LIVRE V
La journée finale du mois d^août fut consacrée à la suite des travaux préparatoires de l'assaut. Devant Malakoff, le génie élargit les tranchées avancées de Victoria et du Carénage, rangea le long de la gabionnade des fascines en gradins pour les tirailleurs, et ajouta des traverses défensives aux points les plus dangereux. La pluie de fer ennemi, dans l'intervalle, ne discontinuait pas sur la tête des pionniers, et malgré les parabombes de toutes parts distribués, plus de deux cents martyrs de Tavantdernière heure étaient entrés à.Tambulance, mourants ou blessés, vers la fin de cette trois cent vingtcinquième séance du siège. Cependant tous les coups de rassiégeant, après avoir frappé les fortifications, avaient, par le ricochet, un redoutable contre-coup au milieu des ruines de la nlace, de sorte que l'artillerie et la mousqueterie étendant ainsi de plus en plus leur sphère d'action destructrice, l'état de la garnison empirait de jour en jour. Chaque course du camp au rempart coûtait aux Russes autant qu'une sortie. Au poste du combat comme sous la tente, ils n^avaient qu'un morceau de pain noir à manger. La soif le tourmentait souvent, car les citernes étaient comblées parles décombres ou empoisonnées par les cadavres, et le rac, en ample ration, n'atténuait pas les rigueurs de cette disette (Teau potable. Aussi le
nombre des déserteurs allait en croissant, ot ces là- (îhes croyaient s^'absoudre du déshonneur en disant que la condition d'assiégé é);ait devenue intolérable. Cette détresse de Tarmée russe était connue au quartier général français par différentes sources. II importait donc de se hâter. La nuit du 31 août augmenta les chances favorables pour Tentreprise delà septième parallèle, couronnement des opérations, prélude définitif de Tassant.
En conséquence, le 1" septembre, le général en chef convoqua les directeurs du siège. Il fut arrêté 'que le génie conduirait, devant MalaKoff, la tranchée iusqu'à vingt-cinq mètres environ du saillant du bastion, de manière que le premier bond lançât les assaillants sur la brèche. On évalua à moins de sept jours le temps nécessaire pour la conquête des quelques mètres qu'il restait à franchir jusqu'à la contrescarpe du faubourg, pour l'organisation des places d'armes, enfin pour l'ordonnance de l'assaut. Cependant, durant ces labeurs extrêmes, l'artillerie de Victoria et du Carénage devait entretenir son feu à un degré d'intensité tel, que l'assiégé fût réduit à Timpuissance non-seulement de restaurer les murs de Karabelnaïa, mais aussi de paralyser l'essor de nos têtes de sape. En ce qui concerne les attaques de la gauche, on maintint le statu qvo du 18 juin, avec raison, car dans le cas où, après le bombardement général prolongé autant qu'on le jugerait utile, l'établissement davive force à Malakoff réussirait d'em- . blée, le faible parcours de nos cinquante mètres environ> soit au bastion du Mât, soit au bastion central, ne pouvait être un obstacle au succès complémentaire des champions du premier corps, et dans le ca^s contraire, quelque rapproché que fût leur point de , départ, la prudence, sanctionnée par une expérience , de dix mois, conseillait de ne pas attaquer isolément la région de la ville.
Nos alliés approuvèrent aveuglément ces résolutions du conseil de guerre. Sur-le-champ et do tou-
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tes parts, au chantier, le zèle se ralluma. Du matin au soir, on se voua à Tagrandissement des tranchées extrêmes, et le charroi silencieux des provisions de guerre redoubla à travers la plaine de Balaclava à Kamiesch. Le retour de la nuit stimtQa les travailleurs. Malakoff fournit un tir meurtrier et difficile à dominer. Le chiffre ordinaire des victimes de la sape doubla ; mais la septième parallèle fut aux deux tiers creusée ; on acheva Tarmement du mont Sapone. Plus de cinquante mille ouvriers avaient, depuis trois mois, apporté leur pierre à cet édifice, une dés tâches les plus pénibles de Tartillerie de siège ; près de cinq cents y avaient reçu la mort ou des blessures graves. Devant la ville,,la séance nocturne fut morne; qiielques bomibes, fendant Tair çà et là comme de simples chandelles romaines, une fusillade misérable, et la garde s^ ennuyant à volonté.
Le lendemain on mena diligemment la suite de Torganisation intérieure des places d'armes, à Tabri des parapets et sous la protection incessante du canon. Quelle dépense d^'enorts ! quelle somme de travail nuisible. Jamais le génie de la destruction n'avait produit merveille pareille ; et rien, cas même la mort, dans cette sorte de cité de Tindustrie guerrière, n'arrêtait la marche des affaires. Une gerbe de projectiles tombait-elle sur un lieu quelconque des chantiers, chacun cherchait son salut à la grâce de Dieu. Après, les porte-brancards ramassaient les . blessés ; les morts, on les recouvrait d'un suaire de terre, et la tragédie continuait. Au bivac, l'impatience d'en finir avait produit une sorte de crise morale. La tente avait, ^ la veiller de Taction, perdu cet attrait du calme qui en faisait, hier encore, un asile de la rêverie ou une école du stoïcisme. Nos pieds éprouvaient déjà un trépignement indicible. La vue de Sébastopol, majestueusement enveloppé dans ses ruines^ donnait, après un an du même spectacle, des cnspations de nerfs aux observateurs habituels des belvédères de la campagne, tandis que la
foule des oisifs du jour en tumulte roulait vers Kamiesch. Les entrepreneurs de la colonie française poussaient les apprêts des fêtes de la victoire prochaine. Déjà des nuées de badauds, rassemblés autour ^e la première affiche du théâtre, entremêlaient réloge de la Dugazon aux nouvelles' de Malakoff. Les marchands caressaient le chaland, afin d'obtenir de lui, après le pillage, (juelquenippe de princesse moscovite, et les nohèmes de Tamour bénissaient cfette fantaisie de butin éj)idémique parmi le beau sexe. Sitôt que le soleil baissa, la rentrée de la foire quotidienne se fit avec un empressement plus pompetix que de coutume. A cheval et au galop, musards, biiyeurs, chercheurs d'aventures ! adieu Kamiesch, et au camp ! Ce fut alors à qui gagnerait le prix de vitesse, parmi ces bataillons d'amateurs, comme s'ils se repentaient d'avoir abandonné seulement quelques heures le poste de combat ! La Ghersonèse brillait en toilette d'hippodrome. Partout .des quadrilles de coureurs. Anglais et Français, aux prises, ceux-ci jaloux de ne pas même laisser devant Sébastopol un avantage hippique à leurs amis et rivaux, ceux-là brûlant de soutenir au moins au siège leur vieille réputation de rois du sporL Partout des groupes, en reluisants uniformes : le crépuscule dorait à Thorizon les nuages de poussière et satinait de rose la mer dormante. Le canon simulait des fanfares lointaines. Ces couleurs du paysage et cette musiaue embellissaient encore cette cavalcade de hasara.
Dès la nuit, les têtes de sape se remirent en mouvement, et l'on parvint à arracher, sans l'emploi des moyens extrêmes, quelques pouces de glacis à Malakoff et au Petit-Redan. Le lieutenant du général Niel était Tordonnateur de ces cheminements décisifs, et, dans ces sentiers ardus de l'attaque, il lutta de talent et de gloire avec l'ingénieur de la, défense, en simplifiant te système classique, en réduisant les terrassements dés tranchées à ce minimum d'épaisseur qui les fit appeler du nom pittoresquement im-
mortel de dentelle Frossard. Le troisième jour de septembre*s'ouvrit par une délibération préparatoire du conseil de guerre. Il était sûr, dès à présent, que le développement des approches finales ne rencontrerait pas d'obstacle infranchissable. Le nqjnbre total des bouches à feu, obusiers, canons ou mortiers, braquées, du fort Génois au mont Sapone, montait à huit cent trois, dont deux cent trente-neuf au siège de Malakoff; trois cent soixante-dix aux attaques de la ville, et cent soixante-quatorze dans les lignes anglaises, toutes approvisionnées à près de quatre cents coups par pièce. Quoique Sébastopol remportât numériquement en matériel, Tartillene des aUiés, par la convergence de son tir, par son habileté, avait acquis une supériorité véritable, et elle devait triompher surtout à Karabelnaïa, là oii la place n'opposait qu'un étage de feux. Plus on différait d'agir, plus les défenseurs étendaient sous le sol des remparts le réseau des mines, plus aussi l'armée s'affaiblissait. Lé conseil, à l'unanimité, fixa la reprise générale du feu au surlendemain, et la conquête de Sébastopol au 8 septembre. Sans délai, on s'occupa de la formation-des colonnes d'honneur pour l'assaut, et ce Préambule du dernier acte causa, au loin, sur la Ihersonèse, grand remuement; Les rues regorgeaient de passants à la mine affairée; les cabarets retentissaient de chants. A travers ces chœurs bachiques, surnageait le populaire refrain de : Tu fen som^iendrasy Nicolas... que nos soldats lançaient, au départ de France, comme un défi à l'ennemi, et cette menace était à la veille de se réaliser. Cependant, sauf quelques rares héros de cabarets , fidèles jusqu'au bout à leurs plaisirs, qui se glorifiaient de noire encore sur la brèche des bastions, la plupart des viveurs se détachaient en paix, au logis, des douceurs du bivac. Gà et là, les jardiniers détruisaient leurs
Eotagers; les dormeurs raffinés démontaient leurs amacs ; les rêveurs abandonnaient aux ardeurs du soleil leurs berceaux de feuillage. Les assiégeants
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de théâtre, touristes de profession ou bureaucrates, abrégeaient leur station digestive à Tobservatoire du voisinage.
