et nouvellistes. On finit par applaudir les Anglais, qui relevèrent le défi en jouant leur retaite en musique. Cependant, depuis le matin, la canonnade s'était soutenue languissante; dès la nuit close, les pionniers à découvert rentrèrent en lice ; l'assiégé commença l'armement des embuscades de la Quarantaine. L'attaque de cette dernière position d'avant-scène des fortifications de la ville, était déjà sur le tapis ; l'artillerie étabUt sa 45^ . batterie afin de pouvoir disperser, avant l'assaut, les rassemblements de troupe que favoriseraient les plis du ravin environnant; le canon dérangea peu les projets des deux partis. Au lever du soleil, suspension complète du bombardement. La journée, au bivac, fut des " plus agitées : il vint en procession des visiteurs turcs, ^ anglais, piémontais ; les riflemen de fraîche recrue se piquaient de coquetterie; ils flânaient majestueu-
sèment en toilette, digérant leur ration de bifteck, ce bien revenu chez eux avec les beaux jours. Ceuxlà ignoraient qu'après Inkermann, leurs aînés, presque tous morts aux épreuves de la misère, daignaient souvent, en haillons, s'asseoir à la table de leurs frères d'armes; aussi, la reconnaissance ne tempérant pas leur roideur, ils regardaient à peine, et on les laissait passer. Les redifs ne s'étaient pas davantage attirés nos bonnes grâces ; ces mécréants continuaient à payer en mépris les sauveurs de Tlslam. *0n réserva les politesses pour les Sardes. « Parlezmoi de ces Tyroliens> disaient les Africains, on s'entend avec eux ; les autres ne savent parler que le saUr. » A voir des bersaglieri et des cnasseurs Côte à côte au cabaret voisin, on les aurait presque confondus. Même physionomie, même taille; beau texte de parallèle entre ces fils de la France et de l'Italie ! Mais la trompette de (juatre heures, de sa voix importune, me cria que je rémontais la tranchée.
Avec le flot des gens de service, je m'^acheminai vers la quatrième parallèle. Pour qu on ne troublât
Eas les préparatifs de défense de la Quarantaine, les atteries de la place nous gratifièrent d'un à peu près de trêve. Les coups ne se succédaient pas, du moins ences lieux d'avant-garde, avec cette vitesse funeste qui pousse trop souvent à se jeter dans les bras d'un obus pour éviter l'explosion d'une bombe; le poste aurait été tenable, sans les fureurs des tirailleurs russes. Il pleuvait des balles sous tous les angles. Les gardes d'infanterie soutinrent dignement la lutte. Ces champions, la fleur des fantassins du mpnde, au milieu de la riposte, ne négligeaient pas la plaisanterie. Quelques-uns d'entre eux eurent l'idée de coiffer une perche d'un moulin à vent en carton, puis, aux lueurs du matin, les vaillants espiègles élevèrent ce jouet au-dessus d^'un monticule; leurs adversaires les plus proches ne tardèrent pas à arborer un bonnet à poil de voltigeurfrançais. Ce poste d'assiégésétait, ce jour-là, sans doute composé aeBaskirs,
les plus farceurs des sujets du tzar, surtout en été, au dire de leurs historiens. Dès que les mires furent ainsi dressées, par une convention tacite, le tir s'ouvrit, La première décharge abattit le mât de cocagne iur sultant de Tennemi, tandis que les ailes du moulin à vent tournèrent longtemps encore. Qu'étaient devenus les gardes-chasses des forêts impériales, les phénix de l'adresse en Russie ? Ce cartel nous servit, quelques instants, de récréation; ensuite, moitié soupirant, moitié parant des bombes fréquentes par la mite ou par des prosternements, nous touchâmes au terme de notre faction.
Au moment de notre rentrée au bercail, passé dix heures, mai éclairait la Ghersonèse de sa douce lumière, et le camp, au coucher du soleil, déployait le tableau printanier d'une ville au mur de toile. La brise du soir se jouait dans les tentes entr'ouvertes; les clairons et les tambours, préludant au refrain du souper, paraissaient donner le signal d'une réjouissance; partout fleurissaient des jardinets, chefsd'œuvre de l'art guerrier ; à l'entrée se dressaient des pyramides de boulets; , au centre des platesbandes, des trophées d'obus; le long des sentiers se dessinaient des bordures de biscaïens. Devant les portes, le fer russe se pliait aussi à toutes les exigences de la décoration ; çà et là, des cadrans sphériques, tracés sur des bombes, indiquaient l'heure; vraiesmerveilles de l'horlogerie militaire, tandis qu'au sommet des pavillons de verdure s'agitaient des girouettes fantastiques. Bientôt après notre arrivée, les cuisiniers, ces appariteurs de la gloire, eurent fini d'ordonner les gamelles, et l'on s'attabla au bruit des fanfares. En même temps, commencèrentles parties de jeux populaires : les boules plaisaient aux plus 'adroits, le bouchon aux plus intéressés, aux plus intelligents le loto.
A la faveur de la nuit, les travaux de la Quarantaine et de Malakoff furent rondement conduits. L'attaque ne resta en pas arrière ; mais, aux lignes du
Garénaee, une bombe tomba d^aplomb sur la poudrière de Idi première batterie du fond dé port; Tévénement coûta la vie à trois zouaves de sentinelle. Le parapet fut abîmé, et Fon profita de ce coup de malheur pour remanier cet ouvrage, un des monuments de la faiblesse des Anglais ; le nombre de ses pièces fut porté à dix.
