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l'opération, je cachais, par des gestes adroits, un bras et ma tête. C'était autant de pns à rennemi. Le général nous porta bonheur. Mais, en comparaison de ce quart d'heure, le reste de la journée, qui fut cependant riche eu désagréments, fila comme un trait. La soupe du déjeûner était plus aqueuse que jamais. J'aurais préféré la pâtée du chien de la maison. Nous grignotâmes du biscuit; et jusqu'au soir, adossés à la gabionnade, insensibles aux bombes, qui ne nous menaçaient pas directement, pihers humains, nous soupirâmes après l'arrivée des libérateurs de la garde montante. Plus trempée qu'après une noyade , la troupe atteignit le Grand-Parc.
Mon foyer ne me souriait plus; pas une brindille à réduire en flammes ! Je brûlai une traverse de ma table, quelques pages boueuses de Corneille, une à une; puis , comme l'eau, débordant du fossé, couvrait déjà ma descente de lit et lavait les cendres de mon feu mourant, je me plongeai, pour la première fois depuis l'orage d'Old-Fort , dans les profondeurs de mon étui en peau de ûiouton. Jamais duvet voluptueusement moelleux ne me -fit éprouver pareille sensation. Ma famille aurait pleuré de me voir dans ce grabat de sauvage, et j'y frissonnais de plaisir. Les poils me produisaient l'etfet d'un chatouillement. Mes rêves se colorèrent de vierges caressantes. Et puis, quelle douce chaleur ! Qu'une enveloppe de laine au naturel est bienfaisante, après vingt-quatre heures d'une immersion involontaire dans l'eau des sapes ! La pluie augmentait; silence de mort, au camp. Je ramenai la couverture sur ma tête, à Texemple des enfants qui ont peur, et le sommeil éteignit bientôt pour moi les bruits du dehors. Le calme presque religieux de la place, durant la soirée, fut rompu, après minuit, par une incartade du bastion du Mât. Il y avait, mêlé au grondement du canon, quelque pétillement de mousqueterie : signe d'un avorton de sortie. Le lendemain (7), Sébastopol ne souffla mot. On poussa les travaux en voie de construction, autant que la pluie le permit.
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Chacun, dans son intérieur, se débrouilla à son gré. Je vainquis le temps, de vive force. Pas plus de feu que d'espoir. Une couche d'eau pour tapis! Le gazon de mon autichambre, qui promettait déjà une pelouse, était submergé sous une couche de vase, image de l'évanouissement de ma dernière illusion. Fallait-il se croiser les jambes, comme un Turc, devant le débordement de la rue ? Nous nous mîmes à l'eau avec Martin. Je regrettais presque les ablutions de la tranchée! Le soir, de guerre lasse, je me traînai au cercle. Il y avait une cheminée active ; mais on achetait cher la consolation de se chauffer. Cette réunion , réduite par le feu de l'ennemi , par les maladies et l'amour croissant de la solitude cénobitique, tournait de plus en plus au funèbre. Père la Souffrance ^ Tant-piSy j présidaient maintenant. Un troisième doyen des alarmistes les éclipsait. Celui-là consacrait ses loisirs à apprendre la chirurgie, afin de savoir d'avance les douleurs à souffrir, en cas qu'une bombe lui fracassât un membre. Or, durant la soirée, il ne quitta pas le dé de la conversation , et expliqua aux muets, à rond, les détails d'une amputation. Il me semblait entendre, en l'écoutant, le grincement de la scie sqr les os fracturés, les cris de désespoir du blessé. Je voyais la chair en lambeaux et le sang rougir les mains de l'opérateur impassible. Je m'en dlai énervé ; et la pensée seule , que cent fois par jour, de garde, nous courions risque d'être amputés, me tint en éveil une partie de la nuit. Mon cheval piaffait d'impatience; et j'aurais volontiers causé seul avec lui , si le vent ne s'y était opposé. Quoi qu'on dise de l'esprit des.bêtes, ce pauvre Nicolas penchait parfois la tête d'un air si contristé, qu'on aurait juré qu'il rêvait à son enfance, au beau temps où il paissait sans soucis, en Uberté, dans les gras pâturages de Bretagne. Peut-être se souvenait-il, aux bords de la route de Strasbourg à Marseille, alors que les paysans se rassemblaient sur notre passage, d'avoir regardé avec pitié ses confrères roturiers , courbés sous le joug de la charrue. Pourquoi n'était-il
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pas encore cheval de labour ? Pourquoi n'étais-je pas moi-même, en ce moment, à planter mes choux au viUage? Ces retours vers le passé devenaient aussi fréquents que les accès d une fièvre. Partout où Ton se rencontrait deux, ainsi qu'entre condamnés à mort, Tun au moins exprimait des regrets de ce ton. A la table, chaque jour, nous parlions des charmes du potau-feu sous le toit paternel. Quand retrouverons-nous ces biens? répétait-on en chœur. Par Téloge de la cuisine de famille, nous nous vengions de ce lard ennemi qu'il fallait subir plus souvent que le tour de tranchée.
La monotonie de la vie excusait nos lamentations intimes. Le camp différait peu d'un bagne d'honnêtes gens. Pas l'ombre d'un plaisir! Mitraille avait emporté dans sa tombe les derniers éclats de rire du quartier : les buvettes mêmes avaient un aspect désolé. On venait y chercher l'ivresse tranquille et oublieuse. Les amis évitaient de s'entretenir du siège. On craignait de se convaincre par la discussion de sa longueur indéterminée. Sébastopol se reposait le plus souvent, sur la science brutale de son allié. Décembre. Les échanges de salut de la Marine faisaient autant de bruit que les canons de la place. Le 8, le bastion du Mât sommeilla presque du soir au matin.
Je profitai du calme pour aller en compagnie à Tambulance voir un condisciple. Quel contre-poison de la gloire! Des figures pâles ou jaunes, des béquilles, des larmes, des fosses béantes à l'entour. Je me promis de ne plus mettre les pieds en ces lieux que par nécessité. Au retour, les visiteurs firent route avec un Anglais. Il ne confessa pas la faiblesse de leur armée. Peu importait que leurs têtes de sape ne bougeassent pas du point de départ , que la plupart de leurs bataillons fussent réduits à néant, que leurs cavalerie n'existât plus ! Au jour marqué, leurs débris sauront se rendre dignes de l'Angleterre ! Nul ne le contredit, par compassion. Malheureusement, les faits trahissaient leur aveugle impuissance. La situation de l'ennemi à Karabelnala, loin d'empirer, s'améliorait; les Busses terrassaient
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les ouvrages encore vagues de Malakoff. Par contre, depuis le 17 octobre, les lignes de nos alliés étaient stationnaires , à peu près désertes.
La nuit fut paisible, à l'instar du jour. Le lendemain, je m'en réjouis au réveil (9), avec ceux qui, le soir, reprenaient le collier de gardé. La journée se passa à la tranchée dans les douleurs de l'oisiveté, au camp dans l'attente. Je parcourus les cabarets du voisinasse, à la déconverte d'une fiole de rhum, pour me consoler de l'absence de bois. J'espérais glaner, par-dessus le marcHé, quelques mots. Hélas ! pas la moindre étincelle de joyeuseté! Dans ces cénacles taciturnes, on cherchait en vain les fils de ces Gaulois qui riaient de la foudre des dieux. On les aurait crus des Germains déguisés. En pareille circonstance, nos pères n'auraient-ife pas boudé à la fortune, autant que nous? Leurs expéditions étaient des fêtes. La diplomatie nous vouait, sur un rivage désert, à l'ennui noir, à la misère, à la mort. La gaieté nationale, cette fleur des coteaux de France, qui s'épanouit si bien sous la tente, pendant les aventures guerrières, séchait au milieu des landes de la Chersonèse. Le chagrin «seul plissait ici le visage. Ces remarques, passe-temps intime, ne différèrent pas l'heure du départ. La nuit fut morne; le bastion d'attaque ne nous nonora pas de la moindre faveur. Je me torturais l'esprit pour ne pas trouver de thème à mes pensées. L'imagination était froide ! Les sources de la mémoire étaient taries. Les minutes s'égouttaient; l'impatience me dévorant, je dirigeai mes pas vers la batterie mobile^ au voisinage, solliciter de mon collègue, un moyen de moins s'hébéter. Au premier tournant de la parallèle, un éclat d'obus frôla un passant côte à côte, et d'instinct il esquiva le coup par un mouvement de hanche imperceptible. Je n'attendis pas d'autre avertissement, et contre-marche. Il y avait, chez soi, assez d'occasions de mort, sans courir à leur recherche ailleurs. L'imprudence coûtait trop souvent la vie aux promeneurs aventureux, et les exemples journaliers ne nous corrigeaient pas assez d'und confiance, due à
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l'habitude. On se blase des dangers, comme des amours; et la pluie de fer, que trop fréquemment la place déversait sur le champ du siège, semblait chose aussi naturelle que les intempéries de l'automne à son déclin. Les soldats ne se dérangeaient devant les projectiles que, lorsque ces émissaires de l'assiégé manifestaient des intentions évidentes d'homicide. On avait même poussé l'irrévérence à leur endroit, jusqu'à leur donner des sobriquets. Les balles, les biscaïens, ces myriades de* sphéroïdes plus ou moins petits et meurtriers, monnaie de la mitraille, on les appelait des mouches ou des moustiques^ en souvenir de ces hordes d'insectes sanguinaires, à Varna, bourreaux de nos nuits. Les obus, jusqu'à la fin imposèrent le respect. On n'aurait su comparer cet engin qu'aux plus malfaisants reptiles. Les bombes russes, individuellement, étaient parfois débonnaires. Elles prévenaient par leur murmure, de leur approche. Les loustics les surnommaient Marie- Jeanne; quand elles traversaient l'air, en passagères isolées, roulant majestueusement, on se plaisait à les suivre des yeux comme des ballons. Des paris s'engageaient parfois sur la direction de l'aérostat de fer, sur son point de chute. Si deux ou trois, lancées ensemble, et adroitement pointées, voyageaient de compagnie, commencement de trouble et d'émoi : les pipes cessaient de fumer. Le silence s'étendait, à mesure que ces comètes descendaient leur trajectoire. Les regards se braquaient sur elles, louches et inquiets; on se tirait encore d'embarras, à moins de malheur. Mais quand le ciel flamboyait de girandoles de bombes, alors, oagarre
générale ! Tout le monde en alerte, sous peine de mort ! luelle dramatique cohue, pour un spectateur à l'abri ! On aurait pris la batterie, pour le pont d'un navire où le tonnerre vient de tomber à coups redoublés. Qui s'aplatissait par terre, qui restait cloué à sa place, dans la stupeur; les uns se démenaient comme de vrais possédés. D'autres dansaient et criaient gare. Agitezvous, ne remuez pas, c'est le hasard qui décide. Cependant, ce fatalisme fit peu d'adeptes. Les Turcs, eux-
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mêmes cherchaient à s'enfuir devant les bombes. Qu aurait dit Mahomet? A l'aube (10), pendant que, fatigués de ne rien faire, nous sirotions le rac matinal, il passa une corvée de rédifs ; et plusieurs de ces Ottomans altérés trempèrent leurs lèvres au fond de nos verres ! ô temps ! ô mœurs ! En dédommagement de notre quiétude nocturne, le bastion du Mât émailla la journée de salves réitérées. A plusieurs reprises, le désordre du sauve-qui-peut fut à son comble. Une bombe roula à la porte du magasin à poudre et s'éteignit par bonheur. Absorbés par les parades, nous ne remarquâmes pas le mouvement significatif de la rade. Des embarcations, encombrées de troupes, allaient et venaient de la rive des forts du Nord aux quais de la ville. Annonce d un orage qui fondit le lendemain.
La nuit du 10 et la journée du 11 furent remarquables de tranquill té. On aurait supposé de la mer que les combattants s'étaient donné pour l'année, le baiser de paix Les corbeaux, sans crainte, rasaient la terre, entre le terrain des attaques et les glacis, flairant quelque cadavre oublié. Le froid piquait. L'automne voulait s'illustrer, à nos dépens, au service de la Russie. L'armée se morfondait dans ses tanières. Pour ma part, ne sachant quel emploi faire de mon temps, n'ayant que le foyer de ma pipe, comme les simples mortels, jiB fis en tous sens le tour intérieur de ma chambre. Renouvelée des vilains d'autrefois, tournant la roue, cette flânerie circulaire exigeait une excitation du sang. Je bus à ma gourde goutte à goutte, et la force centrifuge aidant, me voilà bientôt presque gris. Je trébuchai jusqu'à mon lit et, une fois au repos, je compris la douceur de la demi-ivresse. Tout le camp tourbillonna autour de moi. Les tentes étaient pleines, non de compagnons moroses et transis, mais de joyeux compères, en rond, autour du feu pétillant. Il y avait parmi eux de jeunes et belles vivandières ; puis Sébastopol capitula et je me réveillai, misérable assiégeant comme devant. Vers le soir (1 1), la place s'obstinait encore dans son mutisme. On se gardait bien de provoquer le
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bastion du Mât. Mieux valait garder les munitions restantes pour des occasions meilleures. La nuit, en ramenant les ténèbres sur la scène, ne ralluma pas la canonnade. Les feux semblaient plus pâles, le long des remparts. On n'entendait qu'un lointain japement de chiens russes. Le vent roulait des nuages du côté de la France. Il pleuvait, par ondées orageuses. Au camp, l'armée, pour simplifier la veillée, s'était mise au lit, peu après le soleil. Ce soir-là, une troupe de jeunes soldats du 42® , écoliers des tranchées , montait la garde dans la 3® parallèle. L'humidité et la fatigue accablaient les sentinelles avancées. * Les autres dormaient debout, à côté de leurs armes, les habits roides, les mains engourdies, quand vers onze heures, deux colonnes d'assiégés, sortant secrètement du bastion du Mât, vinrent les attaquer à l'improviste. Epouvantés par les clameurs de l'ennemi, les novices lâchent pied d'abord : à la faveur de cette débandade, malgré les efforts d'une poignée de canonniers de la batterie mobile^ les Russes s'emparèrent de trois mortiers de 15* et se préparèrent à marcher en avant. Mais les chefs, rallient les défenseurs, et, renforcée par une compagnie de voltigeurs du 22®, la ffarde court sus à l'assaillant; la baïonnette frappe au hasard. On se mêle, on vocifère : la basse-taille du canon plane sur le fracas de ce combat, où le vaincu est invisible pour le vainqueur. Bref, l'enDemi, de gré ou de force, abandonne le terrain, et y laisse plus d'un cadavre. Mais on ne parvint pas à lui enlever son trophée. C'était presque son premier butin de la campagne. Sitôt conquises, les pièces avaient été, sous bonne escorte, transportées en ville, et le lendemain, une procession solennelle parcourait les rues de Sébastopol, bannières déployées et au son des cloches, pour remercier de ce commencement de succès saint Photius et la Panaggia.
