L'OUR^OA^ DB NOTBMBBB
qui n'empêchait pas les pères de crier misère. Deux fillettes jouaient auprès, sans plus se soucier des capucins russes que des visiteurs. Qn aurait dit deux papillonsdans une taupinière. Elles étaient filles du commandant de Baladava et nos prisonnières de guerre. Si j'avais eii des bonbons, je les en aurais comblées, en les embrassant. Quelle fête de voir une blonde tête d'enfant, <juafid Tœil s*est rassasié dès harmonies de la guerre! De la terrasse, j'allai explorer les abords. Partout des bosquets et des pelouses! Mais quelle sévérité dans le sourire de la uature, au déclin de l'année ; les derniers beaux jours d'automne ressemblent à la fin de la jeunesse. H y a encore çà et là des roses et des brius de verdure ; mais que de fleurs effeuillées ! que de bourgeons flétris, souvenirs efiacés du printemps! Au milieu d'une clairière voisine, des officiers anglais déjeunaient à l'aise, pastoralement. Le flegme dé ces grands seigneurs m indigna d'abord,; ils n'aimaient pas le moins du monde le service du siège, qu'ils appelaient le Trench^ et pendant que les autres se morfondaient, en fece de Sébastopol, la plupart d'entre eux goûtaient le charme de la villégiature. Les jours de bataille, ils savent se montrer. Pour boxer les Russes, ils en sont ! Mais dépenser obscurément leur valeur, derrière les parapets, fi donc ! Messieurs les Français," marchez les premiers ! Brillant mérite, à la vérité, de monter à cneval au besoin, et de se battre en héros, à outrance ! Autrement douloureuse est la vertu, quand on doit sans fin attendre le combat, réduits, dans l'intervalle, à remuer la terre, à souffrir loin du soleil, à consumer son énergie en luttes avec le désespoir; puis quand, à la longue, - l'ennemi vient, l'accueillir froidement, méthodiquement, à coups de fusil, de bâton ou de pierres ! Le dépit m'entraîna dans mes réflexions jusqu'à l'injustice. La plupart de ces confrères, par l'appauvrissement de l'armée anglaise, étaient officiers sans troupes ! A leur place, nous n'aurions peut-être pas agi avec la même philosophie. Pardon et bon appétit, les amis ! Et je revins de ma promenade. Nicolas, à l'exemple de son maître
l'ouragan DB NOVBIIBB». ii
rêva en route ; et il * faisait nuit , à ma rentrée. La veillée languissait ; le camp ne tarda pas à se coucher. Le signal du lit fut donné par ceux qui, comme moi^ avaient à se préparer, par le recueillement et le repos, à leur sixième voyage aux galères du siège. Sitôt réveillés, (12 novembre) ce fut à qui, parmi ces tributaires de la tranchée du jour, s'informerait le plus vite du temps probable : le temps, c'était alors la principale préoccution de l'armée. Sébastopol en deuil, bridant ses canons, ne nous tourmentait plus. Les rigueurs capricieuses de la saison suppléaient aux échauffourées du bastion du Mât. La pluie avait repris.^ Un rideau de nuages plus épais s était étendu sur les édairciés du ciel. L'horizon des bivouacs et la mer rivalisaient de couleur sombre. La iiuit devait tonlber avant l'heure, et on jugea à propos d'a^vancer le départ de la garde montante. Rendus au poste plus tôt que de coutume, nous avions vingt^six heures à nous débattre dans les fers. Les mstructions générales du tir n'avaient pas diangé : « Garder, jusqu'à nouvel ordre, la défensive la plus stricte. • Aussi, les dispositions une fois prises pour le service de nuit, il ne restait qu'à se croiser les bras et à patienter, dans l'ombre, devant une rangée de pièces bâillonnées. Chacun, dans son coin, déubéra sur la ligne de condiiite personnelle à adopter. Ces conseils intérieurs que, depuis Viarna, par le malheur des temps, je tenais fréquenunent entre la bête et l'ânïe, m'avaient &it contracter, comme à d'autres, l'habitude de lâcher quelques mots à haute voix, et, ce soir-là, les monologues étaient plus fréq^uents qu'à l'ordinaire. La raison me démontra que, si je rongeais mon frein avec l'impatience fébrile de la dernière nuit d'apprentissage, je succomberais in&illiblement, et elle me prêcha le calme des martyrs cle la guerre. Suivant cet avis, je partageai ma séance nocturne en plusieurs veilles. D'abord, autant de veilles, autant de pipes ! Quel consolateur que le tabac ! Bénis soient les poètes qui l'ont chanté! Ceux
Îui ne pratiquent pas cet ami ont-ils parfois souffert? ^uis, pendant cette éruption de famée lente et sensuelle,
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afin de donner à Tesprit une distraction Smieif ^^'^'J9il9^ rien à extraire de 'mon propre fond, je résolu? de rui^iner, tous les vers, jadis au collège; appris par cœur, bon gré mal gré, sans souci de Tayenir, et d'alterner cet exercice de déclamation avec la répétition de la musique de mon répertoire. Ce projet était une réminiscence de mon premier voyage à Paris. Il me souvint, Su'alors, fittigué d'errer seul et inconnu dans ce désert * hommes^ traqué par Tennui, je dus combattre cet ennemi avec science. Me voilà donc sur les boulevards, avec ordre à moi-môme de les arpenter d'un bout à l'autre, stationnant de café en café, mmant un cigare, à chaque
Î)ause, et observant philosophiquement de mon siège e flot des passants. Devant cette tactique, l'ennui s'en fut à la poursuite d'un provincial moiflis belliqueux. Mais, qud honneur y avait-il à cette victoire ? A tout instant, une étude nouvelle, un cha^ement à vue : tantôt un financier qui marche poii^s et conscience fermés aux combats de la Bourse; tantôt un joumaJi^te les yeux levés au ciel, à l'affût d'une iAspiration; tantôt une lorette, aux pieds agaçants, à la taille amçureusement cambrée, aux caresses vénales, jetant l'hameçon dans la foule; derrière elle, un diasseur d'aventures^ en arrêt ; plus loin, un chevalier-errant et à jeun, gui médite sur son déjeuner futur; défilé pittoresque des acteurs de la comédie hunoaine ! Mais, à vingt ans^ au feu, devant Sébastopol, à la faveur d'une brume glacée, par uïie des plu^a longues iiuits de l'année, se créer un système de défense contce le temps assassin, et le suivre à la lettre, cette tâche exigeait plus de force. Je ne la tentai pas moins, à ma façon. Il y allait presque deia vie. Le divertissement de la veille d'ouverture se com-
1>osait de morceaux variés.de Racine, mélangé d'airs de 9, Favorite et de Lucie ^ le pont-aux-ânes : autre pf^rtie du programme, le Cid et le quatrième acte des Huguenots; ainsi de suite, jusqu'axi point du, jour désaré. Dès que le service de lafiatterie fut en règle, larepr^e^t^on intime commença. P.ea.à peu. emporté par une passiqu conventîonnelie, je msL surpris |i .réoitfir èk vofix ^tiq^te
QjSjçj^dQ^s tiri^e^, ^m lieijL, de me déitauxuer de mes de- Ypirs^ ce sb^gèiQe heureux contre le sommeil o^'excitait à n^ieux les remplir. Durant les entr'actes, je suryeiÙais mieux les sentineUes et communiquais à tous mon entrai^ théâtral. Les heures se succédaient, 4 ce train, sans ^op. de lenteur. Qu'on vienne me dire maintenant que les huîoiianités ne servent à rien, dans la vie? Je gi^rde à mes classiques, reconnaissance éteriielle de m'avoir aidé à supporter le poids de quelquesunes de ces épreuves nocturnes du siège, qui faisaient souvent fléchir l^s plus forts ! Après minuit, au mor ment où^ sur ma scène imaginaire, Raoul hçsitaiit, aux bras de sa maîtresse, entre l'amour et Thonneur, tout à Cpun, le b,astjion du Mât jeta feux et flammes; puis les ^épAarges cies tirailleurs, qui étincelaient le long des rçïpparts, et les hurlements des chiens en vilje, pronosl3(^^en,t ui^ sortie. Qm aui^ait dit un firacf^ 4 armes, es^ i:a^e^ c^p^ne. Partout, cnacim prit son poste 4e combat. Je quitta brusquement Valentine et, le cabre l^^ii^/gfrimp$(i sur l'épau^ement, plus par nécessité que pajT prajsroure; car la brayoture j^éfèrç Téciat du jpur ^ux tén^b2;çs. Les Busses, sans rien oser, nous tipreat eç, haleine ju^u'aux; lue^ir^ du z^tin ; mainte bombe np}f^ s^ua^ 4ç ^ès-{)^ô^, sa^l» veisef Iç ^ang. D'autres fjo^enjt^DQipil^ (man^iojaL, et l'ambulwGe r^gut une ample iï^)isson de. blessés;* De mêmcr que le corpp de siège et l^ défens^qurs des ti^chées. Tannée d'observation éjf^^ la dlÙî^ prî^ les armes. Au lever du joiu», Liprandî ];Q{^ixifesta l^ntentiop^i de bovigeir dans la vallée de Bala* ^va. j^s Highlanders, et les i^uVcs s'avancèrent à Lçjir rencontre. Quelques compagnie^de zouaves s'ap- KP^tjèr^ïit, à. appjuyerle mouvement. Les Russes :ae se risquèrent pas à bonne portée de fusil, et ils s'étaje^t edipsés totalem^t, à 1 heure où l'on relevait la garde. A cette heure, ce qui nous inquiétait tous, et prinçir. paiement nos successeurs, ce n'était pas la retraxte,étuoïée d,e l'ennemi, mais la teinte efifcoyable du cieL Der puis le coniiBaençeanejjit de la journée, s^ns cesse les nuages s'amoncelsiiei^t au-dessus de 1^ Chçirsw^se.età
U L*OUBA(UN DB NtVBMfifiB.
rhorizon de TEuxin. L'obscurité, déjà sensible vers midi , s'épaississait de plus en plus. Lès vagues bouillonnaient avec un bruit éloquent, et des bandes de fifoëlands, Basant le rivage, présageaient la tempête. Nous hâtâmes le pas pour regagner le camp. Bientôt, Sébastopol alarmé d une obscurité fevorable aux surprises , dissuada, à grands coups de canon l'assiégeant d'en profiter. On le laissa â'apaiser à son gré et l'armée se terra pour la nuit , avec la juste crainte que les éléments fussent moins traitables que les Busses, car plus la nuit avançait, plus il y avait de courroux et de menaces dans le souffle des vents contraires, dans les murmures lointains de la mer.
Vers quatre heures du matin, les écluses du firnaament s'ouvrirent et l'orage prévu se déchaîna. Tout dormait encore; pendant que je goûtais les charmes du repos uprés le travail, je fus.étourdi par la voix émue de mon capitaine qui me conjurait de sortir. Une ra&le venait de couper en deux le montant de sa tente ,^et le bout libre, lancé comme un trait contreson oreiller, avait failli lui fracasser la tête. Ma maison déracinée ne tenait plus en équilibre que par deux cordages, telle qu'un ballon à moitié lanoé. Je m'édiappai précipitamment, enveloppé de ma literie, et tous deux, tant bien que mal arc-boutés , nous avisâmes aux moyens de sauvetage.
