‹ Journal humoristique du siége de Sébastopol (volume 2)Chapitre 18 sur 33 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Dès le matin, une haie de soldats des nations alliées le crêpe aux étendards, s'échelonna du quartier général anglais à Kamiesch, sur une étendue de six kilomètres; de distance en distance des pièces de campagne bordèrent la route du port, et vers midi des salves d'honneur annoncèrent au camp la marche du convoi. Le cercueil ^tait enveloppé du drapeau d'Angleterre; les quatre généraux en chef tenaient les coins du poêle. Le cortège s'avança processionnellement, et arriva, vers cinq heures, en face du navire qui portait le catafalque et la chapelle ardente: les blanches colonnes de fumée, après chaque salut du canon, encadrant de loin en loin, ainsi, que des flots d'encens, le double sillon des baïonnettes; un ciel digne d'un jour de victoire ; les battements saccadés des tambours en deuil, alternant avec des fanfares lamentables; des pasteurs dont le maintien et les prières n'avaient rien de théâtral; une galerie volante de ladies et de miss en toilettes d'été qui, étouffant sous le parasol, figuraient de leurs voitures aux bords du chemin» des corbeilles de fleurs printanières; cette foule immense qui, accourue de tous les points de la Ghersonèse, accompagnait) précédait et flanquait l'escorte ; l'ensemble de cet appareil offrait au regard un rare mélange de grandeur, de joie et de tristesse

La vieille Angleterre se démocratisait; le plus an-

ciei>divisionnaire de Tannée, le général Simpson succéda à lord Raglan.

Sébastopol s'était tu depuis le matin; mais à la nuit; le bastion central se révolta contre les pionniers, qui affichaient de plus en plus la prétention d'enlacer ses deux redoutes avancées. Du côté de Malakoff, labeur opiniâtre et patience méthodique. La placé d^armes, point de départ de la sixième parallèle fut organisée ; les carrières environnantes lui servirent en quelque sorte de fossé.

Le 2, journée incolore. Le tumulte d'artillerie rej)rit à la tombée de la nuit; à la gauche, la sape continua ses zigzags épineux sur le saillant de la lunette Schwartz, défendant le flanc droit du bastion central, et dont une branche enfilait les tranchées avancées de Touvrage du 2 Mai. Les pionniers de Tartillerie, au mont Saj)one, s'évertuaient à réparer les démolitions quotidiennes de leurs parapets naissants.' Cependant la garnison en masse élevait Farrière-ligne de défense, et à Taurore les vigies d'Inkermann en notaient les progrès.

Le 3, température tropicale; on constata dans les ambulances une recrudescence d^ choléra et de la gangrène; le plateau Ghersonèse semblait couvert d'un voile de deuil. L'après-midi il vint des recrues aux brigades décimées au 18 juin; c'était la troisièiïie fois que les vieux régiments de l'Aima faisaient peau neuve. Le sang est, à la guerre, la monnaie courante de la gloire. Factotum de tranchée, le soir un ordre de service me transplantait à laauatrièmè parallèle. On s'habitue à une place de bataille ; on y lie des rapports intimes avec les adversaires face à face; les coups dangereux sont à peu près connus; les jours de feu on y est presque comme chez soi. Je réfléchissait donc tristement sur mon changement de poste, l'heure venue,* en me rendant à la batterie n*" 54. Dès que la nuit eut noirci l'horizon, le bastion central, en fureur, s'opposa au cheminement contre ses dehors; il nous fit gémir tous à la ronde, car force

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était, pour épaissir le coffre de nos parapets, de piocher à découvert. A la faveur de Téclairage des bombes, des vedettes du voisinage se glissèrent jusque sous les remparts, battirent une patrouille et pillèrent les derniers jardins de la banlieue de SébastopoL Les fruits rapportés de cette maraude étaient chétifs et sans sucs, comme si la guerre, ennemie de la nature, avait étouffé la végétation sur ce coin de terre maudit, où il n^y avait pas eu cette année de printemps. Cependant Tattaque du faubourg continuait avec éclat; la place d'armes des carrières, surmontée d'un solide couronnement en sacs à terre, servait de base aux opérations dé la sape. En partant du centre, on avait pénétré parmi des galeries à ciel ouvert, où les débris de pierres facilitaient la marche en multipliant les dangers. Le rameau de tranchée, dirigé de la face gauche, atteignait déjà la route de service conduisant à la poterne do Malakoff. Des brigades de mineurs russes achevaient de fouiller detfâ le roc le fossé extérieur de Tenceinte, et enfouissaient des machines infernales sous le chemin probable des colonnes d^assaut ; d'autres bataillons de terrassiers prolongeaient jusque vers le Grand-Redan la deuxième ligne de défense. L'artillerie de siège ne restait pas en défaut ; et pour prêter secours aux ouvriers du mont Sapone, on commença cette nuit la batterie n° 26, sur la pente gauche dû ravin du Carénage. Soustraite, par la configuration du terrain, à presque tous les feux de Karabelnaïa, elle avait pour mission spéciale d'imposer silence aux canons ae la Pointe et d'agir sur la rade.

Le lever du jour (4) ne suspendit nulle part les efforts des deux partis ; le bombardement faiblit avec le matin, puis se renforça. Pour notre part, à Tavantscène de l'ouvrage du* 2 Mai, nous essuyâmes en plein l'orage, et sans répit. Sans la diversion des batteries amies en arrière, il n'aurait plus subsisté trace de nos merlons, volant, en poussière sous la chute des bombes. Il fallut néanmoins, pour ne pas s'ex-

I)Oser à la risée de Tassiégé, relever les terres croûantes, malgré la chaleur et la soif. Nous nous piquâmes au jeu, et rarrivee de lios successeurs ne mous causa qu'une joie modérée. C'était Tentraînemeut du, métier; insensiblement la tranchée était devenue l'élément de l'armée; le soldat dépassait, à Tescrime du siège, les bornes de Taudace; les paris les plus singuliers s'engage.aient au feu, pour charmer le temps : Tun faisait en flâneur, à travers champs,' le tqur d'une parallèle; un autre buvait la goutte au sommet d'un talus; un troisième interpellait les Russes d'alentour, La discipline ne savait pas empêchercesfolies; les Anglais enrageaient d'être vaincus, même en excentricités. La nuit suivante, il n'y eut pas d'autre péripétie que la conduite systématique des travaux, sous un feu modéré. Le lendemain^ temps couvert: on but frais à table; le camp s'applaudit de cette gracieuseté inespérée de la canicule, et un peu de vie se ranima sur la Chersonèse. Quelques déplacements de troupes eurent aussi^lieu : la division Faucheux, décimée au 18 juin, et qui s'annihilait à la tranchée, descendit près des monts Fediouschine ; elle fut remplacée, au camp du Moulin, pour Je service du siège, parla division Ganrobert, florissante au nombre de plus de six mille hommes. Dès ce jour-là^ le commandant en chef détrôné monta la garde, devant Malakoff, en qualité de simple chef d'attaque. Vis-à-vis de lui, les soldats reconnaissants paraissaient ignorer qu'il ne tenait plus les rênes, et quand il passait dans la rue ou dans les parallèles, souvent des hommages spontanés le dédommageaient du sacrifice de l'obéissance à ses inférieurs de la veille.

La canonnade ne reprit avec violence gu'à la fin delà soirée; le travail, à la gauche, souffrit du torrent des projectiles; mais en face de Malakoff, le temps pressant, on dut mieux braver le danger. Tandis que le génie prenait possession définitive des carrières, en avant de la place d'armes capitale de l'at-

taque Victoria, Tartillerie, poursuivant la réalisation de ses projets d'armement, mettait la main à la batterie n"" 27. Etablie en dehors de la redoute Brancion, sur la berge droite du ravin de Karabelnaïa, elle avait pour but principal de soutenir les appproches de Victoria et des Anglais. nEu revanche, le 6, silence à peu grès complet, devant la place; et largesses au camp! in distribua des dons nationaux ; la fleur des offrandes s'émietta de droit dans les ambulances, et la générosité de la France se traduisit pour chacun, en une poignées de cigares, en quelques tablettes de chocolat et en trop peu de flacons de liqueurs ; toutefois cette marque de patriotisme partait du cœur et toucha plusTarmée que d'orgueilleux arcs de triomphe en ihonneur de ses victoires. Le génie, la nuit, profitant du demi-calme, allongea la cinquième parallèle de Victoria, de près de 200 mètres, vers le*ravin de ' Karabelnaïa et engloba dans la sape, les dernières sinuosités des carrières, pendant que Tartillerie du Carénage fondait, sous le n"" 28, une batterie destinée, pour soutenir les chantiers du mont Sapone, à ricocher la face droite du petit Redan et à prendre d'écharpe dans toute son étendue la courtine de Malakoff. Avant Taube, on entendit derrière les remparts du faubourg le bruit d'un va-et-vient inusité de troupes ; le canon du siège, en gardien vigilant, se démusela sur toute la ligne du faubourg. La diane, d'une voix alarmée réveilla le camp : la cavalerie au galop alla surveiller les débouchés de la vallée de Baïdar; mais, après quelques heures d'attente sousles armes et d'espoir, on ne fut pas même dédommagé, par la vue de baïonnettes lointaines, du retard du déjeuner. La journée finit par une trêve, et, àl'heure convenue, la garde montante partit. Devant la ville, on s'entre-mitrailla toutelànuit àoutrance ; noususâmes, dans l'ouvrage du 2 Mai, nosforces et notre intelligence à esquiver des éclats de bombe, à relever des pans de parapets, renversés par les bouletsj les civières d'ambulance passaient et repassaient aux environs; mais.

soit qu'on fût rompu à la douleur, soit que le beau temps rendît le mal moins cuisant, les blessés ne jetaient plus eu chemin tant de ces hauts cris de désespoir qui en hiver déchiraient le cœur des écoutants ; ces convois funèbres étaient moins un sujet de trouble. Nos compagnons de la droite subirent une veille pire encore, car les agrandissements incessants de lattaque exaspéraient Karabelnaïa ; mais les pionniers ne se rebutèrent pas, et Ton commença, en arrière de la sixième parallèle, vis-â-vis de la courtine de Malakoff, la batterie n** 29, directement opposée au redan du Carénage et à Touvrage de la Maison-en- Groix.

Des deux côtés, la journée (8) fut amère : chacun eut sa bonne part de tribulations. Sentinelles de la batterie n° 54, maintenue en réserve pour la lutte finale, et dont les embrasures n'étaient pas même dégorgées, notre parapet fut tellement battu que le rideau de terre était, dès midi, à peine suffisant pour nous couvrir. Il fallut, jusqu'au départ, raser la gabicnnade et se courbaturer, sous peine de mort, à cet exercice défensif. D'ailleurs, en nos parages désolés par le tir ennemi, les talus étaient partout en ruines, à l'heure du remplacement de la garde. Tout le monde, pour ne pas servir de point dç mire, allait et venait, le dos voûté, à la façon des vieillards de théâtre. On aurait dit une scène de pantomime. Ce fut à qui déguerpirait j)lus lestement. Au siège, nuit tempétueuse, mais nul incident saillant.

Le neuvièmejour de juillet, le camp nargua le goleil

Ear une recrudescence d'activité. Des convois nomreux de fourgons et de bêtes de somme voituraient aux parcs les trésors de munitions récemment arrivés de Toulon à la suite des renforts .La route de Kamiesch, çà et là égayée par les ombrelles des touristes, les voiles coquets Aes amazones anglaises, ressemblait à une voie triomphale, allant du port français à Sébagtopol. Lé marché, encombré d une légion de chalands, présentait un tablea\i de mœurs de plus en

S lus pî(juant. La galanterie était le ressort principal es affaires ; on achetait moins par besoin que pour Toccasion de courtiser la marchande; du général au troupier, chacun avait ses vues et son plan amoureux. Pour tous, ce délassement avait, après une trop longue austérité, une singulière saveur,

La nuit de guerre fut pleine de troubles, La ville, à brûle-pourpoint furibonde, tonnacontre les têtes de sape cheminant. Les bombes et les boulets faisaient tourbillonner la terre et voler en Tair les gabions, au milieu des outils impuissants. Il fallut évacuer le chantierdansla quatrièmep8|rallèleetse bornerauzréparations urgentes des parapets de refuge. Au siège de droite, Tennemi s'acharna moins. On perfectionna la sixième parallèle de Victoria, et la sape, en laborieux détours, gagnasurlacapitalede Malakoffune douzaine de mètres. Au champ de manœuvre du Carénage, Tartillerie entreprit la batterie n*" 31 qui, se dressant en dessous de la redoute Lavarande, devait exercer sur la rade une police efficace et protéger Touvrage du 2 Mai contre toute action de vigueur.

Le lendemain (10), dès le matin, la poudre parla haut. Indignées des lenteurs que la contradiction du Grand-Redan leur imposait, les batteries anglaises se lâchèrent impétueusement contre ce bastion. La auerelle dura huit heures, et de cette vaste dépense ae projectiles, nos alliés ne tirèrent d'autres bénéfices que le gain de quelques pouces de terrain. Il est vrai que la dureté du roc arrêtait autant que le tir de Tennemi la rapidité de leur marche. Il leur restait encore plus de deux cents mètres à parcourir jusqu'à l'escarpe du Grand-Redan. Quatre-vingt-dix mètres seulement séparaient la tranchée de Malakoff, mais les obstacle^ ^e multipliaient sur la voie. On fit, là nuit

{)rochaine, un progrès insensible. En compensation, e dernier des ouvragesi de l'artillerie projetés au lendemain du 18 juin, reçut un commencement d'exécution sous le n« 32. Cette batterie, située sur le versant du ravin du. Carénage, avait pour but de

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protéger les fortifications du mont Sapone. Ainsi, les soixante bouches à feu, jugées nécessaires pour la consommation de l'œuvre, étaient à la veille d'être toutes prêtes. Malheureusement la place avait augmenté selon la même i)roportion les instruments de résistance; et les ingénieurs émettaient déjà le vœu d'un supplément de force d'artillerie pour soutenir le travail des approches finales.

Le 11, le champ de tir fut presque circonscrit autour du Grand-Reidan. Le patriotisme excitait les Anglais à efi'acer tout à fait les torts de leur faiblesse passée : or, le Grand-Redan n'est qu'un satellite de Malakoff, n^occupant en étendue que le second rang sur l'échiquier des attaques françaises, et ce foï^in oserait résister aux pionniers de la vieille Angleterre ! Les bombardiers alliés continuèrent donc la lutte à grand train, pour détourner l'attention de leurs têtes de sape en mouvement ; lé canon de leurs partenaires ne manqua pas de les seconder, du matin au soir, avec ardeur; mais leur tâche n'avança que trèsdifficilement. La nuit tombante compliqua la dispute. L'artillerie entière de Karabelnaïa peu à peu Îr trempa. Le mont Sapone, les pentes du Carénage, es tranchées avancées de Victoria furent dévastés comme par une trombe. En avant de la sixième parallèle, la charrue reculait presque, et de minute en minute les compagnies de sapeurs, consternées, voyaient sans fruit les vides de leurs rangs s^élareir Vers dix heures une troupe de Russes se rua, des glacis du bastion Korniloff. Des voltigeurs du 86^ lardèrent si vivement l'assaillant de coups de baïonnette qu'il s'enfuit; mîiis alors, de tous côtés, les créneaux de l'enceinte versèrent des balles, par éclusées meurtrières.