Pendant ce dépouillement du vieil ^homme, chacun faisait de fréquents retours vers la patrie, qu'on allait prochainement revoir, vers ses parents et les amis du pays, dont les peines devaient finir avec notre gloire,
La nuit fut une terrible secousse pour les coryphées de Malakoff. Mais les pertes des Russes con* solaient Tassiégeant du sang répandu, moins encore que le fruit matériel de ses veilles : Tenceinte de la forteresse se délabrait de plus en plus, et la sape serpentait pres(|ue au sommet du glacis. Du côté de la ville, le bastion du Mât mitrailla, par bordées, nos ouvrages. On s^'émut à peine des caprices dé ce vieux jouteur. A mon tour d'attelage, j étais de servifJe, et jamais soirée de siège n'avait eu un attrait* aussi singulier. La foule croyait toucher à la faction de la fin. Le désir de secouer les habitudes de tran* chée nous poussait à rire de tout ce qui, la veille, était lé sujet ordinaire de nos émotions, des chiens hurlant en ville, du clairon d'alarme, des bruits de sortie, même de l'aube messagère de l'armistice matinal et du déjeuner. Un autre courant d'idées et de sentiments commençait à nous emporter loin de la Grimée, surtout loin de ces maudits sillons où nous traînions depuis si longtemps, • à la sueur du front et au péril de la vie, la charrue du siège. L'attention publique se portait sur les avant-coureurs . du branle ; on n^avait des jeux que pour voir le passage des munitions, jamais interrompu, ni la nmt ni le jour. Le parc du Moulin et le grand parc furent dès Taube en émoi de fête. Ces gares d'artillerie foisonnaient d'hommes de peine, de chevaux tirant à plein collier : il y avait un vacarme étourdissant de cris, de coups de fouet et de roulements de voitures. Sans exception, tous les fouirons marchaient pour le transport du fer et de la poudre, mêmp les
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chariots disponibles de Tambulance. De toutes parts, à rhorizOD, les porteur» de boulets, lancés' au pas gymnastique, se croisaient avec les caissons trottant; le plateau Ghersonèse figurait une immense officine du bombardement. Toute Tarmée ressentait de plus en plus le frissonnement du combat. Dès midi, les élus de la garde du soir, à qui revenait la chance de rengager la lutte suprême, allaient et venaient dans le camp tumultueux, et à leur figure réjouie, on les aurait crus conviés pour le lendemain à une revue de départ sur la place publique de Sébastopol. L^heure venue, la légion sacrée des canonniers et bombardiers s'ébranla. On ne voyait en Tair qu'écouvillons de rechange, leviers de pointage, seaux de service pour refroidir à temps le bronze des
Sièces, outils d'encloueurs. Les sapeurs du génie isparaissaient sous les faisceaux des instruments de travail; à dos des fantassins auxiliaires, se moV valent des échelles, des madriers pour les ponts volants, des fascines et deg cordes; de distance en distance, les brancards et les civières servaient de bannières à ces corvées glorieuses, qui couvraient la campagne et dont les dialogues animés se mariaient au grondement inquiet du canon de la ville. A Tarrière-garde, des compagnies de matelots s'avançaient militairement avec leurs chargements d'ustensiles. Ces messieurs (ce terme de plaisant respect avait seul survécu aux querelles d'Oldfort) jouaient, sous le faix, du fifre et égayaient la' procession par des refrains de gaillard d'avant. La nuit fut le signal de la veille solennelle de préparation.
De l'est à l'ouest des tranchées, on retoucha tout, parapets, revêtements, plates-formes, créneaux. Les embrasures furent dégorgées, leurs portières abaissées, les fiches de mire plantées à fond dans les . terres. Les balais alternaient avec les pelles ou les pics, et les batteries brillaient de force et de pro-v prêté, semblables à des autels du dieu de la guerre. Puis, quand tout fut en ordre, autour des canons
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béants, les tireurs attendirent avec un calme sacerdotal. Devant le faubourg, ces apprêts de cérémonie n'étaient que Taccessoire : il fallait surtout piochisr; en peinant à Texcès, avec Taide de la mitraille, les sapeurs du génie allongèrent de quelques pas Torniere de la parallèle avancée. Honneur à eux ! il ne restait plus que 10 mètres environ à dévorer jusqu'au fossé de Malakoff. Pendant ce temps, Tartillerie de Karabelnaïa paraissait se contenir; mais le^ batteries de la ville illuminaient leurs abords par des jets de grenades et de balles à feu. En certains
S oints, ces artifices, semés à profusion, simulaient es rangées de flambeaux funéraires allumés au pied du rempart , et à la lueur, les sentinelles ou les terrassiers qui se démasquaient sur les talus da corps de place produisaient de loin Tillusion d'ombres errantes à travers les brèches.
Parfois tout bruit cessait, et il y avait durant ces entr'actes, dans la majesté de ce silence universel, 'e ne sais quoi de magnétiquement beau, qui retint e camp aux observatoires jusqu'à minuit.
Un voile de deuil pesait sur tes champs de la. Chersonèse; il ne transpirait rien des derniers efforts de la défense, rien du murmu!re des ateliers de l'attaque ; on n'entendait ni voix humaines, ni avertissements du clairon. La mer Noire même ne bruissait pas sur la plage. La lune était nouvelle : Homère aurait dit qu'elle se voilait le front. Le jour allait bientôt poindre, l'air était calme. Alerte! on chargea les pièces ; le ciel, protecteur des alliés, éten#t ^ sur elles la bénédiction qu'il avaif accordé aux dra-
f)eaux de l'Aima, d'Inkermann, de Traktir, et au ever de l'aurore, les batteries anglo-françaises, toutes à l'unisson, recommencèrent à battre en ruines les fortifications de Sébastopo) : chœur de guerre sans pareil, à neuf cents parties, dont les échos parvinrent jusqu'aux rives du Bosphore.
La place ne tarda pas à accepter le défi fièrement et de tous les points, si bien que, dès six heures du
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matin, deux tourbillons contraires de projectiles soufflaient avec une égale violence, d'aune part sur nos lignes, de Tautre sur les retranchements russes. Les ondes de la fumée entourèrent vite le théâtre d'une tenture opaque : il faisait dans les tranchées aussi obscur que par une éclipse de soleil. Les oreilles saignaient presque aux plus aguerris, tant le fracas croissait de salve en salve. L'ivresse de la poudré enflammait de plus en plus nos compa-
• gnons ; c'était un duel, cette fois, à mort; ils tiraient sans frein, sourds par vertu aux plaintes des blessés d'alentour, aux menaces des bombes qui fusaient à leurs abords. Les assiégés^ pour leur part, ne dérogeaient pas en cette occasion suprême. Dès qu'un des leurs tombait dans le sang, un successeur sortait des casemates voisines ; une pièce se refusaitelle au service, on la remplaçait à force de bras. Les deux partis rivalisant ainsi d'intrépidité, et les forces numériques se balançant, le hasard aurait pu
' longtemps présider au combat si vers le miUeu de la matinée le vent naissant n'eût changé la fortune. Le nuage de fumée, chassé dans les yeux des défenseurs, dégagea le champ de tir de l'assiégeant. Avant midi sa supérioHté était déjà gravée sur les murailles, de la Quarantaine au Carénage, et l'on
f)Oursuivit avec méthode. Le général Lebœuf était 'âme du bombardement de la ville : les soixante batteries du vieitûo siège obéissaient par signaux à son commandement, aussi bien qu'aux exercices du jcHlmp de Mars. Parfois, il ralentissait le feu, afin "qu'il fût plus aisé de sonder les plaies de Sébastopol; et sitôt que l'art inexorable avait mieux précisé îes défauts de la cuirasse des bastions d'attaque, toutes les machines de démolition à l'envi précipitaient l^urs coups. A deux heures, trêve complète : il importait de reprendre haleine et de mieux s'orienter. En ce moment, le fort de la Quarantaine, seul, défendait l'honneur du pavillon ennemi. Sur le second plan, derrière les déchirures. du rempart et les mon-
ceaux de décombres de la ville, les vaisseaux se blottissaient en désordre dans les anses de la rive amie, traqués par le concert des canons à longue portée, tirant des deux régions du siège. Malakoff et le Petit-Redan, déjà aux abois avant Touverture de la journée, n'avaient pas redressé la tête. Les ouvrages de la Pointe' et du nord |de la rade tenaient seuls, du côté du faubourg, la lutte, mais avec désavantage, à telles enseignes que les batteries de Victoria et du Carénage purent, déchaînées dès le début, accomplir leur œuvre. Quelle science i^ous l'irrégularité de leurs allures ! A chacune sa mission particulière : qui ébréchait le saillant du bastion Komilofif; qui jouait à toute volée contre la courtine; les unes ne démordaient pas des points de mire de Tarrière-^nceinte de Karabelnaïa, d'autres foudroyaient uniquement les retranchements du Redan, du Laboratoire ou de la Maison-en- Croix ; les ravins d'Ouchakoff et d^Oupatanoff, enfilés dans leur longueur, étaient rendus inhabitables pour les troupes de réserve. Les rôles étant ainsi distribués et remplis, tantôt le feu fléchissait, par ordre; Tassiégé crevait alors venulinstant de 1 assaut. Partout debout, les tirailleurs se déployaient sur les ban-
Îuettes des paranets. ^ Soudain* 1 artillerie redoublait e violence, et les bataillons russes, décimés par surprise, se sauvaient à la débandade sous les abris les plus proches. Tantôt les mortiers concentraient leurs fureurs sur ces Ueux d'asile des fuyards, et le désespoir s'infiltrait dans le cœur de ces braves gens, qui, même à couvert, se voyaient le jouet des bombes. Par la vertu de cette tactique, les têtes de sape longeaient en sûreté le bord des glacis du faubourg. Les Anglais n'abaissaient pas leur fureur à ces tempéraments, ils sapaient sans relâche le Grand-Redan, qui s'obstinait à leur tenir tête. Les deux attaques combinaient à merveille leur jeu, on devinait vers deux heures que Sébastopol serait le prix de cette conspiration. L'épouvante déjà régnait dans la place,
et les défenseurs imploraient sans espoir, à genoux devant les chapelles de leurs refuges, la Panagia, patronne des Russes. Dès lors, jusqu'^au soir, reprise ' générale ; la rade fut le plastron préféré. Un vaisseau à trois ponts, qui était aux aguets, le Marian, fut atteint en pleine coque. La place répliqua mollement ; toutefois une poudrière sauta dans une tranchée, vis-à-vis de la Quarantaine, et ce malheur tardif augmenta de quelques morts la trop longue liste des victimes, sans affaiblir Tenthousiasme des vainqueurs, qui, leur tâche terminée, rentrèrent au camp, orgueilleux d'avoir bien fait leur devoir.
