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quoi donc n avait-on pas eu recours à des passerelles jetées en face de l'ennemi? Ils auraient bien prouvé alors que les traditions des sauveurs de la Bérésina vivaient encore chez leurs héritiers ! Pauvres confrères I ils n'avaient emporté de France que leurs caisses d'outils, et malgré la pénurie des arsenaux de Varna , ils avaient su promptement confectionner un épuipage ! Mais, au moment du départ, les batteries de bataille ne
{)urent se départir d'un seul charriot , et le Lavoisier eur servit dérisoirement de baquet. Ils s'en seraient passés, a]X besoin ! Les soldats du génie boudaient aussi, et juraient de se rattraper au siège de SébastopoL Hier, dès le début, ils avaient abordé bravement la rivière, avec poutres et madriers, et ils allaient construire un pont. Ils criaient en vain de l'attendre j mais les as- , saillants ne patientèrent pas. Les uns traversèrent à la nage ou à gué, d'autres, d'un bond , touchèrent la rive opposée. Quelques-uns s'assirent sur les cîmes de saules, jusqu'à la rupture des branches, et cette ingénieuse escarpolette les déposa de l'autre côté. Certains pauvres diables, par ordre , et pour indiquer le passage
Fraticable, restèrent plus d'une heure en faction dans eau, jalons vivants, qui s'étaient distingués à leur manière, et auxquelles les gazettes accordèrent une mention honorable.
Tels étaient les échos du bivouac. La soupe du matin, et, aprèsjl'enterrement des morts, mirent fin à ces entretiens de famille, le plus grand agrément du soldat après le butin. Trois vastes tombes reçurent séparément Russes, Anglais et Français. La cérémonie eut lieu, sans pompe , ni oraisons funèbres ; des amis en pleurs, une prière simple et vraie comme le deuil des assistants, des pelletées de terre, et voilà tout. Il nous fut impossible de rendre des devoirs funèbres particuliers à nos camarades de l'armée russe. Ils ne font pas toilette les jours de bataille. Une capote en même drap gue pour l'homme de troupe, les enveloppe. Ils nous Valent sans contredit, en talents et en bravoure ; les Russes reconnaissent^ dans la mêlée, les iosignes de
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leurs chefs. Maïs, chez nous, si lofficier ne se paraît qu'au hal-, adieu le prestige du commandement ! C'est un privilège et un honneur d'ofifrir en plastron à l'ennemi ses épaulettes et sa poitrine, comme faisaient les consuls romains,sous leur toge de bataille. Quinze cents Français, deux mille Anglais, et près de trois mille Russes, engraissèrent de leurs dépouilles le plateau de Tchoué. Les géologues futurs de la Crimée disserteront
i)éut-être un jour sur ce gisement d'os ; et, ô vanité de a gloire ! s'il est vrai que le genre humain décroisse de siècle en siècle, ils ne verront dans les héros de l'Aima que des animaux fossiles de haute dimension!
Après cette scène de funérailles, chaque corps de troupe envoya une compagnie, aux vivres. Les transports de la flotte avaient déchargé comestibles et mu-' nitions, sur une plage, au sud de l'embouchure de l'Aima. Cette corvée de ravitaillement de la batterie m'échut, et j'eu eus regret. D'abord, en route, nous rencontrâmes une longue file de cacolets, avec leur chargement de blessés, pêle-mêle. Le nombre des Russes était faible, comparé aux chiflfres de leurs morts, parce qiie l'ennemi en avait emporté une foule dans ses fourgons. Quelle désolation peinte sur les fronts de ces malheureux ! Les nôtres avaient au moins l'espoir , en cas de guérison , de revoir leur patrie. Mais^ à eux l'hôpital, puis la captivité ! Cette perspective leur faisait tout regretter, même le knout et le noir biscuit. Les autres. Anglais ou Français , ne comprenaient pas le bonheur de leur infortune, que leurs compagnons semblaient envier, de telle sorte qu'il régnait dans ce convoi un silence morne , interrompu , de distance en distance, par quelques cris aigus de la souffrance. Quand, près du lieu de l'embarquement, il fallut descendre à terre ces éclopés, et les porter à bord, quel déluge de larmes et quelle rumeur de sanglots I Certains appareils, trop précipitamment appliqués,3e dérangèrent dans le mouvement. Le sang dégouttait de la charpie, autour des plaies. C'était à vous navrer. Aussi, nous empres- 8&mçs-nous d'empiler les approvisionnements sur nos
chamots et de détaler. Triste chose à voir, au résumé, que le lendemain d'une victoire !
