‹ Journal humoristique du siége de Sébastopol (volume 2)Chapitre 17 sur 33 · LIVRE m · texte numérisé non relu

LIVRE m

LE MAMELON -VERT ET LE i8 JUIN

Le 25 mai, la première des journées qui annoncèrent le triomphe de Tattaque de Malakon, 'fut marqué par ui^e brillante course dé Tarmée d'observation au delà de la Tchemaïa, sous la direction du général Ganrobert. A la faveur des dernières lueurs de la nuit, les troupes étaient descendues dans la plaine et avaient poussé sans coup férir, à la dérobée^ en cor lonnes serrées et silencieuses, jusqu'aux gorges de ïraktir. De là, sitôt que Taube éclaira l'horizon, les escadrons d'avant-garde, sabre à la main, passèrent d'emblée le pont et se ryièrent à travers les champs où bivaquaient, face à la route, les avant-^^ostes de Tarmée de secours. Malgré leur petit nombre, les uhlans .firent mine de résister. On les tailla en pièces, et leurs rares débris s'enfuirent au galop d'alarme* Ravis de tenir à la fin l'ombre d'un ennemi, nos fourrageurs s'attachèrent à leur poursuite jusau'au moment où ils se virent contraints à la volte-face devant les obstacles du chemin, mais aussi un peu par le bruit des sommations de Éilboqttet et de Qringalet : de ces deux batteries de flanc, élevées en dernier lieu pat l'assiégé, près des ruines d'Inkermann, l^une était censée défendre au loin les abords de la Tchernaïa et les débouchés de la route de Simphéropol; l'autre, en regard de l'ouvrage du 5 novembre, avait^la prétention de commander la vallée. La fai-

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blesse dç leur armement et leur éloignement des points qu'elles se proposaient de battre les avaient rendues jusqu^'à présent ridiculement inoffénsives. De là leurs sobriquets : Gringalet , c'est-à-dire peu de chose, Bilb.oquet ou un jouet. Ces roquets de l'artillerie de la place ne purent s'opposer toutefois à Tenlèvement de la redoute qui servait de tête de pont, par l'infanterie, qui passa à gué la rivière, sans brûler une amorce. A cette heure la brigade piémontaise franchissait les derniers défilés en avant de Tchourgoun ; mais le village était vide de Russes, et nos alliés, avec un vaillant désappointement, fouillèrent jusqu'au soir en vain les collines du Chouliou.

Cependant la nuit tombait ; les assiégés d« toutes parts refusaient les offres de bataille. On rasa à la hâte l'ouvrage de Traktir, el les bivacs français s'échelonnèrent au penchant des mamelons de la rive gauche. Les Sardes s'établirent en arrière de Tchourgoun, près du pont de Kreutzen, jeté sur un affluent de la Tcnernaïa. En seconde ligne, campa la cavalerie anglo-française ; et les Turcs réoccupèrent avec fierté les fameuses positions du 25 octobre. Cette reconnaissance avait presque dou* blé, du côté de la campagne, la zone des domaines de l'assiégeant, la ligne de démarcation du front de bandière' ayant reculé de la lisière des monts Fédiouschine au delà de la Tchemaïa. Sébastopol, in* quiet de cet avantage, gronda toute la nuit. A son lever, l'armée se réjouit d'un succès peu coûteux qui, en ouvrant la libre exploitation de la forêt, permettait de rafraîchir les voûtes de feuillage autour des tentes brûlées du soleil, et fournissait des occasions nouvelles de promenades et de chasses.

Pendant que le grand parc, devant la ville, s'ébattait, l'ère des grands événements a'ouvait au siège du faubourg. En effet, à peine les ombres du soir eurent-elles enveloppé lê-ravin du Carénage, les brigades de pionniers sapeurs-fantassins , au nQmbre

» de cincj cents, entreprirent une troisième parallèle à 150 metrea des retranchements du mont Sapone. L^'ennemi eut vent de l'entreprise et d^'abord protesta par une fusillade véhémente, partie des créneaux et des embuscades des Ouvrages-Blancs. Bientôt Tartillerie de Karabelnaïa joua en chœur. Des signaux, rougissant le ciel, projetèrent de sinistres reflets sur la mer et sur la campagne. On sonna le beffroi en ville ; les batteries protectrices montrèrent une telle énergie, cpi'au jour, le parapet, sur une longueur de plusieurs centaines de mètres, imposait respect à Tennemi fatigué, qui se tut. ' La journée du 27, au" point de vue du tir, fut dénuée d'intérêt, mçiis Timportance de la marche par Malakoff se manifestait de plus en plus. Le général en > chef avait prescrit au commandant du deuxième corps de mener, tambour battant, les opérations matérielles du siège, afin de pouvoir le plus tôt possible s'emparer de vive force des dehors et mon-^ ter à l'assaut de la citadelle de Karabelnaïa. Aussi,' à travers les parcs et les ateliers de cette région' de l'attaque, on remarquait une fermentation significativement croissante. Plus de miUe porteurs de boulets circulaient, des dépôts de mumtions aux magasins, au milieu d'un flot de voitures qu'on aurait prises pour les messageries générales du siège. Les tranchées, nuit et jour, regorgeaient de travailleurs, excités à ToBuvre par le colonel Frossard. A Tenvi le génie élargissait les sapes, améliorait les communications, semait la voie de -traverses. Le lieute-

^ nant-colonel de Laboussinière imprimait à Tartillerie une impulsion non moins puissante. Deux chefs d^attaque.Ie secondaient, et cette division du commandement favorisait les progrès de Tarmement.

Ce vingt-septième jour de mai, mon tour de service revenu, j'allai sentimentalement à la ville, attendre rheure de la garde. A mi-chemin, une troupe de curieux stationnait devant les constructions aes lignes de Kamiesch. Les divisions Herbillon et

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d'Aurelles talutaient les derniers parapets, et quelques redoutes dominaient çà et là la campagne. Vachèvement de cette fortification,* gardienne des rades et refuge, au besoin, des assiégeants, rendait à Tarmée d^observation, si besoin en était, toute son indépendance. Quelques connaisseurs, dans la foule où je me mêlais en passant, disaient que bientôt les troupes de la Tchernaïa monteraient à Mackenzie, et couronnant nos succès, violenteraient du dehors Sébastopol, La veillée du siège, ne manqua pas de pittoresque. Le ciel de la Ghersonèse était orné comme pour la mélancolie. La lune, se levant audessus des monts de la chaîne Taurique, argentait du' feu de ses rayons les rares bombes jouant audessus de Karabelnaïa, tels que des volants en feu, Sébastopol, muet, semblait pleurer ses ruines. Aux environs;^ une caille égarée chantait dans le ravin des morts, et le toit de la chapelle funéraire figurait aux yeux des regardants une apparition du clocher (de leurs villages, Çà et là des servants dormaient contrôles pièces,' et les tirailleurs, épars en face des créneaux, tenaient Taffût, à cheval sur leurs carabines. Chacun de nous bénissait, à sa place de repos, les Russes du calme des bastions. Plus tard, une pluie de grenades survint à Timproviste. En réponse à cette manifestation des artificiers russes, les mineurs firent sauter un fourneau, et ces incidents égayèrent la fin de la nuit. Nous dévidâmes péniblement la matinée : ]e soleil, ardent dès Taurore, putréfiait à grand train. les cadavres enfouis sous les terres, et Yair était déjà imprégné de miasmes délétères. La tranchée, plus par hygiène que par raison d'ennui, devenait une vaste tabagie. Les pipes brûlaient au loin comme des vases à fumigation. Après midi, Tartillerie ennemie, pour masquer le tracé d'une batterie, en avant de la lunette Belkin, détona en chœur; il fallut de toutes parts rendre le salut, et le soir nous surprit dans les douceurs de la charge à volonté. Nous cédâmes le plaisir et la consigne à

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noi successeurs et descendîmes. La soirée de bivac fut radieusemeht douce. La Tauridè justifiait maintenant son nom dltalie du Nord'; on se serait imaginé, à peu de frais, être en lieu de délices, sous uu climat euchaijté. Le ciel étoile blanchissait de sa clarté la mer, tendue comme un tapis de glace entre le rivage etles palais du Bosphore; et la brise, en soufQant du 'côté de Stamboul, n'apportait que des bruits joyeux comme Técho d'une fête d'oaalisques. C'étaient des sons du cor ou de la flûte préludant à la retraite, et les éclats de joie partant des groupes d'amïs qui babillaient au seuil des tentes. La nuit porta ses fruits au siège. La troisième parallèle du Carénage fut améliorée. Devant la ville, le génie déploya sa science, en crochets nouveaux, afin, dp mieux défendre la tranchée du cimetière des , vues de revers de la Quarantaine, et l'organisation de l'extrême gauche des attaques fut complétée.

Lelendemain (29), far-^iente au camp, dès la diane. Le lever d'une armée de parade n'est pas plus plaisant; on entendait de tous côtés fredonner et* rire; le peuple s'agitait carnavalesquement en blouse, en manches de chemise, autour des tables du déjeuner. Le café ruisselait au loin ; et les gros bourgeois, sous leurs frais gourbis, se drapant dans leurs capotes de chambre, savouraient les rôties de beurre; après le repas, il y eut branle de promenade pour Kamiesch et les champs.

Sur la scène de gauche, les Russes essayèrent d'arraerj les retranchements avancés du bastion central, et la mitraille mit à grand'peine empêchement à cette entreprise. Les attaquants du faubourg se diligentaient sans relâche, et des mortiers furent voitures dans la batterie n° 12 des tranchées de Victoria.

La nuit, au siège, offrit des alternatives de tumulte

. et de tranquillité. A la droite, on approvisionna les

magasins, avec appareil de chariots et à force de

bras. Le hasard protégea ces transports de munitions,

manipulations considérables, puisque chaque pièce

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devait être pourvue de six cents coups. Sur la pente du ravin du Carénage, on travailla à la construction de la batterie n° 13,' établie pour soutenir les colonnes d'attaque et repousser les sorties de la garnison/ entre le Mamelon- Vert et Malakoff. Devant la viUe, les Russes persévérèrent en vain dans leurs tentatif es désarmement de Touvrage avancé de la lunette Belkin. A ce propos, la place se gendarma, et jusqu'au matin, on se querella à coups de canon acharnés. L'assiégé se tut le premier, car le jeu lui était de moins en moins*favorable : on lui rendait deux boulets pour un. Le bastion du Mât, ce vieil es- . crimeur enrageait.

Le 30 fut une journée de chaleur accablante; le soleil rendait la rue inhabitable; le camp âe livra aux douceurs de la sieste, et ne se réveilla qu'à l'heure du dîner, au bruit des joyeuses fanfares. Chaque table avait son refrain particulier : on aurait dit un boute-selle bachique, et les épicuriens de fraîche date d^^accourirlLe maigre pot-au-feu, le lard dé misère n'étaient plus au'un souvenir açpétissant. La daube savoureuse, à la place des entrées de cheval! le.s haricots verts avaient détrôné les conserves Cholet ! certains Spartiates de la veille, devenus damoiseaux, se plaignaient de la tiédeur des boissons.

-Pendant cette immobilité léthargique du grand

S arc, l'entrain allait en augmentant dans les ateliers e l'attaque de droite. Les places d^^armes, les batteries, les sapes, tout était mené de front, sans arrêt.

La n^it fut la poursuite méthodique des travaux en voie d'exécution ; partant, peu de bruit.

Le dernier jour du mois ne permit en rien d'augurer oue le siège touchait aux grands événements de sa dernière période. Le soleil, dès le 'matin, mit le camp aux arrêts ; la terre de la Chersonèse fumait au loin, telle qu'un vaste gisement d'immondices; silence de l'ennui à la tranchée, devant la ville; devant le faubourg, fièvre du travail. A l'exemple de mes voisins, je me cloîtrai après déjeuner sous mon pa-

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Villon de travail, mon Virgile à la main; je passai le meilleur de m'es loisirs en excellente compagnie , avec la curieuse Eurydice, avec le fils de londine Gyrène, avec Tenchanteur Prêtée; mais à Tappel de la sonnerie de tranchée, il fallut rompre le cnarme. Quel regret de ne pas posséder, en ce moment, l'art du magicien des Géorgiques ! je me serais métamorphosé, pour retarder mon tour de garde, en un conquérant de Kertch ou en citadin de Kamîesch.

Une heure après, je méditais autour du cimetière russe. La séance nocturne fut, pour le calme, le pendant delà journée ; il ne vint dans nos régions avancées que des bombes errantes, et les terrassiers piochèrent sans crainte; les oisifs sommeillèrent à Taise, et humèrent Tair avec charme. Vers minuit, nous entendîmes le bruit lointain d'une fusillade en direction de la Tchernaïa : à cette heure, en effet, un parti de chasseurs d'Afrique et une troupe d'encloueurs, traversante rivière, vis-à-vis dlnkermann, tentaient d'enlever à Tescalade Gringalet ; de là, indignation de la batterie russe, et bientôt, retraite des éclaireurs. Sébastopol resta neutre dans le débat. La sape fit des progrès importants; la parallèle avancée du cimetière fut achevée. Entre le fort de mer et le mur d'enceinte de la Quarantaine, sur un champ de manœuvre étendu, l'assiégé pouvait à loisir combiner des retours offensifs et menacer le flanc gauche des attaques; en vue de cette éventualité, on relia la tranchée extrême au fort Génois par le système de trois places d'armes, jetées en avant de la face nord du cimetière et se débordant réciproquement. Cependant, l'artillerie employait son temps à consolider ses parapets dégradés, moins par le feu des Russes que par Faction du soleil. A Victoria et au Carénage, tout concourait aux préparatifs d'une attaque prochaine; on voyait déjà les gabions empilés, les outils engerbés derrière les boyaux les plus voisins du Mamelon-Vert et des Ouvrages-Blancs. Quand l'aube vint, de toutes parts, montrer cet avancement des tra-

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vaux, on aurait dit des chantiers de polygone. Parmi les ombres de Thorizon, ilnase levait que quelques bombes, et Tétoile du berger noyait ces piteux météores dans sa lumière dédaigneuse. A la faveur de ce demi-jour, je fis au cimetière russe une descente sentimentale; cà et là, les croix se penchaient sur les tombeaux, comme des jalons mal plantés. Je glanai des inscriptions funéraires. L'une d'elles me fascina, sur une fosse ébréchéepar les boulets : « Priez, disaiirelle, noiy un fils de la France. » — < A quoi bon,

!30ur toi, aes prières , malheureux cpii as souffert 'exill serais-tu quelque soldat de Waterloo, que la politique sans entrailles condamna à s'expatrier?... » Mais laurore me chassa au milieu de cet exorde de monologue. La première matinée de juin s'ouvrit par une vive attaque de l'artillerie russe; la naix revint à midi, et ce fut un doux soulagement; le soleil embrasait le pavé poudreux des tranchées; la brise faisait tourbillonner au-dessus des parapets le gravier et les débris d'herbe. Contre ces premières ardeurs de Tété, tous les refuges étaient bons : les dais en brancards, les gabions hors de service, les embrasures en contre-pente ; dans les recoins les pliis frais, nichaient des troupes de fumeurs, suant et altérés; à travers les parallèles, un vaste va-et-vient de porteur d'eau, qiron saluait comme des hérauts de victoire. On se livrait de toutes parts aux piètres délassements de cet armistice force, quand les rares sentinelles en éveil signalèrent, au-dessus des murs de la Quarantaine des pavillons singuliers, La garde fut aussitôt debout; on joua de la lunette, et l'on reconnut des bonnets à poil français arborés au bout de piques. Était-ce un outrage piibliquement adressé

Î)ar la garnison aux victimes du 23 mai? Les tiraileurs commencèrent. à en demander raison; le canon envenima les explications; et jusqu'au soir, par une température du plus haut degré, il fallut escnmer de l'écouvillon. A la veillée, on glosa gaiement au sujet de cette nouveauté, et l'aventure fut appelée , en sou-

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venir d'un épisode de la République, la manifestation des bonnets à poil. Les plus subtils soutinrent que, puisque les Russes employaient l^arme de la plaisanterie, le sort de Sébastopol n'était pas aussi désespéré qu'on voulait bien le dire.