Le 13, calme journée de travail à la tranchée; au bivac, délassement de villégiature. L'assiégeant en repos tournait au Gincinnatus : les voisins luttaient à qui embellirait le mieux leur jardin ; on aurait cru qu'ails voulaient s'étourdir sur les ténèbres du siège.. Rien, en effet, à la surface de Farèiie, ne laissait même deviner un pronostic de dénoûment. Les faits se suivaient sans enchaînement perceptible; on partait pour la conquête de Kertsch, et Ton rebroussait chemin, sans avoir touché le rivage; le bombardement procédait par soubresauts, comparable à un incendie qui, sous la cendre, jette parfois des étincelles et paraît toujours àla veille de s'éteindre; la sape allait comme à la dérive, étendant ses rameaux en tout sens; delà Quarantaine au Carénage, il n'existait plus de point d'attaque fixe ; Vauban n'aurait rien compris à cette Babel apparente. La nuit fut comme la contre-partie du jour ; les batteries delà ville, après le crépuscule, rompirent le silence. Plus tard, une colonne de Russes chargea nos ouvrages avancés, en face du bastion central : alors, tumulte d'usage, sonneries- d'alarme , réception de l'ennemi à la baïonnette, arrivée des renforts au pas de course, mêlée générale; bref, la poursuite des fuyards et la victoire. A l'aurore (14), la place remit le bâillon, à ses canons; les nôtres alors s'apaisèrent, et jusqu'au soir quelques bombes seulement amusèrent le tapis du siège. Au camp, repos et liesse; sur les amphithéâtres des mamelons sommeillaient des groupes d'indolents fumeurs, ou s'agitaient des académies de tacticiens, désireux de mettre les faits d'accord avec la logique ; çà et là, à travers la rue,
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des jardiniers encourageaient leurs petits pois à mûrir ; quelaues-uns de ces maniaques poussaient le fanatisme horticole jusqu'à habiller des épouvantails en Russes, oubliant que peu . d'oiseaux avaient cette année niché sur la Gnersonèse. Durant l'après-midi, des bruits vagues de conflit persistant entre les commandants en chef, vinrent troubler la quiétude de Tannée; de toutes parts il se forma des conciliabules, et f on se perdit en conjectures sur Torigine des dissensions du conseil de guerre, cause présumée des lenteurs. A la veillée, par des relations sûres de Tétat-major, la vérité, à cet endroit, transpira.
Or, le général en chef n'avait plus les mains liées par les chances de l'arrivée ' de l'Empereur en Crimée. La politique de TEuroçe, à son grand regret, retenait le chef de l'État au timon; mais, de sa j)art, le ministre de la guerre avait communiqué officieusement au conseil de l'armée un plan de campagne mémorable,^ qui tirait le siège de . la routine contre laquelle les vainqueurs de l'Aima se rebutaient depuis huit mois. En vérité, creuser cas à pas le sillon des cheminements dans un terrain iilgrat; à une batterie de l'ennemi opposer laborieusement une ligne de canons; ensevelir au fond des tranchées obscures une somme de bravoure et d'ardeur capables de renouveler sur le champ de bataille les fastes de la France; forcer enfin l'admiration du monde par des vertus dignes de l'âge héroïque, mais le plus souvent passives : tel avait été le lot de l'attaque. Ainsi entendu, un siège est le triomphe de la force, et ces opérations méthodiques qui e3;cluent les inspirations de la tactique ou. les conceptions de la stratégie ont, de tout temps, à juste titre, répugné aux maîtres de l'art militaire. La voie nouvelle, tracée par la main de TEmpereur, faisait luire un éclair de la, grande guerre, au milieu de ces ornières et de ces impasses de la sape au jour le jour, oîi l'armée d'Orient, sous une direction éminente, avait cependant su trouver
Toriginalité de la gloire. Le projet en discussion au quartier général était, au fona, la thège^de ^investissèment, dont beaucoup de bons esprits préconisaient
* l'excellence, et par conséquent la sanction des principes de Vauban, considérés à leur point de vue le plus élevé. Trois armées devaient manœuvrer de concert contre Sébastopol. La première aurait, en gardant Kamiesch, bloqué la garnison au midi; la seconde, pivotant autour de Balaclava, aurait eu pour objectif les positions de Mackenzie; la troisième enfin, du rendez-vous d'Aloutcha, se serait proposé de tourner les Russes par le côté de Simphéropol. Ainsi, les Anglais de Baïdar auraient tenu en écnec Tennemi sur les hauteurs d'^Inkermann, pendant que les Français, maîtres de Simphéropol, déboucheraient de Batchi-Saraï. Alors, si Tassîégé, cour sortir de rincertitude oîi le plaçait ce 'double jeu, dégarnissant son camp retranché du fort du Nord, ^e portait à la rencontre des derniers, lord Raglan, au centre^ passait la Tchemaïa et s'emparait des positions de Mackenzie. Les Russes, au contraire, attendaient-ils immobiles les • événements , le général Canrobert, toujours avançant et appuyant son aile gauche aux montagnes, opérait sa jonction avec nos alliés, à Albat, par exemple,, et de concert on jetait Tarmée de secours dans la place. Ce plan, où le bon sens s'élève presque à la hauteur du génie, condamnait indirectement la diversion, jadis projetée, par Eupatoria. De ce côté, on n'avait à coup sûr ni ligne d'opération, ni ressources, ni flanquemént, ni surtout moyen de retraite en cas de revers. A travers des steppes uniquement favorables aux moi^^ements de la cavalerie russe, on s'exposait à recommencer, dans les conditions les plu^ fâcheuses, les aventures de la campagne d'Old-Fort. Toutefois, soit que cette combinaison sourît à lord Raglan par son excentri-
. cité, soit que sa répugnance pour l'investissement immédiat lui montrâtla route d'Aloutcha à Simphéropol comme d'un accès ttop périlleux, soit qu'il
gardât rancune du sursis de Texpédition de Kertch, le général anglais combattit avec passion le plan envoyé de Paris, et les bouches les plus autorisées certifiaient que cette opposition de parti pris rendait de plus en plus difficile, vis-à-vis de son collègue^ l'attitude diplomatique' du général Canrobert, dont le pouvoir ne s'étendait nullement aux Anglais. A en croire certaines gazettes, milord avait menacé de rompre et d'agir seul avec les Piémontais devant Sébastopol, et séparément aussi avec Taide des Turcs à Eupatoria. Cette fanfaronnade problématique n'avait pas, aux yeux du camp, un caractère radicalement alarmant; cependant, puisque des considérations d^ordre supérieur ordonnaient de marcher à la victoire de compagnie, on craignait qu'il ne surgît de ce désaccord momentané des tiraillements sans fin, alors qu'il était plus manifestement nécessaire que jamais de se hâter.
En effet, l'assiégé, de même que s'il pressentait des germes de retards nouveaux pour l'assaut, multipliait ses derniers moyens de défense. Le faisceau des embuscades de la Quarantaine remplaçait déjà, en sentinelle devant le corps de place, l'ouvrage perdu du 2 mai. On retouchait à loisir tous les points faibles de l'enceinte bastionnée. -Le mur crénelé se présentait plus fort qu'avant le bombardement d'avril. Une gabionnade couvrait de haut en bas la brèche, et plusieurs canons se trouvaient braqués en ce passage indiqué des colonnes d'assaut. En dehors de ces raisons, la chaleur de l'été, notre ennemie à Varna, conseillait éloquemment d'en finir. Le soleil, du sein des fumiers et des ossuaires enfouis, soulevait des émanations putrides présageant le retour du choléra, l'invasion du typhus; et, sur cette plage poudreuse, obstruée de combattants, les épidémies apparaissaient comme des calamités plus à redouter que des revers de fortune. Enfin, le feu de l'ennemi prélevait un impôt de sang quotidien et chaque jour plus lourd. On ne quittait p^s le deuil.