. J'assistai à la représentation, des régions de la batterie n° 54. Mêlées 'à la mitraille claire et noire, les bombes formaient en l'air des traînées lumineuses. Nous accusâmes, pis que les suppliciés, le temps de lenteur. Il résulta de ces fureurs de la place un

dérangement regrettable dans tous les foyers du tra- . vail, sauf au fond des galeries d^écoute, sous les dehors des bastions d'attaque. Les tenants du siège souterrain veillaient avec une persévérante sollicitude au salut des futures colonnes d'assaut. A ces éclaireurs de là mine revenait le prix de vaillance ! Il y a un mérite commun à bien se battre sur un champ de bataille, ouvert à toutes les prouesses de l'enthousiasme guerrier, oii la France vous regarde du haut du drapeau ; il est moins aisé peut-être de lutter de longue haleine à la tranchée, quand froidement il faut braver la mort et que l'essor du courage se trouve borné par de^ gabions. Mais l'enfer de la gloire, le triomphe de la valeur humaine est, sans contredit, la guerre des mineurs, braves gens qui trois jours par semaine vivent 'sur un volcan continuel, dans des silos douloureusement creusés^ où la terre sans cesse menace de s^ébouler, oii l'air ne se renouvelle qu'en livrant passage aux bombes:

La journée (12) ne fut pas meilleure que la nuit ; le temps tourna à l'orage dès l'aube, et avant la fin de la matinée le tonnerre grondait sur la Chersonèse assombrie. Mais cette grande voix du ciel se perdait presque au milieu' du retentissement des canons, jouant en masses orchestrales. Il pleuvait un même temps à torrents : les tranchées au loin ressemblaient à des lagunes. Le soleil reparut après midi; mais les Russes ne permirent pas' à la garde submergée de sécher en paix ses bardes. Les bom- »bes continuèrent le déluge. La place, vers le soir, redoubla de violence, et la nuit fut une longue bourrasque. Il semblait que la garnison voulût venger à coups de canon la mort de l'amiral NachimofF, qu^une balle, vers la fin du jour, avait atteint à la tête, pendant que, de son observatoire de Malakoff, il présidait aux travaux. Ce chef de la flotte russe avait glorieusement, durant son commandement, effacé de son blason ,1a tache de Sinope. A lui et au général Totdleben, Sébiistopol était redevable de sonimmor-

telle défense. L^ingénieur concevait les plans; le marin partageait les périls de Texécution et j brillait. De ces deux personnages, Tun était, à cette heure, porté en pompe au cimetière de Karabelnaïa; l'autre ne se relevait pas des suitefe de sa blessure; et, à la veille des combats supi:êmes, les pionniers V russes avaient en lui une foi tellement superstitieuse qu'en ne le rencontrant presque plus parmi eux sur la brèche, ils se persuadaient que la Panagia se retirait avec son égide des remparts de la ville. Dès ce jour, la plaie alla en s^'aggravaùt de plus en plus, et l)ientôt on se résigna à "évacuer sur Batchi-Saraï rillustre éclopé que la fortune , au lendemain de TAlma, avait élu dans le rang simple capitaine, et qui, en sauvant du déshonneur, à force de génie, la place de guerre la plus chère à ^ambition des czars, était arrivé au faîte des honneurs. A vrai dire, son rôle était désormais à peu près terminé à Malakoff, puisque son chef-d'œuvre touchait à Tapogée de sa

Euissance. Une ceinture de retranchements et de qûches à feu l'entourait comme d^un double bouclier. Un système de traverses facilitait la résistance pied à pied, dans l'intérieur; la fermeture de la gorge

tarantissait l'ouvrage contre la répétition du coupi e main tenté, au 18 juin, par la division d'Autemarre. Le sol et les abords de la fortification se trouvaient, aux deux tiers, de leur étendue complètement minés, et cette armure invisible promettait malheur aux colonnes d'assaut, même supposées victorieuses. En arrière de cette citadelle principale du faubourg, il existait un réduit, puissamment établi contre la rade, et une ligne de parapets courant de la crête occidentale du ravin d Oucnakoff à la batterie des Casernes, vaste enceinte de refuge où il était commode d'organiser les moyens de retraite, en cas d'échec. La science russe ayant dit son dernier mot autour du bastion dont le sort devait décider de Sébastopol, le jeune maître pouvait sans remords sortir de la lice.

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Si ce jour-là (13) la nouvelle de cet événement s'était divulguée, elle aurait réchauffé à propos le zèle des assiégeants de Victoria, à qui les essaims de bombes barraient obstinément tout passage au delà des carrières. Cette séance de sape fut pour eux cuisante et peu productive. Devant le bastion du Mât, nulle particularité. La nuit venue, redoublement habituel du feu et du travail. Le 14, du matin au soir, tir saccadé des canons de Karabelnaïa à Tadresse des Anglais, qui, en dépit de Taide de leurs voisins, vu la supériorité de Tennemi, durent s'estimer heureux de ne pas rétrograder. Il y eut une alerte au soleil couchant. Nous . dînâmes, le pied à rétrier. Mais pas un chien ne sortit du bastion du Mât, et à neuf heures, les faisceaux partout reformés, les canons de bataille dételés, le camp fumait la pipe de la veillée sur les bancs de Tobservatoire, éclairé par les reflets d'un incendie en ville. La malédiction céleste fondait de plus en plus sur Sébastopol ; les espions dépeignaient de cette citadelle dressée monumentalement par les czars, vis-à-vis de Gonstanfinople, un tableau dont la vérité aurait, à .défaut de lAlma et d'Inkermann, tué Tempereur Nicolas.

Nuit historiquement nulle. La quinzième journée de juillet ne fut marquée que par une escar- ^mouch^ sans portée sur la Tchemaïa. Un escadron de uhrafîs descendit d'Aïtodor. Bilboquet et Gringalet à cor et à cris appuyèrent la retraite : beaucoup de bruit pour rien. L'armée se régala, du lever au coucher, dans le repos dti camp. Il y avait au ciel une légère teinture de nuages, et la Chersonèse rafraîchie bruyait au loin de joyeuses causeries et de chants de fête. Pour moi, à Texemple d'une foule de mes semblables, je jouis peu de mon après-midi : j'avais le mal que les plaisants appelaient le mal de tranchée y c'est-à- dire g;ue mon billet de service était de nouveau échu le soir. On avait beau vieillir dans le métier : en ces jours d'attente, chacun différait de

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soi-même ; on lisait, sans êfre physionomiste, leur tbur de sentinelle sur la figure des plus braves. A la veille d'un voyage aui pouvait coûter la vie, la plu--

{)art des partants rôaaient comme des âmes en peme : e soldat avait Thabitude de dire comme des ânes en plaine. Cet enfant terrible de la guerre ne respectait rien, en son argot. Gortschakoff c'était Oros Schako.. . Triste nuit de garde ! Dès notre arrivée au gîte de combat, la canonnade s'alluma vis-à-vis du faubourg, et les bastions de la ville répondirent en chœur à l'invitation de la garnison de Karabelnaïa. Les canons amis soutinrent vaillamment le choc, surtout à la droite, où l'action était la plus chaude. Vers minuit, un gros de volontaires sortit de la poterne de Malakoff et tomba sur les têtes de sape les plus voisines. Les avant-postes, fusihers du 8P et du 91* les forcèrent à se replier. Les bastions après baissèrent la voix, et les brigades du génie, en paix relative, luttèrent contre les obstacles matériels du terrain. A mesure que l'attaque s'approchait de plus en plus du rempart, les galènes explosives rayonnaient en tout sens tant devant Malakoff que devant le bastion central. Les mineurs ennemis éclairaient nos approches, et nous dûmes à ce redoutable voisinage une matinée pleine d'angoisses. Mon collègue de la batterie n** 53, la plus menacée et contiguë à la nôtre, entendit, au jjointdujour, des secousses inusitées; il m'en avertit; vite de coller l'oreille contre le pavé. Un bruit vague me parut, en effet, monter de dessous. A plat ventre une consultation eut lieu* Que faire? IXaventure, passa' un ingénieur; on prit pour juge ce grave connaisseur. Il nous dit qu un rameau a écoute était depuis plusieur» jours conduit dans notre direction et que nous pouvions nous rassurer. L'événement fut conté directement de bouche en bouche. Les farces peu à peu remplacèrent les inquiétudes ; on se demanda, en riant, comment au cas où la tranchée sauterait, il conviendrait de se comporter en l'air pour asseoir son centre de gravité

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et diminuer dans la chute les chances de mort, L^heure du déjeûner nous surprit à discuter ce point de mécanique pratique. Le reste de la journée fut dénué d'intérêt. Le soleil grilla la tranchée silencieuse. La séance nocturne, au siège (16), fut des plus bruyantes, à cause des entreprises nouvelles de i attaque. Les Anglais étaient incapables de maîtriser seuls le Grand-Redan, et la berge française du ravin du port du Sud donnant des vues obliqiies sur la face droite de ce bastion, on avait fixé, au point le plus avantageux, remplacement d^une batterie qui prêterait appui à nos alliés et aurait en mêm^ temps la force de Bombarder le derrière des casernes et de Malakoff. Cet ouvragé, le cinquante-sixième de la liste, ne résumait pas tous les derniers exploits de Tartillerie du général Lebœuf. Beaucoup de pièces à longue portée avaient été ajoutées çà et là qui, combinant leurs effets avec ceux des canons du Carénage, devaient assurer la neutralité de la flotte russe, au combat de la fin. L'^attaque du faubourg n'ambitionnait plus qu'à égaler en puissance sa devancière. Mais à cette heure encore les forces des défenseurs de Karabelnaïa remportaient trop sur celles de l'assiégeant; sous peine de voir la sape, insuffisamment protégée, tâtonner sans cesse et les batteries existantes s'épuiser à la peine, il y avait de plus en plus urgence d'augmenter l'armement. La nuit, digne suite de la journée, confirma cette infériorité. Le génie de Victoria renonça à marcher de front et se rejeta sur les cheminements latéraux. Le prolongement de la cinquième parallèle atteignait le fond du ravin du Carénage; onboyauta aussi contre le Petit-Redan avec un succès que la proximité de l'ennemi ne ralentissait pas encore. Cependant Sébastopol veillait ; et, ainsi que la nuit précédente, une légion de Russes, se glissant hors de la poterne de Malakoff, assaillirent les embuscades du Carénage et les -ruinèrent. Mais bientôt les tirailleurs, avec l'aide des pionniers et de la garde, reconquirent la

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place- Alors Tartillerie de Harabelnaïa se mit à ragir. Nos batteries, sans céder à rempdrtement de la lutte, gardèrent leur dignité, et il en coûta, dans l'espace de quelques heures, plus de mille projectiles.

Le matm (17) les bombes restreignirent leur champ de meurtre au terrain desgabionnades les plus avancées, tant devant le bastion central que devant Malakoff. La fournée des morts et des blessés ne diminua pas. Les victimes n'attendaient guère sur le carreau ; le service des brancards était des mieux organisés, et ce charroi funèbre allait toujours. Après les liqueurs, mères de Toubli, et la poudre, source de la gloire, le produit dont on dépensait le plus, c'était la charpie; aussi elle figurait au premier rang au nombre des dons patriotiques. Il y a de la sœur de charité dans le cœur de toute femme. Honneur aux patronesses des secours pour Tarmée d'Orient!

En ce moment, les ambulances ne savaient oîi loger leur clientèle : les amputés y gîtaient en foule, pêle-mêle avec les malades. Que de larmes, au souvenir de la patrie, à la douce clarté du ciel d'Orient, coulèrent des yeux des infortunés grabataires, entre les crises de la fièvre et les élancements de la douleur! Que de regrets tardifs s^'exhalèrent de ces lugubres antichambres de la tranchée et du cimetière! On ne passait pas à côté de ces maisons de deuil, sans un accès de mélancolie invincible, et l'entrée n'en était permise, avec raison, qu'à l'amitié intime. Insouciante de la mort et ignorante presque des tristes chosesque cachait la toile.à sesportes, l'armée charma ses loisirs au bercail sur le lit de camp. La chaleur caniculaire, avec une force de plus de quarante degrés, s'appesantissait sur les steppes tauriques. Certains coups de soleil étaient pires que des coups de foudre^ La campagne blanchissait au loin, comme une vaste nappe de cendre. L'Euxin, dans ses flots endormis réverbérant le bleu ardent du ciel, figurait autour de la Ghersonèâe un réservoir de plomb en fusion, et du côté de la ville le rare souffle du canon

imitait la famée d'un incendie. Tout dormait à midi, môme parintervalles, dût-on les fusiller,les sentinelles d^avantr-garde. Cependant une fraîche brise se leva au soleil couchant, peu après le second réveil des bivacs. Les rues alors se remplirent d^allants et de venants : les buveurs coururent aux cantines, les gourmets à la cuisine, les muscadins à Kamiesch, Après dîner, la gaieté eut plus d'essor: les musiques ouvrirent la veillée par des airs de ballet; après on envahit l'estrade de Tobservatoire pour assister à une représentation extraordinaire. Les mineurs russes, devant le bastion du Mât, avaient mis toute Tartillerie en rumeur. La place et nos batteries faisaient assaut de magnificence. Au milieu de ce vacarme d'un feu d'artifice, la peur ne tarda pas à saisir la garnison; des rassemblements nombreux de défenseurs se formèrent derrière les remparts, afin de parer aux chances de Tattaque : témoin les japements des chiens du bastion du Mât. Nous eûmesi le plaisir d'entendre la voix de ces vieux alliés des nuits d'hiver qui pour nous aboyaient l'alarme en ce temps iadis où, dans les funèbres ténèbres de la tranchée, les sentinelles frissonnantes sous la neige ne pouvaient éclairer deux pas à la ronde. On les applaudit de loin, pendant que de fréquents obus mouraient au pied des hauteurs de notre galerie ; quelques-uns de ces indiscrets projectiles, en ricochant, tentèrent l'escalade et s'attirèrent les huées de la foule, qui ne se retira pas avant minuit. A cette heure avancée les avenues du camp étaient belles d'animation. Au dire d'un puissant optimiste d'alentour, elles rappelaient le boulevard des Italiens à la sortie des spectacles. En vérité, grâce à la sieste obligatoire, on se couchait tard ; mais, hélas ! notre existence, glorieusement ennuyeuse, n'avait pas d'autre rapport avec la vie parisienne.

La lice de Malakoff jusqu'au matin absorba l'intérêt véritable du siège. Les Russes, malgré les sommations acharnées des tirailleurs , persévérèrent

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dans le creusement, à travers lejroc, du fossé intérieur du Petit-Redan, et ils perfectionnèrent leur se^ conde ligne de défense, tandis qu'un double mais inégal torrent de bombes coulait entre leur chantier et la région des glacis, où se mouvaient laborieusement les têtes de sai^e de Tassiégeant. De plus en plus embourbé au seuil de lartrèche, le génie de Victoria implorait à grands cris sinon Textinction com* plète, du moins la neutralisation du feu de Tennemi.

Le 18, morte journée de travail; au bivac, de par la canicule, silence sépulcral ; on aurait pu se figurer que Tarmée, cloîtrée au logis, reprenait le deuil du 18 juin. Cependant un mois s'était à peine écoulé depuis cet échec, et il n'en restait pas plus trace dans les esprits que sur le front de bataille. Des mille et mine morts du premier assaut il ne survivait que le chagrin de leurs mères. La gloire n'est (ju^un long deuil.

Toujours pauvres nouvelles du dehors ! Bilboquet «^arrondissait. L'armée de secours recevait des renforts et se tenait invisible derrière les montagnes de Mackenzie, au grand désespoir des néophvtes sardes. La Tchemaïa, au plus bas de Tétiage, était encore très-poissonneuse, et sur ses bords, la cavalerie se consolait philosophiquement de son inaction en mangeant des truites. Ce n'était pas sa faute si devant Sébastopol, dès l'origine, la fortune des armes se plaisait à la mettre en disgrâce.

La nuit, pâle suite du bombardement: Le lendemain (19) il y eut vive agitation au camp du Moulin : en vue d'une auginentation de l'armement aux lignes de la droite, les convois (le pièces et de munitions y affluaient. La route de KJamiesch au parc de siège retentissait au loin des coups de fouet et du fracas des voitures. Muletiers et chameliers allaient et venaient par caravanes; on aurait .cru le préambule du déménagement de l'armée d'observation. Les curieux se demandaient si Karabeluaïa ouvrait ses po]:]tes.

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La nuit, à. la gauche, préluda sous de bons auspices. J'étais de garde; la place ménagea, même les parages de la quatrième parallèle, et nous nous y estimâmes fort heureux, parce que dix fois seulement par heure il fallut, au cri de gare la bombe, se {)rosterner contre terre, parce que dans Tintervalle, es balles et la mitraille opaque, tombant en simples ondées, laissaient le temps de respirer. Outre cette approximation satisfaisante de tranquilUté, nous avions un autre sujet plus réel de contentement : nul bruit souterrain de mine ne transpirait plus. Pendant que nous goûtions une quiétude conventionnelle et que partout ailleurs dans le quartier du VieuxSiége la veûlée s'écoulait sans orage ni nouveauté, le canon du faubourg foudroyait les pionniers de Victoria, en mouvement au delà de la sixième parallèle. Ils avancèrent à peine d'une semelle en zigzags.