La nuit ne fut troublée que par des explosions de mines, au pied des glacis du bastion, du Mât, épisodes ordinaires du siège souterrain; devant Mata* koff, bonne reprise de travail. Au camp du premier corps, Tarmée (2) baguenaudait. Des nuages marbraient le ciel, et les derniers amateurs de jardins se félicitaient le'plus de ce signe d'orage. Pour ce qui concernait Sébastopol, peu importait au soldat que la parallèle en crémaillère du cimetière passât pour' une œuvre de maîtres, que Malakoff fût r objet d'une diversion ou le pivot des opérations > mais il voyait de ses yeux que les créneaux derrière lesquels il passait* son temps n'étaient plus qu'à quelques semelles du rempart, et il professait en lui-même une trop

fraude confiance pour ne pas croire à la possibilité e franchir cette carrière au pas de charge, dès qu'en haut lieu on le jugerait à propos. La commodité de la vie facilitait, chez lui, les calculs de l'amourpropre, et il 3e campait, en attendant, de la même manière que s'il avait dû fonder un établissement perpétuel sur le plateau de la Ghersonèse. Aussi Kamiesch et les bivacs présentaient les phénomènes d'une société rudimentaire, le sans-façon aes mœurs, la liberté,' le culte de la discipline. Dans cette ébauche de colonie militaire, on devinait la présence de la France, et les Anglais, en fuyant Balaclava, rendaient involontairement hommage à cette puissance d'attraction qui est le propre de son génie. C'est qu'en effet, de nos jours, la loi militaire ne déflore en rien le caractère national ; le conscrit transporte à la guerre ses aptitudes et ses goûts. Des diverses qualités natives de la terre gauloise, une seule , se rouillait • toujours dans nos âmes : 'la galanterie. Il n^y avait ni femmes, ni courtisanes; une cargaison de

filles de joie était depuis longtemps annoncée par la chronique scandaleuse ; mais la folle caravane n'avait pas dépassé le Bosphore, soit que ces aventurières voulussent auparavant tenter le coeur blagé des pachas, soit qu'un ordre supérieur leur défendît de passer outre. Tant qu'on resta courbé sous la misère, entre l'hôpital et la mort, la vertu domina sans effort, sans mérite; mais depuis que le printemps avait émaillé de délices le métier d'assiégeant, il tardait à chacun de dépouiller l^austérité de Scipion : les jeunes gens reprenaient leurs vingt ans, les barbons se rajeunissaient, et tous, en leurs loisirs, faisant la roue devant la même vivandière, cherchaient en vain des bonnes fortunes. Autant que les plus chevaleresques, je m'affligeais avec la foule moutonnière de cette disette d'aventures,. et, en patientant, j'étudiais le cœur des femmes dans yiv;;ile. Il plut vers la nuit; et le camp se coucha à rteure a'hiver, au bruit réjouissant des ruisseaux et des gouttières accompagnant la canonnade.

En effet, l'épaisseur des ténèbres jeta, dès le déclin du jour, 1 effroi dans la ville, et les batteries russes bombardèrent les lignes d'attaque sans trêve jusqu'au matin; * mais le canon de siège ne pâlit pas, et le travail ne s'interrompit nulle part. L'artillerie de la gauche établit, sous le n^ 48, un ouvrage de campagne dirigé contre les sorties et les embuscades de la Quarantaine. A l'aube, dix escadrons et quatre mille hommes d'infanterie, sous les ordres du général Ganrobert, poussèrent une reconnaissance jusqu'aux confins de la vallée deBaïdar; pas un ennemi ne se présenta, sauf quelq^ues Cosaques, gardiens du village d'Orkhousta, qui furent sabrés, haut la main, et dispersés. Cette excursion sanitaire prouva que les avant-postes de l'armée de. secours occupaient les cimes de Cardon-Bell, au sommet des montagnes séparant la riche plaine de Baïdar du bassin de la Belbeck. Une troupe piémontaise avait aussi vainement exploré les couines du Chouliou..

Cette journée d'expédition, monotone au siège, avait donné une bonne somme de travail. Ace train, les préliminaires de l'attaque touqhaient à leur fin. Lesçioniii^rs de Victoria et du Carénage avaient pratiqué les derniers gradins de franchissement dans les ganionnades extrêmes, aux places de rendez-vous des colonnes, à cent mètres environ du rempart, tes batteries, armées de cent dix-sept pièces, recevaient le complément de leur approvisionnement, pour le feu d'ouverture. Cependant devant la ville le génie gagnait encore quelques pas vers le saillant du bastion central; el; Tartillerie infatigable.de la gauche, préparait, au nord de la parallèle du cimetière, dans un recoin de la tranchée, à trois cents mètres environ du mur crénelé, le logement de deux obusiers d'enfilade, à l'adresse du bastion central. L'établissernent de cette 49* batterie excita la colère, de Sébas-. topol ; à ce propos, il s'engagea une canonnade véhémente, ou le bastion du Mât fut particulièrement écrasé. ■ > '

Le 4 juinj journée de conférences mémorables : puisque l'assiégé en rase campagne refusait sans cesse la lutte, il fallait- aller à lui derrière les fortifications restantes. En face de cette nécessité, le général Pélissier convocjua, dès le matin, les chefs du siège, et exposa sa décision irrévocable;de consommer d'abord, sans délai, la conquête des contre-approches du faubourg. Le Mamelon-Vert contrariait souverainement lesplans de cheminementdes Anglais contre le Grand- Redan, aussi lord Raglan promit de coopérer à l'attague, en enlevant V ouvrage des Carrières, qui barrait le chemin à ses têtes de sape. Le» Français, par droit du nombre, se réservèrent la pa^rt du lion, c'està-dire la prise du Mamelon- Vert et des Ouvrages- Blancs. L entreprise fut fixée au 7 juin, après discussion des détails. On devait bombarder, de concert, vingt-quatre heures avant l'action, à outrance, pour ruiner lés défenses russes. Cette importante détermination du conseil fut ébruitée au grand parc, pèn-

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dant Faprès-midi, vers l'heure du départ de la garde montante : elle partit avec joîe. Toute la nuit, le canon de. la place ne cessa de murmurer, du côté de Karabelnaïa; Les bastions de la ville, réparant leurs haillons, se tinrent tout à fait cois. On se régla sur eux, et pour cause. La pointe du icontre-fort de la parallèle du cimetière offrait une plate-forme très-favorable à rinstallation d*une batterie de brèche. On estimait que, de ce saillant, en douze heures, six canons de 30 seraient de taille à ouvrir un passage dans le rempart. OrTartillerie avait commence Texécution de cet ouvrage, le cinquantième de son répertoire. Malheureusement, dès le' lever du soleil, rennémi devina ce dessein menaçant et accabla les parapets naissants sous dés cascades de projectiles. Les batteries de siège se liguèrent; il fallut braver, en tirant à . discrétion, les rigueurs de la canicule : le plaisir de mettre Sébastopol hors d'escrime, entretenait les forces. Nous cédâmes le poste à regret, mais au trot. A notre rentrée, le camp était en rumeur ; on ne parlait que des heureuses nouvelles du jour. Le général Bosquet avait présidé à la formation des premières colonnes d'assaut. A lui revenait Thonneur du commandement, et il portait d'ordinaire bonheur à nos armes. Les Anglais s'efforçaient d'être au niveau de leur rôle ; hourra !

Un tumulte, avant-coiureur de la tempête, remplit la nuit de guerre. En face du mur crénelé et de Malakoff, les étoiles d'un beau ciel d'été furent dusoir au matin, voilées par le resplendissement des bombes et des balles à feu. Les travailleurs ne démordirent pas de l'atelier, et l'ambulance dut ouvrir ses portes à deux battants pour recevoir Taffluence des blessés. L'assiégé opposa quatre pièces, sur le flanc de la Quarantaine à la batterie n*" 50. On renforça celle-cî de six canons de 30, plus de deux obusiers de 80, et cet armement supplémentaire donna naissance au cinquante et unième ouvrage d'artillerie. Le joi^r calma la fureur du bombardement; le camp devança

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presque la dîane, comme s'il entendait, à la veille du combat, le premier craquement des murs de Sébastopol, La rue retentit de propos de victoire anticipée. Vers trois heures, les batteries de la droite entonnèrent sur un mode magistral. Chacune d'elles connaissait sa partie et était de force à Texécuter. Les Anglais, avec Télan qui leur était familier les jours de branle, obéirent au même signal, et bientôt Tartillerie de la ville, surtout au champ d'attaque du bastion du Mât, concerta avec nos allies. D'une extrémité à l'autre de la ligne de feu, là vivacité du tir augmenta, de salve en salve; et le bruit se fonjlit en un étourdissant grondement d'orage. A cette môme

Slaôe où le 17 octobre on avait assisté, vis^-à-vis es dames de Sébastopol, au lever du rideau du siège, après huit mois d'épreuves cruelles, la foule spectatrice se surprenait à applaudir avec la verve des jours d'illusion de l'Aima^ tandis que dans le camp, les sourds nombreux, victimes du canon, souvenirs vivants d'un passé de douleurs, mis pour tous, à cette heure, en oubli, se bouchaient comiquement les oreilles, par amour-propre d'infirmes. La place lutta sans défaillance; mais à la fin du jour le Mamelon- Vert et les Ouvrages-Blancs, avaient été profondément ravagés par l'inondation des projectiles. Les dégâts des lignes anglo-françaises se trouvaient en comparaison insensibles ; toutefois, les mortiers seuls durent continuer l'œuvre dé l'ébranlement préalable du rempart, et leurs coups, mathématiquement variés, rendirent impossible la restauration des parapets. Ce bombardement nocturne Jeta un splendide éclat sur la scène, sauf dans les régions de la Quarantaine et du mur crénelé où, les Russes se taisant, la prudence ordonnait le calme à l'assiégeant, car il armait en cette veillée, de ce côté, ses derniers ouvrages.

Dès le matin, toutes les pièces d'artillerie, braquées, du ravin central à la baie du Carénage, reprirent à grand train ; peu après midi les fortifications

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croulaient sur tout le front des contre-approches, et il n^'y avait plus de doute que la baïonnette saurait faire le reste. L^attaque, séance tenante et d^un commun accord, en, conseil^ fut différée jusqu'à siîJ heures et demie du soir. De cette manière, 1 assaut bénéficierait de la clarté du jour, garantie de victoire, et la nuit viendrait à propos pour favoriser rétablissement dans les retranchements conquis. Il était six heures environ; et, par Tordre du général en chef, les lignes du bastion central et de la Quarantaine^ muettes le matin, avaient rompu le silence, de sorte que la terre fumait d'Inkerman au Lazaret du vomissement à mitraille de six cents bouches à feu. G!était comme une horrible et grande cacophonie, digne de servir d'accompagnement aux élucubrations musicales de la nouvelle école çdlemande. A la faveur de cette démonstration, les troupes, excitées par Tordre du général Bosquet, et à sa voix, opéraient leur mouvement en bataille, le long des tranchées avancées. A Taile droite, -la division Mayran garnissait la troisième parallèle du Carénage. Elle avait mission de prendre les Ouvrages-Blancs. Sur ses derrières, se tenaient en réserve la divisionDulac, et au bas du ravin, deux bataillons sous le commandément du colonel Larrouy d'Oryon, chargés de couper, en temps utile, la retraite aux défenseurs du mont Sapone. Au centre de Téchiquier, d'un bout à Tautre de la place d'armes de Victoria, en face du Mamelon-Vert, dont elle devait s'emparer, là division Gamou, déployée. La division Brunet et deux bataillons de la garde impériale étaient massés, à Tabri du ravin de Karabelnaïa, pour soutenir cette colonne. A Taile gauche s'échelonnait la deuxième division anglaisent couvant des yeux Touvrage des Carrières. Enfin Omer-Pacha avait détaché du camp de la Tchernaïa, la division d'Osman-Pacha, pour représenter la Turquie au combat, en cas de besoin. Les manœuvres finies, le soleil commençait à baisser. L'artillerie, sans accorder, de trêve, ^foudroyait la

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place de toutes parts et déconcertait la garnison. Seul, Malakoff faisait encore résistance. Las d'une attente périlleuse, les champions portaient le pied à rétrier. Encloueurs et sapeurs du génie avaient déjà leurs outils à Tépaule pour la course. Les grands chefs trônaient, lord Raglan à Uobservatoire des Anglais, le général Pélissier au belvéder de Victoria, de sa dunette de la batterie Lancastre, le directeur de la victoire consultant le chronomètre, indicateur du signal à donner. Au loin,- les monts regorgeaient de témoins ; aux abords de la pointe des Blagueurs^ on se coudroyait, on se disputait, pour le choix des

{)laces. Bref, en scène ou dans les coulisses, toute 'armée assistait, trépignante, au touhioi. Six heures et demie sonnaient, quand un bouquet de six fusées resplendit au-dessus du carrousel. Aussitôt et tandis que TartilleHe, tirant long, s'ameutait contre les couverts du corps de place, la brigade Lavarande, son chef en tête, descend la première et magnifiquement dans Tarène. Ces hérauts d'armes, avec la vitesse des coureurs sûrs du prix, traversent la carrière qui les sépare de la redoute de Volhynie. Il grêle en vain du fer autour d'eux; le temps presse plus que le danger. Le fossé est franchi d'un bond, le parapet escaladé : ils forcent l'entrée des brèches et des embrasures, tuentsur le carreau les Russes qui se défendent, mettent les autres en déroute, et ils restent ainsi d'emblée maîtresdu terrain. Presoue au même instant que sa rivale, la brigade de Failly était partie marchant, avec non moins d'assurance, à la redoute de Seleginskv. Elle a distance double à parcourir; mille obstacles hérissent le passage, labouré par les boulets . Qu'importe? le drapeau parle. Ses bataillons, roulant comme les flots d'une marée humaine, chassent devant eux les avant-postes, qui se rejettent derrière la redoute et s'y retranchent. De là les défenseurs, ralliés en masse, sortent à la rencontre des deux colonnes de la division Mayran, qui, s'étant donné la main, agissent côte à côte. On refoule l'ennemi jus-

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qu'aux limites du plateau : il veut se cramponner à la batterie du 2 mai, on lui enlève ce dernier refuge, et le gros des fuyards, en désarroi, se précipite vers le pont du Carénage. Alors la troupe du colonel Larrouy d'Oryon, par une habile tactique, leur barre le chemin de retraite, et il fut fait quatre cents prisonniers. Seulement à Tarrière-garae, une poignée de grenadiers Russes, en s'appuyant aux plus solides embuscades, dispute à la desespérade la possession du champ de bataille aux vainqueurs. Ces vaillants, en trop petit nombre pour ramener la fortune, ne cédèrent qu^à la nuit, laissant aux canons courroucés de Malakoff et du nord de la rade, le soin d'écarter Tassiégeant. En vérité, peu après, sous peine de payerx le succès de trop de sang, il fallut évacuer la batterie du 2 Mai. Promptement, à la faveur de Tobscurité, on encloua les pièces, on rasa le parapet, et le général Mayran reconduisit ses brigades à Tabri des Ouvrages-Blancs, où déjà plusieurs pièces en çosition répondaient aux insultes de la ville alarmée.