La mort était la fatale invitée de toutes nos fêtes. Cette intrase gâtait tous les plaisirs.
Nuit de préparation au siège. Le lendemain (15), continuation du calme de rartillerie et des prodiges de valeur des pionniers. Le temps était' chaud à Texcès. Le camp vivota. Ce fut, pour la plupart, une journée d^enterrements. L^émotion empêcha de parler en rhonneur des victimes : le silence est le plus vrai des panégyriques. Après Tinhumation, les gens du convoi parcoururent ce. domaine, oii le premier venu avait malheureusement son droit de propriété. Les croix de bois foisonnaient, la saîson passée ayant été un long sacrifice d'hommes; mais les tombeaux avaient revêtu iln aspect moins sombre -qu^au temps d'hiver. Des mains pieuses venaient pariois déposer quelques fleurs marines sur ces restes de héros inconnus. On aurait dit que leurs mères étaient venues y pleurer. Mais Theure des coTvées nous sonna le rappel ; et, quant à moi, par un rapprochement pénible, j'allais, mon tour de service 1 exigeant, découcher aux environs du cimetière de la Quarantaine. Le dernier asile des habitants de Sébastopol ne recevait que des outrages, car les bombes du bastion central, adressées au voisinage, roulaient dans le ravin et, en éclatant, fouillaient un cercueil Ou renversaient un mausolée. La veillée, en ces lieux, dut être rayée du compte de mes nuits heureuses en Chersonèse. Nous restâmes perpétuellement en alerte et comme sous le poignard, tant les obus et les grenades se coudoyaient. Le canon de siège usa am|)lement de représailles ; -mais partout le travail subit lin chômage regrettable. Nous ne respirâmes qu'à Taube, et bon gré mal gré, la matinée répara le temps perdu. Pendant l'après-midi , Sébastopol inonda de fer la
{)arallèle, et cet orage finit par une farce. Peu avant a descente de la garde, un cerf-volant rouge se dressa au-dessus du bastion du Mât, puis 4ispanit. Ce vieux bastion radote, se disait-on en riant. L'aérostat, peu après, se leva de nouveau ; on le salua
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cette fois de mille coups de feu sans succès, et nous repartîmes pour le camf), les yeux fixés sur ce ballon, où les malins voyaient une ruse de guerre renouvelée de'Fleurus. Ce fut la coqueluche de la veiUée (16).
Au siège, il se fit grand tapage toute la nuit, parce que la place , entendit de bonne heure , près de ses murs, des voix de vedettes en tournée. Les travailleurs se signalèrent, malgré rartilierie.
Le 17, gala au bivac. Dès l'approche du déjeuner, on semait en cuisine. Partout des fumets appétissants de ragoûts et de fritures chassaient Todeur de la poudre. Les passants parlaient chaudement de certains plats, qui faisaient époque chez des foyçats de la gloire, sevrés de longue date de toutes les voluptés de la vie. Faute de mieux, pour le moment, l'héroïsme de Tarmée se concentrait sur la gastronomie.
Il n'y eut pas à la tranchée, en dehors du trantran ordinaire des travaux, d'autre incident que la réapparition du cerf-volant, au-dessus des terrasses du bastion du Mât. La nuit ne modifia rien à la tournure des aflEaires. Le lendemain (18), le corps de réserve aux ordres du général Regnault de Saint-Jean d'Angély, que l'escadre, libre depuis le retour de Kertch, était allée chercher au camp de Meslak, acheva son débarquement àKamiesch. D'un autre côté, les Turcs d'Omer-Pacha étaient revenus d'Eupatoria f allier les renforts. Aiusi, Sardes, Italiens, Anglais, Turcs, Français, le ban et l'arrière-ban étaient présents au rendez-vous d'assaut; et nul signe d'attaque, nul ordre précurseur. Les abords du quartier général
Paraissaient déserts. La renommée avait-elle raison? e commandement traverserait-il une crise ? L'énigme du sphinx n'était pas pire que le mot de la situation. Cependant on savait, d'après des rapports d'espions, que, malgré l'étalage de ses forces, la garnison souffrait de plus en plus.LaTchemaïa à peine lui fournissait deTeau potable, car les décombres
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croissants de la ville comblaient celles des citernes que les cadavres n^empoîsonnaient pas. En outre, dans le désir de noircir la condition de Tassiégé, on s'exagérait les moindres particularités. Plusieurs prisonniers de la nuit précédente portaient des capotes françaises : donc les magasins de Sébastopol étaient à .sec. Un bœuf des plus étiques s'était échappé, à Taurore, de la porte du bastion du Mât, et ce singulier déserteur avait osé paître sous les carabines des avant-postes : donc la faim éprouvait dans la place bêtes et gens. Mais puisqu'on croyait Tennemi aux abois et qu'il ne restait plus d'auxiliaires à attendre, pourquoi, se demandait-on, prolonger le sommeil au siège ?