Le lendemain (20) le conseil de guerre délibéra. Llmportance considérable de Malakoff comme point d^attaque était un fait de plus en plus évidemment acquis au débat. Il était essentiel de favoriser par la force le travail des approches; heureusement, de toutes les régions du corps de place, la zone comprise entre Malakoff et la baie du Carénage, par sa position aux confins de Karabelnaïa permettait le mieux à l'assiégeant d'accumuler ses contre-batteries, sans aue l'opposition systématiquement correspondante des bastions collatéraux le condamnât à des déplacements simultanée de la tranchée, ainsi que le cas s'était présenté à l'origine devant la ville. On profita de cet avantage relatif du terrain, pour ajouter d'emblée quarante pièces, divisées en sept batteries. L^'exécution de ces ouvrages exigeait près d'un mois encore. Au souvenir du 18 juin, le général en chef n'hésita pas devant le sacrifice de ce nouveau sursis. Séance tenante, pour simplifier le service spécial, l'attaque fut divisée en deux commandements. Le lieutenant-colonel de Laûmière conserva la direction de l'artillerie de Victoria; le lieutenant-colonel Pélissier, chef del'ar-

tillerie de marine, fut appelé de son poste de gauche et mis à la tête des batteries du Carénage, la plupart armées avec le matériel de guerre de la flotte, et ayant plus particulièrement pour point de mire, la rade et les vaisseaux de Sébastppol. Le général Beuret restait grand maître. Cette organisation donna un élan extraordinaire aux chantiers, qui s'ouvrirent sans retard.

Cette journée du 20, si décisive pour Tavenir du siège de Karabelnaïa, n'olBfritaucunenotable péripétie sur la scène de la ville. A la tranchée nous passâmes notre temps à entendre les murmures souterrains de mauvais augure qui se refaisaient entendre, au voisinage, et sous rintluence d'une juste épouvante des mines éparses, nous saluâmes sans pudeur Theure du retour au camp: Une banalité dramatique attrista la route : à travers champs, un passant étourdi s'avisa de chasser, comme une boule, un obus dont la fusée semblait éteinte, et le traître engin lui éclata entre les jambes. Il fallut aid^r à mettre en terre ce malheureux en lambeaux. Quel dégoûtant devoir ! La mort ici n'était pas ce gracieux génie frère du ' sommeil, dont la main berçait les guerriers de la Grèce expirant au cotnbat, mais ce monstre inventé par les moines du moyen âge pour outrager la gloire terrestre. Le camp fît veiUée joyeuse; mais la fanfare des batteries de la droite causa une insommie générale. Or, dès le soleil couchant les défenseurs du Petit-Redan pétardaient insolemment dans le fossé ; les éclats de pierre tombaient jusqu'aux embuscades françaises. Les avant-postes s émurent les premiers; les petits mortiers en chœur appuyèrent la fusillade ;

S eu à peu et l'un après l'autre, les canons se mêlèrent e la partie. Le bondissement continuel des j)rojectiles à travers les chantiers arrêta la marche, d' ailleurs incertaine de la sape .^Cependant à la pointe du jour (21) les brigades de^mineurs russes se dérobèrent, derrière le rempart, après, apaisement momentané dans le conflit des artilleries.

A cette heure un gros de cavdlerie se démasouait surlejjlatèaudeMackenzie.Pendan^querarméea'observation éprouvait le plaisir devoir de loin Tennemi, les efforts du siège suivaient leur pente lente et continue . Le parc du Moulin préparait le bois de fascinage et ToutiUage nécessaire pour la construction des dernières batteries ; Tapprovisionement des magasins pour le bombardement de clôture avançait de toutes parts; le camp s'amusait, en attendant le bouquet de . ce feu d^artifice ruineux que la France et TAngleleterre depuis neuf mois entretenaient devant Sébastopol. Mais la patience avait perdu presque tout mente: les plaisirs du bivac succédaient aux folies de Kamiesch,etàlavueduluxe et des fêtes, les nouveaux débarqués trouvaient que la Crimée avait été calomniée et que les épreuves du quartieîr d^hîver étaient des fables inventées par la vanité des anciens du siège. A quelques mois de distance, la saison du supplice apparaissait en vérité à Tesprit des martyrs comme le souvenir d'un roman fantastique. La nuit fut une succession insipide de salves d'artillerie, de décharges de mousqueterie et de coups de pioche. Le camp anglais fut agité par le passage à travers les rues de quelques boulets égarés. Nos alliés n'avaient plus ouï ce son de cloche depuis le tragique réveil d'Ihkermann, et à» ce bruit les braves riflemen survivant du 5 novembre tressaillirent de peur sous leiu^ tentes . Les avant-postes en sentinelle devant le Grand- Redan prirent les armes. Malheureusement la vigilance éxait impuissante à aplanir les obstacles de la voie des sapes, et toujours un abîme de près de deux cents mètres de largeur séparait leurs attamies les

{)lus avancées des murs de la forteresse. L'onscurité es aidait médiocrement, et jaloux de se rattraper en Elein jour, ils importunaient du matin au soir (z2) les atterieg irançaises du soin inutile de les secourir. La nuit venue, la canonnade se convertit, par le fait de l'assiégé, en une tempête violemment générale: des vedettes russes avaient été blessées, à la brune.

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près de la baie du Carénage ; ces malheureux poussaient des cris de désespoir, qui furent interprétés comme un signal d'alarme. Le deuxième corps resta en alerte iusqu'^au point du jour. De son côté, la garnison veilla dans les transes de Tincertitude ; car à, la lueur des balles phosphorescentes, on voyait reluire derrière les talus la heie des baïonnettes.

L'aube (23) imposa silence aux deux partis. Karabelnaïa, plus tard rengagea la lutte, et Taprès midi fut tourmenteépar des tourbillons de bombes. Pendant ce temps le camp musait par un soleil à moitié couvert. Le passage de plusieurs convois funèbres ne troubla pas sa quiétude, car ces cérémonies n'avaient pas

S lus d'interruption que le service, et Ton n'y allait u même pas qu'au feu. Le marché des couronnes sépulcrales, à Éamiesch, était de plus en plus acha- . lande.

De tous les ouvrages de cette forteresse du faubourg, le plus redoutable aux pionniers de Victoria, et conséquemment celui qu'il pressait le plus de ruiner, était une batterie de quatorze pièces de gros calibre, dressée à la gauche et près des dénombres delà tour primitive du bastion Komiloff, sur la branche descendante de la courtine. L'étabUssement d'une xîontre-batterie de dix canons de 24 avait été arrêté, sous le n*" 33, derrière la 5^ parallèle, à quatre cent cinquante mètres environ de la position ennemie et au même niveau qu'elle. Dès la tombée de la nuit, le génie dessina la tranchée piéliminaire. Les Russes pressentaient ce projet, et un feu irrité de mousqueterie roula sur le chantier et ralentit les terrassements. Cependant, excités parla certitude d'un appui très-prochain de l'artillerie, les sapeurs poussaient en avant la gabionnade, vers la route de fa poterne. Aux attaques de la gauche nous jouîmes d'une tranquillité suffisante, pour qu'aucun phénomène de la mine n'échappât à 1 attention des veilleurs. Par bonheur, le canon avait ravagé les tympans de l'audi- • toire. Grâce à cette surdité épidémique, la panique

ne se mit pas en ce poste menacé. Mais, cette souterraine annonce des probabilités d'^un voyage aérien en masse fut renouVelée à d'assez fréquents intervalles dans le courant de la journée, et empoisonna le plaisir d'être en paix. Le canon ne s'emporta nulle pari ; et le temps fut utilisé fructueusement par Tattaque et parla défense. Au moment du départ, nous assistâmes à une scène de genre : certaine sentinelle russe se leva sur le parapet d'une embuscade et gesticula, une gourde à la main. Un traître chasseur du voisinage lança au pauvre ivrogne une balle en pleine poitrine, et Ton vit rouler le long du talus un grand cadavre enveloppé d'une houppelande. Les applaudissements retentirent à la ronde, et ce mépns affiché pour la vie d'un homme, gui, au temps des débuts m'aurait fendu le cœur a indignation;, à peine effleura mon indifférence. L'instruction dti corsai. e était, hélas ! chez les plus innocents, tijste moralité de la guerre, depuis longtemps complète ! Dans ces entrefaites, la garde remontante parut; de toutesparts, on déchargea contre Sébastopol les mouscjuetons, armés de la veille; et après ce salut, depuis neu usité quotidiennement, nous reprîmes le chemin au camp. Un chien, en route, eut la patte brisée par un éclat

^ e, humble roquet qui, à aimait son maître et l'aulAÔme à l'assaut. Par une dépravation de la sensibilité, on plaignit plus cet animal français que le pauvre ivrogne^russe.

Peu après le couchei* du soleil, le tumulte recommença pour la nuit du côté de Malakoff. Vers neuf heures, un bataillon sortit par la gauche du Petit- Redan. Des chasseurs de la garde et des voltigeurs du . W de ligne reçurent brutalement, à la baïonnette, l'ennemi; les morts ne furent ensevelis que le lendemain et à la hâte. Le siège, de plus en plus, dégénérait, à l'approche du dénoûment, en une froide boucherie ; mais la vertu, pour l'honneur de l'humanité, effaçait en partie cette tache. En effet,.

afin d^écarter le danger suprême qui cernait la ville, les pionniers russes étaient prêts à se sacrifier jusqu'au dernier, . semblables à Téquipage d'un vaisseau que le sort menace de naufrager. On ne pouvait se défendre d^admirer ces légions de terrassiers d'élite, élèves de Totdleben, s'agitant nuit et jour depuis le. rivage de la Quarantaine jusqu'aux confins de Mackenzie. L^'abnégation de Tassiégé n'avait d'égale que la patience de Tassiégeant. D'une part, la sape, pied à j)ied, se cramponnant au roc, débordait sur les glacis de Malakon; de l'autre, le temps d'un élan à peine séparait du dehors du bastion central k tranchée marchant journellement de quelques empans. Le 25, peu avant midi, après une matinée de calme, le camp sortait de table, quand une détonation sinistre éclata devant la ville, et une colonne dé fumée blanchit ^u-dessus de l'ouvrage du 2 Mai. L'armée entière des oisifs de se précipiter à l'amphithéâtre, et voilà l'énigme trouvée des bruits de fâcheux pronostic dans les entrailles de la terre qui, hier encore, avaient troublé les gardiens de Ig parallèle avancée. Tous ceux qui y servaient d'ordinaire, tous ceux qui, comme moi, en étaient revenus la veille au soir, remercièrent le ciel d'avoir échappé à l'accouchement de ce puits de mine chargé de longue main. Bientôt, ce qui combla notre joie, les messagers du Clocheton apprirent que nos remplaçants eux-mêmes et leurs voisins, plus immédiatement menacés, en avaient été quittes pour la peur et des égratignures, que l'effet s'était borné à un soulèvement de terre normal à côté de la batterie n** 53. Ces nouvelles confirmées, nous allâmes en foule à Kamiesch célébrer cette délivrance. Filoupolis était florissant alors; déjà le besoin d'édiles et de pompiers se faisait sentir dans ce vaste bazar des camps, où les spéculateurs songeaient à organiser des fêtes en l'honneur de la victoire.

La nuit close ranima le bombardement, surtout dans les parages de Malakoff ; Fartillerie de Victoria

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mena vigoareusement ses dernières opérations. Avant la fin de la séance, le parapet de la batterie nr33 couvrait les travailleurs, et les entrepreneurs de la batterie n<^ 34, depuis la veille à la tâche, achevèrent presque leur épaulement. Cet ouvrage, placé dans la cinquième parallèle, à,quatre cents mètres du bastion russe, devait, par un tir de pl^in fouet, concourir à sa ruine. En face de la ville, même progrès de rattaque* La construction de la batterie n^ 66 touchait a sa fin ; déjà, par une juste crainte, les vaisseaux russes, môme le Wladimir^ la mouche de coche des vainqueurs de Sinope, osaient à peine s'exposer à travers la rade pour les nécessités impérieuses du service.

La vingt-sixième journée de juillet se résuma en mouvements de terre silencieux derrière les gabionnades, au champ de labour des places d'armes avancées. Le soleil éblouissait la Chersonèse en feu, et pendant que les physiciens de bivac attendaient sous les kiosques reverdis Theure du mirage, le camp fit la sieste habituelle.

Des la nuit, reprise de la canonnade et de la marché à découvert des attaques. L'artillerie entama le travail de la batterie n^ 35, en arrière de la sixième parallèle, dans un pli de terrain favorable, à trois cent cinquante mètres du Petit-Redan, qu'elle devait rapidement foudroyer à Taide de cinq mortiers de vingt-deux centimètres. Les fureurs de la mitfaille donnant partout à chaque instant des coups de faux, m'opposèrent pas obstacle aux pionniers. A la gauche, en réponse aux provocations récentes des mineurs russes, deux fougasses éclatèrent au delà' de l'ouvrage du 2 Mai, près des embuscades, et rendirent le mal avec largesse. Les bastions élevèrent, après l'explosion, des plaintes violentes.

Le lendemain (27), réaction des fatigues nocturnes. Sébastôpol se tint presque muet, et le canon de siège l'imita. L'armée fut clouée au repos du logis par une chaleur équatoriale ; le camp resta nu du

matin au soir comme rhorizon de la Chersonèse ; '

Îià et là apparaissaient quelques rares voituriers sur es routes de Kamieech, fumantes de poussière; l'herbe brûlée en flaques éparses donnait au loin â la terre des teintes de feuille morte. Bon gré mal gré, à Theure ordinaire, il fallut que là garde montante secouât sa somnolence. J'en étais.

Dès Tarrivée au poste de combat, la curiosité me remorqua, sur la trace des camarades d'alentour, vers les entonnoirs, œuvres des mines que les Russes avaient, la veille, fait jouer au voisinage. C'était un afifreux bouleversement de terres, de gabions, de cadavres noircis. Les artistes industrieux de la guerre sous terre ne cherchaient pas à se tuer vulgairement, ainsi qu'on le faisait en pleine tranchée, mais à s'étouffer ou à se brûler. Les animaux au combat ignorent ces raffinements. Valent-ils donc mieux que l'homme?

La veillée de guerre passa devant la ville dans le recueillement: mais à la droite, la place se montra turbulente, L exécution de la batterie n" 37 avait commencé. Forte de deux gros mortiers anglais et située à mi-côte du Mamelon-Vert, elle devait spécialement diriger ses coups contre les vaisseaux russes. Le succès de l'assaut, témoin le 18 juin, dépendait en grande partie de leur éloignement des eaux du Carénage. Cependant le réseau des fortifications de la deuxième ligne était activement poursuivi. Cette vaste coupure du faubourg, entre la mer et le ravin de Karabeinaïa, courait à peu près parallèlement à la portion du corps de place comprise depuis la baie au Carénage jusqu'à l'angle du bastion Komiloff, et en vertu de cette orientation de la crjôte générale, le cavalier qui la flanquait du côté d'Ouchakoff offrait le double avantage de pouvoir, avec une portion de son artillerie tirant à barbette pardessus la courtine de Malakoff et le Petit-Reaan, agir sur le front des attaques, ou bien, avec toutes ses pièces, au moment opportun, labourer l'intérieur

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de la première enceinte. A partir du ravin de Karabelnaïa, le parapet du réduit se reliait au derrière du Grand-Redan et allait s'^appuyer à la redoute des casernes. La carrière s'étendant entre cette doublure du rempart et le rivage du fort Saint-Paul, permettait à Tarmée russe vaincue de se rallier à couvert, de se remettre et de se préparer à la retraite OU/ à des retours offensifs. Ainsi, jusqu'à la fin, la configuration du sol de Sébastopol, dont la nature avait presque fait Tidéal des champs de lutte défensive, aidait Fart des assiégés, et rexcellence de ces conditions matérielles explique, aussi biep que le défaut d*inveètissement de la ville ou Je courage des Russes, la longueur de la résistance.

La journée du 28 fut employée aux perfectionnements intérieurs des parapets Malgré la pâleur historique de cette guerre à la pelle, chaque reprise du travail, comme perte d'hommes, équivalait à- une défaite partielle, et la voix de Thumanité criait à la science d'abréger. A la tranchée, devant la ville, le soleil incendiaire se fit plus redouter que les projectiles. Les rues du VieuxSiége n'étaient qu^un fumier ou, de longue date, au pied des talus, pêle-mêle sous le sable^ pourrissaient, ordures, débris de cadavres et lambeaux d'^habits. A travers ces étuves gabionnées entre deux massifs de terre, lorsqu'à midi, parfois la brise de mer venait à se glisser, les bouffées d'air occasionnaient chez les sentinelles, des étourdissements fiévreux comme il arrive sous le souffle des vents pernicieux d'Espagne. Dans ce milieu pestilentiel, les diversions d esprit, les distractions du danger étaient des bonnes fortunes. Par malheur pour nous, en ce jour-là, la place observa, la plus stricte réserve, craignant d'attirer des représailles aux troupes de la garnison, qui procédaient aux premiers travaux d'établissement du pont de retraite. Seuls, les tirailleurs d'avant-garde nous donnèrent un instant la comédie. Des nuées de corbeaux, trompés par le calme du canon volaient à la curée sur les gla-

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cîs. On les canarda au passage, il en tomba à foison, et Tun des tireurs plus adroit qu^un jongleur de foire, attrapa dans leur chute deux de ces oiseaux de proie gras à point, pour la broche. Le goût se ressentait comme le cœur de la cruelle école du siège : à force de voir mourir des compagnons près de soi, toute fleur de sensibilité avait séché par force dans les âmes. Belle chose que la guerre!... dans les histoires.

