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La distribution des croix et des médailles conquises à TAlma, à Inkermann, et dans les épreuves déjà douloureuses du siège, ouvrit glorieusement la campagne de 1855.
Dès le matin, les camps avaient revêtu un air de fête, en dépit de la neige tombant sacs cesse à flocons épais. Les soldats, endimanchés,, sortaient gaiement et en armes des tentes à moitié ensevelies. Quelques-uns, vrais gamins de bivouac, se battaient à coups de boulets blancs, image des jeux de la tranchée. Bientôt, de toutes parts, tambours, clairons et trompettes entonnèrent le ralliement de la revue d'honneur.
A dix heures, l'artillerie du Grand-Parc et l'infanterie des environs étaient réunies sur le terrain, en avant du camp de la Marine : rien de plus pittoresque que cette diversité d'uniformes, dont pas un ne rappelait la tenue de garnison; on aurait dit une armée en carnaval. Les bonnets turcs se mêlaient aux képis; çà et là, sur les chefs des nouveaux débarqués, se dressaient honteusement quelques shakos classiques, les uns à pompons nus, les autres ornés d'aigrettes. Les ceintures rouges relevaient la pâleur des buffleteries. Mais quelles figures brillaient sous ces haillons ! Les Russes du bastion du Mât auraient pu nous apercevoir et nous* narguer à la faveur des éclaircies du ciel, si les jours de triomphe du 17 octobre n'avaient été à jamais passés pour la ville.
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Les dames sébastopolitaines, les derniers habitants, avaient fui dès longtemps de l'arène, comme le bonheur et les oiseaux. On chercha vainement l'ombre d'un spectateur le long des terrasses du rempart. Nous n'eûmes pour témoins que des sentinelles muettes, derrière les embuscades et insensibles à la grandeur de la scène qui se déroulait devant eux. Cependant les fenfares annoncèrent l'arrivée du général Thiry, délégué près du corps de siège pour décerner les récompenses. Les lauréats, radieux, se rangèrent en cercle autour de lui, puis reçurent tour à tour les couronnes du champ de bataille et les embrassements de leurs amis. L'espé- •rance ou l'orgueil agitait les rangs. En ce moment, il ne neigeait presque plus. La campagne blanchissait au loin, et les murs enfumés des rares baraques simulaient, sur la nappe de l'horizon, des taches semblables aux larmes d'un drap mortuaire. La mer entourait en partie d'un sombre cadre cette plage de la Chersonèse qui semblait devoir nous servir de tombeau. Les débris des musiques régimentaires jouèrent, pendant le défilé, des airs de la patrie. Un reflet de mélancolie éclaira ainsi la fête, et l'accompagnement du canon de la place étouffa nos acclamations de victoire.
En même temps, au camp du Moulin, l'armée d'observation touchait sa part de lauriers de la main du général en chef. Celui-ci harangua nos camarades et exalta, en faisant luire l'espérance de l'assaut à leurs yeux, l'exemple d'abnégaûon et de désintéressement que les assiégeants de Sébastopol donnaient au monde : en vérité, est-ce un salaire qu'une croix sur le. revers de laquelle la fortune inscrit trop souvent une sentence de mort ou un billet d'hôpital?
A midi, les troupes se dispersèrent dans leurs bivouacs. Pour nos étrennes, l'Impératrice nous fit don de cent francs à chacun : Vive l'Impératrice ! vive le
fénéral Lebœuf, qui gratifia d'un pâté de foie ^ras les atteries sous ses ordres ! on doubla la ration d eau-devie, vive l'Empereur et la France, qui nous traitaient en enfants gâtés! Toutes les visites oflicielles du jour
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de Tan furent supprimées. Les grands chefs avaient assez l'occasion de nous voir au feu.
Maître de mes loisirs jusqu'au soir, je gardai le coin de la cheminée, et, accoudé sur mes genoux, joints en guise de pupitre, pour être plus près des chenets et ne pas perdre le moindre rayon de chaleur, je mis au courant mes éphémérides. Ma chambre, sous une enveloppe de neige, inondée de clarté, ressemblait à une ch umière dont les murs sont peints de frais. Un brasier égayait l'âtre, et pourtant je ne pus chasser les souvenirs d'enfence que cette journée réveillait. La plume me tomba des mains, et je me reportai, le cœur attendri, à Tâge où cette ouverture de Tannée était la reine des fêtes. Que de compliments et de souhaits ! En échange, que de cadeaux et de baisers!
Au milieu de cette excursion vers le passé, Martin, l'incarnation de la réalité, entra et me rappela que le lendemain retombait l'échéance du service de siège, puis il m'exprima ses vœux de circonstance. Bon Alsacien! quelle poignée de main et quel discours! Il m'entretint de graines d'épinard, synonyme de grosses épaulettes, en termes à me désopiller; on aurait juré qu'à propos d'avancement, il parlait jardinage. Après cette réception, je m'attelai de nouveau, par désennui, à la rédaction de mes notes, et, au moment du coucher, il ne me restait plus rien à démêler avec l'année qui finissait.
Le déluge de neige recommença pendant la nuit; l'hiver préparait ses plus terribles assauts. Pour les supporter, il fallait plus que jamais retremper son courage à bonne source. On devait se prêcher la résignation à outrance, sous peine de mort. Chacun, dans sou for intérieur, mettait en jeu les derniers ressorts de la vertu, et faisait vibrer les cordes les plus sensibles de la persuasion. On se représentait les douceurs des palmes de la victoire, les joies du retour au pays, les ovations villageoises, et ce mirage d'un avenir meilleur détournait la vue des misères du présent.
Au fort de ces exercices de morale, premières néces-
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sites de la vie, personne ne se déridait plus, excepté quelques rares philosophes dont je m'efforçais de suivre les traces. Ceux-là, s'isolant du milieu où le vulgaire gémissait sans relâche, s'étudiaient à maintenir leurs pensées dans les sphères les plus sereioes du souvenir, renouvelaient en quelque sorte, par l'imagination, durant leurs loisirs, les plus beaux temps de la jeimesse, et cette tactique aidant chez eux le naturel, ils ne se déshabituèrent jamais de ce doux plaisir de rire, que la mythologie n'avait pas refiisé aux dieux.
Outre les secours multipliés de l'énergie individuelle, la France nous équipait maternellement, en vue d'un climat ennemi. Nous étions déjà dotés de fourrures, de guêtres bulgares, vrais cuissards en peau. On distribuait aujourd'hui, premier jour du mois, des sabots, préservatif souverain contre le froid aux pieds, qui tue lentement, mais à coup sûr. Certains Romains d'alentour se récrièrent en vain au sujet de ces soins efféminés que l'administion nous prodiguait. L'armée se débotta gaiement, sans crainte de déroger. Quant à moi, je reçus ma paire avec reconnaissance, et la perspective de jouir, au retour, de ces chaudes pantoufles de bivouac atténua l'ennui d'entreprendre un vingt-cinquième voyage à la tranchée.
A cette époque, le quartier n'était pas entouré, à proprement parler, de voleurs, mais de gens, nommés chapards en argot, dont huit mois de guerre avaient singulièrement élargi les idées sur le tien et le mien, et qui ne se faisaient nul scrupule de s'approprier, en vue de leur utilité, le bien d'autrui. Aussi, à l'exemple des prudents, je cachai, avant le départ, le bois de ma chaussure au centre de la botte de foin de mon oreiller, et, avec la tranquillité d'âme d'un homme qui a réglé ses affaires, j'attendis au logis, l'oreille aux aguots, Theure de la garde. Mon voisin, vieux grisou, désigné aussi pour la corvée, se préparait au premier sacrifice de l'année par des réflexions à demi-voix. Je lui demandai s'il rêvait, il répondit par la sentence, hélas ! trop applicable : Tant va la cruche,.. Nous allions la
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paraphraser ensemble, quand la trompette de Tappel des tranchées sonna la marche, et en avant!
Toujours il neigeait; les traces des sentiers péniblement ouverts, avaient disparu, et les bataillons d'allants et de venants cheminaient à l'aventure, par petits groupes. Les traînards tremblaient de s'égarer à travers les déserts des champs , effrayants de blancheur et poussaient des cris d'alarme. Le jour baissait rapidement, et si les abîmes du ravin des Anglais ne nous avaient personnellement guidés, impossible de découvrir le lieu de la batterie. Nous longeâmes à târ tons les précipices. Plusieurs compagnons roulèrent de haut en bas, et ils se traînèrent au camp, écloppés ou à moitié morts ; cependant, dignes d'envie , au dire de maints francs parleurs de la troupe, puisqu'ils se rachetaient à si bon marché de leur ffarde.
Une nuit cruelle s'annonçait, 1 horizon était impénétrable, et, en tout endroit, les Russes pouvaient se jeter à Timproviste dans les bras des défenseurs. Ordre formel de redoubler de vigilance d'un bout à l'autre des lignes ; de notre côté, un poste de grenadiers veillait, mais au fond du ravin.
Sur nos sommets, pas d'aide à attendre , car les canonniers anglais du voibiaage, à couvert sous les rochers, sans peur, sirotaient le thé, fumaient ou lisaient les journaux, se reposant sur Fretich Bono du soin d*éviter les surprises, quittes à se montrer en braves au signal du combat. Ils nous incombait donc une double tâche.
D'accord avec les confrères des alentours, les sentinelles furent multipliées au point d'attaque; on les convainquit du danger, sans grands frais d'éloquence. Deux mots consacrés par la rhétorique de bivouac, suffirent de la bouche d*un vieux sergent : • Ouvrez tœil; I l'épaisseur des ténèbres et les bruits du bastion du Mât, avant-coureurs d'une sortie, appuyèrent ce discours laconique.
Tous ceux qui n'étaient pas de fection le long de la parallèle disposèrent leurs armes au pied du parapet,
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en ordre, comme au râtelier de la caserne, le bouchon au canon, afin que la neige tombant de plus en plus épaiàse ne les emplît pas.
Après, on apprêta les pièces pour le tir; le pointage s'exéruta de façon que les bombes se perdissent au cœur de la ville , si elles manquaient les remparts. La mèche fut surveillée religieusement; dès lors, comme service, il ne restait plus à faire que des rondes et à nous battre, en cas que Tennemi en personne vînt constater si les coups du maréchal Janvier avaient déjà porté, si nous ne pouvions plus, par la vertu du froid, manier sabres ni baïonnettes.
Libres enfiu , on songea aux devoirs envers soimême. Chacun doubla ses vêtements, ce que les frères marins appelaient doubler les amarres ^ ttse drapa dans sa capote. On rabattxt les capuchons, en laissant les oreilles à lair et en éveil. On bourra les pipes jusqu'à la gorge, pour mieux se chauffer les mains. Des bûcherons industrieux grappillèrent quelques fagots, et un feu commun fut allumé au fond d une grotte tellement située, que les reflets de la flamme ne s'échappaient pas en signaux au dehors.
Tour à tour, on étwit admis à humer un instant la chaleur, sous la présidence du plus ancien. Les plus frileux faisaient antichambre , en claquant des dents ; pauvre plaisir pourtant ! car la fumée, autour du foyer, vous menaçait d asphyxie, et il y avait presque une courbature à gagner, rien que pour pénétrer sous la voûte.
Cet intermède ne dura d'ailleurs que le temps d'un incendie de broussailles ; et, au plus fort de la froidure nocturne, les derniers introduits n'adoraient plus que des cendres tièdes. Nous voilà réduits alors à la nécessité de lutter à découvert contre l'hiver! Debout donc, et promenade générale; les uns marchant d'un pas contrit, les autro:^ accélérant l'allure, tous baissant la tète, sous peine d'être aveuglés par la chute des cascades glacées du ciel.
Le vent, passé minuit, combla notre détresse ; il fallut lui tourner le dos et en partie courir à reculons ;
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les rafales soulevèrent la vc^ejç ^ et le retentissement lointain de la tempête augmei^ta Thorreur du silence qui enveloppait la campagne ; ffp n'entendait, par intervalles, que le roulement de la neige sur les pentes du ravin et les secousses de I^ vague contre le rivfige.
Quel charme de désertçj* par la rêverie ces tristes régions ! Un caprice de l'imagination surexcitée me transporta à travers l'Euxin aux bords prochains du Bosphore , au sein de ces palais où, à cette heure, d'heureux pacbas, çio^ prol^^^gés, dormaient dans les bras d amoureuses esclaves ; ce contraste m'arracha un soupir.
Sur ces entrefaites, une vedette cria au secours: descente sur les lieux avec l'officier d'infanterie ; il fut ^ dûment par nous vérifié qu^ les Russes ne tramaient ' rien encore. Mais cette excursion rompit le fil de mes pensées orientales. Je continuai avec la foule à me mouvoir machinalement en long et en large. En file, des brancards passèrent , arrivant de plusieurs côtés, charriant à l'ambulance des victimes du sommeil. La vue, bonne conseillère, de cçs imprudents à peu près gelés, émoustilla les plus faibles; et de toutes parts, la flânerie dégénéra, pour cause de salut, en contredanse enragée ; jamais au bal on ne s'agita avec plus d'entrain, et toujours il neigeait. Cependant, des novices de la compagnie se lamentaient, immobiles, grelottant ; ils n'avaient certes pas tort de regretter le pays.
Comment en venir là, sur l'échelle de la misère, quand on a vu un toit maternel ! ce qui ne m'empêcha pas de les semoncer, leur disant, au nom de la discipline, qu'en somme, la température n'était pas mauvaise, leur prouvant qu'ils devaient rougir de leur sensibiUté. Comédiens que nous sommes! heureusement, pour l'honneur du métier, que sur les tréteaux de laguerre les acteurs jouent leur vie , et qu'ils la perdent au besoin sans façon.
Peu avant l'aube, il faisait douze degrés de froid. Le bastion du Mât prit ombrage d'une lueur que projetaient dans le port les feux (fes gardiens du ravin, et
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il nous imposa sur-le-champ la douce obligation de nous défenare. Ce fut, en notre coin, un vrai régal, d'autant mieux, que la plupart des bombes russes à notre adresse dégringolaient de bond en bond, le plus souvent inoffensives, jitsqu'au bas de la montagne. Celles qui, par hasard, se tenjaient en leur chute sur le terre-plein, on les chassait irrévérencieusement à coups de levier, et nous hous amusions au spectacle de la dèsceùtie, puis de l'explosion. En roulant le long de la rampe, leurs fusées traçaient des sillons lumineux dans Tàlbâtre de l'air, et il en résultait des eflFets de neige magiques. Eclataient-elles; mille échos tnôntagnafds répercutaient le bruit; on croyait ouïr un chœur plaintif des habitants de Sébastopol.
Ces maigres distractions trop tôt finies, la journée se consuma en pleine oisiveté. Le far niente est un doux passe- temps, au soleil ou chez soi, près de ses chenets ; mais, par une bise sibérienne qui vous cravache le visage, l'estomac à peu près vide, las de veilles, flottant entre le danger et la mort, avec cette désolante certitude devant les yeux, qu'il faudra demain, après-demain, peut-être à perpétuité, recommôiicer les mêmes épreuves, alors les loisirs sont un tourment; et en se prolongeant, ils usent autaût que les soucis les plus cîruels.
Nous étions, côte à côte, d'un bout à l'autre des tranchées, plusieurs milliers de pauvres hères, transis, muets, blêmes, piétinant l'eau glacée qui montait à mijambe, fumant de rage, avalant avec espoir de l'ivresse les dernières gorgées de nos gourdes, et comptant les minutes comme au pilori. Les rigueurs du temps défendaient même de respirer à l'aise sous lefe abris. Dieu merci, pour que les détachements de la garde descendante ne s'égarassent pas trop en route de nuit, t)n nous releva plus tôt que de coutume. Quelle retraite que le retour au camp, à cette heure ! Le soleil perçait furtivement les nuages de ses rayons mourants ; il grésillait à peine. Les groupes de soldats lancés à travers la surface éblouissante du plateau Chersonèse à la
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vitesse des chevaux qui flairent l'écurie, figniraient autant d'avalanches vivantes, tant il nous tardait de secouer la poussière humide de nos habits !
Sur le seuil du Grand-Parc, on rencontra une farandole de marins qui reconduisait un de ses braves en triomphe à son de trompe. Ce héros avait pris de ses mains un obus ennemi qui menaçait la poudrière de sa batterie, et l'avait jeté par-dessus le parapet. Les artilleurs de l'armée de terre s'insurgèrent en passant contre cette fanfaronade. Les actes de vaillance de ce genre couraient la rue. Ainsi, chaque jour de tir, messieurs les militaires ne montaient-ils pas, poitrine découverte, en face du Russe, dans les embrasures, et n'éteignaientils pas des gabions enflammés ! mais on ne leur décernait pas d*ôvations, à ce titre ; quelques canonniers d*01d-Fort sifflèrent le cortège des matelots. L'amourpropre s'en mêlant, une querelle s'engagea entre les exaltés des deux partis.