Cependant , vers le soir, les taches de la tuerie n'assombrissaient plus le camp; le terrain était déblayé de corps humains ; il ne restait plus, çà et là, que des carcasses de chevaux , la part des corbeaux, pensionnaires de l'armée. Les sacs et les vêtements des vaincus foisonnaient encore dans certaines régions ; car, pour être plus alertes, maints bataillons ennemis avaient atfaqué en manches de chemise. On en forma des pyramides. La nuit venue, on y mit le feu, et quelques ivrognes dansèrent un rigodon 'à l'entour; il faisait une belle soirée d'été; le ciel et la mer étaient étoiles. Les conteurs et les juges, de nouveau rassemblés, continuaient le thème des discussions matinales. Maintenant , ils étaient dégrisés, et, sans forfanterie, après réflexion , chacun se félicitait de la page, hier ajoutée à nos fastes. Ainsi les mille bouches du bivouac devançaient l'arrêt de l'histoire.
Belle victoire , en effet , que celle du 20 septembre ! Un jour ( nous serons vieux alors ! ) on dira de nous : Il était à l'Aima! Si le ciel lui eût accordé d'assister au réveil de l'aigle impérial. Napoléon aurait salué l'armée d'Orient comme la digne héritière de l'armée d'Egypte et reconnu dans le maréchal Saint-Arnaud un élève ; car, lui aussi, avait foi dans son étoile et portait pour devise l'audace. En vain un tacticien classique voudrait-il rabaisser ce fait d'armes au niveau des escarmouches africaines. Décadence de l'art militaire, s'écriera-t-il ! On se bat, aujourd'hui, en partisans; et, emporté par son fanatisme des théories, aussi impuissantes, sans l'intelligence de l'application, pour faire gagner des batailles, que les préceptes de la science le sont sans l'inspiration, pour produire des découvertes, il déplorera que les vainqueurs ne soient pas montés à l'assaut en ligne. La manœuvre décisive du général Bosquet, à défaut d'autres preuves, réduirait à néant les reproches de ces détracteurs; en effet, prendre l'ennemi de iianc, le menacer sur ses derrières, l'art du champ de bataille ne git-il pas tout entier en ces deux points? A en croire
ces critiques, une attaque de vive force n'agit que par la. masse des assaillants. Ils invoquent à ce propos un principe de mathéinatiques, qui est radicalement faux,
\ appliqué à lart militaire. Au contraire des charges eu ligne, un assaut produit son effet utile,en raison inverse derépaississement des rangs. Plus les champions seront
, éparpillés, sans débandade pourtant, sans que le commandement cesse de s'exercer et puisse redonner i'im- {mlsion, en cas d'hésitation, plus il est probable que 'entreprise réussira ; car, mieux les soldats manœu* vraat isolément dans le mouvement d'ensemble sauront, en chemin, se défiler des boulets, moins aussi la mousqueterie aura de prise sur eux, plus enfin il en parviendra au pied du retranchement, qu'il faut emporter par im dernier élan. La bataille de 1 Aima offre un magnifique exemple de l'excellence de l'assaut par inspiration, comparé à YB&snMtfiaiistiquey prôné par certains théoriciens de l'école allemande. Suivant leur tempérament, les Anglais, par bataillons serrés, et de front attaquèrent les redoutes russes. Les Français marchèrent en tirailleurs dans un désoràre apparent, et prêtant le moins possible le flanc aux mousquetades et aux feux dominants de l'artiUerie ennemie ; la différence de ces deux moyens de victoire se traduisit, à la fin, par une différence notable en notre faveur, de morts et de blessés ; en outre, le succès fut remporté plus rondement par nous, que par les soldats de lord Raglan, qui se repen^ tirent de n avoir pas imité leurs rivaux. S'il est vrai que sur les rampes de la montagne, on viola tout ordre de marche, une fois en &ce du télégraphe on se rallia, ou chargea à rangs épais et l'on vainquit. En moins de cinq heures, soixante mille Anglo- Français avaient chassé autant de Russes, d'un camp fortifié, tel que, défendu par une brigade des nôtres, jamais le prince Menschikoff n'aurait dépassé l'Aima» Que la critique lui réserve ses rigueurs ! H ne sut pas abriter son aile gauche, contre un coup de main. Quelques ouvrages auraient rendu absolument impraticables, à l'artillerie, le chemin d'Alma*Tamak, Il eut le tort de nous mesurer b
