LE TllAITé DB PARIS
ques, en un camp retranché. Le génie d'une nation ne se lit pas seulement dans les monuments de son architecture : les Romains^ crojrant à réternité de leur puissance, bâtissaient A ciment et à sable, môme les maisons de leurs colonies; les Turcs, dès leur arrivée en Europe, paraissent s^'y être considérés comme des conquérants passagers. Le bois, presque le seul des matériaux de construction employés par eux, offre un signe de la fragilité de leur œuvre politique. Les principaux centres de population sont à la fois des coupe-gorge et des chenils. Quant à la capitale de ce peuple moribond,* elle ne rappelle en rien, de nos jours, comme physionomie morale, la cité des derniers Césars , A Texception de rares pachas ou personnages assez riches pour entretenir d'esclaves leur harem, et qui se vautrent dans la débauche licite, on ne rencontrerait pas un libertin digne du fouet de Ju vénal. Malgré les épreuves suprêmes que rislamisme a traversées, depuis la réforme de Mahmoud II, il n'^y a dans Stamboul ni parasites ni proxénètes. L^'Osmanli a trop de fierté d'âme pour mendier son pain, et il mourrait de faim plutôt que d'exercer un emploi dont *il aurait à rougir. Pourquoi s'^abandonnerait-il aux éclats scandaleux du vice, dont l'histoire des sociétés corrompues de l'antiquité déroule le tableau , puisque le toit domestique est ouvert, en proportion de la richesse, au concubinage ?
. A celte régularité de mœurs relative se joint, chez le Turc dégénéré, la sobriété des premiers âges. Le soldat se nourrit d'un biscuit, et le régal ordinaire des familles ottomanes passerait, en France, pour une pénitence. Quoiqu'elle exprime une vertu négative,' en ce sens qu'elle est inséj)arable de la pauvreté ou de la paresse, cette simphcité de goûts singulière ne se présente pas chez les Rorhains de la décadence. Pendant que la déesse de la volupté souillait le Capitole de ses autels, les descendants de Brutus," devenus ignoblement voraces, s'iUus-
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traient à table, sur le lit de parade, à force de mangeailles. Au reste, pette simplicité patriarcale des "Osmanlis-ne se borne pas aux besoins matériels de la vie. Les plaisirs mondains sont chose indifférente aux arrière-petit-fils des soldats de Mahomet II, depuis que la fortune des armes les a déshabitués des fêtes triomphales. Ils dédaignent les réjouissances du théâtre, et se révolteraient d'entrer en comparaison avec cette populace d'histrions qui s'humiliait devant le char de César, implorant largesses de spectacles. Unique et pitoyable représentant de Tart dramatique national, à Constantinople, Khàragrw^;s lui-même fermerait souvent la porte de sa boutique, s^il n'avait que le parterre des indigènes, pour applaudir ses incongruités. Le Turc contemporain, n est pas seulement sobre, il est probe au même degré; et, pourvu que les faubourgs européens n'a* britassent pas mille voleurs cosmopolites, le rivage de la Gorne-d'Or serait comme un sanctuaire de l'honneur commercial. Les détracteurs systématiques des maîtres du Bosphore leur reprochent l'ivrognerie; mais leur passion du vin et des boissons fermentées n'est pas un défaut originaire : si le Coran n'avait donné à ces liqueurs l'attrait du fruit défendu, les Ottomans seraient restés, le climat aidant, de fidèles buveurs d'eau, et, en somme, leurs orgies n'équivalent pas aux libations de la tempérance chrétienne.