La nuit ranima le bombardement, surtout les canons de Karabelnaïa, qui s^étaient bridés depuis le matin, harcelèrent de nouveau avec concert les attaques, mais Tassiégeant de Malakoff appliquait imperturbablement son plan du 20 juillet.

L^heure des libations matinales, Taube (29), fit taire le bourdon de Sébastopol, et de toute la journée la tranquillité ne fut pas trop troublée. La nuit, la ligne serpentine dés têtes de sapes pressa de toutes parts sa marche ralentie. Le lendemain, il arriva de la Tchemaïa, un bruit qui ne manquait pas de gravité. Des renforts nombreux avaient paru à Mackenzie. Cette nouvelle ne fit pas sourciller les pionniers, qui, à rœuvre du matin au soir, bénirent le ciel drun calme relatif. Le camp goûta Tinaction de la tente, le soleil défendant les plaisirs du dehors. Rien ne diversifia la ùuit, si ce n'est le changement de la température. Il plut à torrents, et, mieux que le canon n'avait le pouvoir de le faire, Timmersion soudaine des tranchées refroidit le travail. L es sentinelles des remparts ne pouvant lire dans Thorizon ténébreux, Malakofi", mquiet, ne cessa de tempêter. La garde fut couverte de boue et de sang. Le 31, pluie diluvienne : tant pis pour les pauvres diables qui, comme nous prenaient la garde de la tranchée. La nuit fut la pire des épreuves par Teau: les habits ruisselaient, les pipes ne brûlaient plus, les bottes versaient; les gouttières rendaient inhabitables les rares abris. Il fallut pour résister que chacun appelât à son aide un peu de cette gauloise énergie qui avait bravé les frimats de Thiver. Le beau temps revint

avec le jour (!•' août), et la journée fut employée à réparer les parapets et à égoutter les sapes, semblables, en certains endroits des ravins, à des canaux navigables.

La nuit durant, les deux partis se rattachèrent à leur cBuvre. Le onzième mois du siège avait sonné ; la fortune de Sébastopol, à simple vue, déclinait de jour en jour : aussi derrière les fortifications de la ville et du faubourg, dont le fossé du Petit-Redan avait dès à présent couronné le magnifique échafaudage, le prmce Gortschakoff se préoccupait, avant tout, de rétablissement des communications avec lé fort du Nord, à travers la rade, et de la distribution des mines pour détruire en partie Tennemi vain-

fueur sous les ruines des bastions. Mais, en attenant ce succès négatif, et avant débattre en retraite, il semblait vouloir courir en rase campagne le risque d'une bataille, revanche tardive d'Inkermann. Pour ce dessein, sans cesse des divisions, la fleur des troupes de la Russie, accouraient de Pérécop et, grossissant Tarmée de secours, permettaient à la garnison, maintenue sur le pied de cinquante mille Îrionniers, de supporter la surcharge des labeurs de a dernière heure. .

La seconde joiu^née d^août fht troublée par Tapparition à Mackenzie de recrues nouvelles ; mais devant la place nulle manifestation. La nuit ne releva pas rintérêt de la scène du siège ; à la droite le génie relia péniblement les dernières parties de la sixième parallèle; les têtes de sape, maintenant parvenues à une moyenne distance de ûioins de cent mètres vers les escarpes de Malakoff et du Petit-Redan, se heurtaient contre une résistance de .plus en plus redoutable deTartillerie. Or, si, d'une part, dans Tétat présent des places d'armes, l'assaut était loin d'offrir toutes les chances de succès désirables, d'autre part, l'extinction ou seulement la neutralisation du feu de l'ennemi, promettait une lutte opiniâtre,. Mal^é l'évidence des difficultés à vaincre, les batteries en

dernier Keu entreprises s'élevaient, et leur assiette les masquait suffisamment, pour la plupart, aux vues de la place, jusqu'à Touverture du combat final. Ge-

{)endant Fattaque de la ville fit un pas important, es vaisseaux russes en effet, étaient le point de mire favori du général en chef; à ses yeux il était aussi nécessaire d'éloigner ces batteries flottantes du champ d'assaut de Malakoff, que d'aborder à la sape le fossé de ce boulevard de Karabelnaïa. Cette idée capitale, déjà partiellement appliquée, conduisit à établir une forte ligne supplémentaire de pièces à longue portée, près de la baie de la Quarantaine, vers la pointe du fort Génois. Cette position nonseulement donnait des vues de revers sur la rade, mais elle dominait Tenceinte de la Quarantaine, le fort dertûer et tout Tintérieur de la viUe. Le chantier fut donc ouvert sans retard (2), dès le seir ; c'était la cinquante-septième œuvre de Tartillerie du général Lebœuf.

Au matin (3), Sébastopol réconnut le danger de ce redoutable concert de bouches à feu, dirigé contre les débris de 3a puissance navale, et il écrasa de coups les parages du fort Génois. La fumée des grands jours de tir s^éleva par intervalles en majestueux rideau à l'horizon de la ville, et le camp, malgré la chaleur, ancra à l'observatoire devant les lunettes. La joiimée, aux avant-postes de l'armée d'observation commença à vérifier les rumeurs, courant sur les projets d'attaque de l'ennemi. Déjà les pluies avaient grossi la Tchemaïia, et ce ruisseau, limitrophe des deux partis se donnait des airs de petit Rhin. Enhardi par l'mterpositîon de la barrière naturelle des eaux-^ un parti de Cosaques, faisant patrouille, s'embusqusP .derrière des halliers de la rive droite, près de Traktir, et tira sur les vedettes du 6* de ligne. Cette escarmouche sans suite fut un avertissement; on redoubla partout de vigilance, dans l'attente d'une descente en masse de l'armée de secours, annoncée par les déserteurs et les espions. Chaque

corps du siège reçut Tordre de disposer d'une division, pour venir en aide, dè§ le premier signal, aux ■ défenseurs de la Tchernaïa.

La nuit augmenta Tirritation de la place, et elle se vengea par un déluge de fer sur les pionniers audacieux du fort Génois, de Victoria et ou Carénage. La mortalité croissante des combattants recommandait plus que jamais, au général en chef, de hâter la victoire; en outre, il y allait de Thonneur des drapeaux alliés. Les bulletins de la guerre avaient du retentissement surtout aux bords du Rhin, et même au delà de rOcéan. Cependant la diplomatie, aux aguets depuis la dispersion du congres de Vienne, espérait à bon droit que Tempereur Alexandre, affranchi des rancunes de son père, après une expérience glorieusement funeste aux armes de la Russie, accepterait de traiter sur les cendres de Sébastopol. D^ailleurs, dans rimpasse stratégique où les vainqueurs de TAlma avaient systématiquement circonscrit les hostilités, le but de 1 expédition se trouvait suffisamment atteint, au point de vue.de Téquilibre européen, par la destruction de la citadelle qui personnifiait Tambition exclusive des czars en Orient ; et à défaut de cette considération politique, le chiffre des dépenses imposées à la France et à TAngleterre pesait trop dans la balance, pour que les assiégeants n'offrissent pas la paix, après le triomphe. L'attitude de l'Allemagne ne devait-elle pas aussi exercer une influence sur les destinées de la guerre? La confédération réfléchissait depuis deux aùs; elle flottait toujours, mais rAutricne ne demandait qu'à être délivrée des remords d'une plus longue neutrahté, tandis que la •Prusse, dans son amour-propre étroit, souhaitait de voir se fermer au plus tôt pour sa rivale militaire une menaçante école de tactique et de ne plus entendre le bruit de victoire, effaçant la renommée des sabreurs de Waterloo. Donc les intérêts et les vœux du monde, autant que la réputation et la sécurité de l'armée, exigeaient qu'on exécutât à mort Sébastopol

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aussi promptement que possible. Afin de précipiter - cet événement, les gouvernements alliés avaient convenu récemment d'expédier chacun en Crimée quatre cents mortiers, approvisionnés à cent coups par pièce. La promesse de cet immense armement, parvint le 4, au quartier général, et, quoique la marche des opérations ne fût pas subordonnée àTarrivée de ce parc, le général Pélissier prescrivit d^urgence aux chefs d'attaque, de préparer devant la ville et devant le faubourg, la place pour rétablissement en batterie de cet équipage, peut-être superflu. En conséquence, cinq cents canonniers furent détachés immédiatement du service divisionnaire, pour la tranchée, mais Téloignement de ces auxiliaires aurait alffaibli la ligne de la Tchemaïa, et la réserve générale d'artillerie envoya, au camp des monts Fediouschine, une division à cheval de la garde impériale. La marine, de son côté, descendit à terre un nouveau contingent de matelots. Des ateliers de gabions, furent, par les soins du général Forgeot, organisés daijs la vallée de Baïdar, et les Turcs daignèrent concourir à ce travail manuel*

A l'heure (4) où commençaient à s'exécuter les dernières' mesures préliminaires de l'assaut, le général Ganrobert, obéissant à un ordre de l'Empereur, se dirigeait, sans bruit ni pompe, vers le- port de Kamiesch, où appareillait le navire désigné pour rhonneur de le reconduire en France. Le digne suc^ cesseur du maréchal Saint-Arnaud monta à bord et s'éloigna, le coeur gros, de ce rivage de Grimée où il s'était illustré autant par la gloire militaire que

Sar des vertus qui ne sont plus de notre âge. Tenant que l'ex-eommandant en chef rentrait à Paris, l'ingénieur russe, le général Totdleben, partait pour Pétersbourg, jetant un triste regard d'adieu sur cette fortification de Sébastopol, qu'il avait le droit d'appeler sa fille, à l'exemple du héros grec parlant de Kantinée.

Pendant que ces grands personnages quittaient la

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scène, le caiiip,[grâce à la pluie, qui avait fait reverdir la Ghersonese, redevenu amoureux de jardinage, jouait à loisir du râteau, et il y avait une noblesse . singulière dans le stoïcisme en «action de ces pionniers-laboureurs.

La nuit, à la eauche, on arma la batterie n** 56. Sébastopol gronda tumultueusement, mais ce fut peine perdue. Devant Malakoff, le canon, du soir au matin, fit une violente démonstration; Impossible aux têtes de sape, hors de la sixième parallèle, de se désembourber, à moins que les batteries de siège n^attirassent sur elles Inattention de la défense. Aussi, faisant force de vitesse, rartillerie pressait Tachèvement de ses ouvrages en construction Le matin rétablit le calme sur presque toute la Urne. Le bastion du Mât se montra surtout un modèle de bienveillance. Le vieux rodomont se contraignait, afin qu'en échange de ses bons procédés on laissât la paix aux pçntonniers russes, aui jetaient déjà sur le quai, de toutes parts, les fondements de leur chefd'œuvre. Cet empressement de la garnison à se frayer un chemin de retraite à travers la rade, au mépris des obstacles de la mer. signifiait que la fin de la lutte approchait. Aussi, ae la Quarantaine au mont Sapone, à la faveur du silence des canons, les pioches^ frappaient avec une ardeur jalouse. La journée finit par une mitraillade furieuse en Fhonneur du relèvement de la garde, et plusieurs pénitents de la procession descendante payèrent de leur sang les frais de ce caprice des Russes. A cette heure, la campagne était belle de lumière et du joyeux émoi du soir. Au loin, les flâneurs anglais retournaient en ribotte de Kamiesch. On aurait dit un carnavalesque laisser-courre. Le crépuscule donnait à leurs habits le rouge des chevaliers du carrousel. Les uns se ruaient dans la plaine, les autres recherchaient les obstacles : autant de fossés, autant de murs, autant de sauts périlleux exécutés par ces sporismen de bivac, qui enlevaient les applaudisse-

ments sur lent passage. Pendant ce temps, le camp partout se mettait à table, et à travers la Cherso nèse riante, retentissait Touverture des sérénades quotidiennes.

La nuit ne changea rien au courant des affaires de guerre, tant devant la ville que devant le faubourg. Canonnade déréglée et travail de gaieté' de cœur. Le lendemain matin (6), grande nouvelle : les observateurs en vigie constatèrent le commence-^ ment d'exécution de la culée du pont de retraite. Les bateaux de service se pressaient autour du chantier, et les ouvriers ne paraissaient pas devoir se laisser rebuter par la grandeur de Fentreprise- L'axe de la passerelle était dirigée du port Nicolas vers le port Michel, ei cette diagonale, la plus étroite de la rade, avait près d'un kilomètre de longueur. Les ri- . chesses en nois de la marine rusçe permettaient de mener promptement à bonne fin cet ouvrage colossal, d'où dépendait Favenir de la garnison, En effet, Î)ar ce moyen de communication entre la nlace et e fort du Nord, il était facile de porter à volonté les forces en réserve sur un point donné du rempart ; et si le sort de la lutte suprême condamnait Sebastopol à mort, une route courte et assurée était au moins ouverte à ses défenseurs. L'armée en fuite se passait ainsi du secours des derniers vaisseaux, dont les batteries ennemies menaçaient de plus en plus les mouvements. Ce tableau des brigades de pontonniers à l'œuvre attira la foule des spectateurs, du malin au soir^ sur les hauts mamelons. On applaudissait rérection du monument de détresse* Pour Sébastopol, c'était comme le chant du cygne; partant des projets de victoire très-prochaine, surtout de pillage sortaient de toutes les bouches. Mais personne n'ignorait que la ville ne fût plus quune cendre déserte ; aussi les plus sévères saccageurs parlaient-ils de passer au fil de l'épée les tonneaux restant au fond des caves, et de se venger des habitants émigrés, sur leurs guenilles. Les éclats de rire

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accompagnaient ces projets, que les honnêtes gens dé tous pays auraient appelés des propos de brigands. . En vérité, chacun avait peu à peu accommodé sa conscience aux besoins du métier, et grâce aux progrès successifs de la métamorphose morale, vers cette époque, à la veille de Tassant, le chapard florisôait en Ghersonèse. On rencontrait ces amis de la rapine dans tous les rangs. Déplorable fruit de la gloire , après deux ans de guerre !

La nuit, pendant que les batteries de Karabelnaïa, débridées , ralentissaient à Tenvi les têtes de sape de Victoria et du Carénage, la Quarantaine invectiva le fort Génois. Quant au bastion du Mât, il ne cessa pas de se contenir, par une tactioue qui fut déjouée au point du jour (7). En effet, le pont de radeaux s'allongeait déjà à vue d'œil sur les eaux de la rade. Ordre fut donné, sans délai, aux pièces à longue portée des lignes de la gauche, de contrarier les pontonniers russes au chantier. Gette consigne suffit, de vaut la villie pour entretenir à un haut dia-

Eason le tir de la journée. A la droite, Tassiégeant rava le flux des bombes. Sur la Tchernaïa, Tarmée resta sur le qui-vive. Des rapports, émanés de sources diverses, certifiaient qu'avant peu les Russes se précipiteraient de M^ckenzie. Le camp folâtra, dans la vieille espérance de Tassant renvoyé à quinzaine. Après avoir, le matin, -courtisé la dame de pique, dom soldat allait, le soir,^ conter fleurette aux ribaudesde Kamiesch, et se préparer auretom* en France par ces exercices heureusement pour lui le plus souvent platoniques.

Dès le crépuscule, les fusées incendiaires commencèrent à arrêter les constructeurs du pont de retraite, et leurs trajectoires formaient en 1 air de resplendissantes girandoles de feu avec les bombes de Sébastopol, visant au fort Génois. Cet entrelacement de courbes lumineuses embellissait la nuit, suave de fraîcheur Le camp, à cette fête, se coucha, plus tard, de belle humeur.. Le tir alla en décroissant, car

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Sébastopol se garda, avec raison, d'irriter la querelle. Devant Malakoff, suivant Tusage, grand tumulte- Pendant que Tartillerie préparait à la hâte dans les. tranchées les passages des convois de pièces et de munitions, le génie, réduit à des tâtonnements, tant que le canon de la place ne serait pas maîtrisé, consolidait la sixième parallèle et ses dépendances. Les Anglais s'épuisaient en essais d'approche vers le Grand-Redan. Chaque pas au delà des barrières leur coûtait des flots d!e sang et des trésors de poudre.