A ITieure où leurs successeurs arrivaient en ligne, le soleil se couchait derrière les montagnes de Balaclava, avec l'appareil mélancohque des crépuscules d'automne, s'harmoniant avec la désolation de Sébastopol abîmé; ses épaulements étaient partout saignes , et les terres coulaient à plein bord dans les fossés. Les gabions penchaient, déchirés sur les embrasures muettes; mais le désir de secouer le joug du siège abrégea radmiration, et nous nous consacrâmes, corps et âme, an service de nuit. Pour ravager les lieux de rassemblement de la garnison, brûler la ville et le faubourg, et surtout à tout prix paralyser les travaux .de restauration, une poignée des plus experts, en chaque foyer du bombardement, tint récouvillon. Le reste s arma des outils du pionnier. Quelle veillée ! L'obscurité donnait plus de relief aux clartés de Tartillerie débridée ; et le tableau de guerre qui se déroulait sous nos yeux, représentait à grands traits ces châtiments que la colère divine infligea à certaines cités maudites. Les obus et les bombes, par vols, se précipitaient de mille points du ciel étincelant, sur les remparts et les maisous de SébastopoL, ainsi qu'un déluge de feux. Le fracas de la chute des planchers et des toits,, les cris des sentinelles, les lamentations des blessés, s'élevaient des ténèbres de l'horizon, en im vaste murmure, à la faveur des apaisements calculés des foudres de l'assié-
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géant; puis, en divers quartiers, des incendies se .mêlaient à ces magnifiques horreurs, et autour d'un édifice embrasé, qui semblait être un hôpital, on distinguait des coureurs effarés. Dans le lointain, la rade était empourprée par les reflets du Marian en flammes. Le pourtour du corps de place reluisait de balles à feu, flambeaux de sûreté que les gardiens des bastions renouvelaient sans cesse. De notre côté, les Russes bravant de leur mieux la tempête, rebouchèrent en partie les avaries de leurs boulevards. Devant Karabelnaïa, Tassiégé ne réussit pas à cicatriser les blessures de Malakoff et du Petit-Redan. Presqne seules, les batteries du nord de la rade ripostaient, et, vu leur éloignement, elles ne suffisaient pas aux besoins de la défense. Aussi les têtes de sape de Victoria parvinrent-elles, sans encombre, à s'établir au bord du fossé. Quant aux Anglais, leur acharnement lassa presque le Grand-Redan. •
Dès que Taube reparut, toutes les pièces de siège, du fort Génois à Inkermann, entraient de nouveau en fureur contre Sébastopol. Dans Tair environnant, rébranlement était tel que certains routiers du siège avaient en vain^ bourre de coton leurs oreilles cuirassées. Le mot d'ordrç.fut transmis, vers neuf heures de cesser le feu ; on déposa les écouvillons et la haine avec accord ; les canons fumants soufflèrent de même (jue des chevaux surmenés. La verve gauloise cédait devant la gravité de la crise que traversait, durant ces chocs épouvantables, le siège finissant; et,^ en ce quart d'heure du repas matinal, d'ordinaire si bruyant et si joyeux, il y avait de la reUgion dans la tenue des tranchées. Les Russes, trompés de nouveali par ce brusque temps d'arrêt, tendaient (l^oreille hors de leurs abris, pour écouter la trompette de l'assaut; puis, comme si la charge sonnait dans nos Kgnes, une double haie de baïonnettes revêtit le derrière du rempart, et des pion niers fanatisés se démasquèrent aux endroits les plus ruinés de la fortification. Alors l'artillerie, par un
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coup de théâtre, dont rescpérience de la veiUe avait sanctionné Teffet souverain, rompit la trêve momentanée, fit d'abord sanglant massacre des défenseurs, et ^près, continua, en croisant les feux, le déracinement des pans de mur qui tenaient encore. Or jamais la force n'avait été mieux disciplinée qu'en cette fête de la guerre! jamais là poudre n'avait eu pareille harmonie ! A entendre les canons jouant tou;s en mesure, on aurait dit des myriades de tonnerres s'accordant en une symphonie fantastique, au coup de verge du mauvais génie de Sébastopol; à ce degré de grandeur, le bombardement touchait à la poésie, et nous tous, humbles boute-feux, nous ressentions parfois, à nos places de bataille, quelque chose du plaisir des artistes à l'ouvrage. Sébastopol essaya de
Earer le coup d'une surprise meurtrière, mais sa failésse se trahit avant midi. Dès lors, les bastions du Mât et du Centre fermèrent la bouche.
A la droite, la lutte ne fut pas moins féconde : nos collaborateurs surent graduer algébriquement* leur tir, de façon à dérouter la garnison et à produire sur les terrasses de Malakoflf, par l'effroi d'une attaque probable, des attroupements qu'il était ensuite aisé de disperser avec avantage. Amsi, de leur part, la canonnade eut une violence extrême, jusqu'à dix heures; relâche jusqu'à une heure de l'aprèsmidi ; dès lors encore, cnœur d'ensemble. Le mont Sapone démasqua ce jour-là ses pièces de réserve, et cette manifestation contre la rade, empira tellement la position de la flotte assiégée, que l'honneur ne lui laissait à peu près plus d'autre ressource que de se couler à fond.
En résumé, à la fin de la journée, Sébastopol rendait déjà les derniers soupirs , et l'assaut à livrer se présentait dans des conditions de plus en plus encourageantes. Malgré ces premières faveurs de la victoire, le 6 septembre ajoutait une triste page au nécrologe de l'armée ; depuis hier, et sans compter les morts, plus de cent blessés étaient couches à
rambulance, et ce n^était qu'un chiflfre officiel. D'après notre exemple, on comprenait ce que devait perdre quotidiennement la garnison, bivaquant le
Eied à rétrier, sur les places publiques, ou sous des lindages qui n'étaient pas tout à fait à couvert de la bombe. Le prince Gortschakoff avouait déjà au czar que le feu de Tennemi abattait les défenseurs.
Ce soir4à la' descente de la garde fut une récréation*naccoutumée: on se garda de toute provocation pendant le défilé, et la gaieté, contenue par les solennités du métier, suivait son libre cours. Les plaisanteries étaient aussi fines que le comportait Tetat moral, après un an d'abêtissement glorieux; chacun / avait sauvé du naufrage ce qu'il avait pu d'esprit. Des malins farçaient aux dépens du bastion enfin maté! En, revanche, les passants se rangeaient avec une sublime indifférence devant les cacolets descendant en procession; on aurait coudoyé avec le même sans-façon la mort en personne. Rencontraiton sur le chemin, le long d!^es batteries quelques pièces encore chaudes du tir, on les caressait de la main en passant, comme on aurait fait à des animaux de combat qui auraient à moitié gagné le prix.
Au retour, nous trouvâmes le camp dans les agitations de l'attente; il n'y avait qu'un cri, d'un bout à l'autre du plateau Ghersonèse : Sus donc à Sébastopol! Cette fièvre de l'attente excluait désormais tous les charmes du bivac; et, sur le point de finir, cette existence belle malgré ses misères, laissait un regret chez les çlus éprouvés,
La nuit fut étourdissante. En dépit des renforts nombreux qui s'étaient glissés dans la ville, les bastions d'attaque ne parvinrent nulle part à gabionner leurs parapets chancelants. L'incendie se développant, comme un fléau auxiliaire de l'assiégeant, favorisait son tir. Les casernes, les docks, le Grand- Redan, étaient éclairés par la réverbération des flammes. Un feu brûlait aussi au centre de Ma-
lakoff, dans ce principal boulevard de la défense de Karabelnaïa, il importait de tromper la vigilance des assiégés ; car, durant cette soirée, les pionniers du génie, arrivés à force de labeurs intelligents, au sommet des glacis, arrachaient les premières palissades de la contrescarpe et sondaient les fossés, tandis que les mineurs, poursuivant leur reconnaissance souterraine presque à hauteur des têtes de sape, effleuraient ces mystérieuses galeries qu'on supposait capables d'anéantir les colonnes d'assaut. Grâce aux prodiges du canon, les Russes furent réduits à jeter seulement/ de l'intérieur du faubourg, quelques corbeilles de grenades, et à renvoyer une bombe contre' cent. L'impuissance de la garnison se manifestait donc aussi visiblement que le délabrement des fortifications; et, excités par la certitude de ces deux éléments du succès final, les artilleurs du 7 septembre, en masse et manches retroussées, se remirent dès le point du jour en branle.
Devant la ville, peu à peu la canonnade se ranima sur tout le front a attaque ; de toutes parts, pleuvaient projectiles pleins et creux, et les èboulements s'élargissant de plus en plus, les bastions courbaient la tête sous les flèches redoutables de l'artillerie. A dix heures on suspendit le feu, pour étudier en quel point devaient porter les coups de grâce : à midi, re- • prise; les canons rugissaient à perdre haleine! l'air était agité au loin par les vibrations trop précipitées ; la musique faisait trembler le sol jusqu'au rivage de la mer ; on ne voyait rien qu'une vapeur immense, blanchâtre, bouillonnant, comme si Sébastopol avait été changé en volcan. C'était le sublime de la guerre moderne ! aussi, tout le canjp était au spectacle sur les monts, pêle-mêle avec même les colons de Kamiesch. Les plus insensibles se surprenaient à applaudir ce prélude de l'écroulement de Sébastopol, à admirer ce chef-d'œuvre de la force humaine, dont la poïnpe homérique, ramenait l'imagination vers la puissance de Dieu. Çà et là il s'échappait quelques
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rares exclamations de joie, dont Targot prosaïque était en discordance avec les sentiments ae terreur ou de pitié de la foule. Cependant, à trois heures et demie il y eut une nouvelle cessation de feu; la ville réapparut alors funèbre sous ses ruines. Le bastion du Mât, le doyen des forts, attendrit presque ceux qui avaient tant de fois apprécié sa valeur.