• Battez-vous, mes amis, les coups de poing réchauffent ! Que ne puis-je vous imiter ! i Et, ce disant, je me barricadai sous ma tente, où, à défaut des ressources du pugilat, je trouvai un large feu. Martin, avec sa gravité tudesque me présenta mes sabots vierges encore. Jamais jeune pensionnaire parant ses pieds des premiers souliers de bal, jamais chasseur de, marais au débotté, n'éprouva joie pareille à la mienne, quand, au sortir des houseaux, je goûtai la chaleur moelleuse des chaussons de lisière. Une robe de chambre en peau de noir mouton, un bonnet fourré complétèrent cette toilette d'Auvergnat à la mode pour raison de santé. Pareil désabiilé causait bien un peu de déception périodique à l'écolier qui, hier encore niïf, s'imaginait qu'à la guerre on sabrait sans trêve, toujours galopant en habit de parade !
Je ne me considérais pas moins , en ce moment, comme un des plus heureux souftre-douleurs du siège. De ma part, J'estafier Martin, en p&tois de Trutscherheim, avertit mes commensaux que Lucullus dînait ce soir chez Lucullus. Par ses soins, la table fut dressée
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près de la cheminée; et je fis, à une entrée de laH, le même honneur qu a un plat de roi. La ndge fondue avait beau dégoutter d aplomb, à ma ]>lace, sous forme de douches refricrérantes , une fine chaleur me caressait le visage. Quelle volupté de s'attarder ainsi seul en son gîte, à boire et à songer ! Un cigare fumeux me plongea vite dans cet état de béatitude si cher au malheureux voisin de l'ivresse, plus près du dormir que du veiller, où le temps passé vous sourit dans le plus prosaïque objet d'alentour.
Par une bizarre association d'idées, en reculant du feu ma cha;ussure neuve qui roussissait, il me souvint du temps jadis, où, dînant les matinées d'hiver, couché paresseusement à la maison, au fond d'un lit de duvet, je me plaisais à écouter le clapotage que faisaient, sur le pavé de la rue, en dessous de ma fenêtre, les sabots des jeunes filles du village allant au marché ou à l'atelier. A ce long intervalle, le démon des soirées solitaires du bivouac me représentait des sylphides provençales, aux pieds tapageurs ; et je revis les lutins des premiers rêves d'amour sur l'oreiller.
Durant cette vision, un de mes voisins, frais novice, entra d'un air triste et pour cause. Son premier tour de garde se trouvait fixé au lendemain ; et un de ces cauchemars qui , en ce temps de deuil , comptaient
Î)armi les plaies de la tente, avait troublé son repos de 'après-midi. Il lui était apparu une sorte de déesse de la gloire, couronnée de lauriers et d'os, tenant d'une main la croix d'honneur, et de l'autre un goupillon qu'elle agitait dans un baquet de sang. Puis elle regardait en ricanant et l'aspergeait. Mon ami traduisait cette élucubration de son esprit endormi, comme un présage de mort. En ma qualité d'interprète, je me moquai de sa crédulité, et lui recommandai l'usage des sabots.
A cette heure pen avancée du couvre-feu, Sébastopol tonnait. Les Busses, à propos de quelques démolisseurs d'embuscade en course, se persuadaient que l'assaut serait donné la nuit. De là une canonnade qui s'étei-
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gnit peu à peu devant les probabilités de rinaction de Tassiégeiftint. Mon compagnon se retira mécontent à travers le camp ténébreux et muet. On ne voyait, çà et là au loin, que les lueurs des ambulances, et du côté de la ville, les éclairs rougeâtres des bombes. Après une veillée pleine de commentaires attristants sur les affaires de la guerre, larmée fermait la porte de ses huttes, et se couchait en boudant.
-Le quatrième jour de janvier, le froid augmentant, la place se tut, et les travaux éprouvèrent un arrêt forcé. D après les lenteurs croissantes de l'attaque et la contenance offensive des défenseurs, les alliés paraissaient prédestinés, de plus en plus, à s'ensevelir devant Sébastopol.
Au loin, les camps consternés sommeillaient sous la neige: spectacle bon .peut-être pour inspirer un poëte, mais navrant pour un hôte de ces lieux de supplice ! çà et là, les poêles fumaient à pleins bords, le long des rues désertes; mais cette prodigalité momentanée de provision de bois était un signe de détresse ! A quoi bon l'économie, en effet, quand ITieure présente forme le plus clair de l'avenir ? La mort frappait dans tous les rangs, à coup redoublés, ta tranchée devenait de
})lus en plus, pour un grand nombre, un calvaire d'où 'on ne redescendait pas.
Dans certains cercles, on prenait philosophiquement l'habitude funèbre de se compter avant le fatal départ de la garde ; et à la rentrée il y avait d'ordinaire une placé vide de plus; mais le découragement abattait presque autant de victimes que les boulets. La condition de la vie entretenait cette maladie morale. Le plus souvent, hors du joug, on était condamné à se cloîtrer du matin au soir au- logis., c'est-à-dire en un gîte pire que la rue, puis là, en compagnie d'une pipe et des sombres pensées, à maudire la liberté. En de telles circonstances, malheur au solitaire du bivouac ! mille chimères l'obsèdent ! Tantôt ses parents, ses amis se montrent à son imagination, comme dans les évocations poétiques, et suppliants, en Tarines, le rappel-
lenl Tantôt, la nature, par les mille voix amollissantes du plaisir, lui déconseille la lutte ! que d'efforts 1 que d'industrie pour sauver sa vertu de cette épreuve trop renouvelée ! De toutes ses forces, mon âme se roidissait contre le désespoir, et, à l'exemple des femmes jui, trop feibles contre la tentation, se barderaient de er, je m'entourai d'un luxe de précautions. Mes tablettes d'historiographe m'occupaient l'esprit, et le besoin de cacher mon lit sous terre me pressant, je quittais à propos la plume pour la pioche, le canevas de feuilleton militaire pour l'exercice corporel.
Ce jour-là (4) , mon visiteur de la veille me trouva en train d'approfondir laborieusement ma fosse-alcôve. Le ralliement de la tranchée sonnait, il me fit à la hâte ses adieux^ et s'en fut, pour son initiation, avec le pressentiment de la mort.
Dès le commencement de la nuit, il y eut une tentative de sortie. Tandis que la fusilla;de ne cessait pas, les mortiers du bastion du Mût s'égosillaient, et l'étincellement des bombes dans l'air produisait le mirage d'un clair de lune. A la faveur de cette tourmente, les confrères de service ne restèrent pas du moins comme leurs prédécesseurs, l'arme au oras, à trembler de froid. Au matin , pour la sépulture de quelques morts , fruit delà bataille, le pavillon parlementaire fut arboré sur les remparts : alors, suivant l'usage, les batteries de part et d'autre suspendirent leur feu. Mais le dernier boulet de l'ennemi avant la trêve décapita fatalement l'infortuné songeur. On le rapporta au camp, et de là au cimetière. La foule qui suivit le convoi affichait une résignation naturelle. Les plus faibles étaient familiarisés avec le commerce de la mort. On riait de la prévoyance des fossoyeurs, préparant d'avance des logements tumulaires, approvisionnant l'assiégeant de croix et de monuments. Pas un des assistants ne s'alarmait de la possibilité que son nom ornât demain ces pierres tumulaires en réserve. La misère entraînait en partie Tindifférence de la vie. Que crairit-on, quand,, sur trois jours, deux passent à s^ennuyer et letroisièmè
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à souffrir ? Nous en étions à ce point, que les plus forts eux-mêmes enviaient, hautement ou en secret, le sort des piliers d'hôpital, gémissaLt à Constantînople, en vue de la France.
La soirée fut pour le camp une sorte de réjouissance; les étoiles reparurent au ciel ; partout il gela dru , et la neige, durcissant dès le soir, changea la Chersonèse en glacier. L'armée, belle d'espérance, célébra, à la veillée, les Rois et le dégel prochain, par de misérables libations. La flamme du punch à Teau illuminait la plupart des maisons en terre ou en toile. La nuit ne fut qu'un long frisson.
Dès le réveil, la rue était peuplée de patineurs insouciants. A cette heure, plusieurs navires , le courrier en tête, entraient au port. Depuis longtemps les tempêtes nous privaient des nouvelles de la patrie. Ce retard de la poste aggravait l'inquiétude générale, et les amateurs les plus passionnés, en voletant sur les glissoires, se détournaient du côté de Kamiesch. Aussi, dès que les vaguemestres furent annoncés, du champ de glace, des souterrains et des tentes , on. se précipita à leur rencontre, et avant la distribution, on les porta en triomphe. Honneur mérité ! car le bon ange au bivouac n'est pas cette fée de la nuit gui, des plis de sa robe, laisse tomber sur le soldat fatigué la fleur des rêves de bonheur; il ne se dévoile ni dans ses apparitions , filles du souvenir, qui charment les longs ennuis de la gloire, ni dans ces visions d'un avenir meilleur qui dorent le grabat même des tranchées. Le bon ange s'incarne en ce sergent chevronné, qui s'avç^noe d'un pas sacerdotal à travers les camps, un sac à la ceinture, va de poste en poste, sourit d'un air paternel, respectueux au besoin, et offre au proscrit de la guerre une lettre imprégnée des parfums du pays natal, preuve vivante que l'enfant perdu n'est pas abandonné en terre d'exu; qu'on prie pour son prompt retour; qu'on pleurerait son trépas.
Le branle-bas de combat me surprit ainsi pindarisant. La bise avait, dans l'après-midi, envenimé le froid, et
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la garde du soir monta la tranchée, moitié glissant, moitié trébuchant. J'en étais encore à mon tour.
Au tournant du ravin, nous coudoyâmes le peloton des canouniers anglais, nos voisins, qui se rendaient flegmatiquement à leur poste. Le commissariat avait réparé les pertes causées par la tempête de novembre. Nos alliés étaient à la fin vêtus ! Un manteau en caoutchouc les couvrait des talons aux oreilles. Bottés mieux que pour la chasse au marais , ces gentlemen ne daignaient pas se charger en route de leurs mous(juets. Plus d'un portait bâton ferré , en vrai touriste : si l'ennemi vient chez eux, on saura bien le chasser à coups d'écouvillon ; et les leviers de pointage feront, en cas d'urgence, oflSce de casse-têtes. La tenue, c'est le soldat : or, à voir ces deux groupes de frères d'armes côte à côte, on devinait leur drapeau respectif. Les uns, boutonnés, graves, marchaient au combat ainsi qu'à une cérémonie religieuse ; les autres, agiles, débraillés, se dandinaient et se moquaient du danger avec une philosophie aussi éloignée du fatalisme turc que de l'impassibilité puritaine.
Pendant que les deux troupes, allant de compagnie, fraternisaient à leur manière, nous causions à l'arrièregarde avec mon collègue, usant tous deux de ce jargon italien qui pourrait un jour, si le rêve de î eibnitz se réalise sur terre, servir de base à la langue univerddle comme un hommage rendu au parler des dieux, et* dont certains mots, intel igibjes pour tous, ont été, dans cette Babel des camps, devant Sé^astopol, le seul lien entre les hommes de l'Orient, du Nord, et de l'Occident. A l'aide de cet argoî, la conversation ne tarit pas : « Englisch bono, • cominençai-je. — Mon interlocuteur: i Bono French. • — Moi : • Moscof, nô bono. • — Lui, avec énergie : «No bono, nô. • le Français : • Oh! yes. • — L'Anglais : • Oui, were well. • — Je conti- , nuai par cette ellipse : • Sébaétopol, morto. » — L'autre, après une courte réflexion et d'une voix expressive : f Yes, morto. » Et ainsi de suite, eu variant l'intonation et les combinaisons d'un merveilleux adjectif.
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L'ascension de la montagne dtirâ trop pèii pour ce plaisant colloque, et, parvenus à la bifurcation des sentiers, nous nous serrâmes la main à regret, jusqu'au revoir. Le confrère n'avait rien de cette roideur aristocratique qui nous révoltait de la part de nos alliés, jadis, à Varna, lors du premier contact des armées. Une fois chez lui, serviteur à sa façon, il se claquemura sous une ffrotte avec sa théière et la gazette. N'ayant rien à faire, les braves de Ëoyal-Artillery ne tardèrent pas à suivre son exemple, lourde marque de confiance accordée aux veilleurs français du voisinage, dont il fallut, bon gré mal gré, se rendre dignes.
Après la répartition du service nocturne, quand les sentinelles furent postées, les vedettes embusquées, les pièces en batterie, nous attendîmes, à notre tour, les événements, en fumant à la belle étoile, par lentes bouffées, la pipe de Tennui, et bataillant avec le froid sec qui pinçait.
La rumeur publique de la parallèle annonçait une sortie, d ailleurs pi'obable; car, depuis le l®*" janvier, la garnison n'avait pas sérieusement bougé, et une trêve de six jours, alors qu'il convenait de nous harceler, était contraire aux principes de la défense. Cependant, jusqu'à la fin de la nuit, le plus morne silence régna sur le champ des attaques; pas une distraction, même pour l'œil, sauf le jet des bombes intermittent du bastion du Mât en éveil. Mais, une heure environ avant l'aube, dans nos régions, un bruit étrange retentit en rase campagne, du côté de la .ville : Alerte et aux armes!
Bientôt les éclats de rire succédèrent au tumulte. Il s'agissait de l'arrivée d'un convoi de munitions à notre adresse. Le pauvre chef de la caravane avait d'avance, l'après-midi, étudié son itinéraire et prudemment placé des repères de distance en distance; mais la neige avait recouvert les jalons de ce nouveau Petit-Poucet. Comment, alors, s'orienter? L'épaisseur des flocons en leur chute voilait la plaine. L'honneur exigeant dé ne pas reculer, les voitures, parties le soir à huit heures des magasins, avancèrent à l'aventure au milieu des marne-
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Ions et des ravins, tantôt heurtant un pan de mur, tan-tôt versant dans un précipice. Les vaillants charretiers de siège poussaient en vain les roues, à pénibles coups de niain; en vaiiji les chevaux mouraient à la peine. Ils erraient ainsi misérablement, quand, peu avant le point du jour, une voix effarée s'éleva des derrières du parfi^pet, criant à tue-tête : • France ! Porur Tamour de Dieu, les amis, sommes-nous loin de la batterie 23? — Vous y êtes, • répondit-on, et les pourvoyeurs égarés soupirèrent en chœur , puis se mirent à jalouser hautement le sort des gardiens de tranchée, comme si nous étions couchés sur des lits de roses. On aurait donc alors inutilement, même à la lanterne, cherché un heureux parmi n'importe quelle classe d'assiégeants, d'un bout à l'autre de la Chersonès'e? Mais, les poudres déchargées et ayant repris haleine, les corvéables s'en retournèrent au logis sans souci , tandis que nous dûmes rester encore jusqu'au soir au lieu de faction.
Lourde journée! Le vent d'est fut matinal. Sous son soufBe, la neige tourbillonnait impétueusement : il nous était interdit, en tout point, de nous réfugier sous les abris. D'abord, les brancards manquaient pour en fermer l'entrée; la nuit ayant moissonné la garde, ils venaient en aide aux cacolets de l'ambulance. En outre, la peur d'une surprise forçait de regarder la tempête en face. Les porteurs du déjeuner ne se fussent-ils pas perdus dans la débâcle, que le jeûne aurait été de rigueur. On n'y voyait pas plus qu'en pleines ténèbres. La sourde détonation de rares coups de fusil , aux avant-postes, troublait seule le silence lointain.
A de longs intervalles, la cloche d'une église tintait dans Sébastopol : on aurait dit le carillon des morts. La garnison priait-elle le Dieu des Russies de nous vaincre par le froid? Chacun de nous, épuisé déjà par les vicissitudes nocturnes, endurait le mal passivement, sans mot dire, sans oser une pensée. L'esprit semblait paralysé par ces atteintes de janvier; les figures trognonnaient; des aiguilles de glace miroitaient aux
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barbes. Si la lutte avait dépassé le terme ordinaire, les forces iiou.> tarhissaient tous.
Les remplaçants furent salués avec transport. Le retour au camp offrait de telles chances de péril que nos clairvoyants voisins ne jugèrent pas à propos de quitter les tanières où ils méditaient depuis leur arrivée, y vivant plus confortablement que sous la tente. Nous n'avions, au contraire, nul intérêt à doubler la corvée. La soupe chaude eo un gîte nous tendaient les bras. On serra les rangs, et sauvons-nous! L*ouragan continuait à désoler la campagne. Bientôt, telle devint la fureur des soulèvements de neige, qu'autant aurait-il valu marcher les yeux bandés. Les guides perdirent prochainement la piste et tournèrent le dos au camp.