Au camp, le retentissement de la fusillade nous inspira certaine crainte d'une sortie en masse de la garnison. L'invasion du plateau était notre cauchemar, de même que l'assaut faisait l'épouvantail de l'assiégé.
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Soudain, les bataillons de soutien prirent les annes. Le reste attendit les événements, la tête sur l'oreiller, aux écoutes. On couchait encore presque en tenue de combat. Au besoin, nous serions vite aux faisceaux. Des àalogues s'entamaient de tente en tente. • Viendrontilb? ns viendront-ils pas? • D'ailleurs, le colonel du Grand- Parc veillait pour tous. L'assiégé avait compté sans lui, s'il avait espéré jamais, par surprise, nous tuer endormis. Cet excellent chef était l'ange tutélaire du quartier de l'artillerie. Il faisait la police nocturne mieux que la patrouille. On le bénissait surtout d'avoir déclaré la guerre aux chevaux galopant en liberté ; à toute heure de la nuit, on l'entendait gronder ces perturbateurs redoutables. La punition de la garde du camp était presque la seule en vigueur devant Sébastopol, et, à l'insigne honneur de l'armée d'Orient, la discipline dut rarement déployer des rigueurs plus sévères. Quand, au rapport, on citait les hommes punis, le colonel plaisantait, disant que lui seul, et lui sans cesse, était condamné à la garde du camp.
Ces attaques de la garnison, qui se renouvelaient depuis la fin de novembre, n'annonçaient pas le projet de recommencer la partie d'Inkermann. Au contraire, dès le 1 1 , le général Liprandi détruisit les fortifications de Karani, brûla le village, et évacua définitivement la vallée de Balaclava, où il se trouvait trop séparé du gros de l'armée et peu à portée de secourir la place, en cas d'urgence. Son armée se concentra sur la rive droite de la Tchernaïa, l'aile gauche à hauteur de Tchourgoun, l'aile droite couronnant les cimes de Mackenzie, exerçant de là une surveillance d'avant-postes, le long de la lisière des bois, de Baïdar à Balaclava.
Par ce système de sorties, la défense se proposait-elle d'arrêter le cours de nos travaux? Mais si l'attaque semblait entravée, surtout du côté de nos alliés, la saison était seule coupable de ces lenteurs. Et dans ces engagements partiels, où la victoire ne trahissait jamais l'assiégeant, les nôtres reprochaient ironiquement à l'ennemi de choisir, avec prédilection, la nuit pour ses
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entreprises, parce que Tobscurité gênait la poursuite des fuyards. Peut-être, dans la pensée de Totdleben, ces escarmouches oiBFraient-elles l'avantage, en nous tenant en haleine, de détourner les regards de l'attaque, d'abord de ses ouvrages de contre-approche, qui se développaient déjà à pas de géant entre la Quarantaine et la baie du Carénage, puis de la construction des barrières palissadées du bastion du Mât, qui était à peu près terminée. Quoi qu'il en soit, cette méthode de chicanes périodiques et à l'aventure était une erreur condamnée par l'expérience des sièges; Vauban jugeait que, pour être efficaces en réalité, les sorties doivent être tentées avec des forces imposantes et dirigées immédiatement contre les têtes de sape ou les travaux de batterie. Si la sortie se porte en petit nombre sur un point quelconque de la tranchée (et les défenseurs de Sébastopol l'entendaient et la pratiquaient ainsi depuis la fin de novembre) , on n'aboutit qu'à une inutile eflFusion de sang, et incontestablement, le succès moral, sinon matériel, appartient à l'assiégeant, à condition qu'il veillera pour éviter les surprises du genre de celle du 42^
Dans ce but, et dès le commencement de décembre, le général en chef créa trois compagnies d'éclaireurs. On s'adressa aux hommes de bonne volonté dans tous les corps. Ils répondirent en foule à cet appel, et moins d'une semaine suffit à leur organisation. Divisés en brigades de cinq à six, agissant tantôt isolément, tantôt d'accord, ils formèrent un rideau de tirailleurs entre les parallèles les plus avancées et les fossés de la place, et on modifia ainsi, pour l'avenir, le programme de la tactique défensive en cas de sortie : la musique en faisait presque les frais; donc, au moindre indice, les clairons sonneront l'air du garde à vous, qui sera répété de ligne en ligne jusqu'au camp. A ce signal du tocsin, prise d'armes; les bataillons de soutien désignés dans chaque division, les compagnies de piquet au Clocheton, le poste de réserve de la maison des Carrières, le poste du ravin des Anglais, s'apprêtent alors à marcher au se-
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COUTS de la garde de tranchée, promptement rangée en bataille au pied des parapets. Si l'ennemi vient effecti • vement, la fanfare a avant-garde entonnera le rappel, et, sur tout le front des parallèles, les trompettes avertiront de rapproche des Russes. L'ennemi attaque-t-il ; la sémillante sonnerie de Vassemblée perce parmi les hourras d'arrivée, à travers les premières détonations de la fusillade, et presse l'allure des renforts, mis en mouvement sitôt l'alerte donnée. Pour guider leur marche, un refrain particulier exprimera si la sortie tombé à droite, à gauche ou au centre de nos ouvrages. En outre, une combinaison ingénieuse de pièces d'artifice, lancées du Clocheton, évitait les malentendus et prévenait au plus loin de ce qui se passait. Deux fusées traduisaient l'avertissement de l'alarme; trois fusées indiquaient le rappel; quatre fusées, Vassemblée; des étoiles signifiaient qu'on se battait du côté de la Quaraatainê; des marrons, en face du bastion Central; des serperUeaux, vis-à-vis du bastion du Mât. Cet ensemble de mesures de sûreté ne fut décrété que dans la première quinzaine de décembre. Les éclaireurs en assurèrent le succès. Leur mission ne se bornait pas à ce rôle de hérauts; ils devaient aussi harceler les derrières de l'assaillant, enlever les petites patrouilles qui rôdaient chaque nuit sous les remparts, raser les abris des tirailleurs ennemis et aplanir les obstacles de toute nature, susceptibles de ralentir l'élan des colonnes d'assaut. Ils s'acquittèrent avec non moins de dévouement qne de bonheur de cette autre partie de leur tâche. Braves enfants perdus de la seconde levée! A quel rude prix ils s'immortalisèrent au siège! Que de génie, que d'héroïsme dépensés en détau dans cette guerre de nuit ! Au premier rang, à découvert, souvent un contre dix, tantôt bivouaquant à plat ventre entre les buissons, tantôt rampant comme des serpents pour mieux frapper l'adversaire ou échapper à ses poursuites! Et ils ne hâblaient plus! Les épreuves avaient rendu sérieux même les Francs-Blagueurs. Les serviteiirs ordinaires des tranchées reconnurent bientôt en eux des maîtres.
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Quand désormais, le soir, après le relèvement de la garde, ils défilaient devant les canons et se rendaient fièrement à leur poste, il nous semblait que, comparés à eux et derrière les parapets, nous étions les heureux du siège.
Dans ces rencontres entre la garnison et les défenseurs des tranchées, qui se renouvelaient systématiquement depuis la fin de novembre, quelques champions, de part et d'autre, perdaient la vie ou la liberté; de là naissait une série de rapports entre les deux partis, soit pour la sépulture des morts, soit pour les échanges de prisonniers ou de leur correspondance. Il était désormais urgent de s'entendre sur le cérémonial des entrevues de parlementaires. A cette époque, leur rendez-vous fut fixé vers l'angle oriental du mur de clôture du cimetière, près de la Quarantaine. On hissait le pavillon blanc; le feu cessait partout^ à ce si- ' gnal; alors, les ambassadeurs des deux camps devaient sortir de la ville ou de nos lignes, précédés d'un trompette. Après leur rentrée, le pavillon pacifique était abaissé , et on redevenait ennemis francs et acharnés.
La journée Au 12 s'ouvrit par une suspension de feu. On parlementa, suivant à la lettre les règles convenues, et on enterra les victimes du combat de la veille. Le dernier boulet blessa un infortuné visiteur, natif de Hollande, disait la chronique. A ce titre, on ne le plaignit guère ; sa patrie expédiait au marché ces fromages odieux, compagnons du lard , qui, sous le nom de têlee de mort, nous tourmentaient à table; et puis, où diantre la curiosité le poussait-il? A la tranchée, sans y être obligé! S'il y avait eu un accommodement avec le devoir, mille auraient déserté, au fond d'un clos du Zuyderzée ! Si l'on pouvait réparer les péchés d'ambition juvénile , si le temps les avait ramenés avec l'expérience au point de départ de la carrière, combien auraient fui ces sentiers de l'étude , qui vous mènent ausupplice, devant une place forte, l'hiver, dans ime impasse bordée de deux abîmés : la mort, d'une part, l'honneur, de l'autre, 0 Poule aux œtrfs d'or du
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premier Napoléon, tu es une dérision amère ! Surlaporte, on a gravé une chouette, emblème de la science ! On aurait dû y écrire : C'est ici le chemin des déceptiors! « Elle avait grandement raison, cette mère logicienne, qui ayant un jour à se plaindre de son fils aux lisières, le menaçait de le faire mousse, ou de l'envoyer à TEcole polytechnique ! Après tout, ne faut-il pas que la gloire vende ses faveurs? La guerre alors n'inspirait à ses adeptes les plus résolus que des réflexions pareilles. On se dégoûtait de plus en plus d'un siège sans issue. La Ohersonèse était une arène funéraire. Les maladies allaient en redoublant. Durant ce douzième jour de décembre, les champs ne turent traversés que par des convois mortuaires, ou par les escortes de 1 ambulance. Après midi , il y eut un orage subit, le ciel se fondit en eau ; mais rien ne faisait retarder le tour de service. Au coup de quatre heures, la trompette ébranla les pelotons de la garde montante; j'eus l'honneur hélas ! trop commun , de commander les servants de la batterie 22. Ce soir-là (12), on investisssit les éclaireurs de leurs fonctions aux avant-postes. Tout le monde dans la tranchée parlait élogieusement de ces auxiliaires de fraîche date, continuateurs des Francs- Tireurs , et sans doute aussi habiles qu'eux. Le crépuscule parut devoir ramener le beau temps d'hiver. On remerciait Dieu de cette trêve des pluies, plus encore que de la somnolence du bastion du Mât ; car, au bivouac, vainement, soir et matin, on râtelait la boue. Il flottait à la surface du Grand-Parc une couche de terre détrempée, qui, en certains points, avait près d'un mètre de hauteur. Sous nos tentes , les égouts, en flux noirs et malsains , montaient parfois la nuit, en dépit des bâtardeaux à moitié des montants de nos lits. Souvent , au réveil, on se voyait surnager au-dessus d'une nappe de bone environnante, et il prenait alors aux baigneurs involontaires un long frissonnement. L'humidité à l'excès est le pire ennemi du soldat. Les plus robustes ne peuvent se défendre de ses atteintes, n énerve traîtreusement le courage, conune fisdt la
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volupté, et abat sans lutte. Malheureux celui qui plusieurs fois, coup sur coup, et vingt-quatre heures durant, reste exposé, par métier, à une pluie opiniâtrement diluvienne d automne ! Immobile, Teau le pénètre goutte à goutte, puis ruisselle à travers les chairs, en filets froids et lents. On croirait autant de vers parasites qui s'allongent. Secoue-t-il la tête, des écluses nouvelles s'ouvrent, et, des cheveux, un torrent se précipite du haut en bas du squelette. La chaleur vitale se perd peu à peu à attiédir ces douches et ces rigoles douloureuses. On se résigne enfin, dans un état de prostration maladive. Nous tous qui, par corvée de guerre, à trois reprises par semaine, depuis plus d'un mois, endurions ce supplice, nous souhaitâmes la bienvenue au froid vif et loyal. Aussi, la nuit du 12 fut comparativement agréable. La gelée durcit la terre, et les hôtes de la tranchée se livrèrent à des danses de caractère à pied sec et en paix. La nécessité de se dégourdir et de résister à un assoupissement mortel excitait mieux que le bruit d un orchestre, mieux que la vue d'un bal. On nous aurait justement comparés, d'a-
f)rès notre entrain gymnastique, à des gens mordus de a tarentule. Au miUeu de ce quadrille sans ordre, sans autre musique qu'une canonnade pitoyable du bastion du Mât, les plus enfants battaient de la semelle chemin faisant; d'autres se réchauffaient supplémentairement par le moyen vulgaire des cochers de fiacre, en étendant et entre-croisant les bras avec violence. Un grand nombre de dormeurs dépités faisaient des grimaces étranges. On entendait autant de bâillements que d'éclats de voix. Cette première scène d'hiver m'égayait, et d'un pas léger, je parcourais la tranchée. Le hasard de la promenade me mit en présence d'un confrère de service dans la place d'armes voisine. C'était un capitaine de grenadiers sur le retour, ayant longtemps guerroyé en Afrique, et par conséquent très-bavard. Il commença sa profession de foi à brûle-pourpoint.
Quand éclata la guerre, il se réjouit de pouvoir, avant sa retraite, manger un brin de chair de Cosaque. Ap,
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petit louable! Aujourd'hui, il se repentait de s'être fourvoyé dans ce gouffre qui, comme l Achéron, ajoutat-il, ne lâche point sa proie. Cette citation me transporta. C'est un humaniste. Nous lutterons, me dis-je, à l'exemple des bei^ers de Virgile. Il continua : a Vous me voyez calme ; je ressemble cependant au joueur qui ne sourcille pas autour du tapis vert, mais qui, en secret, se déchire la poitrine avec les ongles du dépit. Je donnerais toute ma gloire de Kabylie à qui m'indiquerait un remède coatre l'ennui. — t Essayez de vous jouer la tragédie^ de vous donner un concert. • Ce palliatif de mes premières nuits de tranchée fut pour mon interlocuteur un trait de lumière, et, d'une voix de virtuose, il entonna le duo de circonstance de la Reine de Chypre. Je répliquai de mon mieux. Le chant s'anima. La sentinelle d'àcôté, entraînée par ce souvenir de la France, fredonnait dans son coin. Une péripétie vulgaire nous sépara. Une balle des embuscades frappa un des fantassins de garde. Gémissements du blessé; blasphèmes des porte-brancards, glissant à chaque pas.
