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Décembre s'ouvrit sous de sombres auspices. Plus confiant en l'hiver que dans ses années, le czar avait raison d'appeler ce mois le général Décembre. Le froid sévit dès le premier matin. Le bastion du Mât, depuis avant-hier, semblait s'humaniser par tactique. Il laissait agir le plus sûr de ses auxiliaires, le climat de la Crimée. La journée fut donc calme et laborieuse au siège, mais, au camp, quelle monotonie poignante ! Aux-soucis de l'avenir s'ajoutaient les petites misères de la pauvreté! Il fallait surtout ménager à l'excès le bois, dernier consolateur de la solitude, sous peine d'en pâtir bientôt pour les besoins de la cuisine. Les défricheurs, battant avec inquiétude le pays d'alentour, ne trouvaient plus à couper que les pli^s profondes racines des arbres, et l'exécution de ces fouilles forestières offrait des difficultés croissantes, grâce aux gelées qui durcissaient la terre. Chacun traînait son fardeau d'honneur, à qui mieux mieux, du supplice de la tranchée perpétuelle à la claustration de la tente. Les attraits jadis entrevus de cet isolement s'évanouissaient devant les funèbres prémices de la saison d'hiver, que décembre apportait sur l'aile du vent de Sibérie. La plaine au loin reluisait de glace; l'armée était muette sous les terriers. Quelques rares buveurs allaient dans les cantines. La Chersonèse affligeait la vue : on aurait dit une nécropole guerrière. Que devenir, de la diane à la
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retraite? Je n'avais jamais éprouvé un pareil affaissement. Malheur aux faibles que le repos du loçis accablait ! n ne leur restait qu'une place à l'ambulance. Cette perspective me cingla l'esprit. Je refis le serpent d'être à l'avenir moins infidè}e à la sagesse; mais, pour ne pas être tenté de me parjurer le jour même . levé tard, je me recouchai longtemps avant les deux poules que mon voisin avait prises à l'ennemi. Je me préservai ainsi des tribulations mortelles de la veillée solitaire. De son côté, le camp n'attendit pas le signal et le sommeil emporta les songeurs à travers les mondes imaginaires, où le poëte puise ses inspirations, mais où l'exilé de bivouac va se consoler des disgrftces du sort. La beauté y brille sans voile, et la vertu ne s'effraye pas du bruit des baisers ; la paix y règne éter nelle comme le printemps. Le lendemain (2) , je me réveillai frais et dispos, par la vertu de ce pèlerinage au pays du bonheur idéal. Les chemins étant de plus en plus impraticables, rien n'appelant les oisifs au dehors, la rue fut plongée dans le silence ; à l'exemple du vulgaire, je soufflais les cendres de mon feu, du matin au soir, flottant dans cet état intermédiaire entre l'entiui et le plaisir, qui est le propre de la brute. Ce calme me parut être l'indice d'une indifférence prématurée. Déjà blasé, me dis-je ! Pourquoi ea est-il de la gloire conmie de l'amour? Quelle douceur de rêver le ciel aux pieds d'une maîtresse rebelle , d'écouter les battements de son cœur, d'effleurer des lèvres le calice ! Mais quand la rose montre les épines, adieu l'enchantement ! De même celui qui , après quelques jours de bataille, a goûté le charme de la guerre et les joies du triomphe, ne connaît pas la satiété de la gloire. Mais la misère du métier d'assiégeant flétrit trop tôt cette autre fleur de la vie.
