‹ Journal humoristique du siége de SébastopolChapitre 11 sur 14 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Le 22 septembre, nous étions prêts à îtioas remettre en marche. Nos alliés achevaient encore péniblement l'évacuation de leurs blessés. Le maréchal mit à leur disposition ses mulets et son matériel de transports. Il enrsr* geait de ces entraves, disant hautement, que sans unité de commandement on ne saurait continuer avec succès la campagne ; la raison et aussi le pressentiment de sa fin prochaine lui dictaient ces plaintes ; et il tenait à peine compte aux Anglais de leur éloignement du rivage et de l'encombrement de leurs ambulances: Néanmoins, le retard de notre départ fut célébré à SéFastopol. Les Russes avaient tremblé d'abord que, sur leurs talons, les alliés ne pénétrassent dans la place. Lé soldat qui ne lit jamais au-delà du présent, accepta gaiement cette faute d'une trêve de quarante-huit heures, quand il importait de presser le vaincu en désarroi : peut-être sentait-il d'instinct que nos beaux jours sur la terre de Crimée touchaient à leur fin! et il se proposait d'en profiter pour le plaisir. Dès le matin, quand on connut le contr'ordre du décampement, toute 1 armée fit l'école buissonnière. Les uns allèrent au bain ou à la promenade, les autres à la picorée. Cette désertion eh masse aurait eu ses dangers , en face d'un ennemi entreprenant. Mais, bientôt, au rendez- vous des maraudeurs, on répandit des bruits d'alarme : Les Russes ! les voici ! Aux armes l Parmi cette troupe inexpé-

MABCHB SUB SÉBASTOPOt. 267

rimentée et qui ne pillardait pas sans remords , ce fut un coup de tonnerre. Chacun alors, de lâcher sa proie, fruits, légumes, volailles, et de se précipiter vers le camp, en désordre comme si des fantômes les pourchassaient. Dans un coin écarté, un groupe des plus vieux zouaves riaient, dans leurs barbes africaines, de cette débâcle, et quand le champ fut libre, ils opérèrent ce qu'ils appelaient la razzia de la razzia. La peur des surprises porta ses fruits, et on ne s'éloigna plus du front de bandière. Les marins ne résistèrent pas à l'attrait de butiner, et durant l'après-midi , ils inondèrent le plateau. On avait négligé de les consigner à bord; car, les vainqueurs de Sinope ne semblaient pas d'humeur bdliqueuse et se préparaient, au dire des croiseurs, à se oarricader dans la rade de Sébastopol. On ne voyait plus, par les champs, que matelots joyeux dans leurs atours du dimanche, glanant à la hâte les dernières défroques des Russes, débris d'armes et galons. Sans rancune de ce qu'on ne leur avait pas gardé leur part des dépouilles, ils distribuèrent des poignées de mam à leurs amis, messieurs les militaires^ qu'ils avaient applaudis, la veille, du haut des mâts, et leurs compliments étaient d'autant plus sincères que les vapeurs, représentwits de la manne, s'étaient signalés au combat par Ift disperrfon de la cavalerie ennemie. C'était là, à en croire ces hâbleurs, le tour de force inverse de ces escadrons républicains qui chargèrent et prirent une flotte.

Le départ était irrévocablement renvoyé au lendemain. Cependant, notre domestique Tartare n'avait pas reparu. A sa recherche, nous battîmes la campagne, en tout sens. Mais ce vallon de l'Aima , avant-hier si frais et si animé , la guerre l'avait changé en désert et en ruines. Les Russes avaient commencé; nous avions achevé ce travail de destruction. Les villageois avaient fui; et nous ne rencontrâmes^ pas âme pour nous renseigner sur le sort de notre charretier. Mourut-il de frayeur, en traversant le champ de bataille? Lui répugna- t-il de servir des gens sanguinaires, venus de l'Oc-

268 HABCHB âUB SÉBASTOPOI^

cident? Dans rimpossibilité de le» im Tendre à domicile, il fallut se résigner à garder son char et ses bœufs. Mais, en souvenir de lui, et espérant peut-être le revoir, nous trait^iïies ces bêtes avec des égards qu'envièrent les plus chéris de nos chevaux. Malheureusement, il arriva un temps devant Sébastopol , où Texcès de la misère nous poussa à devenir leur bourreau. Alors, chacun de nous se ressouvint avec attendrissement de leur maître que, sans le vouloir, nous avions assassiné ou appauvri.

Le 23, à la pointe du jour , la diane nous réveilla, à grand bruit de tambours et de trompettes. La ville aux maisons de toile s'évanouit, plus vite qu'un château de cartes ; et dans le même ordre en colonne , que depuis Old-Fort^ la 2® division, ce jour-là, à son tour, en tête, l'armée s'achemina vers la Katcha. Nous coudoyâmes, en passant, les Anglais, qui ne se pressaient pas de déménager. Us nous étourdirent des plus chaleureux hourras. On ne comprenait pas comment des gens flegmatiques et compassés se Uvraient à de pareils actes d'enthousiasme ; semblables en ce point , aux femmes de leur patrie qui, sous des dehors de glace, savent masquer les feux de l'amour. Nous réphquâmes à plein gosier, et l'on monta tant bien que mal à leur diapason. La communauté de danger avait commencé à cimenter l'alliance, et cette fois, les cris échangés de : vive l'Angleterre ! Vive la France! n'étaient pas des mensonges de convention. La journée s'annonça bien sous ces auspices de confraternité. Le maréchal, dans la voiture du prince Menschikoff , suivait l'arrière-garde , de plus en plus malade après une dernière rechute. On Ignorait encore la gravité de son état. Aussi , rien ne troubla la récréation de ce court rélai, de l'Aima à la Katcha, parcouru à l'aise, par un soleil étincelant de septembre, au milieu des guérets et des bois , sur un chemin en amphithéâtre au-dessus de la mer, sans cesse en vue de nos escadres, voguant à pleines voiles. Les cavaliers se dandinaient. Les piétons dansaient presque en marchant. On n'aurait pas supposé qu'en

MABOBB 8UB S£bâSTOPOL. 269

outre de leurs bagages et de leurs tentes, ils portaient dans le sac six jours de provisions, poids en total digne des épaules de géants. La confiance écrite sur tous les fronts,et;le moral multipliant les forces , le plus lapon de nos chasseurs à pied, du haut de sa fatuité, se figurait valoir au moins deux Russes , aux formes herculéennes. Par l'exemple de TAlma où l'on avait compté sept morts ennemis contre un Français , il soutenait cette opinion de sa supériorité , qui s'enracina de plus en plus et contribua puissamment aux succès futurs. Dispersés sur la lisière du chemin, des vêtements en lambeaux, des armes fi'acassés, des roues brisées attestaient la détresse de l'ennemi en fiiite, et redoublaient notre entrain. Mais, malgré sa précipitation, le Eusse, fidèle à ses habitudes de guerre, avait tout saccagé derrière lui ; et les masures, amsi que les meules d'épis de blé et de paille, brûlaient çà et là. Effrayés par laflamme et le bruit de nos pas, les lièvres, oreilles hautes, déguerpissaient, en tout sens, du gîte f les uns , nés sans doute sous une bonne étoile, sauvèrent leur tête des feux de peloton, les autres, assourdis par les huées, se fourvoyèrent dans l'intervalle des bataillons ; on les enveloppa. Les rieurs formaient le carré : les chasseurs de profession faisaient la fusillade, et la proie appartenait de droit au plus agile. Souvent, plusieurs concurrents se la disputaient. Les spectateurs s'en mêlaient alors. La propriété d'un rôti passionnait autant qu'une question d honneur. Parfois, il fellait, pour mettre les parties d'accord, que les sergents se l'adjugeassent. Ces giboyeuses digtractions "abrégèrent la longueur de l'étape. De fort boftie heure, , nous étions en fece de la Katcha. On passa la rivière à ! gué, et sans ombre de résistance. Menschikoff, avec I raison, n'avait pas jugé cette barrière suffisamment infranchissable ! Mais, dès le principe, il aurait pu sup-

S oser que l'ennemi débarquerait près de là, et l'absence , e tout ouvrage défensif témoignait un aveuglement impardonnable. L'armée campa sur les hauteurs boisées de la rive gauche. Je plaçai ma tente au penchant de la montagne, au milieu d'une touffe de pins. De ce

270 MABCHB SUR SBBASTOPOL.

belvéder, ToBil découvrait la vallée, une oasis dont les steppes des plateaux d'alentour rehaussaient la beauté. La Katcha serpentait à travers des jardins et des prés ; ses bords étaient parsemés de villas. Dans le lointain, blanchissait le bourg de Mamatchaï. Les coteaux, environnants et à perte de vue, étaient tapissés de raisins mûrs, et le pampre brillait déjà des chaudes teintes de l'automne. Ces ceps importés de Hongrie parPotemkîn avaient prospéré, et ce favori de Catherine II, fier du titre de Taurien^ aurait cruellement expié les méfaits de sa vie, si, conmie moi, il* avait aperçu une légion d'envahisseurs, en train de vendanger ces vignobles, qui étaient sa création. La besogne fut si consciencieusement faite, qu'après la rentrée au camp , on n'aurait pu grapiller un grain. A souper, nous nous gorgeâmes de ces fruits, produits du pillage, et je le confesse à notre honte, sans regrets ni repentir; même, jamais muscats, jamais chasselas ne nous semblèrent plus exquis. Quel progrès,pour des apprentis de la guerre I

La nuit nit tellement calme et séduisante, que je ne quittai pas mon berceau de feuillage, résolu de goûter à loisir cette volupté de la campagne, au clair de lune, dont les travaux d'un siège devaient peut-être nous sevrer à jamais. Les premières heures de la veillée glissèrent en délices de rêveries. Toutes les belles mies que j'avais jadis aimées, des fiouris échappées du paradis de Mahomet, me lutinèrent tour à tour. Vers minuit, je voulus me donner un régal d'égoïste. De mes

Provisions de Varna, il ne me restait plus qu'im bocal e conserves, sur lequel j'avais fondé les plus hautes espérances de gourmet. L'étiquette illustrée portait un nom anglais, pour moi une énigme. Mais à 1 intérieur, des fruits verts, exotiques, appétissants,nageaient dans une liqueur rosée. — • Combien, demandais-jeau marchand vamiote. — Une livre. — La voilà! • et j'emportai la fiole. Afin de ne pas m'en séparer, je l'avais logée, en route, au fond d'une de mes fontes, et, chaque jour, je la considérais amoureusement et songeais au bonheur que me promettait oe philtre de bivouac :

« Fera-t-il froid, me disais-je, quelques gouttes de ce nectar, et nai^gue le froid ! Quand tu seras content de toi, pour récompense, encore une pareille rasade. • Jamais ivrogne d'opéra ne causa plus familièrement avec sa bouteille. Le lendemain dune victoire, seul, le soir, quelle occasion pour ôter à mon flacon favori sa virginité ! Donc, me voilà dégainant le tire-bouchon, décachetant le goulot lentement ; puis de respirer. Le cachet saute eniSn; un flot doré remplit à moitié mon gobelet d'étain. Alors prenant sur mon lit de gazon une pose de sybarite, et tout en délibérant s'il ne convenait pas de se purifier auparavant le palais, j'avalai, à mon insu, d'un seul trait. Infernale boisson ! scélérat de liquoriste ! mon professeur d'anglais I . que n'ai-je profité de tes leçons ! jamais piment plus atrocement vinaigré n'exerça le palais d'un Américain. Je me crus empoisonné, et brisai avec rage le maudit carafon. Après cette déception, un sommeil de plomb me gagna, et je ne ftis point réveillé par les détonations qui se firent entendre, du côté de Sébastopol, et qui avaient mie signification profonde,pour l'avenir de la guerre. ^ La flotte, escortée de Tannée, avait relâché vers Tembouchute de la Katcha. Mais, tandis que nous reposions en paix, les marins veillaient alarmés par le bruit répandu que les Russes fermaient la passe de la rade de Sébastopol. Les coups de canon de mauvaise augure ne cessèrent qu'au jour ; et bientôt les frégates en observation, annoncèrent que des mâts surnageaient à , l'entrée du port, en arrière de l'estacade. Les Russes avaient réalisé leur dessein, en coulant sept de leurs vaisseaux ! Adieu, maintenant l'espoir d'un combat naval, caressé la veille, quand, vers le soir, les avant-postes avaient signalé, à l'horizon, une ligne de bâtiments ennemis ! Nos confrères en auraient pleuré de dépit ! Ils voyaient ainsi leur échapper le rôle principal que le plan d'attaque leur réservait. En effet, il avait été convenu, à Varna, que l'armée de terre se présenterait devant la place, par le nord. Les escadres, maîtresses de la rade, devaient de vive force, placer le fort Constantin

272 MARCHE SUR SJÊBASTOPOL.

entre deux feux, par conséquent accélérer sa chute: puis, pour couronner rœuvre, elles avaient mission de détruire les défenses de la religion méridionale. Nos hôtes, à table,pendant la traversée d'Old-Fort, se glorifiaient justement de cette tâche. A les en croire, bien présomptueux seraient les forts de Sébastopol de tenter la résistance, comme si, par un renversement des théories militaires, une simple batterie de côte ne défiait pas le navire du plus haut bord. Hélas! on devait désormais décompter! Toutefois, les'esprits les plus ardents de la marine, ne doutèrent pas de la possibilité d'enfoncer les portes, en dépit des chaînes et des carcasses de bateaux submergés. L'amiral Hamelin, sur-le-champ, avertit le maréchal de Tactede désespoir, accompli par les défenseurs de Sébastopol. Pour l'avenir, privés du concours décisif des flottes, les généraux alliés d'un commun accord, songèrent à modifier leur projet primitif, après une étude plus complète des fortifications du nord de la ville."