Peu après, réveil du bastion du Mât; lever du jour. Le froid doubla. Nous regardâmes du côté du Clocheton si le porteur du remède matinal ne venait pas. Bientôt ou l'aperçut en plein champ, le bidonna la mam. Il marchait en zigzag, gesticulait et haranguait, de loin, les assiégés. On lui cria : Gare! Les Russes, insensibles à son éloquence, le fusillèrent; mais le dieu des ivrognes le protégea, et il aborda au refuge de la batterie, après maintes circonvolutions. Il lui fut pardonné, malgré le besoin de potion spiritueuse, car c'était un incurable qui, sous 1 habit de garde mobile, avait pinte glorieusement sur les barricades de Juin. Nous patientâmes, inactifs, jusqu'au déjeûner. On nous apporta alors du lard à la glace, et nos dents affamées durent s'en réjouir. En revanche, le besacier Martin m'annonça qu'il était allé à la découverte du combustible avec les bûcherons du camp, et qu'il avait ramassé bonne provision de racines et de feuilles mortes. Cette
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nouvelle, servie en guise de dessert, me ragaillardit jusqu'au Soir.
Sans succès, le bastion d'Attaque, à propos d'une tête d'homme qui dépassait trop le parapet du voisinage, essaya, par d'absurdes rafales de mitraille, d'irriter le canon de siège. On laissa, à l'abri, souffler ce vent de fer au-dessus des parallèles, et chacun s'arrangea à sa guise pour adoucir les heures finales de l'attente. Je ne songeai qu'aux délices de mon foyer domestique rallumé. En effet, au retour, ce plaisir de sage embellit ma veillée. Fouettée par la vue de la flamme, mon imagination se livra à ses doux écarts de rhétorique. Il me sembla qu'entre ces feuilles de la forêt, brûlant dans l'âtre, et les piliers du siège, il y avait ressemblance de destinée. Elles, avant de se réduire en cendres, avaient servi de jouet à tous les ouragans d'automne. Ne devions-nous pas être ballottés par les tempêtes de la guerre jusqu'à la mort? Peu s'en fallut que j épargnasse, par sympathie, les dernières du fagot. J'éclipsais ainsi .cette jeune héroïne d'un roman russe, qui plaignait les nuages du ciel, tourmentés par l'orage ! Quand le cœur ne sait oh se prendre, la sensibilité exubérante déborde sur ce qui vous environne.
n s'était produit dans nos affections un vide navrant. On ne pouvait rien aimer ici, pas même la gloire. Cet amour-là ne dura pas plus en sa fleur première que celui qu'à l'aube de la jeunesse on porte aux courtisanes. Défense^ soùs peine de désespoir, de se replier constamment sur soi-même. Dans cette disette morale, on s'attachait à un cheval ou à un chien, à un souvenir de femille, même, par excès, à des objets indifférents de la nature inanimée. Sous le masque de l'assiégeant se cachait plus d'un éclectique du sentiment, qui aurait déploré le sort d'un brin de verdure fraîche ou sèche, et qui, chaque jour, de la tranchée, semait la ruine et le deuil dans iwie maison de Sébastopol.
Fatigué de ces subtilités, je me proposai, pour varier la soirée solitaire^ de rimer, la cheminée aidant,, un de
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ces lieux-communs de pastorale dont est semée Thistoire de la vingtième année. C'était une innocente passion de collège. A cet âge printanier, j'enfourchais avec assez d'adresse Pégase, non ce coursier qui, ailé, emportait le poëte antique dans les champs infinis de l'inspiration, mais cet automate classique, vrai bidet de manège, à la portée de tous les adolescents que le ciel n'avait pas trop disgraciés. J'avais commis plusieurs péchés de versification, entre autres une ode en l'honneur de la Pologne, qu'un journal aux abois eut la complaisance coupable d'imprimer, et un sonnet à une jeune fille, qui me demandait pourquoi le rossignol n'avait pas chanté chez elle, au printemps, l'année de son mariage. Philomèle, parbleu! était en deuil. 0 monsieur de Voiture ! Mais pas le moindre acte de tragédie ni d'épopée. J'avais cet avantage, au moins, sur la plupart des rivaux de ma trempe. Pourquoi cette escrime de l'esprit n'art-elle qu'un temps, comme les jeux de l'enfance? Quand je voulus, sous la tente, en manière récréative, reprendre ma guitare, elle ne rendit plus de son. En vain j'évoquai Te muse de mes premières amours. Elle était là, elle lutinait sur mes * chenets; mais, quand il fallut ranger les hémistiches de mon second vers en bataille poétique, je me vis réduit à la honteuse nécessité de cheviller. De dépit je cessai; et l'image indignée s'envola. La fanfare du coucher résonnait au loin. Le camp éteignait ses feux après une veillée que la moisson de bois faîte dans la journée avait rendue plus gaie. Le baromètre moral de l'armée avait monté; chacun s'en ressentait à sa façon.
La nuit, pas un signe de vie du bastion du Mât. Quelques bombes brfllèrent du côté de Karabelnaïa tirées contre les Anglais, qui avaient quelque velléité enfin de bouger de leur place de combat. Le lendemain (14), même stagnation desaf&iires du siège. Redoublement du firoid. Il grésillait. Les cheminées étaient de nouveau à sec*, par suite des prodigalités caloriques de la veille. Les bûcherons repartirent pour Balaclava ; Le camp les accompagna de ses vœux. Je résolus d*exé-
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cutenm projet d'alcôve souterraine, fort en vogue, garantie contre lés coups de l'hiver. Un chercheur du voisinage en avait découvert le plan pendant ses méditations de la tranchée. H suffisait de creuser simplement, sous le sol de la tente, un trou pour y loger son lit, et d'approfondir cette fosse, à mesure que le thermomètre baisserait, de sorte qu'on devait, au cœur de janvier, moyennant un couvercle, s'y trouver plus à l'abri que dans un cercueil. Ainsi, on avait un avantgoût du cimetière !
Cette idée séduisit tous les gros bourgeois du quartier qui avaient des bras à leur service, et ils l'appliquèrent presque d'un commun accord. Les moines ne travaillent pas à leur tombe avec plus d'ardeur. Quand Martin revint du bois, et qu'il me vit la pioche à la main en train de défoncer le pavé de ma chambre, et riant seul du travail, il me crut fou ! C'était un peu le rire de la tristesse, ce rire qui crispe involontairement les lèvres de gens comme nous, arrivés à la dernière extrémité ; car, à moins de crever de faim, il ne nous restait bientôt plus d'échelon de la misère à descendre : au camp, l'ennui qui tue, et le froid qui rend blême ; devant l'ennemi, des alternatives de douleui^ et de danger, la mort sous les plus hideuses formes, la perspective de l'hôpital, les rhumatismes pour l'avenir, et un mal dont on parlait déjà avec terreur , plus redoutable que la perte d'un bras ou d'une jambe, plus redoutable que les privations et les souftrances, la congélation des pieds ! Tel était notre lot. On luttait de toutes ses forces contre cet acharnement de la fortune hostile et du climat. Les nuits allaient devenir sibériennes. Il importait de gîter au plus vite, la nuit du moins, en lieu chaud. C'est pourquoi les piocheurs d'alcôves, comme moi, en retard, ne suspendirent que fort tard leurs occupation de fossoyeur.
La journée se termina par une pétarade du bastion du Mât, lier de son revêtement en bois, et ce tapage eut lieu à propos d'une troupe d'imprudents de la garde qui se montrèrent dans la plaine. Puis, l'obscurité silen-
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cieuse étendit son linceul jusqu'au matin (15), surTarmée du siège. L'artillerie, depuis une semaine, avait terminé la nouvelle série de ses ouvrages et se reposait sur ses cent trente pièces en position, attendant le jour de l'action, indéfinitivement retardé. Les batteries de canons, leurs embrasures solidement murées avec des sacs à terre, avaient ordre de ne s'engager qu'en cas d'une vive provocation de l'ennemi. On lançait seulement, sur la place, à des intervalles longs et réguliers, quelques bombes, des obus et des grenades, juste assez pour ne pas s'endormir. Nul ne pouvait dépasser vingtcinq coups par mortier. Le génie, sans relâche, cheminait à la sape volante perfectionnée, contre le saillant du bastion du Mât, et pressait l'attaque souterraine. L'ennemi comptait sur une prochaine entreprise de vigueur, du côté de la ville, et il accumulait défense sur défense.
En vue de l'escalade, l'escarpe avait été revêtue en charpente. A ce palissadement, on ajouta des chevaux de frise et des abattis, devant la contrescarpe du p -int d'attaque. Dans le fossé, vers l'extrémité de la face droite du bastion, un blockhaus, armé de pièces de campagne, fut établi pour prendre de flanc les colonnes d'assaut au moment où elles descendraient des glacis. Les mineurs russes conduisaient aussi des galeries multiples, très-profondes, au-dessous du sol, dans la direction de nos tranchées les plus avancées , afin de pouvoir, suivant le cas, faire sauter nos fourneaux, arrêter les assiégeants s'ils voulaient passer de vive force, ou empêcher le couronnement pied à pied du chemin couvert.
Les alliés et les Russes exécutaient le programme de leurs travaux respectifs, dans une sorte de recueillement; le canon, exceptionnellement, mêlait sa voix orageuse au bruit des pioches. Depuis la semaine d'Inkermann, le feu s'était graduellement ralenti. Il n'y avait plus de bombardement ni de siège en règle. Le 15, on n'entendit pas une détonation, Le camp s'en affligea. Il ne restait dans Sébastopol que deux armées en présence, se fortifiant dans leurs lignes réciproques, et saisissant tour à tour le rôle de l'offensive.
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Cependant, plus on ajournait le coup décisif, plus les Russes prenant l'avance se consolidaient derrière les remparts ; plus longtemps durerait notre séjour au lieu d'exil des tranchées. Cette évidence désespérait les plus ardents partisans de la guerre; car le nombre des malades grossissait suivant une progression continue. La légion de pauvres privilégiés sur qui retombait le fardeau du service allait en s affaiblissant ; et la plupart, vétérans d'Old-Fort, pour diminuer leur dénûment, soupiraient en vain après leurs bagages, pourrissant dans les magasins de Varna, puisque Kamiesch naissant n'offrait pas les ressources d'une foire de hameau. Les plus vaillants trouvaient qu'ils abusaient des honneurs du siège. Les murmures contre la fatalité remplaçaient les chants de victoire (15).
Le soir, je fus détaché avec une légion de mécontents, à la troisième parallèle. Le commencement de la nuit fut pour moi une réjouissance. A la faveur d'un calme peu ordinaire en ces parages, mon compagnon de la précédente garde me rejoignit, et, fidèle aux conseils divertissants que je lui avait tracés, il m'interpella ex abrupto^ en vers de Corneille : « Rodrigue, as-tu du cœur? • Jelui prouvai que j'avais au moinsde la mémoire; eî nous entrâmes tous deux en scène, nous partageant les tirades, à Tamiable. Je fus vaincu pour la déclamation . à l'endroit sublime où le Cid, ravi des aveux de sa maîtresse, défie l'Espagne et les Maures, la verve du confrère enleva mes suffrages unanimes. Nous oubliâmes le réveil tardif du bastion du Mât. Plusieurs bombes chuchotèrent en l'air. Une d'elles se précipita non loin de notre théâtre, et, par distraction, nous courûmes grand danger d'être touchés. L'acteur se félicita d'avoir, à sa manière, exposé sa vie pour Chimène. Il regretta presque, en artiste, que le projectile n'eût pas éclaté au moment où il s'écriait : • Paraissez, Navarrais, etc. » Décidément il avait manqué sa vocation !
Cette crise de mauvaise humeur de la place ne finit qu'à laube du jour. Les pionniers des sapes avancées étaient criblés de coups, les mineurs eux-mêmes, sous
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terre recevaient des éclaboussures de cette averse' de mitraille. Enfin Idibatterie mobile^ notre voisine, se courrouça. Ce ne fut d abord qu'une discute entre elle et les Eusses. — Les obus ennemis rasaient les parapets d'alentour, en jets redoutables. En ripo::te, les premiers tenants de la lutte tiraient même à foison des appareils de grenades. Mais, bientôt, sur tout le champ d attaque, les mortiera, à voix de Stentor, envenimèrent la querelle. Le ciel était en feu; alors, malgré notre entrain déclamatoire, il fallut nous taire piteusement, tels que deux comédiens siffles, et, du poste du combat, prêter attention au tumulte du dehors. Il y avait aussi intention de sortie, à en juger par le sabbat des chiens. Nous ne respirâmes qu'en lisant clair à l'horizon, avec les lueurs de l'aurore.
La journée, jusqu'au départ, s'écoula réglementairement fastidieuse : salut à la manne quotidienne d'eaude-vie; exercices de gymnastique vifs, car, il faisait dix degrés de froid, au dire d'un physicien de corps de garde, qui portait toujours son thermomètre de poche; pipes matinales, assaisonnées de plaintes contre le soit ; puis les détails du service: envoi au chef hiérarchique du rapport, toujours formulé en ces trois mots désolants: € Rien de nouveau ; • surveillance des balayeurs de la tranchée; attente du déjeuner, arrivée du lard au riz ! Digestion, couleur perdrix truflFée; tentative de sieste debout dissipée par le murmure d'une volée de mousqueterie. Après, un spectacle local, le passage d'un brancard chargé, venant des avant-postes; puis une
Bîtite misère: le tabac trop humide qui ne brûle plus, ans l'intervalle, mille allées et venues avec agitation d'un bout à l'autre de la batterie, pis que bêtes en cage; comme intermède, coups de lunettes fréquents à Sébastopol; on constate avec plaisir les ruines qui s'entassent dans la ville ; excepté Yhôtel au toit vert, il ne subsiste plus une maison intacte en regard de nous. Mais les défenses grandissent démesurément. Des gueules de canon sont béantes, au milieu des décombres. Les murs, en s'affaissant, forment des barricades ; les
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barricades sont converties en parapets. De dépit, à cette vue on détourne la tête et on implore du ciel la fin prompte d'une fection insipide : bâillements d'ennui ; mouvements d'impatience; consultations attristantes de ma montre; dialogue mélancolique avec im vieux sergent qui regrette l'Afrique; visite d'un touriste anglais enragé, à la recherches des émotions et du mât qu'il croyait encore arboré sur le bastion de nos rêves. Enfin, délivrance !
Le retour jau camp ( 16 déc. ) fut une vraie course de vélocité. A nous voir, on aurait supposé qu'un honnête dîner et un toit hospitalier nous attiraient. Hélàs ! quelle pitance ! Il y avait pourtant de l'extraordinaire, un plat d'escargots : non de ces limaçons savoureux, gibier du pauvre, à l'engrais sur les collines de ma Provence; mais de maigres insectes, promenant baveusement leur coquille à travers les rochers et les immondices du plateau, sans y trouver leur vie. Certains gourmets des environs ajoutaient à cette friandise un rôti de corbeau et un salmis de rats de Tauride. Une battue générale avait été l'événement fructueux de la journée. Le camp fêtait sa chasse. Je rentrai de la salle à manger chez moi à peu près rassasié !