En ce mement, quel désordre au camp ! Le jour poindplus pâle qu'une lampe de mélodrame. Les éclairs, tels que des brandons incendiaires, illuminent la plaine submergée. Mille torrents courent du haut des mamelons , ravinant le. pavé des gîtes les plus sûrs. Les grêlons à flots bondissent pires que des balles. Une bise glaciale et sans frein balaye la surface blafiurde du plateau de la Chersonèse. Le tonnerre gronde à assourdi? les échos de Fantîque Ta«ride, et mêle ses détonations aux mugissements des flots soubvés, aux explosions du canon de détresse tiré au loin par les navires, aux salves de réjouissance du bastion d'attaque. Les tentes, toutes sans exc^tion arrachées, volent en l'air, semblables à des débris de voiles. Mille dormeurs se réveillent dans
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Teati et s'efforcent en vain de se relever; des naufrafi^és errent grelotant à la recherche d'un lieu de refuge. Les tambours poursuivent leurs caisses qui désertent, les trompettes sonnent la générale. La plupart des chevaux, noyés des pieds au poitrail, ne se défendent plus; quelques-uns, tous de leur liberté, chargent ventre à terre, crinière au vent, bouche écumante. Bientôt, de Baladava à Kamiesch, il n'y a plus debout que quelques baraques. Les ambulances ne sont pas respectées, et les blessés d'Inkermann, les malades, se sauvent en foule, éperdus, au hasard, les uns sur des béquilles, les autres en rampant. Les magasins du Grand-Parc éprouvent le même sort; et les barils de poudre, chassés par des tourbillons, roulent h laventure. Les régiments étaient dispersés, par groupes d'hommes épouvantés. On aurait dit le licenciement de l'armée d*Orieht, par ordre de Dieu.
Cependant l'ouragan allait nous renverser. Nous eûmes le temps de nous cramponner à la terre, et, derrière mon chef de file, je pus à grand'peine me traîner alors jusqu'au Cercle, dont la charpente résistait encore. Cet asile regoi^eait déjà de fugitifs. Qui vive ? Amis ! On nous ouvrit par miséricorde ! Spectacle aussi navrant |u'au dehors ! Les planches des murs tremblaient comme es joncs. La toiture craquait! Malheur à nous, si un coup de vent avait démoli cet unique abri du voisinage. Nous étions là près de trente compagnons d'infortune de tout grade, la moitié au moins à demi vêtus ou en chemise, selon que le danger les avait plus ou moins vite forcés de déloger. Tous abattus , muets, un petit nombre encapuchonnés dans des draps ou des couvertures, pareils à des pénitents. A chaque instant, des passants frappaient à la porte et imploraient l'hospitalité. On les admit tant que l'enceinte s'y prêta. Mais bientôt npus formâmes une masse de souffre-douleurs, si compacte
Îu'une pression égale s exerçait contre les quatres faces e la cabane , mathématiquement pleine ; alors, quoique à regret, on refusa l'entrée aux suppliants de la rue, et l'un d'eux expira sur le seuil. Nous ne, bougeâmes
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pas de cette presse jusqu'au soir, immobiles, à jeun, étouffant , malgré le froid, sous le jet des cascadles du plafond ruisselant ; à la merci d'une dernière bourras-
Îue, en proie aux angoisses de Tattente, piteux jouets es vicissitudes du métier, et pourtant privilégiés du sort, en comparaison des camarades de garde, ou ballottés à bord de la flotte.
D'un bout à l'autre du champ des attaques, la plupart des parapets s'étrfient aflFaissés sur leurs fondements. La pluie diluvienne et incessante avait transformé les chemins de communication en rivières navigables. Une foule de jeunes gens, récemment arrivés de France, fraisaient leur instruction, ce jourlà, au siège. La force leur manqua pour lutter contre les rigueurs de^ce premier sacrifice. Ils tombèrent de lassitude, s'accroupirent, et après la retraite des eaux, on retrouva, au milieu de la vase, les cadavres de ces malheureux apprentis de la gloire. Ilsfarentles , seules victimes. Les défenseurs des rései*ves et des premières parallèles se réfugièrent sous les guérîtes de rochers circonvoisins et autour du Clocheton, au fond des cavernes, où les colons du pays avaient, avant d'émig^rer, caché les débris de leur fortune. Aux avantpostes, les nôtres veillaient rassemblés dans les poudrières, car on se ressouvenait d'Inkermann ! Sur eux reposait le sàlut de l'armée débandée. Sébastopol tirait une bordée, d'heure en heure, et le retentissement de ces coups de foudre guerrière se perdait à travers le bouleversement de la nature. Pendant que la tempête ébranlait l'estacade de la rade, rompait la passerelle du fi3rt Saint-Paul et détruisait une partie des travaux de défense, la garnison triomphait. De mémoire d'homme, la Chersonèse n'avait vu un cataclysme par^, Aussi les assiégés y lisaient un signe manifeste de la colère divine contre les agresseurs de la Russie. Du haut des rem* parts de la ville, mille regards cherchaient à l'horizon, les épaves de ces escadres, qui, avaient humilié la marine du Czar. Les popes, les moines de Stdnt-Georges» le peuple à genoux du matin au soir, prièrent la Pan«-
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^«1 de satîs&ire à leur désir de vengeance. Ce ne fîit pas &ute de vœux, si cette journée désastreuse ne nous affaiblit pas autant qu'une revanche perdue de l'Aima. Peu avant la tombée de la nuit, enfin, il nous fut possible de respirer. Chacun alors se mit en quête de sa maison et de sa fortune mobilière. Hélas I mon castel, bâti avec tant d'amour, était rasé! lit, table, effets, tout gisait dans le bourbier. A cette vue désolante, il me prit un fou rire, qui sympathiquement gagna mes voisins , confrères en misère , occupés aussi à redresser leurs tentes, et d'après cette apparence, on nous aurait pris pour des farceurs , non pour des bourgeois de bivouac ruinés. Bientôt, chacun mesura toute l'étendue de son malheur. Mes pauvres livres étaient tellement barbouillés de boue qu il fallait en porter le deuil. Pourquoi les avais-je dérangés de leurs tranquilles rayons de la bibliothèque paternelle? Je pleurai presque la souillure irréparable d'un portrait de Vii^inie, qui me retraçait les images les plus regrettées de la natrie ! Après la reconstruction de mon gîte, je courtis à 1 écurie de mon pauvre Nicolas ! Plongé jusqu'au dos dans une baignoire limoneuse , il était résigné à mourir. On le retira du guêpier, et les plus énergiques frictions de la brosse le rappelèrent à la vie. Ceux de ses pareils qui ne purent s'évader étaient logés, sans égard pour le rang de leurs maîtres, à la même enseigne que lui. On les voyait, çà et là, baissant la tête, pétrifiés. Bienheureux les chevaux d'escadrons qui brisèrent leur chaîne ! Au loin, dang les solitudes du Grand-Parc inondé, il passait des bandes de ces aventuriers , serviteurs des Anglais ou des Busses, mendiant une botte de foin, tandis que, de leur côté', les bidets des chasseurs d'Afrique, dispersés, nageaient aux abords de la .ville ou par les champs de Balaclava. Quand on eut en bloc réparé les dégâts de ce sihistre, le camp songea au dîner. La souffrance nous avait fiiit oublier un jeûne de vingt-quatre heures. Mais il ne subsistait plus pierre sur pierre des fourneaux de cuisine. On les releva à la hâte. Les derniers fagots de réserve refusèrentde brûler en entier, et
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nous dévorâmes un maigre morceaude bœuf truffé delaid et à moitié cuit. Les gardiens des lignes retournèrent fort tard, harassés, sales, affamés, hargneux ; quelquesuns montraient les trophées de la journée, des guenille dénichées dans les casernes hospitalières du Clocheton : qui des gravures, qui un vêtement tartare, qui un chapeau de dame. On n'eut pas le courage de rire de cette razzia originale, et l'armée rentra de mauvaise humeur dans ses draps humides, au bruit des eaux bouillonnantes à travers champs, sbus le souffle de la bise sibérienne. Quoique l'averse eût cessé, le ciel ne se dépouillait pas. Nous n'avions pas reçu de nouvelles de la mer toujours tumultueuse. On» disait la flotte de trans-
f)ort engloutie corps et biens. Aussi, la nuit passa dans es perplexités les plus vives.
La vérité ne nous parvînt que le lendemain. Les vaisseaux vivaient , Dieu merci ! à Texception du PliUon et du Henri IV, jetés à la côte, près d'Eupatoria et qui avaient tout sauvé ! Plusieurs navires de commerce, frétés par l'administration de la guerre, s'étaient perdus; l'un d'eux portait à son bord un détachement de hussards. Nos regrets n'adoucirent pas la douleur de leurs mères ! Les Anglais furent plus durement frappés. Treize bâtiments, chargés de vivres et d'habillements, espoir de nos alliés misérables, se brisèrent à feutrée du port de Balaclava; et, au mouillage de la Katcha, il y eut de nombreux naufrages, de profondes avaries. Ainsi , outre la perturbation matérielle des camps , outre les maux à outrance qui éprouvèrent la vertu du soldat, outre les germes de démoralisation que ce duel avec les éléments, au début de l'hiver, déposait dans les cœurs, la lournée du 14 novembre avait affaibli la* flotte autant qu un combat. Cette tourûiente, par l'anéantissement de nos forces navales, pouvait entraîner des conséquences aussi terribles que l'incendie de Varna, ou les massacres du choléra, et l'armée remercia Dieu d'avoir échappé à ce troisième fléau destructeur, comparable à la tempête de Y Enéide. Pendant qu'assiégeants et assiégés attendaient le
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dénoûment de ce drame diluvien, les uns avec terreur, les autres avec Tespoir de la délivrance, et que les vagues se gonflant en montagnes écumeuses, balançaient sur leurs croupes les gros navires, tels que des hochets, et les poussaient en foule vers la plage d'Eupatoria, une division de cavalerie ennemie , soutenue par vingt-quatre bouches à feu, tentait l'attaque de cette ville, boulevard extérieur des alliés. La fière contenance de la garnison, simple poignée de Turcs et de Français, intimida les assaillants. Quelques fusées achevèrent la déroute, et ils se retirèrent, établissant à trèslongue distance un blocus illusoire. Tout ce que les Russes entreprirent contre Balaclava, jusqu'à la fin de février, se borna presque à cette escarmouche; et cependant cette place, à en juger par les probabilités, allait bientôt devenir le pivot des opérations décisives pour le sort de la Crimée . Déjà le conseil de guerre projetait d y débarquer des troupes non^breuses et de menacer avec énergie les flancs de l'armée de secours'
Devant Sébastopol, l'armistice tacite du 14 novembre se prolongea jusqu'au 18, ce qui indiquait que matériellement les Busses T^vaient souffert autant que nous de la tempête. Moralement, ce jour de deuil fut, en quelque sorte, un avantage pour les alliés. Les popes avaient proclamé si haut la dispersion des barbares par le souffle du courroux divin, que les défenseurs du bastion du Mât durent gémir, en apercevant, dès le lendemain, les vaisseaux voguer sains et saufs, et les travailleurs du siège, ' invincibles, réparer les insultes du temps.