Le huitième jour d'août, au siège, concours laborieux de pionniers, avec accompagnement d'une canonnade à basse note. Sur la Tchernaïa, reconnaissance inutile des Sardes dépités, entre Traktir et Chouliou. A Baïdar, sur l^extrême aile droite, promenade stratégique de la cavalerie, qui , dans la paille jusqu'au ventre, excitait la jalousie des piliers de tranchée. Au camp, dimanche perpétuel, car on s'était habitué aux rigueurs du soleil, comme jadis aux injures de l'air. La gaieté était partout, sauf au logis des justiciables du siège, assignés encore le soir à comparaître. C'était aujourd'hui, depuis l'ouverture, le cent quatrième voyage! A force d'importuner, la fortune ne se lassera-t-elle pas ! et quelle fataUté d'échouer au port! Ces réflexions couleur d'ambulance me consternaient malgré moi; à l'exemple des plus vieux jouteurs, j'attendais l'heure de la corvée, quand survint un de mes intimes, chirurgien de l'hôpital de Kamiesch. Ce praticien m'exposa l'état sanitaire de l'armée sous un aspect des plus sombres. Le choléra redoublait; le scorbut faisait rage; le typhus allait en se développant. Les cas d'aliénation mentale devenaient plus fréquents. Il y avait presque les éléments d'un Gharenton militaire, tin vérité, selon mon hôte, on aurait dû fond-cr un pareil hospice en Crimée, ne fût-ce que pour prouver, comme en France, au temps de Montesquieu, que ceux qui restaient dehors n'étaient pas

fous. Cet à-propos me dérida jusqu^à ma place desentinelle à la parallèle avancée. Là, chacun reprit sa marotte ordinaire : qui amassa de la terre sur les parapets ; qui gabionna ; qui bombarda le rempart ou le pont. A ce train, on excita vite la colère de l'assiégé, et les occupations relativement douces du combat consumèrent pour nous la nuit entière. A la droite, de bonne heure, les défenseurs alarmés garnirent les créneaux du faubourg. Les sapes de Vio torià et du Carénage furent grêlées de balles, ajoutant leurs ravages aux fureurs des bombes, au point , que, n'en pouvant bientôt plus, les pionniers de la sixième paraUèle s'acculèrent dans les recoins abrités des camères. L'artillerie, de toute sa puissance, hâtait le moment de la réouverture du feu général, indispensable au couronnement des attaques. La batterie n** 34 fut armée cette nuit; et déjà, on

- de

présageaient l'arrivée prochaine Rien n'illustra la journée du 9. Mais au zèle seul des pontonniers russes, on devinait l'approche degrands événements. Le tablier des radeaux excéaait déjà 100 mètres de longueur 1 Des salves d'obus furent savamment dirigées du matin au soir contre cette commimication. Cependant, les tirailleurs harcelaient de toutes parts l'ennemi. Ils n'épargnaient pas môme les malheureux Sébastopolitains qui venaient parfois rôder dans les rues^ découvertes, à la rechercue de leurs maisons abîmées par le concert de la carabine et du canon. Le spectacle de la ville, vu des observatoires voisins, faisait saigner le cœur. Des ruines et des cadavres, un vrai chef-d'œuvre de la guerre. Le coup d'œil des tranchées du vieux siège n'était guère plus rose. Partout la désolation de l'ennui. Au contraire, et plus que janîais, à travers les lignes de la droite, la vie coulait à pleins bords, malgré l'immobilité momentanée des têtes de sape. De longues files de pourvoyeurs se

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croisaient. On élargissait la voie, pour la circulation des voitures ; on trouait les parapets pour leur frayer un droit chemin. La batterie n^ 33 fut armée. MalakoflF, exaspéré, foudroya le champ de manœuvres, mais l'opération réussit, et sans dommages ni sang versé. Pendant ce temps, on établissait le chantier des batteries n® 38 et n» 41 de Tattaqua de Victoria. La première tirait sur la courtine et au cœur de la forteresse russe ; Fautre fouettait les bas ouvrages de la pointe et accessoirement la Maison^' en-CroiXy le ravm d'Ouch^kof, enfin rentrée de la baie du Carénage. A la gauche, trantran ordinaire. Le 10 août n'apporta aucune péripétie nouvelle. Le feu ne fut qu'une fastidieuse ntourneUe; il semblait qu'on avait mis des sourdines aux canons. Les champions du siège de Malakoff poussaient aux roues, termes derrière les gabionnaaes. Sur la Tchemaïa, le bruit d'une irruption prochaine des Russes prit de la consistance. Le camp baya aux corneilles.

Nuit platement laborieuse et lamentablement meur* trière.

Le lendemain (11), calme significatif devant Kara:belnaïa. Du côté de la viUe, feu continu avec modération contre le port. Cependant les travées successives s'avançaient à grand train vers la rive du nord, malgré les boulets et la houle. Le long de la Tchernaïa, l'armée d'observation fit le guet ; mais nulle part on ne découvrit aucun indice de menace.

La séance nocturne fut remplie par un continuel charivari de Malakoff et par les obscurs exploits des pionniers.

Le 12, la renommée augmenta les chances de l'invasion des Russes. On se mit en devoir de les battre. D'abord, ordre explicite fat donné par le général Bosquet à l'artillerie de Victoria et du Carénage de se préparer au combat, de concentrer ses feux sur les points de l'enceinte par où les colonnes ennemies, selon les probabilités, déboucheraient. Les ravins d'Ouchakoff et d'Oupatanoff, places d'armes des ré-

serves, devaient être aussi supérieurement balayés, tandis que le concert de toutes les pièces, agissant contre la rade, empêcherait les vaisseaux de s^'approcher de la fatale ligne d^embossage du 18 juin. La redoute Canrobert fut mise immédiatement sur pied de guerre ; auprès, on établit une batterie de fusées de gros calibre. Les défenses des redoutes turques, barrant dans la plaine le chemin de Balaclava, furent relevées à la hâte. En outre, une division du deuxième corps se tint de piquet, afin de pouvoir, au premier signal, courir sur la Tchernaïa. Toute la journée fut employée à ce cérémonial pour la réception de Tarmée de secours. Le soir, on doubla les pelotons de la garde de tranchée, qui devança ITieure ordinaire du départ. Nous bivaçjuâmes toute la nuit, récouviUon et le fusil à la main; njais si les chiens n'avaient aboyé en ville autour des bataillons veillant en silence, on se serait figuré que la garnison dormait. Malakoff garda la même reserve, et la batterie BP 35 fut armée presque sans opposition. Au lever de Taube, on goûta un moment aespoir, et il y eut grand remuement d'attente d'un bout à l'autre des lignes. Quand enfin, à l'aurore, les cimes de Maokenzie réapparurent avec leur nudité pacifique, et qu'on vit Sébastopol, loin de s'armer au combat, refréner ses canons, le désappointement fut sincère. On désespéra de l'audace deGortschakoff. Cependant le général en chef maintint jusqu'à nouvel ordre les dispositions de défense adoptées la veille. L^inaction de la journée (13) fut à la gauche un lourd fardeau pour les gardiens du siège : chaleur à quarante degrés, soif dévorante, parfum des charniers d'alentour, tel fut le menu de nos plaisirs. Nous enviâmes le sort des travailleurs poursuivant péniblement leur sillon devant Malakoff. Le fort de ratta(jue était toujours là. Le parc du MouKn se distinguait à l'oeuvre. Presque toutes les pièces d'artillerie avaient été transportées à leur place, et les magasins étaient surtout munis pour le nombardement de réouverture.

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L'heure du départ enfin arrivée, nous redescen(U[mes, suivant Tusage, vers le camp avec joie. A moitié chemin, un déluge de fer fondit sur la colonne. Les compagnies les plus aguerries se cachèrent ou au pas de déroute regagnèrent le logis. Au retour, ce nit pour tous, à Tintervalle de quelques kilomètres un délicieux contraste. Les refrains du dîner sonnaient. La soupe ménagère fumait au loin sur les tables en plein vent. La Ghersonèse ressemblait à un réfectoire de plaisance. La nuit aussi ne fut, devant le faubourg, que la continuation d'une tâche aride et qu'un rabâchage du canon devant la ville. En attendant le signal et Taide de rartillerie, les coryphées des sapes de Victoria et du Carénage, par la consolidation des parapets dé la sixième parallèle, se préparaient à leur course d'honneur vers les fossés de Malakoff et du Petit-Redan. Restaient donc près de cent mètres à parcourir sur les glacis, opération de siège qui devait être le dernier de ces autres travaux d'Hercule qui s'appelleront dans l'histoire Inkermann, les quartiers aniver au feu, le 15 avril, le 2 mai, le Mamelon-Vert.

La journée du 14 commença, à la gauche, par l'explosion d'une fougasse russe en avant de la batterie n^ 53. La garde n'eut à subir qu'une grêle d'éclats de pierres. Le camouflet fut rendu avec succès séance tenante. Les batteries de siège, environnantes et les bastions épousèrent avec unanimité la cause des champions souterrains; un engagement violent suivit sans autre résultat que l'addition d'une couche, au niveau de fer dans le ravin des boulets, et de quelaues démolitions aux ruines de la ville. Malakoff ne aemeura pas spectateur de la querelle, et devant Karabelnaïa, la canonnade fut confortable, suivant l'expression des Anglais. Cependant, sur la Tchernaïa les deux partis s'observaient à travers les taillis. Il ventait à faire souvenir que la Crimée avoisinait la patrie de Borée. Au camp, sous les tentes à moitié déracinées, tabagie silencieuse.

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La nuit, calme inquiet de la place et travail assidu de l'assiégeant. Longtemps avant Taube Tarmée d'observation se leva sans trompette et prit les armes par mesure de précaution, car les Russes étaient de plus en plus annoncés. A cette heure encore ténébreuse, la garnison, saisie d'épouvante, se répandit sur le rempart, et le canon entra en fureur. Au jour, la ville tirait encore par salves; il semblait d'abord que les Russes voulussent célébrer le 15 août. L'armée fêta, à la tranchée et au camp, ce jour doublement glorieux cette année pour la patrie; car tandis que les légions criméennes réconciliaient les aigles de la France avec la victoire, les peuples de l'Europe accouraient à Tenvi sur l'arène du palais de l'Industrie, rivaliser dans les arts de la paix. Ainsi, au plus beau temps de sa grandeur, la Grèce battait les Barbares et triomphait aux jeux d'Olympie. En vain, du matin au soir, l'assiégé, par des volées de boulets à travers champs, essava de troubler les manifestations populaires. On distribua des rations de vin, et ces largesses aidant les sous de poche, les rues furent • de bonne heure sillonnées de chanteurs en goguette qui, semblables aux hérauts des bacchanales, poussaient entre deux refrains des vivats nationaux. Passé midi, la foule de toutes parts fit une descente carnavalesque à Kamiesch. La colonie avait pris ses blus beaux atours. Les baraques étaient tricolores à force de drapeaux. La rade étalait comme un lai^e chatoyant rideau de soie les pavois et les banderoles des navires français et alliés. Entre autres décorations de la ville, certain mât de cocagne attirait les regards des rieurs à l'entrée de la grande route du siège. Un écriteau placé à son sommet parodiait l'inscription si chère à Catherine IL On lisait : « Chemin de Moscou. » Le nom de Malakoff embellissait maintes enseignes. Un restaurateur avait affiché sur sa carte du jour, filet à la Malakoff. Quelle cohue de soldats ! French Bono était le coq ! Anglais, Sardes, Turcs même, à l'envi, toastaient avec lui. Le rifleman pai^

lait de boxer Sébastapol, lé bersagliere tenait tête avec modestie, le redif avec fierté. En faisant la part du vin, cette confraternité passagère de catholicjues, d'infidèles et d'hérétiques, qui s'entre-proscrivaient jadis au nom de Dieu, cachait sous la diversité des attitudes un sujet d'édification; mais on sentait aussi au milieu de ces ébats de la Saint-Napoléon un souffle guerrier. Partout le bruit des sabres traînants assourdissait ; partout retentissaient, en trois langues, les mots d'assaut et de bataille. Avant l'éclairage des premiers lampions, les camarades de l'armée d'observation remontèrent à cheval et galopèrent vers leur place de combat, comme si déjà le pouteselle de Traktir les convocjuait. Le sort de la victoire était jeté pour le lendemam.

En dessous deTchourgoun, la Tchemaïa coule dans une vallée encaissée à droite par la pente du plateau de Chouliou, les escarpements de Mackenzie et les rocjhers d'Inkermann ; à gauche, parla chaîne ondulée des monts Fediouschine et par le mont Sa- Sone. Depuis le printemps cette vallée limitait, hors u champ des «apes, le terrain russe des domaines de l'assiégeant. L ennemi, par l'occupation des hauteurs fortifiées de la rive droite, gardait ses communications avec l'intérieur de la Crimée. Des pièces de Position battaient tous les défilés de la montagne, et e leurs sommets inexpugnables dominaient la route de Simphéropol et en partie la plaine. Dès le commencement au mois d'août, l'armée d'observation avait, en vue d'une attaque, assis sa ligne de bataille aux bords de la rivière. En regard du pont de Traktir, sur les mamelons qui se dressent à la droite du chemin de Simphéropol, campait la division Faucheux. Le long des mamelons, s'échelonnant à gauche de ce chemin, la division Camou défendait à la fois le gué de la Tchernaïa et le passage ouvert entre les versants des monts Fediouschine et du mont Sapone. En arrière de ce passage était rangée la division Herbillon, dont une brigade occupait, à mi-côte

du plateau du Moulin, non loin de la redoute Ganrobert, trois batteries divisionnaires, et cinq batteries à cheval de la réserve composaient, sous le commandement du colonel Forgeot, Fartillerie de la Tchernaïa. La cavalerie du général Morris surveillait les gorges qui donnent accès dans la vallée de Balaclava. Les Sardes se reliaient à Taile droite des Français, leur centre à hauteur de Tchourgoun, leurs grand' gardes détachées sur les éminences de la rive droite, leurs avant-postes du côté de Baïdar, donnant la .main au corps d'armée du général d'AUonville. Les Turcs avaient sous leur garde immédiate la partie montagneuse flanquant Balaclava, position à Tabri de toute atteinte aussi bien que le cours de la haute Tchernaïa.. Ainsi, les Russes ne pouvaient se présenter que par Tchourgoun, par Traktir ou par 1 endroit guéable de la rivière, c'est-à-dire en face de lignes solidement établies. Outre la combinaison des forces, une double barrière les séparait de la zone ennemie, d'abord la Tchernaïa, puis, à cent mètres plus près du front de bandière, le canal des Docks. Autre garantie de succès, les troupes connaissaient à fond le , champ de défense; et quoique la nature s'^opposât aux manœuvres d'^ensemble, il était aisé du moins de résister jusqu'^à ce que, pour frapper le grand coup, les renforts descendissent en masse des camps voisins du plateau Ghersonèse. Entreprise dans ces conditions manifestement désavantageuses, une attaque de Tennemi n'exprimait qu'une inspiration suprême de la nécessité ; et en efifet, au point oii en était arrivé le siège, il fallait ou faire reculer les tê- ' tes de sape par la force des baïonnettes, ou. sacrifier la place pour sauver la garnison.