Ofi serait aussi porté à croire qu'après une si longue suite de discordes civiles, après tant de désastres sur le champ de bataille, après le déchaînement de tous les fléaux que développe, de siècle en siècle, en Turquie, le ciel de l'Orient, le mênve phénomène de décrépitude physique qu'on observe ordinairement à la veille de la chute des empires, tend à se manifester, chez les Osmanlis. En efSfet, quand dans un État la guerre intestine et étrangère a enlevé, sur de nombreuses générations, la fleur de la jeunesse valide et bravQ, lorsque la fatalité de la mau-
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vaise fortune, plusieurs siècles durant, ne laisse en vie dans leurs foyers, pour la perpétuation de la race, à peu près que les infirmes ou les lâches, si surtout, pendant le renouvellement de ces sacrifices d'hommes, la misère croissante et la prostitution en honneur contribuent à la stérilité populaire, il arrive un moment, où le pays n'est plus, de toute manière, qu'une sorte de maladrerie ! Les impuissants ou les rachitiques y disputent alors de honte avec les truands célibataires, et la patirie tombe bientôt, faute de défenseurs. A la fin* de la république, Horace se plaignait déjà de -ce décroissemenl de la nation latine, en vigueur ainsi qu'en vertus, avant-coureur certain de la corruption, et moins de cent ans plus tard, 'les délateurs, les mercenaires, les sycophantes pullulant sur le forum, vérifiaient les sombres prévisions du poëte, à qui Tinvasion des barbares devait, peu à près, donner complètement raison. Au lieu d'être pour l'humanité un principe de ruine-, la guerre compenserait presque une partie du mal qu'elle cause, si, par un renversement possible des préjiîgés sur la gloire militaire, la loi découvrait un moyen d'utiliser, au combat, dans l'intérêt des sociétés modernes yieillissanïes , la vermine que l'extrême civilisation y enfante, et qui se multipUe en paix, pendant que coule le plus pur sang des peuples en lutte. Mais, grâce à leur existence frugale et sage, même en leurs écarts, par la vertu d'une con-r stitutiou q ui maintient dans toutes les classes le niveau de la moralité, indépendamment des causes extérieures de perturbation, les soldats d'Othman, au lendemain des revers définitifs, ont conservé la valeur corporelle et la beauté qui les distinguaient à l'apogée ae leurs victoires. On chercherait en vain dans tout Stamboul un de ces lépreux, produit de la pourriture païenne, qui, aux derniers jours de la domination romaine, en foule, dans les villes et les champs, demandaient, à genoux, leur guérison aux apôtres du christianisme. Môme en comparaison
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des rédifSy pâles successeurs des janissaires, qui combattaient pour le croissant, devant Sébastopol, les héros* de 1 Aima et de Malakoff, à ne juger que par la taille et la charpente musculaire, 'figuraient des avortons.
Ainsi, mœurs aussi régulières que le comporte le milieu où ils vivent, facultés physiques qui semblent dénoter chez une race d hommes la sève de la jeunesse : tels sont les traits caractéristiques des Ottomans, étudiés dans leur individualité, à Stamboul, image de la Turquie. Mais, pourque la prospérité d'un peuple dure, il ne suffit pas cfue le corps soit sain. Or, Tesprit de Tislamisme, incarné dans lesOsmanlis, renferme, dès Torigine, un principe de mort dont les derniers effets se traduisent aujourd'hui, par le dépérissement du kalifat. Depuis que la carrière guerrière des soldats du Prophète est à jamais terminée en Europe, leurs croyances, examinées des hauteuis de la critique, se résument en trois points fondamentaux : la Providence représente dans le monde une force aveugle en tout sens^ contre laquelle la volonté d^ la créature rie doit'pas lutter ; la terre est un lieu d'attente passive du paradis, le paradis une salle de banquet et de plaisirs f)Our les élus. Ces articles de foi, essence du fataisme oriental, aboutissent à la négation absolue de la loi du travail, de cette glorieuse et rude épreuve que Dieu lui-même a imposée à Thomme, de cette condition nécessaire de la civilisation, qui fait Thonneur et la grandeur des républiques chrétiennes. En efi*et, puisque Allah agit comme auteur du bien et du mal, tout ce qui arrive ne pourrait être détourné