La trompette de la garde troubla ce rapprochement de rhéteur. Je me bâtai lestement pour la tranchée. Ce tour, hélas ! ne ratait pas ; tous les trois jours, une fois au moins ! La nuit fut riche d'incidents. A peine étionsnous installés près des pièces, que le bruit d'une sortie
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8§répil>Qdit. Des bandes de volontaires du Caucase qui, depuis peu, avaient renforcé la garnison, dev^.ient, dig^it-on, se distinguer. Il convenait de les recevoir avec écjat. Partout on resserra la surveillance, Malencontrçufiiement, la bise, ?ivec une sorte de grésil glacial, pous fouettait le visage. L'obscurité donnait à la scène 1 app^ct d'une vaste caverne. Quelques éclairs d'obus jetaient sur la campagne ténébreuse des demi-teintes ^ux couleurs sanglantes. A l'insu des avant-postes, une légion d© Eusses assaillit la tranchée, entre la deuxième et l©- troisième parallèle. Mais une poignée de défenseur» du 39® croisaient, immobiles, la baïonnette derrière Iç parapet. Les^ ennemis heurtèrent contre cette ligne de fer; leur chef fut percé de coups. Vite, alors, ils tournèrent le dos, plusieurs lâchant armes et bagages pour ne pas gêner leur course. Les fuyards défilèrent pr#sque ^devant la batterie. On entendait leur galopade accélérée, et du haut de la gabionnade d'où les tirailleurs de soutien en galerie tâchaient , à l'affût, de saisir dans l'ombre les diverses phases du combat, on les aurait salué an passant, si la crainte de tirer. sur les nôtres n'avait tenu en suspens les mousquets. En effet, les cris de victoire des poursuivants se confondaient avec les cris de désespoir des Russes en déroute. On leur fit escorte armée jusqu'à moitié chemin des remparts. Un ordre du général en chef, de fraîche date (4 novembre), défendait sévèrement de se livrer aux charmes de la conduite après le succès. La bravoure est incorrigible! Avant que la sortie se fût repliée! le bastion du Mât prit la parole; alors là comédie cessa, et on eut fort à taire de parer les obus et les bombes; La tranquillité ne revint qu'au point du jour. Chacun travailla de son mieux ; nous complétâmes, pour notre compte, l'organisation intérieure de la batterie ; et, au départ, nous ne laissâmes à nos successeurs que le plaisir d'étrenner ses mortiers turcs.
Lît pluie g-lacée ne cessait pas, et au retour, sur la pouta du camp, de plus en plus glissante, les chutes à sang se multiplièrent; mais ces accidents passaient
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dans les habitudes. On riait même des boiteries qu'on gagnait à ce jeu de patineurs involontaires, L'JxQmme, à son gré, est de fer ! Il saurait ^'accommoder, au besoin, d'une bastonnade quotidienne. On fit honneur au dîner piteusement farci de lard. A la veillée, je me promettais un délassement au cercle.
Hélas 1 la gaieté, fille du soleil et du bon feu, le désertait de plus en plus ! Le nonxbre croissait de ceux qui , ouvertement ou en secret, formaient le souhait de la blessure heureme^ pour se tirer de l'abîme du siège. Après des lamentations en chœur, adaptées au temps, un fervent observa que le lendemain, c'était le 4 décembre, le grand jour de la Sainte-Barbe 1 Puisse la j^tronne nous pardonner, en faveur de la détresse déjà trop cuisante ! Personne ne parla de célébrer sa fête. Pas l'ombre du gala traditionnel! On se réserva pour l'année prochaine, à Sébastopol. Dans les camps, tout se bomci. à des chants mornes et à d'économiques libations, entre canonniers. Comment banqueter, quand les bras suffisant à peine au dessèchement des tranchées, les labeurs menaçaient de ne jamais finir, quand le bien-être du bivouac se résuipait en un abat-faim de porc sçilé ou de bœuf poitrinaire, en un lit sur la dure, et quelques bûches, péniblement déterrées, impuissantes à nous réchauffer ? Les racines des arbres s'épuisaient; nous étions à la veille de voir s'évanouir ce dernier espoir de qos cheminée» fîimeuses. Il faudra alors s'aliter en plein midi, pour combattre le froid, tels que des grabataires de la la gloire : et, quoique cette rude disette fût à nos portes, personne ne ménageait les fagots de miséricorde; sitôt chez soi , on se hâtait de jouir des derniers tisons, des derniers rayons de chaleur; les derniers ! sans compter Timprévu; et Timprévu était notre Dieu. On parlait, au bi voulue, d'une distribution prochaine 4^ combustible et de poêles. La patrie veille sur nous et ne saurait laisser mourir de froid ses epfeQts , se disait-on. Cependant, en France, d'après les nouveaux débarqués, on portait presque le deuil de l'armée de Crimée;
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et, parmi ces recrues du siège qui arrivaient plus munis de bagages que pour une expédition au désert, la plupart étaient convaincus que la Chersonèse serait notre tombeau. A Marseille et à Constantinople, ils avaient rencontré Tarrière-convoi des blessés d Inkermann , et ce reflet de la guerre n'était pas de nature à les illusionner. Pour eux, il n'y eut pas de transition, des douceurs aux misères àe la vie des camps; aussi, beaucoup de ces arrivants disparurent de la scène, sans même voir l'ennemi! Que de rêves d'ambition, trop vite déçus! L'un demandait à la fortune un simple ruoan à la boutonnière , un autre des galons, un troisième une épaulette. La brutale, sans consentir à ces arrangements, les congédia presque tous à l'hôpital , fiévreux, cholériques, languissants du Aal du pays, et ils n'en sortirent plus, à notre grand regret, regret égoïste; car nous n'étions qu'une poignée pour tndner la charrue des tranchées.