Ce n'était là (ju'une face de la scène. Le tir contre le faubourg avait suivi avec un égal succès la même marche de savantes intermittences qu'au siège de gauche. Avant la fin de la Aiatinée, Malakoif avait encore cédé. Le redan du Carénage ne donnait que de rares signes de résistance. Seul le Grand-Redan ne s'inclinait pas devant les Anglais en furie, et, de concert avec la Quarantaine, ce boulevard soutenait le fardeau de la défense ; mais ils ne pouvaient rien
Jour le salut de la place. Le concours ^es vaisseaux e guerre aurait été plus efficace; heureusement, la fatdité les poursuivait jusque dans leurs dernières retraites. Dans l'après-midi deux de ces invalides de la flotte russe furent incendiés par des . bombes frappant d'aplomb leur pont, sous les yeux du général en chef, qui fit largesse aux heureux pointeurs, et passa, content, achevant sa revue d'honneur des tranchées. Quant aux autres navires, ils tremblaient
Srès du fort Saint-Nicolas, se préparant à sombrer ignement, s'il le fallait.
L'effroi de l'assaut troubla de bonne heure la garnison, et le soleil se couchait à peine que la passerelle était couverte de troupes de renfort, qui traversaient la rade au pas de course pour se ranger en bataille derrière les nrèches du rempart ; et, en effet, l'action d'éclat était irîévocablement remise au len-^ demain. L'armée soupçonnait la finale péripétie du siège avec juste raison; la garde venait de partir avec uncérémonialinutile. Les commandants de batterie titulaires marchaienttous cette fois exceptionnellement hors de leur tour, en tête des pelotons de servants, avec la croix et la bannière. Les encloueurs por-
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taîent haches et marteaux ; les sapeurs et les auxiliaires du génie charriaient les engins d'escalade qui manquaient encore, et Téquipage de ponts volants pour le passage des fossés. Ces preuves ambulantes de Tassant étaient acclamées, à travers champs, comme des trophées. Tout ce peuplé courant à la tranchée du même pas qu'à la victoire était en costume de parade. Les épaulettes, les buffleteries, les armes, les visages, tout brillait d'un éclat de fête. Le Clocheton avait arboré le drapeau des grandes occasions au sommet de ce phare que bénirent si souvent, jadis, les gardes de tranchée anuités. Dans tous les cœurs, les espérances* du présent se heurtaient avec les souvenirs du passé et les craintes du lendemain. Il y avait déjà de Tivresse dans Tair. Tandis que les combattants de la journée suprême de Sébastopol s- acheminaient vers les parallèles, autour des tentes, les acteurs libres se réunissaient pour le dîner. Plus de doute; vers le soir Tassaut était le secret de la comédie, d'une comédie tragique qui avait duré un an séculaire, et la hie présentait un plaisant coup d'œil. Les cuisines, à moitié démolies, étaient pavoisées* les fourneaux flambaient à Sleins bords ; on aurait dit l'apprêt d'un- gala d'aieux. Les maîtres queux triomphaient. Cependant les animaux domestiques du voisinage, habitués aux caresses, s'étonnaient de Tindifférenc© de leurs maîtres : les chevaux attendaient en vain leur dessert de sucre. On rudoyait les chiens amis qui barraient le chemin de la table, tandis que les coqs, sur les paillers, pleuraient les hécatombes de poules qui avaient eu heu dans les basses-cours depuis le matin. Noces et festins! qui sait où nous souperons demain ! En vérité, aux accès de la joie, aux élans de la confiance, se mêlait une vague impatience de connaître l'imprévu du lendemain, qui se résumait pour chacun en couronnes ou en une blessure, peutêtre à mort. Après le repas, un aimant irrésistible attira la multitude au spectacle du siège dans tout
son éclat. Dès six heures du soir, le feu s'était ral-r lumé avec fracas. La nuit s^écoula à canonner la ville avec véhémence, à lui intei-dire toute tentative de réparations, à ordonner. définitiven^ent les places d'armes et à éventer autant que possible Iqs mines.
Le lendemain, c- était le jour du^siége entre tous mémorable, le 8 septembre. Sébastopol, par une attitude encore superbe, après douze mois de lutte ardente, paraissait ne pas désespérer tout à fait encore de ses dieux, qudique sa dernière heure fût fatalement arrivée. Les oracles n'avaient pas parlé j le cheval de Minerve ne s'était pas introduit, par artifice, dans les murs de Tllion moderne ; mais ce qui avait une signification plus redoutable que des miracles ou de poétiques machines de siège, les rem- S arts croulaient, delà Quarantaine à Malakoff; les ébris de gabionna^es et de parapets emplissaient les fossés et les embrasures de canon. Lapmnart des pièces, vingt fois renouvelées, dormaient, nors de Gombat,sur le^ plates-formes ensanglantées, et les défenseurs, s'immôlant vainement par milliers, ne suffisaient pas au sacrifice ; mais surtout, dès Taube naissante, Tartillerie anglo-française se conjurait contre les ruines des bastions avec plus d-art que les trois premiers jours, favorisée par une forte bnse qui faisait tourbillonner la fumée vers la ville ; et pendant que les vedettes souterraines du génie crevaient en divers points de passage, les galeries de mine destinées à entraver Tassant, l'armée entière des alliés sur piedj en toilette de bataille, drapeaux bas et en files serrées, marchait au rendez-vous, Sardes, Anglais, Turcs, Français, tous jaloux de renverser sur le cadavre de Sébastopol les projets ambitieux des czars. Il y avait dans ce branle de près de deux cent mille hommes à travers le dédale de sapes colossales un mystère imposant. Ces vétérans du siège, jusqu'à présent mois^^onneurs de la gloire obscure des tranchées, diplomates armés de l'équilibre euro-
péen, défilaient avec calme, tels que des sacrificateurs, tandis que le canon déblayait le chemin devant eux avec un redoublement de fureur. Les neuf cents pièces d'artillerie dardaient chacune plus d'un projectile par minute : on n'entendait que la clameur d'une tempête incomparable, et le soleil, derrière le voile de la fumée, luisait sur le théâtre du, bombardement comme un météore sinistre. A neuf heures on cessa le feu. A ce moment, en effet, Sébastopol se débattait faiblement. Silence de mort au bastion du Mât, et l'impétuosité du tir de la Quarantaine, à trop longue distance, ne pouvait rétablir l'avantage devant la ville. D'autre part, Malakoff et le Petit-Redan étaient épuisés d'efltorts : les terres, éboulées au saillant de la citadelle du faubourg, comblaient presq^ue le fossé. Seulement quelques fractions de batterie, derrière les retrancnements de la Pointe et de la deuxième enceinte, tenaient encore, renforcées, sans danger pour l'assiégeant, par les feux du nord de la rade. Aussi l'écoulement des troupes assaillantes, à travers les lignes, se fit avec un bonheur inespéré, et en quelques heures, sans appareil, elles étaient rassemblées au poste de l'élan. D'abord, au siège de Karabelnaïa, les Anglais, en trois divisions d'élite, s'échelonnaient devant le Grand-Redan. Le long de la sixième parallèle, vis-àvis de Malakoff, se déployait la division de Mac-Mahon, ayant pour réserve la brigade Wimpfen et les deux bataillons de zouaves de la garde, aux ordres du colonel Jannin. A l'aile droite de la |)osition, face à face au redan du Carénage, la division Dulac, soutenue en arrière par la brigade de Marolles et le bataillon de chasseurs de la garde; au centre, opposée à la courtine, la division de Lamothe-Rouge : quatre régiments de la garde, dont deux de grenadiers et deux de voltigeurs, formaient, sous la conduite du général Mellinet, la réserve de cette attaque, 3ue devaient appuyer, au besoin, les deux batteries ivisionnairesdu commandant Souty, et en deuxième
ligne, deux batteries à pied de la garde, repliées derrière la redoute Victoria. Du côté de la ville, la division Levaillant s^'établit dans la quatrième parallèle, en regard du bastion central et de ses lunettes,qu'elle avait ordre d'enlever ; lui donnant la main, la division d'Autemarre se prolongeait vers la droite, avec mission de s'emparer du bastion du Mât j)ar la gorge; groupée plus loin vers le port, la brigade Cialdini était chargée d'attaquer la face droite de cette forteresse fondamentale de Sébastopol. Les divisions Pâté et Bouat étaient en attente au Clocheton, flanquées de deux batteries de campagne. La brigade Sol, venue de Kamiesch avant le point du jour, défendait l'extrême aile gauche du champ d'attaque, au bord de la mer, contre les velléités de sorties de la Quarantaine. Durant ces évolutions préliminaires sur l'échiquier du siège, le corps d'armée de la Tchernïaa prenait les armes, de belle humeur à repousser l'ennemi s'il hasardait la seconde partie de Traktir. La cavalerie du général d'AHonville avait dès le réveil abandonné la vaUée de Baïdar, pour se rapprocher des monts Fediouschine.
Vers onze heures, le bombardement suivait son cours victorieux et toutes les colonnes se trouvaient ainsi postées. Dans les solitudes du camp il ne restait que les éclopés et les malades, qiii oubliaient leurs douleurs, pour prêter une oreille inquiète aux bruits du champ de bataille. La Ghersonèse, pendant ce dernier entr'acte, n'était plus qu'un désert émouvant : on ne discernait à l'horizon que des estafettes au galop de charge, et des corvées qui se hâtaient plus vite qu'au son de la générale ; de loin en loin, des chevaux infirmes, à la chaîne, hennissaient de peur, comme s'ils craignaient que leurs maîtres ne revinssent plus. Kamiesch même était en masse sur les hauteiirs. Les moines de Saint-George
E riaient à genoux la vierge moscovite. Les coreaux, par bandes affriandées, noircissaient maints points du ciel ; et, encadrant ce paysage de guerre.