Les confrères du deuxième corps seuls se félicitaient en secret de ce relai des sapes devant la ville, espérant bien que Màlakoff finirait par être accepté comme point d attaque principal. En attendant leur tour de primauté, ils avaient dressé Un théâtre, et les zouaves s'y faisaient applaudir aussi bien qu'au feu. Ces comédiens africams renouvelaient presque en Crimée les belles traditions du temps deFontenoy, quand Adrienne Lecouvreur venait au. camp, avec sa troupe, jouer devant l'armée de Maurice de Saxe, et que, la veille des jours de bataille, l'affiche annonçait au parterre relâche.à cause des préparatifs de victoire. Si ce glorieux motif defermeture avait été admisici, on n'aurait, pu hasarder une seule représentation; car le combat, à la tranchée, ne discontinuaitjamais. Chaque soir de fête, une partie des spectateurs s'asseyaient en armes à leur place, puis, dès que sonnait Theure du service, souvent au milieu de la pièce, devenant acteurs à leur tour, ils se transportaient sur l'autre s^èhe. Quelquefois des projectiles mêlaient de près leur murmure à l'orchestre : heureux.alors , le public, si ce coup de hasaTd ne dépareillait pas la compagnie 1 II n'y manquait aucun sujet essentiel, ni père noble, ni duègne, ni Anglais, ni soubrette. Aidant à l'illusion, quelques chandelles brûlaient
économiquement, entre des canons de fusils russes, arrangés en lustres. Aussi, avec le blanc des bitffle- . teries pour fard, de la charpie pour bourre, ces mes • sieurs se composaient aisément un teint et des appas. D^ordinaire, il régnait dans cet otîéra de bivac une gaieté et un ordre exemplaires. Il n'y ^vait pas plus de claque que de police. Nos alliés eiicomT>raient les banquettes et payaient leur large part de bravos. Toutes les fois que le sel d'un couplet leur montait au nez, ils réussissaient, par leurs contorsions d'hilarité et leurs grimaces nationales, à dérider les comiques eux-mêmes. Or ce soir-là (18),.on donnait, au profit des prisonniers, disait-on, un vieux vaudeville de circonstance, le Caporal et la Payse. Des légions d'amateurs accoururent même du Clocheton au Moulin. Le reste du camp passa la veillée paisiblement, au seuil des tentes, à fumer. Parmi ces casaniers, la plupart, et j'étais du nombre, devaient le lendemain, en personne, se produire sur les tréteaux de la craatrième parallèle, et ne se souciaient pas de se latiguer avant leur entrée personnelle. Mais, çà et là, de rares originaux ne daignaient pas se déranger par principe. Ceux-là se prétendaient les patriarches du vieux siège, AWgt en soirée au camp de la droite, c'était presque déroger. Poussant à l'extrême Tenfantillage de l'amour-propre, lorsque des représentants de jios rivaux en nerbe les visitaient, ils se gardaient avec affectation de les entretenir des choses de l'attaçiue, évitant ainsi, même dans la conversation familière , de traiter de puissance à puissance avec les jouvenceaux 'de Malakoff.
La nuit de tranchée n'offrit nul intérêt nouveau, si ce n'est que la Quarantaine, en dépit des bombes, mit la dernière main à ses contre-approches. La défense tirant miraculeux parti du temps, chaque journée de délai augmentait les obstacles des entreprises de vive force. Heureusement l'armée ne prenait même plus ombrage", des retards. Elle ae montrait digne, dans la passivité de l'attente, de ce
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qu'elle avait été au supplice de rhivemage. Autre saison, autres vertus. Mais, au point de yue de la grandeur morale, quelle différence entre le présent et le passé ! Je ne pus me défendre , en me levant (19), à la vue de la* métamorphose du paysage, de remonter par le souvenir vers ,ces jours d^épreuves, source inépuisable de contrastes et d'orgueil. A travers les avenues de toile et de feuillage, les pipes et les cheminées fumaient à pleins bords'; les pourvoyeurs matineux revenaient du marché et tenaient conseil, à propos du dîner, en déj)allant la marée et les primeiirs. De loin en loin, des chiens se prélassaient à la porte des lentes, gros et gras, tels que des gardiens de bonnes maisons. Des chats minaudaient au soleil. Les chevaux, repus, abandonnaient les miettes de leur avoine aux poules, qui remerciaient ces hauts personnages de leurs largesses par un caquet expressif. Des corbeaux enchaînés méditaient sur les festins qui suivaient pour eux, jadis, les boucheries du siège. Un flot de promeneurs, de neuf habillés, égayaient les rues ; c étaient des gens de toute condition et de différentes armes. Mais seul, le simple fantassin avait conservé intact le sans-façon des mauvais jours. A lui la palme du naturel et du vrai mérite! Chez ce roi de la baïonnette, aucune des petitesses de Tesprit de corps, .aucune prétention de supériorité. Il se fait indifféremment artilleur ou pionnier, et excelle dans ces spécialités. La modestie de son dévouement égale son intelligence. Il y a du Décius en chacun de ces bonshommes de trois pieds; nulle tâche ne Teffraye. On croirait que la patrie le paye en maréchal de France. Après ce lever de rideau^ le camp se livrer aux commérages habituels, alléché par la douce odeur du déjeuner. La représentation au théâtre avait eu plein succès, la veule. Les zouaves grandissaient en talent comique, au dire des connaisseurs qui avaient assisté à la fête, et Ton jura, à Tavenir, de répondre en plus grand nombre à Tinvitation des assi^eants de Ma-
lakoff. Puis on répéta des bruits de coulisses sur les démêlés du conseil. On glosait ainsi dé toutes parts, quand les fourriers, arrivant de Tordre d'un pas plus grave que de coutume^ apportèrent le cahier des ora<îles quotidiens, et on y lut deux proclamations d'un imprévu foudroyant :.rune, signée Ganrobert, attestait aue le commandant en chef cédait sa place au général Pélissier, et se remettait à la tête de son ancienne division; Tautre confirmait la démission du général Ganrobert, et remettait la victoire à prochaine échéance, signé Pélissier, On accusa leô liseurs d'avoir la berlue. On se disputa le journal. Chacun voulut voir de ses yeux. Le texte était formel* Une vive agitation succéda à la stupéfaction causée par ces nouvelles. Les secrets s'étaient ébrui- "tés; et ion attribuait, à bon escient, le changement à une mésintelligence sans issue avec lord Raglan. On disait que le chef français, pour apaiser les susceptibilités de son collègue et pair dans la discussion du plan de campagne de TEmpereur, avait non-seulement proposé de lui abandonner les rênes, mais engagé Omer-Pacha à imiter son abnégation; que lord Raglan, poussé dans ses derniers retranchements, avait accepté, à condition que les troupes françaises se chargeraient de la défense des lignes anglaises, et (lu'enfin l'éclat avait eu lieu devant cette sorte d'ultimatum exagéré. Quelle que fût la version admise de la rupture, les regrets et l'admiration s'élevèrent unanimes sur le compte du glorieux démissionnaire, et l'histoire sanctionnera ce jugement anticipé, prononcé par la voix du soldat. En ces circonstances difficiles pour l'harmonie de l'alliance anglaise, la conduite du successeur du maréchal Saint-Arnaud n'est pas un simple ,trait de patriotisme, mais un acte d'une grandeur antique , capable de déconcerter les. détracteurs du temps présent. Lés dictateurs de la république romaine , leur mission remplie, résignaient leur pouvoir et regagnaient leur charrue ; le général en chef descendait du premier
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rang et ne se séparait pas de ses compagnons de victoire. Peut-être un jour, sMl naît un autre Plutarque, nosneveiix uniront le nom du divisionnaire Ganrobert à celui des Fabricius. et lui décerneront avec justice la meilleure part de la couronne obsidionale de Sébastopol. En effet, la France lui était redevable de Tarmée sans rivale qui allait bientôt graver son immortalité sur les ruines de la forteresse russe. Au milieu de ces conjonctures terribles de la froide saison où on luttait entre la vie et la mort, il sut la soutenir par son exemple, et il ménagea le sang avec une science paternelle qui promet un genre de gloire rare dans nos annales. L'illustration du champ de bataille, il l'avait d'ailleurs gagnée en dehors de l'Afri-' que, à l'Aima et à Inkermann. Ici il fut blessé, conduisant la charge fameuse qui décida de la journée; là il partagea avec le général Bosquet 1 honneur d'avoir sauvé les Anglais et la fortune des alliés. Mais durant l'hiver, le siège ouvrait au tacticien la plus aride des carrières. L'offensive était subordonnée à la marche .systématique de travaux indépendants des combinaisons de 1 art de la guerre ordinaire. D'autres, peut-être, auraient préféré brusquer la victoire ; or , en cas de réussite , ce coup d'audace n'aurait pas forcé la Russie à la paix, et un revers pouvait compromettre les fruits de la campagne entière. En évitant lés écueils de cette alternative, le général Ganrobert prépara le triomphe de son successeur.