Dans ce but, on leva, lentement et à l'aube, le camp de la Katcha, et l'on se rapprocha de la Belbeck, d'où les reconnaissances pourraient agir. L'armée, aujourd'hui rivaUsait de gravité avec les Anglais, soit que la veille, on eût dépensé en route trop de gaîté, soit que le paysage fût phis triste : quelques fermes, des arbres récemment incendiés, des blessés qui se mouraient, des cadavres à moitié déterrés et rongés par les oiseaux de proie, des landes désertes. Mais on allait train de poste; et nous arrivâmes, avant midi, au sommet des escarpements, qui dominent le bassin de la rivière. Quel paradis, à nos pieds! Partout des châteaux, des parcs, des bocages. Plus d'un sage parmi nous, aurait volontiers rompu avec la gloire et se serait enseveli, à deux, dans ce séjour. Cependant, les pentes qui y conduisaient avaient tant de raideur, les hauteurs de la rive opposée étaient hérissées de tels obstacles, que l'excès de la démoralisation expliquait à peine, pourquoi le prince Menschikoff n'avait pas essayé de nous disputer le passage. La grande halte sonna en cet endroit ; des; offi.

ciers spéciaux allèrent explorer le cours de la Belbeck et les approches du point d'attaque prématurément arrêté. Deux ponts subsistaient. intacts, l'un en amont d'un hameau abandonné, l'autre, simple passerelle, en aval et près du rivage. Comment l'ennemi ti'avait-il pas détruit ces communications? Aurait-il voulu nous attirer, de ce côté? Les observateurs poursuivirent; et sur le terrain en avant de l'enceinte du fort, considéré comme la clé de la ville, ils constatèrent l'existence d'une ligne formidable de batteries de position. Or, sous leur feu, investir le camp retranché de la garnison, en même temps débarquer le matériel de siège sur une plage défavorable, opérer dans un champ d attaque, où même la ressource de l'eau manquerait, d'où l'on communiquerait diflScilement avec la flotte, paralysée et sans refuge, en face des écueils de la côte, à là veille des tempêtes qu'annonçait déjà l'épaisseur des brumes, c'était,en somme,courir une aventure qui, en cas d'insuccès, menacerait l'honneur et la vie de l'armée. Le conseil,renonçant au programme primitif, décida qu'on assiégerait Sébastopol par le midi, et qu'en conséquence, on entreprendrait, dès demain, une marche de flanc de vingt-quatre kilomètres. Le maréchal, en ce moment agonisait; peut-être aurait-il persuadé autemporiseup anglais que rien n'était impossible après l'Aima; qu'un essai contre les remparts du fort Constantin n'impliquait pas la témérité d un assaut immédiat, et qu'après tout, on retombait dans tous les dangers de l'inconnu, en s'engageant aveuglément au miheu des forêts de Mackenzie, loin de nos vaisseaux, en n'ayant

{)lus dans le sac que pour cinq jours de vivres. Cet avis, e maréchal l'emporta-t-il avec lui? Mais il est très-difficile de juger, si, en le suivant, on aurait épargné quelques mois d'épreuves aux assiégeants de Sébastopol.

Pendant cette délibération des généraux, on avait donné le signal de descendre dans la vallée. Les sentiers du versant glissaient tellement que chacun remerciait les Busses de leur absence. L'enthousiasme du

274 MÂKCHB SUB SÂBASTOPOL.

combat fait, sans doute, des miracles! Meis au mépris des lois de la pesanteur, on ne court pas sur des talus en roc, plus inclinés qu'à quarante-cinq degrés; et la conquête de la Belbeck, dans de telles conditions topographiques, aurait pu coûter cher. Les fantassins, courbés sur leurs fusils, dévalaient lentement et pêle-mêle. Les gens à cheval tenaient eh trébuchant leurs montures par la bride. Plus d'une bête de somme dégringola et se tua. Les artilleurs essouflés, se cramponnant aux roues des voitures, les empêchaient à peine de rouler. Ainsi, tous à tâtons nous parvînmes, en bas, près du village d'Ortukaï, aux bords de la rivière. Les destructeurs russes, en ce vallon enchanteur, avaient de toutes parts laissé l'empreinte de leurs pas ; le 4)atriotisme peut, en quelque sorte les excuser ; mais nous, leurs continuateurs, rien ne nous absout.

Les tourelles du castel de l'amiral Bibikoff se cachaient dans un massif de chfties et d'accacias. La nature et l'art avaient embelli ce domaine et commandaient le respect. D'emblée , des bandes de ravageurs l'envahirent; les premiers s'emparèrent de la saSe à nmnger, s'assirent sur les plus moelleux fauteuils , autour de la table du seigneur, et dévorèrent son dîner. On les aurait dit chez eux; leur sans-gêne me révolta. Plût au ciel que les autres , à leur exemple, se fussent simplement soûlés de fruits et de vins ! Mais , par un odieux abus de la force, meubles, lambris, livres, tout fut saccagé, de la cave au grenier. J'allais et veinais, avec une foule de collègues, désireux de modérer le pillage. Le hasard nous conduisit dans une chambre encore vierge : des chiffons, un prie-Dieu, des dessins àe mode, l'élégance de l'alcôve , indiquaient le boudoir de la jeune châtelaine. Une feuille de papier, étalée devant la cheminée, portait écrit, d'une main de femmre, ces mots touchants : « Messieurs les officiers français sont priés de protéger l'asile d une demoiselle. » Cet appel enflamme notre zèle ; mais les défenseurs de la propriété ennemie étaient en trop fiiible minorité; nos conseils et nos menaces se perdirent. Les barbares profenèrent jusqu'aux

MABCHB SDB sfiSASTOPOL. 275

rideaux du ciel de lit; lettres, journaux, romans, furent dispersés le long des allées; le vent du soir les balaya, et peut-être une de ces feuilles en lambeaux, poussée vers Sébastopol , répandit la terreur dans la ville. Le maréchal apprit, de son lit de douleur, la nouvelle de cette débauche; il s'en affligea et eut la force d'écrire cette péroraison sur les tablettes de ses éphémérides : • En ce jour, 24 septembre, on a pillé le château BibikoflT. Triste 1 t

Après les émotions de cet intermède, l'armée, repue, se rassembla de nouveau et traversa le pont. Nous assistâmes alors à des scènes d'un déplaisant comique. Ici, un zouave expert portait un divan doré au-dessus de son sac; mais il réfléchit que ce siège ne trouverait pas de place sous sa tente, et le jeta à Teau. Plus loin, un voltigeur étalait la plus belle glace du salon ; las de c© fardeau, il le déposa au bord d'un trottoir. Un second larron se mira , puis d'un coup de pied donné à dessein , fit voler le verre en éclats. Quelques drôles avaient orné leurs képis de dentelles. D'autres jouaient aux boules avec des cristaux et des porcelaines. Les héros de l'Aima débridés rivalisaient de cynisme. La rapacité de nos alliés me consola. Les Turcs lardèrent à la baïonnette toutes les vitres des appartements. Les plus innocents serviteurs , les arbres fruitiers , furent passés au fil, de Tépée. Les Anglais, vexés de n'avoir pas les bons morceaux, nous surpassèrent aussi. Ils se rassasièrent des dernières dépouilles du château, puis la maison brûla, et ils furent les boute-feux. Quant à moi, malgré les fureurs chevaleresques de l'arrivée, je ne restai pas jusqu'au bout sans reproches. Comment refiiser un volume de Montesquieu , cadeau d'un ami , qui grandissait à vue d'œil en friponnerie guerrière ? Puis n'osant pas moi-même picorer, je me blottis dans un coin du chemin , et demandai , à titre de rafraîchissement , la

Sassade aux glaneurs attardés , qui rentraient chargés e raisins et de pommes. Ces. faciles accommodements avec ma conscience me disaient que je serais , avant peu, à la hauteur du métier.

276 MABOHE SUR SÉBASTOPOL.

Vers la nuit tombante, rarmée bivouaqua sur la rive gauche de la Belbeck. Le front de bandière formait dans les bois une courbe appuyée, des deux extrémités, à la rivière. Au centre, s'établirent les réserves et les Turcs. Les Anglais gardaient toujours la gauche. Leurs habits rouges, au milieu de la verdure, produisaient un contraste des plus pittoresques. De loin, au crépuscule, leur camp ressemblait à une prairie de coquelicots. A côté de leurs tentes cyclopéennes, se déployaient de vastes parasols. Sous ces abris, maints officiers de larmée des Indes devisaient des plaisirs de Bénarès et regrettaient surtout l'absence des bayadères. La route de Sébastopol à Simphéropol servit de démarcation entre nous et nos alliés. Son entretien parfait indiquait les abords d'une grande ville. Des poteaux échelonnés , comme des bornes kilométriques , marquaient les dis tances en russe. A en croire les interprètes , quelques verstes seulement nous séparaient du faubourg de Karabelnaïa. Du haut des mamelons, on entendait le son des cloches, et Ton distinguait le scintillement des réverbères. Mille feux éclairaient les bivouacs, et leurs reflets , flamboyants dans le ciel , durent rappeler aux habitants que le moment était venu d'émigrer ou de s'armer. Pour nous, làdisparition totale des Eussesdepuîs l'Aima , nous persuadait qu'ils avaient abandonné la ville, et qu'avant une semaine, Sébastopol enfin ouvrirait ses portes. Avec cette illusion , des nuées de flâneurs , pendant la soirée , contemplaient les clartés de l'horizon. C'était à qui bâtirait les plus beaux châteaux en Crimée. On escomptait déjà, par l'imagination, les amusements de l'hiver , au sein d!e la nouvelle Capoue. On révoquait en doute , non la vertu , mais le patriotisme au bal , des dames Sébastopolitaines, pmsqu'on se flattait de les faire danser. Le tambour mit fin à ces i causeries où, de chimère en chimère, on oubliait même la patrie. Jusque vers minuit , tout reposa en paix ; mais, à cette heure , une sentinelle avancée poussa un cri d'alarme, du fond de la forêt circonvoisine. L'armée se lève en sursaut ; et de courir en tumulte aux fais*

MABCHB SUB SfiBASTOVOL* 277

ceaux et d'attendre. Il faisait noir, et le moindre coup de fusil lâché par mégarde, aurait pu devenir le signal d'une guerre fratricide. Heureusement, il n'y eut pas d'indice d'attaque. Des vers luisants brillaient, de tous côtés , sous l'herbe; lomb rageuse vedette avait probablement pris un de ces diamants vivants pour les étincelles des yeux d'un cosaque. Cependant le calme né se rétablit,pas avant le matin. Le courage nocturne ne s'apprend pasenunealerte, etla peur d une surprise empêcha les plus braves de'se recoucher. Entr'autres trembleurs, mon ordonnance s'obstinait à croire que les Russes étaient là. L'avertissement lugubre du sonneur d'alarme dans les ténèbres l'avait bouleversé, comme la trompette de larchange, et , hors de lui , aussitôt il avait plié bagage, harnaché les chevaux , abattu ma tente , tandis que je dormais encore, au risque de blesser son maître. Je me débarrassai de mon linceul de toile , et demandai au fidèle Martin la cause de son émoi. • Les Busses! les Russes! me répondit-il. » Mitraille,ne comprenant pas ce qui se tramait autour de lui, roulait sa voix comme une femme éplorée. Tous les chiens d'alentour hurlaient àl'unisson avec lui, et moi, de bondirdemon lit et d'aller, en déshabillé, aux renseignements. Dieu merci I ce n'était rien ; et, fier, j'adressai à mon palefrenier effaré , un discours sur la nécessité du sang -froid en pareille circonstance à l'avenir. Il n'écoutait pas, et pour cause. Au voisinage, une sorte de fou braillait-à tue-tête : i Les Russes ! les Russes! » En vain lui imposa-t-on silence; on fiit forcé de le bâillonner, pour qu'il ne révolutionnât pas tout le camp inquiet. La diane trouva les bataillons levés et riant en chœur de cette première camisade. Toutes ces voix joyeuses se mêlant au concert des oiseaux du matin , aux harmonies de la forêt , aux fanfares anglaises et françaises en lutte, au chant des Turcs en prières, aux carillons des temples de Sébastopol, composaient un incomparable salut au Dieu du jour et des armées.* Cet éclair de poésie rachetait une nuit d'insomnie.