Les réjouissances du 15 août se terminèrent aux observatoires. Les bayeurs furent déçus. La soirée ne présagea rien d'extraordinaire pour la nuit. A la tranchée, la garde, perdant patience, trouvait iniitile qu'on eût doublé les rangs. Tout se taisait presque à Karabelnaïa. De son côté, la ville bâillonnait ses

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canons. Cependant, aux approches de minuit, deux mines jouèrent coup sur coup contre le bastion central. Ce fut rétincelle de i embrasement général. Les bombes et les obus, partant de toutes les batteries, étoilèrent le ciel lumineux. La riposte se montra d^emblée digne de Tattaque, et les vicissitudes du tir charmèrent, pour les veilleurs de la gauche, la fin de la nuit. A la droite, Tincendie ne fut

S as^ moindre; mais le travail urgent ne souffrit pas 'interruption, et TartiUerie entama la batterie n° 39, chargée de prendre à partie les six pièces russes déjà braquées sur le cavaUer de la deuxième ligne de défense. Pendant que la canonnade mêlait ses fureurs à Tactivité des chantiers, les rondes ordinaires des sentinelles de la Tchemaïa n'^avaient pas découvert l'ombre d'un danger à Thorizon de Mackenzie. Vers trois heures, peu avant le jour, une patrouille de cavalerie s'avança dans la plaine, en face deTraktir. Le brouillard nocturne s'épaississait de plus en plus. L'ennemi couvrait ses desseins, et lés éclaireurs rentrèrent sans soupçons. En ce moment, le camp, selon Tusage, se levait à la sourdine et honorait l'aube par une prise d'airmes. En môme temps, les bataillons ennemis roylaient en silence vers la rivière. A droite, par la route de Simphéropol, s'avançaient les septième, troisième et dixhuitième divisions, conduites par le général Read • à gauche, par les ravins de Chouliou, marchaient la dixseptième division et, par fractions, la sixième et la quatrième, sous les ordres de Liprandi. Le prince Gortschakoff commandait en chef ces colonnes d'attaque, fortes de soixante-dix mille hommes environ, dont soixante escadrons soutenus par cent soixante pièces de campagne. Au point du jour naissant, cette immense Hgne en branle se déployait dans la brume, au fond de la vallée, parallèlement à la Tchemaïa, à l'insu des avant-postes ; et bientôt les premiers coups de feu retentirent aux embuscades des Piémontais. La nouvelle de ce signal d'arrivée de l'en-

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nemi fut portée sur-le-champ au quartier général français, et tandis que les premiers défenseurs se disposaient à soutenir la lutte, le général en chef dépêcha aux brigades de renfort Fordre d'aUer où la poudre parlait, vers les monts Fediouschine ; des estafettes furent donc envoyées en toute hâte à la tranchée, pour rallier les officiers, là de service, à leur poste divisionnaire de combat. J'étais, par hasard, du nombre ; et, en masse, tant artilleurs que fantassins, nous nous rendîmes d'un pas joyeux à cet appel. Durant ces préparatifs dans les coulisses du champ de bataille, la mousqueterie avait grossi à Tavant-scène. Les bersaglieri bravement, pied à pied, battaient en retraite devant la tête de colonne russe. Le camp avait replié les tentes. Les tirailleurs s'étendaient en rideau ae baïonnettes. Les batteries attelaient. Les chasseurs d'Afrique montaient à cheval. Le brouillard et la pénombre enveloppaient encore de mystère le plan d'invasion. On attendait de toutes parts, fusil chargé ou mèche allumée, lorsque le canon russe, se démasquant des abords de la rive opposée, fit un salut formidable ; et aussitôt, francmssant le fleuve à gué ou sur des ponts volants, l'aile droite du général Read s'élança à l'assaut des

i)Ositions de la division Camou. Le 50"" de ligne et es zouaves du 3® heurtent de front les attaqxiants. Le 82' fond sur leurs flancs, et en vain la mitraille broie, comme fait la grêle de l'herbe, leurs rangs serrés. La férocité des hourras réchauffe l'ardeur moscovite ; à la voix de leur chef, ils s'acharnent contre une barrière mobile de fer et de feu. Read est tué; l'assaillant, sans guide, chancelle, re* brousse chemin sous les coups, puis lâche pied, et les nôtres, sans retour de ce côté, mènent battant les fuyards. Mais au centre, à la tête de la douzième division, Liprandi combattait avec des chances de succès. Le premier essor avait porté son avant-garde au delà de la rivière, sur le corps des vedettes, et, de ce rendez-vous, en nombre supé-

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rieur, il se précipitait, espérant vaincre, à Tescalade des bivacs mamelonnés de la division Faucheux. La brigade de Failly se rue à leur rencontre, et, forte de Tappui de dix-huit obusiers tonnant d'accord, elle rechasse, après deux chocs à outrance, Tagresseur vers le point de départ. Les morts obstruent le pont de pierre, et les passerelles improvisées à Tentour. Ces barricades de chair et la profondeur des eaux ensanglantées retardent la retraite, que le 2^ de zouave^ et le 19® bataillon de chasseurs, tour à tour engagés, pressent à Tenvi, rivalisant avec l'artillerie, dont le jour éclaire Thabileté, et qui ébrèche , par de larges saignées, les débris de troupes, en désarroi devant elle. A la faveur de ce« reflux, le 95® s'^embusque sur le pont. La brigade de Failly s^'étend en haie, le long de la berge. Le général Cler amène des secours. Le colenel Forgeot groupe ses batteries, de manière à couvrir de lames de feu le front de la ligne de défense. Pendant ces rapides évolutions, exécutées d'instinct et au hasard, l'ennemi s'était reformé. Sans reprendre haleine, Liprandi, avec les restes de la douzième division, avec la troisième, compacte et fraîche, dirige une charge furibonde contre le pont, et ^ dans ces entrefaites,

Srotégée par un cordon de tirailleurs, la dix-septième ivision déborde sur l'aile gauche des Sardes. La brigade du général Trotti, faisant rage et merveille, donne le baptême de la gloire, en Grimée, au drapeau de l'Italie. L'assaillant est tenu en échec; mais les canons piémontais broisent leurs feux avec les bor-. dées imposantes de leurs alliés. En vain cinquante pièces russes, des pentes favorables de Ghouhou, s^épuisent à. distraire de leur tâche les artilleurs français et leurs émules ; ces artisans de la victoire n'ont de boulets que pour les masses profondes et envahissantes de Tinfanterie. Des files entières de combattants sont rasées mieux que par la foudre. Les mitraillades en pleine figure, se précipitant, affaiblissent de plus en plus leur élan. Ainsi

exposés, les Russes multiplient les assauts et redoublent d'efiforts. Parfois Téclio lointain du canon de la Yille, comme la voix de Thonneur, les surexcite; mais le fanatisme du désespoir échoue dans une dernière tentative, et les champions de Sébastopol, cédant peu à peu le terrain et repassant la Tchernaïa, se rémgient vers leur asile de Mackenzie, avec une vitesse qu'accélèrent les salves d'adieu et les fusées lancées des hauteurs d'Inkermann, sous les yeux du général Boscpiet, qui prenait ainsi sa part de runique victoire où il n'eût pas figuré. Dans le mouvement de poursuite, les Sardes réoccupèrent d^'un bond leurs postes avancés. L'affaire avait duré cinq heures; mais, en voyant s'écouler au loin la queue d'une armée' si nombreuse, acteurs et spectateurs étaient stupéfaits d'avoir sitôt gagné la victoire. Au milieu de la galerie de soldats enchantés, les chasseurs d'Afrique, le sabre au poing, côte à côte avec les escadrons anglais, bondissaient d'impatience sur les étriers. Le général Pélissier ne voulut pas renouveler la faute de Balaclava, et les cavaliers, à regret, se résignèrent à ne pas profiter d'une occasion de combat.

Auxiliaires attardés, nous éprouvâmes une déception différente, mais tout aussi pénible. Partis au galop du camp, nous dévalions fièrement du col de Balaclava; il était huit heures. Des nuages -de fumée voilaient la crête des monts Fédîouschine;le canon semblait gronder au delà de la Tchemaïa. De tous les points de l'horizon, à travers la plaine en rumeur, des régiments et des batteries de campagne hâtaient leurs pas vers Traktir. C'était, entre les arrivants, une course de vélocité et d'agrément. En vérité, à nous tous, vieux rameurs des tranchées, habitués à prodiguer sang et courage dans des nids à bombes, le cœur en route battait d'aise. Quelle aubaine de se montrer une fois, au grand jour de la guerre, en présence des trompettes et des distributions de la Renommée! Pauvres Russes! se disait-

on; et les fouets des conducteurs claquaient plus fort, et la noussière se soulevait plus épaisse sous les pieds des fantassins, nos rivaux. Nous approchions, quand, au tdumant du chemin, parut, aans sa calèche et radieux, le général en chef. En souriant, il remercia les porteurs de secours de leui: empressement inutile. Puisque tout était fini à souhait sans nous, la colonne fit demi-tour, non sans maudire la fortune. On aurait dit, à nous voir retourner, un convoi de prisonniers. Le pire de la confusion fui que la nouvelle de la victoire, s^^était déjà rçpandue, que les camps étaient en liesse sur notre passage. Or on nous prit pour des héros de la matinée, et il fallut subir d-es ovations ironiques. 0 gloire! ne serais-tu que mystification? Cependant la journée s^'acheva orageusement. Pendant que Tarrière-garde de Tarmée vaincue s'évanouissait derrière Mackenzie. Bilboquet et Gringalet commencèrent à fulminer contre les visiteurs du champ de bataille, et surtout contre les infirmiers entrant en fonctions ; de sorte que les blessés ne purent être relevés, et les morts dormirent livrés aux coufjs de bec des corbeaux à la curée. L'histoire serait injuste d'accuser de barbarie le gouverneur de Sébastopol, pour une fausse interprétation d'ordres donnés; mais les témoins, indignés de la profanation, lui lancèrent Tanathème. Devant- Sébastopol, les batteries qui avaient secondé la sortie par une chaude canonnade se calmèrent avant midi, tandis que les troupes réunies dans les places d'armes de la Quarantaine, et j ayant attendu en vain le signal de la Tchernaïa pour forcer la gauche des tranchées, se retiraient tristement vers les forts du nord. L' après-dîner fut un régal: les baraques, les cantines, les maisons se pavoisèrent. On aurait dit une vaste écharpe tricolore entrelaçant la Ghersonèse. L'armée au repos pétillait de joie, et des chœurs animés entonnaient au loin le Chant du retour. Le soir, les versions des . déserteurs augmentèrent l'effervescence du camp;

ils disaient gue la ville n'était plus tenable, que la garnison était consternée En Thonneur de ces nouvelles, la soirée passa en libations et en bruyantes fanfares. A Kamiesch, rien ne manqua à la fête, pas même les illuminations, et le^ faveurs plus faciles des courtisanes, usurières du plaisir^ qui escomptaient le temps et la bonne humeur.

La nuit vint, semblable au sommeil après la fièvre. A défaut du rapport des transfugesj la mollesse du tir des batteries russes aurait dénoté rabattement de Tassiégé. On respecta à peu près le silence de la ville. Les bombes seulement, une à ime, allèrent rechercher les troupes qu^on supposait rassemblées derrière Malakoff. Cependant le travail ne chôma as, et la batterie n* 15 de Victoria exécuta sans ruit son second armement* Sur la TcherDaïa> la division Dulac et la garde impériale remplacèrent jusqu'au malin au poste, d'observation les vainqueurs fatigués • Huit gros canons restèrent en position à la tête du pont de Traktir; mais l'ennemi ne broncha plus. Peut-être se proposait-il de reprendre l'attçLque au moment opportun ; aussi la surveillance redoubla > car il importait de se prémunir au dehors, pour n'avoir nlus à détourner les forces du siège.

L^artillerie de Victoria et du Carénage était de taille à protéger les derniers cheminements. Elle comptait deux cent quatre bouches à feu. Sa puissance avait doublé depuis le 18 juin. Ainsi l'achèvement des préliminaires du bombardement, l'affaiblissement moral des défenseurs de Sébastopol, le réveil de l'enthousiasme, le déclin de l'été, tout avait engagé le conseil des alhés, réuni la veille au quartier général français^ de fixer au lendemain 1 ouverture de îa marche pour le couronnement des contrescarpes de Malakoff et du Petit-Redan. L^s chefs anglais n'avaient pas élevé une objection. On précisa le rôle de l'artillerie. Il s'agissait d'éteindre, de dominer au moins chaque jour, coûte que coûte, le feu de la première enceinte, celle dont l'action

TRiiKTiR 4lfl

avait défendu jusqu'à pregeut aux têtes de sape de franchir la sixième parallèle.

Ce jour-là (17), vers le lever du soleil, le pavillon

Sarlementaire flotta sur les crêtes de Mackenzie. Les eux partis, aux. bords de la Tchernaïa, posère^tles armes. Les. soldats hospitaliersi et les fossoyeurs se hâtèrent, au bruit du bombardement qui leur préparait ailleurs ample besogne. Le jour entier ne leur suffit pas. Les rigoles tumulaires longeaient la rivière, et maints cadavres, par commodité du service funéraire, furent jetés à Teau comme des guenilles. Profilant de la trêve des morts, d%nobles maraudeurs vinrent glaner. On trouva, parmi les dépouilles des soldats russes, des fioles de rac en grand nombre et plusieurs knouts, misérables aiguillons du courage. Des riflemen faisaient partie de la razzia, et ils s'attirèrent publiquement le blâme du général Simpson. Pendant cette scène d'enterrement, autour du champ de sépulture, les ennemis s'observaient derrière les faisceaux, mais le vent chassait au-dessus des tombes béantes les ondes de fumée qui obscurcissaient l'horizon de la ville, et ce gage du renouvellement prochain de la lutte, d'où cette fois dépendrait la victoire, étouffait la pitié dans l'âme des spectateurs. Les regards de la foule, au moment où le premier ossuaire des braves de Traktir disparaissait sous la poussière sépulcrale, se dirigeaient vers Malakoff, le lieu où commençait le drame final.

En effet, sur le ftont d'attaque du fauboum, passé huit heures, la partie était engagée. Les efforts se balancèrent longtemps ; mais à la fin de la matinée deux magasitis sautèrent, près de la tour Malakoff. Plusieurs embrasures furent démantelées au saillant ► du bastion, et la courtine aurait été bientôt après réduite au silence, si deux obusiers, se démasquant inopinément près de la poterne, n'avaient pris d'écharpe les tranchées d'où partaient les coups les plus décisifs. Le feu continua l'après-midi avec un re-

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doublement de fureur. Le camp prêta une oreille charmée à ce prélude de dénoûment. Vers -le soir Tavantage, en définitive, penchait du côté de Fassiégeant. Danè la lice de gauche, le bastion du Mât comptait une défaite de plus, et sur les banquettes de l^bservatoire, assailli après le dîner, l'opposition du vieux siège, en petit groupe, soutenait qu'on aurait tort de déprécier le plan d'attaque primitif en faveur des nouveautés de la droite. Au dire de ces fidèles, la conquête de Malakoff ferait en quelque sorte un pont d'or à l'ennemi en lui facilitant les moyens de la fuite, moyens sûrs, car les plus aventureux contradicteurs traitaient de chimère la possibilité de le poursuivre, après l'assaut, à travers les retranchements de Karabelnaïa, sur un terrain que la mine, à loisir, transformait en volcan.

Sitôt que l'obscurité les couvrit, les pionniers du génie se livrèrent au premier travail des approches finales. L'artillerie garda toute la nuit l'attitude de la supériorité; elle ne se contenta pas de restaurer ses epaulements et de se défendre des coups obliques de la poterne par des modifications d embrasures, mais eUe mit un empêchement énergique aux réparations du corps'de place, et, en imposant cette cause de faiblesse pour le lendemain aux batteries ennemies, elle travailla efficacement aux progrès de la sape. Cependant, de toutes parts, les avant-postes, et partant le camp, reposèrent en paix. A la gauche, sobre échange de saints et armement dO' la batterie n^ 58, qui, située au-dessus du cimetière, avait pour tâche spéciale de fouiller l'intérieur de la Quarantaine, a où l'ennemi pouvait tenter une diversion sur le point faible des tranchées, au bord de la mer.