Ainsi, en attendant le coup de quatre heures (19), je réfléchissais, de ma couchette de bivac, aux vicissitudes des grands. Le soubassement de ma tente était retroussé, et le dessus de mon lit affleurant le sol, la brise de mer glissait^ sur moi, caressante et imprégnée des senteurs de mon jardinet. Parfois l'interrompais ma rêverie militaire pour m'inspirer de la verdure d'alentour, image de la fleur d'espérance qui ne m'avait jamais trahi. La prose en personne me réveilla, *sous la figure du maître coq : sa
vue signifiait qu'il était temps de dîner et' de partir pour la tranchée. En dépit, des attraits d'avril et de mai, <5es renas prématurés d'avant la garde, sans compagnon ae taBle, avaient conservé quelque chose de lugubre des corvées de janvier. Les criminels, à leur cène, ne font pas pires calculs que les pauvres diables se préparant aux combats du siège, la fourchette à la main. Sur la foule des serviteurs que la trompette convoquait des quatre points du camp, la mort prélevait de droit sa rançon. N'est-ce pas à mon tour aujourd'hui de payer? se disait-on, en allant au lieu du rassemblement. C'était pour la soixante-dixième fois au moins que chacun de nous se posait cette triste question. L'heure sonnant, la colonne s'écoula. Le ciel était si beau, le soleil rougissait si splendidement en pourpre la gabionnade, })endant que nous montions lentement le chemin de a voie conduisant à l'ouvrage du 2 mai, que mon examen habituel de conscience, au départ, me porta à une douce mélancolie. J'allais poétiser la quatrième parallèle, lorsqu'une volée de biscaïens et la vue d'un débris de squelette russç, sous le parapet, dissipèrent ces vellmés de touriste; et dès lors, jusqu'au lendemain, il nous fallut subir les rigueurs du métier. Les bombes nous tourmentèrent; on s'essouffla à les fuir et à répondre. Daùs l'intervalle, l'assiégé ébaucha une place d'armes, en avant de la Quarantaine. Chez nous, le génie déboucha du Cimetière à la sape clopinante. Le repos presque complet de la journée nous dédommagea des inquiétudes de la nuit. Les deux partis semblèrent, du matin au soir, faire trêve d'un commun accord, comme il arrive souvent à la veille des grands chocs.
L'après-midi, les généraux en chef avaient conféré. Il avait été résolu qu'on continuerait méthodi- Jue.ment le siège; que sans renoncer au plan en voie ^exécutioTa des fortifications de Kannesch, sans amoindrir en rien l'attaque primitive de la ville, on
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s'attacherait avec un redoublement de force à la conquête des dernières contre-approches et de Malakôff. Dans ce but, les projets d'investissement de Sébastopol et d^expédition à Tintérieur furent provisoirement écartés. On se borna à la diversion sur la mer d'Azoff, parce que cette opération se liait intimement à la question du siège; car, même aujourd'hui que les chemins de Pérécop étaient libres, ce lac fermé par le détroit de ï^ertch restait la principale voie de communication de la place. Les approvisionnements, les renforts étaient embarqués à bord de nombreux navires dans les ports du littoral de la Russie méridionale, surtout à Marioupol et à Tangarok, et de là, on les transportait en deux jours à Kertch, d'où une route stratégique les condtiisait à Simphéropol, aux portes des magasins de la ville assiégée; et il était aisé d'éviter l'encombrement en faisant traverser à gué par les convois le canal d'Yeni-Kalé déjà desséché, puis en suivant la flèche d'Ajabat. L'expulsion de l'ennemi de la mer d'Azoff et de la mer Putride tarirait donc en partie les sources du ravitaillement de Sébastopol : que si, après la chute de la place, la garnison et l'armée de secours, chassées de leurs retranchements, étaient contraintes de fuir par Pérécop, la retraite pourrait leur être plus facilement coupée, de Kertch pris pour point de départ. En conséquence , ordre fut lancé immédiatement de reformer le corps expéditionnaire.. Il se composait de sept mille Français, sous les ordres du général d'Autemarre, de trois mille Anglais, commandés par sir G. Brown, et de deux cents Turcs. Les escadres reçurent sans délai avis d'appareiller pour le lendemain, • En outre, le danger aes épidémies augmentait de jour en jour, • avec la chaleur croissante. Depuis l'arrivée des derniers renforts, les troupes étouffaient sur le plateau Ghersonèse, entre le canon des bastions et la mer, de même que des passagers entassés sur le pont trop étroit d'un navire. Afin de parer aux dangers de
ragglomératiou, on résolut, en ce même conseil, que Farmée (inobservation exécuterait, aussitôt que possible, sur la haute Tchel-naïa , un mouvement onensif, qui contribuerait à inquiéter les Russes sur le flanc gauche de leurs positions. Ces diverses promesses de victoire couraient de bouche en boucne , et rinflexibilité déjà populaire du général en chef, en face des Anglais, réunissait tous les suffrages.