Dévoyés à fond, nous passâmes non loin du phare du Clocheton; mais il n'éclairait pas assez à la ronde, et, de plus en plus, la colonne alla à la dérive à travers la mer blanche- de la Chersonèse. Errant tard près de Kamiesch, une sentin lie nous remit sur le droit chemin : plusieurs lieues nous séparaient du bercail. Les plus vigoureux n'en pouvaient plus. Quelques traînards tombèrent de lassitude, et, si on ne les avait remorqués malgré eux, ils seraient morts sur place.
Il fai.sait, tn ce moment, un funèbre demi- jour. A mesure que nous approchions du Grand-Parc, les champs étaient sillonnés de troupes désorientées comme la nôtre. De toutes parts s'élevaient des cris de ralliement et de détresse. Maints soldats isolés roulèrent dans des trous et y gelèrent sans secours. Enfin, après six heures de traversée, quand une demi-heure suffisait en temps ordinaire, nous arrivâmes à bon port. L'éblôuissement de la fatigue nous empêcha longtemps, sur le seuil même, de reconnaître nos pénates.
Tout le monde, amis et ordonnances, dormait à l'entour d'un sommeil indifférent. Ils s'étaient dit avant le coucher : t Les camarades sont peut-être morts, tant pis! » Dieu merci, nous voilà sains et saufs, mais harassés et affamés. Pour ma part, je courus tout d'abord au garde-manger. Nul génie hospitalier n'y avait, à
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mon intention, déposé un morceau délicat. Je n'en retirai qu'un rogaton de lard et le dévorai à la croque-auôel. Depuis les bals masqués de carnaval, l'an jpassé, à pareille époque, au doux pays de France, je n'avais dîné à une heure si avancée. Mais quelle différence, hélas! dans la vie, à quelques mois d'intervalle : au Ûeu de la joie et de la folie, la misère se tenait à mes côtés, grimaçante, sous la forme d'une cheminée pour longtemps éteinte, d'un toit qui dégouttait et d'un lit de camp parsemé de paillettes de neige. Je fus redevable d'im songe réparateur aux réminiscences fleuries de dominos et de Champagne, qui se rattachaient naturellement à cemédianoche de bivouac; et, ni les salves monotones du bastion d'attaque, ni les voix plaintives du dehors, ni les douze degrés négatifs du thermomètre ne réussirent à en ternir la fraîcheur juvénile.
A la tranchée, répétition de la nuit précédente. Au camp , la force de l'orage entr'ouvrit les portes, et les habitants se réveillèrent, en frissonnant, sous des couvertures de frimas. A l'appel, il tombait du verglas, et la scène présentait un taoleau plus lugubre que jamais ; on se serait cru transporté sous un ciel de mélodrame. C'était au loin une clarté sombre, et les tentes bosselaient à peine le tapis glacé de l'horizon désert. Quelques trompettes soupiraient la somîerie des malades. On n'apercevait autour des infirmeries drconvoisines que des faces patibulaires, drapées de manteaux, n ne passait, çà et là, dans la rue que des gens en haillons; car les habits de bataille se changeaient ( de plus en plus, par l'usure, en guenilles^ et on les ' rapiéçait avec la toile des sacs à terre, destinés aux \ revêtements des parapets. Les rares nuages de fumée d'échappant des cabanes, attestaient la disette déclarée ' des bûchers populaires»
Dès mon lever, aussi indigent que mille autres, je
ne possédai plus un rondin, plus im brin de charbon.
. Quelle fisttalité, pourtant! Nous aurions su, avec tant
de talent, arranger en tisonnant nos feux dans l'âtre.
n faut, dit-on 9 pour briller en cet art domestique être
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amoureux, fous ou philosophes. Philosophes! ne prsr tiquiouahiious pas la sagesse des stoïciens ? Fous, ne méritions^nous pas ce r^roche, chercheurs de gloire <|ui traînions le ooulet au bagne des tranchées? Amoureux/nous aimions avec passion tout ce qui nous man» quaity le plaisir, le repos, la patrie, la maison mater* nelle. Donc, à défaut des charmes du foyer, je travaillais avec une ardeur raisonnée à l'achèvement de mon alcôve souterraine, et cette tâche de maître fossoyeur me réchauffa promptement.
Chacun s'ingéniait de son mieux pour eoigurer le froid; qui fidsait de sa tente une école de gvmnastique ou une salle d*escrime; qui éonsumait au fond de ses draps fourrés, ses jours entiers de loisirs; qui jouait a^ec un feu enfantin d'un instrument, extrtoie ressource des malheureux , emUôme de l'ennui, du bilboquet; qui se donnait des doudbies. Il fallait vivoter en attendant la fin de ce long re]ftche du siège, coitimeiicé avec les rigueur» de l'automne.
Les travaux languissaient partout à vue d'ceiL L'assiéjgfé laissait systématiquement le champ libre à l'auxi-* liaire janvier. Nul projet nouveau ne se démasquant sur le derrière ou en avant des fortifications, la place pa-» paissait dégarnie de isonni^B. Les fôtes du bombardement, par le silence des bastions et.de nos lignes, devenaient aussi rares que les concerts joyeux des musiques au camp. On s'entretenait moins d assaut et de conquête qu'à Oallipoli ; et Ravel, au milieu des rieurs de Paris, quand le gaiçon de café oubliait de le . servir, pouvait s écrier avec un juste succès : t On ne prend rien ici, c'est donc comme à Sébastopol? »
En l'absence de nouvelles, les passants an iort génois à Balaclava, s'abordaient en ces tristes termes: • Avez-vous trimé dans votre dernière garde ? — Com-^ ment assommez- vous le temps axh logis? -— Comment se chauffe-t-on chez vous? ■ La fija de cette huitième journée du mois fut signalée par un abai^emeoit de la température : 13 dagi^ francs t L'hiver raillait la MisoB fimeste dû 1818,. et certaine» scèaea de lare*
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traite de Moscou, se reproduisant chaque soir en petit, à la descente de la garde, justifiaient ce rapprochement néfaste : entre autres, la tragédie de ces retardataires qui s'affaissaient, engourdis de froid aux bords du chemin, et expiraient sous la neige.
Cependant les communications avec Eamiesch étaient presque interceptées. On ravitaillait péniblement les camps, au prix des derniers attelages valides. Le long des ornières de la route les cadavres des chevaux, morts à l'œuvre, servaient seuls de bornes; malgré ces sacrifices, qui démontaient en partie l'artillerie de bataille, les batteries de siège, incomplètement pourvues, n'auraient nu, en cas d attaque vive, fournir un tir de longue haleine.
Encore un pied de neige ! le charroi des approvisionnement restait absolument impraticable, et c'en était presque fait de l'armée ! déjà les Anglais, les maladies aidant la misère, avaient aux deux tiers disparu de l'arène. Leurs sapes figuraient une solitude, ou de 100 en 100 mètres, un rifleman mélancolique se morfondait. Au camp, les fils de lords eux-mêmes, ceux qui avaient pour oreiller des sacs de schellings et des portefeuilles debancknotes, manquaient, de leur aveu, des choses les plus nécessaires. Amsi la perspective de la guerre était affreusement rembrunie de quelque côté qu'on regardât. *
Afin de ne pas s'appesantir sur ces réalités déplorables, et sur des prévisions plus cruelles encore, l'armée en massé, se blottit au lit ce soir là avant la retraite en se souflaiant dans les doigts. Tout prévoyant dormeur s'était mis en état de défense contre les intempéries de la nuit, qui commençait mal par des rafales de vent. Les uns avaient matelassé leurs draps de foin rapine, d'autres avaient enveloppé leur couche de planches, débris de caisses à biscuit, et ceux-là, on les aurait cru dans leur bière.
Quelques-uns, à force, de besogne patiente, avaient établi leur alcôve dans un puits profond. C'est le moyen que j'employai aussi pour la première fois. J'appelai
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Martin et je descendis les degrés de ma chambe basse. L'Alsacien, impassible, tendit, à mon signal, un prélat au-dessus de ma tête, en guise de couvercle, et s'en fut.
Je restai couché seul au sein de la terre tels que sont les morts au tombeau. Il me vint des idées de l'autre monde : il me sembla voir la foule des damnés, éternellement de tranchée, par. un hiver infernal, sous les murs de la citée des élus. Je voulus, en donnant du jour, dissiper ces images et jouh» du coup d'œil de mon intérieur, è^ cet instant; mon bougeoir, là-dessous, avait des lueurs de cierge funéraire. A sa clarté m'apparaissaient les eaux d'infiltration suintant à travers les murs fraîchement taillés, puis des vers coupés en deux par la pelle qui se tordaient encore, puis des crevasses mystérieuses, où sans doute des crapauds hivernaient en paix.
Je me replongeai avec empressement dans l'obscurité, et quand toutjes les laideurs d'alentour se furent effacées, je me félicitai de mon logement en plein soussol j il y faisait une douce chaleur de boudoir. Comme température, on pouvait même comparer mon sépulcre à un de ces salons de la patrie, qui, à l'heure présente, retentissaient sous les pas des danseuses, parées, épanouies. Arrière, Satan ! dans ces régions" de catacombes, les sons lointains se transmettaient plus aisément ^u'à fleur de terre ; et, pour me détourner des séductions imaginaires, il m'arrivait aux oreilles, parmi les bruits du dehors, ceî^tains vagues échos d'une fusillade.
Ces signes de combat d'avant-poste, me tracassaient beaucoup moins que la galopade des étalons d'Afrique détachés par escadrons. Ils enjambaient les tentes ; par fois ils les foulaient. Gare à moi, si le pied de ces maudits perturbateurs avait rencontré mon ciel-de-lit ! mais grâce à l'habitude des transes mortelles au milieu desquelles la vie se traînait, on glissait, en s'endormant sur la chance d'être étonné par la chute d'une masse chevaline. Mes yeux donc se fermèrent fixés, par sys-
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tème, sur des motiâ de rêves consolateurs. Ce stratagème de l'esprit, aboutissait parfois à me plonger, la nuit durant, au fond du Tartare. Mais, deux fois sur trois, s'ouvrait le paradis que je m'étais promis. Aujourd'hui le sommeil me métamorphosa en châtelain du Bosphore. Des esclaves des deux sexes me servaient à Tenvi. Martin gardait la sultane fevorite : le pauvre diable était eunuque.
Le lendemain, tous ceux qui avaient couché en ces taupinières, désormais à la mode, se levèrent ravis, et un reflet de leur joie éclaira le camp. Le ciel, dès le matin, feillit s'éclaircir. L'aurore, ainsi qu'une belle malade, qui soulève ses coiffes, perça un coin des nuages et jeta un rayon fugitivement souriant à la Chersonèse. Maints bourgeois du voisinage, sortant de leurs tannières en robe-de-chambre,, pour motif d'hygiène, savouraient l'air adouci. Des touristes contemplaient les beautés du paysage sous un linceul de neige.
Les culoteurs de pipes flânaient, semblables de loin à des cheminées d'usines ambulantes ; les gazetiers allaient et venaient et racontaient en détail l'affaire de la nuit. Or, au nombre de 800, tous volontaires des équipages de la flotte, les Russes s'étaient présentés à la gauche de l'ouvrage du T. Les nôtres, les voltigeurs du 46®, les saluèrent d'une décharge à bout portant,
Jmis ils croisent la baïonnette et chargent. Les mateots, à cette énergique sommation, carguent les voiles; la plupart s'alest^nt de leurs armes, et au large ! On les pourchassa aussi loin que les bordées du bastion du Mât, bientôt en émoi, le permirent. Les cannoniers de la marine russe étaient des adversaires autrement redoutables I un grand nombre de ces tireurs d'élite s'étaient déjà dévoués au salut de Sébastopol, et il en survivait trop encore pour notre malheur.
Du matin au soir mille commentateurs devisèrent sur cette échauffourée, puis sur le passage d'une estafette allant de Eamiesch au quartier-général, puis sur l'épaisseur menaçante de la neige. Pendant ce ralentissement fatal des chantiers de l'attaque^ le camp rappe*
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lant ces villages de Provence, t>ù la chronique à sec fait flèche de tout bois. En dehors des escarmouches et des variations de temps, rien à noter, et rien à l'horizon! seulement la misère se développait comme un chancre rongeur. A peine glanait-on bien loin assez de brandilles pour cuire les aliments. Les steppes du plateau n'offraient plus une broussaille, plus une souche, plus même une racine; leur surface était jonchée d'ordures et de corps d'animaux, foyers de peste prêts à agir dès les premiers rayons de soleil, mais par Tbon-^ heur maintenant éteints ! On ne gardait pas à janvier reconnaissance de ce bienfait indirect, car il le rachetait par trop de rigueurs.
L'existence, au jour le jour^ était une tâche de plus en plus difficile. Que devenir, captif sous un cône de toile, inondé de boue, en tout sens traversé de courants d'air glacés, que devenir, quand toute source d'amusement se trouve tarie, lorsque la veille on s'est soulé de sommeil! aller chez des amis, mais leur humeur et leur détresse ne différaient pas, quel que fût leur grade et l'on se visitait à peine entre intimes, hutant porte à porte, non par sécheresse de cœur, mais par crainte de la contagion du découragement. Un de mes plus proches voisins avait découvert, disait-on, une mine de coke, et j'étais invité collectivement à profiter de cette bonne fortune en combustible. Seulement on ne pou* vait jamais obtenir une bonne place près du poêle; û y avait-là sans cesse, jgroupés autour du mettre, au teint de charbonnier, quatre ou cinq courtisans, tran-' sis, en adoration devant quelques tisons chétifs, et qui ne laissaient aucun concurrent approcher du gâteau. En outre, dans ce taudis enfumé, on respirait à plein nez l'odeur du cuir brûlé à haute dose.
De tous les coins du quartier, les revenants de la tranchée abusaient de l'hospitalité, jusqu'à y envoyer leurs bottes de combat, ni plus ni moins qu'à un séchoir de savetier. Quant au feu commun du cercle, il se maintenait rayonnant, grâces aux pièces de rebut des chevalets, plus que jamais superflus de l'équipage
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de pont. Mais ce joyeux rende£-TOtis des plumiers jours avait dégénéré en musée de maniaques. L'un semblait faire perpétuellement son acte de contrition, et disait, pour son écot, toutes les heures : • Qui se douterait pourtant que nous sommes des héros! • Un autre avait un faux air de l'homme à illusions du poète. Il avait rêvé dans la gloire en Orient, la pomme enchantée des Hespérides, et il ne se consolait pas de n'avoir encore trouvé qu'un trognon. Un taciturne avait perdu Tusage de la parole. Certain distrait répondait invariablement noir, quand on lui parlait blanc. Un frileux avait une idée fixe : inventer une chaise tournante pour se chauffer également, assis, sur toutes ses &ces. Plutôt que de fréquenter cette société désespérante, je préferai me séquestrer en plein jour, après déjeuner, au fond de mon trou à lit, sorte de sanctuaire qu'au moyen de tous les procédés de l'art, je préservai de l'humidité. Le rideau du dais à moitié tiré répandait un jour favorable aux songes, plaisant dédommagement des maux réels, qui le soir m'étaient réservés à la tranchée, les ombres, les plus chères à la jeunesse, flottèrent à travers les flots de filmée de tabac. J'entr'aperçus une soubrette, mes premières amours, casuiste de seize ans, qui, pour s'éviter le péché du théâtre, m'y envoyait avec prière de lui raconter la pièce en vogue. Le refrain de l'assemblée troubla ce spectacle imaginaire. Sitôt debout, sitôt en mouvement.