Cette déception accrut le découragement qu'entretenait le souvenir d'Inkermann. D'ailleurs , les épidémies portaient au dernier degré la détresse des Busses ; espions et déserteurs s'accordaient à dire que le choléra ravageait leurs rang«, que tous les villages de l'intérieur, de Batchi-Saraï à Pérécop, étaient encombrés de malades et de blessés, que l'armée se ravitaillait difficilement par les chemins des steppes ; que,
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sans les communicatians^de la mer d'A^, les asdiégés mourraient bientôt de &im, et qu'ils étaient déjà ré« duits à vivre de galettes noires malsaines.*
Malheureusement, ce tableau pâlissait devant celui de la décrépitude des Anglais. Les Bu^es étaient au moins pourvus de vêtements, tandis que les naufrages de la veille forçaient nos alliés à supporter l'hiver presque sanà culottes. Dès le IB^ils parcouraient, en grand nombre, nos camps, sur la piste de leurs chevaux échappés de Balaclava Ils nous faisaient pitié. Leurs joues étaient creuses, leurs habits déguenillés. Quelques-uns venaient échanger un biscuit contre un morceau de notre pain de munition, et sollicitaient un verre de vin de France. Puisque des soldats de l'orgueilleuse Albion ne rougissaient pas de demander l'aumône à leurs rivaiu:, leur situation devait être intolérablement précah*e. Ia misère multipliait les désertions. La voix publique rejetait tous les torts sur le commissariat de la ^erre» Les rouages dé cette machine imparfaite jouaient de leur mieux. Mais tout conspirait à paralyser ses efforts. Lés dommages de la veille étaient plus réparables que les vices de caractère des fantassins anglais. Ces rinemen touchaient^ peu prè^ les mêmes rations que nous, et, sauf les Ecossais, ils s'arrangeaient de manière à se nourrir de privations. L'industrie du bivouac était chez eux dans l'enfence, ni plus ni moins qu'à leur arrivée. Autant valait l'abri du ciel que celui de leurs logements* Faute de feu et de cuisiniers, la soupe quotidienne ne se &isait pas. Plus à plaindre encore que les hommes, les chevaux delà cavalerie angiaise,rares surviyantsdu25 oqtobre, succombaient un à un sous lefaix des approvisionnements de guerre, qu'il &llait charrier sans renforts du port au camp. Un chemin de fer n'avait pas enocnre aplani les obstacles de la montée; et l'on gravissait à lukermann, le long des côtes abruptes et glissantes. Les ravins d'alentpur et les champs inondés de la plaine étaient jonchés de cadavres si maigres, quç les coi%> beaux, maintenant habitués, à la bonne cbèrei dai«gnaient à peine disséquer ces haridelles glorieuses. Des
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meiy3eaai)res tares de Scutari avaient été chaînés de la conduite des convois anglais. On leur confiait un certain nombre de bêtes de somme; et, leur mission remplie, usant d'un moyen de comptabilité que leur bonne foi justifiait, pour constater les pertes» ils coupaient les oreilles des animaux morts en route, les mettaient dans un sac, et vidaient les pièces de conviction devant ^ui de droit. Maintenant, au retour de chaque expédition de Balaclava au bivouac de lord Raglan, ils rapportaient toujours le sac plein. Bientôt, faute de moyens de transport, ces auxiliaires durent suspendre leur service, et nous concourûmes au laborieux transport des munitions de nos alliés aulL abois.
Comparés à eux, nous nagions dans Tabondance. La France nous traitait en enfimts gâtés, et les magasii» de Kamiesch étaient ridies en tentes, en fourrures et en vivres. Mais si, soir et matin, le soldatmangeait grassement la soupe ; si, quatre fois par jour, en sybarite de bivouac, il prenait le café, l'honneur de ce bien-être lui revenait en partie. D'abord disette de bois. Pour en trouver , on fouillait jusqu'aux entrailles de la terre. Chaque jour, des troupes de défricheurs extirpaient, à la sueur de leur front, les souches* des vignes, les racines des chênes. Ce déboisement difficile de la forêt souterraine rebutait nos voisins : indolence en réalité pardonnable, puisque Teau suintait à travers leurs chaussures ! ils aimaient mieux garder le logis ! Les nôtres se prélassaient presque tous dans des bottes en cuir imperméable de Russie, dépouilles des vaincus ; et plus d'un zouave exj^érimenté en possédait une paire de rechange. Le géme du soldat français se déploya surtout dans l'art des constructions. Mille huttes, voûtées et chaudes, minèrent le sol des camps ; la fumée des cheminées s'échappait à fleur de terre : on aurait dit une colonie de* charbonniers. H est une seule plaie dont, à force d'expédients, on ne réussit pas à se délivrer, plus terrible que toutes les servitudes et les plus rudes nécessités de la vie de bivouac, car elle enflamme le sang et engendre le scorbut : le lard salé. La viande soi-dir
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sant fraîche, qu'on nous distribuait une fois par semaine, valait à peine mieux que cela. Les bœufs destinés à la nourriture de' l'armée arrivaient généralement d'Asie, après une longue traversée. Eprouvés par la mer et par le régime économique du bord, ils se traînaient, n'ayant que la peau sur les os, au parc de Kamiesch. En leur honneur, on avait institué un corps de bergers et, de bouchers. Le jour, on les menait paître à travers les landes du plateau. Ils ne glanaient pas une bouchée par hectare ; ils soulevaient en vain les pierres avec les dents et regrettaient les prairies vie^esde leur patrie. Leur maigreur devenait-elle trop alarmante ; on les aventurait à la limite du terrain attaqué, où l'herbe moins foulée, verdoyait çà et là. Dn boulet perdu menaçait-il leurs jours précieux; ordre de ne plus les exposer au feu de l'ennemi. Etait-il préférable qu'iU mourussent d'inaijition en sûreté? Au fur et à mesures que l'un d'eux rendait presque le dernier soupir, on appelait le sacrificateur pubUc; celui-ci accourait, le coutelas à la main, et égorgeait la victime, pour la forme. Quelques gouttes de sang clair-semées coulaient de la blessure. Le squelette tombait dans la boue, et ou annonçait, à son de trompe, une distribution de viande fraîche. Les corvées de pourvoyeurs se rangeaient autour du bœuf déçouillé, et le brigadier de la boucherie procédait immédiatement au dépècement et à la division : de tous les infimes agents de la bureaucratie militaire, ce personnage jouisssait, sans contredit, de la plus grande part d'influence. Les cordons-bleus des tables d'officiers le choyaient, et en secret, lui graissaient la patte. On obtenait, par sa protection, une de ces tranches de filet,, qu'on réservait de droit aux ambulances et aux lions de l'armée. A l'occasion, les gourmets de haut parage descendaient jusqu'à solliciter euxmêmes. Quelques-uns de ces distributeurs se montrèrent incorruptibles. On en citait un, dont le nom mériterait de passer à là postérité. En ce temps de disette et de combats, où les bonnes liqueurs étaient plus rares encore que les actes de lâcheté, il refusa, contre un fia-
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con de cognac vieux, de détourne^ deux gigots de leur destination. H était né pour des fonctions plus nobles ! Il devint sergent de grenadiers. Le désir de se soustraire à la tyrannie du lard ennemi aurait eu seul alors le pouvoir de &ire conunettre des bassesses. Cepend/int, hélas! ces prétendus morceaux de bœuf frais, chauffés à 1 ebullition, se décomposaient en une eau claire et en fibrine ligneuse. Le jour où, dans une table quelconque, l'un des commensaux signalait à la surface de la soupière une larme dorée de graisse, on criait au miracle, et après vérification faite , on célébrait lé bouillon
Moins favorisés que leurs maîtres, nos chevaux pâtissaient presque autant que leiirs collègues de la cavalerie anglaise. La tempête avait contraint les bâtiments de commerce, en route avec des chargements de foin, à se réfugier dans les anses de la n^er Noire, où la peur et l'intérêt les auraieùt indéfiniment retenus, sans les frégates de police. Il y avait surtout pénurie d'aVoine, au moment où les fatigues redoublaient. La route de Kamieschau Grand-Parc et du Grand-Parc aux tranchées devenait de jour en jour moins praticable, malgré le zèle des cantonniers du génie. Les voitures se noyaient dans les abîmes des ornières. En vain, pour les en retirer, triplait-on les attelages ; en vain fouettaiton les chevaux jusqu'à ce que mort s'ensuivît. De distance en distance, la chaussée était jalonnée de ces chariots embourbés sans ressource, autour desquels les handes noires des oiseaux de proie aimaient à s abattre. Aussi le personnel chevalin de Tartillerie de Aége se fondait à vue d'œil. Nuit et jour, ces pauvres auxiliaires suaient soûs le collier. Aller à la tranchée, pour beaucoup, équivalait à la mort. Derrière les prolonges du convoi, doublement attelées, marchaient les renforts. Dès qu'un de ces écloppés expirait dans un dernier effort, vite on coupait les traits et on le remplaçait au timon.
Il en aurait survécu un plus grand nombre, si, au retour, à bout de leurs forces, ils s'étaient remis dans des écuries couvertes. Par malheur, manque de bois;
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raristocralie seule et les infirmes logeaient sous des hangars! La petite bourgeoisie, à laquelle appartenait NicSas, se contentait d'une fosse et d'une litière. La plèbe, bêtes de bât ou de voiture, biVbuaquait. Panni ces derniers, les mulets et leâ africains résistaient le mieux aux labeurs du siège et aux intempéries de la saison. Les mulets, que les troupiers, irrévérencieusement et sans malice, appelaient des ministres^ étaient superbes de santé et d'énergie. Ils suppléaient à leur cbétif ordinaire en avalant de la terre, du bois, tout ce qui leur tombait sous la dent. On les soupçonnait de différer des pierres, à la façon des autruches. Les quadrupèdes voisins en étaient jaloux ! Ce températnent à toute épreuve leur permettait de se plier aux conditions les plus variées du service. Non-seulement ils contribuaient au ravitaillement des <;amps, mais ils allaient au feu en pourvoyeurs, à leur tour. On les rencontrait parfois dans les tranchées, en longue file, graves, portant chacun, d'un pied léger, deux caisses de projectiles : tant que le chef de file allait droit, les autres cheminaient sans broncher; mais si celui-ci, par caprice, s'arrêtait, tous feisaient halte, se cabraient; puis, remettre en orchre et en mouvement la procession de ces entêtés n'était pas chose facile. Une balle, par malheur, chuchotait-elle aux oreilles déployées du premier venu, panique, débandade générale. Les conducteurs avaient beau sonner le ralliement, la persuasion n'aboutissait pas plus que la brutalité : la peur suivait son cours. La perfection, en ce point, n'appartient pas plus aux baudets qu'à l'homme. Parmi ces sommités de la gent muletière, campaient modestement quelques bons diables 4'ânes, montures des cantiniers. Quels services rendaient ces bourriques! et quels modèles d'animaux guerriers! brayant peu et doux, vivant de rien, sociables, rapides au besoin, dociles, laids à ne jamais tenter les voleurs ! Je crois, en vérité, qu'on a calomnié leur race. Les barbes disputaient aux oreillards le prix du courag'e. Quand, autour d'eux, les bretons et les normands languissaient et crevaient de misère, ces étalons pensaient
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encore à Tamour. Leur sang, fious ce climat énervant, conservait la chaleur du soleil africaine Plus d'un, la nuit, venait mettre en émoi le Grand-Parc. Us rOdaient avec feu autour des juments efflanquées de France, qui aaiaient préféré une poignée d'orge aux plus ardents baisers, et repoussaient les galants avec colère. Ceux-ci alors, de dépit, se précipitaient à fond de train à travers le camp, et malheur aux tentes qu'ils heurtaient sur leur passage; l«urs pieds s'embarrassaient au milieu des plis de la toile, et tout s'écroulait' sous eux pêlemêle. Quel réveil pour les propriétaires qui recevaient un de ces hôtes dans leurs bras! Aussi, dès qu'un de ces brouillons était signalé aux environs, c'était tout comme si on sonnait i'sdarme. Alerte I bons habitants de ces lieux, et en chasse! Les uns traquaient l'ennemi; les autres, de leur lit, criaient, pour 1 éloigner, de leur voix de steutor ! Les plus calmes, sous leur bonnet, maudissaient les hai3us de l'Afirique.'Qn ne se recouchait, surtout on ne se rendormait, que quand tout bruit de gfalopade s'était éteint au loin.
En résuzné, pour les hommes aussi bien ^ue pour les bâtes, le plateau Chersonèse, dès le miheu ae novembre, offrait un odieux séjour. Sans feu, geler à l'air froid de la tente ou sous des repaires sauvages, patauger du «matin au soir dans l'eau et la boue, au mépris de la fièvre, liguée contre nous avec les Susses et le choléra; à table, des salaisons et du biscuit; en fait de distractions, la tranchée; consacrer, & ce jeu des dangers, au moins vingt-quatre heures sur trois jours^ tel était déjà notre lot. Bien.dans la marche des travaux ne présageait la fin de la guerre. L'hiver nous apparaissait comme une condamnation aux galères du siège à perpétuité. Avec cet épouvantail devant les yeiix, les exilés étaient moins à plaindre que nous, et ]^us d'une fois, pendant les monotones veillées de bivouac, le souvenir delà France arrachait des regrets aux plus ambitieux. L'esprit gaulois s'étiolait; les bons mots se diangeaient en soupirs.