La vingtième nuit de piai fut une séance d^'appréts. Au réveil (21), le camp enchanté, apprit que Tattaque des embuscades de la Quarantaine, signal des coups suprêmes, commencerait le lendemain. Le général de Salles, commandant en chef des troupes du siège, était chargé d^ordônner Tentreprise. Cependant, à rapproche de la canicule, les mesures a hygiène, défensives des fléaux, avaient redoublé de sévérité. On apercevait de toutes parts des compagnies de plâtriers occupés à répandre de la chaux sur les gisements de cadavres et de fumiers. L'odeur malsaine des émanations suffisait pour les guider dans la découverte de cette voirie souterraine. Si Tinaction avait été telle qu'à Varna, le choléra aurait déjà fauché le camp. Toutefois, les ambulances, après maintes évacuations de malades sur les hôpitaux de Constântinople, s'emplissaient de nouveau. La chentèle des innrmeries ne dimi- .nuait pas. Partout où verdissait un brin d'herbe, des scorbutiques, au corps amaigri et voûté, allaient en bande à la recherche des vulnéraires. Dieu merci! la nouvelle physionomie des affaires distriayait l'attention publique de ces symptômes alarmants. Chacun jomsSait de la. vie à sa manière. Je m'étais, la veille, de près, rassasié des beautés de Sébastopol. La rue brûlait; et après avoir croqué le tableau d^'alentour, les charmes d'une lecture sur le divan me séduisirent davantage qu'une flânerie au soleil ou une partie de caquet à l'observatoire. Un vieux latiniste du voisinage, dont je convoitais la bibliothèque, m'avait prêté, à titre de faveur, une Enéide
poudreuse. Troie on Sébastopol ! Ce livre était de circonstance. J^y étudiais Temance de Tart des sièges, et les procédés de nos Vaubans ne me paraissaient guère plus expéditifs que les artifices de Tingénieur Ulysse. Pourquoi les dieux ne se mêlent-ils pas ici de la querelle? me redisais-je, bercé par Tharmonieuse langue du poëte, en souriant du cheval de bois qui avait aplani les fossés et tes escarpes d^Ilion. Mon bonheur aurait été sans mélange parmi ces billevesées, si à travers le treillis du toit, le feu du soleil se filtrant ne m'avait plongé dans un Jbain de vapeur. Maudite hutte de toile, où Thiver on grelotte, oùj'on cuit Tété! J'allais chercher les différences entre la tente d'Achille et les chefs-d'œuvre de messire Taconnet, lorsque la garde de tranchée rentra bmyamment. Ces porteurs de messages faillirent effrayer le camp. Ils contèrent que l'assiégé avait dessein contre l'ouvrage du 2 mai, et qu'il
f)rendrait peut-être les devants. En effet, la nuit, es Russes parachevèiient l'armement de leur place d'armes. Dès le matin, leur attitude et l'air des contré-approches annonçaient des intentions prochainement hostiles, à moins qu'on sût les déjouer.
La journée (22) n'éveilla nullement les soupçons de la place soucieuse. Au camp, train ordinaire; au siège, consigne du silence rigoureusement observée. Les batteries avaient mieux à faire que de tirer vengeance des dommages continuels causés par les bombes à la parallèle avancée. Il s'agissait pour ' elles de compléter leurs provisions de guerre et de se disposer à une démonstration puissante, pendant le combat irrévocablement fixé au soir. Le général Lebœuf ne cessa de les parcourir, ' prescrivant à chacun son rôle particulier : aux uns de concentrer leur feu sur les troupes ennemies, aux autres de détourner les efforts de l'artillerie- de Sébastopol, et surtout recommandant aux chefs des attacjues de droite et du "centre d'opérer une vigoureuse diversion contre le bastion du Mât. Avant le crépuscule.
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les bombardiers étaient à leurs postes, et les colonnes assaillantes se rangeaient en ligne de bataille, le long de la place d'armes : à gauche, cinq bataillons, formés des chasseurs du 10^ des compagnies d'élite au 95* de ligne et du 2* régiment étranger, sous la conduite du général Beuret, s'empareront du flanc de la redoute russe appuyée à la baie de la Quarantaine; à droite, en même temps, le général de Lamothe-Rouge, à la tête du !•' régiment de la légion et de deux bataillons du 28^ s'étsJblira dans les postes les plus voisins du cimetière. Telle était l'ordonnance de cette soirée de bataille, dont le général Pâté dirigeait en chef l'exécution. Ainsi qu'au 2 mai, dès la nuit tombante, la lune donnait grand jour au champ de manœuvres. Bon présage I car nos cham-
f)ions avaient appris, à leurs dépens, à détester es assauts dans les ténèbres. Au moment convenu, les signaux brillent en gerbes ^u ciel, et l'artillerie se déchaîne, comme une tempête intelligente, sur les dehors de la Quarantaine.
Dès que les rafales de boulets ont profondément ravagé le terrain, lorsque les bastions suffisent à peine à pouvoir se défendre, les assaillants descendent : expulser l'ennemi de l'angle nord du cimetière à la mer, ce fut fait, à l'arme blanche, en un tour de bras. Bientôt revenus de leur surprise, les assiégés resserrent leurs rangs et redonnent l'attaque à leur tour. La violence de leurs hourras, telle que le camp en trembla, proclaine leur d^sir de vaincre. Vers la baie, les ondulations du pavé les forcent à trop s'éparpiller, et deux fois en vain ils mordent dans un masque de poitrines et de fer, derrière lequel les soldats du génie dressent déjà des défenses. De ce côté, ils ne tardent pas à lâcher^ prise, tandis que le canon de la Quarantaine est im-
Suissant à désarçonner les conquérants. Mais à l'aile roite, l'ennemi, après plusieurs tentatives, avait rejeté les nôtres vers la lisière extrême du cimetière. Il y a danger d'insuccès. Les renforts, volti-
geurs de la garde en tête, prennent élan pour le coniurer. On se choque avec fureur, sur les débris
avait accumulé ses forces, court combler ses vides à Tabri des ravins ; puis, s'excitant à la revanche par des hurlements, il pousse en avant et refait perdre pied aux attaquants. On recula, mais pour plus sûrement avancer. En effet, les chefs rallient leur troupe à Tombre des parapets circonvoisins,.puis mille Voix entonnent : A la baïonnette ! à la baïonnette! C'est rhallali de la victoire. Les talus de la redoute, garnis de Russes à triple étage, sont escaladés d'un bond. La rencontre dégénère en carnage; tout devient arme à la main des ennemis, s'étreignant corps à corps : les pelles et les pioches frappent à coups redoublés; les pierres volent. On crie et Ton tue à Tenvi; et rartillerie, du fracas de son bourdon, enveloppe ce long tumulte; à la fm, les défenseurs plient et les brigades de travailleurs se hâtent de couvrir les gardiens de l'ouvrage. Mais Taube va luire, la gabionnade n'est pas assez résistante ; il faut prendre parti. On se contente donc de déblayer les approches des embuscades, afin qu'il soit impossible aux Russes de s'y cramponner, et aux premiers rayons du jour, les vainqueurs se retirèrent en bon ordre dans la tranchée, jurant d'achever leur établissement la nuit prochaine. En ce moment, les bastions, harassés, renoncèrent à jouter, et nos batteries reprirent aussi haleine, justement émerveillées de leurs effets.^ Elles avaient, en moins de dix heures, tiré plus de six mille coups, tant contre les remparts de la ville que sur les lignes de bataille.