Après maintes et maintes évolutions dans la neig-e qui montait au genou, la garde entra, presque de nuit, en rade des tranchées. Le froid menaçait de tailler de l'ouvrage aux chirurgiens de l'ambulance. Malheur à
Quiconque ne luttait pas à outrance ! Le premier cas e congélation des pieds se manifesta par les plaintes d'un servant qui s'était assoupi, à la dérobée, derrière un gabion. On le porta en brancard au Clocheton. La seconde victime de nos environs fut un sous-oflScier à trois chevrons, type d'une race d'ivrognes estimables. Au régiment, il avait essayé de se dompter. Dès le moindre écart, il devançait la discipline. Jean, se
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diaait-ily à haute Voix tu seras puni, mon gfarçon. Et, suivant la faute, il sévissait contre lui-même. L'amour du vin avait résisté à oe régime ; mais fût-il plus sou qu'une grive Polonaise, jamais il n'oubliait ce qu'il .devait à ses chefe. Tout le monde, ici, l'avait vu, certain jour, à cheval, dans une de ces positions d'équilibre qui sont le propre des buveurs, ^is, sans étriers, la tête plongeant sous la selle, les rênes pendantes ; et
Îuand Iç capitaine vint le désarçonner par des reproches, ean, en glissant à terre, se découvrit de la main opposée au côté de la chute et promit de se corriger. Au camp la cherté des boissons avait aidé les efforts de sa vertu; mais, par ce diabolique temps du 9 janvier, le. vieux pécheur, avant le départ s'était reconforté à la cantine. Depuis notre arrivée au poste de guerre, il cuvait honteusement son brandevin, au bord d'une embrasure. La douleur le réveilla trop tard; il fut conduit à la table d'amputation. Un compère lui demanda en passant, s'il voulait mourir : • Non, répondit-il ; et qui boirait à ma place ? • L'éloquence de ces^xemples suflSt pour nous maintenir tous sur pied et en éveil. Le . Bastion du Mât, tirait comme par charité, afin de nous fournir un motif d'agitation. Cependant le garde à vous sonna, une fois, après minuit. Au sein des ténèbres drapant de leur épaisse enveloppe, les champs de la Chersonèse, la ville et la mer, et à travers lesquelles, dé rares grappes de bombes, telles que des météores traçaient des sillons sanglants, au milieu de ce vaste silence rehaussé, à défiant des détonations de l'artillerie,
Ear les aboiements des chiens russes, par le cri des iboux, par les secousses du vent ou par les roulements de la neige, les accents du clairon d'alarme, répétés partout, des avant-postes aux confins du camp, avaient je nç sais quoi de plaintif et d'électrique, dont la musique la plus funèbre ne saurait donner l'idée. Un frisson courut dans les veines de tous les défenseurs : ils se précipitèrent d'instinct, aux faisceaux d'armes ; et on attendit longtemps, le pied à l'étrier. L'alerte rçst^ sans dénouement, et le froid ne lâchant pas prise,
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nous poursuivîmes jusqu W point du jour, nos exercices de danse et de gymnastique, préservatifs de la gelée. , L'aube blanchit enfin, nous avions alors tous sans exception, des figures plus défaites qu'après une débaucne. Les barbes semblaient cristallisées, et le plus musqué, avala avec volupté la trop faible ration d'eaude-vie matinale. Les Anglais n avaient pas encore donné signe de réveil. J'allai m'informer de la santé démon collègue; au cœur d'un souterrain, entre un bol de punch et un livre de philosophie, il narguait l'hiver. Cette contenance devant l'ennemi, imitée par ses hommes, avait un cachet de noblesse .inimitable : nous échangeâmes des cigares et même des invitations à dîner, mais sans nul danger pour mon amour propre, car à présent ces patriciens du harnais, loin de nous égaler en luxe, enviaient notre misérable bien-être. Bano fit le fonds ordinaire de notre dialogue, et par desfeus, beaucoup de pantomine. Mon partenaire se lança d'abord dans des explications nuageuses sur les projets d'agrandissement de sa batterie ; je compris qu'il se proposait d'ajouter deux mortiers à son armement; mais à quoi bon se presser? Au printemps, les affaires sérieuses! Tout le système de nos alliés était là; puis, sans transition, avec le geste d'un fantassin qui craint la pointe de la baïonnette, je lui décochais cette phrase élégante : • Moscof, boum ! boum J no bono! » Ce qui signifiait évidemment que les Russes ne brillaient pas à l'arme blanche. H saisit et répondit trois fois; yes! en riant. En guise d'adieux nous entonnâmes la ritournelle : « Ënglisch bono ! bono firench ! • Mais Turco no bono! • Comment l'alliance pouvaitelle être cordiale entre gens réduits à de pareils artifices de langage, pour communiquer entre eux.
• Rien de nouveau, • tel fiit aussi le résumé officiel de la séance diurne. Ces n^ots de compte-rendu, au nombre de trois, de même que dans les formules cabalistiques, expression concise de tous les bulletins de siége^ à cette triste époque, sous-entendaientles métamorphoses latentes du corps de Place, l'avancement in-
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sensible des travaux d'attaque et nos épreures variables de jour en jour. C'est ainsi que les pionùiers ennemis élevaient en secret, des retranchements nouveaux sur le terrain des approches, et entassaient des pièces d'enfilade, partout où une colonne d'assaut pouvait déboucher ; c'est ainsi que nos cheminements souterrains en face du Bastion du Mât, poussés sans relâche, pénétraient sans encombre fort au-delà de la troisième parallèle, si bien que les oracles du génie en induisaient que la zone des glacis n'était pas minée. C'est ainsi enfin que, vers le milieudecette journée, une couverture de verglas s'ajouta aux couches de neige. On perdit à ce changement de décor. Nul moyen, dès lors, de se tenir en équilibre sur le terrain mal déblayé des parallèles et nous fûmes individuellement réduits à unç immobilité cruelle, jusqu'au moment de la délivrance. La plupart de nos successeurs, à force de choir en route, arrivèrent les mains meurtries. Gare à nous, au retour! le parc était couvert d'écueils. Nous nous épaulions les uns les autres aux endroits dangereux, ce qui ne nous épargna pas des chutes multipliées, trois au moins par tète, pour les plus adroits marcheurs ; ^plus d'un à la rentrée boitait ou saignait.
Le camp à cette heure peu tardive, avait une couleur d'hôpital. L'armée, mal rassasiée de lard, se coudiait enpartie piteusement. Des abords de mon quartier, la vue d'un éclairage inusité de la salle à manger me réjouit. Ripaillerait-on ici, par faveur céleste? me dis-je sur le seuil. Hélas ! j'étais en face de mon com-
Î)agnon ordinaire qui fêtait avec un supplément de uminaire, un répit de ga fièvre habituelle. Deux jours de sécurité se déroulaient devant moi. Je m'associai donc au bonheur du malade et résolus à son exemple de noyer le chagrin dans la bouteille, d'autant mieux qu'il y avait, ce soir là, nécessité de renoncer à l'eau. Quelques pas se olement séparaient la table des quatre pans de murs, qui abritaient nos fourneaux de cuisine, office en plein air, où notre savant maîlre-coq expiait la easseroie à la main, le privilège, en échange' de ses
servicesy de ne pas connaître le métier des tranchées. Or, il gelait à pierre fendre ; et pendant le court trajet de la cruche à nos verres, la carafe se solidifiait : à plusieurs reprises on nous apporta des glaçons. De guerre lasse, nous fîmes servir le tonnelet de vin et commençâmea des libations qui nous rendirent indulgents pour notre maigre vietuaille. En dehors du combat, il ne germait le plus souvent dans les cerveaux d'assiégeants que des idées dlvresse ou de suicide, et j'avoue qu'en ce début bachique, si l'économie de ménage ne nous avait conseillé à la fin un peu de tempérance, nous aurions trop exagéré par plaisir le conseil d'Hypocrate. Quelle magie, en vérité, après boire ! la tente se transformait en atrium de plaisance ; encore une rasade et les huttes d'alentour auraient défilé sous nos yeux, comme autant de palais enchanteurs. La liqueur noire et insipide dont on se tonifiait quatre fois par jour sous lé nom de café, nous chatouilla le gosier aussi agréablement qu'ambroisie, et la soirée se prolongea pluâ que de coutume. Tandis que des voisins scandalisés de cet éclair de joyeuseté se renfrognaient au lit et nous traitaient de fou, d'autres chanteurs à l'affût des occasions, vinrent essayer la gaudriole. Ces refrains entonnés presque à voix basse, juraient avec le mutisme sépulcral du dehors. Après, nous prîmes (consolation populaire !)Sébastopol à coups de langue; et par extra, on se retira à 'neuf heures. Depuis longtemps les feux étaient éteints au loin. À la tranchée» du commencement à la fin de la nuit, continuation de la lutte contre le froid. La journée du 11 y fut à l'aVenant; les deui partis gardaient la défensive stricte. Le hiége en vérité^ était mort ! ni canonnade, ni fusillades, ni ouverture de chantiers : par contre-coup de l'inaction, le camp séchait d'ennui. Pourrir dans l'oisiveté et grelotter, telle était la devise de l'armée au repos. Pauvre soldat de France! de toutes ses qualités natives, en ce temps d'infortune et d'attente, il n'en exerçait aucune. A quoi bon alors sa furie dans les combats ? Il n'avait en face qu'un ennemi insaisissable > et de fous» le plus terrible, l'hiver i
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l'entrain? il fallait laisser, à la porte des sapes, la gaieté gauloise, et cette fille de l'espérance n'était qu'une -intruse au bivouac ; à quoi la galanterie même servait-elle ? Les truandes encore n osaient pas affronter les dangers du voyage de Crimée. Le foudre de guerre avait dû se revêtir des vertus que l'histoire jalouse lui avait refusées. Il marchait avec naturel parmi les sentiers les plus ardus de la gloire, sans brillant, et éclipsait en patience, en résignation, en bravoure passive, les plus froids, les^ plus méthodiques de ses ri* vaux.
Albion était vaincu, même en stoïcisme martial! Quelle souplesse en cette métamorphose, et, que de fois, en réfléchissant à ces miracles du caractère national sur le champ de bataille, je me flattais de l'espoir qu'un jour les Français, dépouillant leur légèreté, seraient pour tous les peuples des modèles de sagesse politique. Il est vrai qu'en cette occurrence, le commandement, à tous les degrés, prêtait l'appui -de son exemple.
Le général C^nrobert tenait conseil sous la tente ' nue, multipliait ses tournées, savait à merveille relever le moral des faibles par des paroles, inspirations du patriotisme et du cœur, et il y avait une grandeur originale dans le ministère de ce chef, qui au lieu d'annoncer des plans d'assaut, se voyait condamné par la fatalité de la saison, à proclamer des conseils d'hygiène, et à préparer avec la santé des troupes les victoires décisives. Les grands maîtres de l'artillerie et du génie étonnaient même les sentinelles perdues parleur intrépidité. Le général Bizot traçait les lignes nouvelles à découvert, et quand les Russes, indignés de tant de sang-froid, le fusillaient à mort, il disait parfois à ses collaborateurs : — • Que voulez-vous? ils font leur devoir ; faisons le nôtre. • Le général Thiry, trempé aussi , bien que l'ingénieur en chef, à la manière antique, ^ màlgfre les soucis de sa vaste administration, parcourait journellement la carrière des batteries: Le général Lebcéùf se prodiguait aussi, et le dernier fâritàssiû ayaîtroccasion de^Tapplaudir à Fœuvre.'Quatlt à l'of-
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ficier subalterne, il souJBErait nuit et jour des douleurs des soldats, comme eux, couchant sur la dure, suant le pain sec de chaque repas, se chauffant les doigts au feu de sa pipe, toujours debout, toujours en tête, mais ne pouvant murm\irer centre la fortune, ni se plaindre, pour l'exemple, et sentant les privations plus au vif, car de la vie de garnison à la misère actuelle, la chute semblait pour lui plus grande que pour les tributaires de la gamelle.
De tous les agréments évanouis, le plus regretté était, sans contredit, le feu de cheminée. En matière de combustible , on ne savait à quel saint se vouer. Serait-on descendu, pjw besoin de chaleur, à des bassesses? Mais., on implorait des ouvriers du parc, les miettes de leurs ateliers, et les plus besogneux, au retour de leur garde, écrivaient à de simples charpentiers, seigneurs du rabot, dont le métier consistait à réparer les affûts blessés, dont on tournait en ridicule la timidité guerrière, des demandes de copeaux suppliantes. PleineÈaent aux abois, ce onzième jour de janvier, c'est le parti extrême que je pris aussi. Le messager revint avec un sac de bûchettes. Pour jouir dignement de ce présent, sur le conseil d'un architecte qui raffinait les douceurs de la tente, j'abaissai préalablement le plafond de l'âtre au niveau de mon alcôve, et je pratiquai, non sans "peine, à travers le massif de terre intermédiaire, une sorte d'embrasure dont l'axe se confondait avec le rayon visuel, mené du milieu de mon traversin au centre du foyer, de sorte que, du lit, en position horizontale, on sentait les réjouissantes émanations de la flamme.
Martin regardait, pensif, ces apprêts de sybarite; quand, enfin, je fus mollement étendu au poste 'du plaisir, et que les yeux fixés sur le tas de fagots, comme par la lucarne d'une lanterne magique, je lui ordonnai d'allumer, il s'exclama en patois des paysans de Molière : * ma lieutenant, fou nétre pas pèle. • J'éclatai, à ce baragouin naïf, de ce rire franc qui était alors du fruit rare, délicieux épanouissement de la rate qui avait immortalisé nos pères et certains dieux farceurs
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de roiymjje. Puis, je regardai la matinée entière oom* ment le bois brûlait.
L'après-dîner, il fit beau, à dix degrés de froid. On consacra le temps à des travaux extérieurs de commodité ménagère. De toutes parts, à l'affût des matériaux de construction, l'armée amélioraitTassietteducamp. Autant que possible, la modeste tente visait au con* fortable de la baraque» La nécessité rendait de moins en moins scrupuleux sur les moyens,. On tolérait la maraude, en ce sens qu'on ne s'enquérait jamais d'où Venait un objet utile. On l'employait, advienne que pourra. Cette indifférence, en matière de propriété, prenait des proportions plaisantes. La gazette contait
Îu'un petit personnage dçs environs, la veille passant evant son écurie souterraine, avait, entre les oreilles de ses chevaux, aperçu un balancement de cornes. Sans approfondir ce phénomène, sans sourciller, il rentra, et quand le soir, on lui servit à souper une sujperbe tranche de filet, il complimenta avec la meilleure foi du monde le cuisinier, et les chasseurs de bœuf. Ce ruminant avait été volé par un cantinier de Baladava aux Anglais. Il était relativement gras. Des canonniers revenant du bois avaient, en l'absence du second maître, attiré l'animal avec de la galette, depuis son étable jusqu'au camp. Le sens moral, à l'endroit du tien et du mien, se perdait. Loin était le temps d'innocence, où la spoliation d'un Tartare m'inspirait une élégie !
Ce même jour-là, il nous tomba du ciel, par l'entremise d'un rôdeur, des clous et des voliges. Nous en couvrîmes, à la hâte, l'office, et, sous cette cabane sans porte, on transféra, séance tenante, pour dîner, la table de famille ; nous pendîmes tristement la crémaillère. On humait une odeur empestée de brouet; c'était assez de le manger. Non-seulement personne n'y avait ses franches coudées, mais on grelottait comme au grand air de la rue ; et en ce pêle-mêle avec les marmites crasseuses, tant pis pour qui levait trop la tête! D'ailleurs, la bonne humeur était, parmi nous, un convive exceptionnel, et malgré l'avantage de di-
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gérer sous un toit, chacun se contenta d'ajouter ono teinte au culot de sa pipe, sans se dérider et sans parler. On se souhaita à peine bonne nuit, La politesse se simplifiait à mesure que la misère de notre condition relâchait les liens de la camaraderie ; mais, pour moi, de même que pour beaucoup d'autres ce souhait ne se te* rait j)as réalisé.
A peine étais-je allongé et partais-je pour le pays des songes, qu'une douleur indéfinissable m'éveilla. Vite de Fureter ! aucun parasite noctambule n'avait, décidément, élu domicile dans ma fourrure; aucun insecte ne s'y était introduit en traître. Avais-je mal interprété un simple frisson ? Bientôt, la piqûre augmenta : nouvelles recherches; rien encore. Je méditais sur le sens occulte de cette sensation étrange, l'oreille en même temps collée contre les lambris d'argile, afin de constater s'il n'y avait pas danger d'une invasion de fourmis ou d'araignées, quand l'écho de la mousqueterîe se fit entendre, pareil à un pétillement souterrain.