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la mer Noire était en émoi^ de toutes parts làbouréé par les escadres, qui luttaient à i)leines voiles contre te vent contraire. La vie semblait avoir reflué, vers rentrée de la carrière, au milieu des rangs et d^s fo* rets de baïonnettes} une sorte d'exaltation fébrile avait succédé maintenant à la gravité de Tarrivée. Victoire, coûte que coûte ! ce mot d'ordre était écrit sur tous les fronts. Le fantôme d'un second hiver sous le hamois et l'image souriante de la patrie se dressaient^ en ces instants d'attente solennelle, devant les esprits enflammés, comme des excitateurs éloquents^ en ces lieux où chacun des éclats de fer parquetant la terre réveillait la mémoire des misères du bivac et des cent mille compagnons morts à la peine* L'enthousiasme, ressort de l'élan, gonflait les poitrines de minute en minute, et se traduisait eJa bruyantes acclamations^ malgré la consigne de se taire: A Sébastopol! courage, amis! demain plus de tranchée ! demain la délivrance ! Il ne s'agissait plus de rivalités sottes et surannées entre le jeune et le tieux siège : les deux attaques, de pair, allaient enfin acoofnplir leur destinée.
Cependant l'artillerie redoublait d'acharnement, assénant les derniers coupa de massue aux fortifications de la ville. Ce fut, dans cette reprise suprême, le paroxysme de la force brutale ; la foudre olympienne n'aurait pas plus percé qu'une tromjiette d enfant cette épouvantable lahfare d'ôbusiers et de mortiers» La place était pulvérisée, et la foule des assaillantsj étourdie par le bruit> retomba pour un instant dans un recueillement voisin de la prière. Ce finale ne dura pas longtemps , car midi était l'heure irrévocablement fixée du signal de l'assaut. Mais ces derniers instants des saturnales du canon de siège furent des siècles pjour les défenseurs de Sébastopol, qui de-
Suis le matin inondaient la brèche de leur sang, et ont un doute poignant tendait à énerver le courage. Le diapason uniforme des batteries de la gauche et de la droite» et l'apparition des Sardes devant le ba»-
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tion du Mât avaient, en eflfet, dépisté Tennemi : ne sachant ou Tassiégeant frapperait d'abord, il avait réparti également ses forces entre la vi^e et le faubourg^ comme au hasard.
Les mouvements de troupe s^exécutaient sous un feu d'enfer f selon Texpression du général Gortschakoffj et ce feu, %n persistant jusqu^au soir, aurait probablement, sans rien brusquer, triomphé de la garnison- Mais, à force de dévouement, les assiégés, peu avant midi, en nombre imposant à tous les points dangereux du rempart^ se recommandaient au Dieu des Russes. A quelques minutes près, les montres régulatrices de Tattaque marquaient Theure convenue; car, afin de gagner sur Tennemi le temps . qu'on met à regarder en Tair, le conseil avait renoncé aux fusées de signaux, d'ailleui*s â funestes au 18 juin. L'armée palpitait en ordre, ' le long des parapets, le cœur haut, le pied sur les gradins extrêmes : en tête, les officiers, Tépée nue ; à côté, les Sorte-drapeau déroulant déjà Jes glorieuses loques e TAlma et d'Inkermann, sur lesquelles il y avait à peineplace pour rinscription de nouvelles victoires; en première Egne aussi, les encloueurs, leë sapeurs, leurs outils à la main, les tambours, baguettes en s.uspens. La longue éorfledu siège avait tempéré la furie française, et, en réalité, on n'aurait pas su discerner lesauels, au fond, se montraient les plus imperturbanles, sous le frémissement des armes, des nôtres qui n'avaient qu'à enjamber le fossé pour heurterl'ennemijoudeslégionsbritanniques séparées, du Grand-Redan par une longue carrière. Les commandants en chef étaient dès longtemps debout à leur place de direction : le général Pélissier à la redoute Brancion, entouré des grands maîtres de l'artillerie et du génie; le généraj Simpson et son étatmajor à l'observatoire des Anglais; le général Bosquet au centre de la sixième parallèle^ se tenant là comme à une tribune d'où son regard excite ses compagnons du deuxième corps, à qui est réserté
rhonneur de la première attaque; les généraux Beuret et Frossard lui font cortège. I)u côté de la ville et au milieu de Touvrage du 2 Mai, le général de Salles tourne les yeux vers MalakofiF, d'où doit partir, dans une seconde, Tétincelle. Les généraux Lebœuf et Dalesme président à ses côtés.
Il est enfin midi; les batteries es^ufflées allongent de toutes partsieur tir, et donneut en plein à toute volée dans les réserves russes, attroupées près des bastions en ruine. La charge bat. Vive la France ! vive TEmpereur ! et en avant! Plus prompts que des courriers de victoire, les zouaves du P' régiment et les fantassins du 7% à la voix du colonel Decaen, bondissent dans les fossés, au saillant ébréché de Malakoff; escaladant ensuite Tescarpe et passant sur le ventre des avant-postes, ils poussent avec fougue vers la gorge de la forteresse. Leurs prodiges de valeur se multiplient comme les obstacles; à
{)eine ont-ils forcé une barrière et haché la garde sur es débris du parapet, qu'il naît sous leurs pas une autrQ digue de gabions, et derrière, un mur de baïonnettes en arrêt. C'est une série de rencontres épiques. Au mépris de la mort qui les broie, n'ayant pour se guider à travers la fumée et la poussière d'autre boussole (Jue leur courage, Ils avancent ainsi, pied à pied, jusqu'au cœur du réduit Korniloff, suivis de la Jbrigade Vinoy,-ciui, les chasseurs du 1" en tête, débouche triomphalement par les embrasures de la batterie Gervais. Le peu de Russes échappés à ces mêlées successives s enfuient avec des hourras de menace vers les ravins. Alors le balancement de nos aigles, arborées sans délai au faîte des remparts, soulève les premiers bravos de la journée, et les pionniers se livrent à l'improvisation des défenses, en vue des retours probables de l'ennemi contre cette arche de salut, qui n'est déjà plus qu'un champ expiatoire, où par milliers, vainqueurs et vaincus gisent sur les terres mouillées de sang, sur un lit d'armes brisées et d'éclats de bombes.
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Cependant le général de Lampthe-Rouge avait lancé sa division contre la courtine; les champions du premier rang, abattus d'emblée, font' fascine de leurs corps aux autres, qui franchissent le fossé sur ce pont de cadavres, et leur choc ébranle, puis entraîne la ligne des Russes. Les six pièces qui flanquent la redoute sont enclouées; les servants tombent au pied avec honneur ; délivrés de ces feux terriblement obliques, les nôtres affluent et, tête baissée, courent au faubourg, à la poursuite des assiégés, sacs souci des entreprises que le désespoir est capable de conseiller à Tennemi, forcé dans ses deux retranchements. Les attaquants delà division Dulac ont suivi l'impulsion de leurs partenaires : le Petit- Redan est prio d assaut; Tavant- garde se rabat sur les ouvrages de la Pointe et de la Maison- en-Croix, dont les batteries tonnant de rage appellent à leur aide rartillérie des vaisseaux et de la rive nord. A ce signal de détresse, les embrasures du Phare, de la Crémaillère, du Cimetière, répondent avec unisson; les vapeurs, guidés au feu par le Wladimir, s'embossent à longue distance et lâchent en vain des bordées, et bientôt les bombes, ruisselant du mont Sapone sur la rade, forcent les derniers lutteurs de la flotte à leveT Tancre; deux de ces navires, à moitié coulés, viennent s'échouer à la côte.
Ainsi, en moins d'nne heure, l'assiégé, à Karabelnaïa, était en pleine déroute; seulement, une poignée de braves résista aux sommations, dans une casemate isolée, au pied de la tour. Notre établissement à Malakoff paraissait défier la fortune. Les soldats du génie, inébranlables, sur la brèche comme ils Tétaient à la tranchée, fermaient à la hâte, pour augmenter encore les chances de succès, le petit nombre de passages libres du côté de la ville, et pratiquaient en arrière des chemins faciles aux renforts. Alors la lutte, suivant le plan concerté, se déroula du ravin du Carénage à la Quarantaine. Les Anglais d'abord obéirent au signe convenu du déploiement du
drapeau tricolore. Cette marque de prééminence de la France aiguillonna nos rivaux: sans broncher donc, en ligne, tels qu^à TAlmà, ces illustres lambins de la sapé arpentent deux tents mètres, distance formideile de leurs places d^'armes au rempart du Grand- Redan, Les bomets par tourbillons ne les désunissent pas ; ils gravissent déjà les talus du bastion. Soit épouvante à leur approche, soit crainte d^être tournes par les conquérants de Malakoff, soit enfin inspiration de la ta^ctique , les Russes s^étaient remployés, et au delà du parapet un désert s'ofiFrit devant nos alliés harassés» Un vent de mitraille leur soufflait au visage par bouffées effroyables* Les riflemen poussent en avant, mais à chaque pas les morts tombent par longues files et sans remplaçants; à mi-chemin des refuges ennemis, ils ne reste que des débris de bataillons qui^ pour ne pas être anéantis^ n'ont rien de mieux à faire que de reculer; et ils rebroussèrent jusqu'aux carrières.