Le 18, suite du bombardement 'de prélude. Pendant qu'avec des chances en apparence de plus en plus inégales les deux artilleries joutaient devant la place, l'armistice des morts fut prolongé, d'un commun accord, sur la Tchernaïa. On inhuma la dernière fournée des cadavres épars, et il fut pos-

sibleenfin^de dénombrer exactement les pertes des deux partis. Les Russes, gisant à Tambuiance, dépassaient dix-sept cent soixante ; plus de cinq mille avaient été mis 'en terre; quatre cents avaient rendu les armes sur le champ dç bataille : en ajoutant au total de ces chiffres de détail le nombre approximatif des blessés et des morts que les chariots russes avaieat emportés, on calculait que le vaincu avait

{)erdu près de dix mille hommes. Mille Français seuement, plus de deux cent cinquante Piémontais, parmi lesquels se distinguait le bjave général Montevecchio, avaient été tu^s ou blessés. Le rapport ni^mérique des victimes était de un contre quatre, le même que celui des combattants. En effet, quinze mille soldats alliés avaient repoussé près de soixante mille assiégés. Des officiers russes prisonniers en pleurèrent de dépit. En vain le prince Gortschakoff essaya-t-il d'atténuer oratoirement son échec^ en diminuant dans son bulletin les proportions de l'attaque; en vain les publicistes'de Pétersbourg rejetèrent tous les torts de Tinsuccès sur le général Read, le Pawloffde Traktir, tombé au premier rang héroïquement, et par conséquent incapable de se disculper; la journée du 16 août confirmait une fois de plus avec éclat, aux yeux de TEurope, Tlnfériorité des troupes russes en rase campagne, et elle prouvait à l'assiégeant que la garnison ne sauverait pas Sébastopol par des fohes â main armée. Gomme tactique, Traktir est peut-être, pour Tarmée d'Orient, un moins solide titre de gloire qu^'Alma et Inkermann. Les bataillons se lancèrent instinctivement au devant de Tennemi et le culbutèrent de front, pour ainsi dire au hasard de la spontanéité du soldat. La' nature du terrain ne comportait aucune application des mathématiques du champ de bataille ; ni mouvements de flanc, ni évolutions d'ensemble n'^étaient praticables. Les critiques allemands ont beau dire; dans ces conditions, en ^'attachant, pour l'amour de l'art, à un ordre en ligne méthodique, on aurait peut-

être mérité leurs éloges, mais à coup sûr on se serait fait battre. Les passages des colonnes ennemies étant connus d'avance, les surprises étant impossibles, chaque régiment avait, à son insu, du bivac, étudié et défini son rôle ,en cas d'attaque, de sorte u'û resta au commandement l'honneur seulement e donner Timpulsion, et que, sous le décousu apparent des manœuvres, les diverses actions conservèrent encore cette unité de vues sans laquelle, à la guerre, il n'y a pas de succès.

Les acteurs de ce brillant fait d'armes furent, dès Tabord, et à bon droit; comblés d'éloges. Hier, l'ordie du jour du général Pélissier avait chanté leurs louanges • aujourd'hui le général Simpson ofirait le tribut de l'Angleterre avec bonne grâce. Les Sardes, en ces félicitations, obtenaient une juste place; ils avaient bien mérité de l'Italie. Parmi les armes engagées, l'infanterie s'était tirée hors de pair, par un mélange de fermeté et de furie. L'artinerie de bataille était mise aussi sur le pinacle. Elle avait tiré, à bonne portée, plus de quatre mille coups de canon, et leur puissance avait été telle que certains échos du camp accordaient au colonel Forgeot une bonne part des lauriers de la journée. Après l'encens vint,' pour les vainqueurs, la pluie des croix et des médailles; et la publication de la longue liste des élus renouvela la douleur des retardataires de Traktir. Un vague et pardonnable murmure s'éleva du fond des tranchées contre les privilégiés de la fortune guerrière qui, en nroportion, avaient, au bout de quelques heures dT3éroïsme, remporté autant de couronnes que les piliers du siège, dans un an ! disparate d'honneurs vieille comme le monde, entre la vertu qui s'exerce dans l'obscurité et le mérite qui brille en pompe, à la lumière ! Des diseurs de bons mots se vengèrent de cette inégalité naturelle à voix basse ; à la façon des critiques jaloux, ils travestissaient Traktir en une cohue conduite par le général ^o^arrf; puis le chœur des mécontents et des

rieurs répétait avec eux : « Les batailles sont comme la confiance; elles se gagnent et ne se commandent pas. »

La veillée du siège qui suivit la liquidation complète de la victoire de Traktir fut laborieusement remplie^ Les défenseurs de Karabelnaïa, sous un jet contmu de bombes, étançonnèrent leurs embrasures de canans, relevèrent les éboulements du rempart et dressèrent deux batteries : Tune de cinq pièces vers la seconde enceinte, Tautre de quatre pièces en avant du Laboratoire. L^attaque poussa hardiment lé. front de la gabionnade, d'une part vers le Petit- Redan , de l'autre vers les abatis qui couvraient les glacis de Malakoff. L*artillerie partagea son temps entre les devoirs du tir et les exigences des chan-t tiers, principalement au fort Génois et au mont Sa-.

{)one. Au soleil levant (19), Sébastopol, h grand renbrt de bras restauré, accepta franchement le duel, localisé autour du faubourg. Il se prolongea à outrance jusque vers le milieu de i* après-midi ; à cette heure, le feu de Tennemi s'éteignait de force. Malakoff paraissait rivaliser d'impuissance avec le bastion du Mât, qui avait pris part à la fin de la dispute avec sa fougue malheureuse. Encore quelques jour^ nées d'un succès pareil, et le camp se flattait de re-» prendre le chemin de la France sur le cadavre de la ville. La garde monta la tranchée, d'humeur joyeuse ; je repayai ma dette. La traversée des lignes fut extraordinairement pleine de périls. Le bastion central et la Quarantaine se vengèrent des prouesses de l'artillerie de siège sur les allants et les venants. Plusieurs compagnons de route furent décapités par les boulets ou mutilés par les bombes. La nuit man^

Ïua d'intérêt, de notre .côté. L'oisiveté nous permît e sentir la fraîcheur de l^aîr. On devinait l'approche du froid, et, au souvenir de l'hiver, nos vœux pour l'assaut redoublèrent. Devant Karabelnaïa, tumulte et labeur. Pendant que le canon, poursuivant sa tâche, empêchait l'assiégé de remédier aux dégâts de

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la veille, les cheminements avançaient sûrement, toujours à la sape volante. L'audace de ce système de marche, à moins de cent mètres de Tescarpe, coûtait la vie quotidiennement à un grand nombre de pionniers. Mais on gagnait du temps; et ce gain équivalait, en définitive, à une économie de sang humain. Sacrifier pour, ménager, telle est la vraie philanthropie, à la guerre !

Le lendemain fôO), quatrième journée du bombardement partiel. Avant midi, on avait fermé la bouche à la plupart des batteries de la première enceinte, et les brigades du génie purent en paix jusqu'au soir perfectionner les parapets de la ligne avancée.

Les loisirsy à la gauche, furent durs. Au moment de la descente de la garde, la trinité des bastions de la ville tempêta. Le fer laboura la campagne. Un boulet de hasard enfila une ruelle très-passante et massacra plusieurs fantassins. La foule, à la ronde aspergée de sang,accéréra sa marche. Au milieu de cette déroute locale, deux compères riaient aux éclats. Le boulet assassin avait emporté la pipe aux dents d'un caporal, et celui-ci disait à son voisin : « Dis donc, quelle chaûce ! — Pas pour moi, répondait l'autre, simple grenadier : s'il t'avait mouché, l'avais ta place. », Trait de mœurs éloquent, sous la badinene! L'ambition, à la veille présumée du départ pour la patrie, empirait de jour en jour. Revenir au pays les mains vides de lauriers frisait le déshonneur ! tUhacun souhaitait, à tout prix, un galon, un ruban, une épaulette; on faisait bruit des titres de gloire acq^uis; on escomptait jusqu'aux égratignures. C'était comme une banque d actions guerrières. Quelle différence, au point de viie de la grandeur morale, avec cet âge vertueux de l'hiver, où l'assiégeant avait pour devise : Servir et souffrir ! ^ Tandis que le siège, car actes de canonnade successifs, marchait, depuis le lendemain de Traktir, vers son dénoûment, le corps d'armée de la Tcherîiaïa n'avait pas quitté la défensive. Des troupes

TRAKTIR éll

nombreuses de renfort étaient, la veillq et Tavantveille, entrées dans la ville, et les vigies d'Inkermann avaient surpris à Mackenzie des mouvements avant-coureurs d'une seconde irruption de Tarmée de secours sur la Tchernaïa. Donc> dès le matin de ce vingt-neuvième jour d'août, on acheva, sur la rive droite du fleuve, rétablissement de trois batteries de position, fortes de trente bouches à feu, pour nettoyer, en cas d'attaque, les abords du pont où s'était livrée la première bataille. Bizot, Laboussinière et lord Raglan, par un apanage des morts illustres, servirent de parrains à ces ouvrages de précaution. Les mesures de prudence ne se bornèrent pas à ces travaux. Cependant la cavalerie, à Baïdar, avait sans cesse le pied à l'étrier, jalouse de rompre la quarantaine où la gloire s'obstinait à la tenir. Devant ses menaces, les avant-postes russes se retirèrent au fond de la plaine de la Belbeck, vers Sala, qui devint désormais la limite de l'aile gauche de l'armée russe. Peu avant la fin de cette journée de reconnaissance et de préparatifs de défense, le général en chef ordonna au corps . d'observation une prise d'armes, comme répétition; en même temps, toutes les batteries alliées, de la Quarantaine au Carénage, fulminèrent avec un ensemble formidable. A la faveur du dSsordre produit, les têtes de sape se déroulèrent devant Malakoff, presque à hauteur des abatis d'arbres défendant le, pied des glacis.

Le 21, au matin, reprise de la canonnade, oui s'était apaisée, une heure avant le jour. Malakon se vit bientôt condamné à replier ses pièces derrière les embrasures croulantes, mais il en tira vengeance par un déluge de feux courbes. Le lieu des dernières ap-

E roches, le Mamelon-Vert et ses abords, furent cnlés de bombes. Servants et pionniers n'en pouvaient plus. Il fallut, au déboucher de la sixième parallèle,

{)laceru»è rangée de petits mortiers,qui tirèrent, avant e soir, plus de cent coups par tête, et finirent par avoir raison des chicanes meurtrières de l'assiégé.

478 TRAKTIll

Durant ces péripéties, le peuple oisif des camps, en pliant bagage, comptait les heures oui le* séparaient du jour, férié de l'assaut. La fièvre au départ, çeu à peu, gagnait les plus calmes. Chacun, au logis, jetait un coup d'œil d amour sur la malle de voyage, Tépoussetait, l'entr'ouvrait en se frottant a aise les mains, en mesurant la place des hardes et des miettes de butin fatur. Malgré cette douce perspective, la curiosité guerrière alléchait encore la foule hors des tentes. On se plaisait à admirer le pont jde bateaux, touchant le bord opposé de la rade, vrai chef-d'*œuvre de l'art, construit en moins de vingt jours, sous le feu et en dépit de la mer. Les regards et les lunettes se portaient aussi sur le squelette de Sébastopol, pauvre victime de la politique, qui avait perdu un à un tous ses enfants sur la brèche ou par Témigration forcée, dont les derniers toits penchaient, et qui n^'était plus qu'une vaste poudrière , prête à engloutir rassaillant vainqueur. Cette circonstance changeait souvent la pitié des spectateurs en souhaits de mort. Cependant, à la fîh de Taprès-midi, il y eut une trêve momentanée; mais avant les premières lueurs, du crépuscule, Torchestre de l'artillerie de droite .avait recommencé. La ligne d'approche était encore à quatror- vingts mètres du rempart! Le cheminement à la sape volante n'était plus possible matériellement ; et sous l'égide des batteries, les travailleurs du génie, coiflFés du pot-en-tête, et la cuirasse sur la poitrine, roulèrent vers les saillants des bastions le gabion fard. A chaque pas, ce masque mobile était déplacé par les projectiles, et la charrue n'avançait qu'à tâtons. Vers minuit, une légion de Russes sortit de la pointe du Carénage et vint, avec un magnifique aplomb, fusiller à tout portant les conducteurs de la sape. Les pionniers résistent, pendant que les compagnies de soutien, couchées aux alentours, se dressent en face de l'ennemi et le rejettent à triples coups de baïonnette dans le fossé du corps de place. Mais bientôt le rempart se hérisse de tirailleurs, qui diri-

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gent d^s salves furieuses de mousqueterie sur les ateiïers. Le chœur des mortiers d'alentour redouble. Les canons des Anglais prêtent main-forte, les brigades de sapeurs ne perdent pas un empan de terrain; maislesbraiwarasdela tranchée encombrèrent de blessés rambuiantîe du Moulin. A la gauche, scène de nuit ordinaire.

Au retour de Taube, le tir de Tassiiégeant n'avait» pas éprouvé le moindre ralentissement, et toute la journée, la tourmente dura. Sans doute, à la distance où Ton se trouvait de la fortification du faubourg, une entreprise de vigueur aurait offert |)eut-être des chances de succès suffisantes; mais, puisqu'on avait résolu de ne pas courir de trop loin l'aventure, la vitesse de l'opération était une nécessité d'autant plus impérieusequ'en dehors du champd'attaque compris en^e les ravins de Karabelnaïa et du Carénage, tous les mouvements étaient, jusqu'à nouvel ordre, paralysés. Battus de front par le Grand-Redan, obliquement par l'ouvrage des casernes, presque d'enfilade par le bastion du Mât, les Anglais toumojaiént en avant des earrières, conquises le 18 juin, et attendaient, pour se tirer du gouffre, le signal de l'action générale, subordonné à l'achèvement des travaux de Malakoff. En outre, l'assiégeant de la ville était de relais, espérant ijue, cette même partie de Tceuvre du siège de droite consommée, fes deux' attaques, telles que deux bras de levier d'une même machine, reprendraient leur jeu' de concert pour la conquête de Sébastopol. Aussi, en face du bastion du Mât, pendant que tout était en tumulte devant le faubourg, la plupart des embrasures de canon restaient fermées^ et il semblait qu'en certains endroits les tranchées fussent à l'abandon; mais les lauriers des attaquants de Malakoff ne troublaient plus, en ce moment, le sommeil de leurs partenaires. Les rivalités puériles étaient effacées : la certitude de la victoire et res|>érance du rembarquement prochain faisaient trépigner l'un et l'autre camp. Le soldat ne son-

geait plus que navires à voiles déployées et rivages en fleurs de la patrie. On allait au jnarché de Kamiesch pour les premières emplettes de voyage. Quant à moi, en mon coin, au milieu de ces bruits de triomphe et de retour en France, le repos de la tente me devenait déplus en plus à charge. Ce jourlà, la chaleur imposait silence dans la rue : je tentais en vain de toutes les douceurs imaginaires de la solitude, études, chimères, méditations; le charme n'agit plus, et, la brossé à la main, je me surpris à déloger mes dieux lares, passant en revue, nettojrant,

E liant, Tune après Tautre, des guenilles, vrai brio-àrac de la petite gloire : le chapelet de boutons russes Î)ris à TAlma sur les chauds cadavres de Tennemi; es gravures d'un journal de modes, souvenir de pillage du château de la Belbeck; une baguette de tambour russe ramassée sanglante au pied d'une tranchée, le soir même de cette journée funèbre d'Inkermann, où l'armée avait failli coucher dans la mer; une panoplie, dont une lance de cosaque, pauvre image de ces brigands du Don, formait le plus bel ornement; un trophée de pipes, confidentes culottées des veilles et des chagrins ; un faisceau de crayons et de pluinv3s, instruments de désennui, plus utiles que les armes. Je gardai pour la bonne bouche quelques livres de prédilection, compagnons de promenade et de tranchée, dont les lambeaux attestaient la fidélité; enfin, la minute de mes éphémérides, raturée, surchargée, plus illisible qu'un rôle de greffier. Çà et là quelques lignes tourmentées portaient la tache des pleurs des jours de deuil et ae désespoir! Un mot, une ligne conventionnelle, une date exprimaient une action d'éclat; une. exclamation suffisait à une tragédie. En marge, des croquis, silhouettes de femmes ou de chaumières ! Avec guel orgueil enfantin je collationnais ces pages, matériaux futurs d'un projet de chronique! Plût au ciel,- me disais-je en défrichant mon bureau et démontant ma table à travail, que Dieu m'envoie un jour, à la paix^

assez de courage pour débrouiller ce grimoire. Cette pensée ambitieuse de gloriole littéraire ranima mon optimisme guerrier. J^aurais volontiers, au lieu de dîner, sonné de la trompette et volé à Tassant. Le rôti de cheval me parut chair de faisan, et je pris pour du Champagne la niquette administrative.

La nuit durant, les cnoses suivirent leur cours régulier.