Le lo, au réveil de Tarmée, le vent et la mer Noire
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s'étaient apaisés. On reprit l'œuvre des réparations, et la journée fut .des t>lus agitées. Pendant que mille ouvriers, au camp, relevaient les baraques, au siège, les pionniersi du génie pratiquaient par;tout des saignées, pour faciliter Técoulement des eaux pluviales, et fermaient les brèches des parapets. Les tentes s'alignaient de nouveau. Le va-et-vient des voitures reprit; la vie recommença à circuler de Kamiesch à Baladava. La trompette, dont les accents, hier tout' le jour, avaient été couverts par Jes clameurs de l'ouragan, fit entendre ses refrains les plus vifs, à l'heure du rassemblement der la garde. J'en étais. Nous atteignîmes, presque à la nage, notre poste de batterie. Là, no? exercices aquatiques continuèrent; en certains endroits, le terre-plein aurait porté bateau. Les mortiers turcs étaient submergés au delà des tourillons. Quel amusement de les repêcher! Mais l'épaisseur des ténèbres nous obligea d'ajourner cette manœuvre au lever du jour. Nous voilà donc, ayant sept heures, livrés à nous-mêmes. Presque partout^ même inaction forcée, même embarras pour embellir autant que possible ces longs loisirs. Chacun pour soi et la vertu pour tgus I Quant à moi, je me jurai d'employer la méthode de désepnui de la précédente nuit de guerre. Mon fonds de musique et de poésies n'était encore pas plus à sec que ma blague à tabac. J'entrai résolument en scène. Mais, hélas.! comment me guider dans la répartition des temps? A l'exemple de ces serviteurs qui vous abandonnent au jour de l'infortune, ma montre n'allait plus. Un charlatan de la légion étrangère, qui se disait bon horloger,, l'avait vainement soignée. Le trouble produit sur ses rouages par les influences atmosphériques de la veille l'acheva. Il fallait remédier à son silence. En prêtant l'oreille aux bruits du dehors, je discernais la voix lointaine d'un coq, qui s'élevait des cabanes du port. Que de tristesse dans ce chant qui nous rappelait à tous le village ! La vue d'une belle jeune fille aux bras d un vieillard amoureux ne m'aurait pas affecté plus péniblement que cet écho des plaisirs diampêtres, perdu au milieu de l'hor-
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reur de cette soirée de siège. La mélancolie m'aurait envahi, si la contenance des artilleurs n'avait rendu la virilité à mes sentiments. Plus ils souffraient, plus leur cœur montait au niveau des épreuves. Tous ces conscrits, qui se lamentaient lors du départ de Marseille, s'étaient maintenant transfigurés en soldats de vieille roche. Leurs entretiens, au bivouac et devant l'ennemi, roulaient souvent sur la gloire à gagner ici et sur les joies futures du retour en France. Comme ils se redresseront alors devant leurs amis d'enfance! Jean les estimera, Pierre les enviera, et autres chmères salutaires à écouter. Je repris, avec la gaieté, le fredonnement de l'opéra, au point où, la.dernière fois, une boutade de Sébastopol l'avait interrompu. Je conduisis à l'autel, de là à la mort, Valentine et Raoul. La récitation du Cid succéda aux couplets. Le coq russe chantait pbur la troisième fois, et Rodrigue, dans une apostrophe sublime, provoquait l'insulteur de son père. Tout était tranquille, la campagne, la mer, la place, les avantpostes, les sentinelles, (juand, par une de ces fantaisies auxquelles il nous avait familiarisés, le bastion du Mât entonna une vive sérénade. Debout et attention ! Ce soir-là, nos adversaires tiraient sur nos parages à merveille; de chaque gerbe de bombes il s'en détachait une à notre adresse, et elle tombait avec une précision algébrique. Aussi, quelle danse au cri de : gare la bombe 1 Tant mieux pour qui pouvait à temps se blottir derrière nn affût, se coller contre une traverse ou s^étendre à plat ventre dans une mare ! Après l'explosion, de se relever, de se compter et de rire ! Y avait-il une blessure? vite un brancard. Deux camarades désignés accompagênaient la victime à l'ambulance. Puis, à un autre signal d'alarme, le même manège. Cette partie de Colin- Maillard dura une heure. Il n'y eut que deux des joueurs touchés. Les batteries de la troisième parallèle furent les plus éprouvées. Nous vîmes passer des morts. Le pire fut de ne pouvoir, à bout de munitions, rendre coup pour coup à l'assiégé. Après le rétablissement de la paix, une longue course nous séparait encore de
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Taube. Il bruinait; la fatigue nous alourdissait; les bonnes dispositions 4u début dégénéraient, chez mes compagnons, en affaissement et en murmures, chez moi, en dégoût de distractions nouvelles. J'essayai pourtant de philosopher. Peine inutile! Et qu'auraient fait, à notre place, les penseurs de profession? Les sages de la Grèce discouraient aux rayons du soleil de l'Attique ; Descartes découvrait les lois de l'esprit humain au coin d'nn poêle. Transporté de chez les morts à la tranchée, devant Sébastopol, du 15 au 16 novembre, après minuit, Zenon aurait sans doute changé sa définition de la douleur, et tout comme nous, pauvres gens, réellement gémi de sa destinée. Sur ces entrefaites, pendant que je me prouvais la vanité des méditations, le g=ommeil m'aborda en traître et un rude combat de conscience s'engagea.
Le spectre des rhumatismes se dressa devant mes yeux ! Par les conseils d'un ancien, je me représentai les infirmités promises un jour aux imprudents qui s'affaisaient sur le grabat humide de la parallèle- La bête repoussait cette image importune, et prétendait se reposer. Une voix interne, au nom de l'intérêt et du devoir se révoltait de cette faiblesse et criait de veiller. Les Grecs, pos maîtres, avaient raison de dire qu'on s'instruit à l'école de la souffrance. Si j'avais, conservé des doutes sur l'existence de l'âme, sur la différence de sa nature avec celle de la chair sa compagne, qu'elle emplit de son soufiSle, ces luttes, que je recommande aux sceptiques, auraient dissipé le nuage. Je vainquis; et j'aurais été un égoïste de ne pas préj^erver du danger les dormeurs épars et couchés. Je mis à leurs trousses, un vétéran de sous-officier, qui, malgré la nuit obscure, s'acquitta avec succès de sa mission de réveil ambulant. Quiconque bâillait trop fort était interpellé par lui et secoué. On le bénit. Au point du jour, tous ceux qui s'étaient soustraits à sa surveillance se reconnaissaient à leur face sépulcrale : enfants qui, piour la satisfaction d'un besoin passager, ménageaient des remords à leur vieillesse. L'un d'eux paya de la vie un moment
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d'abandon. Il fut broyé par une bombe, près du gabion écarté qui lui servait d'oreiller. Le compte rendu quotidien, après les mots sacramentaux : « Rien de nouveau, i ajoutait : « un homme tué. i Tel était le laconisme des oraisons funèbres. On ne faisait plus de façons avec la mort. Nous ensevelîmes les restes de ce pauvre diable; puis on but à la ronde la fi^outte du matin. Pour la première fois de ma vie, je Siillis me griser avec préméditation. L'ivresse aurait peut-être coloré les douze heures de faction qu'il nous restait à subir jusqu'au soir. Nous nous livrâmes à des travaux de dessèchement. La plate-forme du terre-plein fut égouttée. Les Russes, comme nous, restauraient leurs ouvrages. On distinguait à l'entrée du port les marins du czar consolider l'estacade ébranlée par les secousses de la mer. Le bastion du Mât n'élevait pas plus la voix que la plupart de nos batteries, condamnées au silence par la disette de munitions, et dont on avait jusqu'à nouvel ordre bouché les embrasures. Seuls les tirailleurs guerroyaient, de leurs embuscades du cimetière et des grottes du ravin des Anglais. L'ennemi usait maintenant à leur égard de représailles; et, ces enfants perdus, durant ces derniers jours, avaient éprouvé de telles pertes que le général en chef avait dû faii;e une nouvelle levée de volontaires. Prenant enfin leur revanche, les éclaireurs de Sébastopol ne harcelaient pas que leurs adversaires directs. Logés depuis peu, en face des lignes de nos alliés, dans des trous, d où ils prenaient à revers nos principales tranchées, ils y lançaient une grêle de balles, plus meurtrières que des éclats de bombes. Il y avait dans l'air, aux lieux enfilés, un bourdonnement continuel. A l'heure où la garde débouchait de l'angle d'une place d'armes voisine, mon remplaçant eut la jambe traversée. Grâce à ce contretemps assez commun^ on ne me releva que fort tard. Au retour, sans guide et dans l'ombre du soir, je m'égarai sur une vaste nappe de limon. Comme s'ils s'entreoattaienf en duel, les passants dégainaient, et malgré leurs sabres, qu'ils piquaient en terre à chaque pas.
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ils perdaient mainte fois équilibre. Pour ma part, je ferraillais avec le pavé inutilement, et après une variété de chutes, les mains égratignées, la rage au cœur, plus boueux que le plus ordurier balayeur des rues, à la suite de nombreuses marches et contre-marches, je saluai enfin mon toit.
Sur le seuil, le fidèle Martin d'un air radieux, me souhaita la bienvenue. Je le bousculai! La portière s'ouvre. Quelle surprise ! Un foyer domestique brilla à mes yeux ! Je sautai au cou du fumiste et le félicitai du philanthropique emploi de ses loisir» , en mon absence. Puis pour dîner, je m'attablai près de l'autel de mes dieux lares, aussi joyeux qu'à la réception d'une lettre de France. Le lard me parut chair de faisan. Je sirotai café et punch. Une cendre du meilleur augure blanchit au bout du cigare; je tisonnai, enfourchant le Pégase de mes rêves. Malheureusement le parfait bonheur n'existe pas, même au bivouac ! La cheminée n'était qu'une ébauche ! Un nuage de plus en plus épais m'enveloppa, à mon insu. Bientôt la fumée obscurcit en plein ma veilleuse. Je 'suffoque, me lève en sursaut, et me jette sur la porte pour respirer. Encore une minute de cette volupté, et je mourais peutêtre d'asphyxie au coin de mon feu, comme une grisette dégoûtée de la vie. La nuit fut nulle au siège et excellente au camp. Le lendemain, mon premier soin fut de remédier au mal. Il manquait un tuyau. J'en fabriquai un avec des débris juxtaposés de ces conduits qui, jadis amenaient les eaux du Grand-Parc à Sébastopol, et qui, depuis la démolition des aqueducs, couraient les champs. Les boîtes de fer-blanc, tombeaux vides des sardines, pavaient l'entour de la cuisine; Martin, ingénieusement, en découpa une en plaque mobile, qui tournait au sommet du tuyau, selon la volonté du vent. Désormais à l'abri des accidents, je n'ambitionnai plus qu'une provision de bois.