En même temps les assaillants du premier corps subissaient, devant la ville, un échec non moins immérité. Au bruit de l'avertissement des fusées tirées de Malakoff, pendant gue les trois cents bouches à feu des batteries du vieux siège mettaient Une der-^ nière fois Sébastopol à feu et à sang, la division Levaillant marche au bastion central. Une partie s'empare d'emblée de la lunette Shwartz, et la vitesse acquise dans le premier bond l'emporte sur la be^e gauche du ravin; les autres pénètrent directement à force ouverte dans l'intérieur de l'ouvrage ; les encloueurs y font taire plus de quinze canons. Les nôtres crient déjà victoire; mais tout à coup, derrière les coupures extrêmes de la fortification se dressent des bataillons épais qui entretiennent la fusillade presque à bout portant, tandis que des pièces de campagne lancent des feux de toutes parts. Plusieurs fourneaux de mine fendent la terre sur leur passage : on croirait que le prince Gortschakoff a accumulé sur ce point d'attaque ses principaux
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moyens de résistance, comme s^il appfôKendait que, ce boulevard enlevé, Tassiégeant pût couper les communications du fort du Nord, et qu'ainsi c'en fût fait à la fois de la place et de Tarmée. Au milieu du dé*-, chaînement de cet orage imprévu, la colonne embourbée s'obstine à avancer; tous les cbefs, Couston Rivet^ Breton, Trochu, sont morts ou blessés au poste du commandement. Les trouées s'élargissent: il faut fléchir. Alors les Russes, cour qui Tavantage, en ce lieu, semble une question ae vie ou de mort, chargent en nombre supérieur, de face et de flanc. Les flots de fuyards culbutés abandonnent même le rempart, et, sous la poursuite des défenseurs, 'courent en désordre respirer à Tombre des tranchées les plus voieinesy pendant que l'artillerie, par une diversion suprême, rendait à l'assiégé le mal pour l'insulte. Peu auparavant la division d*Autemarre s'était jetée sur le bastion du Mât avec cette assurance qui avait failli, au 18 juin, violenter la victoire. Les Sardes montent à la suite de ces conducteurs, dignes de la , France et de l'Italie. La partie est disputée ; le vieux bastion, tel que ces guerriers de la fable ^ redoutables môme quanâ ils sont terrassés, défend ses haillons avec une verve juvénile, Les attaquants, réduits à leurs seules ressources, doutent de pouvoir l'emporter et hésitent en avançant*
En ce moment de désarroi presque général â l'aile gauche, les afi'aires du deuxième corps menaçaient de changer de face. La division Dulac ne s'était pas arrêtée en sa course première; mais, sitôt qu'elle parut 'en regard du port, sui^ le versant du ravin d'Ouchakoff, des légions d'iùfenterie profondes se levèrent, la baïonnette en joue, et en faisant feu roulant, lui barrèrent le chemin. La canonnade ennemie haussait le ton de tous les points de l'horizon, et balayait dans sa longueur le plateau de Karabelnaïa : force fût aux héros de la conquête de perdre du terrain. Dans celte extrémité, l'intérieur du redanne leur présente pas
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un abri suffisant; ils laissent à un cordon de tirailleurs, enracinés le long du talus, le soin de tenir en respect Tassiégé, s'il poursuit, et ils repassent la pa- ^rallèle pour s'y reformer. La violence du contrebombardemeçt entraîne dans ce mouvement de recul la division de Lamothe-Rouge, qui avait aussi hardiment cheminé. Cependant les Russes reviennent en masse à la charge ; du bord de la courtine, les généraux Saint-Pol et Bisson reconduisent à leur rencontre les restes de leurs brigades. Le premier pave de la vie ce coup d'audace, malheureusement inutile, car le danger croît et Tennemi est là, jaloux de reprendre sa ligrife de défense. Les chasseurs et les grenadiers de la garde descendent alors dans Tarène ; et avec leur concours on refoule la sortie jusque derrière les murs de la deuxième enceinte. Mais alors la mitraille rase de son tranchant la surface du champ de lutte, et les assiégeants, de ce côté, refluent à leur tour. Le redan n'est pas tenable; ils s'accrochent aux revers des parapets et, s'ils ne sont pas maîtres souverains de l'ouvrage, du moins ils ne
i)ermettent plus aux Russes d'en approcher. Bientôt 'ambition de sauver Sébastopol ramène encore l'ennemi; l'artillerie du faubourg se ranime, et les vaisseaux, en louvoyant, se décident à lui porter secours. Le devoir est alors, à tout prix, d'amortir ce choc de la garnison, prodige du desespoir, qui s'annonce plus menaçant que jamais; il y va peut-être liu succès de la journée. Par l'ordre du général Bosquet, le commandant Souty conduit au combat sa division. Ces douze obusiers, au galop, avec Taplomb des batteries de la vieille garde, se déploient parallèlement au front de la courtine, siu* la croupe des contre-forts, entre les ravins d'OuchakofiF et d'OupatanofiF ; de là, seuls, ils soutiennent le cartel avec les canons coalisés du faubourg et du nord de la rade, avec le Wladimiry l'Odessa et le Chersonèse! seuls, ils bravent une fusillade furibonde. Mais, dès les premières salves les deux tiers des officiers et la moitié
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des servants sont tués roides ; les roues s^enfoncent presque dans le sang. L^explosion d^un caisson à cartouches met le comble à ce désastre héroïque. Malgré ce sacrifice, il fut impossible de réoccuner définitivement le redan du Carénage, et la triple rangée de sentinelles qui garnit la berme s'épuisa à contenir les défenseurs débordant. Il était alors environ trois heures : une détonation funèbre, en arrière de la poterne, ébranla la courtine dans ses fondements; calamiteux coup de foudre pour les survivants de la division de Lamothe-Rouge, cramponnés au rempart ! Ceux aui ne sautèrent pas en Tair furent couverts sous des laves, des cendres et des chairs. Tout était ici perdu, fors Thonneur ! On dit qu'en se relevant, éclopés et poudreux, les derniers grenadiers du 91* déterrèrent d'abord leur drapeau.
A cet instant critique du drame du 8 septembre, l'éruption volcanique des mines de Malakoff aurait infailliblement enseveli les espérances de l'assiégeant. Ep eiïet, les Anglais, abattus, se résienaient à remettre leur revanche au lendemain; les cnances de l'invasion isolée du bastion du Mât s'étaient peu à peu évanouies, et les vaincus du premier corps, de toutes parts refoulés ou rétrogradant, pleuraient de dépit: car, ménager de leur sang, et par l'intuition cie l'avenir, le général en chef leur refusait une seconde partie, qui d'ailleurs n'aurait pas coûté plus cher que 1 attente passive , à leur poste , sous le souffle du canon' mourant, mais irnté, du bastion central et de la Quarantaine. Ainsi une incertitude pleine d'angoisses régnait partout, excepté au cœur de Malakoff^ De la conservation de cette citadelle semblait dépendre le sort de la place; car, des sommets du mamelon et des pentes qui s'abaissent jusqu'aux limites de Karabelnaïa, on prenait à revers' les fortifications de la deuxième enceinte, on dictait la loi à la rade, et l'on exerçait une action directe; quoique lointame, contre le pont de radeaux, unique chemin de la retraite, Aussi> à peine le général Mac-
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Mahon, réunissant sous sa main les detix brigades de sa division en un invincible faisceau, eut- il nettoyé le réduit de tous les Russes qui combattaient à ciel ouvert; à peine les travailleurs du génie eurentils ébauché leur tâche défensive, que les phalanges du général Kroulef roulèrent, la rage dans Tâme, sur les portes encore ouvertes à la gorge de la redoute. Les zouaves de la garde prêtent main-forte; les ennemis se brisent contre des barricades de cadavres, hérissées de fers de baïonnettes. Le généralmajor Lissinko succède à Kroulef blessé et imprime un nouvel essor aux défenseurs, grossis de recrues, qui arrivent à marche forcée de la ville. L'assiégé sent que la place lui échappe à jamais s'il n'arrache Malakoff aux serres des Français. Ce bastion est comme le palladium de SébastopoL Les deux partis s'étreignent de nouveau corps à corps : on dirait une sorte d'apothéose de la guerre, où les hommes, pour le point d'honneur, se changent en bêtes fauves. Alors les voltigeurs de la garde interviennent à leur tour; les obusiers de 80^ en position au mont Sapone, échancrent en tous sens là ligne ennemie; l'appui de ces auxiliaires d'élite et de ces puissantes macnines de mort aide à triompher. Le chef russe se dévoue vainement. Les rêne^ du commandement passent de Youféroff^ qui ne tarde pas à succomber dans un autre retour malheureux^ au général Martineau, qui rassemble les tronçons épars des gardiens du faubouïjg et dirige un assaut suprême. Cette impulsion de furie reporte la tête de colonne ennemie jusqu'au pied du parapet; le corps de bataille suit en avalanche. Inutiles prouesses ! la lice favorisé les occupants immobiles; ici, le pavé> ciré de sahg^ glisse sous les pieds des anciens maîtres de Malakoff; là, les ruines s'élèvent devant eux en barrages insurmontables, et l'art a doublé la valeur de leurs adversaires. Rebutés à la fin d'une entreprise impossible, les Russes se déterminèrent à la retraite, sous la protection des batteries reculées de Kara^— ^naïa.
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La înontre du général en chef) qui avait sonné Tassaut, marquait alors cinqheures. Dans ces entrefaites, au fond d^une basse casemate de la tour, un groupe des plus vaillants résistait encore; rien n'avait pu décider à la capitulation ces cent trente Spartiates de l'armée russe; on voulut les intimider par le feu, et quelques gabions furent allumés autour de leur asile ; mais la vue du foyer de la poterne fumant encore au voisinage conseilla d'éteindre le ^erme d'un incendie qui peut-être se communiquerait aux mines exterminatnces préparées çà et là. Des pion^ niers donc creusèrent en toute hâte ime rigole, et étoufiFèrent les flammes sous la terre. Le Dieu de la France permit que la main d'un de ces sauveurs inespérés tranchât d'un coup depiochele fil électrique, destiné à transmettre l'étincelle fatale à quarante mille kilogrammes de poudre entassés dans les galeries de MalakofF. Cet mcident providentiel répandit une panique momentanée pâffmi les triomphateurs de l'après-midi; la tour pouvait, d'une minute à l'autre, devenir leur tombeau, et une tentative des assiégés, survenant immédiatement après, aurait compromis l'avenir de l'armée. En présence de cet événement, le général Mac-Mahon fit sortir la première brigade et la consigna dans la place d'armes extérieure, avec ordre d'occuper, sur-le-champ, en cas de malheur, le lieu de l'explosion. Quant à lui, il resta avec l'autre brigade sur le cratère, attendant l'arrêt de la fortune. Peu auparavant un éclat d'obus avait renversé le général Bosquet. On craignit pour les jours de l'illustre ordonnateur de l'assaut, et quand son brancard passa le long des tranchées de Victoria, les combattants, harassés, se découvrirent, en souhaitant qu'il n'emportât pas le bonheur de la journée; mais dès qu'il fut couché sur le lit de douleur on lui apprit aue décidément la victoire restait fidèle aux aigles au deuxième corps.