Quand je vis mon lit dressé au bord d'une fosse, au milieu de la terre déblayée, ma cheminée morte, sans une bribe de bois pour la dérider, je me réfugiai, d'un bond, au plus profond de mon sac en fourrure, et de là, les yeux fermés, aux pays des chimères. Il me vint maintes apparitions de sylphides, et de jaser et de rire avec ces fantastiques compagnes des veillées. L'ascétisme de la vie, portant à la décence du rêve, je les parais des plus chastes attraits : ni sourires séducteurs ni agaceries d'amour; c'étaient des lutins graves. Puis elles me servirent de berceuses et disparurent. Cette perception des êtres et des objets absents devenait, chez la plupart, de
S lus en plus nette, à mesure que la guerre nous privait e ses dernières joies; et cette sorte de lucidité, avantcoureur habituel de la foUe, était de plus en plus, pour les songeurs de bivouac, un bienfait de Dieu. Dans ces
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vertiges, chacun de nous voyait luire au moins Tespé-
rance d'un avenir meilleur.
Le lendemain (17), il régnait un froid noir, entre ciel et mer. Le Grand-Parc semblait en détresse ; l'ennui y sévissait despotiquement. Sous les tentes, des blasphèmes ou des chansons qui frisaient la complainte. Pas une âme au dehors, si ce n'est quelques endiablés patineurs. Les Turcs seuls paradaient pour faire leurs dévotions à Allah ; mais leur musique, amoindrie par les maladies, ne jouait plus ; mais les tambours roulaient à coups lents et saccadés. On aurait dit que les confrères ottomans priaient pour les morts. Sébastopol gardait un silence savant. Je me levai mélancoliquement et frappai, faute de feu, les pieds contre le sol, en passageant autour de mon réduit. Ce moyen de chauffage étant inefficace, je m'armai de la pioche et approfondis encore le plafond de ma tombe à coucher. De temps en temps, une pause. Après, je reprenais l'outil de fossoyeur. Un voisin entre et envie mon bonheur: il me dit que le plus grand nombre faiblit, qu'il y aura bientôt des suicides, que l'hiver sera notre bourreau à tous. Je ne retins pas cette corneille, et, pour détourner ce présage, je m'égayai de mon mieux.
Il se trouvait, dans la tente à côté de la mienne, un chien que son maître, partant pour la tranchée, avait niis à la chaîne. Ce pauvre animal se lamentait, se vautrait, rôdait, se fendait la mâchoire à bâiller, à hurler, bref il s'ennuyait d'une feçon proverbiale. Des rapports sympathiques s'étabUrent, derrière la toile, entre nous; je lui prêchais la raison quand il pleurait trop fort, mais j'étudiais son manège pour lui emprunter, s il était possible, quelque idée d'amusette. Dans ces entrefaites, l'heure de la tranchée sonne ; et un ordre formel me rappela sur la brèche, à la place d'un officier malade. Ces sortes d'appoints de corvée imprévus nous revenaient à tour de rôle. Je m'exécutai, par nécessité, de bonne ffrâce.
^ Le 18, c'était la Saint-Nicolas, chez les Russes; et Von croyait que Sébastopol. célébrerait par une sortie
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grandiose la fête de son empereur. On reparlait d'une reprise d'Inkermann. En cethonneur, on doubla les servants des batteries de siège, et la garde d'infanterie futaussi renforcée. Chacun à son poste prit, dès l'arrivée, ses dispositions de combat : dégorgement des embrasures, charge des pièces, rectification du pointage. La nuit tomba; et avec elle commencèrent nos incertitudes.
Dès qu'un bruit quelconque s'élevait de l'intérieur de la ville, dès qu'un réchaud s'éteignait sur les remparts, ou que plusieurs coups de fusil venaient des embuscades, ou qu'un bouquet de bombes s'épanouissait en l'air: serait-ce le signal, se disait-on ? et l'on interrogeait l'ho izon avec anxiété, et les armes s'agitaient. Cette fièvre d'attente aggrava la longueur des douze heures qui séparaient le crépuscule de l'aube du lendemain.
Quand, enfin, les premiers rayons du jour éclairèrent la place, les cloches se mirent à carillonner, et les tambours, en grand branle, semblaient parcourir les rues. On se perdit en conjectures. La garnison »5e rend à la messe: les popes électrisent les défenseurs; et, après la bénédiction, croisés du Nord , en avant contre les barbares! Mais à neuf heures, le bastion du Mât, chef d'orchestre des canonnades, n'avait pas donné le premier coup d'archet; et bientôt on craignit que la Saint-Nicolas ne rompît pas la monotonie des jours non fériés. Cependant, peu avant midi, une foule de spectateurs se dévoilèrent sur les parapets de Sébastopol; et, de nos lignes au plus loin de l'horizon, les curieuxgarnissaient les mamelons de la Chersonèse. Les tirailleurs en vedette, distraits, se reposaient. Il y eut une trêve tacite.
Tous les yeux, toutes les lunettes, se braquaient sur un navire russe, voguant audacieusement, du côté de Kamiesch. On reconnut le WZadimtr, le désespoir de nos marins, celui-là même qui souvent, la nuit, trompait la vigilance des croiseurs et poussait incognito jusqu'au naouillage des escadres. En plein jour, quels étaient les desseins de ce coryphée de Sinope? Depuis la tempête du 14 novembre, une partie de nos flottes s'était rabattue pour l'hiver près des côtes d'Asie ou à Constan-
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tinople; à la faveur de cette réduction de nos forces navales, s'aventurera-t-il jusque dans la rade? Essayera-t-il des brûlots?
Ces commentaires ajoutaient à lattrait de cette représentation nautique. Mais à peine la fréc^ate russe avait- elle dépassé la baie de Strelitzka, qu un vapeur anglais se porta, en louvoyant, à sa rencontre. L'ennemi n'attendit pas même une bordée. Il via de bord agilement et se retira sous la protection des forts de la Quarantaine, au bruit des applaudissements du parterre anglo-lrançais, et au grand regret des Russes. Alors, par un coup de théâtre, tout disparut dans le lointain! Il ne surnagea plus une figure humaine au-dessus des crêtes de la fortification, et le siège reprit son train ordinaire: petite guerre aux avant-postes; tribut de bombes payé par le bastion du Mât. Quelle déception! Nous pestions tous!
Cette journée, qui s'était annoncée sous de plaisants auspices, finit par une après-midi assommante. H pleuvait; les nuages se résolvaient en gouttelettes microscopiques. Les vêtements subirent une lessive à fipoid, puis cette rosée s'infiltrant par les pores produisait l'effet de coups d'épingle légers et persistants. La tranchée était hargneuse ; on s'injuriait, on se colletait pour rien. Seuls, insensibles à ces tracasseries de la saison, les enfants perdus gardaient leur entrain! L'un d'eux, dans l'exercice de ses fonctions en avant de la parallèle, finit par exciter notre admiration. Protégé par les ondulations du terrain et étendu sur le ventre, il poussait sa carabine devant lui. puis s'accrochait des ongles aux pierres et aux plantes, puis, fort de ce point d'appui, glissait en rasant la terre. On l'aurait pris pour une couleuvre. C'était beau comme art d'escarmoucheur ! Il s'avançait ainsi méthodiquement contre la taupinière d'un ennemi, qui ne se méfiait pas du stratagème. Nous rentrâmes à regret, sans voir l'issue de l'attaque singulière.
Au retour, nous trouvâmes le camp consterné : par le fiasco de la Saint^Nicolas, on lisait un mystère d'au-
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tant plus qu'il arrivait, suivant lés bruits, de puissants renforts à l'armée de secours, avant-garde des 2® et 3® corps, dont Omer-Pacha avait, il y à un mois, annoncé le départ d'Odessa. En effet, les lignes de tentes se multipliaient de jour en jour sur les sommets de Mackenzie et le long de' la Tch^emaïa. Avec ces données, on était à bon droit intriffué de l'inaction des Russes. Pour se rendre compte de 1 accroissement des forces de l'ennemi, étudier les positions de la garnison extérieure de Sébastopol, depuis l'abandon de la plaine de Balaclava, enfin pour deviner ses projets, il avait été, aujourd'hui (18), décidé que le général d'Allonville dirigerait une reconnaissance vers Tchourgoun.
Pendant la nuit du 18, la place se montra turbulente. Les embuscades et les créneaux des remparts nourrirent un feu vif de mousqueterie ; le bastion du Mât tirait par salves. Ces réjouissances tardives réveillèrent nos batteries ; et l'on jouta de part et d'autre jusqu'au matin. La journée du 19 fut pâle commfe le soleil d'hiver qui blanchissait le plateau, pâle comme le feu des cheminées d'hôtel çà et là fumant seules encore et répandant sur les solitudes du Grand-Parc la tristesse dune vaste houillère aux fourneaux éteints. C'était une tâche de plus en plus difficile de se récréer soi-même. J'entrepris une tournée au voisinage.
La moindre • course à travers le camp composait un vrai pèlerinage, vu l'état des chemins semés de fumiers, de glaciers et de flaques d'eau. Le besoin de nouveauté me poussait. J'allai de porte en porte, un bourdon ferré à la main. Quelques phrases d'un laconisme expressif résumèrent mes causeries chemin faisant avec les compagnons du siège. L'un dit : • Je m'abrutis • ; un autre :. • A ce régime nous deviendrons crétins • ; un troisième : • Vous croyez à l'assaut , vous ! Nous crèverons tous ici • ; le dernier : » Ne plus revoir la France ! •
Ces échos de l'opinion publique saisis sur le vif m'épouvantaient, et je me cloîtrai jusqu'au lendemain.
Le vaguemestre m'apporta une lettre de ma femille.
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Pauvres parents ! Leur métier était, en ce temps d'alarme, plus dur que le nôtre. Un ami d'enfance s'était, depuis peu, présenté chez moi. Il m'avait cru mort, et il venait faire la visite de condoléance. Les méprises de ce genre étaient fréquentes. Tous, les uns après les autres, la renommée nous tuait par anticipation. Depuis quarante ans, déshabituée des grandes hécatombes de la guerre, la France s'apitoyait sur le sort des sacrifiés d'Orient; nos mères n'avaient plus le cœur Spartiate. On me suppliait donc de répondre.
Je raccommode mon unique plume, et je certifie que la Crimée n'est pas cet enfer décrit par les journaux, mais un purgatoire supportable. Pas d'encre, même chez les marchands. On usait généralement du cirage délayé. Aussi les opérations épistolaires étaient-elles laborieuses. Le firoid m'arrêta ; il fallut allumer, tant bien que mal, un feu de paille. Je condamnai au bûcher ma correspondance commerciale, quelques feuillets blancs de mon cahier d'éphémérides, trésor le plus cher et mon consolateur, un paquet de papiers à cartouches, la moitié du foin qui remplissait mon oreiller, un long tuyau en cerisier de pipe turque, le dossier de ma chaise, enfin quelque pages de Béranger, les chansons que je savais le mieux. Je me promis le lendemain, de moissonner. du bois à défaut de gloire.
La nuit fut moins tranquille que la journée. Le bastion du Mât eut deux lubies : à minuit et au point du {'our (20). Mille projectiles bondirent au-dessus de nos ignés, jusqu'au ravin des boulets, égoût du bombardement. I a garde veilla ; les pionniers, travaillant à découvert, furent distraits du chantier la moitié du temps. Les mineurs seuls ne chômèrent pas. Cependant, à sept heures, sous la conduite du général d'Allonville, les escadrons montaient à cheval, pour le projet d'excursion, flanqués de trois compagnies de zouaves et d'un régiment d'Ecossais. On suivit d'abord la route Woronzoff. Des patrouilles de cosaques se retirèrent devant l'avant-garde.
On voyait de toutes parts, au sommet des rochers,
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les sentinelles russes sur des haridelles, lance à la main. Nos vedettes essayèrent en vain d'attirer ces cavaliers nomades dans la plaine. Pas un coup de feu ne fut hasardé. Les patrouiUes fouillèrent sans crainte jusqu'au soir le massif de montagnes qui couvre les approches de Balaclava, du côté de Baïdar, et Ton acquit la certitude que, loin de songer à une attaque d'ensemble contre nos lignes, Tennemî se retranchait définitivement derrière la Tchernaïa. Au retouY de cette exploration, nos avant-postes occupèrent de nouveau les anciennes redoutes turques ; et la circonvallation regagna ainsi, sans coup férir, le terrain perdu depuis le 25 octobre.
Sébastopol avait épié ce mouvement, et la garnison, pendant la nuit, prit Toiffensive. Depuis Inkermann, la régian française avait le privilège d attirer les sorties. Nos alliés, grâce à Téloignement des têtes de sape, ne portaient nul ombrage à 1 assiégé. L'étatde ses troupes ne permettait pas à lord Raglan de satisfaire à toutes les exigences de l'attaque; et, manque de bras, la
farde des camps et de Balaclava se faisait aux dépens e l'œuvre des tranchée^. La mort, sans relâche, avait frfiçpé les rares débris de la cavalerie anglaise. Les moyens de transport diminuaient, à mesure que le charroi des munitions de guerre et des provisions de bouche devenait plus lent et plus pénible.
Dans ces conditions de faiblesse et de pauvreté pour nos frères d'armes, c'était assez de vivre; on les aidait de plus en plus par des corvées de travailleurs. Chaque jour aussi nos voitures disponibles, au nombre de trente environ, roulaient sur les chemins ravinés de Balaclava. Néanmoins, les mortiers de renfort que le gouverneur de Malte avait expédiés attendaient sur le quai du port; et, pour tromper l'ennemi, on avait dû semer des tentes vides, sur les mamelons de Karani.
Par ses espions, par les transfuges, peut-être aussi par certaines indiscrétions échappées à la presse de Londres, Menschikoff connaissait l'infériorité des ouvrages anglais. Une colonne de volontaires vint sonder
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cette plaie du siège. Un heureux hasard voulut qu'à l'endroit choisi par les assaillants, se tint debout une troupe de la. fleur des 'riflemen survivants. Avec applomb et vigueur ils ouvrirent, à bonne portée, un feu roulant ; Tennemi déçu se rabattit à droite et en avant de notre troisième parallèle, v<^rs une pièce de fortifications récemment édifiée, et désignée, à cause de sa forme, sous le nom de T. En cet endroit, on les traita à coups de baïonnette dans le ventre. Volte-face et fuite des Russes ! Le bastion du Mât vengea la déroute par une manifestation de tous ses canons aboyant en mesure.