Le 23, le bombardement fut poursuivi avec violence, jusque vers midi. A cette heure, la place trahit son infériorité par un silence presque absolu, qui fut par nous imité. Profitant de ce calme inespéré, les pourvoyeurs des magasms à munitions se répanmrent par bataillons dans la tranchée, car le temps pressait, pour subvenir convenablement aux besoins de la consommation. Tous les hommes disponibles, hors de la garde et du piquet, concouraient au service du parc- Le train avait fourni ses fourgons, le génie ses prolonges. La poudre et les projectiles affluaient de . toutes parts. G était, du seuil des places d'armes, un grandiose brouhaha de charretiers, de brouetteurs et de porteurs à bras. Vis-à-vis de la ville, la journée se passa en tumulte. L^'aréopage des juges du camp revint, à la vue du tournoi, confirmer, en pleine connaissance de cause, la sentence de mort si souvent f)rononcé à tort contre Sébastopol. Mais, mieux que 0 tableau d'un duel à coups de canon, la pente naturelle des événements annonçait la chute prochaine de la ville. Tant que, par le bénéfice de Thiver et des lenteurs fatales, la défense avait pu intercaler entre les lignes de bataille des barrières successives de fortification, la victoire avait été supérieurement disputée; or, l'assiégeant, en sa marche graduelle, campait au pied des remparts immédiats : la question allait, sous un bref délai, se résumer en une rencontre des deux armées sur la brèche, et à défaut de TAlma et d'Ink'ermann, l'expérience récente de Traktir démontrait quelle en serait l'issue. D'ailleurs, l'ennemi lui-même ne s'illusionnait pas sur l'avenir; vers ,1a

TRÀKTIE

fin de raprèS'-midi, une file de voitures de déméQagement furent signalées sur le pont de radeaux* La foule des habitants, revenus de l^exil à la hâte pour soustraire au pillage les débris de leur fbrtujie, accompagnaient ce convoi. Un obus injuste Éaiilit tomber au milieu de ces ftigitife.

La nuit aggrava le trouble aux lignes de la^uche. On arma le fort Génois, malgré la ligue des bastions de la ville, et sans trop déportes. Devant Karabelnaïa, autres scènes d''orage. Tandis que les sapeurs du^ néral Frossard cheminaient avec une intrépidité méthodique, une compagnie de voltigeurs du 7% dérobant sa marche aux sentinelles russes, envahit une embuscade menaçante, à ia lisière du glacis. Une nuée d^assiégés s^'élancent alors du fossé ; la sortie échoua ; et cette escarmoudie coûta à l'ennemi plus de cent hommes. Après ia retraite des champions, te place gronda bruyamment, secondée par la mousqueterie des créneaux de Tenceinte. On fit face au dan-

, ger, grâce à Taide des batteries anglaises ; c^était, du reste, entre bons voisins, à charge de revandie. Devant Malakoff, le travail du jour (24) mardaa à bonne vitesse ; les morts du combat nocturne restaient sur le carreau, et ils ne recurent la sépulture que par faveur, àla dérobée. Cependant, lagaraison, aucbanti^ier de la dernière heure^ se comportait oômme si Totdleben et Korniloff ranimaient enoore. Des fourneaux de mine, tombeau projeté de l''assi'qgeant,seTaoiîfiaie!at

> en tous sens, en avant de la contrescarpe, et le génie adverse ne parvenait qu^à force d^industrie à crevor, sur le chemin des têtes de sape, les galeries les plus, redoutables. En même temps, les abords des glàeis étaient pavés d^embuscades d'où, par groupes, des tireurs adroits, à couvert, visaient presque à bnileHpoarpoint les travailleurs du siège,' La destruction de ces avant-postes, commencée la veîlie,futtfuTgencepoursuivie, à la nuit tombante. A peine la garde descendante rentrait-elle au camp qu^on entendit, du côté de jtf alakoff, le fracas de la fusillade de prélude. Les

antassins, ranges en haie lelongdesparapets avancés, bonflirent dans les gîtes des vedettes ennemies. Maia un retour en masse des Russes les força à rétrograder vers le chantier voisin. Ils s'.y rallient et, les renforts les aidant, une seconde descente à la baïonnette renverse Fassiégé dans le fossé du bastion étincelant. Après une longue mêlée rennemi se retira. Le succès était chèrement acheté. On comptait, en ces deux échauffourées, près de quatre cents hommes hors de lutte. En compensation du sang versé, la gabionnade englobant les embuscades avait, en face de la poterne, dépassé la région des abatis, et Ton mesurait à peine cinquante mètres des premiers lacets de la septième

Sarallèle au fossé : étape finale de cette marche'de plus e cinq lieues à la sape contre Malakoff, sans pareille f)eut-être dans Thistoire des sièges, et saijs contredit e plus beau fleuron de la couronne du génie, devant Sébastopol! L'artillerie concourait de toute. sa puissauce ai accomplissement de ce chef-d'œuvre d'industrie guerrière, digne du monument élevé par la défense au bastion Korniloff, et sa diversion acquérait de jour en jour plus d'importance; car, plus on avançait, plus l'édifice en terre était sous la menace d'une* ruine. Aussi pendant la nuit entière on avait répondu magistralement au feu de la place, et dès le soleil levant du 25, le rempart portait la trace de si profonds outrages que, seuls" les petits mortiers russes, embusqués dans les recoins, derrière les traverses de la courtine, furent capables de tenir le dé, le matin. Les coups de ces batteries insaisissables maltraitèrent horriblement les chantiers avancés. A la gauche, la journée de guerre se résuma en une banale expédition de bombes .

La nuit durant, le canon de Victoria- et du Carénage se surpassa pour favoriser l'établissement de la septième parallèle et le travail des contre-mines sous le glacis. Pour le feu, nos alliés en étaient toujours. Lareg-ettable immobilité de leurs sapes n'était pas, pour eux, une cause d'humilité; s'ils ne pouvaient, faute de

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temps, pousser fort au delà des carrières, ils sedisaient 'du moins hautement résolus à courir, quand on voudrait, de loin, malgré les leçons deTexpérience, les hasards de Tassant, côte à côte avec leurs compagnons de TAlma, En conséquence de cette logique, tandis quelesLancastres, jusqu'à extinction des munitions quotidiennes et au risque d'éclater, battaient en brèche chaque jour le bastion qui leur était opposé, et dont les feux obliques auraient retardé les approches françaises, les pionniers de TAngleterre attendaient, avec des murmures d'impatience, la fin d'une Sièce dont les journaux étrangers les accusaient 'être les comparses. Au siège, devant la ville, ce vingt-sixième jour d'août, il n'y eut d'autre variante

Îueles vicissitudes delà guerre souterraine, en avant e Touvrage du 2 Mai.

La nuit avança d'un degré encore les affaires du siège. Les adversaires du Petit-Redan et de Malakoff tirèrent la charrue, le long des glacis, jusqu'à quarante-cinq mètres du fossé : labourage sanglant! Car, si les canons du corps de place gardaient un silence forcé, les arrière-batteries de mortiers versaient les bombes à seaux sur les têtes de sape, et plus de cent hommes, avant minuit, était déjà hors de lutte. ?

A l'aube. Tordre renaquit, devant la ville, et la journée fut consumée, pour nous, dans une triste in- ^ action. Il faisait un temps d'automne : TEuxin, noircissait au loin, couvant une tempête. A l'horizon, cendré de nuages, les vols de goélands s'agitaient au-dessus du rivage, sans crainte des tirailleurs, rêvant au pied des parapets. Les tranchées étaient muettes comme la place ; chacun involontairement songeait aux approches de la froide saison, et se persuadait qu'il vaudrait autant mourir que de repasser par les épreuves, en ces lieux, d'un second hiver. Le temps, à Malakoff, fut du matin au soir utilement dépensé en travaux de sape intérieurs. et en corvées d'approvisionnement. La nuit du 27 servit à aplanir

anelques difficultés du chemin. Une carrière, du côté de la batterie Gervais, favorisait les sorties de la garnison. La garde s^y logea de force, pendant que les pionniers de Victoria et du Carénage se hâtaient, avec une lenteur géométrique, vers les saillants des bastions. On s^entre-bombarda avec un surcroît tie fureur, et la dîme payée par les travailleurs à la mort augmenta. Impuissantes contre la funeste ligue des pierriers de petit calibre cachés derrière les replis du rempart, les batteries de siège concentraient leurs feux sur les parapets de Tenceinte,' et le lendemain (28) Tescarpe de Karabelnaïa était en plusieurs points éboulée. Pendant la journée, Tartillerie continua cette démolition systématique du corps de place, qui devait, par récoulèment des terres dans le

la pelle et du canon, avant-coureurs de la conquête , de.Sébastopol. La rue offrait déjà le pittoresque désordre d'une (veille de départ. Le soldat commençait à décoller sa tente* de la terre d'exil, essayait son fusil comme un jouet, et arrangeait, en vue du coup de main final, son sac, le fidèle Azor, à la fois son oreiller et sa fortune. A côté de ces préliminaires domestiques de l'assaut, Tordonnance de la grande bataille d'artillerie continuait avec fracas. Les munitions s'écoulaient vers les magasins des tranchées. Les batteries de siège complétaient leur outillage. Cependant la légion des chalands avait envahi Kamiesch : on achetait, comme si Ton ne devait plus avoir le temps de revenir ; et les boutiquiers étaient plus âpres au gain: car, Sébastopol conquis, l'armée rentrait en France, selon la renommée. La fortune du commerce donnait donc son dernier tour de roue ! Toutefois, cette colonie marchande ne se résignait pas à finir en simple marché de bivac. On bâtissait une église ; un entrepreneur des menus plaisirs des vainqueurs élevait une salle de spectacle. L'ouverture en était fixée au lendemain de la prise de

Malakoff. La troupe des comédiens arrivait à pleines voiles, et déjà la jeunesse dorée de Filouville rete* nait ses entrées dans les coulisses. Rien ne troubla particulièrement la première partie de la nuit; la canonnade et le travail avaient repris, comme de coutume, aux lignes de la droite. Les sentinelles ennemies veillaient avec anxiété sur le rempart, éblouissant par intervalles de feux de mousqueterie, et les pionniers de Malakoff terrassaient leurs remparts. Le camp, au loin, insouciant, dormait A une neure du matm, une épouvantable détonation ébranla le Mamelon-Vert et réveilla la Chersonèse. Les deux magasins russes conservés dans la redoute Brandon sautaient ! Sept mille kilogrammes de poudre brûlant et trois cent cinquante obus chargés volant en éclats ! .éléments d'une explosion capable d'anéantir la garde et les places d armes. Une colonne de défenseurs, sur-le-champ poussant des hourras de triomphe, se déploya en masse au sommet des parapets, et pendant qu'ils faisaient une fusillade roulante et que d'autres hâtaient la 'réparation de l'enceinte, Tartillerie du faubourg, ameutée, accablait de feux convergents la lunette Kamtchatka, bouleversée par le coup de foudre. A plus d'une lieue à la ronde, une cruelle panique se répandit ; il y avait à redouter un désastre irréparable. Heureusement, le fort de l'éruption alla vers le ravin de K^rabelnaïa, là où les ateliers et les travailleurs se trouvaient plus clair-semés ; un immense jet de flammes, de poutres, de pierres et de terre, ainsi qu'une avalanche de lave, couvrit cette région des attaques. Les éçlaboussures seulement rejaillirent sur le quartier le plus populeux de la tranchée. Maintes communications mrent nivelées. Les ruines ensevelirent à moitié plusieurs batteries. On les croyait perdues, hommes et pièces, quand la plupart des servants, qui respiraient encore, se relevèrent comme du tombeau, et déblayant à la bâte les embrasures et les plates-formes, ils redonnèrent les premiers, peu après l'événemeut, le

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signal du bombardement. Les spectateurs russes, confondus, se cachèrent, et les amis du voisinage éclatèrent de joie. Cependant Tarmée en émoi, delà Tchernaïa à la baie de Strelitzka, interrogeait Thorizon et les rares estafettes. Les rassemblements de soldats en chemise encombraient les rues et les mamelons. L^optimisme remportant, on «e figura que i Malakoff venait de mettre le feu à ses poudres, et les bataillons de dormeurs, satisfaits du mot de Ténigme, se recouchèrent pour continuer leurs rêves de victoire. La vérité fut connue, au réveil, et elle* était cruelle. Or Tintérieur du Mamelon-Vert offrait Taspect d^un cratère de quatre mètres de profondeur sur trente mètres d'ouverture. Quarante veilleurs de nuit avaient péri. On comptait plus de cent éclopés. Les batteries n^ 15 et n* 16 croulaient en lambeaux. Quatre de leurs canons avaient été broyés. Les x\nglais avaient un grand nombre de victimes. Bref, cette catastrophe imprévue avait les proportions d'un revers. En d^autres temps, ce malheur aurait effleuré Je moral de Tarmée; mais, à cette heure, la foi dans le succès de vive force était si profonde que l'anéantissement môme de la moitié des parallèles ne l'aurait pas affaiblie. Ceux qui avaient des intimes parmi les morts eurent à peine, après le premier moment d'épouvante, le loisir pour les pleurer. Tous se sur-, passèrent, au travail de restauration. Le canon vengeur outragea Tartillerie ennemie, au point de lui fermer presque la bouche. On rétablît les magasins delà redoute Brancion et on les approvisionna au pas de charge. Le soir (29) il ne subsistait pas l'em-

Sreinte d^un sinistre qui avait fait luire un rayon 'espoir aux yeux de la garnison, et dont il fat mffi- . cile d'assigner la cause. Les uns l'attribuèrent à une bombe tombée au seuil des casemates ; d'autres prétendirent que la bombe fatale s'était arrêtée sur la couverture et que le feu avait filtré entre les joints des poutres. Quelques-uns virent dans l'accident le fait d'une imprudence de fumeurs ou l'exploit d'un

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espion. Cette triste nouveauté alimenta les causeries de la journée ; ce fut une diversion passagère aux commentaires sur Tassant. A ce propos, les alarmistes de rhiver reparurent pour la dernière fois, insinuant, avec quelq^ue ombre de raison, que Tarniée victorieyse pourrait bien être engloutie sous les décombres minés de la ville. Les plaisirs de la soirée effacèrent cette sombre perspective. MalakofF, voulant enfin réparer ses brèches de plus en plus béantes, demanda aide au bastion du Mât. Par Teffet de leur entente, le ciel resplendit |comme à la réverbération d'un incendie aérien. C'était, au plus haut, une imposante danse de bombes, montant à la fois, par centaines, de la ville, du faubourg et de nos lignes. Parfois, deux ennemies se rencontraient au point culminant de leur course, et la russe refusant d!e céder le pas à la française, elles se brisaient en s^'entre-choquant, telles que deux pièces d'artifice combinées, et cette rareté obtenait un succès immense aux observatoires. En dessous de ces jeux d'aérolithes, les obus enchevêtraient en pittoresques faisceaux leurs trajectoires rasantes, et- de temps en temps un bouquet de grenades brillait, semblable à un lustre suspendu au milieu de la coupole que dessinaient les feux courbes. Les spectateurs les plus blasés sur ces illumination^ ne bayaient qu'à demi. Les plus philosophes, les yeux ébloUis, oubliaient pour un instant, avec charme, que ces féeries coûtaient à la France le plus pur de son sang, la fleur de son or. La nuit finit en une mitraillade vulgaire. Devant le faubourg, il n'y eut pas d'entr'acte. L'artillerie ne cessa avec acharnement de prendre la revanche de rexplosion du Mamelon-Vert. Les Anglais, outrés de ce guet-apens de la veille, firent chorus. Leurs batteries hurlèrent jusqu^au matin, comme autant de dogues, contre Sébastopol. Malakofi" fut criblé de coups, qu'ail rendit terriblement. Le génie de Victoria et du Carénage chemina jusqu'en vue du fossé, et les galeries de contre-mine éclairèrent les abords de

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la tjontrescarpe. Mais il succomba plus de cent pionniers à cet abordage à la sape des bastions d'attaque, que conduisait en maître le général Frossard.

Le lendemain (30) on accéléra les préparatifs de Touverture du bombardement général. De bonne heure le camp prit ses ébats. La plaine fut traversée par la longue procession de porteurs de boulets. Ces gais pèlerins du siège se rendaient aux dépôts de tranchées, et Toln se plaisait à les voir, à les écouter. L'horizon était brumeux, car la place tirait fort; entre les rangs des munitionnaires à pied, défilant à travers champs, des convois de poudre roulaient vers le Clocheton. L'ancien presbytère de la Ghersonèse avait repris son appareil des plus fameux jours d'octobre et d'avril. Les prières du pasteur exilé avaient porté bonheur à cette maison qui ouvrait, comme un guichet jadis redouté, le chemin de l'arène. Les boulets avaient respecté les^murs vénérables de ce phare d'hiver, qui retraçaient à la plupart des assiégeants, mieux que leurs souvenirs, les émotions de leurs débuts devant Sébastopol.

Dès la nuit, le bastion du Mât lança une -provocation aux batteries de la gauche. On eut plaisir à le dauber. Devant Malakoff, l'artillerie fit prodige, et par son secours croissant les têtes de sape parvinrent, dans le sang, à Quarante mètres environ de la contrescarpe. Les bombardiers anglais, contraints de par le Grand-Redan, de lambiner au chantier, concoururent de leur mieux, par leurs incartades, au succès des travaux de leurs alliés.

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