Nous connûmes au camp, peu avant la diane seulement, l'issue de Tentreprise. Pour les spectateurs, dont je grossissais le nombre, la veillée avait été une suite d'émotions et de réjouissances. Aux
sentiments de terreur religieuse inspirés par le concert des artilleries succédèrent le tressaillement produit par récho des premières clameurs de Tennemi; Suis la crainte d'une défaite, après la honte d^avoir ésespéré; enfin, passé minuit,' une explosion de vivat en Fhonneur des amis , dont les courriers du Clocheton publièrent trop précipitamment le triomphe complet. A cette heure, Thorizon du côté de Kamiesch brillait de mille feux des vaisseaux en partance pour Texpédition de la mer d^Azof ; et nous, de lom, du haut de la galefrie, n^avant pas assez de mains pour applaudir dignement, dfe saluer cette flottille qui allait lever Tancre et voguer à d'autres victoires. Il aurait été cruel de décompter véritablement après tant de secousses!
Du matin au soir, les deux partis restèrent en présence, immobiles derrière les sapes. La terre fumait encore autour de la Hce. Quelques blessés, çà e* là, imploraient en vain du secours, et les morts jonchaient les glacis. On aurait pu croire que; parpitié, la canonnade se ralentissait. Mais la partie recommença, dès le retour de la nuit. La garnison semblait résignée à abandonner les positions les plus proches de l^i-.baie de la Quarantaine; car, en ce point, il ne se manifestait aucun signe de résistance. Au contraire, vis-à-vis du cimetière, les Russes veillaient en nombre et résolus à ne pas céder : là devait donc converger Teffort de Tattaquè. Mômes dispositions que la veille. A neuf heures, dès les premières lueurs du feu d'artifice de signal, les batteries de siège envoyèrent le défi à la place. Le bastion du Mât, comme s'il se repentait de n'avoir pas eu hier le bouquet, renouvela ses plus bellesprouesses et -lassa pres(jue l'ardeur de ses adversaires ordinaires; maïs- il n'avait qu'une vue indirecte sur les embuscades en litige. Aussi, dès que la Quarantaine et le bastion central, pour mieux riposter, laissèrent le champ plus libre à rinfanterie, les nôtres courant au cimetière, la baïonnette en avant, étourdirent
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rennemi par là vitesse de leur invasion. Toutefois, fanatisés par le rayonnement au clair de lune de la croix grecque surmontant la chapelle, et par les cris de vengeance qui surélevaient, sous leurs pas, des tombeaux dévastés, les Russes opposèrent longt emps une vaillante contenance; mais, pressés sur leurs flancs et à la veille d'être cernés, ils s'enfuirent à la débandade vers le ravin et regagnèrent, de là', les portes de la ville. Alors commença Texpiâtion de la victoire. Pendant que le camp en émoi se livrait aux applaudissements et que les ouvriers du génie réédifiaient les parapets, il fut urgent qu'une partie des combattants se dévouât en sentinelle perdue à la garde de la redoute. Blottis derrière les tertres, à plat ventre et à la merci des bombes dont le flamboiement trahissait leur présence, ils s'exécutèrent, laissant aux batteries le soin de les protéger. Sébastopol ne baissa ipoint pavillon. Après deux heures du matin, le bastion du Mât, écrasé, referma ses portières d'embrasure; seulement la Quarantaine et le bastion central bouleversèrent jusqu'au jour le terrain du cimetière, et il en coûta cher aux défenseurs, qui^ ne pouvant être relevés, continuèrent à veiller avec peine et orgueil sur la place d^^armes, dont on était maître sans appel et qm garda le nom glorieux d'ouvrage du 23 mai. Pour le soustraire aux dangers des coups de main, les sapeurs, sous la direction du colonel Guérin,. jetèrent les bases d'une tranchée de ceinture, cheminement en crémaiUère, chef-d'œuvre d'audace et d'art. Malheureusement l'assiégé démasqua sans retard, à droite de la courtine de la Quarantaine, une batterie de deux obusiers de 80 qui écharpaient les sapes. Trois fois on réduisit au silence ces bouches à feu importunes : mais il y eut nécessité, dès midi, d^'interrompre le travail de terrassement; et, à couvert contre une rangée de gabions presque vides, quelques compagnies du H** restèrent en proie aux angoisses de lanût, sous tine pluie de mitraille. Les juges du camç, non sans sou-
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cis, attendirent, des hauteurs^ que la place parlementât. En voyant Tobstination de la garnison à ne pas proposer d'armistice des morts, on supposait, de sa part, guelque^ machination du désespoir. La nuit ne justina en rien cette crainte. Peu à peu lés ' canons se turent sur le rempart de la ville aussi bien que dans nos lignes ; et, à la faveur du calme, on préluda aux funérailles par Tenlèvement des blessés qui respiraient encore parmi les cadavres, tandis que- les corbeaux, troublés dans leur festin, assourdissaient la tranchée de leurs sinistres croassements* Enfin, aii lever de l'aurore, le drapeau blanc déploya ses plis au centre de Sébastopol. On convint, en ce lieu de la scène, d'une suspension des hostilités. Une haie de soldats russes et français, cortège des fossoyeurs, se recourba autour de la zone du carnage. L'ennemi releva près de douze cents compagnons, et la totalité de leurs pertes ne fut pas évaluée à moins de six; nulle hommes. De notre côté, on estimait à deux mille les tués et les blessés; sur ce nombre, la garde impériale, en cette occasion, la première où elle se montra solennellement, avait une quote-part d'honneur. Ces cruels détails du triage et de renterrement des victimes durèrent près de^ cina heures. Les chefs, ayant la présidence de la. cérémonie, se tenaient en deux groupes séparés, dans le cercle. Les marques de courtoisie, dont les rares entrevues d'une autre saison, en pareille circonstance, avaient autorisé l'échange, n'auraient été qu'une hypocrisie, maintenant que ces fêtes de croque-morts les convoquaient trop souvent. Mon tour de faction, retombé la veille, me valut d'êtr.e témoin oculaire de cette tragi-comédie, servant d'intermède au bombardement. Fantassins et servants, à cheval sur les ï)arapets d'alentour, formaient amphithéâtre. Les uns, enfants terribles, fai-. saient des saints et des grimaces aux camarades de l'armée' russe : d'autres considéraient tristement le mouvement aes brancards, les flots de poussière