Ce n'était là qu'un acte de cette grande soirée de combat. Dès une la partie fut prononcée au mont Sapone, trois légions se démasquèrent à la fois avec un élan jaloux derrière la parallèle fumante de Vietoria. Le Mamelon-Vert, lâchant ses bordées suprêmes, appelle en vain à son aide toute Tartillerie de Karabemaïa en jeu. Les nôtres courent dans une poussière de mitraille; les sentinelles ennemies se dispersent, à leur approche, et sur les talons de ces vedettes éperdues, on livre Tassant. Pendant quejes tirailleurs algériens du colonel Rose, attaquent le flanc droit de la forteresse, le 50® régiment et les Kouaves du 3' se présentent^ par le saillant de Tonvrage. Irrésistible est la furie de leur choc combiné. Après une mêlée brièvement sanglante sur la brèche, les Russes se replient vers Malakoff, etBrancion meurt frappé au cœur, en plantant son aigle au sommet de cet^vant-boulevard de Sébastopol. Assez de gloire Auctueuse avait été en, un clin a œil gagnée 1

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Malheureusement la fougue emporte les têtes de colonne, et par une fatale désol)éissa^ce à la discipline du siège, ils escortent le vaincu en fuite. La galerie s'imagina queMalakoff capitulait àl'apnarition deshéros du Mamelon- Vert, et un tonnerre u'applaudis» sements, étouffé par les bruits aux mille *éch08 orageux de la campagne en feu; salua de loin cette fo-» lie. En eflfet, àneineles premiers de ces aventuriers atteignaient-ils les glacis du faubourg; que des phalanges fraîches dé Russes , se levant , la caranine ferme, derrière les talus, déciment à loisir les arri-* vants, pendant qu'à volées de plus en plu| fi^rieuses la mitraillade Malakoff les soufflette en pieme figure. Il ne reste aux téméraireis tenants du cartel qu'à battre en retraite. Mais Tassiégé se rue hors du rempart et les serre de près. En ce moment de panique, devant eux l'explosion d'une mine ébranle les fondements de la lunette Kamtchatka; une pluie de f outres et de cordages enflammés, de corps d'amis rûlés, tombe sur les débris de la brigade Wimpfen, qui seule, résistant à l'entraînement de la poursuite, se tenait en sentinelle sur lé terrain conquis primitif vement, et tous, pèle-môle, les uns tremnlant d'être engloutis sous la terre, les autres harcelés par la garnison, répée dans les reins, se rabattent précipitamment en arrière. Le Russe redouble d'ardeur; et déjà criant des hourras de fête, il rentre dans le Mamelon» Vert, dépasse avec du canon les parapets bouleversés, et hâte le mouvement rétrograde de l'assaillant. Ainsi non-seulement tout le succès de la journée semble perdu, mais la iiuit menace : l'ennemi est presque aux portes de la tranchée. L'arrêt du chef im*porte peut-être à l'avenir de l'armée. Impassible, le général Bosquet ordonne aux réserves de venger le deuxième corps. Apparaissent alors, fières de cette mission et enseignes flottantes, la brigade Vergé et la division Brunet. La charge bat ! en avant ! et vive l'Empereur ! On se heurte contre la ligne de bataille russe qui s'avance. C'est une de ces rencontres épi-

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ques où chaqiie combattant se fait, au péril de sa vie, machine de la gloire nationale, où la pitié toucherait au crime. Jusqu^au gain décisif delà victoire, •pas de quartier! Les premiers rangs en présence se transpercent à coups de baïonnette dans le cœur ; les seconds, sur un pavé de cadavres, donnent tête baissée les uns contre les autres. Au milieu de la confusion des chocs, parmi le tumulte et la fumée, on ne voit plus par intervalles qn'un tourbillon de lutteurs que le hasard ou Timpulsion poussent en sens contraire, et le canon couvre au loin de la majesté de son plain-chant ces^ublimes misères. Les Russes enfin, après maints flux et reflux, lâchèrent prise et abandonnèrent la redoute, cette fois sans espoir. L'expérience avait porté conseil, et Ton ne conduisit pas Fassiégé à Tarme blanche au delà du voisinage. Immédiatement, pour la garde de nuit, les chasseurs du 4^ fe^'embusqtièrent au bas du mamelon, et tandis oue les pionniers du générgil Frossard s'empressaient de fermer la gorge de Touvrage et de remanier les gabionnades, les artilleurs, .sous la direction du général Beuret, établissaient les nouvelles embrasures.

Cependant les Français n'étaient pas seuls à triompher. Au signal général, les Anglais avaient envahi froidement et enlevé de haute lutte les postes des Carrières. Deux retours offensifs dirigés coup sur coup contre eux n'avaient pu les en arracher; mais là ils prétendirent ne pas moins s'illustrer cjue leurs émules, dépassant le but pour aller se briser au pied de Malakoff ; et, dignes frères des preux de Balaclava, nos alliés chargèrent droit au 'Grand- Redan avec leur vaillance de rAlma. Ils éprouvèrent le môme sort que les bataillons d'éclaireurs delà division Camou, et tournant le dos devant la, force, ils durent se contenter de .leur première conquête, que la garnison n'osait pas leur disputer davantage.

•De toutes parts donc, au commencement de la nuit, les contre-approches du faubourg de Sébastopol

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étaient prises. Sur-le-champV pendant que les brancards s'écoulaient, et qu^une procession de blessés, se relevant douloureusement, allait et venait à Taventure, Tartillerie russe lançait un éclatant défi, Karabeinaïa, les vaisseaux mouillés plus près de la baie du Carénage et le rivage du nord de la rade' étincelaient. Le Mamelon- Vert fut un instant >comme enseveli sous la chute des bombes, et si les batteries anglaises et françaises n'avaient 'attiré à elles une partie de Torage, si le bastion du Mât, en pleine révolte, n'avait été tenu en respect, le travail du premier établissement aurait échoué. Excepté aux attaques du bastion central et de la Ouarantame,trop éloignés du foyer des opérations, et où le siège retoniba de bonne heure dans la monotonie des nuits ordinaires, partout, jusqu'au matin, le roulement du canon fut incessant et tumultueux. La garnison compliqua les alarmes par deux sorties consécutives contre les Carrières; les défenseurs se distinguèrent autant par leur solidité que les Russes. par leur acharnement, mais les riflemen conservèrent la place. Pendant ces escarmouches, les brigades des travailleurs de. Victoria et du Carénage s'immortalisaient au chantier. Sur la face du Mamelon-Vert regardant MalakofF, un épaulement monumental fut improvisé, et une communication à la ;sape volante reba la courtine aux tranchées les plus prochaines; on ferma les Ouvrages-Blancs du côté du àavin, et on les réunit par un sentier couvert à la parallèle. Au soleil levant, on avait définitivement pris possession, du terrain, aussi bien sur le^ mont Sapone qu'en face de Malakoff, et toute la puissance de la Russie n'y pouvait rien. Durant la jouxnée (8), les deux partis né déposèrent pas les armes, et Ton ne se fit d^autre concession que de.se canonner plus modérément. A la faveur de ce dernier calme, on dénombra les trophées. Les vaincus avaient laissé entre nos mains soixante-quinze bouches à feu, réparties également entre les redoutes de Février et la lunette de Kamt-

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chatka , en outre de vastes dépôts de munitions, insuffisants pourtant à indemniser l'assiégeant de sa dépense, car il avait tiré plus de trente mille coups de canon. On essaya aussi de dresser Tétat mortuaire approximatif, en attendant Tarmistice, que la ville ne paraissait pas encore disposée à demander. Les morts, en couches épaisses, obstruaient la lice. C'était ridéal de Thorreur. Omer-Pacha, le dur rené- §^t, pleura, dit-on, à la vue de ce grandiose charnier e parade. De prime abord on estimait nos pertes à sept cents hommes tués et à quatre mille nors de combat. Deux cent trois blessés et soixante-neuf morts, tel était le contingent des officiers, et il fallut grossir cette liste d'honneur du nom du général Lavarande , qu^un boulet matinal avait coupé en deux à la butte Victoria, d'où il observait Malakoff avec des yeux d'envie. A cette nouvelle, pour perpétuer la mémoire des victimes en la personne des I)lus notables, le général en chef avait décidé qu'a 'avenir le Mamelon- Vert s'appellerait redoute Brandon^ et les Ouvrages-Blancs, redoute Lavarande. Vanité de la gloire! lun jouf , à Técole de Metz, les professeurs de fortification, en commentant le journal du siège de Sébastopol, ajouteront peut-être, à propos des dehors de Malakoff, conquis le 7 juin, ces mots fugitifs : « Redoutes ainsi nommées à cause des deux chefs héroïques qui personnifient une telle conquête, »' et leurs élèves, artilleurs et ingénieurs en herbe, n'écouteront même pas cette pairenthèse^ (jui résumera les exploits de deux personnages dignes de l'Arioste I

Le bulletin véridique de la journée nous parvint seulement au réveil, et puisque les soi-disant auxiliaires de la droite s^acquittaient si brillamment de leur rôle, en laissant toutefois quelque chose â faire encore, les félicitations leur furent prodiguées; et tant acteurs que figurants de la bataille, tout le peuple de la GhersoTièse se livra à la joie la plus franche.

Après le repas du matin, la publication des rap-

tti kAMELON-VBRT fit LB IS JUIN ÈSA

ports récents, parvenus de la mer d' Azoff, éleva à soti comble Tenthousiasme de Tarmée. Les marins venaient enfin de prendre la revanche de leurs échecs forcés à Sébastopol. Pendant que les troupes (25) entraient à Kertch Farme au iras, Tescadre, déployant ses voiles dans le canal de la mer d'Azoff, avait engagé un comhat avec la citadelle d'Yéni-Kalé* L'ennemi, en se retirant, avait détruit tous les établissements militaires, œuvre de l'empereur Nicolas, bâtis avec cette grandeur de proportions que le vieux czar appliquait à toutes ses- fondations de Grimée, Yénî-Ralé pris, une flottille avait parcouru triom* phalement le lac russe, bombardant Arabat, captu-^ rant ou coulant les embarcations du commerce, promenant lé pavillon de l'assiégeant et le ravage dans les rades du littoral, à Marioupol, à Berdiansk, â Tangarok. En résumé, cent canons et six cents bâtiments de cabotage formaient le butin à ajouter aux palmes du Mamelon-Vert. Un ban d'applaudissements, en rhonneur des flottes unies, suivit cette lecture de Tordre du jour. Cependant le commandant en chef terminait sa proclamation par un juste blâme de cette ivresse de la poudre qui, entraînant â ex* céder après l'assaut les Jbornes de la prudence, aboutissait a une eflfusion de sang inutile* Le général Fantassin se |)romettait d'écouter cette leçon à la première occasion, c'est-à-dire le jour où l'on prendrait SébastopoL On se figurait être à la veille de ce Couronnement du siégé, retardé du 17 octobre â Inkermann, du 3 novembre au 8 avril, de Pâques à la Pentecôte*

Illusion populaire I L'attaqué pute et simple dé Karabelnaïa débutait! Si Ton était maître delà dui-* rasse extérieure de Malakofl', si les défenseurs n'élevaient plus de prétentions redoutables sur le pla* teati des Ouvrages-Blancs, bien que les tirailleurs dtt faubourg eussent réoccupé la batterie du 2 Mai, il n'en restait pas moins encore cinq cents mètres à dévorer entre le point d'arrivée actuel et le pied de

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la brèche : rude besogne pour laquelle un long relais semblait nécessaire aux ingénieurs, ne se dissimulant pas les difficultés de la dernière étape. Aussi, dès le lendemain du combat, on se prépara à la poursuite des sapes par Tachèvement des communications et par la distribution de traverses multiples de défilement contre les coups d'écharpe, venant de divers points du corps de place. Les officiers d^artillerie, en même temps, prenaient leurs mesures pour rétablissement des nouvelles batteries. Sept avaient été décrétées immédiatement, moitié au mont Sapone, inoitié sur la zone de la redoute Brancion. Elles représentaient une augmentation de cinquante-deux pièces dans-Farmement ; mais les défroques de Tartillerie russe n'ofirant aucune ressource et le parc n'y suffisant pas, il fut convenu qu'on emprunterait en partie ce matériel aux batteries primitives, presque toutes supprimées en principe comme étant sans objet essentiel, excepté le n^ 1, qui tirait sur Malakoff et ses dépendances; le n« 4, qui devait être dirigé contre le Petit-Redan, le n^'ô et le n*' 1 du fond du port, surveillantes de la rade, à qwd incomberiait la chaxge importante d'empêcher la diversion des vaisseaux russes, à Theure décisive où les colonnes d'assaut descendraient les pentes de Malakoff. Toutefois. on décida que les pièces ne seraient déplacées qu'une à une, afin de ne pas produire un affaiblissement momentanément sensible du tir.

Sitôt que le crépuscule permit de se découvrir impunément, les ateliers du Mamelon-Vert et des Ouvrages-Blancs furent en pleine activité. Ce fut une tragique nuit de travaiT. Partout, sur la terre environnante, des monceaux de morts; cà et là, des mourants, açais ou ennemis, qui depuis la veille imploraient leur salut; des blessés à demi enfouis sous tes décombres et n'ayant plus la force de gémir. Les pionniers se prenaient parfois à écouter ces râlements décourageants, à regarder au clair de lune ces atrocités glorieuses, et, par excès d'émotion, la pioche

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leur glissait des njains. Souvent, au-dessus du chantier , des bouquets de ' bombes ensanglantaient le ciel, et Ton entr'apercevait alors, à leur lumière, ce même tableau d'un lendemain de bataille, que Timagination enlaidissait encore. La suspension d'armes funéraire n^eut lieu que le matin (9), trente heures après Taffaire, pis que chez des barbares. On cessa le feu, de la baie du Carénage au ravin des Anglais. Selon le cérémonial, des soldats russes et français cernèrent d'un cordon de baïonnettes la table du sacrifice, et le rôle des fossoyeurs commença. Les cadavres étaient sans distinction relevés, puis empilés séparément dans des trous tumulaires ; ceux, en petit nombre, qui respiraient encore, on les couchait sur un brancard d'ambulance. Autour de la haie se glissaient traîtreusement quelques espions du génie, cherchant à plonger derrière Malakoff des regards scrutateurs. Si l'on excepte cqs argus, à qui leurs fonctions interdisaient les sentiments d'humanité, un respect douloureux se peignait sur tous les visages des assistants. Pendairt ce temps, une multitude de curieux s'agitaient à l'horizon des lignes de parapets. L'éloignement de la scène d'inhumation, l'épais rideau de sentinelles en silence "ïépànduei^ autour du cimetière volant, surtout Téclat éblouissant du soleil, dérotaient aux yeux de ce lointain cortège le lugubre de la fête mortuaire. De leur place il leur . .semblait voir des obsèques d'opéra; aussi, en se redressant au sommet des talus, Toeil ou les lunettes braqués, ils ne s^'intéressaient qu'aux progrès visibles du siège; leurs bravos se mêlaient aux tristes rumeurs de la cérénjonie, semblables à un accompagnement ironique. Les infirmiers, tels que des vict'imaires fatigues, glanaient les dernières dépouilles, lorsque le vent renversa le drapeau parlementaire flottant au centre de la courtine de Malakoff". Sébastopol onfreindrait-il la trêve sacrée ! Et aussitôt les opérateurs se hâtent de jeter outils, civières, fardeaux, de crier à la trahison; et, srauve qui peut, les

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uns se blottissant derrière les ornières des boulets, les autres plongeant dans les tombes, pleines mares de sang et d'os! Bientôt le pavillon de paix reparut, chacun revint, riant d'un coup de théâtre fortuit; mais, grâce à cet incident, il était près de six heures du soir, quand les ouvriers des pompes funèbres eurent achevé leur office.