Ce succès marqua l'entrée au siège du 5« l^r. L'ordre du jour du lendemain cita les combattants, et, en récompense de ce début, ce régiment nouveau venu concourut d'emblée à la défense des postes les plus périlleux, ce qui le rehaussa dans l'estime de l'armée et excita l'émulation de tous. L'esprit de corps, à la guerre, enfante des prodiges de valeur. Là, le cavalier ne regarde pas le fantassin du haut de sa schabraque; le canonnier ne se rit pas des allures du sabreur qu'il imite. Ni ridicules féodaux ni vanités puériles. Entre tous ces enfants égaux de la même famille, n'importe leur arme, c'est à qui ennoblira le plus le drapeau de la patrie. Les fitutes s effacent par des actions d'éclat. Sur le champ de bataille, il est aussi beau de se relever d'un échec que de vaincre sans cesse. On reprochait au 42® l'enlèvement de trois mortiers : il fit oublier glorieusement, par la suite, ce revers de fortune.
L'excursion de la veille avait été une aubaine pour le pauvre peuple des camps. On avait envoyé en arrièregarde des troupes de bûcherons avec des prolonges, et pendant que les fourrageurs du général d'Allonville faisaient la chasse aux Cosaques, nos pourvoyeurs opéraient dans la forêt, au-dessus de Eamara, une coi ipe en règle. Le soir, à la réception du butin, nous plaisantâines décembre.
n m'échut en partage de quoi me chauffer jusqu'à la fin du mois. Pendant la curée, en comparant mon lot à
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celui du voisin, je m'aperçus qu'il était volé. Martin m'expliqua le fait d'un signe intelligent. Sous sa grosse enveloppe, cet Alsacien cachait un docteur en mponneries. Quand il avait exécuté un mauvais coup, à mon profit ou au sien, soustrait, par exemple, frauduleusement un supplément d'orge pour le cheval ou trompé le boucher : • Ja(^un bur soi, ma lieutenant, • disait-il. Je n'avais plus la vertu de le blâmer! Il reçut même, ce jour-là, des félicitations, prix de son adresse. Honnêteté virginale d'Old-Fort, qu'étais-tu devenue?
Au milieu de cette abondance de bois à brûler, l'espoir refleurit dans les cœurs. De plus en plus, la mère patrie nous prodiguait des soins; de tous côtés, des souscriptions nationales s'organisaient en notre faveur : au dire des journaux, l'enthousiasme gagnait même les dames. Jadis, les châtelaines brodaient des écharpes de soie aux guerriers allant à la croisade, et, l'aiguille à la main, caressaient un rêve de gloire. Autres temps, autres hommages. Aujourd'hui, les demoiselles tricotaient des bas de laine pour les misérables soldats de Crimée, ot leur accordaient parfois une prière, tandis que des guerrières recrutées dans leurs rangs, héroïques sous l'habit de sœurs de charité, combattaient aux hôpitaux de Constantinople, près du chevet des blessés. Ainsi, femmes et citoyens versaient leur obole, et le bruit courait qu'une cargaison do dons . patriotiques avait pris la mer et ne tarderait pas à augmenter le bien-être relatif du bivouac.
Déjà nous étions presque tous pourvus de capotes à capuchons, qui donnaient l'air de dominos militaires, et l'on délivrait, les premiers paletots fourrés, cuirasses contre le froid de la tranchée. On annonçait une distribution de sabots. Le sultan avait gratifié l'armée de bonnets rouges, unique preuve de l'intérêt que la Turquie témoignait à ses libérateurs. Quels bienfaits désirer de plus? Les plaisants, minorité courageuse, parlaient dun envoi prochain de parabombes portatifs! Quoi d'impossible, selon eux, au génie de l'industrie? Un mécanicien anglais ne se flattait-il pas de démanteler
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Sébastopol avec une charge d3 locomotives lancées à fond de train contre ses remparts?
Pour la générosité, l'Angleterre ne restait pas en arrière de la France. L'or coulait dans les caisses des victimes de la guerre. Les grands seigneurs donnaient l'exemple. Le duc de Marlborough avait ordonné à ses garde-chasses de tuer cent chevreuils, destinés aux officiers de Crimée. Malheureusement, l'administration n'était pas encore capable de seconder cet élan du patriotisme, et nos alliés dépérissaient de plus en plus, à vue d'œil.
Ces secours, ces marques d'estime allégeaient de jour en jour le poids de nos souffrances; mais cette rude existence du siège avait déjà physiquement métamorphosé les plus jeunes. Recouverts de peaux de mouton, coiffés de schazias^ avec des barbes que, depuis Varna, le rasoir n'avait pas déflorées, basanés et incultes, nous ressemblions, dans le* négligé du logis, plutôt à des aventuriers, qu'à des soldats civilisés : les pères auraient méconnu leurs fils. Quant à ces compatriotes hospitalières qui, présidentes des loteries criméennes, nous envoyaient des offrandes de cigares ou nous consacraient quelque fruit de leurs loisirs, si, parmi elles, en ce moment, quelques belles rêveuses se repjpésentaient' au combat, sous -des couleurs romanesques, les héros de l'Aima devant Sébastopol, quelle illusion !
Au départ de la tranchée, les fronts s'assombrissaient : les uns avaient les yeux fauves ou éteints, d'autres en avaient les cheveux hérissés. Le képi sur la nuque, les pantalons retroussés dans les bottes de marais, sans autre insigne du commandement qu'un filet d'or au bras, une ceinture de laine rouge autour des reins, le sabre d'une main et de l'autre un bâton, lunette et gourde en bandoulière, l'oreille basse, telle était la tenue de bataille. La marche bat : en route ! L'ordonnance suivait son. chef, portant d'un air piteux le manteau de réserve, les guêtres bulgares et le viatique dans le bissac; la nuit venue, chacun s'accoutrait à son goût.
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On aurait cru voir alors une mascarade : une partie se matelassaient le corps, à force de vêtements, ou s'enveloppaient la tête de mouchoirs; qui improvisait un manchon, qui glissait un bonnet de coton sous sa casquette. Il fallait à tout prix vaincre le froid. La discipline poussait au travestissement. Le lendemain, au retour de Texpédition, tableau plus prosaïque encore ! La poussière olympique ne nous embellissait nullement. Une boue noirâtre salissait les bardes des combattants. Ils avaient hâte d'endosser la robe de chambre, de chausser les sabots. Us éprouvaient alors une joie pareille à celle des malheureux soumis à la question, dont on suspend quelques instants les tortures.
Cependant, il y avait une heure mystérieuse à la tranchée, où l'indulgence et la flatterie auraient pu nous composer une auréole : c'est quand le Eusse envahissait nos Ugnes, et qu'on devait, coûte que coûte, se précipiter dans la mêlée. J'ai maintes fois, comme le commun des martyrs, assisté à ces bagarres nocturnes, et, tout étant dans l'ombre, je ne sais si le feu du combat opérait une transfiguration quelconque. Après, nous reprenions nos masques de sauvages. La beauté, aussi bien que le plaisir, était, à cette époque, dépaysée ]|armi les bandits du siège.
Sous notre déguisement, Antinous lui-même aurait paru un lourdaud. Quelques rares feshionables rappelaient, par leur élégance, ces gentilshommes d'autre^ fois, fine fleur de chevalerie, nos prédécesseurs dans la camère, qui assiégeaient les villes, parés et parfumés ! Honneur à eux! L'amour de la toilette suppose dQ la grandeur d'âme, entre mille dangers, à la Ibarbe de la mort! Malgré cette décrépitude des paladins d'Orient, l'imagination fiiisait en France, çà et là, dans les salons et les chaumières, quelques dupes sur leur compte.
Le 21 au matin, autour d'un large feu, je me prélassais sur ce thème, et, pour la première fois, j'attendais avec impatience • l'heure du berger, • car mon tour de garde régulièrement retombait le soir. Un de mes intimes survient en riant, et me communique une lettre
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d'une de ses cousines. Cette jeune personne, sans doute familière avec les héros de Byron, commençait aiasi son dithyrambe : • Beau preux! Combien je donnerais pour t'applaudir, quand tu montes fièrement à l'assaut, etc.!... • Elle nous idéalisait si fort, que si l'écrivain n'avait eu seize ans, on aurait pu y lire une ironie. A l'heure ordinaire, je me harnachai pour la tranchée. Un miroir perdu sur ma table, au milieu de paperasses et de culots de pipe, me montra, par hasard, une étrange caricature de preux moderne, et toutes les poétiques comparaisons de la jeune enthousiaste me revenant à la mémoire égayèrent mon voyage.
La garde montait, ce jour-là, d'un pas plus ferme ; le ciel était bleu. Le soleil couchant montrait à la Chersonëse les féeries des crépuscules orientaux. Aucim nuage de malheur à l'horizon de la mer enfin apaisée. Tout annonçait une belle soirée d'hiver , même Sébastopol enveloppé de silence. La nuit tomba, et, sans soucis, je flânais sur le pavé peu parsemé de bombes, de la troisième parallèle, poursuivant ma rêverie de l'après-dîner.
Je me démontrai que, pour tarder leur prestige, les gens de guerre avaient besoin d'être vus de loin comme les comédiens; que nous jouions trop souvent le rôle de mystificateurs publics. Quand, par exemple, au beau pays de France, coureurs de garnison, nous passons tanfitre en tête, étendard déployé, sabre nu au milieu d'un tourbillon de poussière, les villageois ne sont-ils pas ravis du spectacle? Les vieux campagnards se signent de joie ; pour eux, c'est la guerre qui défile. Le cœur bat aux jeunes gens mûrs pour la gloire ! Les enfants saluent de leurs trompettes ! Quelle chute, si le voile à leurs yeux se déchirait ! Nos caissons, lingeries ambulantes! Nos canons, moutonnières machines de rebut et de paix, incapables, examinées de près, d intimider des jouvencelles ! Des rameaux d'ouvier siéraient bien alors à nos mains.
Parfois, les plus abusés ne sont pas ces paysans du chemin. Parfois, d'un balcon secret, une pensionnaire
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à tête folle regarde aussi le passage du régiment. Au bruit de la musique , à la vue du drapeau, elle s'égare, comme la cousine de mon voisin. Le nuage de poussière aide son erreur ; et, elle suit ces cavaliers qui, devant elle, sur leurs destriers , tels que dans les tournois, parcourent la carrière ; peut-être, au fond du cœur, elle brûle, Olorinde mineure, à dos d'une blanche haquenée, de caracoler dans la plaine à côté d un supposé Tancrède.
Ce héros, c'est un tel, qui trotte en curé, pour ne pas se blesser , ou son ami qui tempête contre la longueur de l'étape. Ces coursiers cachent une Rossinante poussive ou un Encéphale gémissant de l'éperon qui lui chatouille les flancs. Comment, après le boursier et la courtisane, le personnage de soldat fournit-il les plus poétiques de nos drames? Pauvre théâtre! Pauvre temps !
Ainsi, à l'approche de minuit, sous l'influence d'un changement subit de température, je concluais une thèse, dont les prémices avaient été trop fleuries. Cependant, la scène extérieure ne variait pas. Mutisme du canon russe, sombre clarté des étoiles. Un chef traversa la batterie, et laissa échapper ces paroles tristement significatives : « Epaississez-vous, mes amis. • Le parapet avait déjà huit mètres de large ! Nous aurions mieux aimé canonner à volonté ; mais la prodigalité des munitions n'était pas de saison. L'ennui nous maltraita plus que le froid, et je finis par me chercher querelle.
Un philosophe prétendait qu'il n'était jamais plus en société qu'aux heures où on le laisâait seul. Journalier du siège, il se serait rétracté. A force de s'entretenir, de se fouiller , on se connaît et on se fatigue alors plus vite de soi. Il n'y a que les sots qui se plaisent toujours.
Pour ma part, après les méditations de la première veille , j'aurais payé d'une prolongation de garde, sacrifice suprême, la compagnie d'un collègue, seulement jusqu'à l'aube. Je courus après l'amoureux de
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Chimène : on m'apprît son entrée à Tambulance. Je n avais à choisir qu'entre des savants, malheureusement irréprochables et un soulard de sergent* Il m'apprit l'histoire singulière de sa famille. La passion du vin y était héréditaire. Plusieurs de ses aïeux étaient morts d'ivresse. Son père, un vieux troupier de la république , certain jour qu'il voyageait avec un détachement de conscrits, à travers ces champs déshérités de la Bretagne où le raisin ne mûrit pas, aperçut une vigne au loin. Il rangea sa troupe en bataille, face au coteau, et fit présenter les armes.
Ces anecdotes charmèrent quelques instants. Par bonheur, le bastion du Mât se chargea de nos plaisirs le reste de la nuit. Les bombes se multiplièrent à notre zénith d'une façon alarmante. Des vols entiers du plus petit calibre écrêtaient le parapet et tombaient à point nommé sur le terre-plein, comme des boules lancées par un tireur adroit. La batterie mobile répondait fièrement au cartel. Souvent pour un coup, elle rendait usurairement une gerbe de grenades. Tous les mortiers du voisinage lui venaient à l'envi en aide.. Ses canonniers étaient en émoi, on aurait pu dire en fête, si parfois un blessé n'avait élevé sa voix plaintive, si les brancards avaient chômé. L'air était teint en rouge par les reflets du bombardement, figurant parfois un pont de feu jeté entre les remparts et la troisième parallèle.
Placés près de là, à l'avant-scène, nous aurions voulu contempler à Taise ce tableau. Le danger nous en détourna. Il fallait, tour à tour, se prosterner, se baisser, courir, sauter, en habiles joueurs à la bombe. Aucun de nous ne perdit une goutte de sang à cette paume du siège. La canonnade cessa au lever du jour; et la journée (22), par sa platitude, nous fit presque regretter les émotions de la guerre. Rien de nouveau, tel en fut le sommaire. Ces trois mots, maintenant, avaient presque pour nous la signification de l'écriteau que le poëte a placé sur le seuil de l'enfer : Rien de nouveau, c'était l'ajournement indéfini de l'assaut, un adieu de plus en plus probable à la patrie.
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Après force soupirs, force pirouettes, force tours et détours à l'aventure dans la batterie, le soir vint, et nous reçûmes, avec acclamations, la garde montante.
Le souper fat moins piètre qu'à l'ordinaire* Un pêcheur de la troupe avait pris un monstre marin, hideux à voir, mais d'une chair succulente. Nous le dévorâmes. J'allai, repu et guilleret, saluer ma cheminée, iiartin, à qui la misère donnait presque du génie, avait fabriqué des pincettes avec un cercle de meule de foin. Je tisonnai avec béatitude. Pendant que Gaster digérait à son aise, l'esprit butinait à travers les souvenirs de jeunesse.