Mon tour d'attelage revenait le 5 , et la veille , à la nuit, après avoir accompagné au cimetière un des derniers venus , je rentrai au bercail, la tristesse à l'âme, l'oreille basse. C'était le soir de la fête patronale des artilleurs, ajournée d'urgence ; et sitôt couché, je fis en esprit l'école buissonnière, bercé par l'ange du souvenir, le bon génie du bivouac. Quel changement à un an de difitanCe ! A pareille heure, insoucieux lieutenants de garnison, nous marchions en triomphe, à travers la ville, de l'hôtel au café, au bruit des mirlitons et des sabres trrinants ; deux garçons de table ouvraient le cortège , des flambeaux à la main. Derrière ces bourgeois lampadaires venait le bataillon sacré , les uns préludant à voix étouffée aux chœurs de la soirée, d'autres jetant au vent de joyeux pétards , quelquesuns lançant aux passants des fleurs et des compliments ; tous avaient la figure empourprée et la démarche bachiquement balancée , Les vieules femmes poussaient leurs portes avec horreur. Les grisettes quittaient à la hâte 1 aiguille, et se groupaient rieuses, sur le seuil de l'atelier. Les policiers détournaient la tête et laissaient
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faire. Bu ciel, la patronne bénissait ces folies en son honneur. Une fois au rendez- vous : la cérémonie ! Libations en guise de sacrifices, hymnes burlesques entonnées au milieu des salves d'applaudissements, du pétillement des bals de punch et deVentre-choquement des verres ; on traitait la sainte en déesse. Il y avait là des gens du monde , graves , qui ne déployaient leur voix qu'à ce lutrin, pour chanter pontificalement toujours les mêmes couplets. On leur décernait l'ovation écolière, la promenade sur l'épaule. Certains retraités en cheveux blancs accompagnaient avec religion, comme des prêtres barbistes. Ces tableaux, un à un, miroitaient devant mes yeux, pendant ^ue le camp dormait; et ainsi, sans mandat pour tous, je célébrai en rêve la vierge qui représente l'artillerie au paradis. Le réveil dissipa ces images de plaisirs ironiques ; car la pluie neigeuse redoublait. Les camps s'étendaient en steppes paludéennes. Les tentes, au loin battues par le vent, simulaient la mâture flottante des navires échoués. Les rares soldats que le service appelait hors de leurs maisons sous terre figuraient à merveille des naufragés ; les autres se cabraient contre le découragement. Sébastopol , hargneux, japait par intervalles, La garnison s'agitait en ville. A l'heure accoutumée de la garde, nous allâmes en masse surveiller de près lès mouvements de l'assiégé. Une sortie providentielle nous sauva de l'inaction, fléau qui, Ua longue, ride le jfront. Pour se revancher de leur dernier échec, les Russes revinrent à la charge, à la même heure, contre les mêmes places d'armes, toujours défendues par le 39®. On les expédia en forme, aussi bien que la première fois. La nuit n'était pas impénétrable. Le combat se livrait au voisinage, et nous vîmes le coup d'oeil de la déroute : des fiiyards en houppelande couraient comme des cerfs, poussaient des cris de rage; sur leurs talons, les nôtres les éperonnaient à coups de baïonnette ; à travers l'horizon coloré par la rougeur des fusées de bombes, retentissaient le son plaintif des cloches et le roulement des tambours dans