Or déjà le soleil baissait à Thorizon, et quoique les canons de la deuxième enceinte et du nord, de
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la rade dissimulassent les mouvements lointains des Russes, les vigies d'Inkermann et du Mamelon- Vert annonçaient Tapparition du premier convoi de fugitifs à la tête du pont; avant la tombée de la nuit, les frégates de grand^garde, vers Tentrée du port, donnaient avis que Tennemi commençait Tévacua* tion de la place. Après un an de lutte ouverte devant Sébastopol, ce plan de retraite, exécuté en face du vainqueur, offrait ce même caractère de grandeur qui avait distingué la plupart des entreprisses de Tassiégé. Sans doute, le pnnce Gortschatoff aurait pu prolonger le terme de la résistance; mais, après la chute de Malakoff, le reste des fortifications, frappées au cœur, devait rapidement tomber . Une défense pied à pied de la ville aurait exposé la gars nison aux risques d'une défaite à travers la rade, et d'une poursuite à outrance : chances terribles, dont la fatigue de l'ennemi et son anxiété le garantissaient à présent. Au reste, cette place forte, jadis l'orgueil de la Russie, se réduisait e^ une montagne de ruines. L'honneur étant sauf en tout point, la rade restant terrain neutre, mieux valait, avec armes et bagages, se retrancher à l'abri des camps du nord, où Ton aurait encore la liberté de troubler dans leurs domaines les conquérants. En conséquence, dès le crépuscule, les Russes firent leurs adieux au théâtre de leurs exploits, et se précipitèrent vers le pont Saint-Nicolas, comme s'ils entendaient le bruit des escarmoucheurs français sur leurs traces. Il v eut d^abord un immense désordre, mêlé de scènes de deuil. Les blessés hurlaient en voyant s'éloigner leurs compagnons ; les mourants bénissaient leur sort, et les fourgons, dans leur course effrénée, écrasaient tous ces corps humains^ qui jonchaient les chemins. Puis la terreur se dissipa, et les troupes s'écoulèrent sans interruption.
Pourquoi, dès l'instant où l'armée ennemie renonça à toat projet d'offensive, pourquoi ne lui mitK)n pas l'épée dans les reins? Mais, de plus en
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plus, la terre tremblait sous le sol de Malakoff. De temps en temps on signalait des avant-coureurs de rinflatnmation générale des poudres de mine, qu'un miracle avait partiellement empêchée. A ce point de vue, la saine tactique et Thumanité prescrivaient de ne pas s'aventurer dans Karabelnaïa, sur les talons des Russes, et de consolider des positions chancelantes. L'artillerie, dès le soir, comme mesure de sûreté, retourna contre les faubourgs les nombreuses pièces intactes disséminées depuis le Grand-Redan jusqu'aux limites de la courtine Komiloff. On arma le réduit de Malakoff de mortiers à la Cohorn, qui, sitôt en place, s'attachèrent à fouiller les plis des ravins et les recoins du rivage susceptibles de masquer des réserves. Le génie, renchérissant sur ces précautions, s'empressa de boucher toutes les issues de la citadelle qui regardaient le côté ennemi. L'intérieur fut transformé d'urgence pour les éventualités d'une attaque. Les cadavres servirent, triste nécessité!* de matériaux de construction, en plus forte proportion que les gazons et les fascines. Les divisions Dulac et de Lamothe-Rouge se reployèrent, dès le soir, vers les gîtes de la tranchée qui leur avaient été assignés avant le combat, prêtes, malgré leurs pertes, à recommencer la lutte. Il ne demeura au sommet de la brèche en ébuUition crue les soldats de Mac-Mahon, assis sur leurs tropnées, au bord d'un abîme, à l'ombre de leurs drapeaux flottant sur les remparts. A l'e.ntour de ce charnier de Malakoff, gémissaient* mille et mille blessés, amis et ennemis pêle-mêle ; à la lueur des falots d'ambulance, les infirmiers glanaient, piétinant dans les lambeaux de chair. Parfois, à divers endroits, les décombres, remués par la pioche des travailleurs, faisaient entendre des râlements de champions ensevelis. Au milieu de ces chantiers fun^èbres du dernier act« de la victoire, il sifflait des volées de balles, venant des embuscades les plus reculées de Karabelnaïa, où veillaient les tirailleurs de l'arrière-
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garde russe* Les décharges saccadées du canon de la ville imitai^t de loin les accents d'une détonation lamentable. La brise soufflait sur ce vaste étad, sanctuaire de la gloire; et, à en juger par Tentrechoquement des brins de bois le long des gabionnades, par le cliquetis sur le bronze des grains de sable soulevés, on aurait dit, dans Tobscurité nqire, que les morts prenaient les armes. En apparence impassibles sur cette ruine désolée', les élus du 8 septembre, à la veillée, soupiraient, avec un serreipent de cœur, après le retour du jour, pour s'orienter et achever, au besoin, leur œuvre ae conquête. Mais à mesure que la nuit avance, leurs incertitudes augmentent avec leurs émotions. Qui sait si le feu ne couve pas sous leurs pieds ? Vers neuf heures, premier sujet d'épouvante : une rougeur de mauvais augure teignit l'air, au zénith du Carénage. La terre se déchire aux environs avec fracas. Les amis perdent espoir; il fond sur leurs têtes un torrent de pierres et de tisons enflammés. Le.Redan avait sauté I A dix heures, les retranchements de la Maison-en-Groix, coup sur coup, volent en l'air; la consternation redouble, mais les sentineUes de Malakoff ne bougent pas. Plus tard, les ouvraees de la Pointe éclatent, comme autant de bombes chargées. Cependant, au milieu de ces sinistres successifs, le Grand-Redan flamboie, tel qu'un vaste feu de bivac, et nargue de ses rayons les Anglais attetrés. Les étincelles entourent le bastion Kornilof ; voici bientôt son tour d'explosion. Nos défenseurs se serrent autour de l'étendard, plus semblables à des victimes sous le couteau qu'à des enfants gâtés de la fortune. Ainsi, plus le matin approche, plus le péril redouble; mais aussi, par compensation, plus les probabilités du départ définitif des Russes touchent à la certitude. Longtemps après miniiit une ronde se hasarde en vue de la mer, et rapporte qu'il y a un émoi significatif dans la rade et sur le pont. Les prisonniers rametiés parles patrouilles qui, de toutes parts, éclairent
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le faubourg, les déserteurs que la peur de la misère chasse eu foule vers les camps du Moulin, les infirmes qui se traînent, des connnsdeKarabelnaïa,pour mendier des soins, tous ces nouvellistes nocturnes dont le va-çt-vient ne cesse pas, confirment unanimor ment la retraite de la garnison, par conséquent la prise de Sébastopol. Vers trois heures, au moment où Taube allait écUpser de sa douce blancheur les sombres reflets du champ de lutte, il n^y avait plus de doute sur Tévénement, et, conviant alors les Anglais à monter au Grand-Redan^ les coryphées de la prise de MaJakoff oublièrent tout à fait le danger pour les joies du triomphe»
A la tranchée, devant la ville, nos vicissitudes n'avaient été ni moins longues, ni moins dramatiques. Depuis les plus tristes péripéties des nuits d'hiver nous n'avions enduré pareilles veilles. Après quatre heures du soir on avait relevé la garde du 8 septembre, exténuée de fatigue. Je fus, comme cent autres, détaché de mon service divisionnaire pour une faction finale au siège. Suivant ma consigne, je montais vers la parallèle avancée; c'était l'heure, où le convoi hospitaher s'écoulait. Entre deux courants de passants affairés, la voie était encombrée de chars de douleur, litières, brancards, cacolets* A presque tous les tournants de la tranchée, l'épaisseur de la foule arrêtait la circulation; on faisait silence, par respect ou par émotion, pendant ces courts temps de halte de la procession funèbre, Quel tableau ! la poussière du chemin, çà et là, devenait humide, par le suintement du sang à travers les bandages provisoires des blessés; et les élancements leur arrachaient, dès l'abord, des cris qui fen-daient le cœur. Parfois môme on entendait le hoquet des agonisants. Derrière les véhicules de l'ambulance venaient les éclopés, les uns, le visage balafré ou les bras en écharpe,les autres penchés surfeurs fusils ou béquillant. Français et Sardes confondaient aujourd'hui leurs peines^ de lùôme qu'à Traktif ils
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avaient associé leur gloire, et quelcpies-mis de ces braves soldats de Tltalie semblaient, malgré leur souffrance, s'enorgueillir d'une confraternité, qui ne pouvait manquer d'être un jour féconde pour leur patne. Pas une plainte ne sortait des rangs de cette arrière-garde des vaincus ; mais le désespoir jperçait sur toutes les figures. Ils Ignoraient Técnec des Anglais; d'ailleurs, peu leur aurait importé cette consolation d'amour-propre ! eux, les colonnes du vienw siège, la fortune des armes les avait injustement soufQetés au bastion central^ ils se reprochaient d'avoir péché par trop d'entrain, et certains critiques aigris ratifiaient ce reproche. Toutefois la prise de MalakofiF, surtout sa conséquence prévue, c'est-à-dire la glorification de l'attaaue rivale, n'étaitencore en ces lieux qu'une rumeur, helas ! inconsistante. Adieu donc aux beaux rêves de la matinée ! Tout désormais à reprendre, les travaux d'approche, le collier d'esclavage, l'assaut ! une affreuse perspective se présentait à leurs imaginations assombries, un second hiver sousles murs de Sébastonol. Devant ces chances de prolongation indéfinie de la tranchée, la plupart de ces parias de la victoire regrettaient de n'avoir pas trouvé la mort au combat. Ces terreurs, nées de la déception, ne tourmentaient pas seulement les tributaires de l'hôpital. En route, la contagion de proche en proche nous gagna nresque tous ; et vers la fin de ce jour fameux, d'un bout à l'autre des parallèles qui menaçaient ruine, dans les batteries de toutes parts lézardées, les pionniers de la garde de clôture du siège se livraient au travail de reconstruction avec un tel dégoût, qu'on aurait cru voir^une chiourmeà l'œuvre. L'atmosphère fumeuse, la demi-obscurité du crépuscule favorisaient les visions du découragement; d'ailleurs, du côté de MalakofiF, non-seulement la fusillade ne discontinuait pas, mais on se canonnait avec suite, et de temps en temps, parmi ! de sourds murmures, où ressentait la secousse d'un ' soulèvement de terre lointain, indice des explosions