Pendant cette cessation des hostilités à la droite, et pendant la journée précédente, Tattacjue de la ville avait contmué sa progression. Le génie cheminait à tâtons en avant de Touvrage du 2 Mai, et la gabionnade déjà s'était allongée d'une centaine de mètres, distance très-appréciable en cet endroit, vu la résistance du sol rocailleux et la proximité du rempart. L'artillerie exploitait les filons de la sape pour compléter le système de ses ouvrages ricochants ; siu* la berge gauche du ravin central, dans une communication de la troisième parallèle, on avait fixé la place de deux obusiers de 22 centimètres, enfilant la face gauche du Èastion du Mât et protégeant conséquemmentle flanc gauche, trop tourmenté, des lignes anglaises. Dès le 8, au soleil couchant, le terre -plein de cette cinquante- deuxième batterie était entaillé dans le roc; en même temps, au milieu des plus fraîches tranchées, en avant de J'ouvrage du 2 mai, on jetait les fondements de la batterie n° 53, opposée au bastion central. En ce lieu, la pierre se rencontrait aussi à fleur de terre, et l'on fut obligé d'extraire en quelque sorte des carrières l'épaulerdent entier. En retournant de la tranchée (9 au soir), nous trouvâmes le camp en rage de modestie et d'exagération. On ne tarissait pas, après deux jours de commentaires, sur les prouesses des confrères de la droite. En vérité, il semblait que, le siège ne datât que du 7 juin. Comme preuve de la capitulation prochaine de Sébastopol, on parlait de papiers importants, saisis au fond des magasins de la lunette Kamtchatka. Ces papiers, rapports officiels de l'artillerie russe, exprimaient, disait-on, la lassitude de l'as-

siégé et rimpossibilité de prolonger la défense. Devant la ville, nuit d^orage. La garnison, de bonne heure, fut saisie de la peur d'une surprise, La fusillade ne discontinua pas, meurtrière, jusqu'au retour du jour, et le canon aidant, elle dérangea les projets de construction. Cependant les attaquants du faubourg, moins chagrinés, achevèrent la réorganisation intérieure des redoutes Brancion et Làvarande. De tous les travaux des Russes, TartiUerie ne conserva intactes qua les poudrières, yastes blindages à Té-

greuve de la bombe. Le génie procéda à la marche nale vers Malakoff. Tandis qu'il transformait les contre-approches de Victoria en troisième et quatrième parallèle, il esquissait, sur la berge gauche du ravin du Carénage, à trois cent cinquante mètres'environ du Petit-Redan, une place d armes d'où il serait facile à un fort poste d'infanterie de protéger les cheminetnents ultérieurs. On entreprenait en même temns, autour des Ouvrages-Blancs, une enveloppe d'emnuscades pour guetter le pont-aqueduc. En fouillant le sol, les sapeurs, en mamts-endroits, déterrèrent des rangées de boîtes explosives; mais aucun de ces guet-apens ne réussit, et pareihbonheur augmenta l'élan des piocheurs. La terre manquant au voisinage des batteries en œuvre, on fut réduit à la brouetter de loin , au mépris d'une mitraillade parfois diluvienne. On aurait supposé, àlvoir la charrue marcher, que les assiégeants, en ce foyer d^attacfue, avaient traité à forfait avec le général en chef, impatients de la clôture du siège.

En effet, dès le matin, le bruit se répandit qiie le général Pélissier, voulant utiliser le surcroît d'élan imprimé aux troupes par le triomphe du 7 juin, avait accordé dix jours pour composer les moyens d'assaut dé Malakoff, et sa parole était un acte. A ce propos,

f)ar cette chaude journée, sous les gourbis effeuillés, e camp s'oubliait en bavardages. La soif naît de la discussion, et les cantiniers se frottaient les mains d'aise. Du portique de ma tente, je me régalais de

'ce tableau, quand le vaguemestre survint. L'été n'avait pas diminué le succès quotidien de ce distributeur révéré des nouvelles. On fit cercle autour ae lui, selon Tusage, en tendant les bras. J'étais dans la foule des impatients avec plusieurs de mes condisci- 'ples, et le maître-facteur nous délivra les brevets portant notre nomination en règle,* vanité à part, au grade de premier lieutenant, à Tanciennete. Cette suppression d'un fil rouge sur l'épaulette ravit de joie les élus de Y Annuaire^ parce que chacun de nous caressait l'espoir d'échapper, parle fait de cette promotion, au vasselage des tranchées. Pour moi, j'avais ordre de déloger au plus vite du grand parc ; et, comme la batterie divisionnaire où la lettre de service me classait guerroyaiten ce moment à Kertch, je me flattais d'être délicoté -au moins jusqu'à sa rentrée. Jamais vacances ne m'offrirent plus suaves perspectives, et tout me sembla pour le mieux au siège. La nuit du lO'au 11 fut fertile en bons résultats. Du côté de la ville, on termina la batterie n** 50. L'attaque de droite allait à toute vapeur; les brigades du génie avaient entamé, à cent mètres environ du Mamelon-Vert, la cinquième parallèle, dont la courbure, sur un développement de trois cent trente mètres, s'appuyait à la place d'armes du ravin du Carénage, déjà habité par les tirailleurs du bataillon de soutien. Sur le mont Sapone, on polissait les communicatioAS de la redoute Lavarande, et la batterie du 2 Mai avait été définitivement occupée par un poste d'observation. Cependant les Anglais, étant en nombre suffisant, et l'honneur leur faisant un devoir d'être prêts bientôt, se relevaient brillamment à hauteur de leur tâche. Toutes les batteries qui devaient entrer en lutte, le jour de l'assaut, étaient en plein restaurées, et leurs têtes de sape s'élançaieut sans tâtonnements nouveaux, loin des carrières.

Mais ces efforts combinés de l'assiégeant n'abattaient pas les défenseurs. L'ingénieur russe multipliait les ressources de son art ; autour de MalakofiF,

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toutes les issues qui, avant le 7 juin, s'ouvraient sur la campagne, avaient été barricadées et fortifiées. Partout des traverses s'élevaient pour abriter des feux des redoutes perdues, et sur.la rampe descen- , dant de la batterie de la Pointe à la baie du Garénage, la garnison préparait rétablissement de six pièces qui balayeramt la pente ennemie du ravin.

La journée (11) fut inauguréepar \me promenade de la cavalerie, aux sources delà Tchernaïa. Les hussards taillèrent en pièces quelques Cosaques qui se hasardèrent à disputer le passage du pont de Teulé, non loin de Baïdar.

Du matin au soir, au siège, fastidieuse répétition de canonnade et de sape à ciel ouvert et sous terre. Je passai doucement mon temps, durant le jour, à escorter les escadrons de promenade jusqu^'à la ferme Mordwinpf, pendant la veillée, à flâner dans la rue, prêtant Toreille aux sornettes du peuple et aux rapsodies des savants. Or, à la vieille attaque, tout marchait bien, en somme, mais elle ne paraissait pas devoir se relever du coup que Tintervention de Malakoff portait à ses affaires. Certains encroûtés du grand parc, qui se figuraient avoir tiré, tout Thiver, les marrons du feu, ne se consolaient pas de ce changement à vue. Le soldat comprenait moins que jamais aux raffinements de Tart, aux arguties du raisonnement, et il attendait, en aiguisant sa baïonnette.

La nuit du 11 compta, devant la ville, par des travaux importants contre la rade. Dépuis la prise des Ouvrages-Blancs, les vaisseaux russes, évitant le mouillage du Carénage, avaient jeté Tancre non loin du fort Saint-Paul. Afin de mieux les atteindfe en ce refuge, on transporta un mortier à plaque, le long des pentes du ravm des Anglais. Cette pièce, du plus gros calibre de mer, croisant ses feux avec ceux du mont ,Sapone, était appelée à gêner la liberté de la flotte russe, entre la viUe et les rives du faubourg. Mais de la passerelle du port Saint-Paul à rentrée de la rade, les navires échappaient à la sur-

veillance des bombes. Pour la police de ccUc région, on braqua, en face de la Quarantaine, trois autres colosses de Tartillerie de marine. En môme temps, les entrepreneurs du siège de droite accéléraient autant que possible leur vitesse d'action. Au Carénage, les tirailleurs avaient à braver non-seulement les coups du nord de la rade, mais les bordées des vapeurs qui venaient, à la ftiveur de Tobscurité, s'embosser à bonne distance du chantier. Malakoff contrariait les cheminements en avant de la redoute Brancion avec une impétuosité qui trahissait les inquiétudes dp la défense.

Le 12, modération du fpu sur toute la ligne de droite, et grand remuement de- gabionnades et de terres. A la gauche, silence et chômage, sauf dans les batteries en construction et dans les galeries de mine. La garde de tranchée sua et s'énnuva au point de regretter les fêtes que donnait jadis le bastion du Mât souverain. Le camp, las de causer Mamelon-Vert, était ^retombé en plein calme. Ce jourlà, dès le lever, il bruinait agréablement de toutes parts ; le fretin des oisifs se prélassait dans les rues rafraîchies; el, à Tabri des kiosques délabrés, les fumeurs de haut parage, sergents ou officiers, lisaient les journaux reçus la veille. Pour moi, libre encore du joug du siège, il me tardait de juger de près, à loisir, en mon humble cervelle, les chances de la jeune attaqiiey et je m'acheminai d'un pas doctoral sur la route du Moulin. Profitant d'une heure ou les canons de Karabelnaïa se calmaient, je montai avec des guides à l'amphithéâtre de Victoria. On me fit nîesurer de Tœil les quatre cents mètres qui, au jour prochain de Tassant, sépareraient la parallèle avancée du saillant de Malakoff. Cette distance, équivalente à quatre fois le trajet des places d'armes du bastion du Mât au rempart de la ville, effrayait, non sans raison, les visiteurs impartiaux. Mais les gens de ce quartier n^élevaient pas le moindre doute au sujet de la réussite. Les plus incrédules observateurs

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n'osaient exprimer leurs craintes, pour éviter les sifflets, et ils se laissaient ébranler à la fin par le spectacle des tranchées d'alentour. Quelle effervescence en effet ! Mille bras rivalisaient de force, et tous les travaux d'art ou de terrassement avançaient à grand train. Mulets , voitures, soldats porte-boulets , af* • fluaient à la porte des magasins à peine dressés ; car le temps pressait, et Ton devait approvisionner chaque pièce à quatre cents coups.

Après cette ronde instructive, le soleil baissait. Le théâtre des zouaves ne jouait pas le soir, le combat du Mamelon-Vert ayant dépareillé la troupe. Je pris donc congé de mes amphitryons, et au crépuscule je regagnai le logis en ligne droite, à travers le bivac des Anglais. A cette heure grave du souper, les riflemen-cuisinièrs, en tabliers blancs, autour des fourneaux, taillaient ciapieusement un lit de pommes de terre aux tranches saignantes du» rosbif réglementaire. Partout rimage du dieu confort et le silence du bon appétit. Ces apprêts réjouissants du dîner ne provoquaient pas un éclat de rire. Le spleen rôdait au milieu des tentes reluisantes de propreté, à côté du drapeau de la nation ; ces braves partenaires auraient dû, en signe de leur humeur ordinaire, arborer un éteignoir ou un bonnet de nuit. C'était l'Angleterre en raccourci, avec ses ridicules, mais aussi avec ses qualités. Les terribles épreuves de l'hiver avaient servi de leçon ; et à cette heure nos alliés avaient devant Sébastopol une armée cornparativjBment petite par le chiffre des baïonnettes, mais aussi grande par la valeur que florissante de bien-être. Le commissariat, à l'école de Tintendance, avait acquis enfin le génie du détail, qui est le fond de la science administrative en campagne. Je passai émerveillé et rentrai sous ma tente, qui me fit l'effet d'un pavillon de plaisance, car nul billet de garde ne m y attendait. Je remerciai Dieu de ma délicieuse sinécure.

La nuit fut bruyante à la droite : Malakoff versa

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des bomhe^ dans les parallèles du Mamelon-Vert, encombrées de voituriers et de pourvoyeurs. Devant la ville, on arma la batterie n** 50, et les fuséens harcelèrent la rade. Les pionniers de la défense continuèrent à cuirasser de canons les points lejs plus faibles de Tenceinte. Leurs efforts ne se relâcnant jamais, Karabelnaïa, de la pointe du Carénage auxcasernes, présentait déjà un formidable corps de fortification dont les flancs et les faces combinaient leurs feux contre la-zone des attaques. En cette région extrême du faubourg, oii la lutte semblait devoir finir, la nature, par la configuration du- terrain, venait en aide à Tart plus encore qu'en aucun lieu de la place. Derrière les remparts du Petit-Redan, parallèlement à la courtine, entre la Maison-en-Croix et la mer, les deux ravins d'Ouchakoff et d^Oupatanoff, inclinés vers le rivage, favorisaient à merveille les rassemblements de troupes et protégeaient les régerves. En outre, la pente du plateau de Malakoff rendait possible par sa direction le jeu des batteries de la flotte, à un moment précis.

Le treizième jour du mois, vide d^évjénements, fut en majeure partie employé au ravitaillement des lignes. Le camp végéta du matin au jsoir, aux rayons d^un soleil déjà ennemi. Il y eut seulement quelque émoi dans l'après-midi, en Thonneur de Tenterrement du colonel. Guérin. Une balle Tavait, la veille, frappé à mort dans Touvrage du 2 Mai. C'était un ingénieur brave et intelligent de Técole de Bizot. A l'exemple de ce maître, quand, agissant à découvert pour l'intérêt du siège, les Russes le visaient au coeur, il disait à ceux qui lui conseillaient la prudence : « Que chacun fasse son devoir !» De la nuit entière, on ne discontinua pas d^approvisionner les magasins des batteries, surtout devant Mklakoff. La place fulmina en tous sens. On lui répondit sans ostentation, afin de ne pas envenimer la lutte, aux dé- !)ens des travailleurs de la sape, accélérée sur tout e front d'attaque du faubourg. Les Anglais suivaient

rélan de mieux en mieux. Ils ne cheminaieiit plus qu'à quatre cent cinquante mètres environ du Grand- Redan, et avaient en ligne près de cent cinquante pièces. Avec cet appoint, l'assiégeant disposait, dès à présent, de six cents bouches à feu. Cependant Tété sévissait; les émanations du sol empoisonnaient Tair, surtout pour les jeunes gens qui n'avaient pas eu le temps de s^'acclimater. Le danger de fléaux désastreux pesait de plus en plus dans la balance. Le conseil de guerre se réumt le 14. Les directeurs du siégé, les généraux commandant les corps d'armée et les divisions fixèrent, d'un avis unanime, l'assaut de Malakoff au 18. Les ordres de préparatifs furent donnés sur-le-cliamp; et la nouvelle en courut vaguement dès le matin. Dans ces entrefaites, le gros des vainqueurs de Kertch débarquait à Kamiesch. Ils faisaient de leur expédition des ré- ' cits merveilleux. Les Russes, en désarroi, avaient abandonné Anapa, le pivot de leur domination dans le Caucase. Ni les'hauts faits de la marine, ni les projets éventés d'attaque finale ne troublèrent la surface des camps. On avait, depuis l'ouverture. de la tranchée, trop cru à des chimères. Mais la confiance qui avait mûri dans les coeurs valait mieux qu'un vain étalage d'enthousiasme. A l'approche du

S lus terrible de ses échecs, l'armée avait 1 héroïsme u calme.