Pourquoi, plus tard, le démon de la camaraderie me poussa-t-il au cercle déchu? Il ne restait plus là qu'un groupe de renfrognés, présidé par les pères la Misère^ la Souffrance^ Tant-pis; et voici comment se distribuait leur soirée. Le premier s'écriait : « Dieu, que la vie est triste ! • Le second : • La vie est un sarcasme. • Le troisièm'e : • Nous souffrons trop, et à quoi bon? • Le dernier : • Puisse le ciel m'accorder une blessure hevr remet • Puis tous gémissaient; et, après un moment de silence, la conversation reprenait sur le même ton. Malheur à qui aurait hasardé un mot plaisant ! La figure d'un joyeux revenant des tranchées les scandalisait. Je leur tirai ma révérence, et je tins, cette fois, jusqu'à des temps meilleurs, le serment de ne plus remettre les pieds dans ce lacrymatoire.
Le signal de l'extinction des feux avait sonné. On n'entendait plus au loin que les derniers battements du tambour, semblables à des voix de loup-garou. Je jouis, en me couchant, des derniers sourires de mon brasier. Et le camp dormit dans la paix la plus profonde ; car il n'y eut ni ombre de sortie ni folies du bastion du Mât.
Le lendemain (23) était l'avant-veille de Noël; de ce jour que les Ottomans même respectent comme l'anniversaire de la naissance d'un prophète, et qu'on ne pouvait se dispenser de célébrer. Les soucis du bivouac ne distrayaient pas le soldat de l'accomplissement de
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ce devoir, et les buvettes, redevenues bruyantes, préludaient au réveillon. Tous, en famille, projetaient des réjouissances de table pour le 25, et les artilleurs associaient sainte Barbe à la fête, convaincus que la patronne, bonne vierge, ne s'offenserait pas d être honorée rétroactivement. Les chefs d'escouade ou de pension, dès le matin s'agitaient de toutes parts avec des allures profondes, tels que des diplomates culinaires.
La dfôette était au camp, et tirer un festin du néant n'était pas chose facile. Je remplissais alors ces fonctions alternativement honorifiques. A ce titre , je dévoilai la situation devant mes commensaux réunis à table. Si les bûches de Noël ne manquaient pas , si le budget florissait, nous n'avions en revanche ni légumes ni viandes ; rien, rien, en quatre lettres.
On délibéra d'urgence sur le sort du bœuf d'Old- Fort. Son compagnon était mort d'épuisement ; et, depuis ce malheur, nous aimions davantage le dei-nier débris de notre attelage tartare. Ni T arrière-pensée de le restituer un jour à son maître , ni la compassion ne nous inspiraient uniquement cette tendresse. Il était nourri avec la fleur de notre fourrage ; mais, de même qu'on engraisse un chapon dans une basse-cour pour la bouche du maître, de même qu'on élève au sérail une jeune esclave pour la couche impériale ; aujourd'hui les rations suffisaient juste à calmer la faim de nos chevaux de guerre ; convenait-il de laisser dépérir ce serviteur déclassé? L'occasion était belle, le temps pressait, on le condamna unanimement à l'abattoir. Le quartier s'émut; et sitôt dit, sitôt exécuté. Deux canonniers, bouchers de leur état, font office de sacrificateurs. Au moment où ils agitaient le briquet fatal, l'émotion gagna tous les assistants. Chacun'se disait : • Malheureuse bête ! Plus malheureux bouvier !» Il y avait, dans cette cérémonie de bivouac, quelque chose des tauroboles antiques ! Ainsi que les prêtres d'autrefois, les voisins profitèrent peu ou prou des dépouilles de la victime.
Je n'eus pas le courage de voir le dépècement et
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partis avec les pourvoyeurs de Noël. Le soleil luisait, momentanément on oiiblaitThiver.
La voie de Kamiesch ressemblait à un chemin de grande foire. Les cantinières , au milieu des groupes d'intendants ou de cuisiniers, dont les visages étaient plus écarlates que leurs pantalons, contrastaient agréablement, comme des marguerites perdues dans un champ de coquelicots. Les cancans allaient de compagnie., Les gens bien informés annonçaient le premier envoi des poules de Bou-Maza. A ce sujet, on contait rhistoire du cheik arabe.
Au début de la campagne, débarqué à Stamboul, sans payer sa place,. il avait offert son épée au commandeur des croyants. La Turquie avait refusé son concours. De là, il s'était présenté chez Schamyl. Mais sa réputation africaine n'avait pas pénétré jusqu'au Caucase, et le chef circassien l'avait éconduit. Alors, dégoûté de la gloire, et ne voulant pas priver les alliés de ses services, cet émule pygmée d'Abd-el-Kader qui, par l'emploi d'un artifice renouvelé de Viriathe, au moyen d'une chèvre prophétesse, avait réussi à soulever quelques tribus du désert, ce brigand kabyle, à qui les bulletins d'Alger avaient forgé une réputation de circonstance, ce Bou-Maza, longtemps la coqueluche de Paris, était descendu à élever des volailles pour les assiégeants de Sébastopol, et la primeur de ses basses-cours était arrivée, au dire des nouvellistes.
Puis chacun, chemin faisant, tirait le plan de ses emplettes et (^e son dîner de gala. Chacun ménageait une surprise à ses compagnons et administrés. Qui un beau rôti, qui un civet, qui une soupe au choux. Mon idéal à moi, c'était une daube. Le maître-coq m'avait attesté , parole d'artiste, qu'il n'y avait pas de daube en règle possible sans carottes fraîches. Où en trouver? Le hasard me favorisa à souhait. Kamiesch, cet embryon de marché, grandissait de jour en jour. Les mercantiles y affluaient; quelques boutiques déjà offraient à prix d'or des ressources comestibles. Deux francs le kilo de pommes de terre : cinq francs, le
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deini-litre d'huile ! Ce jour-là (23) , la rade était magnifiquement pavoisée en l'honneur du départ de l'amiral Hamelin, rappelé en France, et qui cédait le commandement de la flotte à l'amiral Bruat. Or, au milieu des vaisseaux endimanchés^ une grande chaloupe se balançait, frétée par des spéculateurs de Constantinople, amarrée au rivage et assiégée d'acheteurs. Elle contenait une cargaison de légumes frais, notre rêve. On se disputait les derniers avec Tacharnement de mangeurs de lard ; c'était une sorte de Bourse.
Je me faufilai dans cette foule avide, et je lorgnai, au fond de l'embarcation maraîchère, une carotte d'un jaune appétissant, presque aussi volumineuse qu'une courge, une carotte telle que les maigres potagers de France n'en produisent pas, luisante, avec une tige verte et touffue, une de ces racines enfin qui ne se développent que sur le ciel de l'Orient. • Combien?' criai-je au pilote grec. — Trois francs. • Les voilà, et sans marchander; car, un richard du camp allait me la souffler.
Fier de ce trésor végétal, je passai chez notre hôte de l'Aima, pour l'inviter à la fête. Le pauvre capitaine Sandis avait blanchi à fond ; je ne le reconnus presque pas. Les chagrins de l'avenir, les difficultés des convois de Balaclava, dont il avait en partie la direction et la responsabilité , avaient chassé sa gaieté. Il me salua d'une jérémiade; néanmoins, il accepta avec courtoisie le rendez-vous du 25, cinq heures du soir, heure militaire. Puis, je rentrai avec le gros des chalands. Tous étaient plus ou moins chargés de provisions et jubilaient. Vienne maintenant Saînt-Eéveillon ! Quelques-uns portaient leur panier, avec la gravité des mages. Des Anglais charriaient des puddings venus exprès de Londres par ordre de la reine. Ma carotte suivait triomphalement dans le havre-sac de Martin.
Mais, à mon retour au camp, un conseil de guerre domestique se rassembla; et, instabilité de succès ! considérant la cherté de la daube , considérant que les finances de la communauté étaient menacées dans leur équilibre,
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on me dégomma ; un ministre plus économe et pins apte, mon successeur , signala son avènement par un coup de maître. Un gras mulet était mort au voisinage ; u obtint sur-lç- champ une tranche de filet par ses intrigue^. Toutefois, je tombai avec honneur.
La carotte litigieuse se multiplia. Elle pourvut au mets de la Noël; nous nous en gobergeâmes plusieurs fois sous forme de fritures et de sauces, et notre cordon-bleu, qui avait beaucoup voyagé pour son instruction, avouait qu'il n'avait nulle part, ni à Londres, ni à Bruxelles , ni en cent autres lieux de bonne chère, manipulé sa pareille. Cependant, les préparatifs de la fête étaient poussés partout et bon train. Le camp respirait au loin un air de bombance , et le temps encourageait ce réveil de gaieté. La vaisselle de fer-blanc .étincelait au soleil. A la vue des fourneaux pavoises, les marmitons s'enflaient comme des hommes d'importance. En manches de chemise, les oisifs sortaient en foule de leurs huttes. On pérorait à cœur joie. Les avocats de cantine expliquaient pourquoi la Vesle-à-Paid ne se rendait pas , et leurs raisons rappelaient celle que le médecin de Molière donne des vertus soporifiques de l'opium. Des naïfs, sachant à peine leur croix depar-Dieu, se figuraient, à propos du dernier ouvrage d'attaque construit devant le bastion du Mât, que le
f'én:e dessinait ses pièces de fortification par des lettres, e môme que l'artillerie marquait par des numéros la série de ses batteries, et la lettre T étant à la fin de l'alpliabet, ils .donnaient bon espoir de l'assaut trèsprochain aux admirateurs de leur perspicacité ignorante. Puis , la malice gauloise , jaillissant comme les étincelles d'un foyer mi-éteint, glanait parmi les trop rares sujets de farces.
On riait respectueusement de certain potentat du siège, qu'un planton novice avait rencontré à la porte de sa baraque, drapé, selon l'usage du temps, d'une couverture de campement, en plein négligé du matin, et que ce conscrit avait confondu avec le brosseur du susdit Kébir. On faisait gorges chaudes de la méprise
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d'un officier qui, la nuit à la tranchée, avait l'habitude de se coiffer d'un bonnet de coton sous son képi. Un jour, h l'aurore, il reçoit inopinément la visite d'un personnage ; mais, dans son empressement à le saluer, le confrère avait oublié la calotte blanche. En dehors de ces frivoles entretiens, on ne s'occupait que de détails de gueule. Partout des scènes de famille du genre de celles qui s'étaient passées ^ mon logis. A plus tard les affaires sérieuses ! On confiait le département des marmites de Noël à des chefs d'ordinaire qui s'étaient distingués au feu de la broche.
Voilà, vers la fin de décembre, à quelles fariboles était réduite la chronique du siège. L intérêt se concentrait dans les commérages de bivouac et dan3 les antichambres des tentes. L hiver paralysait la volonté des chefs du siège. Les tètes de sçipe n'avançaient plus. Od ne travaillait activement qu'aux galeries de mine.
Le mot d'assaut n'était même plus prononcé, comme si la tranchée était à peine ouverte. Le plus souvent, nos batteiies et les bastions de la placç, de concert, tenaient hermétiquement fermées leurs embrasures. Un spectateur étranger ne se serait guère douté alors que les trois plus grandes puissances de l'Europe luttaient sur le désert de la Chersonèse. Rien devant Sébastopol ; rien sur la Tchernaïa A l'intérieur des remparts et au dehors, la garnison attendait la diversion du mafichai Janvier^ le sauveur présumé de la ville.
L'armée d'observation, lasse d'un rôle in^ctif, fixait déjà les yeux sur Malakoff, et convoitait, devant le faubourg, la meilleure part des attaques anglaises. Les bulletins officiels de lord Raglan peignaient fidèlement la situation des alliés, et résumaient en peu de mots l'histoire actuelle. H disait au ministre anglais : « Le temps est pluvieux; ou bien, il neige, ou bien il gèle. — La mortalité augmente ; personne ne recule ; tout va bien, i Le laconisme de César n'était pas plus vrai ! Malgré le ralentissement graduel des ^apes, le moral de l'assiégeant ne s'affaiblissait pa^. Sies murmures étaient fugitife; petits et grands, dupr^emii^r au dernier,
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étaient, au fond , bravement résolus aux dernières épreuves, et par éclaircies même, îju premier rayon du soleil, la contenance du temps de TAlma revenait.
La journée du 24, ainsi que la veille, fut au camp gaspillée en apprêts de fête. De tous les souterrains il s'exnalait une odeur de fin ragoût. Il ne passait et repassait que des porteurs attardés de saintes victuailles.
Les rats, épouvantés du fumet de leurs frères, se cachaient dans les profondeurs de leurs trous, et les corbeaux, prudemment, volaient hors de portée des chasseurs. Sébastopol resta coi du matin au soir. Il ne se dégourdit qu'un instant, à Theurede la parade de la garde. Gloire commune ! je conduisis, entre mille, au feu, une troupe de servants. Le soleil se couchait dans Tazur empourpré de lorient. On ne voyait pas un nuage au nord, et jamais la garde n'avait été plus alerte en sa marche de bataille.
On s'exaltait à la pensée du réveillon, en dépit du sifflement des boulets : t Ah ! si nous étions en France, s'écriait l'un, quel bonheur! OncoUationnerait avec le père et la mère. — Puis à la messe de minuit, ajoutait un autre. — Les filles ne la manquent jamais, continuait un troisième luron. Les cierges de l'autel sont obscurs exprès, et l'on dérobe toujours, par-ci par-là, quelque gros baiser. — Nous y chanterions des noëls, soupirait un ténor de lutrin. » Ils en chantèrent bientôt à la tranchée, mais à voix basse et en se soufflant dans les doigts ; car, avec la nuit, le fi-oid à glace vint. Nous n'eûmes pas d'autre ennui à combattre, la place se montrant très-avare de bombes.
Aussi, dès qu'on fut réchauffé à la ronde, les causeries ne tarirent plus jusqu'à la rentrée. Noël excitait la verve des plus bavards. Les souvenirs du village ne cessèrent pas de retentir dans la parallèle, et, à défaut d'émotions de guerre, on prenait plaisir à écouter ces échos vibrants de la patrie. Chaque heure faisait naître un à-propos touchant ou gai dans leur bouche. Minuit, c'était le rendes^vous de la prière et du plaisir. Une heure du matin, rencontre des amoureux à la chapelle.
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Deux heures, sortie, hélas ! trop soudaine de l'église. Le point du jour, moment solennel, où le garde champêtre, en habits de noce, tambourinait le réveil sacré à travers les rues, et proclamait la bonne nouvelle, suivi d'un cortège d'enfants qui dansaient devant lui. Le chœur ici pensait t que je voudrais encore être du nombre ! I Midi, grand' messe avec la musique, et Técharpe de M. le maire. Lea jeunes filles y sont parées des plus printanières robes d'hiver.. Puis le dîner de famille, la dinde mangée en pompe, i Ah! si nous en avions une ce soir, • répétaient les gourmets. Après vêpres, promenade. On frôle les danseuses du bal prochain. On se sourit, on espère. Dieu ! quel trésor est la jeunesse ! Ces veilleurs du siège, seulement en parlant de ces douces illusions si loin de nous, guérissaient de leurs maux présents et communiquaient le tressaillement de leur joie.