Pendant les cinq jours écoulés entre la bataille et

notre arrivée sur la Belbeck, que s'était-il passé à Sébastopol?Dès le 20, l'armée vaincue s'était dirigée, à marche forcée, vers la Tchernaïa, et, tandis qu'elle. se. remettait, près du pont d'Inkermann, sous le canon de la place, le prince Menschikoff y entrait, pour présider à 1 organisation de la défense. Mais, une lettre à son chef d'état-major, datée du champ de bataille, l'avait devancé: • Il fallait, disaiiril, à tout prix, sauver le boulevard de la Crimée. • Le 21,1e vice-amiral Komiloff avait donc convoqué, au conseil de guerre, tous les officiers de la flotte et de l'armée. H dévoila devant eux la sombre situation et agita la question du système défensif à appliquer sans délais. On condamna, d abord, les plus vieux navires à combler l'entrée delà rade. Parce sacrifice, on se couvrait immédiatement du côté de la mer. Au nord, le fort Constantin protégera la ville. Mais au niidi, les remparts se résument enunlambeau de fipontbastionné et en quelques ébauches d'ouvrages de terre. Si l'on ne ferme à la hâte cette enceinte, c'en est fait de Sébastopol ! Les ingénieurs les plus expérimentés se taisaient, devant ce tableau de la réalité, quand un. jeune capitaine du ffénie se leva et jura, en quelques jours de préserver Ta ville d'un coup de main. C'était Totdleben, un maître dans l'art de Vaubân, un de ses disciples désormais les plus illustres. Kbrniloff accorda pleins pouvoirs à ce sauveur inespéré. Sous ses ordres, matelots et soldats prirent la pioche avec ardeur. Au retour de Menschikoff, une légion de travailleurs était déjà à l'œuvre, et les navires, dévoués au salut commun, interdisaient aux escadres ennemies l'approche du port. Ces énergiques préliminaires ranimèrent l'espoir du * général en chef; il régénéra ses troupes, et derrière les retranchements du nord, il observa, non sans anxiété, les mouvements des Anglo-Français. Il devait sans doute redouter que le fort Constantin, pris de vive force, entraînât la perte de la place. Aussi, s'applaudit-il des modifications du plan de campagne. Mais, les alliés, à tort ou à raison, optant pour l'attaque méridionale, remportait-il un avantage? Il gagnait quelques jours, et,

ICÀBOHB SUB 86BAST0P0L. 279

souvent, à la guerre, le temps vaut mieux que des victoires. Toutefois, était-il en droit de supposer, qu'à la faveur du court entr'acte qui le séparait de rétablissement des assiégeants sur la presqu'île Chersonèse, les murs imparfaits de ses bastions seraient en état de résister au delà de Thiver?

Pour détourner de leur parti l'attention de la critique, les publicistes de Pétersbourg ont proclamé que l'abandon du projet de Varna était, de la part des attaquants, une faute providentielle, et, d'après cette autorité, une foule d'excellents esprits, tant en France qu'en Angleterre, passant condamnation sur le changement de plan des vainqueurs de l'Aima , croient encore que Sébastopol aurait pu, dès l'abord, être enlevé d'emblée. Il serait aisé de réfiiter ces détracteurs intéressés ou involontaires, par le jugement de l'auteur de l'expédition. Mais, à priori, y a-t-il lieu de crier au miracle, parce que la forteresse de prédilection des czars, vraie machine de guerre, dressée contre Constantinople depuis des siècles, ait su, avec une artillerie inmiense et des bras exercés par milliers , se mettre, en dix jours au moins, en état de braver les entreprises de vive force? Nos villes de guerre, sans les mêmes moyens, ne prendraient pas, au besoin, une si longue échéance. Quant au reproche de n'avoir pas attaqué immédiatement, par le nord, il cache une tactique habile. Si les alliés, au mépris des obstacles de tout ordre dûment constatés, s'étaient montrés assez témérairei3, pour courir sus aux forts du Nord, cent chances contre une leur prédisaient une défaite mortelle, et, dans ce cas, les critiques Russes se glorifiaient de leur erreur. La furie française, par impossible, réussissait-elle, ils se posaient alors en prophètes et dépréciaient un coup de dé sans

Sortée. Toutes ces opinions, en pareille matière, étuiées dans les bureaux de patriotisme, n'ont que la valeur des thèses de rhétorique militaire.

Le changement de direction que les Eusses fêtèrent, par ordre, presqu'autant qu'une revanche de l'Aima, et qui fut de notre part, une simple inspiration de la pru-

280 MABOHB SUB ÔÉBASTOPOL.

dence, reçut son commencement d'exécution, le 25. Les Anglais avaient réclamé l'honneur d'ouvrir, ce jour-là, la marche. Nous étions depuis longtemps debout, sac au dos, quand, au coup de sept heures, après déjeûner, nos alliés se décidèrent enfin à démarrer de cette plantueuse station de la Belbeck. Ils ne s'inquiétaient nullement de la longueur de la course à fournir, à travers les bois touffus. 11 importait d'arriver au gîte avant la nuit, et ils adoptaient le pas de promenade. En arrivant devant nous, ils tirèrent, 'selon l'usage, leurs bordées de hourras. Tant était vif notre dépit de l'attente, au port d'armes, nous ne leur rendîmes cette fois leur salut qu'avec stricte politesse. Ils poursuivirent. Jamais on ne vit un défilé pareil. Après les troupes, marchaient les réserves, puis les bagages, puis les arabas loués ou pris aux Tartares, que traînaient des buffles aux flegme britannique; plus loin, un troupeau de bœufs, un à un; derrière, des moutons en farandole; ensuite, la Smala des cantiniers, femmes, enfants, chameaux, mulets, enfin l'arrière-garde. A onze heures, ce torrent àUmpedimenla s'écoulait encore par l'unique chemin que nous étions réduits tous à suivre. Pour charmer les loisirs, on fit, entr'amîs, des études sur les uniformes des anglais qui passaient. Les Hyghlanders, attirèrent particulièrement la curiosité. Nous n'avions jamais admiré, de si près, ces zouaves d'Albion. On discuta, si leur tenue, oui ou non, respectait la décence. Des paris s'engagèrent. Certain farceur s'approcha d'un de ces braves, lui adressa certains gestes expressifs, entremêlés à*englisch bono. L'Ecossais, eu égard à Palliance, permit qu'on soulevât sa tunique, et l'on saisit alors en riant pourquoi la reine d'Angleterre ne rougissait pas à leur revue.

Vers midi, l'armée française, impatiente, se déracina à son tour du camp. Les trois premières divisions, aux ordres du général Canrobert, côtoyèrent le flanc droit de la route. Le général Forey, avec sa division et les Turcs, longea la ber^e gauche. Entre ces rideaux de baïonnettes, cheminaient les batteries de combat et les

MAECHE SUE SÉBASTOPOL, 281

convois. Bientôt cette ravine tortueuse, où se pressait l'artillerie en masse, se rétrécit outre mesure et devint une ruelle, sillonnée d'ornières, s'égarant à travers la . forêt. Le feuillage, au-dessus de nos têtes, formait une ; voûte telle, qu on n y voyait pas clair en plein jour, ; Nous avancions plus lentement qu'à pas comptés, grâces à l'engorgement de la voie et à l'allure des conducteurs. Même par intervalles, chaque mouvement en avant était accompagné d'un temps d'arrêt. Parfois aussi, il se manifestait, dans'toute la colonne, une sorte de reflux qui faisait perdre plus de terrain en une minute, qu'on n'en avait gagné au bout d'un quart d'heure; et nous étions les privilégiés de la journée ! L'infanterie, qui nous flanquait, dut se frayer un passage au milieu de l'épaisseur des fourrés, et souvent consulter la boussole, sous peine de dévier de la bonne direction. Les soldats, de tous les régiments, mêlés, allaient devant eux, à l'aventure. Dans cette confusion, qu'une poignée de tirailleurs russes embusqués aurait rendu ftmeste , nous débouchâmes sur une clairière. Canons, caissons, fourgons de toute espèce y parquèrent peu à

I)eu, vrai chaos de voitures -incapables de se débrouiler, et surtout d'agir, en cas de surprise. Les bataillons débandés et désorientés se rabattirent en ce lieu^de toutes parts ; de sorte qu'à travers une esplanade plus étroite qu'une place d'armes de village, près de la moitié des troupes de l'armée d'Orient se trouva, en ce moment, entassée, faisant pour ainsi dire antichambre,derrière l'attirail fiibuleux de nos alliés. Après une trop longue halte, le champ se déblaya , et notre procession recommença à s'ébranler. On céda le pas aux zouaves, avec mission expresse de talonner les premiers rangs. Ces Africains, au départ, enlevèrent les applaudissements. Leur contenance nous ranima tous. Dsse riaient des ennuyeuses fatigues de la journée, et posaient avec raison en modèles des marcheurs, devant la galerie de leurs confrères mécontents et altérés. Mais eux, en gens experts, avaient économisé quelques bouteilles des crûs de la Belbech, dans les abîmes de leurs sacs : véritables monu-

282 MABCHB SUB 8ÉBAST0P0L.

ments de leur art, qui dépassaient les glands de leurs crânes bonnets, et contenaient, pour l'imprévu, Tapprovisionnement complet d'un ménage, des chapelets de choux, surmontant un tabouret ou un guéridon du Père Bibikoff, au-dessus, une basse-cour encaquée dans une cage à moineaux, un quartier de mouton, un chat ; les ustensiles'de cuisine se mariaient aux comestibles et aux habits. Même, plusieurs de ces habiles praticiens, avaient bourré une pochette avec de la charpie, en prévision d'une blessure : • On ne sait pas, disaient-ils. • Sous ce faix écrasant, ils se redressaient, pleins de désinvolture, mieux qu'à l'ouverture d'un bal. Quelque-uns avaient le cœur de musiquer avec des mirlitons, conquis à la Belbeck*: preuve, d'après le capitaine Sandis, que le paysan russe est mûr pour la civilisation. Quelles superbes têtes de soldats! et que de vertus guerrières ! Les Hyghlanders, * sont, après eux, mais à longue distance, les premiers soldats du monde. La rencontre des traînards anglais, fut pour nos éclaireurs une impayable aubaine. Ils bousculèrent les lambins, au cri de : • go^ EnglischI leste ît Nos alliés, depuis l'Aima, professaient envers les bonnets rouges j une admiration qui leur défendait de se fdcher de leurs poussées, et ils répondaient par le compliment sacramentel de bono zouave ! Des bestiaux qui , en foule encombraient le pavé, les lurons en égorgèrent plusieurs couples, et la fleur du troupeau, histoire de débarrasser le plancher ; après , ils prélevèrent de droit, les morceaux les plus fins, puis, partagèrent le reste à l'amiable, avec les gardiens et maîtres. Sur leurs traces, le gros de l'armée s'achemina de nouveau. Le soleil s'était couché derrière les montagnes de Tchourgoun ; l'ombre des arbres noircissait de plus en plus. Nous ne tardâmes pas à être plongés dans une obscurité si intense, que le flambleau, jadis guide des Hébreux au désert, n'aurait pas suffi à nous éclairer. Dès lors, les piétons, en file, emboitèrent le pas, et tout à fait les j^eux fermés, se laissèrent aller au courant. Les cavaliers jetèrent les rênes sur l'encolure de leurs bêtes; et, alla grâce du Dieu de la guerre ! Rien d'étonnant,

s MARCHB 8UB SÉBASTOPOL. ^83

si, au lieu de contourner la forteresse du nord de la ville, nous avions donné en plein contrôles avant, postes de Menschikoff. Quelle occasion de vengeance il laissa ainsi échapper ! La moindre fusillade eut causé, dans nos rangs, une de ces paniques néfastes dans Thistoire des armées, où les amis se méconnaissent et s'entre-tuent.