Les rues offraient au loin, ajjrès midi, un aspect ordinaire : des jeux, des causeries, des libations, le doux far-niente. J'admirai cette contenance, en pliant bagage. Ma division rentrait de ses pérégrinations maritimes à Kertch, et j'avais ordre de la rejoindre sans retard, de transporter mes pénates près de la maison Forey, sur les hauteurs du Clocheton. . Je dis adieu sans regret à cet odieux cantonnement du grand parc, où j'avais usé à pâtir et à m'é tourdir plus d'un an de jeunesse. Mon nouveau séjour était, par contraste, un lieu d'agrément. L'œil planait magnifiquement sur l'horizon de la Cherso-

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nèse, La brise de mer purifiait, en se levant, naa cabane, vrai palais de bivac, où j^aurais été trop heureux de ma liberté! Hélas! ie siège perdait tous les jours quelques serviteurs : à la veille de l'assaut de Malakoff, au moment oii il importait de maintenir sur un bon pied les forcés générales de Tattaqne, le grand parc pouvait à peine suffire à ses charges. Pour aider les batteries du siège démembrées, plusieurs officiers venaient d'être détachés du service de Tartillerie divisionnaire, et le soir une lettre d^avis m'apprit que je reprenais le collier de misère. Cette restitution d'un rôle actif me remplit d'une sourde fierté; mais pourtant je m'habituais sans trop de violence à voir de haut et de loin, en sécurité, les choses de la guerre. Mon congé avait duré, en définitive, quatre jours, un siècle pour des manœuvres de tranchée, qui ne jouissaient d'ordinaire que de quarante heures de repos entre deux corvées» ..

La nuit de guerre ne fut pas [plus remarquable que la journée. Le 15, le conseil discuta les dernières dispositions de rentreprise à force ouverte contre Malakoff. Fixé au 18, il fut convenu que Tassaut serait Kvré à la pointe du jour et précédé de vingt-quatre heures de canonnade. Les Anglais devaient simultanément s'établir au Grand-Redan ; et si, après la conquête du faubourg entier, les Russes ne capitulaient pas ou ne s'enfuyaient pas, on s'emparerait alors du bastion du Mât et du bastion central. Les déplacements de troupes jugés nécessaires s'exécutèrent sans délai, La division d^Autemarre (premî^é du premier corps) et la division Mellihet (première du corps de réserve), se dirigèrent verô * Inkermann, et tivaquèrent^ à côté des divisions Mayran et Brunet (troisième et cinquième du deuxième corps). Ce» quatre divisions étaient désignées pour l'honneur de porter à Sébastopol le coup de mort, sous le commandement du gâiéral Regnauld de Saint-Jean d^Angély. En même temps, les

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divisions Gamou et Dulac descendaient du moulin aux bords de la Tchemaïa, pour renfol'cer la division Ganrobert, tandis que la division Herbillon se rendait aussi de Kamiesch à cet autre centre d^opérations extérieures. Ces quatre divisions et la cavalerie, flanquées de quatre batteries à cheval, vingtcinq mille combattants environ, fprmaient une armée d'observation, aux ordres du général Bosquet. Sa fonction consistait à enlever les hauteurs de Mackenzie , avec Tappui des Piémontais et des Turcs, pendant que Karabelnaïa tomberait sous les efforts combinés des assiégeants. Quoique, dans ce pjX)jet, Tattaque de la ville ne fût pas môme regardée comme une diversion, mais comme une simple éventualité, la deuxième division du corps de réserve, commiandée par le général d'Aurelles, se rapprocha du Clocheton , pour porter au besoin son concours au général de Salles. On couvrit autant que possible ces mouvements de bataillons préliminaires; mais la

{)lace eu eut quelque soupçon , et depuis le matin es grondements étourdissants du canon ajoutèrent aux ennuis du camp. Il soufflait une bise d'Asie énervante. Les dormeurs, déroutés par Tautan, erraient à Taventure; les joueurs de bouchon avaient des vapeurs. J'essayai en vain le brouillon de la chronique gAerrière du jour. Peu après, le désir de prendre langue en mon nouveau quartier me poussa au belvédère du voisinage. Il y avait, en cette arrièrescène éloignée du siège, foule pittoresçiue. Une femme coquetait au bras d'un cavalier, qui avait des airs d'imprésario montrant sa prima donna. Près de ce groupe, un officier américain en mission prenait des notes. A l'exemple des Etats-Unis, plusieurs puissances de l'Europe avaient envoyé en Grimée des ambassadeurs militaires. Le monde civilisé aurait mieux fait de fonder, à la porte des tranchées, une école de diplomates. On remarquait aussi un Anglais, historiographe de profession, qui sténographiait les impressions du théâtre. Je rougis que l'armée ne

trouvât pas dans les rangs assez de conteurs de ses exploits, pour fournir Thistoire d'esquisses originales, puisées à la source des émotions du champ de bataille. Nous ne vivons plus au siècle où Thomme de guerre se vantait de ne pas savoir signer. La plume et répée doivent être sœurs, et il conviendrait de suivre enfin .les conseils de Montluc.

Ainsi m' excitant au travail de mes éphémérides, je pris la route de la batterie n° 35. La nuit fut noire; Tobscurité augmenta de bonne heure la frayeur de la garnison. Il y eut en ville grand tumulte, et au dehors un jet saccadé de balles à feu. Le garde à vous d'alarme sonna de bonne heure à travers les parallèles émues; bientôt toutes les batteries , se répondant du port du Sud à la Quarantaine, ainsi que des meutes de chiens de garde, furent en colère et ne se calmèrent qu'au matin. Devant Malakoff, les partenaires se réservaient pour le surlendemain, et les tracasseries de Karabelnaïa ne réussirent pas à interrompre leurs apprêts de la lutte. Avec cent 'treize canons, armement inférieur à celui du 7 juin, ils se disposaient imperturbablement à soutenir un duel plus redoutable qu^au Mamelon-Vert.

Dès le jour, les divers corps de bataille se constituèrent complètement pour Taction. Le général Bosquet, selon le programme, remit le commandement des colonnes d'assaut à son successeur et se transporta au poste de la Tchemaïa. Malgré les titres du chef de la garde, l'armée vit s'éloigner d'un œil inquiet celui que la victoire, depuis l'Aima, avait comblé de faveurs, et qui, par une glorieuse étude, avait acquis la connaissance profonde] des lieux où allait se jouer le dernier acte du siège. Nos alliés prirent ombrage de ce départ; ils vénéraient leur sauveur d'inkermann, et sa popularité était telle, en Angleterre, (Jue les dames anglaises lui avaient en voyé, en hommage de ses services, une pleine corbeille de manchettes brodées et tricolores. Mais ce fut, dans les camps, un sujet de troubles passagers.

On se confiait à Tétoile dé TAlma et à la valeur du nouveau directeur de Tattaque. La journée aurait été des plus agitées, si nos batteries de la gauche avaient répondu aux provocations du bastion du Mât, infatigable brandon de discorde, qui entraîna par son exemple le bastion central et la Quarantaine à faire feu de toutes parts ; mais on laissa eiq. partie, le soin du cartel aux frégates, qui mouillées en ligne à longue portée du fort de mer, tiraient depuis Taube des bordées sur la ville. DansTaprèsmidi, la garnison du faubourg tenta de sortir par le ravin du Carénage. On la ramena à coups de fusil, non sans perte, et Téchauffourée se termma par un duo d'artillerie. . ^

La veillée au grand parc, sanctuaire du vieux siége^ fut bruyante. Partout des groupes de discoureurs. La majorité se familiarisait avec les vicissitudes de la destinée, qui, des anciens de la tranchée, semblaient vouloir faire les subalternes de la victoire. De rares envieux élevaient des doutes sur la chute de Sébéstopol, en tant que conséquence de la prise de Malakon. Dans la nuit s'achevèrent, sans orage, à la sourdine, les derniers travaux de préparation, et le 17, sitôt que le soleil levant enflamma la Ghersonèse, un immense salut du canon de siège réveilla la place, et le tir se poursuivit sans trêve ni relâche. Les batteries de la gauche, liguées, frappaient aux murs de la ville pour les démanteler, et aux casernes pour alléger les Anglais; les batteries de la droite concentraient en cadence leurs coups sur Malakoff. Le défi avait partout une telle uniformité, qu'il était impossible aux* Russes de préjuger de quel côté l'assaut serait livré. L'armée, au camp, accablée par la chaleur, écoutait du logis en silence, avec l'inaifférence que donnent à des oreilles blasées, les vtrop fréquentes déceptions de la fortune. D'ailleurs, un rempart de fumée, ajoutant sa vapeur suffocante aux ardeurs du soleil, cachait. irapénétrablement le lointain. L'assiégé résista d^'abord à la T. II. ' 23

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tempête croissante; mais vers le soir, Malakoff pliait sous ses ruines. Les redoutes (iu nord de la rade n'avaient que par un bénéfice de leur éloignement bravé les insultes du Carénage; on am-ait déjà pu considérer ce prélude de triomphe comme suffisant en tout point. Mais on espérait pousser à fond Tavantage de Tartillerie la nuit durant, avant le signai de l'assaut. Cependant la journée qui finissait si brillamment à la tranchée n'avait pas été perdue sur la Tchefnaïa. Une reconnaissance de Turcs et de Piémontais avait constaté aue toute la sollicitude de l'armée russe était tournée vers la défense de Sébastopol.

Au moment du retour des éclaireurs, les troupes de servants et de tirailleurs, à qui incombait la responsabilité de consommei: l'œuvre du feu delà journée, mirent du camp à la voile, pleines d'espoir. Pour la plupart^ en ce grand jour, le tour d'attelage revenait prématurément; j'étais de ce nombre. Çà et là quelques endurcis n'osaient croire à la fin de leurs misères; les malins blâmaient uniquement le choix de l'aube du lendemain pour l'heure de l'assaut. Le crépuscule avait favorisé le succès au 7 juin; pourquoi ne pas attaquer le soirî Les plus incrédules n'allaient pas Jusqu'à la supposition d'un revers. On aurait crié naro éur eux. Dès qu'on fut au rendez-vous de canonnade, la reprise générale eut lieu. On asséna les dernières estocades au bastion du Mât, dont plusieurs pièces, de nouveau démasquées, portaient secours auGrand-Redan. Les ennemis directs de Malakoff interdirent aux défenseurs de réparer les hrèches béantes et tourmentèrent les rassemblements armés qui se tramaient dans le faubourg. Partout la rivalité fit merveille. Les fuséens, de leurs trois stations à la baie de Karabelnaïa, à l'observatoire français et à la redoute •Victoria, réussirent quelques incendies en ville. 'Les frégates meurtrirent de boulets la Quarantaine. Les mortiers turcs eux-mêmes, engins barbares, n'a-

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valent jamais mieux, de nuit, 'touché le but; c^était comme le coup de pied de Tàne. A mesure que la soirée avançait, Malakoff ne répondait aux outrages que par des salves aussi rares qu'impuissantes • A deux heures du matin, de tous les gardiens de la place, le bastion du Mât était presque seul à supporter le fardeau de la guerre. L'ordre fut alors transmis à la gauche de précipiter le tir autant que posîsible. On obéit avec Télan qu'imprimait aux ecouvillons une impatience de dix mois, et les fortifications furent abîmées sous des tourbillons de fer. En ce moment d'effervescence on n'apercevait que des lueurs d'obus clair*semés à l'horizon de Karabelnaïa, car les acteurs du drame prochain se plaçaient le long des parapets avancés, et il convenait de ne pas attirer sur eux, par des attaques intempestives, l'attention de l'ennemi. Malakoff se livrait d'ailleurs à ce recueillement qui avait coutume de précéder les grandes crises du siège. En peu de temps, le silence et Tordre présidant au mouvement, les colonnes d'assaut furent au rendez-vous; à l'aile droite, la division Mayran couvrait les sapes extrêmes de Victoria : la première brigade, près du ravin du Carénage, chargée d'entrer par la gorge des retranchements de la. Pointe ; la brigade de Failly prête à forcer le flanc gauche du Petit-Redan; au centre de la ligne, vers la droite de la redoute Brancion, la division Bnmet, opposée au front de la courtine de Malakoff. A Taile gauche, du côté du ravin de Karabelnaïa, la division d'Autemarre devait se frayer le chemin de Malakoff par la batterie Gervais» La division Mellinet se tenait en réserve non loin de la -redoute Victoria. Les batteries de campagne, attelées, parquaient derrière le Mamelon-Vert. Les Anglais étaient aussi rangés en bataillons d'attaque, face au Grand-Redan, jaloux de se montrer à l'œuvre. L'émulation de nation à nation n'avait plus cette ardeur des premiers jours qui aurait soulevé les montagnes de l'Aima. L'hiver avait rabattu de