lie combustible de luxe était aussi rare que les apparitions du soleil au ciel. L'espoir de garnir mon bûcher et surtout de découvrir un nid de voliges, nécessaires
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à la couverture de mon écurie, me conduisit le 18 à Kamiesch. Cette colonie marchande naissait alors. Quelques boutiques, groupées sans art autour de la direction du port, composaient cette ville qui devait éclipser Balaclava et fonder, sur le plateau Chersonèse, Filouville et Canaillopolis. Les premiers habitants, ainsi u'à Rome avant l'enlèvement des Sabines, étaient à la ois, sauf de rares exceptions, mi-voleurs et célibataires. Quelques femmes hors des ménages réguliers représentaient le beau sexe : gourgandines arrivées la veille, sur des navires que la tempête du 14 avait retenus à la côte d'Eupatoria, en vue des Cosaques insensibles. Aussi le premier qui osa acheter, argent comptant, les faveurs de ces rares harpies, fot porté en triomphe dans son camp, et il se repentit peu après de sa bravoure amoureuse. Sous ces cabanes de flibustiers cosmopolites, on vendait des liqueurs, du café, du tabac, divers comestibles; mais pas un rondin, pas une planche, à l'étalage. Je cherchai ailleurs; le hasard m'apprit qu'un de mes camarades d'école, enseie^ne de vaisseau, se trouvait en rade, à bord du Bamazar, Je le visitai. Il me retint à dîner. Bonne aubaine ! Quelle table ! Du linge blanc, des verres de cristal ! Vaisselle de faïence, couverts d'argent, cuisine recherchée et substantielle, digne des hôtes et de mon appétit ! Je me comportai de la même façon qu'un paysan invité chez un grand seigneur. Mes yeux ne fixaient que les plats et mon assiette. Je me léchai les lèvres, à la fin de chaque service, ne me souvenant plus si cette marque de satisfaction conviviale est de bon goût. Peu s'en fallut que je ne tirasse de ma poche mon couteau de campagne, pour découper viande et pain ! rudesse et gloutonnerie excusables après six mois d'abstinence et de solitude ! Pour adieu, je demandai à bout portant du bois; men ami, n'en ayant pas à donner, me conseilla d'aller le long du rivage glaner les épaves, que la mer ne cessait, depuis trois jours, de rejeter ! Je me postai à l'aflFût, sur la plage de Kasatz, au point le plus favorable. Il y avait là une foule de muletiers, qui atten-
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paient le tribut du ressac, immobiles et résignés comme des pêchelirs à la ligne. Les flots ne vomirent que des cadavres de bestiaux et des cercles de tonneaux. Un Anglais qui passait m'expliqua pourquoi il ne venait plus des débris de bois. La plupart des pavires échoués, près dé Balaclava, par ordre de l'amiral Dundas, avaient été brûlés hier. Maintenant le succès de ma mission domestique dépendait de l'intrigue. Je postulai près d'un petit commis du campement, qui était une puissance, et obtins par faveur, une tente pour mon cheval, et pour moi un panier de charbon.
De bonne heure , je vins au cercle conter mes prouesses dînatoires ; le récit du repas maritime eut les nonneurs de la soirée. Dans cette réunion de mortifiés, le détail demandé du menu augmentait leur regret de n'y avoir pas assisté. L'eau venait à la bouche des plus gourmets mangeurs de lard. On lisait, sur leur figure, quelque chose de la félicité de ces mendiants, qui hument de la rue le parfum lointain des fourneaux de Chevet. Une discussion gastronomique s'engagea, d'autant plus passionnée, que depuis plus longtemps, on n'avait joint la pratique culinaire à la théorie : car, il en est de la cuisine comme de la liberté ; plus on en est privé, plus on s'enthousiasme pour elle. Un étrange sujet apaisa les esprits en goguette imaginaire. Un chercheur d'aventures annonça qu'il avait rencontré des femmes à Kamiesch. — Tiens, des belles ici, s'exclama un vieux garçon, fatigué du vœu de chasteté que nous imposait la guerre. — Bah ! de vraies femmes, ajouta un homme marié ! — Et l'on passa froidement à l'ordre du jour : les charmes, la beauté, les vertus de ces dames I Quelle mine intarissable de plaisanteries en d'autres temps ! Nous n'étions certes pas devenus moines de profession ! Mais hélas! faute d'aliments, la verve nationale se mourait. La nature de nos préoccupations,' le courant des idées, banniwsaieut les grivoiseries et le rire mondain. Nous avions tous un crêpe à l'âme. Chaque jour des amis succombaient au siège ou entraient au:ç ambulances.
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Du soir au matin, les trompettes d'alentour s'exerçaient à sonner la marche funèbre. Chaque jour un enterrement nous délassait des soucis du service, et ces cérémonies étaient plus tristes même qu'à V9,ma, où li^ fosse des morts ne se fermait jamais. Là-bas, du moins, un beau aoleil d'été éclairait la procession des ^convois. Maintenant, d'ordinaire le cortège descendait vers le r^vin du cimetière, derrière le Grand-Parc, aux dernières lueurs du crépuscule, sous un ciel brumeux et froid d automne, lentement et silencieusement; près de la tombe, l'aumônier murmurait un De profundis. Les spectateurs y jetaient tour à tour la fititemélle pelletée de terre, et on se séparait la tête basse. Le canon de Sébastopol même se taisait. Il semblait (jue nous étions venus sur cette maudite plage de la Chersonèse, non pour combattre, mais pour souffrir et mourir, par rang de chance ou de courq,ge. Quand, dans la journée, une heure au moins avait été consacrée à ces pénibles devoirs de la camaraderie, et que le soir ou le lendemain, il fallait sans relâche, bon gré mal gré, reprendre le harnais de tranchée, comment, à propos du rebut des courtisanes, se bercer des plus douces chimères de la vie ? La volupté nous apparaissait semblable à un plaisir du paradis. Nous rêvions de belles filles, presque avec religion, comme les Turcs d'alentour, songeant en extase aux Péris deTéteruité. Si une maîtresse chérie m'était tombée des nues, ne sachant où la log'er, où la serrer sur mon cœur? (car on poétise un grenier, une étable, mais je défie l'amant le plus romanesque de bâtir le nid d'amour au milieu d'un cloaque,, entre les périls, les privations et Tesclavage du bivouac !) l'humanité ne m'aurait-elle pas ordonné de congédier cette Béatrix? Je me posais, en aparté, ce problème'^de sentiment, pendant que les orateurs ordma^ires de l'assemblée agitaient une question palpitante d'intérêt, et en chœur ébranlaient la baratjuç de leurs éclats de voix.
11 sWissait de savoir si une blessure heureuse^ menant à 1 hôpital, ne valait pas mieux que les tribula-
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tions sans fin du siège. Un rabbat-joie définit ainsi la perte de toute fraction de membre, qui ne rendait pas invalide; et lui, pour obtenir sa liberté, il aurait volontiers sacrifié jusqu'à deux doigts de la main gauche. Grande rumeur : les uns disaient qu'il marchandait trop; les autres, avec raison, n'auraient pas abandonné, pour le plaisir d'une fuite honnête, un cheveu de leur barbe. On leva^ la séance, plus divisés, qu'après un débat de politique ou de littérature. Je rentrai au logis, toujours indécis sur le renvoi de mon étrane-ère fictive. La vue de mon almanach fit évanouir cette folie, réminiscence du pays de Tendre. Je constatai avec terreur que le 19 et le 20 étaient marqués d'un point noir : ce qui signifiait que la batterie 14 réclamait son humble serviteur. Cette certitude empoisonna mon repos. Au camp, la nuit fiit sans trouble. Pas un coup de canon. Il semblait que Sébastopol était éliminé de la guerre. Dans le lointain, le bruit soporifique de l'autan, sifflant à travers les tentes, comme à travers mille voiles. Au réveil, mauvaise nouvelle. Mon cheval s'était sauvé emportant sa tente sur le dos; plus tard, un voisin me proposa de l'accompagner à la Pointe-des- Blagueurs, Cette place publique du Grand-Parc était
S lus déserte qu'avant Inkermann. Cependant, une foule e fumeurs et de nouvelhstes désœuvrés s'y rassemblaient encore pour deviser, ou voir le panorama de Sébastopol. Leurs fables avaient un écho dans le camp. Qu'il gelât ou qu'il plût, on les retrouvait à leur place, surtout quand on avait vent d'un spectacle nouveau ! Ce jour-là, les marins russes coulaient un vaisseau supplémentaire à l'entrée de la rade. Au dire de transfuges polonais, arrivés la veille au quartier-général, l'assiégé préparait des brûlots, et Ton cherchait à en découvrir la trace. Je me refiisai ce plaisir bourgeois, et attendis, cloîtré, le quart d'heure de la gloire.
A la brune, nous partîmes. Il ne pleuvait pas. On bénit le ciel, chemin faisant, de ce bienfait exceptionnel. Au commencement de la soirée, le bastion du Mât aboya fort, puis il se musela, et nous restâmes face à
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face avec Toisiveté. Hélas ! ma fnesse contre les pièges de Tennui était à bout d'expédients. J'aVais appelé les muses à mon aide; mais la mémoire me trahissait, et, avant de devenir, par des redites, insupportable à moimême, je changeai mon plan de défense ; la nécessité est cruellement ingénieuse ! Il fallait souffler sur toute pensée noire ou gaie, éteindre Tâme. Une étude du bonheur à la tranchée avait conduit à cet idéal de la brute plusieurs viveurs de bivouac, et ils veillaient sans soucis, à l'aventure. J'adoptai cette philosophie pratique : sans réfléchir à rien, les' mains dans les poches, la casquette enfoncée au-dessous des joues, le capuchon du* caban rabattu sur la tête, dormant presque les yeux ouverts, automate par raison, j'oscillai comme un pendule animal, de la gauche à la droite de ma batterie. Cependant, oublier même le coq, mon compagnon de chant ! Quelle ingratitude ! Je tendis longtemps l'oreille, et je ne l'entendis plus. Un Cosaque affamé, l'avait sans doute dévoré. Je le plaignis, et ce mouvement de pitié rouvrit la porte aux chagrins et ébrécha ma résolution vertueuse. Vers minuit, des nuages passagers nous inondèrent. Ce surcroît de contranétés acheva de m'abattre. Les souvenirs amollissants m'assaillirent; le temps m'aurait tué cette fois, si Sébastopol, effrayé par le bruit d'ateliers avancés, n'avait sonné à l'improviste l'alarme. Le ciel brillait d'éclairs, (jare les bombes, et à nos postes ! Un boulet de hasard frappa à mg^t un des tirailleurs du voisinage. Maudit sort I impossible de*se venger ! L'ordre de ne pas batailler était plus formel que jamais. La mèche à canon, ne servait qu'à allumer les pipes. Nous jouâmes de malheur ; car la place ne prenant pas la parallèle pour point de mire, nous privait d'émotions. Ses coups convergeaient contre les nouveaux ouvrages en construction. Artilleurs et fusiliers russes, tous rivalisaient de zèle pour gêner cet agrandissement mystérieux des attaques. Les balles tirées avec prodigalité faisaient autant de ravages que les gros projectiles. Elles atteignaient fréquemment les pionniers, au pied même du
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parapet, si bien que certains partisans fq-natiquesi de Miniô prétendirent qu'un jour, à ce train, la caral?ine détrônerait le canon. Malgré les protestations orag^euses de l'assiégé, le 20 au matin, les batteries n°^ 15, 16, 17,. 18 et 19, s'élevaient devant Sébastopol, armées de pied en cap et défiant les sorties. Cependant le génie ne chômait pas, et les cheminements touchaient aux murs du Lazaret, parallèlement aux remparts. Toute issue se trouvait maintenant fermée, du côté de la mer, au?, colonnes d'attaque qui déboucheraient de la Quarantaine.
La journée futpacifique, presque en tout pointinactive, et, par conséquent, d'une longueur mortelle. Pour toute récréation, les fuséens, dans nos régions australes, essayèrent des engins cette fois, à en croire ces artistes, frais, incendiaires, d'une portée merveilleuse, d'une justesse mathématique. Le bastion d'attaque, d un naturel pourtant si irritable, ne daigna pas répondre à leurs provocations. Enfin, on nous releva de sentinelle et nous reprîmes joyeusement le chemin du camp. Je savourais en route, d'avance, les plaisirs du logis, le doux rayonnement de mon foyer, peut-être i*ne lettre de France, quand, au tournant de la dernière tranchée, un scélérat obus d'enfilade décapita trois passants, à quelques pas de nous. Des gouttes de sang éclaboussèrent les premiers de la troupe. On ensevelit à la hâte ces cadavres au bord du parapet. Un tour de plus de la vis de pointaoî^e, et j'étais peut-être pris à»leur place ! Je tremblai jusqu'au camp de cette tragique aventure. A peine dans le lit , l'évocation en songe de ces morts me persécuta» Je sentais le froid de leurs chairs saignantes ; et puis après, il me sembla qu'une légion de trompettes en deuil formaient le cercle autour de moi et me cornaient aux oreilles le sinistre refrain du cimetière. La fusillade lointaine me rappela en sursaut à la vie réelle.