Sébastopol respecta jusqu'au bout cette religion, et, pour la première fois, le soleil aidant, la fin de la corvée arriva à notre insu. Je dis adieu, jusqu'à nouvel ordre, aux contrées de la troisième parallèle. Des renforts d'artillerie avaient hier débarqué, ce qui avait nécessité des modifications dans la répartition du service général. Ma compagnie avait passé du centre des attaques aux limites de l'aile droite. Servir là ou ailleurs, {)eu importait, puisque l'assiégeant n'avait en face que 'hiver bientôt déchaîné.
Je regagnai le camp moins préoccupé de ce changement de poste que du festin attendu. Sandis avait fait Sreuved'une exactitude famélique; et déjà il demanait son entrain passé au vermouth, assis mélanc(»liquement dans la tente-atrium. Elle était, vu la solennité, éclairée par deux becs de chandelle dont un zéphyr placial agitait la lumière fumeuse. Une toile d'emballage, échappée des magasins voisins, jouait la nappe. Une ombre de brasier paraissait chauffer les pieds des convives. Les laquais portaient gants et tabliers. La vaisselle peut-être péchait parle nombre des couteaux, ce qui força Sandis à dégaîner son.inséparable eustache.
m LÉ G^KfiJEtAL LiCÏMBEE.
D'ailleurs un menu glorieux! Pot-au-feu, daube et beignets de carottes pour lever de rideau. Second service : bœuf braisé de la veille, sardines, côtelettes de mulet assaisonnées d'un coulis de carottes. Les invités, en piaffant sous la table pour se tenir lieu de chaufferettes, avouaient sans flatterie que chez les hauts seigneurs du camp, il n y avait pas plus de luxe.
Au dessert, carottes au sucre, fromage et moka. Quels coups de fourchettes, et surtout quelles rasades ! On but d'abord par reconnaissance à la santé du bouvier tartare, pauvre diable qui paynit en partie la carte, à la résurrection des Anglais, à l'arrivée a Omer-Pacha, à la régénération des Turcs, enfin à l'amour et au sérail du sultan. Sandisjeta ses dernières étincelles d'esprit. liredit avec onction son bénédicité favori ; encore un que les Russes n'auront pas. Puis il conta une chasse au chacal dont le coryphée était le dernier des grognards du train. Notre hôte, quand il voulait parler chasse, avait une singulière façon d'entamer le sujet. Au milieu du silence général de la digestion, il se levait brusquement et demandait à l'assemblée, réveillée en sursaut par cette interruption : « Vous n'avez pas entendu un coup de fusil. I Chacun répondait non. Alors Sandis ajoutait de sa voix insidieuse : t A propos de fusil, je vais vous narrer une histoire de chasse. • Il usa, ce soir-là, de ce subterfiige, qui le dispensa de transition oratoire : son héros était un maniaque, ne comprenant que le cheval, n'aimant que le cheval sur la terre, ne parlant que de son cheval présent, de son prédécesseur, ou du coursier de ses rêves. Il se découvrait avec religion 'chaque fois qu'il entrait dans un manège, temple hippique. On redoutait sa rudesse dans le monde.
tin jour de grand dîner chez son colonel, à l'heure de la table, certain paresseux invité n'arrivant pas, un ami, au langage prétencieux, excusa le retardataire, qui s'était sans doute oublié aux bras de Morpliée. Or, la courtisane en vogue du pays était par malheur homonyme du dieu du sommeil, et, à ce nom, le tueur de chacals, au milieu de la société en attente du po-
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tage, lâcha de son coin, comme une bombe, ces mots : «Morphée! quel gue • Il n'acheva pas. L'amphitryon le foudroya de son regard militaire. Les dames, ne sachant à qui s'adressait le bouquet, rougirent. Les voisins pincèrent, en cachette, l'incongru étonné de sa ruade. Le conteur en était à ce point de sa citasse, quand un fâcheux émissaire du Clocheton vint l'avertir que la moitié des mulets de sa compagnie , envoyés vers la nuit à la tranchée avec un chargement de munitions, avaient été débandés par l'explosion d'un obus et qu'il était impossible, à travers les champs ténébreux des premières parallèles, de les rallier. Sandis embrassa les hôtes et courut, en grommelant, avec une lanterne, à la recherche de ses bêtes de somme.
Quoique l'heure fût alors avancée, on distinguait sous les tentes lointaines mille lueurs de crèclies. Les trompettes avinés égayaient le triste refrain du couvrefeu. On entendait comme un bruit de noëls s'élever des bivouacs anglais. Vénus brillait à l'hor zon d'Yalta, telle que cette étoile qui annonça aux rois de l'Orient la nai^nce de Jésus. Cet air d'un camp de plaisance donnait à l'imagination un reflet de Bethléem, le soir fameux où le Dieu du Sinaï résolut encore d'intervenir, par un coup H'éclat, dans les affaires du genre humain.
La nuit du siège fut exempte d'orages; peut-être, à l'exemple de ses adversaires, Sébastopol fit-il réveillon, car les fanfares russes retentirent fort tard dans la ville. Le lendemain, repos au camp. Çà et là, quelques riflemen vinrent rôder pour achever leur digestion. J'allai à Kamiesch en ambassade auprès de notre Lôte de la veille pour lui demander de ses nouvelles, et de celles des mulets révoltés ; mais, hélas ! mortes pour jamais les facéties du compère ! Je subis ses premières doléances. Il compara la vie à un observatoire de trois étages. « Sur le palier de la jeunesse sont braqués, me dit-il, les prismes grossissants et les lunettes magiques. Le noir de la réalité sa colore de teintes roses. Le clinquant paraît être de l'or. Montez au belvédère de l'âge
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mûr ; tout grimace déjà. L'aurore est peinte en gris, Enfin , du galetas de la vieillesse, les verres assombrissent tout. Il y a des larmes dans les sourires, des rides sur le front de la beauté. La gloire a des béquilles. « Je suis fatigué de ce dermer panorama, » ajoutait Sandis.
Sans prendre congé, du bonhomme converti par les misères du métier, je ?ortis, et me promenai dans Kamiesch pour revoir Omer-Pacha, qui arrivait ce jour là (26) de Constantinople en mission. Le sauveur de Silistrie débarqua sans appareil. Du quai, les soldats souhaitèrent spontanément la bienvenue à celui que, ^ans leur argot, ils appelaient la Mère- Pacha, Il se rendit aussitôt au quartier général français. Le conseil se réunit en son honneur, et on concerta les dispositions à prendre sur tout le théâtre de la guerre en vue du succès de la campagne prochaine. Pour ce qui intéressait les Turcs, il fut convenu que la garnison d'Eupatoria, noyau d une armée de manœuvres extérieures, déjà forte de 12,000 hommes, serait portée à 45,000 le plus promptement possible. Le chef ottoman ne prolongea pas son séjour en Crimée. Il partit sans jalouser pour les siens la gloire des assiégeants inactifs.
Le navire qui portait Omer-Pacha en Crimée y amenait aussi une troupe d officiers. Parmi eux se trouvait un de mes meilleurs amis d'école. Je le présentai à Sandis, qui lui donna Thospitalitité sous une tente disponible. Nous veillâmes toute la nuit, côte à côte, causant. Il me parla longuement de la France. Là-bas, on nous pleurait, dit-il. Sous peine de disperser ses illusions, je lui dis que d'ordinaire nous vivotions ici douloureusement, que personne n'était sûr de l'avenir du lendemain, que l'hiver agissait déjà, qu'on pâtissait de bois de chaufi^age au plus fort de la froidure; qu'en fait de passe-temps, on avait la tranchée sans relâche les cérémonies funèbres, et un Cerde-^'oh. le rire était proscrit, où une réunion de guerriers-trappistes répétait ce refrain : « Frères il faut mourir; • que si l'on voulait goûter quelques minutes de plaisir, il fallait s'abstraire
et S abandonner aux fantômes de Timagination. Cette esquisse de la réalité ne désenchanta pis mon compagnon de lit, déjà éclairé à Marseille par un blessé d'inkermann. 11 me demanda si Sébastopol était loin dans Tintérieur des terres, et pourquoi 1 on n'entendait pas le canon. — La place s endort parfois ! mais gare au réveil ! — Peu après cette remarque, le bastion du Mot donna un© aubade à propos d'une espièglerie d'enfants perdus.
Le sol tremblait ; la nuit était noire. Alors SaTidis, économe comme tous les vieillards, nous cria : • Eteignez la chandelle, • Et nous l'entendîmes, en s'endormant, soupirer une prière. Avant de souffler la veilleuse et en me disant bonsoir, mon ami tira de sa cantine une collection de jouets, délices de ses loisirs futurs; des cartes, un loto, un jeu de l'Oie surtout, jeu de circonstance, puisque Palamède l'inventa sous les murs de Troie, t Demain; dès que tu auras planté ta tente au Grand-Parc, viens, nous Tétrennerons ; bonne nuit, i Et cette perspective d'une partie originale embellit mon sommeil. Au siège, nul incident de toute la nuit.
De bonne heure (27), je regagnai le camp ; rien de changé depuis mon absence; seulement le ciel avait une teinte neigeuse. Adieu, joyeux Noël ! Dès le matin, le plateau Chersonèse avait repris son aspect de tristesse. Des processions de pourvoyeurs du siégé s'allongeaient dans la plaine, en direction du Clocheton, semblables à des files de pénitents. Les trompettes suffisaient à peine pour l'appel des malades. Sur une esplanade, près des marins, il y avait une vente d'ef- !'ets , propriété des camarades tués. Un petit groupe d'acheteurs se pressait autour des commissaires. On hésitait à s'adjuger ces souvenirs des morts. Chacun, avant de faire offre, se répétait : • Qui sait, si demain on ne vendra pas aussi mes défroques aux enchères? » D'ennui, je m'enfermai sous la tente, et, pour rompre le fil de mes réflexions, je dus me livrera un travail manuel, le creusement graduel de mon alcôve tumulaire.
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Mon partenaire de la précédente veillée me snrprit à l'teuvre. Il portait à la main le carton tolorié, le carnet, les dés, le tout renouvelé des Grecs. Mon feu flamba ; la table fut improvisée, et nous ne démordîmes plus de là jusqu'au soir. Notre abêtissement était de la force de vingt manches consécutives, bu jeu de Toie. Le dîner fut de nature à augmenter ma dose. Mon voisin de table descendait de tranchée avec la fièvre, murmurant que Sébastopol ne tirait plus, et que nous nous consumerions en vain devant ses murs. Il assaisonna de soupirs les maigres reliefe de la Noël, puis il se retira, et il était optimiste! Resté seul, je me vis capable de tout pour me rasséréner.
Où aller et quoi tenter? Je jouais à l'oie avec ma personne. Le charme fut irrésistible, et bientôt je fus plongé dans une douce léthargie. La nuit du siège fut insignifiante. L^armée des oisifs n'écouta pas la diane. Je suivis l'exemple populaire, et mes yeux ne revirent la lumière qu'à l'heure du déjeuner. Ciel noir, solitude au camp. La journée, pour tous, fut encore une rude tâche morale. A bout d'expédients, je roulai mille pensées lugubres.
Il y eut alors en mon for une singulière crise psycologique. Depuis la saison des épreuves, la désunion existait chez moi entre Ve^pi^it et la bête. Celle-ci, lasse du joug et des privations, résolut de s'enivrer en plein et se préparait à saisir un flacon d'eau-de- vie ; l'autre s*y opposait. Dispute. Les bonnes raisons ne manquaient pas de part ni de l'autre. Pour ne pas être dupe, j'ap- Çelai Martin et lui ordonnai d'enfermer à clef le carafon. Le dîner préparatoire de la tranchée acheva cet intermède intime; et en route !
Pour me rendre à la batterie n"* 21, mon nouveau poste de combat, situé sur les confins des attaques anglaises, je voyageai dans des régions plus attrayantes. La colonne prit par le ravin du Port! On dirait le lit abandonné d'un fleuve immense ; ses versants montent jusqu'au plateau, par des pentes abruptes. Du côté français, au Mie de la berge occidentale, s'étend une
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longue bande 4e rochers percés de cavernes, repaire, avant la guerre, des loups de la Chersonèse.
Dès les premiers temps du siège , les Cosaques , chassant les loups, y avaient établi leurs avant-postes. Nous avions à, notre tour délogé les Cosaques, et ces grottes maintenant servaient de magasins à poudre contre eux. On avait frayé, du camp à leur porte, un chemin à mi-côte, carrossable et défilé des coups ennemis. Au delà, le long des flancs fie la montagne, il ne subsistait plus qu'un sentier pavé d'éclats de boij^be et en prise jusqu'à notre destination, aux feux du bastion du Mât. Nous dépassâmes à regret les poudrières ; les heureuses sentinelles fumaient, sans souci du danger.
La place tiraillait à cette heure crépusculaire. Maints projectiles dégringolaient des hauteurs. Les ombres s'abaissaient déjà au fond du ravin; mais, on distinguait clairement, près des maisons en ruines, une fontaine assiégée par les porteurs d'eau des tranchées : ce qui nous expliqua la prédilection des boulets russes, pour ce coin, presque sous nos pieds. Nous hâtâmes le pas, et atteignîmes enfin une terrasse taillée dans le roc, où quatre colosses de mortiers turcs , de 33 ocks, en position et liés par des câbles à leurs affûts, comme des pièces rebelles au tir, tournaient leurs gueules vers la ville.
Une communication reliait l'esplanade de la batterie 21 à la batterie 23, dont nous servions aussi les six superbes obusiers de 80 envoyés de Constantinople, cadeau de la reine d'Angleterre au sultan, selon le bruit public. Avant que l'obscurité fût opaque, je reconnus à la hâte ce domicile d'hiver , donnai ; selon le formulaire, sévère consigne aux fonctionnaires, et embusquai des vedettes derrière un monticule recommandé en avaut du parrapet. Les pièces furent chargées fort et pointées justes. Puis, je cherchai un gîte pour moimême.
n me sembla que les roches d'alentour devaient receler quelque abri moins inhospitalier que la voûte céleste. Un terrier s'offrit, près de là; un chien civilisé
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n'en aurait pas voulu. Je m'y glissai, disposai une façon de lit de camp avec des couches de sable et mes vêtements. D.u dehors , un passant me ferma Tentrée à l'aide du brancard de service ; puis, étendu , sur ce non moelleux divan, je savourai le bonheur de ne plus dévorer désormais, à l'air libre , mes nuits de tranchée tout entières.