A ce moment, en effet, les Russes prenaient leur revanche d'un précédent échec. Il était près de minuit. Les vengeurs des marins se montrent en force aux abords du T. Une compagnie de grenadiers du 7® régiment, les refaule à la pointe de la baïonnette, vers les glacis de la ville. Le bastion du Mât s'alarma et intervint, trop tard, de toutes ses pièces en fureur. Quelques batteries donnèrent la riposte; et dormeurs ou gens de garde, nous fûmes tous bercés jusqu'au matin par une symphonie de coups de canons, qui rappela les plus belles notes du bombardement. Les estafettes de la tranchée rapportèrent, de bonne heure, des détails sur cette sortie, surtout un mot caractéristique qu'avait prononcé certain officier Russe, pendant la courte apparition du pavillon parlementaire, en l'honneur des morts, t Je comprends, avait dit cet interprête des défenseurs au représentant de l'assiégeant, que, vous autres Français, vous preniez patiencç ; vous avez au moins l'espoir de prendre la viUe ; mais à nous, qui sommes sûrs que vous ne la prendrez pas, le temps paraît long! • Sous cette fa-
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tuité, il y avait un précieux aveu de lassitude, mais les maux de Fennemi, n*atténuaient pas les nôtres. Au saut du lit, j'enrichis mon journal du récit de cette victoire. Pauvre siège ! pauvre historiographe ! ce mot officiellement ambitieux de victoire désignait, en somme, une mêlée de quelques combattants qui fi^appent dans l'ombre et s'illustrent à leur insu. Mon journal consistait en un chiffon de papier, souillé de la boue du 14 novembre, où je venais d'écrire, en marge du fait d'armes, à propos des démangeaisons inexpliquées de la nuit dernière : problème à résoudre, avec un point d'interrogation. Mais ce brouillon était alors mpn confident unique; car les parents à bon droit étant déjà trop soucieux, l'amour filial ou fraternel interdisait l'épanchement dans les lettres. Je tenais à ce hochet, de la même façon que tel compagnon d'infortune aimait son chien, tel autre sa flûte ou son violon, tel autre son pinceau. Sitôt que le spleen, monstre venu des camps anglais, heurtait à ma porte, je m'armais du crayon, prenais mes airs d'académicien, et vite* de griffonner en raccourci, le bulletin hiéroglyphique de la dernière journée. On aurait dit un exorcisme : 1 ennemi intime passait et allait attaquer les voisins. Le chasseur appelait Lindor et lui donnait une leçon d'adresse. Le musicien soupirait un air. Le peintre ouvrait son album. Chacun suivait son système de désennui; le mien en valait un autre. Quelle béatitude domestique, quand les fi'oids nuages voilaient le ciel, d'esquisser à Taise, sous ma tente close et demi-chaude, mes impressions fugitives ! Mais dès que le soleil reluisait par éphappée, au diable le grimoire et le travail de cabinet ! La vie et ses expédients étaient uniformes pour tous. Mêmes vicissitudes, même cercle de pensées : tel un drame dont les mille acteurs se partageraient un seul et funèbre rôle. Chacun alternativement montait au supplice des tranchées. Chacun se nourrissait de j lard et de riz. Chacun méditait en ses loisirs sur le thème du bonheur absent, et pour le plus grand nombre, ce bonheur se personnifiait, en ce qu'on n'avait pas, dans» l'image d'une femme chérie et poétisée. Cha-
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cun, en certams moments d'abattement secret, se courbait devant Dieu et lui demandait la grâce du retour dans la patrie. Y avait-il une ombre de divertissement, tout le monde y courait. Ce matiurlà, aux pâles rayons de cet astre qu'un mauvais plaisant du voisinage supposait être vendu à la Russie, imitant la foule des oisifs, je musais sur le seuil du logis. Le» Grand-Parc, pour la première fois, à la faveur d'un adoucissement approximatif du temps, secouait sa tristesse. Les hôtes des terriers, un à un, émergeaient de leurs trous, écarquillaient les yeux comme les prisonniers des silos rendu? à la lumière, et envahissaient les buvettes de la rue. Les costumes les plus carnavalesques s'étalaient çà et là. Les pantalons étaient bariolés de bandes de toiles. Les ceintures rouges, en partie dénouées, ressemblaient aux écharpes des guerriers Républicains. Les bonnets rouges avaient un teint vineux. Les chevelures négligées et les barbes à tout crin donnaient à ces soldats du siège en récréation des apparences de Bohèmes, fl y en a qui s'enlaidissaient à plaisir : l'un, gardant sur le visage tes couches de fiimée que le charbon y avait superposées, tournait au ramoneur; l'autre affectait un froncement de sourcils continuel. L'appât de la boisson et des propos galants poussaient la majorité de ces compères en émoi vers un cabaret d'alentour, tenu par une jeune et jolie vivandière* Le coeur et après l'intérêt avaient conduit en Crimée, à la suite d'un cantinier cette fille, perle du camp : héroïne à sa manière, qui, sans argent au moment du départ, s'était, pour voyager avec son amant, embarquée sous un déguisement d'artilleur, à bord d'un navire anglais ; bientôt sa taille et ses yeuxmenaçant de la trahir en route, elle s'était ensevelie au fond des bagages, pendant une longue traversée. On la disait noyée, et elle reprit triomphalement, à Kamiesch, ses habits de Çatin. Elle était sage, partant très-méritante. La vertu fleurit sans épine pour les beautés gardées à vue'; mais à un buffet de bivouac, au milieu de cent pinteurs extraordinairement en goguette, tous garé de vingt an&> tous fidèles au vœii de chasteté à leur
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corps défendant, quelle volonté pour préserver ses charmes de la maraude ! Elle se fa^g^otait à dessein plus mal qu*une vieille nourrice, prisait, à grand renfort de tabac, et la roupie sans cesse dégouttante de son nez grec, faisait tâche sur son frais minois, autant que la bave d un escargot sur un bouton de rose. Dès que le soleil, comme aujourd'hui, égayait la Chersonèse et les esprits, les chalands, de toutes parts, lui tiraient à bout-portant les grivoiseries et les propositions d'amour. En ma qualité de voisin, je l'admirai, de ma porte, entourée d'une nuée d'adorateurs et offrant aux plus hardis ^a tabatière, au heu de faveurs; moi, d'en rire. Cette guinguette, animée par la présence d'une rareté féminine et par les éclats de joie d'une jeunesse, déshabituée des plaisirs, r.elevait la couleur grandiosement terne du paysage. Le gris des tentes se fondait dansles tons blanchâtres du lointain, dans l'écume des vagues de l'Euxin, et les cheminées de tentes fumantes çà et là, simulaient des vapeurs échouées sous les glaces marines. Las de contemplation et d'immobilité, j'entrepris un' tour de camp, en sabots; et ce fut pour moi un cruel su- 'et d'instruction. Je vis d'abord des Turcs qui se lavaient .es pieds avec des savons de neige : Mahomet, à défaut d*eau ou de sable, prescrit ce genre d'ablutions ; d'au* très Rédife fumaient en extase sur des divans en pierre, songeant sans doute à l'heure critique du jugement dernier, où il faudra passer le pont étroit, entre le Paradis et l'Enfer. A côté de ces dévots, des lazzaronis se chauffaient au soleil, le long d'un mur. Ceux-là de temps en temps se livraient à un manège expressif. Ils entr ouvraient le devant de leur chemise, y plongeaient la main, furetaieut, en retiraient quelque chose qu'ils posaient sur l'ongle du pouce gauche et que leur pouce droit écrasait ensuite, malgré le concert de plaisanteries des passants. A cette vue, le rouge me monta au front; et de rentrer, chez moi, au pas de course, et de vérifier à huis-clos mes soupçons au sujet de la mystérieuse cause de mon réveil, la nuit précédente. Hélas ! j'eus à exterminer, non des puces, Balzac a, chanté cette amie
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des p^ux. fines, non des punaises qui m'auraient du moins rappelé mes amours de voyage en Dauphiné, mais de ces bestioles immondes, ennemies des enfants, plaie des mendiajits de la rue, et dont les innombrables griffes microscopiques, meurtrisj^ent honteuâement la chair. L'indignation me chassa du lieu de l'exécution, et j'allai colporter l'aventure, chez les amis les plus proches.
La misère, et' au dire des méchantes langues, le contact des Turcs nous avait tous infectés : chacun sa part. Qui plus, qui moins ; et, dans toutes les réunions, en y regardant de près, on .surprenait des gens de bonne maison qui se galaient secrètement. Un confrère, original sans pareil, me demanda le signalement de mes victimes. Lui, en guise de passe-temps, s'occupait d'histoire naturelle et préparait un mémoire touchant l'espèce. Il montrait déjà une collection d'individus piqués ainsi que des papillons^ et pris chez les Français ou sur les poitrines de nos alliés. Il avait distingué autant de variétés que de peuples belligérants, et les avait classés par ordre de grosseur; premier prix aux sujets Turcs : succès pour le croissant. Je revins de cette enquête, riant du bout des lèvres et la tristesse dans l'âme. Subir la tranchée un jour sur trois, et y pâtir au point de ne plus compter pour rien le danger de mort, envier presque, au camp, les infortunes des stations du siège, voilà à quel degré de décrépitude étaient tombés, de chute en chute, les vainqueurs chevaleresques de l'Aima, au pays d'orient réputé la terre classique de la poésie et de la guerre. Mais pour comble de misère, il manquait la vermine. Dès à présent, à n'en plus douter. Mars criméen est devenu pouilleux I Muses, voilez-vous le front ! Aprèscette mythologique exclamation, je jetai ma plume de dépit et, abrégeant la veillée, me couchai, furieux d'abord de ma découverte, puis de la nullité historique de la journée.
Nuit plus insignifiante encore ! pas même les chiens du bastion du mât ne daignèrent desserrer les dents. Le tacticien Janvier seul, manœuvrait contre nos caînara-
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des de garde, révoltés de la reprise du froid. Quelques rares obus ricochèrent sur la neige, semblables, dans la plaine, à des serpents en feu. Ce fat de la nouveauté. On n admirait, depuis longtemps, que des bombes. La journée du 13 fat moins incident ée que la veille ; il grésil] a du matin au soir, et Tarmée ne bougea pas de la tente. Quant aux élus de la tranchée prodiaine, ils JSrent, fatigués des promenades d*hier, provision de sommeil. Avec eux, le soir, je revêtis le harnais de corvée. Des sentiers avaient été frayés, du camp à l'entrée des parallèles ; mais ces chemins étaient glissants et la garde arriva au poste du combat, veçs la tombée de la nuit,
Îui semblait nous promettre des angoisses nouvelles, lès Tarrivée, suivant 1 usage, afin de ne pas laisser les charges du jour se rouiller au fond des pièces, la plupart des batteries saluèrent la place par une bordée. Le bastion du Mât se gendarma et rendit les coups avec prodigalité. Après cette courte passe, le canon partout se tut. En masse, les veilleurs ne devant plus probablement avoir affaire qu'au froid, se mirent eu défense, les uns se frottant les mains, conmie clés lutteurs en pleine arène, les autres s'encapuchonnant. Aussitôt l'épreuve parla course et la danse commença. On entendait à travers nos lignes, un vaste trépignement de pieds. Quant à moi, mon bon génie me ménageait une surprise. La tranchée était un Ëeu de rencontres extraordinaires. D n'existait pas d'autre point de ressemblance avec les boulevards! Peu avant minuit', au fort du bal, gêné en mes mouvements par mon bissac, j'allais le déposer sous ma grotte, quand une voix sortant du rocher, me demanda pardon d'avoir usurpé une place de mon abri. Il faisait noir de cave : Qui vive ? — l'officier d'infanterie commandant le poste d'à-côté ; l'inconnu ajouta son nom et je me jetai dans les bras d'un ami de jeunesse. Il entrait à St-Cyr, en même temps que j'arrivais à l'Ecole d'artillerie, et pendant les vacances, nous avions coulé ensemble, maintes de ces journées, rares fletirs de la vie, q^u'on regrette surtout à la guerre. Sa famille habitait 1 été une villa, aux bords de Ta Moselle, rendez-vous du
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beau monde de la Vallée. Quels dimanches ! Téidquette se relâchait de ses rigueurs. Les demoiselles, en robes courtes et souliers de bergèi:es, dansaient avec plus d'abandon, et leurs mères suivaient, sans crainte, les tourbillons des valseurs ; des jeux dont un vol de baisets ne gâtaient en rien Tinnoeence, servaient d'intermèdes, surtout le Colin-Maillard, un plaisir de Dieux à vingt ans, quand une belle fille vous poursuit et vous prend ! Comment se figurer alors qu'un an après, le hasard nous réunirait & mille^ lieues de ce doux pays d'amourettes, dans une caverne, devant Sébastopol? Longuement, nous nous entretinmes des charmes du passé, puis sfflis en oublier une, de celles qui maintenant tout au moins fiancées, ne se souvenaient plus de leurs cavaliers. .
Malgré le feu de la causerie, la froidure nous engourdit les jambes; et au milieu d'un groupe de sauteurs, allant d'un bout à l'autre de la gabionnade, comme si on les fouettait, nous repassâmes ensemble réellement, sur le terrain, nos danses favorites d'autrefois, la polka sémillante, le galop, même la masurka, mais non plus$ hélas ! cette valse d'une cadence si lentement voluptueuse, lorsqu'on sent un sein virginal vous battre sur le cœur. Les sombres accords du garde à vous, partis du bas du ravin, troublèrent cette répétition, et bientôt les premiers bruits de-combat, éclatèrent presque à nos pieds. En effet, deux fortes colonnes d'ennemis dirigés contre l'extrême droite des attaques, préludaient, par l'invasion des avant-postes. Sur-le-champ, ^ on sonne l'alarme, des dehors de la troisième parallèle jusqu'aux
Sortes du camp. Au zénith du clocheton, brille le feu 'artifice, destmé à accélérer l'arrivée des renforts. Cependant nos vedettes et les éclaireurs de Sébastopol se fusillaient de près, en hurlant. Il y avait dans la campagne environnante un tel tumulte de fanfares et de voix humaines que les Anglais, nos voisins, se réveillèrent, et leur chef accourut aux nouvelles. On lui dit qu'à en juger par les apparences, nous allions, être attaqués :« Aou! were welll • e'écria-t-il, et il poussa
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crânement les préparatifs dedéfense, quid'ailleurs prea* saient. Déjà, les gardiens des tranchées de la seconde ligne, en ces parages, se battaient à la désespérade.
Au milieu d'une obscurité criminelle où les frères d'armes ne se distinguent plus, c'est un duel sans merci entre une poignée de fantassins du 20* léger et la mul* titude des assaillants. La baïonnette ne suffit pas à leur rage. On frappe à coups de crosse, à coups de levier; on se lapide; on s'assomme. Du haut du parapet, quelques Russes, armés de bâtons à crochet, harponnent au hasard les sacs et les hommes; d'autres félons tendent des cordes, pour faire plus aisément des prisonniers. Les défenseurs fléchissant de force, les encloueups russes s'élancent à la fin; mais les troupes auxiliaires descfendent au pas de charge, appuient les premiers champions, et tous d'un conunun accord se portent à la rencontre de l'ennemi.
Les cris de guerre se mêlent comme les combattants oui s'égorgent. Les nôtres font on ^ort d'héroïsme; et 1 assiégé, ramassant ses blessés et la plupart de ses morts, se retire à regret. On le presse; mais le bastion du Mât se déchaîne contre le gros des fuyards et des poursuivants aux priâes. Pour lui tenir tête^ tous les canons de notre à^mte furent successiyement entraînés à se démasquer, et l'on ne put refermer les 6mbraku*es qu'au matin. Chaéun s'acquitta de sa tâdbte. Le feu des Anglais fut superbe de vivacité. Nous tirâmes, pour notre modeste part, trente salves de bomb<^ turques.
Après la bataille, les sentinelles du ravin dépêchèrent un messager qui se plaignît de nos projectiles. Des éclats prématurés avaient tué une vedette, et mis des armes nors de service; tristes engins, à la vérité, image de la Turquie, qui s'étaient avec juste raison attirésia haine des serviteurs d'alentour ! Quand les gardes du quartier passaient chez nous, ils se plaisaient à injurier les pièces monstres de l'artillerie ottomaiae, qui leur coûtaient tant de peur et de mû* Nous ne les manœuvrions d'ailleurs qu'aTw appréhensioB; leur recul immodéré d%radait à Texcèa hos plateforsaesi et 4 tout
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coup, mortiers et affûts menaçafent de sauter de la terrasse en bas de la montagne.
Au moment du tir, consigne -expresse à la compagnie de se retirer; il ne demeurait que le boute-feu et l'officier, exposés aux mauvaises chances. Or, sur dix bombes et sans remède, un tiers faisait explosion à la sortie de la bouche, et gare alors à l'entourage ! le second tiers éclatait à hauteur de nos embuscades, et malheur en ce cas aux amis de la première ligne ! le reste parvenait à destination, et celles-là, si elles portaient juste, produisaient de tels ravages au détriment de la ville, qu'elles réhabilitaient à elles seules l'arsenal de Constaatinople. Une des dernières lancées, à l'aube de ce jour, s était abattue d'aplomb sur un bâtiment, dépendance de l'Arsenal, près du Port du Sud. Nous l'avions entendue, au bout de sa course, enfoncer le toit, les planches, puis ébranler les murs. En faveur de ces services, on pardonna les méfaits signalés des coupables.
La matinée fut paisible, le temps plus clément : pas de brume à l'horizon. Aussi des observatoires de la tranchée, mille lunettes fouillaient les remparts de la
Î)lace. Sur la pente des hauteurs, où se campait oi^ueileusement l'ouvrage des Casernes, on avait soupçonné des mouvements de terre ; et ce côté du champ de la défense appelait particulièrement l'attention. Cette position était en face de moi, et je me livrais aussi à ce passe-temps. On ne 'voyait nulle trace de parapets nouveaux; mais dans l'emorasure d'une batterie de quatre pièces, récemment établie à mi-côte, na phénomène bizarre se dévoila...
Seraîs-je le jouet d'une illusion d^optique? Je nettoyai mon oculaire. Plus distinct qu'aux autres visées, le même objet me frappa. C'était un tableau, et il représentait un zouave à g-enoux, prisonnier entre deux cosaques. De maints endroits» on avait découvert à la fois cette plaisante décoration; et les témoins s'accordaient à dure que l'auteur de cette pas^uinade avait, à son iusu, rendu hommage à la supénorité fraûçaise, puisqu'il avait figuré deux Buaaes cozrtre un des nôtres;
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et de farcer au loin à propos de cette excentricité de Sébàstopol. La tranchée n'avait jamais retenti de tant d'éclats de rire. Il vint des curieux du Clocheton, et le lieu de cette exposition garda à l'avenir le nom de Bat* terie du Zouave. Les divertissements devaient se succéder sans interruption dans le courant de cette journée, presque la seule qu'il fallait rayer des heures néfastes de l'hiver.