En effet, une victoire remportée par nos alliés marqua cette nuit du 20 novembre. L'hiver et l'adversité anéantissaient peu à peu les Anglais. Mais
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leur courage ne faiblissait pas; et, dès qu'on avait besoin de leur secours, on retrouvait dans cette poiraée de frères d'armes nos émules de TAlma. Averti par spn collègue que, des embuscades de Karabebiaïà,le» Russes ravageaient le champ de nos approches, lôr^ Raglan promit de nous délivrer promptement des importunités de l'assiégé. Le 20, vers dix heures du soir, cent riflemen conduits par le capitaine Tryon s'élancèrent sur les avant-postes désignés, s'en emparèrent de haute lutte; et, trois fois en vain l'ennemi entreprit de les ressaisir. Par malheur, le chef de cette valeureuse phalange périt dans la mêlée; et le général Canrobert mit à l'ordre du jour le dévouement du brave Tryon et l'intrépidité des Anglais. Tout ne finit pas avec le combat : à la rentrée des fuyards, la panique se répandit à Sébastopol; les bastions, avec un accord soudain, éclatèrent, et des hordes de projectiles firent irruption dans nos lignes. La terre en ressentit une commotion. Suspension générale du travail j mais i\ y eut plus de bruit que de mal; car l'ennemi tirajus-
Ju'à la pointe du jour sans système, et à tout hasard. >n aurait dit qu'il voulait moins nous nuire que s'é- * tourdir de sa peur.
Le gaspillage des munitions prouvait les richesses incalculables des arsenaux de Sébastopol. D'après unç récente estimation, et elle était au-dessous de la vérité, la place avait déjà déi)ensé quatre cent mille chargea de toute nature et brûlé cent-vingt-mille l^ilogrammes de poudre. Presque à chaque pas, à la surface du champ de lutte, on rencontrait le sillon d'un ricochet, ' ou le trou d'une bombe. La plupart de ces sphères homicides étaient d'un calibre tel qu'en leur point de chute, dans les entonnoirs, les voitures auraient risqué la nuit de verser, si l'on n'avait eu le soin de les combler, par corvée. Avec quel art elles sont coulées ! les produits les plus parfaits de nos forges approchent^ peine de ces chefs-d'œuvre de la fabrication russe, armés de fusées métalliques. Dieu merci, l'aesiégé se montrait avare jusqu'à présent de ces infernaux obus à perçus-
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siou, qui éclataient, rasant la crête du parapet et arrivaient au visage en éventail de fer. Ses boulets ne se distinguaient que par leur nombre. Leurs couches superposées couvraient déjà le fond du ravin du Clocheton sur une longueur d'un kilomètre environ, et cette pile, dont le niveau montait sans cesse, devait à la fin du siège atteindre les proportions d'une mine. A en juger par les trésors de son artillerie, on se confirmait de plus en plus dans l'idée stimulante que Sébastepol était bien la cheville-ouvrière de la domination russe, au midi de l'Europe, et que, sans la guerre dont nous avions la gloire d'être les champions, les çzars auraient pu bientôt tirer des magasins de cette forteresse les trais du bombardement de la Turquie entière.
Cette opinion, accréditée par l'amour-propre, sur les resso.urces indéfinies de la place, fut réfutée d'une façon imprévue. Or, la journée du 21 avait été rigoureuse. Le camp était soûl de sommeil; pas de bois au logis; au dehors, giboulées d'hiver et un désert marécageux ! La garde de tranchée descendit sans bruit. On interrogea les amis de retour, comme s'ils avaient des merveilles à conter. Quelques-uns de ceux-là rentrèrent triomphalement au cercle et annoncèrent l'agonie de Sébastopol, sous prétexte que la ville était déjà réduite à charger ses canons avec de la vieille ferraille. A l'appui de cette thèse, l'un d'eux rapportait un gond de porte, et des débris de serrure, tombés sur le clmmp de bataille. Cette exhibition souleva une tempête dans la cabane. On rit aux dépens de ce pauvre bastion du Mât, hier si prodigue, si fanfaron, bientôt condamné à s'armer de catapultes et à nous lancer des pierres. Un barbon se fit bravement l'avocat des Russes, disant qu'on ne pj'enait pas une place forte avec des plaisanteries; que le fait dont on se réjouissait était incroyable; donc il était faux; quelle logique ! Hier, chez les marins, un boulet russe, pénétrant par l'embrasure d'une pièce ne s'était-il pas logé juste au fond de l'âme? On n'avait eu que la peine de le renvoyer à qui de droit. Cette aventure invraisemblable, vingt témoins
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dignes de foi raffirmaient, et d'ailleurs pareil hasard s'était, un jour, présenté devant Anvers. Is 'avait-on pas vu d'autres échantillons de miracle ;* par exemple, un artificier guillotiné par un éclat de bombe sur le chemin de son poste et marchant plus de dix pas avant de tomber. On conclut de là que le gond et la serrure provenaient bien des batteries russes, et qu'avant le jour de l'an, Sébastopol capitulerait. Nous nous endormîmes dans cet espoir.
Ce jour-là avait été pour moi une singulière partie de chasse. Je désirai faire essai d'un fiisil russe, trophée personnel d'Inkermann. A la faveur d'une éclaircie du de], le diable me chassant du lit, je me mis en route ! Martin accompagnant, je longeai le rivage. En fait de gibier, rien, si ce n'est des corbeaux. Quelques aflEamés mangeaient ces carnivores et en faisaient des potages exquis, à les entendre. J'en tuai deux par mégarde, mais si gras que je les soupçonnai de s'être repus de chair humaine. Le dégoût me saisit; et je remis mon arme trop précise en bandoulière, honteux de revenir les mains vides. Nous glanâmes sur le rivage ; mon piqueur fit un fagot de biruyères, tandis que je ramassais des coquillages. Mitraille, à l'écart, continuait à prendre des cailloux pour des perdrix. Le chien galant rêvait à ses amours. Les loisirs de la vie de siège lui pesaient autant qu'à ses maîtres. Il courtisait bien, par-ci, par-là, quelques voisines; mais, comme il sied à des chiennes mal nourries, leurs caresses étaient froides. 11 donnait parfois des représentations aux ba- ' dauds du Grand-Parc ; mais il semblait blasé sûr ce succès. Il s'était donc épris, dans une promenade à Kamiesch, d'une caniche anglaise, au poil blanc et frisé, à l'œil langoureux. Cette passion remplissait mieux son existence. Sa dulcinée habitait à bord d'un navire en station au bout de la rade. Il s'échappait parfois de sa loge, et suivait à la nage le canot qui emportait sa bien-aimée ; les matelots le connaissaient; et dès que ses cris les prévenaient de son abordage, vite on lui tendait la main. Après la chasse, le temps, tour-
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nait à l'orage, la mer était houleuse. Le besoin de tabac me poussa au marche. Au lieu de suivre Técjiiipage de chasse, Mitraille m'escorta; puis je le perdis de vue. Il s'égara sur le quai, en face du toit de Miss; puis, n'écoutant que son cœur, il s'élança dans les flots et, à peu de distance, disparut pour jamais. L'officier du bord, que je connaissais, m'avertit de ce malheur, et j'apportai cette triste nouvelle au camp.
La mort d'un chien fut presque l'événement de la journée, dans nos environs ; preuve que le siège pâlissait de plus en plus, que la Chersonèse, tout l'hiver, n'offrirait qu'un champ de douleur. C'était déjà alors une funèbre époque. Le feu, la misère, les maladies nous décimaient à J'envi; et, nos rangs s'éclaircissant de jour en jour, il ne nous restait plus assez de larmes pour pleurer les amis intimes. Cependant, nos artilleurs pleurèrent Mitraille, tant ils chérissaient ce fidèle compagnon. Pendant les entr'actes de la tranchée, ils n'avaient pas d'autre distraction que les exercices du chien savant. On accourait de Balaclava pour le voir et l'applaudir. Quelle concurrence il préparait au théâtre des zouaves ! Des titres plus sérieux lui avaient acquis l'affection de tous : nageur émérite, plusieurs fois il avait mérité la médaille de sauvetage. Par reconnaissance, si la mer eût rendu sa dépouille, nous lui aurions élevé un mausolée sur le front de bandière. En souvenir de lui, ses successeurs portèrent son nom. Mais aucun de sa dynastie n'effaça sa mémoire. Je lui devais, pour ma part, plus qu'un panégyrique, et je vins sans succès, le lendemain (22), au soleil levant, à la recherche de son cadavre ; piété inutile !
Le hasard, en revanche, me fit dénicher au fond d'une boutique achalandée, mon compatriote favori de Varna, qui était depuis peu arrivé, au mépris de la mer orageuse, et par sa présence, relevait l'honneur moyen de la colonie. Il trouvait ses anciens clients changés à leur avantage , disait-il ; la barbe touffue, le teint hâle, nous donnaient un air martial des plus accentués ; et, à ce propos, ce vieil ami me
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rappela que, tout enfant , j'annonçais des dispositions pour le métier , trépignant à la vue d'un soldat et assourdissant la maison, la rue des roulements d'un tambour. Il croyait, sans doute, me flatter; mais à cette heure, la girouette des idées tournait, et je maudissais hautement , sans arrière-pensée,^ selon la mode, le démon qui m'avait fourvoyé dans la carrière des armes; car, le soir, mon tour de tranchée retombait. Je lui serrai la main et rentrai.
Après une nuit de siège qu'on pouvait rayer du journal, le camp -déjeunait silencieusement; je ne bougeais plus du coin de ma cheminée , occupé h petit feu à brûler le butin de la veille, à bouder, à feuilleter et à commenter un volume de Corneille, le seul de mes livres échappé presque au désastre du 14. Le Cid était la pièce la plus intacte. J'enviais beaucoup plus Rodrigue que je ne l'admirais. jQuî de nous, à sa place, n'aurait pas défié toutes les puissances des Russies, s'il s'était a^^i de conquérir le cœur d'une maîtresse. Nous, il fallait mourir dans l'attente des combats, froides victimes de la politique moderne , jouets de cette abstraction qui a nom la gloire, et qui, en définitive, se traduit par un bout de ruban et de galon. Au milieu de cette tirade, la trompette sonne le rappel : l'heure était venue; et je don^ nais, comme les camarades, le signal de la marche à ma troupe, quand un ordre de la Salle des Rapports m'arrêta. ,0n détachait le premier lieutenant à Kamiesch, et l'officier qu*on nous adjoignait provisoirement pour le remplacer, était commandé, ce soir-là même, de garde. La pluie avait recommencé, mêlée de neige, et je remis mes pouvoirs et la mauvaise humeur au nouveau-venu. Un jour de paix et dé sécurité gagné, sans y compter! Mieux valait ce cadeau de la fortune qu'un héritage ! J avais besoin d'épancher ma joie; les collègues du cercle étaient des compagnons trop froids. En dépit du temps, j'allai passer la soirée à Kamiesch, chez le marcband démon village. Nous causâmes donc du clocher. Personne ne fut oublié dans la revue. Une telle, la
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perle du bal, s'était mariée, et vivait heureuse mère; telle antre avait un amant; et ceci, et cela; si bien que minuit n'avait pas épuisé notre chronique. Mon hôte couchait sur la paille, préférable au meilleur lit de camp. Les ténèbres d'automne pesaient comme un couvercle de plomb sur la campagne inanimée. Sebastopol lâchait quelques bordées d'alarme ; le murmure des brisants, le long de la plage, rendait le silence de la nuit plus lugubre. Le danger de ir^e perdre sans nécessité me retint jusqu'au matin (23). En chemin, je rencontrai à dos d'un coquet cheval d'Asie, certaine vivandière des zouaves, la beauté du camp ! Quelle aimable apparition! Un corsage rouge dessinait sa taille, et quelle ampleur de statue grecque. La iupe ne dépassait pas le genou. Elle portait le pantalon flottant des odalisques. Ses pieds, emprisonnés dans des bottines et des sabots, pendaient avec grâce. Les passants étaient crottés jusqu'au dos, et ce sylphe de bivouac n'avait pas une mouche de bouc. Je la suivis de loin. Tous mes beaux projets de vertu se seraient bien vite écroulés ! Et je me prenais de pitié pour toute ma philosophie, pour ce puritanisme de métier, que la vue d'une fine jambe de femme déroutait, quand la voyageuse sans voile se tourna , par un geste involontaire, de mon côté; je piquai des deux pour ne pas trop gaspiller de temps en admiration.