Pendant que nous étions balottés à travers les bois, ainsi qu'il arrive aux chevaliers- errants des féeries, que faisait le général russe? Ce jour-là, peu après notre éloignement du bivouac il était sorti de la citadelle, et se bâtait du côté de Batchi-Saraï, jaloux de rallier, le plus vite possible, les renforts de Pérécop et de Kertcb, déterminé à garder, avec leur aide, les communications entre Sébastobol et l'intérieur de la province. Aussi ne songe£^-t-il pas plus à nous chicaner que, s'il aVait craint de traverser nos projets d'itinéraire ou d'être entravé lui-même.;et,avant que nous touchions au port de Mackenzie , il repassait triomphant la Belbecki Mais la queue de son arrière-garde, peut-être un convoi de Simphéropol à lui destiné, se heurta, par hasard, contre les têtes de colonnes anglaises, au moment où, sur le soir, au débouché de la forêt, elles rattrapaient enfin la grande route et apercevaient la ferme Mackenzie. Les riflemen culbutèrent sans efforts, cette faible troupe au bruit du canon, pillèrent une partie des voitures et campèrent après. Le chef russe s'estima fort heureux de s esquiver des griffes du vainqueur, à si bon marché. Sans s'en douter, et à notre insu, tandis qu'il entreprenait presque sur le même terrain, une marche stratégique, parallèle et en sens inverse, il nous avait coudoyés ! Si l'étape romanesque du 25 fut, de notre côté, un trait d'audace, justifié par l'excès de la confiance, la contre -marche des Russes dénotait leur détresse extrême. Menchikoff connaissait le pays, et il jouait . son vatout, en s'exposant à rencontrer l'ennemi en travers de sa ligne. Le désordre et les ténèbres du chemin nous détournèrent de le flairer et de le rechercher.

Nous n'achevâmes pas notre trajet, avant les premières heures de la nuit. A la fin, le brouillard com-

S8i MABOHB SUR s£bA8T0P0L.

plîqua nos lenteurs. Mais il n'y eut point d'autre sujet d'alarme que le roulement de la canonnade anglaise. Ig-norant le motif de l'escarmouche, nous tramblâmes d'être attaqués, jusqu'au moment où les lueurs de l'incendie indiquèrent le lieu du campement. Kamschlin, qu'un poste russe venait d'évacuer, brûlait, et le feu empêcnait d'approcher des puits du village. L'eau manquait aux environs. Les bidons et les gosiers étaient à sec. Nous étions harassés, haletants plus que jamais. Beaucoup en étaient au point de regretter le lac salé d'Old-Fort. Il ne restait, dans tout le camp, des provisions de la Bel Beck, que quelques verres d'eau. On les donna à maints collègues que la fièvre consumait. Nous souffrîmes tous, plus ou moins, en maudissant le 6ivouac de la soiff Comment le Dante n'a-t-il pas pilorié, dans son Enfer ^ un damné, qui se meurt feute de boire? Quel supplice, seulement pour une veillée ! La bouche est comme en feu I l'imagination grossit le mal ; il semble qu'on se désaltérerait voluptueusement avec du san^. Le sonuneil fiiit. Combien, durant la nuit, en

Sroie à ce mal, pleurèrent de regret,en se ressouvenant es douceurs de la patrie! Et ^'iLs avaient pu, sans scrupule, l'honneur sauf, rétrograder instantanément vers la France, ils l'auraient fait en ce moment. Trop tard, la brume se fondit en ime pluie fine ; chacun ramassa quelques gouttes et essaya de s'endormir. La réverbération des flammes, le bruit des plus attardés qui ne savaient où gîter, et des cris lamentables dans le lointain, tourmentèrent notre repos. La privation d'eau aidant, le choléra avait ressuscité, et les premiers coups de son arrière-saison, avaient frappé les éclopés et les traînards. Ces malheureux eurent beau gémir et crier, ils expirèrent sans secours, sur un lit de feuilles sèches, au pied d'un arbre, pis que des loups, et ils avaient peut-être aspiré, en Orient, aux couronnes de la gloire !

Le temps poussait, septembre finissant ; et,au jour, nous délogeâmes de ce guêpier, de fort mauvaise humeur, comme il sied après une longue soirée d'épreuve.

KABCHB SUB SfiSASTOPOL. 285

Près de lafenne Mackenzie, à terre, gisaient des roues et des ridelles de caissons russes. Ni la vue de ces lauriers de nos alliés, ni Téclat du ciel, ni la découverte de maigres filets d'eau, rien n'éçaya Tannée qu 'intimidait encore le spectre de la soif. Bientôt la nouvelle s'ébruita que les Russes se sauvaient de Sébastopol ; elle courut, de la tête à la queue de l'armée, comme un joyeux passe-parole; on y ajouta foi et on soupira alors avec moins d'impatience, après l'abreuvoir rêvé de la Tchernaïa. H &isait cruellement chaud; la poussière conspirait contre nous avec le soleil et la sécheresse. Ce n'était plus cette carrière de steppes, en plateaux étages, que nous battions depuis Old-Fôrt. On avançait dans les flots de sable mouvant, entre les rochers à pic d'Inkermann et la forêt. A l'horizon, les sapins et les crêtes blanches de la montagne ne laissaient rien deviner du paysage prochain. On se résignait, à jeûner d'eau jusqu'au soir, quand par une éclaircie, apparurent les champs verdoyants que la Tchernaïa arrose. Jamais, en réponse au salut des Anglais, on ne cria de la sorte. La chaussée descendait rapidement vers la rivière. A l'eau ! La vitesse de la colonne s'accéléra en raison directe du bes6in;et,au pas de charge, les chefs en tête, on se dispersa le long des bords. Malheur à quiconque nous aurait défendu de toucher à la rivière I Une armée altérée a un élan invincible ! Jadis les Cimbres furent des sots ! On but à satiété; on fit des ablutions à donner envie aux Turcs. La fête dégénéra en une vaste baignade, où les héros de la veille, redevenus enfants pour un instant, barbotaient à la façon des amphibies. Tous, ceux même qui ne prenaient pas part aux ébats, éprouvaient un charme inqualifiable à voir courir le flot bfenfaisant. Après ces plaisirs aquatiques, et jusqu'à la fin de la halte, on alla en jouant fourrager dans les potagers d'alentour, malheurement déjà visités par nos rapaces avant-coureurs, messires les Anglais.

En effet, nos alliés avaient conservé les devants. Dès la soirée précédente , peu après la dispersion du convoi

286 MABOHB BUB 8iBAST0K»L.

russe , pendant que le gros de ses troupes se fixait

Saur la nuit, à Mackensie, lord Raglan, & la tête de sa îvision légère, avait poussé jusqu'au pont de Traktir. Le 26, ils se cardèrent bien de nous y attendre ; le port de Balaklava les attirait ; outre le désir d'en être les premiers occupants, ils brûlaient de se laver définitivement du reproche de retardataires de l'armée d'Orient, et le bourdon du Times annonça au monde l'avance que les soldats de la vieille Angleterre avaient prise en cnemin sur leurs rivaux. Donc, le corps de bataille britannique, campé au delà de Mackensie, pour ne pas céder le lendemain le pas, nous avait précédé aux bords de la Tchemaïa, tandis que la division Brown investissait Balaklava. Les torts de la ville tonnèrent à la vue des Anglais, plutôt pour avertir Sébastopol, que dans un but d'intimidation. Les échos des monts Fédiouchine transmirent , sans nous émouvoir , ces bruits d'alarme , à l'heure même où, des hauteurs de la route de la forêt, nous découvrions, avec des transports de joie, la plaine de Tchourgoun. On savait bien que nos amis ne lâcheraient pas prise. Avant de sévir, lord feaglan somma la place de se rendre ; le commandant, sans troupes, céda. On le garda en otage , et ses filles , deux blondes et belles enfants, partagèrent sa captivité au monastère de Saint-Georges.

Tandis que l'avant-garde anglaise s'emparait de sa conquête, nous dressions nos tentes sur la rive gauche de la Tchernala. Ce bivouac était un vrai pays de Cocagne : de l'eau , du bois , des bassesKjours , des greniers et des jardins à nos portes. On bénit le ciel de ce dédommagement, à l'exemple des pieux bandits, des Abruzzes; puis les butineurs rentrèrent en campagne. Un des plus scélérats, le soir, nous rapporta à table une superbe oie, prise à main armée, et nous eûmes la faiblesse de l'accepter, la force de la manger rôtie. La friponnerie a ses degrés, ainsi que la vertu. AOld-Fort, nous avions châtié les malfaiteurs avec indignation; à Ja Belbeck, ils avaient trouvé leur pardon. Maintenant, nous voilà leurs complices; demain , peut-être, s'illus-

HABCHB SUR SÉBASTOPOL. 287

trerarlron h lamaraude ! En* campagne, triste vérité, le brigandage et la victoire , le bien et le mal , sont les deux divinités du soldat. La gloire y comme le soleil, a des taches.

Les Turcs ne se contentèrent pas de piller. Un misérable de cette milice valeureuse d'Afrique tua une paysanne,à force d'outrages. On le fusilla, et son crime, le seul de Tannée d'Orient, suscita dans tous les rangs un cri de réprobation et d'horreur. Il fallut oublier, avant la fin de la journée, ce lâche assassinat, pour s'entretenir d'événements qui intéressaient la France autant que nous : on venait de publier les derniers adieux du maréchal de Saint-Arnaud, et la proclamation du nouveau général en chef.

C'est pendant la précédente nuit, que le général Canrobert avait reçu les rênes du commandement. Les soucis de nos aventures de Mackensie avaient épuisé le vainqueur de l'Aima; il tremblait que les alliés, égarés au milieu des forêts, assaillis à 1 improviste, pertSssent ridiculement le fruit de leurs exploits. Une attaque de choléra soudaine lui porta le coup de grâce. L'heure de la retraite ayant irrévocablement sonné , il manda l'héritier que l'Empereur lui désignait, et il accomplit le sacrifice. Dès que Tordre du jour lui eut communiqué cette révolution du quartier général, l'armée reconnaissante accorda des larmes au soldat illustre dont une maladie sans pitié brisait prématurément la carrière , des regrets au chef dont Tétoile l'avait guidée k la victoire; mais personne , au nom seul de son successeur, ne désespéra de l'avenir.

Dès lors, la voiture du maréchal, sans appareil, à pas lents, s'ébranla, sur nos traces, vers le port génois. Le jour même de notre arrivée à la Tchernaïa, fort tard, elle traversa les camps. Les feux de broussailles égayaient au loin les collines semées de tentes. Des groupes d'amis, à Tentour, se contaient de bonnes histoires du pays. Pour s'asseoir à ces foyers de la camaraderie, qui liii rappelaient les heureux jours de la jeunesse, le guerrier expirant aurait, en passant, donné sa

fortune et sa^gloire. Maints et maints curieux Tescortèrent avec un pieux empressement. Il se souleva, nous sourît à tous, serra la main à des compagnons d'Afrique qu'il reconnaissait; mais des pleurs roulaient dans ses yeux, et la mort veillait à ses côtés.