Je me pris même bientôt en flagrant délit de chant d'amour. Cependant, ufle brise ennemie, soulevant la porte de céans, m'é ventait désagréablement le visage, ^^arfois, un pli de gravier me meurtrissait les côtes. Vers minuit (c'était bouvent l'heure du tapage), l'écho lointain de la fusillade troubla le silence d'alentour. D'un saut, je fus à ma place de surveillance. Il ne valait malheureusement pas la peine de se déranger. Histoire de quelques enfants terribles , qui rasaient uîie embuscade au nez du bastion du Mât; et pour cette vétille, ce mauvais coucheur avait fait autant d'éclat que si on le menaçait de l'enlever de force.
Le calme rétabli, je me réfugiai de nouveau à l'abri de ma cahutte ; mais, il me fut iftipossible de goûter lés douceurs du premier repos ! Peut-être , cette fausse alerte présageait-elle une entreprise plus sérieuse? Dans cette hypothèse, je ne me crus pas assez ferré sur la disposition des lieux, etpromptement debout au clair d'une lune drapée de brume à son déclin, qui n'éclairait pas le lointain mieux qu'une ligne de réverbères, je poursuivis mon examen topographique des environs.
Cette promenade ne fut pas sans attraits. Le paysage, quoique voilé, avait une grandeur saisissante. Au bout de l'horizon, la ville , morne , semblable à une vieille ruine; au pied de ses murs, le port, traversé pair des signaux de mât en mât ; en outre des hiboux feisant sabbat, une canonnade qui mourait de toutes arts; je m'imaginais être, dans certains instants d'ouli, un touriste transporté au milieu du pays des songes. L'aube me trouva aux aguets dans la batterie anglaise qui confinait à la nôtre. Je me réjouis de ce voi-
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sinaçe, qui me promettait une mine féconde de distractions et d'études. Nos alliés, au premier abord, me parurent comprendre singulièrement les obligations du métier.
Personne chez eux ne gardait la tranchée. Ces représentants de Royal-Artillery buvaient le thé du réveil, sous des galeries de rochers que la nature avait exprès creusées au seuil de leur poste. Mes affaires du matin me rappelèrent, au moment intéressant, où je souhaitais Goodrmoming à mon confrère. La journée fat consacrée à l'apprentissage du service de nos pièces turques. Ces machines primitives se renversaient, après chaque coup, en brisant leurs liens sur leurs affûts, et reculaient hors des plates-formes. Pour les ramener à leur position de tir, il fallait combiner les efforts des bras et du cric.
Cette instruction abrégea le temps. D'ailleurs, quelle bénédiction du ciel, en ces nouveaux parages, de ne plus séchcT' sur pied durant le faction ! La ville, durant l'après-midi, nous donna même un sujet de rire. Il nous fut administré quelques bombes qui roulèrent toutes inoffensivement, et avec grand fracas, au bas des précipices limitrophes, accompagnées de nos éclats de voix et de nos sifflets. Le soir, d'une humeur joviale, je retournai au bercail. Le camp s'était en partie dé-
E ouille de son air sombre de la veille, et pour cause. >'abord, une élévation thermométrique; en outre, on annonçait pour le lendemain, une pointe de l'armée d'observation, dans la vallée boisée de la Tchemaïa, ce qui signifiait le ravitaillement de nos bûchers. En cet honneur, les cheminées firent des excès. Il y eut un incendie dans le quartier : ni eau, ni pompier. Personne ne bougea; le propriétaire en fut quitte pour un supplément de nuit à la belle étoile.
Le lendemain (30), au point du jour, le général Morris, à la tête de douze escadrons, de six bataillons de ligne et de deux batteries de campagne , descendit du camp du Moulin. La première division française l'appuyait du côté d'Inkermann. Les Ecossais le flan-
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quaient à droite. La troupe expéditionnaire longea la route Woronzof. Elle arriva rapidement au bord du JEentem,affluent delà Tchernaïa. Une «o^wiade Cosaques voulut lui disputer le passage. On les chargea, et ils s'enfuirent en escarmoucheurs. Les nôtres remontèrent jusqu'à Wamoutka. On fit halte au milieu de la lorêt; seule, Tavant-garde poussa au sommet des collines qui dominent la vallée de Baïdar, et de là les patrouilles, battant le pays, ne découvrirent pas la moindre trace de Tennemi.
A la faveur du repos, le soldat détruisit quelques gourbis de vedettes russes , puis on rebroussa chemin avec la certitude que pas le moindre détachement de l'armée de secours ne bivouaquait sur la rive gauche de la Tchernaïa. Ce retour des explorateurs ressembla à une marche triomphale. Il n'y manquait que des trophées. Les hommes, sans sac, cheminaient, d'un pas léger, au bruit des fanfares et des chansons. Un groupe d'amateurs en habits de chasse, des amazones anglaises, plumes au vent, les officiers de la brigade topographique fermaient le cortège. Avant la nuit, le petit corps des éclaireurs avait repris sa position, devant Sébastopol , muet par calcul , et se cuirassant en secret de parapets et de canons.
Nos bûcherons avaient , avec leur provision de fagot», devancé les combattants. Ils nous contèrent merveille de leur voyage. C'était un pays de Cocagne ; on -n'y voyait que des jardins, des prairies et des bosquets. Autour des feux rallumés, les habitants du Grand-Parc et d'ailleurs bénirent la cavalerie de ses bienfaisantes aventures, et s'entretinrent fort tard des délices inconnues de Baïdar. On interrogeait surtout les promeneurs sur les cosaques : • En avez-vous vu? — Sont-ils laids?t Pauvres cavaliers du Don, hier sur le papier Tépouvantail de l'Europe ! On aurait cru qu'il s agissait de bêtes rares.
Quant à moi, accroupi en sybarite, près d'un foyer resplendissant, je fumais le tchibouck d'honneur, méditant à sa vue sur les formes diverses que la civilisa-
tîon imprime à la pipe. Le tabac r^nant aujourd'hui depufs la chaumière jusqu'aux pakiS des rois, on peut dire qu elle est, après la littérature, une expression du génie et des mœurs d'un peuple. La. pip«5 en terre, au tuyau simple et avelte , a quelque chose du caractère français : les Athéniens l'auraient adoptée. La pipe allemande à fourneau, lourde et massive, ne représente-t-elle pas le bourgeois d'outre-Rhin, joueur grave, buveur silencieux, aimant à perdre ses rêveries .dans des flots de fumée. Dans une longue série de siècles, si, un jour, il ne restait de toute la Confédération germanique qu'un de ces instruments à tabac , et que œ débris unique tombât entre les mains d'un philosophe, ce savant parviendrait à décrire en bloc le Bavarois ou le Prussien, nos contemporains , de même que Cuvier, avec des os de fossiles, recomposa le monde antédiluvien.
En voyant un narguilhé^ ne devine-t-on pas le faste et la mollesse de la vie orientale ?
Ne faut-il pas qu'une odalisque allume, de sa main complaisante, ce voluptueux calumet ? Saurait-on respirer les parfums enchanteurs du hachich, à moins de s'étendre, en pantoufles et à demi-nu, sur des tapis de Turquie? Ces paradoxes, dignes d'une tabagie, me plongèrent dans un sommeil profond. Les voix bruyantes du dehors m'en arrachèrent.
Dès le réveil (31), en effet, un sujet palpitant d'intérêt déliait toutes les langues. Depuis peu de jours, un aide de camp de l'Empereur avait remi^ au commandant en chef des lettres qui lui conféraient le droit de nommer dans la Légion d'honneur jusqu'au grade d'officier ; et, à l'occasion du jour de Tan, le général Canrobert devait distribuer les premières récompenses, gagnées devant Sébastopol ; une grande revue venait d'être ordonnée pour le lendemain. Les élus, dont la liste avait transpirée montaient déjà au septième ciel. 'Et, parmi la foule des aspirants, chacun faisait un légi- Hme rêve d'ambition. Hochet qu'un ruban, sans doute, nmis hochet qui console des tribulations de la gloire, et poiff lequel cm meuit 1 D'ailleurs , on ne se passiom»
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dans la vie que pour des chiffons : un drapeau ou une femme.
La parade du 1*' janvier s'annonçait brillante. Le temps seul boudait, et il neigeait à flocons épais. Cependant les tentes au loin étaient gaiement bouleversées par la fête des légionnaires et des médaillés dé la première fournée criméenne. Le soldat activait ses apprêts de toilette et lustrait ses habits. Les brosseurs se démenaient de toutes parts. Martin ouvrit, au fond de ma cantine, le compartiment vide de la garde-robe, m'exprima le regret que nous eussions laissé à Varna toutes nos bardes du dimanche , retira notre pantalon le moins vétéran des deux, et tant bien que mal le raccommoda. Ce bon garçon avait, par affection, pris rhabitude de s'identSer en parole avec son maître. Il appelait même mon jour de garde : notre jour de gardé. Plût au ciel que j'eusse pu l'y envoyer quelquefois à ma place !
La Saint-Sylvéstre, du matin au soir, en dépit du temps, passa au camp en travaux de couture qui furent laborieux à leur manière, car les haillons de 1 uniforme augmentaient avec la misère croissante. Quand, vint le soir, la neige se ralentit, et l'armée, couchée de bonne heure , s'applaudit de voir Tannée commencer par la
Î)remière moisson des croix et des médailles. Mon ami, e joueur de l'Oie, me visita, et nous prolongeâmes tard, en bâtissant des châteaux en France, la veillée devant le- carton illustré, de figures et de numéros. Le hasard arrêta, par une ironie de mauvais goût, souvent nos jetons à la halte du nid d'amour^ où nous n'avions, hélas ! rien à démêler. Cette coïncidence inspira des rêves couleur boudoir à mon adversaire, peu rompu à l'austérité de nos mœurs. Pour moi, la fusillade nocturne me donna le cauchemar.
En effet, les embuscades russes renaissaient en plus grand nombre, à mesure qu'on s'acharnait à les anéantir. Vers dix heures, les sentinelles d'avant-garde s'em- . parèrent d'un de ces nostes les plus redoutés, en face .de la troisième parallèle, et vingt d'entre eux s'y main-
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tinrent pour repousser tout retour offensif. Les Russes ne tardèrent pas à les attaquer en masse. Les défenseurs furent cernés. La moitié se dégagea ; les autres moururent les armes à la main, et Tordre du jour du l^^ janvier fit leur panégyrique.
Ce combat couronna dignement Tannée qui finissait. A la clôture de la campagne de 1854, quel était le bilan du siège ? Les quatre mois de guerre, ouverts par la victoire de TAlma, et terminés par notre établissement à 200 mètres du bastion d'attaque , n'avaient rien décidé.
Il était plus que jamais impossible de se prononcer sur Tissue des opérations. Les alliés s'étaient mesurés dans une sanglante série de combats avec les défenseurs de Sébastopol ; mais, malgré leur supériorité démontrée sur le champ de bataille, la place restait debout, incomparablement plus forte qu au 17 octobre. L'enceinte des fortifications terminée défiait Tassant, et derrière ses sapes échelonnées de la Quarantaine à Karabelnaïa, à Tabri d'un réseau d'embuscades, l'assiégé cheminait hors des remparts à la rencontre des assiégeants, moins pour briser le cercle des tranchées, que pour les refouler pied à pied, au fond du plateau Chersonèse, sur la bande du rivage, entre Balaclava et Kamiesch ; exécution méthodique du plan que l'armée dlnkermann avait essayé en vain de réaliser à force ouverte. Pour cette tâche, poursuivie avec lenteur et ténacité, le prince Menschikoff disposait de plus de deux cents mille combattants , et les renforts descendaient sans cesse, en traîneau, de Pérécop.
Cependant, les huit divisions françaises ne comptaient pas plus de soixante-cinq mille soldats, à peine assez de baïonnettes et de bras pour garder les lignes de défenses sur une étendue de près de huit kilomètres, et pour pousser en m'ême temps les ouvrages d'attaque ; car il le fallait, sous peine d'être assiégés avant le printemps.
Les Anglais n'étaient plus qu'une petite légion de braves, mal nourris, mal vêtus, et par conséquent im-
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puissants. Aussi, devant le faubourg, les travaux se trouvaient-Us sensiblement au même point que le lendemain de l'ouverture du feu; dans cette conjoncture, ' à quoi servaient nos prog-rès contre le bastion du Mât? Nous pourrons, sans doute, bientôt battre en brèche ses murs; supposons même que nous l'emportions d'assaut; mais on ne saura se maintenir dans cette conquête sans l'extinction préalable du feu des bastions de Karabelnaïa.
Pourquoi ne pas dire à nos alliés : ■ Reconnaissez votre faiblesse; cédez -nous votre lot de labeurs et de fatigues, nous partagerons la gloire ? i Mais on devait fatalement compter avec l'orgueil britannique, et les derniers coups de l'hiver étaient seuls capables d'amener les Anglais à l'abandon de leur place primitive de bataille.
D'un autre côté, en attendant plus longtemps d'agir avec concert contre la ville et ses dehors, ne s'exposaiton pas à perdre le fruit des eflEbrts déjà dépensés?
Telle était l'alternative de l'armée de siège, le l^** janvier. Parmi les observateurs, maints clairvoyants élevaient des doutes sur le choix du point d'attaque, et f)rononçaient, avec une insistance peu comprise alors, e nom de Malakoff.
Le peuple des camps servait, les yeux fermés,- se rapportant à Dieu pour le sauver de la peine des tran- .chées à v.e et mettre un terme à son exil. Au milieu de l'impasse où nous étions jetés, la France nous apparaissait pareille à ces terres lointaines que les naufragés aperçoivent du haut des vagues, et qu'ils n'atteignent pas souvent après la tempête. Les plus courageux avaient à peine conscience de l'espoir de revoir la patrie, comme si nous avions déjà un pied dans la tombe. Le fardeau du service écrasait les trop rares tributaires du siège.
On marchait au feu parfois toutes les quarante-huit heures, irrévocablement tous les trois jours. Dec nenforts étaient, il est vrai, prochainement annoncés ; mais la mer Noire redoublait ses fureurs avec l'hiver. Nous
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nous bercions du moins de l'idée qu'il n'y avait plus, au bivouac, de degrés de la misère à descendre : janvier se réservait de nous détromper. Le maréchal Janvier ^ suivant l'expression de l'empereur Nicolas, devait être plus habile que tous les capitaines de la Russie. Les ennemis avaient foi dans sa tactique d'ouragans et de gelées.
Les prêtres de Sébastopol, incorrigibles malgré leurs mécomptes, prédisaient que le froid engourdirait nos mains au moment de l'action, et que pas un infidèle n'échapperait, avant la fin de l'année, à la vengeance des enfants de Photius. Peu s'en fallut que l'hiver exécutât leurs oracles de malheur.