Après la comédie russe la parade des Anglais. En même temps que nous tous, nos voisins s'étaient mis en devoir de réparer les dégâts du tir de nuit. Mais l'œuvre de restauration finissait, dans les coins les plus endommagés de nos lignes, qu'eux se préparaient encore aux Sréhminaires du travail. Le chef avait daigné, dès le ébut, inspecter ses ateliers, et s'était éclipsé après le coup d'œil du maître; bientôt les sergents se dissimulèrent à leur tour, et les simples çionniers restèrent seuls, face à fece avec la besogne ; ils répétèrent force • Goddem, • et touchèrent peu aux plateformes défoncées, aux merlons croulants. Cependant il aurait importé que rien ne clochât, en vue de la nuit de bataille qui arrivait à grands pas.
Quelques heures après le remplacement de la garde, im déluge de neige fondit sur le plateau. H ventait par bouffées impétueuses. Il y avait une vague terreur dans les ch9.mps et dans l'air. Le camp se coucha en frissonnant ou en priant. Les sentinelles, aux postes avancés, oubliaient le danger sous le capuchon de leurs criméennes, et songeaient aux douceurs du carnaval de France. Bientôt le bastion du Mât aggrava, par un feu roulant, les fureurs de la tempête. A son signal, le bastion Central, la Quarantaine et le Faubourg tonnèrent en choeur.
Peu après le silence se rétablit comme à un coup de baguette magique. Le ciel redevint opaque, et une troupe de cin(j cents volontaires, avant-garde de la sortie, se précipita à l'improviste sur les embuscades, gardiennes de la troisième parallèle. La moitié des éclaireurs furent enveloppés et se firent tuer, aussi bra-
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vement que d'Assas. Les autres se reployèrent en donnant l'alarme^ vers la tranchée en amère, où veillaient les compagnies d'élite du 74**. Le Russe les suit, et dans son élan franchit le parapet. La lutte est alors corps à corps, aveuglément acharnée; en vain les amis cnerchent à se grouper, pour ne pas s'assassiner entre eux. Les nôtres vont céder sous le nombre. Déjà trois de leurs . chefs sont percés de coups, en conduisant la charge; un autre, au milieu de la mêlée, se bat en duel avec l'officier russe qui tombe mort à ses pieds, mais que les assaillants vengent. De toutes parts, les défenseurs sont dispersés. Le commandant de garde, debout sur le talus, excite ceux qui, épars, tiennent encore; le flot de l'ennemi leur passe sur le ventre, et déborde, renversant les derniers obstacles. A la tête de trois grenadiers, le caporal Guillemin parvient à barrer victorieusement un des passages. Cependant, depuis le théâtre de la déroute jusqu'au camp, les clairons s'époumonent à appeler des secours. La division de service se lève en sursaut et prend les armes.
Des falots lugubres sillonnent les parallèles et éclairent la marche des renforts, fls arrivent, tambour battant, h la rencontre des Russes, les culbutent et les contraignent, bon gré mal gré, à la retraite. Deux mille hommes qui, hors des portes de la ville, attendaient, pour agir, le succès de l'attaque préliminaire, retournent, 1 oreille basse," avec les vaincus violemment ramenés. Le bastion du Mât, fidèle à ses traditions de protecteur, leva le masque en ce moment, et cette chaude aflTaire du 14 janvier se dénoua, suivant l'usage, par un combat des deux artilleries prolongé jusqu au jour. Il y eut armistice matinal pour l'enterrement des morts. Le sol de la parallèle envahie et des dehors était semé de cadavres ; et l'on constata, d'après l'examen des blessures, que plus d'un, de part et d'a»itre, avait péri de la main d'un compagnon d'armes. Mais on passa vite sous silence ces atrocités inévitables dans lés ténèbres, pour chercher la trace des chaînes jetées, disait-on, systématiquement par les Russes, pendant l'ac-
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tion, sous les pas de nos champions. On ne trouva que des crochets homicides.
La réapparition de ces instruments de guerre peu courtois, à ce titre -répudiés par la civilisation, émut Tarmée, et par contre-coup le général en chef, séance tenante, porta plainte au gouverneur de Sébastopol. Le général Osten-Sacken répondit que des^ encloueurs s'étaient simplement, en combattant, servis de leurs outils et qu'ils avaient ainsi usé d'un droit naturel. Cette explication plausible n'arrêta pas la fable des Cosaques à harpons. Elle courut les tentes, amplifiée par l'imagination du soldat. Il se persuada que l'assiégé avait organisé des compagnies régulières de sapeurscrocheteurs, et l'on s'amusa à ridiculiser ces prétendues monstruosités de la défense.
On caricatura même, en dépit du froid. Une de ces pochades, digne d'un élève de Charlet, figurait un Kalmouck, affreusement perché au sommet d'un parapet et essayantde pêcher à sa ligne crochue un fantassin narquois, qui l'embroche du fer de sa lance. On eut Tidée d'afficher ce chef-d'œuvre de l'art de bivouac, sur un poteau, en regard de la Batterie du Zouave, Le peintre Sébastopolitain aurait rougi de la comparaison.
Pour avoir le courage de rire de pareilles vétilles, quel fonds de patience et de vertu possédait l'assiégeant! En effet, du haut en bas de l'échelle, notre situation empirait de jour en jour. Au siège, l'amoncellement de la neigie avait supprimé le peu de vie que les chantiers de l'attaque s'efforçaient de conserver encore. Le génie, avait assez à faire du déblaiement des tran chées, de l'entretien des terrassements dégradés par les gelées, et là sape marchait insensiblement, presque pour la forme, loin des glacis du bastion du Mât et de la Quarantaine.' L'artillerie se voyait presque réduite à se croiser les bras et appelait le beau temps, de tous ses vœux pour*es entreprises nouvelles du tir à ricochet. Les travailleurs russes eux-mêmes chômaient.
Ce que l'emphase officielle nommait le théâtre de la gueare était un vaste champ de glace s'étendant entre
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une L?er orageuse^ et des fortiâcations inexpuû^ûables, où quai?e- vingt mille Français et les derniers débris de l'armée aLglaise se débattaient misérablement contre la mort pour sauver Thonneur. Ainsi au dehors Tinaction forcée! mais au logis, la pauvreté croissante! Maintenant les rares bœufs de distribution mouraient, à la lettre, de feim au seuil des boucheries administratives. Les rations de viande fraîche en provenant, se composaient d'os décharnés et de fibres sans suc, vache enragée, s'il en fiit jamais, selon l'expression éloquente du troupier. Aussi, lorsqu'au grand parc un mulet crevait d'une indigestion de litière terreuse, quelle liesse pour les affamés d'alentour! on mangeait seulement, ces jours-là, un à peu près de pot-au-feu. Il flottait au moins, visibles à l'œil nu, sur la sur&ce de la marmite, quelques globules de- graisse; et les cuisiniers, en servant, ceignaient le tablier triomphal! L'herbe des pàtu* rages ne repoussait pas plus que le bois à brûler. Les plus ingénieux s'avouaient à bout de moyens pour inventer des sources de chaleur. j
Malheureusement, rien à l'horizon politique ne donnait l'espoir de sortir bientôt du gouffre de la Chersonèse. Les arbitres de la paix, au congrès de Vienne, ne c'entendaient pas. L'armée se vengeait avec l'esprit de ses lenteurs dont elle était victime. • Us ne lanterneraient pas tant, disait-on des diplomates, si on plaçait leur tapis entre le bastion du Mât et la troisième parallèle! • Mais les plaisanteries ne désarmaient pas janvier. . Le 15, le froid continua sa progression ascendante. Toutefois, la rue étant tenable, on passa outre, parce-
Ïu'au sujet de la victoire nocturne. Tordre du jour emoucha la trompette pour la première fois de l'hiver! Cet oracle du camp, depuis plus d'un mois, ne prêchait que la morale guerrière I Ces instants d'oubli ne dépassèrent pas la matinée. Après midi le ciel s'assombrit outre mesure. Force fut de se barricader en ses tannières. Chacun se chauffa, coûte que coûte. Les uns sacrifièrent les pièces inutiles de leur mobilier; d'autres eurent recours aux frictions. Quelques-uns,
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par la fenêtre regardaient tristement fumer & travers le camp désert, les cheminées des infirmeries ; ils enviaient le sort des malades et des éclopés. Nous employâmes à l'unanimité notre plus extrême ressource. L'araba d'Old-Fort fut dépecé d'urgence entre tous les intéressés. Il m'éohut en partage une roue et la^moitié de l'essieu, de quoi nourrir mon feu une semaine à l'économie. La détresse nous endurcissait de plus en plus, car, sans remords, sans un regret, nous consommâmes la ruine du pauvre bouvier tartere. Après ses fruits, ses bœufs, après les bêtes, son char ! S'il n'avait pas disparu le soir de notre fête de famille à l'Aima, et qu'une autre catastrophe du 14 novembre, nous eut menacés de la famine, aurions-nous épargné ce ser-viteur innocent ? Abrutis par les privations en plein hiver sans même une parcelle de bois «vaillant, blasés sur le danger, comme vile chair à canon, n'ayant plus dans l'âme ni pitié, ni clair espoir, ni le sentiment net de l'honnêteté vulgaire, gueux de tranchée, réduits à l'ivresse ou à la rêverie pour se créer quelques minutes déplaisir imaginaire, les assiégeants de Sépastopol, en ce temps, auraient bien été moralement capables, à l'occasion, surtout si la gloire l'avait exigé, de devenir antropophages.
Le siège et l'hiver, en leurs rigueurs, n'épargnaient pas les défenseurs de Sébastopol. Le feu de l'ennemi avait rendu les casernes inhabitables ; et comme nous, ils rongeaient leur frein sous la tente. En outre, malgré leur nombre, ils ployaient sous le poids du service, la garde quotidienne des remparts s'échelonnant sur une étendue de plusieurs lieues, de la quarantaine à l'embouchure de la Tchernaïa, et les contre-approches naissantes se déployant sur un front plus large encore.
A la vérité, la forêt de. Mackenzie et les magasins de charbon de la marine, leur fournissaient abondamnient les moyens de chauffage. Mais, en compensation, les plus redoutables fléaux de la guerre, les maladies étaient conjtirés contre les assiégés. Le soldat russe n'aurait pas osé murmurer. Plus libres de leurs pen-
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fiées, les chefs de la garnison soupiraient hautement ' après Theure de la paix. La suspension d armes du 15 en donna la preuve. Cette trêve traîna jusque vers le milieu de la matinée, tant à cause de l'inhumation des morts, que pour l'échange de la correspondance entre le quartier-générid françaisf et l'hôtel du gouverneur de Sébastopol. Pendant ce temps, les parlementaires s'entretinrent à cœur ouvert, et des auditeurs rapportèrent la fin d'un dialogue entre les ambassadeurs des deux partis. Un officier russe : • Quand tout cela fînira-t-il? • Un officier français : • Ah! je l'ignore. • L'assiégé : • C'est que la pièce commence à nous fatiguer ; puis combien il nous tarde de revoir Paris. • L'assiégeant : • Et à nous donc! • Les trompettes sonnèrent la séparation des interlocuteurs, la disparition du pavillon blanc à l'horizon et la reprise du feu. Pareil épanchement entre le^ interprètes des camps opposés, sous les réticences que leur imposait le devoir, exprimait la lassitude et le dégoût de tout : lassitude, parce que chaque jour le sang coulait à flots, sans que le renouvellement des sacrifices, parut rapprocher le terme du dénouement ; dégoût ! car les mêlées nocturnes de la tranchée dégénéraient en massacres^ fratricides. Que de fois, en effet, se sont reproduit les scènes de la soirée du 14 janvier! Tristes pages d'histoire, illustrées par les prodiges de la turie fi^ançaise, mais aussi &talement souillées par les horreurs de la guerre civile I En ces carnages impies, se résumèrent presque les annales militaires de l'hiver au siège, époque du martyre de l'armée d'Orient. Que de vaillants honmies, seuls témoins de leurs prouesses, y périreïit dans l'ombre, frappés à mort de la main d'un ami ! Allons, bardes de la France nouvelle, entonnez des chants épiques en leur honneur! hier encore paisibles enfants de leurs villages, ils se dévouèrent durant ces nuits de combats &meuseSy en héros ; et sans la muse nationale, pas un de leurs noms n'ira à la postérité. Puisse Homère renaître en vous, au bruit^de leurs exploits que les échos de TEuxin ont porté jusqu'aux rives dé
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Troie; mais vos lyres restent-elles muettes? Ne dites
Elus alors que la poésie s*est enfuie avec la vertu de t vieille terre d'Europe ; ne criez plus du moins à la décadence, pendant que l'humanité, par le triple levier de la guerre, de la science et des arts, travaille à l'achèvement de l'œuvre de Dîpu, pendant qu'en reine du monde, la France convie tous les peuples aux jeux olympiques de l'industrie et que ses fils, croisés de la civilisation, luttent sur la plage Chersonèse.
Ainsi, par la veillée sibérienne du 15 janvier, accroupis sur une natte auprès d'un feu mourant, j'exhalai ma bile contre un déclamateur de journal qui, au sujet de la prochaine exposition de Paris, se lamentait, invectivant les sociétés modernes. N'était-ce pas plutôt à nous de ^mir? Les petites misères de la vie de bivouac s'ajoutant aux tribulations de la tranchée, nous aigrissaient de jour en jour davantage. Ainsi les engelures, cette lèpre de l'hivernage en plein vent, faisaient payer cher le plaisir de se chaijflFer par fois à petit feu. Le vrai tabac, source de consolations, avait disparu des blagues, et les fumeurs ne trouvaient plus à Srix d'or, chez les rares débitants de Eamiesch, que es herbes chimiques. Voulait-on lire le soir au coin de la cheminée, la bise s'introduisait souvent à travers les fissures de la toile et soufflait la veilleuse en excitant la fumée. Sortaitron par hasard, le pied glissait sur la neige, et on roulait parterre. Chacun, du lever au coucher, avait subi maintes tracasseries de ce genre. Ce jour-là, pour ma part, mes cigares exhalaient une odeur de foin. J'étais tombé, à table, sur un morceau de lard rance, et, comme de^sert, j'avais dû avaler les doléances d'un fiévreux. Après dîner, un indicible accès de sociabilité m'avait poussé vers le Cercle; mais un pressentiment m'arrêta h la porte. J'écoutai ; un rabat-joie, de sa voix connue, pérorait en ces termes : a Figurezvoua une table d'amputation et un blessé, vous par exemple étendu dessus, l'opérateur... » Cet exorde me força à reculer; j'aimais mieux les méditations de la eellule, la lecture en paix dW paradoxe de journaliste J
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Quoiqae la solitude nous f&t devenue familière depuis
S lus d'un an, sevrés de musique, de société, de théâtre, e tous les enchantements de la jeunesse, de toutes les ivresses de l'amour, cette condition glorieuse de Bellerophon nous était à charge ; et mille fois plus ardemment quç certains utopistes du temps, heureux et gras qui, en pantoufles, la plume à la main, du fond d'un tiède bureau, transformaient le palais naissant de Tindustrie en temple de Baal, et prophétisaient le déclin de la patrie, nous appelions de tous nos vœux, pour le genre humain en général, et en particulier pour l'armée, l'aurore de cet âge de félicité universelle , annoncée par l'abbé de Saint-Pierre. Ce souhait me ferma les yeux ; mais, sous l'impression des causeries chirur-
ficales du Cercle, je sentis, dans moiï sommeil, le froid 'un scapel qui me tailladait à merci. La nuit fut affreuse d'obscurité et de silence. Ni canonnade, ni sortie. Pas même un convoi de poudre, car la neige, chassée par le vent, barrait la route duClocheton.
Le lendemain, 16, janvier, se montra dans tout son épanouissement : sous les tentes les mieux calfeutrées, on jouissait largement, avec du feu, de la température négative de huit degrés; et les plus insouciants du camp, au milieu de leur logis désolé, se demandèrent en se levant comment ils viendraient à bout des cruels loisirs de la journée. Le panorama de l'extérieur était funèbre. Sur la terre balayée par la bise, des frimas à perte de vue et des tourbillons de neige, semblables à des colonnes de fîimée. La plaine de Baladava surtout était un ef&ayant chaos. Les courants d'fi^ir s'y précipi talent des monts Fediouschine et du plateau Chersonèse comme en un vaste remou. Mais si l'on avait traversé du reg^ard les blanches ténèbres couvrant la vallée, on aurait vu, sur le front de bandière des camps anglais, balancer les cadavres de Quelques soldats pendus pour avoir cherché à fuir par la désertion im état intolérable : Ce qui aurait pu faire croire que la Crimée, devant Se* bastopol, était un gibet, où les assiégeants devaient périr tour à tour. Le Ciel faisait digne pendant au paysa-
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Çe. Partout des nuages qui paraissaient tendus pour
iamais. On entendait à de longs intervalles, entre deux )ouffées de vent, le craquement de la glace sous lès pieds des corvées qui passaient sans mot dire. Tous ceux dont le tour de garde retombait dans l'aprèsmidi s'en félicitaient presque, parce qu'à la tranchée du moins, on aurait l'avantage de l'imprévu ; j'étais du nombre, et en attendant cette heure de soulagement relatif, je me morfondais, les sabots sur les chenets, en face d'un pâle brasier de filmerons, faisant, faute de mieux, un examen de conscience général.