Sar les effort s del'mtelligencebumaine : dans cet ordre 'idées, la misère et l'ignorance, ces deux fléaux que le moyen âge a légués aux temps modernes et dont le génie du dix-neuvième siècle prétend triompher, importent à l'harmonie de Tordre social : la politique, la science, Tindustrie, les a/'ts, instruments divers des découvertes et des perfectionne-
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ments, sont sapés par la base : Tétat de barbarie .esl donc justifié. Si, d'antre part, le ciel est un Eden où tous les biens, qu'on ambitionnerait vainement ici-bas, s(5nt prodigués auxi justes ressuscites, le meilleur usage de la vie lie consiste-t-il pas à en gagner rentrée suivant la lettre des Écritures? Ces prémisses étant posées, la prière et les bonnes œuvres dans la pratique énervent Tesprit, au lieu dé stimuler son activité. Les récompenses futures, loin de s'offrir, après les luttes de la terre, comme une sanction supérieure de la morale, dont la vague certitude rend la vertu plus piquante et plus désintéressée, présentent, pour ainsi dire, un mirage de Tautre monde qui absorbe la pensée du vrai croyant. La fidélité à accomplir le devoir, sous toutes ses formes, ne diffère pas d'une spéculation religieuse , d'où la notion du mérite et du démérite se trouve bannie. Cette transformation de la vie en une préparation exclusive de la mort n'est autre que l'exagération de l'idée du monachisme, telle que le moyen âge l'avait conçue en ses mauvais jours; et si cette doctrine avait été transplantée des solitudes de la Thébaïde au cœur de la société féadale, la révolution chrétienne aurait eu probablement la même fin que la conquête mahométane. Il est admissible qu'un peuple matérialiste, bornant la sphère de son ambition aux jouissances delà prospérité, parcoure une longue carrière : car on ne réalise cet idéal politique qu'à la condition dé vivre dans le bonheur, laborieux et redouté; l'antiquité en fournit maints exemples. Mais il n'est pas possible qu'une nation d'extatiques, doM les dogmes sanctifient l'indole'nce au milieu du mouvement qui entraîne tout autour d'eux, ne se précipite pas vers la décadence, dès que la cause passagère qui secouait son sommeil cesse d'agir. Or, depuis que le glaive du Prophète s'est brisé dans les mains des janissaires, depuis que la foi en la conversion par la force de l'univers entier à l'islamisme ne sert plus de correctif aux ten-
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dances pernicieuses du fatalisme, la Turquie s'endort dans la superstition, et sa léthargie la menace aujourd'hui de la mort.
Ce danger se révèle clairement, quelle que soit la face sous laquelle on considère l'établissement des Turcs en Europe.
Politiquement donc, leur influence est perdue, La chute de Sébastopol a délivré la monarchie ottomane du protectorat russe; mais le traité de Paris Ta jetée, sous la tutelle de la chrétienté. Désormais rien de ce qui intéresse le sort des raïas ne se décide sans Tavis du tribunal des ambassadeurs, chargés de veiller à Texécution des réformes, qui peu à peu substitue son autorité à la volonté du padischah, môme dans les affaires intimes d'administration. On écoute leW voix, parce que derrière leurs remontrances on lit des sommations, et la plupart des changements qui paraissent dus au progrès des mœurs musulmanes proviennent uniquement de la crainte qu'inspire au divaq la force, la divinité des musulmans, Turcs ou Arabes : ainsi, la Turquie ne respire en réjilité que par la grâce de rétranger. Si Ton sonde Torganisation intérieure de Tempire turc, sa situation paraît encore plus déses-
Sérée qu'en envisageant son crédit politique. Penant que le feu de la révolte générale couve dans Tâme des raïas, exaspérés par les outrages dent le tanzimat, mal appliqué est cause, le Divan, réduit à la mendicité, se livre à la merci des financiers giaours. Il n'est plus question, comme aux premiers jours du déclin, de quelques banquiers phanariotos, qui se contentent, pour intérêts, de la faveur du padischah. Ce sont des compagnies puissantes, qui reçoivent, à titre de gages, des lambeaux de province ; bientôt, au train dont va la ruine, lorsque ces honteux expédients seront usés, il faudra mettre Temfrire à l'encan pour nourrir la valetaille du sérail ; a Turguie sera cotée, après ce marché, comme mauvaise valeur, à la Bourse.