Le lendemain , 27 septembre , la quatrième division seule fila sur Balaclava. A l'arrièi^g- garde , la (îalèche du maréchal marchait , comme un char funèbre. Plus loin, roulaient les fourgons d'ambulance , où s'entassait ime foule de malades, regain du choléra. Dans ce convoi se trouvait un de mes commensaux , alité depuis une chute de cheval qu'il avait faite en pleine eau glacée de la Katcha. A Varna , au temps des débuts, j aurais déploré son départ, qui me réduisait à la compagnie d'un vieillard muet et de plusieurs pessimistes. Mais, peu à peu, je me rompais à la solitude du bivouac, ce milieu par excellence du philosophe , fertile en enseignements, s'il est vrai qu'on s'instruise en souffrant, riche aussi en émotions, qu'inspire le commerce de la mort et le souvenir de la patrie, en douces rêveries qui consolent des misères du champ de bataille. Me voâà, dès l'entrée en scène, misanthrope et presque maître-enpillerie! Il ne manquait, pour compléter cette éducation guerrière, qu'à acquérir l'insensibilité du cœur. Que la raison et la pratique d'un siège long et cruel, hélas ! comblent cette lacune, et je me demandais avec effroi, si, après cette métamorphose morale, une fois de retour au village, on n'aimerait pas avec férocité les courses de taureaux, les combats de bêtes fauves, ou de coqs, la chasse, la lutte, tous les exercices sanguinaires; puis qui sait? si par la force de l'habitude, à la paix, on ne préférerait pas vivre en ermite.

• Pendant qu'ainsi, sous ma tente, je riais à mes dépens, en attendant les ordres du départ, tambours et clairons, sonnèrent en fanfare le ralliement des deux premières divisions, chargées sous la conduite du général Bosquet d'explorer le plateau, qui, à l'orient de la ville, sur la rive gauche de la Tchernaïa', en face des ruines d'Inkermann se dresse entre la vallée et la rade.

La garde du c^mp fut confiée, ce jour là, aux troupes du prince Napoléon et de la réserve. De loin, en amateur, je suivis la promenade stratégique; on poussa jusqu'aux premières pentes du ravin du Carénage, presque à portée de canon de Karabelnaïa. Répandus autour de l'enceinte, les pionniers russes remuaient la terre avec passion, comme s'ils avaient conscience de leur faiblesse. Ils ne s'aperçurent pas de notre apparition, et à loisir, quoique a vol d'oiseau, les chefs de l'artillerie •et du génie, en vue du plan d'attaque, examinèrent les abords et les fortifications du faubourg. Autour de lui, il n'existait encore qu'une esquisse de ligne bastionnée, s'adossant au mont Sapône, et aboutissant, du côté de la place, aux casernes. En avant, et parallèlement au ravin du Carénage, le ravin de Karabelnaïa descendait vers le port du sud. Entre les abîmes de leurs lits, sur un mamelon isolé, au centre de l'emplacement du bastion intermédiaire, s'élevait une tour casematée, dite la tour MalakojBF. On jugea, par le zèle des défenseurs, ^ue ces retranchements extérieurs, malgré leurs solutions de continuité, quoiqu'on plusieurs points du tracé, ils se composassent d'un simple terrassement, mais déjà armés en partie, sauraient braver les insultes des assiégeants. Quant à Sébastopol, il s'étageait en am- • phithéâtre, sur la rive occidentale du port ; mais la na- ' ture accidentée du terrain, ne permit pas de sonder l'étendue et la solidité de ses murailles internes.

Les éclaireurs retournèrent à la nuit. Les sentinelles de la Tchemaïa avaient aussi, en leur absence, barré l'aqueduc, qui, prenant ses eaux au pied du camp, alimentait les bassins des docks et plusieurs quartiers de la place ; de telle façon que,dehors et au logis, l'armée était contente de sa journée. On festoj^a, au détriment des villageois d'alentour. Des feuK de joie s'allumèrent. Il semblait que nous auricms prochainement ville gagnée. • Peut-être faudra-t-il encore une action de vigueur , mais gare à toi , Nicolas , disait le refrain du soldat. Tu (en souviendras mieux! • Nous nous endormîmes sur cette illusion.

290 MABOHB 8UB SfiBASTOPOL.

Le lendemam, la diane, messagère de Taube, sonna ses fan&res les plus sémillantes ; et au milieu de ces champs endbnnis de la Tchemaïa, seulement colorés au loin par l'étoile du berger et les premières clartés de l'orient, on avait plaisir à entendre les clairons luttant de verve avec les trompettes, ainsi qu'en un con- ! cours de musique, tandis que les tambours, le long de la rivière, imposaient brutalement silence aux oisillons du matin, comme si ces hôtes de la vallée n'avaient

f)lus, à titre de russes, le droit de ramager au soleil evant. Nous dîmes adieu à la Tchemaïa, que l'armée nedevaitplus repasser désormais, et maintes fois rougir de son sang. Ia brume s'était refroidie. On pressa le pas. La route contourne les monts Fédiouchine, serpente à travers des landes, puis s'abaisse vers la campagne de Balaclava. Quel spectacle nous émerveilla, du haut de la côte! A gauche, les contreforts extrêmes de la chaîne Taurique s épanouissant en coteaux, en bosquets, en prairies f au milieu de ces ondulations de verdure, le blanc massif des maisons dé Earani, semblable à une corbeille de marguerites ; dans la plaine, une nappe à perte de vue de vergers et de vignobles, émaiUée de seigneuries, chères à la noblesse moscovite ; h droite, les cimes sauvages d'Inkermann; plus loin, devant nous, au bas des collines, Eadiketii avec sa ceinture de jardins fruitiers et son clocher rustique, qui sonnait le tocsin à notre approche ; sur le dernier plan, le désert du plateau Chersonèse, dont l'horizon se confondait avec le ciel de la mer, éblouissant de lumière ! Quelle nature! A sa beauté et à sa richesse, on reconnaissait enfin cette Tauride, qui nourrit Athènes, et que les Romains avaient surnommé le grenier de Mithndate ! Ces villages, ces châteaux, étaient peuplés de colons taptares, que le bonheur et l'abondance avaient façonnés au servage russe. Aussi, la terreur nous avait précédés. Tous s'étaient réfugiés à Sébastopol; et,quand les sapeurs d'avant-garde se présentèrent, ils ne rencontrèrent qu'une poignée de femmes et de vieillards attroupés dans le temple et tremblants. On leur laissa la vre, à

leur grand étonnement, la liberté, leurs trésors, tout ; mais on préleva la dîme des récoltes d'automne.

Nous occupâmes , de bonne heure, avec des bravos d'allégresse, cette Chanaan. Le camp enfourcha la route de Balaclava, non loin du port, là où déjà se pavanaient les navires anglais, et il s appuya contre un mamelon qui reçut, en 1 honneur de la jonction avec nos alliés, le nom de colline Canrobert, Les rues des tentes sillonnaient des vignes, vierges du vendangeur. Les goddem s'étaient déjà, ailleurs, rassasiés! La cueillette se fit librement, au bruit des chants, et rapporta. Cette fois, secouant la pudeur d'écolier, j'avisai un cep, la fleur des champs voisins, et me l'appropriai militairement. Dix raisins en pendaient , énormes et couleur d'or ! Béni soit Dieu ! Quelle chance pour tous d'être délivrés à dîner du lard tyranûique ! L'armée au repos, savoura muscats et légumes. Par la frugalité, elle s'habituait aux privations du siège de plus en plus, probable de Sébastopol ! On aurait dit- un jour maigre. Des ruches déracinées, le miel coulait sur les tables. Ainsi, les abeilles et les habitants de la vallée payaient les frais du repas. Ni repentir delà maraude^ pas même un scrupule. Décidément, la guerre encanaille ! Pour nous, en France, quelle honte! Autre lieu, autres sentiments,, autre morale peut-être !

A la fin de l'après-midi un devoir pénible attira la foule à Balaclava. On évacuait les cholériques sur Constantinople. A cheval donc, pour serrer la mam aux pauvres partants de l'ambulance ! Un défilé conduit au

f)ort, tranchée^ immense, pratiquée par la nature dans a montagne. Rien dans cette gor^'e ne trahissait le voisinage de la mer, si ce n'est la fraîcheur de l'air et une léffion de matelots en liesse, allant et venant. Le jour y baissait prématurément ! Bientôt, au bord d'un lac, de toutes parts entouré de rochers à pics et pavoisé de drapeaux anglais, la ville se montra aux regards des curieux affluant. Nous avançâmes encore, et nous vîmes enfin les flots bleuir au loin. L'entrée de la rade ressemble à une porte ouverte au milieu des falaises

le

MABCHB SUB SÉBASTOPOL.

ar la main de ces hardis navigateurs de Gènes, dont es ruines d'une citadelle, au-dessus des remparts, attestent le génie colonisateur et la puissance commerciale. ' La première visite fut réservée aux malades,quî mirent à la voile de suite vers l'hôpital. On consacra la dernière heure de la journée aux curiosités de Balaclava. Les rues sont étroites et montueuses. Ni places, ni monuments, informe pâté de cabanes qui rappellent Gallipoli. Il y régnait, en ce moment, partout, un silence de mort. Depuis l'arrivée des Anglais, les rares marchands qui n'avaient pas pu s'enfuir, avaient cadenassé leurs boutiques, et, aux fenêtres des mansardes, derrière des rideaux entr'ouverts, on surprenait plus d un visage effaré, qui s'assuraient, à la dérobée, si les voleurs ou les assassins ne se démasquaient point encore. Dans la moins misérable de ces chaumines, le maréchal, avant d'expirer, réglait ses comptes avec Dieu. A micôte, une église inachevée nous frappa par l'élégance de son architecture. Un rifleman montait sentimentalement la garde le long du perron; cette sentinelle mélancolique était tout à fait en harmonie avec la tristesse du tableau d'alentour : enceinte reserrée, dont les parois de roc sont, çà et là, parsemées d'arbustes flétris; lieu de refuge, en tout point, semblable aux décombres d'un amphithéâtre ou à un nid de pirates ; site digne du pinceau des romanciers, et qui, à cette heure, où les ombres du soir estampaient déjà le fond des vallées, aurait offert un aspect vraiment sinistre, si l'Euxin, par l'échappée de vue de la passe, n'y avait reflété les rayons du crépuscule. Par cette échancrure de la montagne, lumineuse dans le lointain, l'œil se

{)laisait à acfiairer les vagues moutonnées, qui simuaieût, à la surface des vagues légères et colorées, le balancement d'une draperie d'or. Peu après le soleil couchant, nous redescendîmes par les quais, où les Anglais débarquaient déjà leur matériel de siège, pendant que leurs collaborateurs en étaient encore à la recherche d'une rade. Je ne pus d'abord, avec les passants, me défendre d'un sentiment de jalousie. Mais, eu

MABCHB SUR SÉBASTOPOL. 293

examinant ces rivaux à l'œuvre, on se convainquit, avec satisfaction, qu'il serait aisé de les rattraper. En ce chantier, les manœuvres de force s'exécutaient, avec une mollesse incroyable chez les premiers marins du monde. Les ouvriers employaient une séance, à faire ce qui ne demandait qu'un tour de main. Les chefs présidaient, mais de haut. Sur le pont de quelques navires leurs femmes babillaient et brodaient. Une d'elles berjiit un jeune enfant, qui, par coquetterie de patriotisme, s'appelait Aima. Depuis un siècle, depuis le sombre séjour de Varna, l'on n'avait pas aperçu silhouette de belle dame ; aussi ces ladies en toilette ravirent les regardants, autant quedesondinesde l'Euxin, On les lorgnait encore, quand la nouvelle d'une sortie nous ramena au bivouac, bride abattue. En effet, au pas gymnastique, les tirailleurs s'éparpillaient sur les mamelons, en avant de Kamara ; derrière eux, se mouvaient d'épais bataillons de ligne. Les batteries attelaient. On n'attendait plus que l'ennemi. Tout à coup, il retentit des bruits d'explosion du côté de Sébastopol. -Des colonnes de fiimée voilèrent le ciel dans la direction de la ville. Les Russes faisaient sauter les constructions, qui, en dehors des remparts, gênaient la défense. Trompes par des espions, nous interprêtâmes cette mai mfestation comme un signal d'attaque. L'armée resta sur le qui-vive, jusqu'à la nuit close, et en fut quitte pour quelques moments d'espoir. On èoupa pastoralement avec des raisins et du vin cuit. Après boire, nous touchions tous plus ou moins à l'ivresse, et mille rêves couleur des coteaux de France embellirent le sommeil du camp,