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sanglante que la pelle des infirmiers soulevait audessus des fosses. Quelques-uns auraient pleuré s'ils ravalent osé, à la vue de ces lugubres- ateliers où la gloire reçoit sa consécration. Après tant de vi- « cissitudes capables d^'éteindre la .pitié dans nos âmes, je fus lier de ces intentions de larmes, çà et là observées. Cependant, maints traîtres pointeurs avaient profité de la liberté de^ regarder au dehors sans danger, pour rectifier leur ligne dfe mire. Aussi, dès que la retraite eut redonné le signal de la guerre, plusieurs batteries expérimentèrent leur tir corrigé, et leurs premières fcordées furent meurtrières aux spectateurs russes, qui ne s'étaient pas précautionnés avec assez de diligence. Après ce travail de la sépulture, jusqu^'au soir, , on s entre-bombarda mollement. La plupart desprojectiles, destinés à la parallèle en projet, fouillaient les entrailles du . cimetière et achevaient de changer en un fumier d'ossements cet asile sacré. Hors des barrières de la ville, hors des dernières embuscades que Tassiégé gardait sur les glacis, il ne parut personne de la journée, excepté certains chiçns tartares qui venaient déterrer les lambeaux de chair humaine à fleur de terre et viander. Les tirailleurs repoussèrent difficilement la sortie de ces affamés. Au plus haut des airs, ramageaient des bandes d'oiseaux de proie, trop lâches pour s'exposer aux coups de fusil, et qui chantèrent' la descente de la. garde. A cette heure, il ne subsistait d'autre trace du combat que le deuil de nombreuses familles, et le plancher du siège avait repris sa couleur habituelle. D'une part, des ruines doublées de gueules de canon ; de l'autre, des soulèvements de terre, monuments de la sape moderne, tels que le' drainage d'un département de France n'en aurait pas exigé de pareils; des deux côtés, une fourmihere de chrétiens qui, sans se connaître, s'étaient juré haine à mort, et se désennuyaient en alignant des gabions, dans l'at- ' tente dune autre tuerie. Puis, de temps en
temps, des quadrilles de bombes décorant le ciel. L armée, à la veillée, se répandit en discussions. Bravo ! s'exclamait-on en chœur. Mais, après ? A qui rhonneur des coups suprêmes ? Ce point d^'interrogation se dressait plus que jamais entre les partisans des deux attaques. Les anciens du siège ne soupçonnaient pas même Futilité d'une interversion de rôles, fût-elle momentanée, entre les- assiégeants du bastion du Mât et leurs collaborateurs des tranchées de Malakoff. Ce changement de plan découlait pourtant de la situation générale, créée par la prise définitive de la ligne des contre-approclies de la ville. En effet, après les affaires des 23 et 24 mai, le vieux siège avait, jusqu'à nouvel ordre, rempli sa mission. Les places d'armes se développaient le long d'une courba qui, longeant le bastion du Mât à quatre-vingts mètres de son saillant, serrait le bastion central à moins de deux cents mètres de ses lunettes ; et dès lors, si l'établissement dans la place, par ce côté unique, sous la menace des batteries de Karabelnaïa , n'avait pas été jugé à l'égal d'une impossibilité, rien n'aurait empêché de sonner la chargé , après une préparation suffisante, par le canon, des chemins de l'assaut. Or donc,, soit qu'il s'agît simplement, au préalable, de dicter la loi du silence à l'artillerie du faubourg, soit que Malakoff commençât à se dévoiler comme le pomt d'attaque par excellence, l'çntreprise primitive devait, au lendemain dès journées de mai, passer sur le second plan, subir un point d'arrêt. La prétendue décrépitude de l'attaque de gauche rendait incontestablement hommage à la prévoyance et à l'habileté de ses fondateurs. Dès l'origine, on ne l'avait pas séparée des opérations contre Karabelnaïa, et son insuffisance actuelle n'accusait que l'incapacité des Anglais à marcher de front avec leurs partenaires, faiblesse matérielle, il est juste d'en convenir, qui pourrait passer comme un titre de gloire, pui^ue sa causa remonte à lukermann et à Balaclava. Ilde-
venait essentiel, dès à présent, pour le couronnement de Tœuvre commune, que les continuateurs de nos alliés comblassent à fond Tabîme que Tinaction de Thiver avait creusé entre les deux voies principales de la tranchée. Ainsi, ces deux parties du siège, à dater du bombardement d^avril, s'enchaînent et se déroulent tour à tour, en se prêtant un mutuel appui, sans s'éclipser, sans que le nrillant et le bonheur de Tattaque de droite nuise à la profondeur et à la persévérance de l^attaque de gauche, semblables, en quelque sorte, à ces deux actions qui, dans certaines épopées de la tragédie antimie, se mêlent, se dénouent sans diminuer l'intérêt dramatique, et où le poëte répand également les ressources de son génie.
^ Si, en esquissant à leur manière ce parallèle, les discoureurs de la rue, parmi les cercles ambulants du grand , narc, à la soirée du 25, avaient deviné cette conclusion anticipée, s'ils avaient lu dans l'avenir que la gloire ne luirait plus, que. par éclairs sur la vieille ornière, quels remords de sêrtre sacrifiés, l'hiver, en pure perte, d'avoir semé pour des émules ! On ignorait heureusement ce que la fortune réservait aux deux camps rivaux.