l'aune de ses lourds combattants ; et, quand même, ne devait-il pas écraser à loisir la colonne d'Autemarre, qui, forte d'un millier d'hommes et de douze pièces de canon, osa le provoquer et lui résista seule plus d'une heure ? Quel parti, au début, tira-t-il de sa cavalerie? Ses hussards mollirent. Une volée d'obus leur imposa silence ; à la fin, tandis que ses escadrons restaient le sabre au fourreau, spectateurs de l'attaque suprême, il adopta Tordre en carré; contre le torrent de notre infanterie. Toutefois, si reconnaître ses fautes, c'est les atténuer, le chef russe mérite l'indulgence. Dédaignant la sotte vanité de ces généraux qui chantent un Te Devm après la défaite, il envoya à Saint-Pétersbourg le plus véridique des rapports. Mais il expliquait son échec par la supériorité de nos carabines. Ne pouvait-on pas aussi attribuer la faiblesse de la défense à la composition de son armée, peuplée de Polonais et de Tartares? Les premiers ne se battaient pas de bon cœur, avec leurs oppresseurs, contre les derniers amis de leur nationalité. Les autres, paysans arrachés, de par le czar, à leurs charrues, ne se souciaient pas de vaincre. Ces baïonnettes mécaniques devaient céder A la force, qu'un patriotisme jaloux inspirait aux alliés.
L'Angleterre, à bon droit aussi, peut inscrire le nom de l'Aima en lettres d'or sur les murs de son Panthéon. A Waterloo, sans Blticher et la fatalité, Wellington ne devenait pas un grand homme. Hier, les Anglais avaient triomphé sans auxiliaires. Lord Eaglan, dit-on, à l'apparition du drapeau tricolore sur les hauteurs, s'écria qu'en ce jour, les Français lui rendaient le bras perdu au Mont-Saint-Jean : mot de pure courtoisie, s'il fut vrai, et dont le maréchal le remercia en avouant devant l'Europe, par l'organe du Moniteur, que son collègue avait montré une bravoure antique. Mais quand nos colonnes appuyèrent du côté des Anglais, MenschikoflF avait déjà ordonné la retraite, et, si une de nos batteries tira dans le flanc de l'ennemi, ce fut plutôt pour profiter de la victoire ^ue pour aider les divisions anglaises à la consommation de leur œuvre.
La bataille de TAlma restera,dans l'histoire, une des journées de guerre les plus originalement.célèbres, soit qu'on la considère comme le premier, duel de la civilisation et de la barbarie, soit qu'on l'interprète comme l'ouverture des protestations efficaces élevéeé par l'Europe;depuis 1815, contre lenvahissement de l'Orient ar la Kussie, soit qu'enfin, en se plaçant à un point e vue moins philosophique, on ne la regarde que comme la première partie de gloire entre les armées rivales de la France et de l'Angleterre. En effet, la fortune des armes se plut à distribuer les places au combat, de manière que chaque peuple put déployer les vertus dé sa race, l'un la solidité de faisceaux vivants, l'autre le brillant des temps chevaleresques ; et l'ordonnance fut telle que si les rôles avaient été intervertis, le succès aurait probablement été compromis. Dans ces bonnes conditions de victoire, ce ne fiit pas entre des émules, doutant encore de leur confraternité d'armes, à qui tirerait les premiers, mais à qui s'illustrerait davantage. L'aigle et le léopard, jaloux, et côte à côte, firent merveille. L'Alxaa est le pendant de Fontenoy.