de poudre. La nuit vint, et le changement de décors nous jeta dans de nouvelles perplexités. Tandis que des tireurs embusqués, en avant du bastion du Mât, derrière le mur crénelé, sur les quais, à la Quarantaine, exécutaient à feux roulants leur mission protectrice, et que des canons déplace, çà et là debout, grondaient à pleine voix, du centre de la ville, faisant illusion sur le mutisme des remparts abîmés, l'incendie semblaitse rendre maître de tous les quartiers de de Sébastopol, surtout de la rade. Les jets âé flammés •
i'aillissaient des entrailles de plusieurs navires, et les )0mbes tombaient à Tentour sous forme de brandons. Bientôt les ihagasins à poudre brûlèrent de- I)uis les casernes jusqu^à la Quarantaine, et de multiples échos répondirent, de Tenceinte de la ville, à la conflagration de Karabelnaïa. Il y eut alors dans la campagne un tel tumulte qu'il semblait que terre et ciel croulassent, sur la Ghersonèse. Pourquoi victorieux ici par la force des armes, qui sait? peut-être victorieux, à Malakoff, par la vertu de la mine, pourquoi Tennemi déjtruit-il ses murailles ? Ce bouleversement est-il Teff'et d^une hallucination, ou bien les Russes renouvellent-il à cette heure la .comédie de guerre jouée, il y a près d'un an, devant Silistrie? Passé minuit, ces chimères entretenaient encore rabattement de ces anciens du siège, pardonnables, après tant de labeurs et de désenchantements, de se défier, à la veille du succès, du sort et d'eux-mêmes. Néanmoins la veillée s'écoulait, et le tir de la place s'était insensiblement ralenti ; le jour allait reparaître; et pas un coup ne partait plus, ni des avant-postes, ni des créneaux, m des embrasures de canon. L'espoir renaît ; les regards avides essayent de pénétrer, l'horizon dépouillé peu à peu de nuages; et 1 on com mence à se persuader que la vie s'était retirée des remparts. Bientôt les messagers de Malakoff publient que l'assiégé n'est plus, et que Sébastopol nous appartient. Voici Taube, mais la brame matinale étend • encore un rideau sur le fond du paysage : on n'ose
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croire à cette bonne nouvelle. En même temps, une gerbe de lumière resplendissante s'échappe âes entrailles du fprt Saint-Paul? Une secousse accompagne, comparable aux ébranlements aui précèdent les cataclysmes terrestres; Teffet de la commotion dissipe le brouillard circonvoisin ; la brise qui se lève balaye la fumée au-dessus du foyer; et à la place de ce boulevard qui défendait si fièrement Tentrée du port, on n'aperçut plus qu'un amas de cendres, et la mer écumante à Tentour, sous la chute des plâtrea projetés. C'était comme le bouquet final du feu d'artifice. Nous considérions, terrifiés de plaisir, cette ruine élo-
auente que l'aurore embellissait de ses premiers reets, quand le goleil déchira le voile de la ville ; et, de l'orient à l'occident de nos lignes, la joie déborda de tous les cœurs. Toutes les bouches entonnèrent le prélude du chant triomphal : Dieu soit loué, amis ! voyez là bas, dans Malakoff, nos compagnons d'armes ! les Anglais, sur leurs traces, inondent le Redan, dont on leur a poliment ouvert l'entrée ! Salut aussi au drapeau de 1 Aima, qu'gn brandit au faîte du bastion du Mât, vide de Russes ! Les forçats dont on l?rise les fers n'éprouvent pas une ivresse pareille ! les larmes de plaisir coulent d'*abord, spontanées, au souvenir de la patrie qui tend déjà les bras, à la pensée des parents qui déjà nous appellent. C'est un vaste chœur d'allégresse, où Témotion se marie à la folie, où les voix s'unissent aux applaudissements. On crie à bas la tranchée ! comme on crierait à bas la tyrannie! à nous, Sébastopol, enfin! Ce mot eut un retentissement inexprimable, de la troisième parallèle aux rivages de Kamiesch. Le camp se réveille dans la joie. Le plateau Chersonèse est électriquement couvert dç pavois, en réjouissance de la fin du siège.
En effet, la garnison avait consacré la nuit à son mouvement de retraite, habilement dissimulé. A défaut des vainqueurs de Malakoff empêtrés, le malheur avait poursuivi les assiégés dans cette évolu-
tîon suprême de la défense. Une portière du pont s'était rompue, sous le poids des voitures et des bataillons qui défilaient à rangs serrés, et avqint de toucher la rive amie, la meilleure partie die Tarmée russe avait fciilli se noyer. Les épaves qui surnageaient de tous côtés, à la clarté croissante du matin attestaient ce pitoyable naufrage. On découvrait les pontonniers russes sauvant les plus précieux débris et repliant les radeaux. Une flottille de canots em*
Eortait à force de rames un dernier chargement de lessés, tandis que les morts, en grand nombre, flottaient, ballottés parles vagues. Les incendiaires de la nuit, au pas de course, descendant des hauteurs du faubourg et de la ville, s'embarquaient honteusement, dans les anses de refuge, et voguaient à force de rames, sur le sillage des bateaux d'hôpital. Çà et là, à la surface des eaux, nageaient les cadavres des gros navires de Sinope, les uns montrant à peine leurs mâts fracassés, qu'on aurait pris de loin pour des croix tumulaîres, les autres dont les dépouilles à moitié submergées fumaient ainsi que des bûchers sous-marins : derrière, le groupe des vapeurs épouvantés des désastres du bombardement, ne sachant plus où se cacher, enviant le sort de nos escadres qui se tenaient en sentinelle à la Quarantaine, flammes et banderoles au vent, telles qu'uije escorte navale des fuyards : dans la poussière de l'horizon, les troupes russes d'arrière^arde, accélérant leur marche vers le camp retranché; sous l'égide du fort Constantin,
i)rêt à soutenir aussi vaillamment qu'au Vî octobre 'honneur du pavillon ; au premier plaji, le spectre éploré de la ville conquise, semblable à l'omére de Babylone ou de Troie ; autour de ces décombres, la ceinture des fortifications démantelées, veuves de défenseurs; puis les terrasses des bastions se repeu-
t)lant déjà des premiers visiteurs français, dont l'alégresse contrastait avec la couleur de ces lieux d'abominations glorieuses ; enfin le champ de bataillç, vaste table du sacrifice, baignée, depuis hier.
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du sang de plus de vingt mille victimes ; et le ciel bleu de TOrient égayait de sa lumière cette vue de la mort de Sébastopol.
La journée passa en maraude, en folies; et vers le soir, empourprée par les feux du crépuscule, animée par le retour au camp des vaincjueurs en émoi, la Chersonèse était merveille à voir. On n'entendait
?ue des chants tie fête et des cris de victoire ; la rance, môme en Crimée^ avait été fidèle à ses traditions, puisque le 9 septembre fermait le siège au milieu des éclats de rire. La veillée fut bruyante, mais de courte durée, et, malgré Texcès de la fatigue, Tarmée, avant de s'endormir, en prières, sans consigne, dans le silence de la tente, remercia Dieu qui Tavait enfin menée au port.
Cependant de simples postes de police avaiejit relevé la garde ordinau'e de la tranchée. Tous les canons de batterie, après avoir à loisir, entre le matin et le soir, décoché leurs coups d'adieu aux vaincus, se taisaient pour jamais. Les poudrières, les magasins étaient à sec, d'un bout à l'autre du champ d'attaque, les pvramides de projectiles partout évanouies. Cessation du travail sur toute la ligne. En maints et maints endroits des parallèles, les parapets s'affaissaient, à moitié aplanis par le piétmement des passants; les créneaux et les embrasures, aux mourantes clartés du jour, simulaient les ouvertures d'un front de fortifications inhabitées. Les rares gardiens de nuit, enjambant saus crainte le rempart, remplissaient les bastions et l'intérieur de la place. L'arène était transportée au delà de Sébastopol, désormais dépendance des camps. Au loin la mer retentissait, broyant dans la rade, à grand bruit de lames, les débris dispersés de la marine russe. Autour de la citadelle du Nord, l'ennemi vaincu achevait de se cantonner, et derrière ses retranchements, à la lueur des réchauds de sûreté, au clair de lune, on apercevait les sentinelles aux aguets. Pas un signe ae vie ne se manifestait à travers ces bivacs de refuge;
seulement quelques bombes surélevaient dès casemates du. fort Constantin, au-dessus des cendres de Sébastopol et sur les devants de Testacade, émaillée de signaux. Cet héritier de la vengeance du bastion du Mât et de Malakoff s%dignait contre les escadres alliées qui, hors de portée du cBnon depuis le matin, Tavaient outragé par des salves de réjouissance. Pendant ce spectacle^ les mille et mille blessés de la veille gémissaient sur des grabats d'ambulance, et Tautan, précurseur de Tautomne, soulevait la poussière autour des bataillons de morts. Au milieu de cette scène de nuit du lendemain de Tassant brillait à Tarrière-plan la première apparition de la paix. Il restait à l'assiégé 1 honneur de son blason et des positions inexpugnables. Les Anglo-Français avaient atteint le but de la guerre par rabaissement de la Russie ; le sort de Constantinople ne pouvait désormais être décidé que par leur concert. Les deux partis avaient dépensé par milliards les épargnes de la civilisation; plus de trois cent mille hommes avaient péri, et Ton devinait déjà dans Tattitùde des belligékrants le prélude de Tarmistice.
GONGLUSiaN