Quelques heures plus tard, je gémissais dans le cjoaque des tranchées, me disaût que cette cantinière, peu virginale, était le symbole de la gloire. Pauvre fée de la jeunesse qui, de France, nous fascinait tant et à qui je croj'^ais avoir ici voué ma vie ! l'expérience ne m'inspirait que des comparaisons de plus en plus injurieuses pour elle ! La nuit commença sous d'excellent!=^ auspices. Le bastion du Mât, dès huit heures, fit un terrible sabbat. Il ne resta pas, au poste de guerre, une minute à donner aux méditations. Vers minuit, il s'éleva des rues de Sébastopol un bruit inaccoutumé de chariots galopants et de chiens hurlants. On espéra une sortie. Canonniers et fantassins en armes, rangés
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au pied du parapet, oflSiciers, sabre à la main, debout surles'banquettes, vedettes embouchant leurs clairons, ou fouillant à coups répétés de fusil les abords de la place, tous, nous attendîmes vainement la venue de rennemi. Chacun s'ingénia de son mieux, pour le compte de sa tête, à éviter les éclats de bombe qui fendaient Tair sans nombre. A la première clarté de l'aube, Torchestre des bastions russes se tut. On supposa que le cauchemar d'un chef de la garnison avait occasionné c^ concert ; car, chez nous, on ne nourrissait pas la moindre intention hostile. Après la bourrasque, on but un coup d'autant plus volontiers qu'il coûtait plus cher. Tout le monde était content, comme si ou avait dansé et godaillé, toute la veillée. J'observai des compagnons, qui, dans un coin, s'entretenaient de Mitraille et s'apitoyaient sur sa fin tragique. Ces mouvements de pitié me réjouirent; ils honoraient la gent bombardière! Mais les réflexions sentimentales manquaient d'à-propos. La journée fut aussi tracassée que la nuit. La disette d'eau éprouvait de plus en plus la ville. Dès le matin, des soldats russes vinrent à découvert , avec des voitures, en puiser aux sources du ravin. Derrière les créneaux de la troisième parallèle, les Francs-Tireurs forcèrent ces audacieux pourvoyeurs à rebrousser chemin. Le bastion du Mât épousa sans retard leur querelle, et ouvrit sur nos avant-postes un feu si meurtrier, qu'on dut les évacuer, non sans de grandes pertes. Ordre fut donné alors, à toutes les batteries qui avaient vue sur cette région, de répondre aux insultes de l'assiégé. Nous rompîmes en chœur le silence; et un tir à volonté charma la fin de notre garde. Si, chaque jour, il nous avait été permis de relever ainsi le gant , fi alors des chagrins du siège ! Que les combats singuliers sont pâles à côté de ces duels d'artillerie, où Ta bravoure ne décide pas seule de la fortune! On se passionne aussi bien qu'en chanip clos; mais, il faut rester calme, au cœur de l'orage ! Frappet-on son adversaire au défaut de la cuirasse, quelle fête ! Reçoit-on un funeste coup d'embrasure, quel dé-
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sir de vengeance vous anime! Pas de repos qu'on n'ait rendu la mort pour la mort ! Nous ressentîmes, dès l'ouverture de la lutte, ces alternatives de colère et de triomphe. Avant midi, les Russes avaient rudement traité la parallèle : les épaulements étaient en ruine ; et plusieurs servants blessés s'acheminaient, en brancard , vers l'ambulance. Nous nous escrimions depuis longtemps en vain à pratiquer la charité de la guerre, quand enfin, après une salve étudiée, on aperçut dans rair, au-dessus de la batterie ennemie, quelque chose voltiger; et, c'était, à ne pas s'y tromper, les défroques d'une victime de nos bombes. Le plaisir que nous éprouvâmes, les bêtes et les dieux le connaissent. Ce fut à qui s'applaudirait le - plus de ce beau coup ; tous les voisins se l'appropriaient. L'auteur présumé reçut largesses de félicitations, un premier pourboire; et certain chef supérieur qui passait par là, par un hasard de ronde, le gratifia dun appoint, quoique l'honneur ne se paye pomt. Après cette scène, la garde montante du 24 arriva, et nous rendit la liberté. Nous dîmes adieu pour toujours, à la batterie 14 (bis)^ que nous servions depuis le 18 octobre, et qui fut bientôt abolie comme inhabitable. Cinq nouvelles batteries, portant les numéros 19, 20, 21, 22 et 23, avaient été arrêtées en principe , et la construction de l'avant-demière nous " échut en partage. Telles furent les instructions oiBcielles que mon remplaçant me transmit.
Au sortir de- la tranchée, un maréchal des logis, au milieu de la foule, faillit être tué par une clef énorme. Je ramassai ce projectile original; et h son sujet, la confère Qce du Cercle reprit le débat 'sur l'état des magasins de Sébastopol. Nous revînmes de notre erreur. Ces anomalies du tir ne démontraient pas le dénû» ment des arsenaux russes ; mais, par ce barbare procédé, la défense utilisait les fers des maisons nécessairement destinées à la destruction. En effet, dans la Sartie de Séba-«topol la plus exposée au bombardement, éjà tout était désert et à moitié ébréché. Les émigrés dlnkermann avaient emporté leurs pénates à l'abri
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des forts du Nord. Les quartiers même les plus avantageusement situés ne comptaient plus que quelques artisans qui commerçaient avec le soldat. La ville était un tombeau. C'en est fait, en vérité, de la vie de fa- mille , quand à tout instant une bombe peut défoncer le toit domestique, frapper la mère près du berceau de son enfant, le père à son foyer. Des observatoires du Grand-Parc, on voyait le camp qui avait recueilli les débris de cette population civile. Ces proscrits serassemUaient souvent sur les mamelons et regardaient tristement leurs demeures, qu'ils n'espéraient pas revoir, et que les soldats russes à Tenvi , pour le débit des canons hors de service, dépouillaient de leurs boiseries, surtout de leurs ferrures, avant que l'ennemi leur portât le coup de grâce. Le 25, l'horizon était clair ; le camp, ne sachant que feire, était au théâtre, sur les hauteurs. Les lunettes pointaient nos chantiers réveillés, la place , majestueuse derrière ses fortifications; et je me plaisais, au milieu de la foule des curieux, à ccJnsidérer le refuge et les attroupements lointains de ces malheureux habitants, qui supportaient innocemment les frais de la guerre. Ils disparurent peu à peu de la scène , et s'en allèrent pleurer leur ruine dans le coin le plus hospitalier de la Crimée. *
Les travaux, en projet la veille, furent mis à exécution dès la nuit suivante; et, malgré les fureurs du bastion du Mât, le 26 au point du jour, les parapets se dessinaient. Du côté de l'armée d observation, qui, les lignes de défeûse^ terminées au mont Sapone, se reposait sur ses lauriers, un coup de main hardi et utile signala cette même nuit. Une troupe de zouaves et de sapeurs du génie descendit dans la vallée de la Tchemaïa, par les escarpements d'Inkermann, et coupa la chaussée qui, le long de la baie, coîiduisait dans la place. Les Russes ne s en aperçurent qu'au jour. Aucune tentative ne fut opérée pour rétablir cette importante communication : car nos avant- postes surveillaient vigilamment le terrain, encore pavé de squelettes russes; et désormais , les convois venant de l'mtérieur
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de la province durent suivre, pour entrer à Sébastopôl, la route plus longue de Mackenzie.
Au centre des attaques, l'assiégé, irrité de nos entreprises, prit TofiFensive. Une nuée de tirailjeurs, cachés derrière les décombres du faubourg, fusillèrent avec entrain les postes avancés des Angkis et nos embuscades. Aidés surtout par les batteries alliées, les Francs- Tireurs soutinrent la lutte de leur mieux. Vers le soir, les volontaires russes se démasquèrent et firent inine de se loger au milieu du cimetière de Karabelnaïa, dans, des positions d'où Ton avait complètement prise sur nos ouvrages. Les canons Lancastre, tonnant à outrance, les ramenèrent chez eux avec pertes.
En ce moment , on relevait partout la garde ; et je marchai , à la tête d'un nombreux peloton, pour continuer le terrassement de la batterie 22. La veille, mon capitaine en avait , de droit, jeté les fondements. Malaisée était la tâche qu'il me léguait. Cent cinquante mètres environ séparaient le chantier du bastion du Mât , et il fallait à tout prix travailler en dehors de la parallèle. D'ailleurs, tout le voisinage en était là; personne ne semblait enchanté de sa mission , mais, pour s'en acquitter de son mieux, chaque partenaire se précautionnait à sa guise ; chez nous, une compagnie de voltigeurs du 74® était chargée de nous appuyer.