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Torgueil de nos alliés. Mais 'toutes les fois que les draçeaux se déployaient côte à côte, il semblait que la victoire fît jouer un ressort de plus en faveur des assiégeants. Trois heures n^avaient pas sonné,- le trépignement de Tattente agitait au loin les combattants. Les tirailleurs, couchés par terre en vedettes, dévoraient des yeux le rempart, et la place veillait religieusement aux aguets. Les camps, n^étant pas dans le secret, dormaient en paix. Le général en chef, qui s'était réservé Thonneur du signal, arrivait à son pavillon de la batterie Lancastre. On n'^entendait à travers la carrière que des détonations de fusil ou de canon retentissant à de longs intervalles, les refrains ordinaires des clairons d*avant-garde au fond des ravins et les murmures nocturnes de la campagne et de la mer. Çà et là, des oiseaux de proie désensevelissaient à coups de bec, avec des cris sinistres, les morts du 7 jum. La beauté du ciel était digne de la fête. L'aube allait blanchir Torient, lorsqu'une bombe à trace fusante brilla dans la direction convenue du feu d'artifice de départ. Trompé par cette lumière, le général Mayran, répée haute, enlève les premières troupes à sa suite. Mais à peine ces .hardis brandons de victoire touchaient-ils au pied des glacis, que des averses de balles fondent sur leurs têtes; ils montent sous pareille grêle. Mais les Russes, que cette entreprise isolée n'intimide pas, accourent en force au lieu du danger, et {)endant qu'une partie des défenseurs garnissant 'enceinte environnante entretenait. la fusillade, de front, faisant table rase autour à force de feux, les autres sortent pour prendre à Hos les assaillants. Ceux-ci ne s'arrêtèrent pas en leur course , et déjà ils escaladaient les brèches de Tescarpe, Alors les vapeurs russes démasquent leurs batteries à l'entrée de la baie, et malgré les prouesses de l'artillerie de siège, ils balayent, d'accord avec les redoutes du nord et de la rade, les pentes du ravin et le plateau dumont Sapone.Lesassiégeants, dontlamort eclaircit

les rangs, chancellent d'abord; leur chef tombe en les exhortant. Ne fût-ce que pour la vengeance, ils s'obstinent à s'ouvrir un passage, et il ne survit bientôt plus qu'une poignée de gens de cœur que la mitraille, foulant en ondées du rempart et du rivage, décime sans merci, et que la garnison menace d'envelopper. Le général de Failïy rallie les débris de cette colonne, sacrifiée par une funeste méprise , et à sa voix on recule, mais à l'abri des plis de terrain du voisinage, pour attendre des renforts. Cependant, au coup de trois heures, annoncé par l'apparition d'une grêle de fusées au-dessus de la redoute Victoria, le corps de bataille s'était élancée contre Malakoff. La division Brunet va d'un bond droit à la courtine , mais elle se heurte aux obstacles du fossé, et tandis qu'elle s'efforce de se désembourber, la 4nousqueterie, flamboyant sur la crête de l'escarpe, d'un kilomètre à la ronde, comme d'un unique créneau, lui crache la mort au visage. L'assiégé, délivré des craintes de la diversion du Carénage, se ï^éunit en. nombre supérieur dans la forteresse et s'apprête, sous le commandement du général Kroulef, à disputer la brèche, s'il le faut. Mais sous les volées des coups de flanc et de face assurés et incessants, la furie des champions commis à une tâche surhumaine expire au pied des murs hérissés de baïonnettes. Une restera bientôt plus que des tombereaux de cadavres. Le général Bruûet se dévoue en vain; le rappel bat, et les lutteurs se rejettent derrière les couverts d'alentour, sans désespérer tout à fait encore de la journée. Durant ces échecs successifs, les chasseurs au 5^ et deux bataillons du 19% se glissant le long des crêtes du ravin de Karabelnaïa, avaient résolument pénétré au cœur de la forteresse par la voie qui leur était tracée des embrasures de la batterie Gervais et de la courtine du Grand-Redan. Déconcertés par la promptitude de l'attaque, les Russes se cabrent ; le flot les repousse jusqu aux premières maisons du faubourg. En. cet instant, le jour com-

mence à poindre. Dans ce coin du théâtre de la défaite, le orapean français flottait sur le boulevard de Sébastopol, et à son ombre les pionniers dressaient de toutes parts les échelles devant Tarrièr^-garde de la division Victorieuse. Le général d^Autemarre, se hâte de rassembler ses régiments, qui a^uent disséminés ; et au pas de charge, à leur tôte, il marche à de nouvelles conquêtes. Ce branle aurait peut-être rétabli les chances générales de succès, si les Russes n'avaient pas ailleurs déjà conjuré le péril. En effet,, le secours tardif de^ voltigeurs dQ la garde n'avait pas relevé la partie, du Carénage. Au centre, les combattants, sans aide, ne bougeaient pas de leur refuse. Les Anglais s'étaient tantôt présentés à Tennemi avec cet' aplomb romain qui les distinguait; mais après des prodiges de valeur, malheureusemei;it inutiles, ils avaient été contraints de ployer à leur tour. Ainsi, par un fatal concours de revers, la défense avait le meilleur de ses ressources disponibles contre les derniers envahisseurs. Les Russes du Grand-Redan, triomphants de la fuite des Anglais, se rabattent donc sur le flanc et sur la queue de Tennemi qui avance. Le généralKroulef, fier de lavqr d'anciens affronts pousse en avant la forte garnison du bastion Kornilof, et perçant tout au travers du rideau des tirailleurs, déployés au seuil du faubourg, il barre inébranlablement la route. L'assiégeant, qui agit par groupes épars, essaye d'enfoncer une muraille de poitrines et de baïonnettes en feu, dont le fanatisme au désespoir comble les brèches. Sur le point d'être cernés^ ils renoncent et fléchissent pied à pied. Dans ces entrefaites, les zouaves de la garde, aux applaudissements de la tranchée, se précipitent de la redoute Victoria è la rescousse. La possibilité d'une revanche ranime les champions dune lutte inégale ; mais ce ne fut qu'un éclair. Les Anglais se refusaient avec raison à courir les mômes hasards qu'au début, sans avoir changé les conditions du jeu. L'épuisement de la primitive déroute et l'atti-

tude des vaisseaux russes qui ue consentaient pas à lever Taucre, promettaient des mécomptes plus cruels, si Ton tentait une seconde fois de brasquer Tassant du Petit-Redan et de Malakoff, A huit heures et demie, le général eu chef ordonna donc partout la retraite. Elle s^exécuta rapidement et sans trop de' saug versé : seulement, une foule d'éclaireurs avanturés dans les rues de Karabelpaïa, furent bloaués et vendirent cher leur vie. Mais hors des fortincatioîis, Tassiégé, comme stupéfait d^'un premier avantage, îi^osa pas poursuivre, de même qu^il se garda de paraître sur la Tchernaïa, oii le général Bosquet brûlait de venger le désastre. La guerre d'artulerie se prolongea jusqu'à midi, La. place, alors haras- 'sée, donna l'exemple du silence. On Timita par force sur toute la ligne de droite, et les vaincus s'écoulèrent vers le camp, au milieu des parallèles bouleversées. Le défilé aura moins que celui du matin, car des milliers de braves avaient péri. On aurait dit le deuil de ces absents, Les porte- drapeaux baissaient les hampes, et par files désolée^, tels qii'une escorte de pleureurs, les éclopés fermaient la marche. Les cacolets et les brancards figuraient le convoi des voitures funèbres, et les témoins aux bords des tranchées, muets de douleur, regardaient passer. Jamais consternation pareille n'avait frappé la tranchée. Le courage était, à cette heure, aussj bas que les provisions de guerre.

Devant le bastion du Mât, où je remplissais mon bout de rôle ordinaire, nous n'aurions pas sitôt mesuré la grandeur du revers, sans le spectacle final de la défaite des Anglais, à laquelle nous assistâmes activement. Un parti de riflemen en retraite, égaré sur le cheinin des casernes, par où ils avaient tenté de pénétrer en ville, avait été refoulé au fond des marécages, au bord du port. Des cimes du ravin il était lamentable d'apercevoir le manège de ces fuyards amis à la merci du sort. A dessein de chercher des moyens d'évasion, les uns rampaient der-

rière les haies, d^autres sautaient à la nage dans les ruisseaux; plusieurs, crénelant des pans de murs ou couverts par les oseraiés, répondaient de leur mieux aux insolences des embuscades voismes. Çà et là des tambours, ensevelis sous, les roseaux, réchauffaient le zèle de leurs compagnons à force de coups de baguettes. On croirait entendre, en ce bourbier, des battements de caisse funéraire, et, en vérité, les boulets et les balles russes avaient beau jeu, de haut, contre ces mires écarlates. 'Un à un ces enfants^perdus succombaient à la peine. On ne négligea rien pour leur prêter main-forte; mais le malheur semblait devoir être jusqu'au bout attaché à cette entre- Srise /Maintes bombes auxiliaires éclatèrent à moitié e leur course, et nos pauvres protégés, jetant des regards de pitié vers les parapets d'où ron tirait, pouvaient parfois se demander si nos batteries conspiraient avec Tennemi. Cependant ils finirent à tâtons, trop tard, par se soustraire aux vues du bastion du Mât, enragé comme s^'il prétendait regagner, aux dépens .de ces adversaires moffensifs, la gloire que Malakoff lui avait ravie. La disparition du dernier habit rouge le décida à fermer la bouche. Le canon du vieux siège se tut après lui, et vers quatre heures la tranquillité d^une trêve dramatique régnait de la Quarantaine à Inkermann, après la scène la plus violente et la plus calamiteuse de la guerre. Les magasins à sec et Malakoff debout ! En rajjprochant de ces faits palpables Tévaluation approximative des pertes, chacun, sans qu'ail fût besoin de la lumière aes bulletins, comprenait la profondeur de l^échec subi; aussi, sous Fimpression de je sentiment et des tristes nouvelles de détail qui circulaient, la garde descendit le chemin du camp, sonibre et désenchantée. Hier, au départ, on portait envie aux conquérants élus de Sébastopol; maintenant, la plupart de ces supposés triomphateurs gisaient dans la poussière des redoutes russeç, plus inexpugnables qu'^auparavant. La vertu des assiégeants, que Thiver

n'avait pas entamée, s^affaissa pour la première fois le soir de cette néfaste aventure, dès que la vérité se fut répandue, en s'altérant de bouche en bouche. On disait que le deuxième corps était anéanti à moitié, que Malakoff était imprenable. La Ghersonèse gémissait au loin; le peu de fanatiques qui, en notre camp, se rejouissaient d^'un contre-coup capable de ramener la vogue à la primitive attaque, n'osaient pas afficher leur barbare satisfaction, par respect pour les légions de malheureux qui attendaient encore la sépulture sur la terre ennemie, en récom- * pense de leurs exploits infructueux. L^'armée devança rheure accoutumée du coucher, et se consola, des misères de la déception par des rêves de retour . en France.

Pendant la nuit, les deux partis gardèrent la défensive. Karabelnaïa éprouvait un urgent besoin de réparer ses ruines, et laissa en repos les restaurateurs des lignes d'approche. Le bastion du Mât et ses satellites, à minuit, rompirent l'armistice. Toutes les batteries de siège, sans provisions, rendirent à peine les coups. La garde de tranchée, réduite à son chiffre des jours ordinaires, resta en éveil, espérant que l'ennemi viendrait pour profiter des étrennes de la victoire. Dans l'intervalle des salves d'artillerie, oii • entendait les chiens russes, hérauts des sorties, poussant des hurlements comme une troupe irritée d'animaux de combat: mais pas une patrouille ne parut ni hors de la ville ni hors du faubourg. Compare aux magnificences d'illuminations de la nuit précédente, l'appareil du ciel représentait un pâle éclairage de chapelle ardente, tandis que, sur la terre des glacis, les victimes gisaient encore dans leur sang, à la merci des corbeaux. Aussitôt que l'aube blanchit, les pavillons parlementaires, flottant à la fois sur Malakoff et sur le Mamelon -Vert, ordonnèrent de suspendre les hostilités en l'honneur de l'enterrement des morts. On se conforma, pour l'accomplissement de ce devoir, à l'étiquette consacrée par trop de ces pi-

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toyablesentr^actes. Russes et Français, derrière un masque de baïonnettes, déblsiyèreiit de débris d'hommes leur lot du champ de massacre, et se livrèrent réciprociuementleurs cadavres; puis, après-cet échange, à les inhumer, les fossoyeurs, une heure durant, maudirent leur métier de balayeurs funèbres de la gloire. Tout additionné, l'assiégeant avait trois mille hommes hors de combat, plus trente-trois officiers tués. Parmi cette éhte du tombeau, figuraient en première ligne les généraux Mayran et Brunet, de vaillante mémoire, puis le chef des attaques de Victoria, le brillant colonel de Laboussinière. Les Anglais, nos égaux en mauvaise fortune, Tétaient presque par le tribut mortuaire. Leur état-major ne s était pas ménagé davantage. Le major-général sir Georga Campbell avait été mortellement atteint; le général sir J. Brown et les majors-généraux sir Harry Jones ,et Eyre avaient rapporté de graves blessures, Le mal de* Tennemi compensait à peu de chose près, numériquement du moins, celui des alliés. Le prince Gortschakoff, qui ne se piquait pas de véracité, accusait dans son rapport le chilffre de cinq mille défenseurs morts ou blessés. Malgré cette égalité de sang répandu, lorsqu'en regard du vide de nos rangs on inscrivait les dépenses exorbitantes de Tartillerie,

J)rès de cinquante mille coups de canon sans gain, il allait bien reconnaître que les raisonnements de bivac étaient des sophismes.

En effet, après la cérémonie des morts, la nuit ayant porté conseil, il restait peu de traces du décourageaient de la veille; chacun s'évertuait à ex- Sliquer Tinsuccès à notre avantage. On alléguait le éfaut d'ensemble dans les divers mouvements de Tassant, le choix de Thètire. Les flatteurs regrettaient Tabsence du général Bosquet; les optimistes en foule allaient jusqu'à trouver que Tordre du jour, lu au réveil, n^'avait pas assez atténué la portée de Téchec : en leurs versions, la catastrophe d'hier se changeait en une simple rencontre; à peiné si Ton en

était venu aux mains! D'ailleurs Thonneurde Taffaire ne revenait pas ai Tassiégé, mais à ^es vaisseaux. Ces survivants de là flotte de Sinope étaient des lâches! Le commandant, en favorisant ces illusions, se proposait de mettre à profit les enseignements, décisifs pour Tavenir, qui ressoftaient de la cruelle expérience du 18 juin.

Les faits avaient prononcé; désormais, à en jugerpar racharneinent quei assiégé avait mis à sauver Malakoff, ce point d'^attaque devait être regardé comme la cheville ouvrière de la défense, sinon comme la clef de la place. Il était donc essentiel d^en poursuivre à tout prix le siège régulier. Indépendamment des causes secondaires de Técliec, la trop grande distance des places d'armes aux fossés de Karabelnaïa, le jeu souverainement meurtrier des batteries navales sur le champ d'assaut et la faiblesse relative de rartillerie formaient les trois chefs d'accusation véritables contre les vaincus. En vérité, il n'y a pas d^'élan qui tienne dans une carrière de quatre cents mètres à parcourir sous un vent de mitraille. Si l'intervalle à parcourir avait été inoindre, surtout au Carénage, la flotte russe aurait eu moins de chances d'intervenir, assez à temps pour placer la colonne Mayran, dès ses premiers pas, hors de la brèche enlevée d'emblée, au Centre d'un triangle de feux, c'est-à-dire dans une position désespérée. Quant à l'artillerie, elle avait su tirer le parti le plus avantageux de ses moyens. Même le bulletin ennemi lui avait délivré un certificat d'efficacité, en avouant que la meilleure partie des pertes de Fassiégé provenait 'du canon; mais, maigre l'énergie et le bonheur de son opposition, les ouvrages de défense, qu'on croyait la veille désemparés sans retour, avaient pu être res taures durant la nuit du 17, et -avaient réagi, au moment de l'action, de presque toutes leurs embrasures: preuve que le matériel de bombardement ne suffisait pas à sa tâche. Ainsi, la réussite ultérieure de Topération capitale dépendait d'abord de Tavancement des

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sapes aussi prèsqu^il conviendrait, vers les contrescarpes ; en second lieu, de raccroissement des batteries; enfin, de la domination de la rade, comme conséquence à obtenir préalablement de cette augmentation de puissance. Dès le lendemain, on étudiait sur le terrain du faubourg la manière de remplir' promptement ces conditions de succès fondamentales d une revanche du 18 juin.

La nuit du 19 fut, de part et d'autre, affectée aux réparations des parapets et au remplacement dans les magasins des munitions de guerre dépensées. Le 20, le camp reprit son assîette. Le général Bosquet abandonna au général Herbillon le commandement de la Tchernaïa et vint ressaisir les rênes des attaques de droite. Le général Regnault de Saint- Jean-d^'Angély ramena au quartier de la garde tous ses régiments, excepté quatre bataillons, grenadiers et voltigeurs, appelés à partager le service des tranchées avec la deuxième division du corps de réserve, avec les première, cinquième et sixième divisions du deuxième corps. La division Majrran, la plus maltraitée 4 Tassant, descendit au bivac de repos, près des monts Fediouschine; enfin, la division d'Autemarre, Théroïne de la défaite, retourna, dès le matin, à sa place, derrière la maison Forey.Le grand parc se porta à la rencontre de ces illustres champions du vieux siège, qui, secondés en temps utile, auraient enlevé Sébastopol. On leur aurait décerné une ovation, si ces débris de bataillons n'avaient excité la pitié. Ce défilé fut un crève-cœur passager, et partout déjà Tannée était relevée de son abattement.