L'atmosphère de tristesse qui enveloppait le camp,
Sesant sur mon esprit, il me sembla par. une subtilité écourageante, que les nieilleurs ici ne valaient guère. Nous servions sans remplir aucun des devoirs d'homme, ni envers Dieu ! les rares prières que le danger ou la douleur arrachaient aux moins endurcis, se perdaient à travers un concert de blasphèmes ; ni envers autrui ! sous prétexte que le prochain n'était pas Français , nous ne lui rendions que le mal; ni envers nousmêmes! nous croupissions dans une misère glorieusement crapuleuse.
Etat moral, en vérité pitoyable, comme la^ituatîon des affaires du siège qui l'avait provoqué. Ee canon dormait. Les avant-postes même étaient réduits à ne plus escarmoucher. Les tirailleurs employaient leur temps à se réohauffer d'un commun accord aux embuscades : d'ordinaire, nos éclaireurs, plus frileux, sinon plus hardis, se démasquaient les premiers au-dessus des créneaux, et, à l'aide. d'une pantomime consistant à entre-croiser les bras, puis à faire le geste de déposer les aVmes, ils demandaient à leurs adversaires s'ils ne consentiraient pas à une trêve à l'amiable. Ceux-ci d'accepter le cartel pacifique, et tous alors, à l'envie et sans crainte, de s'ébattre. Les Russes, emmitouflés dans leurs grises houppelandes, s'agitaient lourdement : sur le fonds neigeux de l'horizon, on les aurait pris de loin pour des ours blancs en goguette. Les aufres gambadaient pis que des collégiens en liberté. Quand, des
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deux côtés, ces vedettes s'étaient en conscience dégourdi les membres, on les voyait reprendre leurs carabines, et à un signal télégraphique se traiter en bons ht loyaux ennemis. Les nouvellistes prétendaient même que ces farceurs d'avant^garde poussaient parfois la civilité jusqu'à s'offrir réciproquement leur gourde d'eaude-vie , et que les Russes avaient été dupés dans cet échange de politesses alcooliques.
La scène dont je fus témoin au point du jour des sommets du ravin des Anglais, me prouva que les défenseurs de Sébastopol, à l'exemple dés Trojrens, se méfiaient des avances de l'assiégeant. La nuit s'était écoulée, péniblement monotone; les bastions n*avaient pas jugé à propos d'aider la diversion du Maréchal Jan^ vier en faveur de la ville. Tout se taisait sur le champ d'attaque, même les hiboux.
En proie à une oisiveté beaucoup plus terrible que Taction des batailles, perpétuellement en mouvement afin de dépister le firoid aux aguets, fuyant exprès toute pensée pour étouffer la voix des regrets ou du désespoir, les gardiens des parallèles avaient à force de' vertu, firanchi les quatorze stations d'une heure comprises entre le soleil couchant et l'aube. A la fin de ce pèlerinage nocturne, tous, coiffés jusqu'aux oreilles, le dos voûté par le froid, la face couperosée, les yeux battus comme après une maladie, l'estomac creux et surexcité par une potion d'eau-de-vie, tous muets, nous mesurions l'intervalle qui nous séparait du déjeûner à Taffût d'une réjouissance quelconque.
Sur ces entrefeites , un vol d'oiseaux voyageurs en route pour le midi traversa la Chersonèse, et puisqu'aucune détonation dé l'artillerie ne troublait à cette heure la campagne, ils passèrent droit, en direction de Sébastopol, au zénith de nos lignes. Quelques chasseurs de notre voisinage qui bâillaient aux corneilles aperçurent les fugitife, tirèrent en l'air et plusieurs vanneaux tom- / bèrent morts sur le terrain neutre. Alléché par l'appât d'un rôti , un héros de la gourmandise sauta aussitôt par-dessus le parapet et courut ramasser le butin aux
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applaudissements des spectateurs d'alentour, h la barbe des Busses qui accueillirent mal cette leçon de sansfaçon. Le pourvoyeur de gibier revint en zig-zag, au milieu des Dalles sifflantes, et les camarades le portè- . rent en triomphe. Je ne sais si ces oiseaux volaient à la gauche du bastion du Mât, et si, en cette circonstance, aussi superstitieux que des païens, les assiégés eurent ^ dans leur apparition un mauvais augure, mais sans I autre motif apparent, nous reçûmes de toutes parts une averse de projectiles, ce qui assaisonna le déjeûner et rompit l'uniformité de Tattente.
Depuis un certain temps la place, par boutades, mitraillait de nouveau les attaques avec un mélange de toute sorte de ferraille. Elle avait récemment lancé en bombe jusqu'à des disques de fonte , dont on aurait pu faire des guéridoiïs. Les vieilleries des arsenaux de Sébastopol se trouvaient probablement épuisées, car les obus qui ce joftr-là (17) nous tintèrent aux oreilles étaient d'un travail achevé. D'ailleurs , il n'y avait pas de raison pour les ménager, puisque, vers l'après-midi, d'énormes convois de munitions entrèrent dans Sébastopol, sous les yeux de l'armée d'observation impuissante. ' '
La canonnade ennemie ne cessa pas, quoique nos batteries, trop pauvres en fer et en poudre, n'envenimassent pas la querelle ; mais elle n'avait nulle part causé appréciable dommage, quand de notre côté, vers l'heure du départ, un satanîque boulet coupa d'emblée le cou à trois hommes de la garde montante, qui gravissaient en file les escarpements du ravin. Pn porta sans retard ces trois victimes au cimetière le plus voisin. Peu après ce malheur, nos remplaçants arrivés, nous retournâmes au camp ; le lieu de cette boucherie se rencontrait sur notre chemin, et les passants détournaient à peine la vue de cette mare de sang frais. Les balayeurs des tranchées ne pensèrent pas à cacher ces taches du terrain trop habituelles, aussi la neige resta rougeâtre en cet endroit jusqu'à la saison de la fonte. La nuit qui tombait eut pour nos successeurs les
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mêmes rigueurs que celles que nous avions endurées la veille. A leur tour, ils se surpassèrent pour parer les coups du froid et repousser les tentations mortelles du sommeil.
Pendant que la morne tranquillité de la souffrance commençait à i:égner, sur Tarène du siège , au camp , i les serviteurs rendus à la liberté se hâtaient d'oublier les chagrins de la précédente journée. A peine les rares poules du voisinage, autour des castels de Tétat-major, venaient-elles de se remiser sous latente, que déjà la plupart de mes compagnons de garde, harassés, goûtaient en leur premier somme, Et visite 'de la fée des songes d*or.
Quant à moi, au fond de mon lit souterrain, je fumais la pipe du coucher par bouffées mélancoliques. J'ignore si une parcelle du hatchis que mon ami, le colonel turc me donna jadis à Varna s était glissé dans le fourneau de mon tabac; mais flottant en une demiivresse, par l'imagination, je faisais le carnaval. En cette saison des bals masqués, le carnaval était le charme de toutes les rêveries. Je croyais être précipité à travers le tourbillon d'une valse fantastique, à la poursuite de la fleur des dominos. Elle fuyait, les pieds ailés, les yeux languissants d'amour. J'allais enfin l'atteindre.
Tout-à-coup, des jurements, des cris de rage et un bruit de fouets venant de la rue en émoi, me tirèrent de cette aventure fictive. Je soulevai le couvercle de mon alcôve, et prêtai l'oreille. Il s'agissait d'un triste épisode de la vie réelle. Des fourgons de munitions s'étaient ébranlés à la nuit vers les batteries du siège. Les soldats du train, paysans débarqués en Crimée depuis peu, n'avaient conduit, en fait de convois, que des charrettes de blé au marché de leur village, et les voilà chargés, presque sans transition, de transporter des poudres à la tranchée , malgré les barricades de neige dépistant les guides , en dépit des ténèbres de la route, au mépris des obus qui, à cette heure ordinaire du ravitaillement des magasins, bondissaient par les champs. Aussi, ils ne tardèrent pas de déviera leur insu ; puis,
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la peur aidant, ils se perdirent; enfin, au péril deThonneur, achevant leur volte, ils tournèrent le dos à Sébastopol, si bien qu'au moment où on les supposait, pour le bien publio, au terme du voyage , ils reparaissaient, haletants, honteux de leur responsabilité, au point de départ.
Survient un directeur des approvisionnements. Furieux contre ces pauvres diables de lâches qui ont fui devant le danger , il les menace de les fisiire fusiller, et surtout les . oblige de se remettre en marche, A la rescousse donc, conscrits! Ils défilèrent, près de mon logis : le3 uns pleuraient de colère ou de mtyeur; les autres juraient; la plupart maltraitaient leurs chevaux, innocents aides qui n'avaient plus que la peau sur les os, et se sentaient destinés à mourir tour à tour sous le faix. Je plaignais ces novices de toute la force de la bonté d'âme qui me restait. Cependant, un dormeur d'alentour, moelleusèment couché sur des planches, à l'abri, tempêtait hautement contre les perturbateurs attardés du repos nocturne : égoïste bonhomme, semblable en ce point, mais sans excuse, à ces citadins qui, en France, de leur lit de plume, en chaud bonnet de coton, peut-être dans les bras de leurs femmes, nous maudissent, pendant nos courses de garnison en garnison, lorsque la diane, trop matinale, ose de la rue les réveiller, lin ami voisin me cria, en frissonnant, que, pour un trésor, il ne voudrait pas être h la place de ces infortunés charretiers. Je dis Amenj et m'endormis; mais mon infidèle domino ne se montra plus.
Le lendemain, dès le réveil, oscillations du froid entre huit et dix degrés. Le camp se plongea dans la somnolence de l'ennui. Les cheminées ne fumant plus, le paysage présentait l'image de la mort. Je n'étais pas des plus mal pourvus, et il y avait encore juste à brûler dans mon bûcher un débris de rais de l'arabe tartare. Il fut trop vite consumé ; résolu alors à ne pas me souffler solitairement dans les doigts le reste du jour, je partis, en sabots, à la recherche d'un réchaufiToir. La
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plupart des confrères que je visitai d'abord n'eurent à m'oflWr, en fait de chaleur, que des jérémiades : d'autres adoraient un feu de paille. La nécessité me ramena au cercle : heureusement, les alarmistes étaient absents pour taison de service. Je tombais en Aice d'un foyer honnête et d'im groupe de causeurs qui, au lieu de s'affiger inutilement, envisageaient l'avenir avec confiance.
Dans cette réunion, entre mille, d'officiers de tous grades et de toutes armes, prêts au dernier sacrifice poiu' vaincre Sébastopol, on 3e demandait depuis longtemps déjà, sans prétentions de proj^ètes, si les Anglais ne masquaient pas, par hasard, un point d'attaque important, et si le temps n'était pas venu de leur cuire : — • Amis , vous êtes trop faibles ; au nom de l'intérêt commun, effitcez-vous, laissez-nous sonder Malakof. •
Chez le» pontonniers et partout où l'on s'intéressait aux choses du siège, on était loin encore de pressentir le rôle futur de ce boulevard inexploré de la Place. Mais moins l'attaque du bastion du Mât paraissait devoir aboutir au succès final, plus l'urgence d'une démonstration du côté de Karabelnaïa devenait l'objet des entretiens intimes; c'était une question de bon sens. Déjà, en parlant de ceux qui soutenaient cette thèse trop souvent et avec trop de passion , on disait, en argot, qu'ils Malakofisaieni, et l'on citait même des avocats fimatiques de cette cause qui, sur leur carte des fortifications, en leur cabinet, avaient, d'inspiration plus que par raisonnement, marqué d'un gros point rouge la fameuse tour en ruines, position trop négligée par les Anglais; cette sorte de manifestation graphique eâgnifiait qu'à MalakolF, et là seulement, on tiendndt les clefs de la ville.
Ce jour-là donc, en petit comité, nous plaidâmes à outrance, pour et contre cette théorie, et comme les diAcultés croissantes d'une entreprise quelconque obscurcissaient la discussion, et que d'ailleurs, nous avions les pieds chauds, nous ajournâmes jusqu'à Pâques, par n. Il
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tolérance^ la prise complète de SébastopoL Lafidm nouB dmssa fort tard de ce rendez-vous des oisifs du voisir nage, cabane ouverte à tous les vents, nous paraissant un palais^ et qui, extraordinairement, depuis le deuil d'Inlcermann, retentissait de paroles d'espoir. A dîner^ grande promesse de jouissances ! Des œufs, vrai primeurs, sur toutes les tables, l^ais le spéculateur grec Î[ui les avait vendus, complotait avec Thiv^r. Les omeettes, généralement sulfureures, faillirent empoisonner le quartier. Cette déception gastronomique me valut un commencement d'insomnie, et, cette fois, ce fut heureux pour moi. .
Le camp, de npire humeur, se couchait à peine au bruit des coups de canon que lobscurité de la nuit, &vorable aux projets d'assaut, provoquait de la part du bastion du Mât , lorsqu'une voix du dehors appela d"un ton lugubre : — • Lieutenant ! • Comme, aux environs, je n'étais pas l'unique propriétaire de ce ^rade, dont Napoléon se glorifiait, moins; le crieur reprit plus fort et ae plus près. Je reconnus le fausset. alsacien de Martin, et lui répondis par un grognement. — • Un lettre, ajouta' t-il, • et, ce disant, u tim le rideau et me la jeta en bas.
J'allumai avec joie ma lanterne, croyant lire des nouvelles de France, ou peut-être une déclaration d'amour de ma voisine, la jolie cantinière. Ces mots flamboyèrent à mes yeux : k Salle des rapports : Mon cher camarade ! ... » Quelle ironique formule de politesse. Pauvre I misérable ! à la bonne heure ! Je lacérai Tiuvitation à la tranchée, me rhabillai, et m'en allai l'oreille basse prendre le commandement de mes artistes en destruction. Je n'étais pas le seul dans ce cas. Une réserve tardive de la garde se rassemblait, et l'on n'entendait dans cette foule de gens réveillés en sursaut que des cris de rage ou des imprécations. On se mit en marche ; il était dix heures. Au loin : silence de Nécropole, et noirceur de caverne. Nous passâmes, toujours boudant, devant la maison de dépôt de tranchée. On entr'apercevait, à travers la croisée, une lumière,
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les reflets d'une cheminée, et auprès, la silhouette d'un officier. Ce confrère nous fit envie, et certes il ne gîtait pas en uïi lieu de délices. A tout instant, leur toit courait risque d'être crevé par une bombe , et à la plus légère alerte : • Allons, debout. Messieurs du clocheton ! car le major Raoul veillait. Nous continuâmes notre chemin à pas lents d'abord, parce* qu'il était malaisé de s'orienter. Il nous fallut bientôt, à tout hasard, accélérer. Nos lignes, alors de ce côté, étaient censées s'appuyer à la mer, mais à mesure qu'on s'avançait vers le rivage, le parapet avait une consistance tellement insuffisante que derrière, les balles des embuscades chuchotaient sans cesse aux oreilles, autant qu'en pleins champs.
Nous touchâmes, sans accident, aux murs du lazarêth ; une ancienne brèche nous donna accès dans l'enceinte. Des échelles facilitèrent les mouvements des démolisseurs, et partout, répandus sur les maisons intactes, ils attaquèrent,'^ coups de hache, les charpentes susceptibles de fournir des bois de construction.
Le fracas inévitable des pièces qui s'écroulaient éveilla l'attention des gardiens de la Quarantaine, et ils nous sommèrent à boulets rouges de cesser. Plusieurs travailleurs payèrent de leur sang leur vandalisme ordonné. Entr'autres blessés, une sentinelle d'alentour eut le pied presque coupé par un éclat d'obus. Ce malheureux ne poussa pas un soupir,^mais saisissant le lambeau de chair qui pendait sanglant par les dernières fibres, il l'arracha et le lança avec des injures du côté de la ville. Des admirateurs de ce stoïcisme en action pansèrent aussitôt la plaie, chargèrent le blessé sur une civière d'ambulance , et il ne discontinua pas, avMit de perdre connaissance, de vociférer contre les barbares qui l'avaient mutilé. Ces barbares se vengeaient ! et, à leur place, nous aurions iisé conmie eux des droits de la guerre.