La nuit fut paisible, même aux embuscades. Le lendemain on fixa le départ à midi. Les oisifs profitèrent de la matinée pour aller rendre presque les derniers devoirs, au maréchal. Dès huit heures, officiers et soldats de toutes armes. Anglais et Français, accourus spontanément, se réunissaient autour de la maison mortuaire. Des marins du Berlhollety en sortirent, portant sur un lit d'honneur, recouvert d'un drapeau tricolore, l'ex-

294 MABOHE SUB SÉBASTOPOL.

commandant de l'armée d'Orient, arrivé au terme de son agonie. Une compagnie de zouaves formait escorte. Nous suivîmes religieusement ; et, sans plus d'apparat, le convoi se dirigea vers le navire funéraire, à travers les ateliers du débarquement. Les pionniers alliés, d'eux-mêmes se découvrirent tous avec respect. Une cabine avait été préparée au bout de la dunette. On y plaça l'illustre mourant; son confesseur s'assit à èon chevet. La foule salua, et le Bertholleê, lançant dans l'air un flot de vapeur, pareil au nuage d^e détonation funèbre, leva l'ancre. Vers le soir, le vainquem* de l'Aima rendit le dernier soupir (29 septembre), presque en face de Sébastopol, la ville de ses pensées, seul, en pleine mer, au début d'une guerre qui était son œuvre et qu'il avait glorieusement ouverte : destinée pitoyable qui lui vaudrait, ne fût-il pas sans reproche, le pardon de l'histoire. Le vaisseau en deuil, s'arrêta à Beïcos, reçut la maréchale désolée, et continua sa navigation. Les canons du Bosphore annoncèrent à Stamboul son passade. Le peuple silencieux se pressait le long des trottou's du port. Tous les bâtiments portaient leur pavillon en berne. Les ministres ottomans, sur des jcaïques tendus de noir, allèrent au devant de la maréchale, à Thérapia, et lui ofiFrirent , au nom de leur maître, des compliments de condoléance. De la terrasse du Vieux- Sérail, le sultan, plein de regrets, assistait à ce premier acte des funérailles de son ami. La France pleura la mort d'un de ses enfants, dont le génie et le boiùeur auraient assuré prompt succès dans la lutte contre la Russie.

Saint-Arnaud était né pour les grandes entreprises deguerre. Sur les champs de bataille de la république et de l'Europe, il aurait é^alé les parvenus fameux de ces temps héroïques. Il avait foi en lui, et possédait l'art de communiquer sa confiance. Il savait tout ce qu'on jeut exiger du soldat, et il obtenait plus encore par son éloquence. Elle se pliait aux circonstances les plus diverses, soit pour ajouter à l'autorité du conmiandement, soit pour enflammer au combat l'enthousiasme, soit pouc

MABCHB SUB SÉBASTOPOL. 295

soutenir le courage des feibles aux jours de malheur. L'armée d'Egypte, à Saint-Jean-d'Acre, ne subit peutêtre pas une situation plus critique que les alliés inactife sur la plage pestiférée de Varna. Le maréchal, souffla au cœur des siens une étincelle de feu qui le dévorait, et il triompha de la démoralisation. A défaut d'autres titres à l'immortalité, la dernière page de sa vie, de Gallipoli à Balaclava, suffirait. Promoteur de l'expédition de Crimée, le ciel lui refusa la feveur de la conduire à son ^ré. AU bivouac de Boulahir, aussi bien que sous la tente de Menschikoff, il resta convaincu que Sébastopol s'achèterait au prix d'une laborieuse campagne d'hiver. Malgré cette opinion, souvent exprimée par lui au conseil et dans sa correspondance, on a fait à sa mémoire l'injure de supposer et de proclamer qu'il aurait précipité, dès le lendemain de la victoire son armée sur la ville, comme si à ses yeux, la science stratégique n'était qu'un jeu de hasard, et qu'il eût brûlé ses vaisseaux. Quelles que fussent les imperfections de ses remparts, Sébastopol, défendue par plus de deux cents pièces d'artillerie^ et le patriotisme désespéré de sa garnison, offrait une barrière plus imposante que les escarpements de l'Aima, qu'on avait emportés par miracle. Tenter l'assaut d'emblée, c'était recommencer le même trait d'audace deux fois, coup sur coup, mais sans les mêmes chances de réussite. Un écolier n'aurait pas à ce point abusé de la fortune.

Quand même le maréchal, gardant secrète en sa pensée l'illusion que la plus forte place de la Crimée pourrait être enlevée de vive force, aurait, de son lit de mort, conseillé à son successeur d'agir sans le moindre préambule de siège, quand même .cette tactique n'aurait pas répugné à la çrudence et à la saine raison, le général Canrobert aurait dû réfléchir devant les hésitations de lord Raglan. Cette tentative d'attaque prématurée heurtait de front l'esprit méthodique du chef anglais. Non-seulement, il en déclinait toute responsabilité, mais il s'y opposait catégoriquement dans la mesure de ses moyens. Aussi, après la retrcùte du ma-

296 MABCHB SUB SéBASTOPOL.

rédial, il avait été décidé entre les chefe alKés qu'avant d'aborder Sébastopol, on entamerait la marcne d'un siège régulier, sans investissement , et qu'on en pousserait les opérations autant que les forces de la défense et les événements extérieurs l'exigeraient. De la station de Balaclava, on partagea la tâche des deux armées. La conquête de la ville, proprement dite, nous fut dévolue; les Anglais, à cause de la proximité de leur port, se réservèrent la prise du faubourg.

Ce programme tracé , le 29 à midi», on se mit en marche vers le plateau Chersonèse, La route était sillonnée de voitures, qui déjà transportaient au parc de siège de Eai*abehiaïa, des canons et des affûta anglais. Nos partenaires étaient rayonnants de joie. A notre tour, d'être les traîneurs ! Leurs hourras nous semblèrent une politesse ironique. On répondit à demi-voix. Le plaisir de la chasse fit oublier cette rencontre irritante. La colonne tomba au milieu d'une république de cailles. Elles s'envolaient par compagnies, sous nos pieds. On se vengea sur ces voyageuses ; il en fut fait im vrai massacre. On vit presque une seconde édition du miracle des Hébreux. Cependant, plus nous approchions de nos positions, plus la campagne se dépouillait. D'abord on ne vit plus (jfle,çh et là>au milieu des cailloux, des vignes rabougries, des touffes de chênes nains, de maigres pâturages, des cabanes désertes. Puis bornant l'horizon, un plateau immense, désolé. Le cœur se serrait à l'idée, qu'en cas de revers, nous hivernerions au milieu de cette Thébaïde. Un peu plus loin, la mer réapparut; et, nous applaudîmes les flottes, que depuis cinq jours on avait perdues de vue. De la Katcha, elles avaient louvoyé à la découverte d'une baie. Lesuforts de la ville les avaient, au passage, provoqués en vain ; le jour même où nos alliés s'établissaient victorieusement à Balaclava, elles entraient dans la rade de Kamiesch, dont on soupçonnait à peine l'existence. On la nomma, avec raison, la rade de la Providence. D'un accès facile, assez vaste pour abriter contre la tempête tous les transports de nos approvisionnements, située àTîinq kilomè-

MABCHB SUB SÉBASTOPOL. 297

très des remparts de la place, sa possession équivalait à un succès. Les Anglais nous l'envièrent.

Grâce au vigilant dévouement de la marine, le service de la direction du port était déjà organisé quand nos têtes de colonnes y arrivèrent. Nous campâmes, longtemps avant le coucher du soleil, sur la lisière du . rivage que les Russes avaient depuis peu abandonné, à travers des vergers d'amandiers et des vignes. Les avant-postes, à la fin de la journée, signalèrent des cavaliers qui fiiyaient vers Sébastopol. Un vol de spahis s'attacha à leur poursuite, et ils les prirent à la course. . C'étaient des popes du monastère de Saint -Georges, pépinière des aumôniers de la flotte russe du midi, forteresse religieuse, selon le dire des coureurs d'aventure, pittoresquement placée au bord de la mer, entre Balaclava et Kamiesch. On les reconduisit chez eux; un piquet de zouaves s'y logea, avec le rôle de surveillants et de protecteurs. Ces cénobites, gras et fleuris, se dirent pauvres, sans vivres. 'On les nourrit; et les ingrats n'en prièrent pas avec moins de ferveur le ciel, chaque jour, de nous expulser delà sainte terre des Russies.

Pendant la première nuit, les Russes ne donnèrent pas signe de vie. Le lendemain, l'armée acheva son premier établissement autour de la place. Elle fut scindée en deux corps : le corps d'observation , composé des deux

Êremières divisions et des Turcs, aux ordres du général ►osquet, alla immédiatement occuper les hauteurs qui avaient servi de théâtre à la reconnaissance du 27. Sa mission consistait à observer la vallée de la Tchemaïa et à élever, de concert avec les Anglais, une ligne de circonvallation entre les cimes de Balaclava et les rochers d'Inkermann, sur un parcours de quinze kilomètres. A peine ancrés au camp du Moulin, ces gardiens du siège entreprirent leur part de terrassements. Quant à la 4® division et à celle du Prince, elles constituèrent le corps du siège, commandé par le général Forey. Dès cei second jour, on s'avança jusqu'à hauteur de la petite baie de Peschana. Il resta seulement à Kamiesch quatre bataillons et quelques compagnies de rédifs pour con-

S98 MABCHB SQB SÂBABTOPOL.

courir au déchargement de la grosse artillerie et des munitions. Pontonniers et soldats du génie, à Tenvi et sans retard, semèrent, la plage de bigues et de jetées sur pilotis. Aussitôt les chalands, en grande affluence, y abordèrent. On dressa les chèvres, et les travaux préparatoires furent entamés avec feu. Vers le soir, plusieurs pièces de siège étaient à terre. Les projectiles s'élevaient, en piles orgueilleuses, au centre du parc; et,ron entassait la poudre^ et les provisions de bouche dans les fermes du voisinage, transformées en magasins. Une de ces maisons avait été commise à la garde d'un vieux domestique polonais. Croyant qu'on allait la raser, pour les exigences du service, ce pauvre paria implorait les agents de l'administration. Touchés de sa fidélité j ceux-ci lui laissèrent un gîte sous le toit de son maître fugitif et pourvurent à ses besoins. Ce dernier jour de septembre, marqué par tant d'activité sur les chantiers, fut un jour de bombance au bivouac. La première fois, depuis le départ de Varna, nous mangeâmes du pain, mal boulangé, il est vrai, avec des farines avariées, noir, à peine cuit, insipide, et pourtant préférable à ces galettes de pénitence qui résistaient aux plus intrépides mâchoires et qu'il fallait détremper, dans l'eau, longtemps avant l'heure de la table, sous la forme d'une pâtée capable de dégoûter les plus misérables dogues de France.

Avec le mois d'octobre commençant, on entreprit les études du corps de place et de ses abords, préliminaires de l'attaque. Le matin et le soir, derrière une haie de travailleurs et à l'abri des murs de clôture qui couvraient en tout sens la plaine, les ingénieurs et les officiers se répandirent dans le champ futur des tranchées, le plus près possible des glacis, croquèrent le profil des bastions et firent la carte de la région environnante, coupée de ravins, les uns parallèles aux crêtes des parapets, les autres transversaux. Pas un seul coup de fusil ne les contraria. Les Russes avaient hâte de fermer leur enceinte et de la garnir de batteries. Le prince Menschîkoff était rentré de Batchi-Saraï, avec un ren-

MAKCHE SUB SÉBASXOPOL. 299

fort de trente mille hommes environ. Pendant qu'une partie de ces troupes fraîches formait, sur la Tchernaïa, te noyau de l'armée de secours, le reste aidait la garnison à terrasser les ouvrages, et les marins à désarmer les vaisseaux. Parmi ces infatigables ouvriers de la défense, on remarquait lin petit nombre de citadins; les bouches inutiles, en masse, devaient le lendemain, par ordre, évacuer la ville, de sorte que la population civile, femmes, enfants, vieillards, songeaient avec dou-. leur aux soins dramatiques du déménagement. Ilschar-

feaient précipitamment les voitures de départ du mo'. iliep le plus précieux; ce qu'on ne pouvait emporter, était enfoui au fond des caves. La plupart de ces exilés, victimes des nécessités de la guerre naissante, comptaient en vain sur un sursis. Le danger semblait grossir de jour en jour autour de Sébastopol.