Cependant, la garnison ne se laissait pas éblouir par un coup de dé heureux, d'autant plus que le général Totdleben, Tinspirateur de la défense, blessé ce jour-là (20) au chantier, se voyait condamné à se retirer pour plus d'un jour sous la tente, et gue cette absence semblait plus regrettable que la prise d'une redoute. Du reste, la continiiation du mutisme de Malakoff, alors qu'on aurait dû accabler les lignes

d^'approche, hors d^état de répondre, dénotait nonseulement répuisement des magasins russes, mais aussi rébranjement des fortifications. Pour ce travail pressant de reconstruction, il n'était pas trop d'une deuxième nuit de paix ; aussi le canon de Sébastopol garda fidèlement, après comme avant le coucher du soleil, la trêve des deux jours précédents. Dans le camp opposé, Tartillerie de la droite, sous la direction du lieutenant-colonel de Laumière, le nouveau chef de service, approvisionnait de poudre et de boulets les batteries en activité, avant de fonder d'autres établissements; tandis que le génie, après avoir fini de décombrer le Mamelon -Vert et ses abords, reliait à la cinquième parallèle la place d'ar- * mes des Carrières et mettait sur pied de défense le flanc gauche de cette portion la plus avancée des têtes de sape. Devant la ville, il persévérait dans sa lutte souterraine et rattachait Touvrage du 2 Mai aux attaques du bastion du Mât. Des deux côtés, les progrès devenaient de plus en plus lents, car la chaleur avait produit sur le sol le même eflfet de durcissement que la glace, et les outils ne s'enfonçaient qu'à force de sueurs. Dès le 21 mai au matin, le feu se réveilla^ après un apaisement de quarante-huit heures. MalakofF, pour son écot, démasqua la plupart de ses embrasures de canoiji. On lui tint tête avec économie, car ordre avait été donné de ne pas user plus de mille charges par jour.

Pendant que les escadrons d'avant-garde éclairaient, du côté de Baïdar, la campagne, et que les canons de la place et du siège aboyaient à l'envi après les pionniers en branle, le camp respirait. A rétourdissement de la défaite avait succédé d'abord une vive surexcitation de bravoure. C'était aujourd'hui la crânerie de la confiance. La foule renvoyait tout au plus Sébasiopol à quinzaine, enlorgniant d'un regard amoureux les croix d'honneur qui brillaient d'un éclat virginal sur la poitrine des combattants de la veille. Ces joyaux étaient de plus en plus l'unique

charme dont usât la gloire. On a dit qn^au prix de deux ou trois cents couronnes de chêne, Rome avait conquis Tunivers : avec une toise de moire rouge promise en récompense, le drapeau tricolore recommencerait le tour du monde. Si les louangeurs de Y Invalide russe.y qui, à propos d'une demi-revanche dlnkermann, évoquaient déjà d^un ton menaçant les souvenirs de la Bérésina, avaient entendu, ce surlendemain du combat, les serments de Tas^égeant, s^ils Tavaient vu surtout à Tœuvre des tranchées avec plus d^'audace et de feu qu^auparavant, ces flatteurs dû czar auraient compris que leurs chants de triomphe ressemblaient au Te Deum autrichien de Marengo. J'étais de garde, ce soir-là, et nous eûmes toute la nuit à rompre des lances avec notre adversaire ordinaire le bastion du Mât, devenu satellite de MalakoflF, qui lui donnait le ton. Les brigades du général Lebeuf commençaient devant la ville la mise à exécution du programme spécial arrêté au conseil du 19 juin, pour le couronnement des attaques. Le siège de gauche avait charge d'étrangler Sebastopol jusqu'^à la dernière limite des lacets de la sape, et surtout de multiplier les pièces à longue portée, combinant leur action contre la rade avec les bordées du Carénage. Par ce croisement de. feux, on suppléait en quelque sorte au défaut d^investissen^ent, et ce but était le principal qu'ail restât à atteindre, après la supériorité matérielle d'artillerie. En conséquence, six batteries furent projetées, et Fon entreprit la première de la série, dès la nuit du 21, sous le n*» 54. Établie dans l'ouvrage du 2 Mai, elle était destinée ft dominer le ravin central, à fouetter la- gorge du bastion du Mât et riritérieur de la place, enfin à soulager Taile gauche trop maltraitée des Hgnes anglaises. Sitôt que les travailleurs eurent tracé leur plan, il tomba des projectiles à verse sur le chantier; mais grâce à la diversion du canon protecteur, ils ne furent pas forcés de désancrer, et les loisirs de la journée leur permirent de rattraper le temps perdu. Mais

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pour tous ce fut une rude» fin de garde ! Il régnait à travers la tranchée une chaleur des tropiques ; la soif enflammait les gosiers les plus bronzés. En nos parages, près de la chapelle du cimetière russe, une source comblée par les décombres des tombeaux n^offrait aux buveurs qu'une eau tiède et terreuse. Le 3aysage environnant excitait la tristesse : devant, !es fouilles des bombes parmi les fossés, puis quel ques arbres qui, n^ayant pas fleuri dans cette atmosphère de fumée de poudre, ébrançhés et sans feuilles, penchaient sur des tronçons de croix*; derrière, une lande gris de fer, bouleversée autant cjue les abords d'un volcan ; à droite et à gauche enfin, le siUon poudreux de la4gape, qui au loin se repliait en miUe circonvolutions, vaste sentine arrosée de sueur et de sang. Nous voilà presque aux regrets du froid ! Sans entrain, heureux de 1 ombre d'un gabion, aux aguets d'une bouffée de bise, fumant à mort pour neutraliser les poisons de l'air embrasé, nous subîmes cette corvée de jour, pire qu'une longue éternelle migraine. Mais la délivrance en eut plus de* prix. La vie ne se relevait que par des contrastes !

Dès les premières heures de la soirée, une troupe de Russes sortit du faubourg parle ravin de Karabelnaïa. Cette ariette sans portée' ne contraria pas les roiets de travail. Sous Malakoff, on avait résolu 'abord rétablissement d'une sixième parallèle à moitié chemin de la forteresse russe, quitte à serrer

{)lus tard de plus près le rempart, s'il le fallait, et déjà es têtes de sape débordaient les^ carrières en amont des gabionnades les plus avancées. Pour assurer le développement des approches, et remplir en même temps les lacunes que l'épreuve de l'assaut manqué avait mises à jour, 1 artillerie de la droite avait décidéqu'elle grossirait l'armement de soixante bouches à feu, dont vingt et une seraient opposées à la rade, trente-trois au corps de place, entre Malakoff et les ouvrages de la Pointe, et le reste au Grand-Redan, comme pièces auxiliaires des Anglais. Devant la cer-

titude de Textension des forces de Tattaque, la défense ne se contentait pas d'un système de sorties inofiFensives. Le général Totdleben y présidait toujours, mais de son lit de douleurs. Le 18 Juin lui avait montré la possibilité de tourner le bastion Koruilof ; De là Turgence, à ses yeux, de fermer, au mépris de tQute considération théorique, la gorge de la citadelle et de doubler ses parapets. Dès le lendemain (23), après une des nuits les plus laborieuses qu'^aient eu à endurer les deux partis, les vigies d^'Inkermann dénonçaient les Russes en nombre, se hâtant d'approfonâir les fossés de la forteresse dii faubourg et ay élever des traverses à profusion. Malgré cette découverte, du matin au soir, on se canonna parci- ' monieusement. Le bastion du Mât ne souffla mot; assiégeants et assiégés déversaient leur ardeur sur les œuvres préparatoires de la lutte finale, et le soleil d^Orient s'efforçait en vain d'amollir un courage sans cesse ranimé, *d'un côté par le désirée la vengeance et de la paix, de l'autre par Tespoir de prolonger jusqu^au prochain hiver la résistance. Les machines et les bras ne se ralentissaient pas un instant, tandis que les renforts ne cessaient d'arriver. Les dix batteries à pied et les batteries du parc, qu'en mars le général en chef avait demandées au ministre de la guerre, achevaient aujourd'hui de débarquer. La nuit fut moins paisible que la journée. Les projectiles ne tarirent pas sur la zone des attaques de Malakoff, et les porte-brancards péniblement suffirent à leur besogne. En zigzags pénibles les têtes de sape débouchèrent hors des carrières. Au Carénage, narguant la canonnade impétueuse du nord de la rade, le génie procéda à Toccupation définitive des confins du mont Sapone : il n'était possible qu'à cette condition d'imposer la loi aux vaisseaux ennemis. A la gauche, la batterie n°54 fut poursuivie à outrance. En même temps, sur la berge gauche du ravin du cimetière, rartiilerie mit la main à un autre ouvrage deyant contre-battre les

défenses de la porte du mur crénelé et fournir des feux contre la Quarantaine. C'était la cinquante-cinauième création du général Leboeuf. L'assiégé étenaait ses moyens de résistance suivant la même échelle. Au centre de la ville, les deux étages de la. batterie circulaire, par un supplément de pièces, furent portés au degré de force nécessaire pour disputer le passage du ravin central et foudroyer la gorge du bastion, du Mât, en cas que les colonnes d'assaut

Earvinssent à y atteindre. Cependant le lieu de la rèche d'avril devenait, grâce aux améliorations successives, la partie la plus solide du rempart. En outre, les galeries souterraines sillonnaient les glacis dans tous les sens en avant des points d'attaque principaux, et les mineurs, ppur les éventer, ne s'accordaient nas de repos. Des chicanes souterraines furent dès miai la pomme de discorde entre les batteries du xieiLX siège et les bastions de la ville. Les travailleurs bénéficièrent de ce duel, et quoique le soleil tombât en pluie de feu sur leurs têtes, la journée fut très-

Srontable aux parapets. Le soir, le combat au canon urait encore avec éclat. L'armée avait passé son temps sur ses lits de camp. Aussi, les oisifs à milliers accourureiît à cette soirée d'illumination aérienne, beau sujet d'étude et de désespoir pour des décorateurs de l'Opéra. Les soixante pièces, en principe ajoutées à l'armement du 11 juin, avaient été divisées en douze batteries, dont cinq au Carénage et sept à Victoria. Les bases de ces premiers travaux furent jetées, dès la nuit, dans l'ouvrage du 2 Mai. Sept cent cinquante mètres environ séparaient la redoute Lavarande de cet avant-poste du Petit>-Redan. Le génie était loin d'avoir achevé le travail de cette communication difficile à travers le mont Sapoîie. Les brigades de pionniers durent se rendre au lieu du chantier presque à découvert, sous les feux croisés de KaraÉelnsûia et de la rade ; de bonne heure ils ébauchaient une œuvre double, dont les difficultés égalaient l'importance. La batterie n<^ 21 occupait

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en projet remplacement de l'ancienne place d'armes ennemie. La batterie n'» 22 était située à quatre cents mètres en avant de la première, sur la pente du ravin du Carénage. Par la combinaison de leur tir avec , celui des batteries n° 35 çt n*» 37 de la gauche, elles étaient appelées, les mortiers de la marine aidant, à interdire aux vaisseaux russes non-seulement une action efficace contre le champ du prochain assaut, mais aussi toute liberté de manœuvres à travers le port, soit pour le ravitaillement du faubourg, soit pour le transport des troupes de renfort. L'assiégé comprit immédiatement la grandeur du péril, et tous les canons, soit de Malakoff, soit des redoutes du nord , s'insurgèrent : c'est pourquoi, à l'aube, les épaulements n'offraient pas une cuirasse suffisamment à l'épreuve des coups incessants de la place, et les travailleurs furent obligés de s'abriter dans les Ouvrages-Blancs. Dès lors la défense ne détourna plus ses regards de ce côté, menaçant pour elle, mais vulnérable des attaques, et dans le dessein de mieux empêcher les constructions naissantes, la côte nord de la rade, depuis le phare jusqu'au fort de Severnaïa, fut semée de mortiers. Au matin, sur tous les points culminants de cette zone extérieure, on signalait des mouvements de terre; Cette môme nuit avait eu lieu à grand train l'ouverture des ateliers de batteries nouvelles aux lignes de Victoria, car les approches au delà du Mamelon- Vert se trouvaient exposées à des dangers de plus en plus graves. La courtine de Malakoff se hérissait d'embrasures. Près de la poterne surtout, quatre pièces avaient été mises en position, commandant les chemins de la sape. La batterie n° 23 avait pour rôle spécial de neutraliser leur feu. Adossée à une éminence, à gauche de la redoute Brancion, elle donnait des vues de revers sur la face droite du Petit-Redan, sur l'ouvrage du Laboratoire, sur les retranchements de la Maison-en- Croix, et prenait d'enfilade, dans toute sa longueur, le ravin d'Ouchakoff, rendez-vous des batail-

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Ions de réserve, La batterie u^ 24 fortifiait le flanc droit de la cinquième parallèle ; elle prêtait appui au siège du Carénage et battait le redan de plein fouet. Ici, les ouvriers ayant davantage avancé leur tâche, purent garder le poste au Jever du jour, et ils s'y maintinrent malgré les Russes» La canicule se conjurait de plus en plus avec Sébastopol contre les derniers progrès de rattaque. Les* chantiers de Victoria étaient maltraités à la fois par les ricochets des boulets lancés au Carénage et par les bourrades directes de Malakoff. Des deux côtés, la place n'aurait f)as été longtemps tenable, si Ton n'avait disséminé e long de la gabiorinade avancée des abris et des passages blindés, où les gens de service, tracassés et traqués, trouvaient les douceurs d'un peu d^ombre et une anse contre la mort.