Cependant, la razzia se poursuivait; avec avantage, et, peu avant l'aube , nos voitures pleines, je sonnai la retraite. Nouis primes, pour raccourcir, en dehors des
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chemîiiementSy à travers les ondulations de la neige. Nous saluions déjà, du fond d'une ravine, le phare du clocheton, quand deux obus, à la fin de leur course, roulèrent droit, des hauteurs du terrain, vers nous. On les voyait raser la terre de leurs fusées enflammées. La mort les accompagnait dans leurs bonds. La moitié de la troupe se prosterna instantanément ; les autres restèrent fascinés ou n'eurent que le temps d'une courbette. Un des projectiles éclata sur nos têteç; mais l'explosion le pulvérisa en parcelles de métal inoffensives; les plus maltraités s'en tirèrent moyennant des égratignures. Fouettés par le danger, nous, rentrâmes précipitamment, après avoir déposé notre butin près d'un corps de garde indiqué. Le bois, en ce temps, avait plus de valeur que l'or; et, dès la diane, de tous les points du camp, on convoita cette mine imprévue de combustible. Les pillards (et qui ne l'était pas un peu! ) en formèrent le siège réguner, et les &ctionnaires du bois du Lazareth n'auraient pas eu plus de besogne, en gardant un essaim de belles prisonnières.
Pendant de la nuit, la journée fut militairement nulle devant Sébastopol. Pas plus de bombardement que de travaux de s^pe. Le camp conforma sa physionomie à celle de la guerre. Après le passage ordinaire des corvées, la rue ne fut animée que par les jeux du vent à travers les épaisses couches ae neige. Ces barrières de firimat ^'accumulaient le long de la route de Kamiesch; et les communications entre le port et le camp, risquaient d'être bientôt tout à fait interceptés. La mer était à peine navigable : on avait mtionné les bêtes en foin moisi, et les gens s'estimaient trop heureux de manger du lard sec. Les rares marchands ne pouvant pas renouveler leurs pacotilles, les objets de première nécessité manquaient de plus en plus. On ne trouvait pas même de 1 encre pour écrire à ses parents qu'on vivait encore. Il feUait recourir à des procédés chimiques de febrication. Les chiffons de cartouches suppléaient souvent au papier ; dans cette pénurie, la confection d'une lettre était devenue uxre consolation
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épineuse. Cependant la mort augmentait son tribiit quotidien; mais l'appareil funéraire, trop souvent déployé, ne Élisait plus en apparence sourciller personne. On allait au convoi comme à une parade. Chaque fois qu'une cérémonie pareille nous conviait au champ des morts, malgré moi, à la vue du cortège indifférent, je ne pouvais m'empêcher d'évoquer près de la fosse béante, la famille des victimes. J'assistai par la pensée, à la douleur des absents. Quelle somme de larmes produit la guerre; quel dur métier que celui de nos mères !
L'heure de la tranchée me surprit ce jôur-là sur ce" sujet de méditation au retour d'un enterrement. Sébastopol hurlait; la garde gagna péniblement son poste et se tint sur la défensive, car il courait dé bruits de sortie. Pour moi, plus tard, à la nuit close, je m'acheminai de nouveau vers le Lazareth. Le feu de la place semblait se modérer, mais le temps tournait à l'orage et la mer Noire mugissait. Que de blasphèmes en route contre notre destinée et la rigueur du ciel. Ils nous auraient sans doute porté malheur si les Russes n'avaient été en ce moment distraits par des projets plus graves. En effet, à l'approche de minuit des vociférations de houras, s'élevèrent des bords de la baie voisine, en dessous de notre chantier. C'était une troupe de volontaires qui se jetaient avec furie sur l'extrémité de la circonvallation. Mais là bivouaquaient quatre compagnies de la légion. Court fut le choc de l'ennemi; et MX le canon de la quarantaine, se mêlant mal à propos de la partie, n'eut forcé les défenseurs de la tranchée à rebrousser chemin, le plus grand nombre des agresseurs mouraient noyés l'épée aux reins. Peu après, au voisinage de la mer, la scène retomba .dans le silence. Alors, de tous les planchers du Lazareth, retentirent les bruits de la hache qui ne s'était pas ralentis durant le combat; et nous n'achevâmes pas notre ttche de saccageurs sans horions.
Libres enfin à deux heures du matin, nous nous décidâmes à affronter les chances du retour au camp.
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L'ouragAn était débridé; la neige roulait 30us nos
f)ieds; nulle trace de sentier. Lés tourbillons voiaient à nos regards, la lumière directrice du Clocheton visible, des mamelons, en temps ordinaire , de sorte que le hasard présidait à la contre-marche ; et bientôt égarés, nous buttâmes contre une ligne de rochers inconnus. En cette région, théâtre probable de l'escarmouche récente, on respirait encore l'odeur de la poudre. Un poste stationnait près d'une grotte éclairée. Sont-c6 des chasseurs de Vincennes ou des Cosaques? La sentinelle avancée cria : Qui va là? Un des nôtres courut pour l'embrasser. La politesse était déplacée ; on lui tira dessus. L'officier de garde sortit l'épée à la main, tandis que les hommes prenaient les armes, reconnut en nous des amis et nous servit déboussole. Si le guide avait légèrement obliqué à gauche, nous donnions en plein au centre des embuscades russes. Je jetai l'ancre quelques instants dans ce refuse. En trinquant ensemble, le confrère me conta l'affaire de la légion, trop lestement bâclée, selon lui, car ils n'avaient pas eu le temps, lui ni ses compagnons, d'y participer. Ils comptaient toutefois, avec raison, se ratrapper avant la fin de la nuit, puisque tout à l'heure, disait mon hôte, après la retraite de l'ennemi j on avait de loin distingué la voix irritée d'un chef qui, en frangais, menaçait ses soldats de les ramener au feu : preuve, ajoutait-il, que la sortie avait été entreprise par des déserteurs ou des mercenaires,et quela garnison perdaitconfîance. Effectivement la fusillade ne tarda pas à se ranimer, maia cette fois au milieu de la troisième parallèle ; l'assiégé y fut battu de main de maître aussi bien qu'à l'ane gauche.
Aux dernière^ lueurs de cette heureuse reprise de bataille, nous nous remîmes en mouvement à tâtons. Le souffle du vent avait redoublé de violence. Des va-
Sues de neigé se dressaient parfois devant nous. Après e longs détours et dés efforts superflus, ne sachant ni où nous étions, ni où nous allions, il fallut s'arrêter derrière un pan de mur hospitalier, et, à l'abri de cq
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parapet, la tète baissée, nous démenant follement pour nous dégeler les jambes, nous attendîmes la première clarté de l'aube et terminâmes notre voyage. On rencontrait, à travers champs,' une foule de trainards, qui avaient aussi passé la nuit à l'enseigne de la lune, éprouvant les mêmes vicissitudes que nous. Quelquesuns se réjouissaient de n'avoir pas couché dans la mer ; ceux-là, perdus à fond, avaient erré longtemps sans s'en douter au bord des falaises du rivage de Strelitzka. Le Grand-Parc nous apparut à tous comme une miniature de la Terre promise, et no^s réparâmes délicieusement nos forces au lit, pendant que le camp se levait, plus embarrassé que jamais du poids de ses loisirsi^
Cette vingtième journée de janvier fut, au siège, spécialement digne de mémoire. Les premières brigades de prisonniers russes se démasquèrent sur le mamelon de Malakof .
La ville, à cette époque, se trouvait à peuprès complètement fermée par une triple enceinte : en arrière des remparts, les batteries barrant les rues principales; au delà des fossés, les embuscades que les enfants perdus s'étudiaient en vain à détruire une à une, mais qui renaissaient de jour en jour plus nombreuses de leurs ruines, et insensiblement reliées entre elles, dessinaient, autour du corps de place, une ligne d'ouvrages avancés. Maintenant les appréhensions de l'assiégé se tournaient logiquement vers le faubourg.
Dès l'origine, l'étude comparée du terrain avait dé- Aontré au général Todtleben que même, maîtres du bastion du Mât et du bastion Central, les alliés devaient céder sous le feu des positions dominantes de Karabelnaïa. Par conséquent, cette idée du rôle décisif de Malakof qui germait à peine dans l'esprit des ingénieurs adverses , cette idée dont la réalisation, au point de vue de l'attaque, dépendait d'ailleurs du bon vouloir des Anglais, se présentait déjà à ses yeux avec le sceau de l'évidence, et il se promettait d'en tirer parti immédiatement pour les intérêts de la défense. Aussi,
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dès que SébaBtopol, définitivement fut protégé contre les coups de main, avant que Tassiégeant eût trahi ses projets d'agrandissement, il jetait, à la tête de ses incomparables terrassiers, les premiers fondements d'une citadelle, merveille sans égale, de la fortification passagère des modernes qui devait l'immortaliser. Pendant ce temps, le reste de la garnison, immobile, laissait faire à 1 hiver sa diversion.
Le froid vaincra les Barbares, répétaient les popes ; et les Busses avaient foi en cet auxiliaire, comme si les prêtres de Photius étaient les dispensateurs des saisons. Il est vrai que les faits semblaient leur donner raison. De tous nos instruments de guerre, les plus actifs étaient les brancards, les litières et les cacolets. Leur va-et-vient des tranchées et des camps aux ambulances, ne s'interrompait, ni le jour, ni la nuit. Les cas de congélation se multipliaient; le choléra, semblable & un dogue acharné , n avait pas lâché prise. L'humidité où l'armée croupissait môme, sous la tente, entretenait les fièvres. De l'épuisement naissait déjà le scorbut. Le sommeil, au jfroid des tranchées, frappait fréquemment de cécité, tandis que le commerce du canon de siège rendait sourds les plus faibles d'oreilles. La gloire aurait pu ajouter alors une pharmacie à ses attributs. Les nouveaux venus fournissaient le plus fort contingent de malades, car, pour eux , nulle acclimatation. Dès qu'ils touchaient terre, ils se voyaient condamnés aux extrémités de la misère ; et le mal du pays les décimait si les fléaux du camp ne suffisaient pas. Les médecins s'efifrayaient de l'encombrement des hôpitaux : on aurait dit que les héros de l'Aima étaient destinés à agoniser devant Sébastopol. L'entrain guerrier s'éteignait partout. L'artillerie ne jouait que par extraordinaire. Les tireurs d'avant-poste ne carabinaient que pour l'acquit de leur conscience. Les travailleurs du ^énie perdaient courage, car la terre et le roc gelés résistaient aux pioches les plus énergiques.
La troisième parallèle se développant avec lenteur par lambeaux successif, ne rejoignait pas encore le
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ravin des Anglais. La même inertie fatale entravait l'achèvement des dernières batteries mises en œuvre; il fallait plus de temps à présent pour emplir un sac de terre, qu'on en consacrait au début, pour en garnir une ligne de gabions. Une seule chose, le service, n'éprouvait point de ralentissement ; chacun était obligé de marcher souvent hors de son tour régulier, parce que les serviteurs du siège n'étaient qu'une poignée, et que l'arrivée des renforts , pour combler nos rangs, éprouvait des retards irrémédiables.
Ce jour de l'inauguration des défenses de Malakof (20) à l'heure prescrite, la fanfare du ralliement de la tranchée troubla le mutisme du camp. La plupart des coryphées de l'expédition du Lazareth avaient été à leur réveil désignés de garde habituelle ; je dus aussi m'exécuter. Il faisait un froid sombre, et les visages étaient rembrunis à l'unisson du ciel. Dès la nuit, les vedettes, à la lu^ur des réchauds du bastion du Mât, surprirent le secret des manœuvres inusitées derrière le rempart. Le chœur des chiens de la ville annonçait, en outre, des rassemblements de troupes. On commença partout les préparatifs de combat ordinaires ; et on attendit, mèche allumée, la suite de ce prologue de sortie.
Cependant, en nos parages et ailleurs, il passait et repassait des files de fantassins chargés de boulets, vaillants portefaix du siège qui, la veille étant de piquet, avaient 'bivouaqué au Clocheton, qui, l'avantveille avaient monté leur faction au feu, et qui consacraient (le salut public l'exigeait ainsi) au transport à bras des projectiles, la meilleure partie de leur seule nuit soi-disant de libre repos. La plupart d'entre eux se hâtaient d'en finir ; mais des traînards déposaient leur fardeau de distance en distance au bord du chemin, s'accroupissaient dans la neige, et soufflaient tels que des bêtes de somme pliant sous le harnais. L'un d'eux, par lassitude ou par faiblesse, se déroba en traversant k batterie à l'abri d'un affût, s'allongea étourdiment en travers de la plate-forme et s'endormit. Peu après
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la musique du garde à vous , signale Touverture du feu; on tire une salve, et une voix déchirante perce en dessous d'un obusier. Vite un falot ! et on aperçut le malheureux pourvoyeur qui se tordait sur les planches. Les roues de la pièce, en son recul, lui avaient écrasé une jambe. Nos in utiles regrets l'accompagnèrent à l'am-* bulance. Il ne cessa de parler aux j)orte-brancards de ses parents, qui à cette heure dormaient en paix, sans soupçonner que leur fils était éclopé pour la vie. Ce lieu commun des souvenirs du soldat blessé ou mourant, à sa mère et à la patrie, était une navrante réalité de tous les jours. Le^cœur ne se ferme jamais à ces sentiments d amour filial; et ces cris de la nature attendris saient à la tranchée les plus endurcis. Durant cet intermède, le bastion du Mât nous ripostait insolemment, et tous les canons de la gauche des lignes françaises, ses ennemis personnels, joutèrent avec lui jusqu'à la fin de la veillée; mais la garnison ne remua pas; et après minuit nous avions à subir encore les douleura de l'inaction. Flânerie à outrance d'im bout à l'autre d'un promenoir pavé de glace; tabac sous toutes les formes ; observation des phénomènes célestes q[ui, à défaut d'horloge, annonçaient le retour du jour; iiïterpellations & des coinpagnons qui, vaincus par le sommeil, se couchaient par terre au risqué de la mort ; audition d'une sérénade donnée par les chats-huants des ravins en l'honneur de la sérénité exceptionnelle de l'air : monologues firéquents afin de se tenir à coup-sûr en éveil ; collation composée d'une mouillette de biscuit dans un verre de raQ, tels furent à peu près les agréments divers de la soirée pour tous, petits et grands.
Peu avant l'aube il y eut, à brûle pourpoint, une panique en ville. Les bastions concertèrent ensemble, on dût presque partout s'entre mitrailler près de deux heures à toute volée. Nos alliés vinrent en aide, moins par réconnaissance que par amour propre. Les chefs de rartillerie, en leur ronde quotidienne, assistèrent à la fin du combat deiri^ un observatoire limitrophe de la *»tterîe anglaise et de la nôtre. Leiurs figures sem-
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bident refléter, sinon des soucis sur l'issus du siège, 4u moins les premiers tiraillements au sein du conseil de guerre relativement à l'attaque nouvelle de Malakof, Pressnit-on déjà lord Ea^lan de retirer de ce lieu ses troupes efflanquées? Le chef anglais s'obstinait-il dans un refus systématique? Eludait-il cet aveu de son impuissance? Les commentaires de la tranchée n'éclaircirent pas ce doute. Quoi qu'il en fût, on nous recommanda de vivre en bonne intelligence avec nos voisins de droite , de les seconder fraternellement fen toute occasion, mais ayant tout de ménager la poudre, sous-entendant ainsi que le Grand-Parc manquait toujours de munitions. Un coup de la dernière salve du tir matinal atteignit perpendiculairement sur le toit, l'arsenal du pont du sud, un des points de mire alors en vogue. Des Russes se précipitèrent effaré:^ hors des portes et se blotirent à plat Ventre dehors. Malheur à ceux qui n'eurent pas le temps de sortir ! Le bruit de l'explosion remplit le quartier d^uue joie sauvage, et Ton se disputa à la ronde l'honneur de ce hasard, appelé coup d'adresse. Les avant-postes amis du Ravin Renouvelèrent leurs justes plaintes au sujet des bombes turques, qui les avaient de rechef rudoyés.
La réclamation fut transmise à qui de droit avec des certificats de blessures en règle .^ Mais la consigne n'en subsista pas moins, de consommer jusqu'à épuisement la provision de ces engins. Leur travail utile pesait plus dans la balance que leurs méfaits. La logique reste, Ixélas ! inflexible à la guerre. Le. principe du mal admis, tous les crimes, tous les excès en découlent. Le guerre cvilisée est une utopie.
Ce jour, grfix^e aux émotions de la canonnade et les commérages de circonstance aidant, se passa pour nous -rapidement; et depuis l'automne, jamais garde descendante n'avait, d'un pas plus gai, traversé la Chersonèse : parce que cette troupe d'assiégeants avait su braver franchement l'ennui , on aurait cru que l'avenir brillait pour ei;x ^ans nuages ! citait renfantillage de la vertu, lie camp eut à la veîUéf, des velléités me