En effet, le 2, Tannée de siège se transporta à sa place définitive; trois kilomètres environ séparaient moyennement le front de bandière des fossés de la ville. La gauche de la quatrième division touchait presque k la mer, im peu en arrière de la baie de Strehtzka : si( droite s'appuyait à un bâtiment qui devint célèbre, sous le nom de Maison-Blanche. La troisième division se développait depuis ce dernier point jusqu'aux sommets d'un ravin sinueux et profond, qui presque parallèlement aux ravins supérieurs de Karabelnaïa et de Carénage, allait, s'épanouissant, sur le littoral du port du sud. De là, elle donnait la main à nos alliés. Cette ligne de démarcation entre les deux fi'actions des assiégauts s'appela désormais, par politesse, le ravin des Anglais. Derrière le centre de la division Napoléon, on marqua l'emplacement des parcs. Le commandant en chef établit son quartier-général dans leur voisinage, à distance sensiblement égale du camp du Moulin et de la scène du siège. Ce même jour, les Anglais se concentrèrent autour des murs de Karabelnaïa; leur droite aboutissait aux rochers d'Inkermann. Ces mouvements de troupes complétaient l'investissement du midi de la place. Pendajit qu'ils s'exécutaient, des vedetteis de

300 MABOHB 8UB SÊBASTOPOL.

l'armée d'observation, aux aguets, signalaient un convoi sortant des portes, sous la protection d'une forte escorte. Cette caravane des habitants expulsés s'éloigna lentement, à l'horizon 4e la route de Sébastopol : pauvres gens qui versaient les premiers pleurs de la campagne! Quand le détachement qui les accompagnait revint, nos tirailleurs postés à propos sur les cimes, en fece du pont de la Tchernaïa, lui barrèrent le chemin à coups de fusils jusqu'à la nuit.

Durant les journées du 3 et du 4,^ on poursuivit les reconnaissances , base du plan d'attaque. A Kamiesch, les travailleurs redoublaient d'ardeur. Sur les quais de cette colonie naissante, les canons et les obusiers se dressaient déjà de toutes parts. Les pyramides de boulets et de bombes déparaient aux environs les champs d'amandiers. On écoulait même la primeur de l'équipage de siège vers le grand-parc. De longues files de soldats charriaient à bras, gabions, fesdnes et projectiles, en chantant les airs de la patrie. On organisait les magasins de subsistances, près des bivouacs de chaque division et au grand quartier-général, tandis que le service hospitalier dépliait les tentes de ses ambulances, image grimaçante de la mort, au milieu de ces joyeuses bandes de pourvoyeurs. Près de là, les infirmiers rangeaient en ordre les càcolets et les civières, qui ne devaient pas longtemps chômer. Déjà aussi, débarquaient les renforts de cavalerie , envoyés de Varna et de Bourgas. Malgré ce menaçant prélude de l'ouverture de la tranchée, Sébastopol se taisait. La garnison, seulement à la brume, lançait, dans les champs, des cosaques, et malheur aux imprudents,qui, au mépris de la consigne sévèrement donnée, dépassaient isolément la ligiiedes faisceaux ! Dans la soirée du 3, la quatrième division fut ainsi mise en émoi par des cris de détresse. Des fusiliers, allant à l'eau, étaient tombés entre les lances des cavaliers du Don; on accourut à leurs secours, et les vedettes de Mensdiikoff lâchèrent les prisonniers, légèrement blessés. Sans doute, le gué de Sébastopol craignait de ternir sa gloire de la veille : hier, en effet, un

MABCHB SUR SÉBASTOPOL. 301

officier d'ordonnance du général Bosquet, au retour d'une course, s'était égaré; la nuit tombait; il se rencontra bientôt en face d'une patrouille ennemie et essaya de fuir. Son cheval fut tué sous lui. Il fallut se rendre. Mais le chef russe, avec la courtoisie du vieux temps, lui accorda la Uberté de reparaître au camp, pour rassurer ses amis sur son sort. Le nouveau Régulus reprit après fidèlement ses fers.

Ces enlèvements de camarades par les rôdeurs de Sébastopol, d'après la renommée, se multipliaient; et livrés à eux-mêmes, en ce moment, presque aux avant-

f)Ostes, les organisateurs du grand parc vivaient dans 'anxiété. Minime rouage de la machine, j'y arrivai, le 4, bon matin, à la tête d'une troupe pédestre d'ouvriers en bois et en fer. Derrière nous, six prolonges,frayant presque l'ornière, traînaient la carcas&e future des ma- . gasins à poudre et des salles d'artifice, souvenir de Varna. Halte, devant le quartier-général d'artiUerie, pour y prendre les instructions dernières ! Un commandant m appela de loin. Il arpentait la plaine, avec l'intention de déterminer, selon les règles de l'art, la position de nos baraques, et, un aide-mémoire à la main, il comptait à haute voix, le nombre de ses pas. Je répétais en le suivant. Mais, sans instruments de géométrie, pas moyen de s'orienter ! Tantôt nous étions perchés sur une éminencè, tantôt descendus au fond d'un creux. Les plis de terrain formaient écran à nos yeux. Désespérant de résoudre mathématiquement la question, mon chef de file jeta par terre le bréviaire sacré de l'artilleur et me désigna par approximation le lieu du chantier. Elevé dans le respect de ce livre, résumé de l'expérience des devanciers, cette rudesse à son égard me choqua. L'an dernier, à pareille époque, sous les murs de Metz, j'assistais, comme étudiant militaire, à un simulacre de siège, complément de l'instruction classique, et celui de nous qui se serait permis un pareil sacri*lége aurait été mis au ban de l'école! Ainsi, en campagne, les notions de la théorie changent comme celles del'honnêteté! Le général Lassalle avait raison de dire

302 UABCHB 3UB dÉBASTOPOL.

que la guerre est aux soldats qui sortent de la vie de ff amison , ce qu'est le monde aux enfants qui quittent les bancs du collège.

Le temps, le danger peut-être, pressaient:donc au travail, et un vif coup de collier ! Avant la fin de cette séance d'ouverture, on aurait presque pu abriter des poudres. La nuit vint, et avec elle l'inquiétude. Nous dînâmes en silence. Le Chersônèse se taisait au 'loin. Le camp provisoire des pionniers d'avant -garde s'adossait à un bosquet favorable aux surprises. Une vague terreur s'empara du quartier. Les nommes abattirent des arbres j et, composant un vaste feu, tous se groupèrent à l'entour. Les flammes éclairaient le terrain à la ronde^ et les regards inexpérimentés des veilleurs prenaient parfois pour des espions les ombres des chênes les plus cachés. Chacun renonçait sans regret à dormir sous la tente, étant médiocrement rassuré, sans trop le laisser paraître. On se souvenait d'avoir vu , à l'Aima, des cosaques, et ils avaient paru bons diables. Mais, par cette première soirée d'isolement , en plein champ, à découvert devant Tennemi, et de sang-froid, l'imagination peu aguerrie encore se représentait ces ravisseurs russes sous les traits de harpies , et la chance de tomber entre leurs mains donnait d'avance le cauchemar. Je distribuai, dans ma zone, des sentinelles aux points vulnérables de la position, et m'accroupis, à l'unisson des voisins du plus haut parage , près du foyer de femille. Mitraille tremblait de tous ses membres ; on devinait

Îfue c'étaient des frissons de la peur. Les pipes brûaient, en cercle ; nous fumions tous par contenance. Après minuit, le vent du nord se leva; le froid et la fatigue nous engourdirent. A la faveur de ce sommeil général, mon cheval jugea à propos de secouer le iou^, et se mit à battre la campagne. Le fidèle Martin 1 avait irrévérencieusement baptisé du nom impérial de Nicolas; cependant l'animal était français de cœur. H revint au réveil,de son escapade, une lanière de cuir russe au cou, preuve qu'il avait donné dans une embuscade ennemie, et que, ne voulant par servir l'étranger, il avait

MABCHB SUB SÉBASTOPOL. 303

fui. Sa conduite ne fut peut-être pas inspirée par le plus pur patriotisme, mais par l'appât du picotin matinal. Peut-être aussi , eut -il pitié de son maître sans lui démonté. A la guerre , qui ne chérit à bon droit son cheval , d'un amour arabe? Souvent la vie, la liberté, l'honneur dépendent de ce compagnon ; sans partage, il est l'enfant prodigue des écuries de bivouac. On le comble de caresses, d'avoine, et de sucre, s'il y en a. Aux bêtes de somme , les corvées et les coups! L'aube dissipa ces premières émotions de l'apprentissage.

Inopinément partis de Kamiesch, nous avions oublié vivres et batterie de cuisine : faute de novice. La misère nous menaçait dès le lendemain. Je rongeais, pour ma part, un morceau de biscuit, en guise de déjeuner, quand , par le plus heurçux des hasards, mon chef de service, le commode arpenteur delà veille passa au voisinage, tel qu'un simple bourgeois , portant en triomphe, à son cuisinier, un gigot qu'il avait obtenu par faveur, chez les grands de 1 artiÛerie. Je l'accostai d'un air solliciteur , et il me découpa un beefteak patemeL Merci! je tremblais qu'il m'octroyât simplement des conseils pour mes constructions.

Ce jour-là, nous travaillâmes au bruit du canon; • ce fut un aiguillon original. Les batteries de Sébastopol parlèrent pour la première fois. Or, en vue de recueillir les données finales du plan d'attaque, le général Bizot, dès le matin , s*était avancé le plus près possible des remparts, sous l'appui d'une ligne de tirailleurs. Les bataillons de soutien firent halte à la maison du Clocheton. C'était là , avant notre arrivée , le modeste asile d'un pasteur, chef spirituel d'une colonie de défricheurs allemands disséminés sur le plateau. Devant les nôtres , les éclaireurs de la place se retirèrent avec lenteur. Cependant quelques-uns, en estafettes, indiquèrent aux gardiens des bastions lendroit d'où le vaillant directeur du génie, courbé sur sa lunette, fouillait les fortifications. Les boulets ne tardèrent pas à siffler autour de lui et labourèrent le jardin et les murs du

ZOi MABCHB SUB SÉBASTOFOL.

presbytère. Des raflFales de projectiles de tout calibre succédèrent à ces salves de signal. Nos observateurs rebroussèrent chemin, sains et saufs, Dieu aidant.

Cette première scène de bombardement démontra la nécessité d'opposer aux pièces des vaisseaux russes les plus grosses bouches à feu de Tartillerie navale; sans délai, le conseil décida que l'escadre fournirait au siège vingt canons de 30, dix obusiers de 22, et que , pour les servir, mille matelots descendraient à terre , commandés par le capitaine Rigaud de Genouilly . Nos marins, qui ne s'étaient pas encore consolés du suicide de la flotte ennemie, se réjouirent de ce concours, et s'em-

i)ressèrent d'obéir. Le 6 , pendant qu'ils déchargeaient eur matériel, l'amiral Bruat pénétra seul, en canot, dans la baie de Strelitzka. La Quarantaine s'émut. Sous son feu, le hardi navigateur explora le mamelon du Fort génois, en arrière du Lazaret, constata qu'au milieu de ses ruines, il serait aisé de construire une redoute propre à contre-battre avec avantage les ouvrages extrêmes de la ville ; puis il se rembarqua. ^

La reconnaissance faite, ce même jour, au centre des attaques, ne partagea pas le bonheur de cette tournée aventureuse. Le capitaine du génie Schmit, en avant du Grand-Parc , eut la jambe emportée, le crajon à la main, et en mourut. On l'enterra avant la nuit. Nous l'accompagnâmes en foule, au cimetière, dont il venait occuper la première tombe. Un silence plein d'éloquence lui tint liçu d'oraison funèbre. On n'osa pas lui dire adieu. Qui de nous pouvait se promettre de ne pas le rejoindre bientôt?