Pendant que le deuxième corps, la pioche à la main, efiFaçait glorieusement la trace du 18 juin, les affaires du vieux siège restaient dans, un statu qiu) satisfaisant. Les derniers exaltés du grand parc, en se frottant les mains, disaient entue eux : « Nous n'attendons plus que ces messieurs de la droite. » Au repos, Tarmée ne rêvait qu'eau fraîche et parasol : on ne vivait plus sous les tentes, étuves le )Our, nids à moustiques la nuit. Partout où les pierres abondaient, les soldats-maçons jouaient de la truelle, et Ton comptait déjà autant de cabanes qu'en hiver de terriers. Le camp ne déployait pas moins d'industrie pour braver le chaud, que jadis pour vaincre le froid. Mille palliatifs étaient essayés contre la tiédeur des boissons : vases poreux, suspensions humides, moulins à vent, machines à jet d'eau. La fécondité supérieure de l'esprit français se montrait dans les intérieurs de bivac, netit champ d'exposition du génie de la guerre. On citait des maîtres zouaves qui, à tous leurs repas, prenaient un sorbet. Les Anglais copiaient mal ces mventions domestiques. Aussi, faute de toits à l'abri du soleil, ces blonds amis tournaient au teint more , et, par man-

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que de réfrigérants, ils ignoraient» les voluptés de la soif. Mais entre eux et leurs coopérateurs, il y avait égalité devant le service du siège. De part et a autre OD rivalisait à qui aurait le plus de tours de garde. Je repris le harnois ce jour-là. La veillée s'annonça comme un délassement; on n'entendait ni grondement de canon, ni pétarades de la mousqueterie. Les trompettes russes retentissaient en airs de fête derrière la ville et le faubourg. Mais les éclats de cette retraite joyeuse ne trompaient personne ; car les déserteurs de la journée avaient tracé un funèbre tableau de la détresse de la garnison. Passé minuit, de la Quarantaine une patrouille sortit. Il y eut un simple grain à ce propos. La nuit fut plus sanglante à Malakoff : les bombes labourèrent sans trêve les attaques, et Touvrage dut être presque partout suspendu. Au retour de Taurore, la torture a été recommença pour tous. Cette bienvenue du jour était maintenant le signal des plaintes et des gémissements. La sueur matinale ruisselait de tous nos membres déjà appesantis. Il restait pour unique refuge des , tentes adossées au parapet, pires que des fours. La longue file des pourvoyeurs, un chapelet de bidons ^ autour du cou, se traînait à regret vers les fontaines, points de mire favoris. D'autres rentraient essoufflés de cette expédition périlleuse. Le choc des cruches de zinc, tel qu'un bruit de sonnettes, les précédait de -loin ; les plus altérés, courant à leur rencontre, buvaient de rage et ne pouvaient se satisfaire. Après le déjeuner, le siroco d'Asie souffla, et sans la bonne trempe de l'armée, l'ambulance, avec le chargement ordinaire des blessés et des malades, aurait reçu une levée de fous. Par faveur spéciale dans notre région, le canon ennemi se tut un instant. Ce jour-là, historiquement nul au siège, on eut encore représentation de chasse aux Cosaques par les Piémontais. Ces e^fants de l'Italie poursuivaient la gloire mihtaire avec le même malheur que la liberté de leur patrie* On ne tua cette fois encore, au vallon

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de Chouliou, que des loups et des chevreuils. Gepenr dant les Turcs se tenaient à Técart du siège et des opérations extérieures, regardant de travers les Tartares hérétiques et priant Allah de venger le croissant de la Russie, mais par les armes du Prophète. Quelle fatalité pour la civihsation que Texistence de ces musulmans se soit trouvée liée à une des nécessités les plus impérieuses de la politique moderne ! Non-seulement ces singuliers alliés ne gardaient nuîle reconnaissance aux chevaliers de Téquilibre européen d'^avoir sauvé Gonstantinople devant Sébastopol, mais ils supportaient avec une manifeste impatience la tutelle des barbares ; et la haine couvait dans les cœurs des soldats d'Omer-Pacha contre ces ghiaours de TOccident, proscrits par la loi, qui infligeaient au pays de Tislam Thumiliation de leur aide et de leurs victoires. Tandis qu^au contact du champ de bataille, Anglais et Français» oubliaient insensiblement des rivalités féodçJes et préludaient à Tamitié par des concessions de mœurs réciproques, un mur d'^airain s'élevait entre les Osmanlis et leurs compagnons d'armes; ils seraient morts plutôt que •d'emprunter, au camp, un de nos usages. J'esquissai en moi-même cette apostrophe, pendante qu'à la veillée un visiteur, venu de Kreutzen, racontait à table le mécontentement d'Oraer-Pacha. Le serdar

Sarlait , selon la chronique, d'imiter le courroux 'Achille, parce qu'on le privait de toute influence au conseil et de toute action au combat. Notre hôte varia ses nouvelles de critique ambulant : son avis sur le siège exprimait l'opinion des neutres de la Tchernaïa, au sujet du procès pendant entre les attaquants du bastion du Mât et ceux de Malakoff. Or, les juges de l'armée d'observation pensaient que la vieille ni la jeune attaque ne feraient rien de décisif l'une sans l'autre , rien surtout sans une bataille rangée, dont les gardiens de Traktir auraient l'honneur exclusif, et qui préparerait les voies de l'assaut. Chacun prêchait pour son saint.

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Dès la nuit, la tempête des boùibes redoubla contre les hardis entrepreneurs des approches de Victoria et des constructions de Tartillene du Carénage. L'as* siégé avait percé maintes fraîches embrasures dans les parapets de la Pointe, contre Touvrage du 2 Mai, de sorte que du rivage de la rade et des remparts du Petit-ftedan, près de quatre-vingts pièces^ dont réloignemetit, vu leur calibre, n'atténuait pas les effets destructeurs^ se coalisaient pour la ruine des établissements du mont Sapone* Devant Malakoff, la mission de l'artillerie ne semblait pas soulever Une opposition aussi virulente. Les têtes de sape particulièrement, en ce point d'attaque, attiraient i attention de Tassiégé, et le génie> au prix des efforts les plus coûteux^ se rendit moltïe des premières carrières qui entravaient sa marche. A la gauche, la nuit se résuma en une courte mitraillade contre les batteries sur le chantier^ en quelques volées de boulets perdus ^ dans la direction des parcs, ce qui troubla un moment le sommeil de l'armée. '

La journée du lendemain marqiia un point d'arrêt dans le bombardement. Les pionniers des deux partis, à couvert^ combattirent d'habileté et de dé- Vouements Lé Camp fut cloîtré au logis par un soleil incendiaire. La Ghefsonèse, blanchissant au loin de

1)0ussièî-e , semblait couverte sous l'écume de 'Euxin. La sécheresse avait détruit les derniers bfins d'herbe autour des tentes les plus somp^ tueuses i On apercevait teinte de verdure seulement' autour de la maison de lord Raglan, dans une vigne sans fruits, où le chef anglais, frappé d'un coup cruel Dar le désastre du 18 juin, cherchait, tacituVn^ et "anguissant, des inspirations de victoire. Les bêtes subissaient, comme les hommes^ une indolence maladive. Çà et là les chevaux, étourdis au piquet, baissaient la tête vers la litière brûlante , et les chieUs fuyaient la rage au gîte. Les cantines les mieux achalandées avaient porte close, et sauf quelques braves liseurs ou griffonneurs de papier.

' Ltt Mame1k)n-vert et lb 18. juin - 4l9

tous les habitants du camp, à midi, sommeillaient*

Le feu de Tartillerie, éteint depuis le matin, se

ranima dès le commencement de la nuit, qui fut une

suite d'escarmouches. A Tabri derrière la flèche en

Sierres sèches gui servait de tête de pont à Taqueuc du ravin au Carénage, les tirailleurs russes renchérissaient sur les bombardiers de la Pointe et dé la rade, déplus en plus acharnés contre les bâtisseurs des batteries du mont Sapone. Il pressait de raser ce poste dangereux. Dès neuf heures, une compaenie de grenadiers de la garde s^acquitta de ce coup d audace* La place, outrée d'un succès injurieusement obtenu au pied des glacis, ôccabla de sa colère les tranchées. Comme revanche, bon matin {28), cinq escadrons de uhlans, précédés d'une sotnia' de cosaques, se risquèrent dans la plaine, aux bords de la Tcnernaïa; ce fut au camp ami un vrai signal de fête; mais à la première lueur des baïonnettes en branle, les rôdeurs de Sébastopol tournèrent bride et remontèrent au galop de course sous les ombrages de Mackenzie^ heureusement pour eux inabordables. Gringalet se gendarma contre les chasseurs gui menaçaient les Russes de la poursuite, et la journée finit par un monologue de ce peu redoutable fortin. Le choléra, favorisé par une température caniculaire, renouvelait presque ses fatales prouesses de Varna. On élargissait à vue d'œil ies ambulances, pour recevoir ses victimes. Le fléau ne respectait pas plus la giberne que le bâton de comimandement, et le camp apprit, l'après-midi, aue lord Raglan avait succombé à ^es atteintes» Le cnef anglais mourait, ainsi que le maréchal Saint- Arnaud, à la vue de la terre promise des vainq^ueurs de TAlma. L'Angleterre pleura en lui le dernier élevé de WeUington. A l'école de ce génie temporisateur, il avait acquis à un haut degré et il pratiquait une vertu qui ne produit pas toujours miracle sur le champ oe bataille, mais qui fait éviter leé fautes, la prudence. Dès le principe, son avis contribua à prévenir une témérité

contre Sébastopol, qui risquait, en cas d'échec, le ' salut, peut-être Thonneur de Texpédition, et dont le succès n^'aurait rien décidé. Les premiers revers du siège, les lenteurs, conséquence de la faiblesse, les épreuves de l'hiver, surtout la concession forcée de Tattaque de Malakoff aux i^'rançais, avaient aigri au dernier point cet illustre amputé de Waterloo ; et souvent, au conseil, il ne sut pas tenir assez compte des ménagements que le général Ganrobert, dans rintérêt de la politique, prodiguait à un allié impuissant dans Tadversité. Lorsque, après les journées de mai, la mesure des contradictions jalouses fut comble, et que le général Pélissier eut pris la direction de Ta rmée préparée à la victoire par son prédécesseur d émissionnaire, il fallut enfin s^entendre et marcher- De là, le 18 juin et les chagrins qui achevèrent de miner la santé du vieux commandant deTarméè britannique. Malgré ce grief, qid s'adresse plutôt au diplomate qu'au guerrier, c'était un caractère à la manière antique. A l'Aima, il vainquit les Russes par son calme. Balaclava consacca une fois de plus la réputation de la cavalerie anglaise, salie par les journaux du czar, et la charge vainement chevaleresque de lord Cardigan fut, selon les probabilités, un sacrifice ordonné àl'amour-propre national. Le 4 nov e'mbre, il répara inimitablement la surprise de ses avant-postes. Quand, après ces deux batailles ruineuses , le froid eut presque anéanti ses troupes, il garda une attitude digne devant l'ennemi; et en définitive, grâce à son impulsion, les débris de Balaclava et d'Inkermann, toutes les fois qu'ils eurent à combattre derrière des parapets imparfaits, se moAtrèrent les égaux de leurs compagnons d'armes. On voulut, à juste titre, rendre des honneurs brillants à ce personnage , et le jour de sa sépulture fut fixé au surlendemain, P' juillet.

La Ghersonèse jasa de cet événement jusqu'à la fin de la veiUée. La nuit redonna le signal de la canonnade; elle fut véhémente, sans trêve, des

deux côtés. On arma heureusement à la gauche la batterie n"* 54. Durant cette opération d'artillerie, le génie conduisait des têtes de sape nouvelles sur les pentes du ravin central, et achevait la tranchée, couvrante de la batterie n** 35, menacée d'explosion. Pour s'opposer à ce refoulement svstématiqxie des embuscades derrière le corps de place, Tassiéçé ne restait pas la pioche au repos, et tout en termmant le travail de consolidation de Tancienne brèche, il déployait une arrière-ligne de parapets, entre l'extrémité du mur crénelé et le rempart du fort Alexandre. Cependant au faubourg, la garnison poursuivait. les défenses herculéennes de Malakoff par l'établissement d'una caponnière qui reliait ce boulevard principal avec Tmtérieur de Karabelnaïa. La zone de Tenceinte, en face du Laboratoire et de la Maisonen-Groix, était semée d'obstacles; et, en ces confins de la baSe du Carénage, on posait les fondements d'une batterie de cinq pièces, affectée à fouetter les approches du Mamelon-Vert et, au besoin, à balayer la gorge du Petit-Redan. L'ingénieur russe, souffrant, dirigeait encore ces pionniers sans pareils de Russie, qui, à sa voix, auraient renversé Sébastopol dans la mer. Il rêvait, en ses loisirs du lit de douleur, aux dernières combinaisons de la lutte. Or, il pouvait arriver que le bastion KQrniloff cédât, quoi que fissent l'art et le courage, malgré tout ce que 1 élévation de ses crêtes au-dessus du terrain ennemi ajoutait *à sa puissance. Pour cette conjoncture à {)révoir, il importait de placer en dehors une deuxième igné de défense oui, servant en quelque sorte de réduit à la citadelle, permettrait à l'assiégé, après l'assaut supposé heureux, la liberté d'action, sdit qu'on voulût prolonger la résistance de la ville proprement dite, soit qu'il s'agît d'exécuter un plan de retraite. Malheureusement pour Sébastopol, la blessure de ce sauveur n'annonçait pas une prompte guérisonj et il était à craindre (ju'avant l'accomplissement ' des projets extrêmes, il fût forcé de s'éloi-

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gner. Pendant qu'à la faveur de la nuit, les Russes ne cessaient d'immortaliser leur qeuvre, Tattaque avançait d^une marche lente mais sûre. A bonite portée de Malakoff, les carrières au delà de la cinquième parallèle commençaient à se transformer en places aarmes, et les manœuvres d'artillerie, sac à sac, entassaient la terre sur les épaulements du mont Sapone et de Victoria.

Le 29, tir ralenti ; la chaleur fut tempérée par une pluie d'orage, qui aurait été un bienfait du ciel, si la terre n'avait après dégagé des fumées pestilentielles. L'hygiène cloua le camp, du lever au dîner, sous la tente, etl'on y bâilla à loisir. La première moitié de la nuit fut agitée par un essai de sortie sans suite dans le ravin central, et une fatigante sérénade à mitraille, au sujet de l'armement de la batterie n"" 55 ; mais le grand parc, sous l'inspiration de son direc^ teur, avait accjuis une telle habileté dans la science de l'approvisionnement des tranchées, et disposait d'ailleurs de tels moyens d'action, que le transport des pièces à leur destination était fait accompli, de bonne heure et avec plein succès» Dès lors, le bastion du Mât murmura longtemps, puis se tut, et nous goûtâmes la paix, une heure au moins avant l'aube. Cette fin de 1 acte nocturne fut un régal. La brise du matin rafraîchissait l'air. Le ciel, à l'orient, se colorait d'une blancheur rosoyante. L'astre de l'amour, Vénus, dans toute sa beauté, rayonnait ironiquement sur la Ghersonèse, vaste dortoir d'ermites ou de veufs, tandis que la lune, à son déchu, ressemblait au piteux flambeau de la ballade. Des nuages voilant le ciel, la journée fut d'une déUcieuse tiédeur. Nous en profitâmes peu, passé midi. Le bastion du Mât attaqua en don Quichotte de la défense, mais il fut condamné d'abandonner le premier la lutté. Au . siège de droite, la séance de jour, ainsi qu'avait été la nuit, fut remplie de mouvement et de bruit. On

Eoussait avec acharnement les constructions des atteries de Victoria. En attendant leur secours, afin

de repousser les sorties et surveiller de plusprès le débQuché de la poterne du bastion Komiloflf, deux canons de campagne furent disposés sur une esplanade avancée. Cette batterie volante prit le ii^30 du catalogue de Tattaque de MalakofiF. On avait aussi

' mis en position, devant le Petit-Redan et la fortifica- *tion latérale, huit mortiers de quinze centimètres. Ces pièces mobiles soutenaient efficacement le cheminement des sapeurs et fournissaient runicrue moyen de ménager les munitions des bouches à leu de gros cahbre, car rapproche de la reprise générale du bombardement imposait de jour en jour une plus stricte économie dans les dépenses de projectiles. Entraînés par le courant, les Anglais se distinguaient, serrant de plus en plus le Grand-Redan. Dans le d^sir d'effacer la trace des retards passés, dont leur faiblesse numérique, en d'autres temps, donnait une excuse suffisamment honorable, nos alliés, à la tâche, oubliaient la décence au point de ne plus piocher qu'en manches de chen^ises, jambes nues, et ces débraillés y allaient de si bon cœur que, quand les plaisants de passage leur cviaient: Shoking, ils faisaient la sourde oreUle. Sur la Tchemaïa, en ce dernier jour de juin, rien à mentionner, si ce n'est des incartades de Gringalet,

La nuit fut morne :• la vie. de siège tout entière refléta dans les chantiers; quelques pauvres détonations, à de longs intervalles. On aurait pu considérer ce silence des Russes comme une marque de défé-

• rence envers lord Raglan, dont les funérailles se préparaient. Cette solennité ouvrit pompeusement le neuvième mois du siège.

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