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la ville,' pire qu'à la veille de l'assaut ; à dire vrai, les plus fantastiques décors d'opéra pâlissent à côté de cette chasse aux hommes ! La classique mitraille du bastion du Mftt, au second acte, fut plus utile à Sébastopol que lalgarade des volontaires, puisqu'elle ralentit de force le travail sur toute la ligne d'attaque. L'aube vint ; et le^ boulets ne tarissaient pas. Nous ne savions à quoi attribuer cette persistance de l'ennemi qui, d'ordinaire, respectait le lever du jour, l'heure où l'on prenait de part et d'autre la goutte matinale. On se perdait en conjectures, quand un savant qui, la veille, avait étudié de travers sonalmanach, donna^le mot de l'énigme. C'était aujourd'hui , à l'entendre, la Saint-Nicolas, la fête de l'empereur de Russie. Un savant, gradé de la troupe, se moqua du nouvelliste ignare ; et assura, foi de chronologue, que le calendrier russe était en retard de treize jours sur le nôtre. Ses. camarades l'appelaient le docteur . Il avait aussi approfondi la grammaire et, en puriste de bivouac, il redressait les fautes de français autour de lui. Il contait, une fois par garde, ce barbarisme de $a maîtresse, qui, un jour de douce expansion, lui disait, entre deux baiserfe : Que tu es t'aime^ Jean ! Et Jean, avec fureur, lui criait : i Quelle liaison, malheureuse ! • Moins bon géographe, il s'oT)stinait à appeler le Bosphore le Phosphore. On «,imait à le faire Ïé^rorer. C'était un Tégal quotidien pour la compagnie, [alheureusement , ce matin, quel que fût le motif de sa colère, la place nous rudoyait ; certaines batteries itmies donnaient mollement la riposte; nous fidmes obligées de nous blottir à la ronde contre le talus en gabions, et d'accueillir ce qui tombait du ciel, l'eau e les projectiles.
Sur ces entrefaites, le général Lebœuf nous visita, dans sa ronde quotidienne. Sa vue ranima le courage de tous. Ce grand maître de l'artillerie du siège prêchait d'exemple, au prix de sa vie, levant fièrement la tête au-dessLUs des parapets, et s'exposant au dehors de la tranchée avec un calme capable de troubler le sonuneil du général Bizot, son émule.
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maître ingénieur qui, lui non plus, ne se ménageait jamais, et souvent, à travers champs, l'œil à la lunette, jetait un défi à l'assiégé. Les Ru.sses semblaient les connaître , et dès qu'ils se découvraient un salut de mitraille les annonçait. Parfois, aux observatoires les plus redoutés, les témoins usaient à leur égard de cette familiarité que la guerre autorise et qui part du ncenr ; on les suppliait de prendre garde à eux ; on les retenait par le pan de leur capote. Le soldat les appelait à voix base. Pères; et ce nom qui, depuis, le maréchal Bugeaud est devenu un titre de noblesse, signifiait qu'ils étaient les patrons du siège. Le jour de la Saint- Nicolas, cette vaillance faillit me jouer un mauvais tour. Ce n'était pas la première plaisanterie de ce style. Le bruit courait alors que les Russes palissadaient le saillant du bastion du Mât. Le général voulait constater le fait. Malgré la proximité des remparts, la pluie empêchait d'étudier, à l'œil nu, les nouveaux travaux de l'assiégé ; on requit donc ma lunette. Je ne l'avais pas en bandoulière à cause de l'humidité. Vite donc, de courir au magasin à poudre , où elle était déposée, de la prendre et de revenir. Mais, hélas ! j'aperçois mon chef à trente mètres, en avant de la batterie, en rase campagne, debout, et point de mire. Distrait par ses observations, il ne tenait aucun compte des tirailleurs embusqués vis-à-vis de lui, qui le visaient en pleine poitrine. Je n'avais pas les mêmes préoccupations, ni la même étoile. Le péril, la mort peut-être j étaient là devant moi ; les baïonnettes russes reluisaient à faible portée de fusil. Et impossible de reculer! On attendait le fatal porte-vue. Ces réflexions, un mot de recommandation à Dieu, tout cela fut instantané. D'un saut, je m'exé,cutai et tins bon. Il nous sifflait des balles aux oreilles; personne n'avait peur blanche; niais, dans l'entourage trépignant, on affectait des attitudes plaisamment prudentes : l'un , sous prétexte de contrôler la visée, s'abrita derrière l'épaule de son voisin; un autre, d'un air profond, voûtait l'échiné pour diminuer sa surface. Je confesse, que tout le temps de