Les dispositions à adopter, en cas d'attaque, furent concertées, suivant l'usage, avec mon collègue. Nous plaçâmes ensemble, au déclin du crépuscule, une ligne de vedettes, en avant des glacis. Il distribua le reste de ses fantassins le long de la banquette. Chacun d'eux déposa son arme à ses côtés, et, en attendant, se souffla dans les doigts, car il neigeait pour la première fois. Dieu merci! légèrement. Mais la neige en Uquéfaction, à mesure qu'elle tombait, produisait aux mains et au visage l'effet d'un réfrigérant actif. Maintes balles se mêlaient traîtreusement aux flocons. Quant h nous, pionniers de service, nous entrâmes, sous leur garde, en matière. Il s'agissait de creuser un fossé extérieur et de grossir le coffre du parapet avec des déblais ; opéra-
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tion simple, mais qui, vu la proximité de rennemi, prenait les proportions d'une ouverture de tranchée en miniature. Par prudence, et afin de ne pas laisser mes travailleurs trop longtemps à découvert, je décrétai une gabionnade préventive du côté de la place. Sitôt qu'im gabion était posé, j'appelais à voix basse un piocheur et un pelleteur, qui, muets, entamaient leur œuvre. Tous se dépêchaient à Tenvi , quelques-uns même retenaient leur haleine, car les réchauds allumés, de distance en distance, sur les remparts de la ville, brillaient d'un éclat sinistre, et quand une des batteries, derrière nous, en manière de diversion, lançait une bombe à l'adresse des embuscades d'alentour, on entendait vaguement la voix de la sentinelle russe qui criait gare en son patois. Si le bastion du Mât, par une de ses lubies ordinaires, s'était avisé de balayet la plaine, nous l'aurions tous, loin à la ronde, payé cher. Sans avoir peur (la peur n'était plus de saison ni de mode ! j'avoue que j'aurais cent fois préféré me trouver partout ailleurs, où l'on s'amusait moins glorieusement, mais sans danger de mort. A mauvaise fortune, bon cœur. Je parcourais les ateliers souvent, exhortant ma troupe à se hâter. Quand, tout allant bon train, parfois je m accordais une paus^ les souvenirs les plus plaisants d'à-propos me traversaient alors l'esprit, et je donnais libre cours à cette escapade réconfortante vers un passé plus heureux. A pareille époque, il y a un an, presque jour pour jour, ma division, à l'école d'artillerie, ouvrait la tranchée devant Metz. Le chef qui présidait aux opérations de notre simulacre de siège était un de ces derniers représentants de la vieille canonnerie française, un adorateur de Gribeauval. Debout au sommet du talus, pendant que les Russes distraits nous laissaient en paix, je riais sous cape en pensant à ses éperons de Uiatamore, capables de percer un poulain d outre en outre; à son shako monumental, tel qu'on se représente le couvre-chef de bataille de notre patriarche Valière; à son fimatisme pour la reine des armes; à sa pitiq pour les profanes qui ne comprenaient pas les
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beautés du canon. Au demeurant, excelleht homme et modèle des serviteurs, si un excès d'imagination ne l'avait parfois égaré. Ainsi, durant les prélimiDaires d'une attaque fictive contre le fort Moselle, que les apprêts réels de la batterie 22 me rappelaient avec charme, l'ordonnateur s'exalta à tel point, que les factionnaires de la porte Serpennoise se transformèrent à ses yeux en vrais Autrichiens, et Melz-la-Vierge devint une place ennemie. En tête des élèves, il cheminait à travers champs sur la pointe de ses bottes de guerre, mystérieusement; consigne à tous de l'imiter. • Silence,- messieurs, crîait-il d'une voix étouffée ; il fait noir, et la garnison qui veille pourrait entendre. » Et nous de rire avec les Llles amies qui suivaient, encapuchonnées, à i arrière-garde. Il appelait lâche quiconque élevait la voix, sous prétexte qu'on instruisait les assiégés.de nos desseins. D aurait traité, au besoin, nos maîtresses d'espionnes. Si, du lieu de sa retraite, il avait aperçu mon chantier religieusement silencieux devant Sébastopol, pend^HUt la nuit du 26 au 27 novembre, il aurait constaté avec joie que ses leçons, en dépit des forces juvéniles, avaient porté leurs fruits. Il est vrai que les Russes avaient l'oreille au vent, qu'ils éclairaient continuellement nos abords de balles à feu, et que,* sans les précautions d'usage, le bastion du Mât m'aurait gravé dans la mémoire, avec l'autorité du canon, les enseignements du vieux professeur, sous les murs de Metz. Donc, pas une parole intempestive dans les rang6, pas un mouvement inutile. Chacun sentait la nécessité de ne rien dire et de trimer. Sur la terre détrempée, les instruments ne résonnaient pas. Ce fut ce qui nous sauva. Aux premiers rayojis du jour, nous nous repliâmes sans accident derrière le parapet, qui acquérait un embonpoint satisfaisant; et repos jusqu'après déjeuner. La place tirait à mitraille contre la gauche, et on n'avait ici que des éelaboussures. Le cul-de-sac, notre Heu d'attente matinale, rassemblait à un étang de boue. Le sommeil, que nous avions pourtant mérité, y était fruit défendu. Je flânai donc jusqu'à la reprise dutrâ-
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vail, et, en savourant, après boire, la pipe de Taube, je me transportai encore au pays messin, aux beaux temps de la vie d'étudiant. Notre vénérable chef d'attaque me réapparut, et il me revint une histoire qui, après les anxiétés de la nuit, eut la vertu de m'égayer. C'était un jour qu'une courtine de Vauban s'était ébranlée, glissant sur sa base. Grand émoi parmi les savants de la garnison. Le séAatdu génie accourt précipitamment au lieu du sinistre, etdélibère. L'heure du cours sonnait, en ce moment, à l'école; mais, par ordre supérieur, on en ouvrit les portes, pour nous permettre d'assister au miracle^ d'une pièce de fortification qui marche d'ellemême. Quand les premiers arrivèrent, le déplacement de l'escarpe était sensible. On voyait, à la surface, des lézardes de mauvais augure, et les perturbations, occasionnées par la poussée des terres, compromettaient la solidité de la porte du Chemin de fer. Le groupe des ingénieurs rappelait une réunion de médecins consultants autour â'un malade. Les uns ^attribuaient le phénomène aux infiltrations des eaux pluviales ; les moins sérieux, aux mines des rats; les plus doctes ne disaient mot : tous consternés avec raison, car que deviendraientils, bon Dieu ! si les bastions du maître s'agitaient ainsi d un commun accord? Le commandant se tenait au milieu des jeunes gens, côte à côte avec le père Peupion^ de respectable mémoire, son digne acolyte et son rival en amour de l'artillerie, leur idole; tous deux, à l'envi, contemplaient cette scène, non sans un secret plaisir. Un flatteur s'approcha d eux, et leur dit qu'il faudrait bientôt confier à d'autres les attributions du génie, puisque les ouvrageî^ du grand Vauban lui-même croulaient. L'un sourit d'aise dans sa moustache grise; l'autre ne déridait jamais depuis WRgrsm^ mais il approuva sous son feutre.
Singulier duo de vieillards , derniers champions d'une rivalité et d'une jalousie qui ne sont plus! Ils auraient été surpris, devant Sébastopol, de fentente qui régnait entré les armés spécialed et soeurs. Les choses n'en aHèreût que mieux. La première conséquence de
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cette harmonie fut rétablissement des batteries dans les parallèles. Nos anciens avaient posé en règle générale de les porter à 40 mètres au moins en avant; ils S'affranchissaient ainsi de la dépendance des ingénieurs, et évitaient un va-et-vient de passants nuisible au service. En revanche, on ne profitait pas du travail déjà acquis, et les mouvements de terre, exigés par les voies de communication, donnaient souvent à Tennemi des indications dangereuses. En transformant, comme on le 'faisait au siège d'ordinaire, une portion de la parallèle en batterie, son emplacement restait le plus souvent indéterminé jusqu'à l'ouverture de son feu.
Par une exception fecheuse, nous profitâmes peu des bienfaits de cette indétermination; et, après le repos, les Russes accablèrent la tranchée de coups. Le bastion du Mât nous fouettait directement. Les feux obliques du bastion central nous maltraitaient davantage. Une rampe rapide conduisait de la voie publique dans notre impasse, et toutes les bombes pleuvant aux environs s'y donnaient rendez-vous, dévalant le long du plan incliné et roulant, avec une vitesse accélérée, à travers les jambes. On avait improvisé une traverse en parabombe; mais bientôt ces défenses furent rasées, et alors, de partout à la merci de la place, nous n'eûmes d'autre ressource que la résignation, appuyés dos à dos contre le talus, les yeux ficnés sur le chemin de descente. A l'apparition du danger certain, quelle débandade! la plupart, pour éviter l'explosion, s'enfuyaient au dehors, en vue directe des tirailleurs, qui les fusillaient sans pitié. Les autres baisaient la terre; et sans cesse il neigeait; et, pour comble de détresse, l'estomac était vide. Nous ne souffrions pas seuls à ce rude régime, et de plusieurs lieues, les mille groupes de compagnons épars partageaient nos maux, répondaient à nos plaintes. Je n'ai jamais évalué haa vie si bas que ce jour-là, qui avait pourtant commencé par les plus riants ressouvenirs . Enfin, au milieu de ce désarroi, passé midi, les porteurs de soupe, retenus par la canonnade exceptionnellement périlleuse de la matinée, en rade près du Clocheton, se
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décidèrent à s'aventurer jusqu a notre fosse. Il y avait
i)armi eux, de corvée, un géant d'artilleur qui dépassait a crête, en certains points inachevée, de la tranchée, plus que de la moitié de sa tête. Arrivé à la bifurcation du sentier qui descendait à notre gîte, on lui fit signe trop tard de se voûter, et la vue de cette perche humaine nous attira une grêle supplémentaire de boulets. Affamés, nous saluâmes les cuisiniers retardataires, et chacun de s'établir, sans plus de façon, autour des gamelles glacées. Sur ces entrefeites, une traîtresse de bombe effleura le parapet, et tomba au milieu d'une escouade de pionniers; 1 un d'eux fut littéraiement pulvérisé du coup; les autres se jetèrent à la renverse, plus ou moins ensanglantés. Après la première stupéfaction de ce désastre, on releva maints blessés qui hurlaient, et on les chargea sur une chaise d'ambulance. Le reste de l'aprèsmidi fut d'un calme comparativement doux. A la faveur de ce caprice de Sébastopol, nous cherchâmes les débris du pauvre broyé. On ne retrouva de lui qu'un bras, peu avant le départ. Malgré l'habitude acquise des horreurs de la mort, les témoins, à l'aspect de cette dégoûtante réalité, ne purent retenir un fnsson de douleur. Et moi, le soir encore, rien ne sut me distraire, ni les agréments du logis, ni le monde du camp. Je commençai un projet de lettre plein de blasphèmes contre notre sort, qui me firent rougir au réveil, et dont j'allumai mon tchibouck-calorifère. La nuit du siège fiit semblable à sa devancière.
Le 28 compta au nombre de nos plus sombres journées d'automne. Nous eûmes pour régal, le matin un enterrement, le soir un enterrement. La place foudroyait nos lignes à discrétion. Il faisait un froid noir, et le Grand-Parc disparaissait sous une mare infecte, car on n'avait plus ni le temps ni la force de balayer les immondices. Partout un voile de deuil. Les Africains, qui cependant avaient tout vu, étaient obligés de confesser que, même en plein Sahara, ils n'avaient enduré misère et ennui pareils. Chacun, chez soi, accomplissait déjà, pour se distraire, des merveilles mo-
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raies. J'essayai, dans ce but, de tout artifice : vrai feu de cheminée, lecture, voyage autour de ma tente, conversation avec mon cheval, sieste, rien ne me réussit, et j'atteignis le soir péniblement avec la foule. Pendant que, blottie dans ses draps de fourrure, larmée aurait désiré éterniser la nuit, ce temps de l'oubli, il neigeait encore, et les veilles passaient au siège en alternatives de labeurs et de combats. Le lendemain, ciel d'Orient gris de fer. Même' tristesse au camp; à la tranchée, laborieux remuement de terre. Une récréation, fort commune alors, m'était réservée au saut du lit; Je remplis les fonctions de garde-malade au chevet d'un voisin que la dyssenterie épuisait. Le pauvre ami ne voulait. pas, jusqu'à l'extrémité, entendre parler de l'hôpital. Parfois il délirait et poussait des gémissements qui me tsnaillaient le cœur. Il crqyait avoir ses parents près de lui, et leur parlait. Je le quittai pour aller revêtir le costume de bataille (29).
. Le spleen nous rendant presque odieux le séjour du bivouac, le travail paraissait à tous une planche de salut; on se promettait de s'y vouer corps et âme. A l'imitation de quelques experts, je mis la main à la pioche, et j'évitai ainsi de m abîmer, durant les loisirs du commandement, dans les rêveries proscrites par l'hygiène mentale. L'assiégé ne nous étrilla Î)as trop, et l'armement de la batterie se fit. Mais le endemain était l'anniversaire de Sinope, et on craignait en cet honneur, une recrudescence de bombardement* Les Russes ne jugèrent pas à propos de fêter, h grand fracas de canon, une victoire de mauvais aloi; seulement, une colonne volante se montra sur les collines de Balaclava. L'armée d'observation en fut quitte, à regret, pour une simple prise d'armes. A en croire la renommée, le prince Menschikoff, les grands-ducs en personne et Liprandi assistaient à cette parade. On les avait reconnus, sans les avoir jamais vus. Tous les chefs avaient lorgné nos positions avec une lunette soutenue par des faisceaux de fusils, et, tour à tour, ils avaient consulté, d'un air expressif, une carte déployée par
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terre. De là, les commentaires. A notre rentrée, ces nouvelles circulaient de bouche en bouche, et les gazetiers prophétisaient prochainement la revanche d'Inkermann.