Cîomme enhardis par ce coup de malheur, les défenseurs ne se bornèrent pas à nous assourdir du matin au soir par les bruits de la canonnade. Us sortirent, l'aprèsmidi, et incendièrent une bergerie, située à un kilomètre environ de nos lignes, refuge de nos sentinelles avancées. Toute la nuit durant, la place tira avec intermittence.

Le lendemain 7, lennemi revint à la charge du côté de Ib. Maison brûlée. Il voulait sans doute examiner si la

MAECHE SUR SéBASTOPOL, 305

tranchée était ouverte. Deux bataillons de garde les refoulèrent cette fois avec perte. Eu même temps l'armée de secours essayait de tourner la droite de nos alliés. Les Anglais la forcèrent de se désister de ce dessein. Mais, à dater de ce jour, elle ne désempara plus des alentours des ponts dlnkermann. Malgré ces démonstrations offensives,, le troupeau des optimistes se persuadait que la place capitulerait aux premières lueurs de nos bombes d'essai; et le soldat s'imaginait qu'on le tenait éloigné de Sébastopol pour le priver du pillage.

Pendant ces escarmouches, à Kamiesch, tout annonait le prélude prochain des travaux d'attaque. Dès e 7, l'équipage de siège, en masse, roulait vers le parc. Les batteries à pied, chargées du feu d'ouverture, avaient décampé de Kamiesch, et prenaient leur place de combat. Les magasins regorgeaient de poudres. Nous les avions rapidement édifiés, grâce au secours d'une compagnie de turcs. Ces pauvres redifs piochaient pis que dès baudets, et pour cause ; leur chef les présidait, le bâton en l'air, et quiconque se permettait de souffler recevait, de par Allah, un coup. Tant de brutalité révoltait contre ce tyran en épaulettes. Je le punis par la soif. Les sources étant encore mal gardées, l'eau était une denrée rare. Toutes les fois qu'il demandait à boire, je lui offrais une gourde de rhum. En plein midi, et devant témoins, Mahomet défend les liqueurs, et mon collègue altéré me répondait par un yoch plein d'horreur. Quand nous eûmes planté le bouquet sur les poudrières, je remerciai nos auxiliaires musulmans, en répétant, trois fois avec l'intonation du contentement, turco bono! Ils se retirèrent sans sourciller. Gardes nationaux transplantés, -nos alliés regrettaient le service de Stamboul. Ds ne formaient pas l'élite de l'armée ottomane, quoique, zélés en toute occasion, ils affrontassent la mort, ainsi que des gens convaincus de caresser au paradis des Hébés éternellement vierges. Leur gaucherie militaire, leur sérieux imperturbable, surtout la" cacophonie de leurs fanfares, avaient jeté sur eux

306 MABOHB SUB SÊBÀSTOPOL.

une sorte de ridicule. Quand soir et matin les tembours, mêlés aux instruments de musique, proclamaient dans leur camp l'heure de la prière, mille plaisants de toutes parts accompagnaient au loin, avec des huées scandaleuses. On ne ménagea pas davantage leur susceptibilité, dans les rapports officiels, et Ton requérait indiflFeremment, en cas de besoin, une corvée de mulets ou de Turcs.

Libre, après le renvoi des charpentiers, je déménageai à la hâte de mon gîte solitaire, et ralliai au voisinage ma compagnie fraîchement arrivée du port, avec d'autant plus de plaisir que les transes des deux dernières nuits, au chantier, avaient été plus vives. A tout instant, en effet, les songeurs s'y reveillaient en sursaut, se figurant que les cosaques errants sabraient nos fectionnaires ou qu'une bombe était suspendue audessus de leurs têtes. A la feveur du silence, on entendait ces globes de métal, s'élancer de Sébastopol, sillonner l'air, tomber à proximité, se fendre avec fracas, voler en mille éclats, et cette harmonie effrayait des oreilles d'apprentis-guerrîers , autant que le sifflement d'une nuée de vipères. Souvent, à la vue dans l'espace de leurs trajectoires fulgurantes, le plus fânferon se cachait, comme un enfent qui a peur des fantômes, au plus profond de son lit. Le souffle du vent d'automne aggravait les angoisses de l'insomnie. Les tentes brai3aient à plaisir; il semblait qu'elles se déracineraient et qu'on allait se trouver tout à coup sans abri, à la merci du temps. Les plus imaginati&, dans cette crainte, se cramponnaient au support de la toile, leur planche de salut, et ne bougeaient plus de cette pose académique de nau^ fragé, jusqu'à ce que l'étincellement extérieur d'une bombe leur fit oublier, pour le danger de la mort, cdui de camper seul, en chemise, à la belle étoile.

Le 8 octobre fîit le dernier jour de loisir de l'armée. Les canons de la place reprenaient haleine. J'utilisai ce calme et ce repos pour aller, en flâneur, juger de l'état des lieux, autour de Sébastopol, et des défenses de la ville. Le poste de la Maison brûlée eut ma première

MABCBB 8UB SÉBASTOPOL. 307

visite. Derrière, ses pans de murs enfumés, plusieurs rangées de nos gabions n'attendaient plus ^ue les artistes de l'ouverture du siège. De là, j'appuyai à gauche, sur le Clocheton ; les fondateurs du Dépôt de tranchée avaient déjà élu domicile dans les caves voûtées du presbytère ; ils avaient Tair d'y comploter. Les champs d'alentour,. où naguère, un prêtre vivait heureux, loin du bruit et de 1 ambition, se couvraient, d'heure en heure, de fascines, de pelles et de pioches. Plus loin, nouvel arrêt, à la Maison des Carrières. Les employés de l'ambulance dressaient des lits de douleur, dans les

f^renierar de cette ferme dévastée, et mettaient en ordre es sinistres caisses de médicaments et de charpie. Arrivé à cet endroit déjà peu sûr, je tins conseil avec moi-même ! La curiosité m'amorça ; et je poussai ma ronde sur les hauteurs du fort Génois ; de cet observatoire, en tapinois, on considérait, sans trop de danger ,àson aise, la ville impériale. Puisse-t-elle tomber bientôt, me disais-je, en la voyant se çavaner derrière son mur crénelé et ses bastions armés jusqu'aux dents. L'un d'eux, le plus éloigné de la Quarantaine, avait arboré un mât au sommet de ses parapets, ce qui lui valut sa désignation. En face de mon belvéder, s'étendait la Quarantaine, Dieu merci, silencieuse. Je cherchai en vain, dans ces

Sarages fameux, un vestige de Cherson, cette colonie e la Grèce, rivale de Kami, reine de la mer Noire au moyen-âge, et qui survécut à l'empire d'Orient avec son indépendance et sa splendeur. Ses ruines ont servi à bâtir Sébastopol. Les conquérants Russes, plus sacrilèges que le temps, n'ont pas même épargne l'antique métropole de la Chersonèse, où Wladimir-le-Grand reçut le baptême, et épousa la fille des Césars de Byzànce, tremblants devant les héros de Moscovie. Quand les derniers lambeaux de Cherson furent enlevés parles démolisseurs ga^és, un ukase défendit d'y toucher! Voilà aujourd'hm ces augustes débris, ensevelis dans les murs d'une, cathédrale grecque, d'une tour de l'Amirauté et d'autres édifices vulgairement moderne^I Les simples maisons de la ville sont cons-

traites en pierres blanches, extraites de ces carrières de craie environnantes, qui ont fait donner, par les Tartares, à la cité favorite du czar, le nom d Akhtiar. Je crus un instant que les façades avaient été badigeonnées de frais. L une d^elles, plus tard célèbre, me frappa par la teinte verte de sa couverture. L'assiette de Sébastopol est magnifique. Elle trône sur une des plus belles rades de l'Europe, du haut d'un mamelon, se dressant entre la baie de Varlillerie et le port du sud. Karabelnaïa occupe la rive opposée de ce port , et renferme les casernes, les docks, les arsenaux et tous les établissements de la marine ; quant aux approches de la place, la nature semble avoir façonné exprès le terrain en vue de3 besoins de la défense. Un ravin large et profond forme la rue du rempart. Au delà des fortifications, enceinte bastionnée qui n'offrait à l'œil aucune coupure, le sol se déprime de nouveau et creuse un second fossé autour de l'escarpe. Au delà de ce fossé, au midi, se déploie le plateau Chersonèse, sillonné dansla région des attaques françaises; par les trois artères : du ravin central d'abord, dont le débouché, au pied des glacis, tombe entre le bastion du Mât et le bassin central ; en second, lieu du ravin de la Quarantaine, qui prend naissance en avant de la maison des Carrières, et meurt sur la rive orientale de la baie du même nom ; enfin,du ravin du Clocheton, descendant du seuil du Grand-Parc, vers le rivage, au bout de la botte de la Quarantaine, près duLazareth. Cependant, en face des attaques anglaises, courent les ravins du Carénage et de Karabelnaïa, dominés par les camps de l'armée d'observation, puis le ravin, où serpentait la route Woronzof, à partir de la maison de Poste, et s'ouyrant sur le port du Sud. Dans l'intervalle de- ces ravins, les ondulations de la plaine avaient paru, de prime abord, propices au défilement des tranchées ; mais nulle part, on ne put repérer un point qui. commandât la place, et la surface , presque uniformément rocailleuse, multipliait les obstacles probables des cheminements. La campagne m'attrista par sa. stérilité : çà et là, au fond de pauvres enclos, quel-

MARCHE 3UB SÉBASXOPOL. 309

ques boulingrins d'une verdure sombre, des arbres ra* chitiques que la bise avait déjà à moitié effeuillés, de rares pavillons inanimés. Le cimetière attirait agréablement le regard. On aurait dit un parterre perdu, au milieu de cette banlieue désolée. Une miniature de chapelle blanchissait, entre les tombes et les fleurs des morts. Quel sujet de méditation, pour le spectateur, si un génie de ces lieux lui avait alors prophétisé, qu'avant un an, cet asile sacré serait, jusque dans ses entrailles, profané par la fureur de la guerre, et que la terre de la Ohersonèse, dont sa lunette fouillait à loisir les moindres replis , deviendrait aussi un charnier humain ! La nuit tombante me surprit encore à mon embuscade de touriste, une carte et \m livre à la main, tantôt m'instruisant sur les antiquités du pays et sur sa configuration, tantôt déduisant de la topographie nos chances de succès, tantôt aussi, rêvant, au hasard de la pensée et de Toeil. A cette heure, on éclairait les bas quartiers de la ville. Derrière la fenêtre d une maisonnette isolée, je fixai une lumière, dont le rayonnement lointain et mystérieux m'émut, par une douce association d'idéen. Là-bas peut-être un officier russe et une grisette sébastopolitaine, deux amoureux, goûtaient le charme d'une veillée en tête à tête. Je Tes voyais rire, s'embrasser, s'enivrer de la gloire à venir. Pareil bonheur m'arrivait aussi quelquefois, il y a longtemps, hélas ! à vingt ans, au doux pays de France. Un boulet m'arracha de ce songe. Je n'exigeai pas d'autre sommation et déguerpis à l'instant, avec tous les promeneurs. Peu après notre rentrée au camp, les Russes, plus inquiets avec l'obscurité, recommencèrent à canonner en tous sehs. Nous ne dormîmes que sur une oreille ; l'habitude de ces sérénades nocturnes ne s'apprend pas en trois fois. Le lendemain fit époque. En effet, l'ordre du jour annonça pour la soirée l'ouverture des opérations. D'abord, les directeurs du siège étaient nommés. Le génie se félicita d'avoir à sa tête le colonel Tripier. Nous iious applaudîmes du choix de bon augure du colonel Lebœuf. En outre , on commandait seize cents hommes,

chargés d'exécuter les préKmînaîres des travaux sur les hauteurs jde la Maison-Brûlée.

Le matin et l'après-midi, pendant que les camarades, acteurs désignés au prologue, se reposaient, l'agitation la plus pittoresque régnait, de Kamiesch aux parcs , deBalaclava au Clocheton. Il s'agissait d'achever, en secret et à la hâte, les apprêts de cette feméuse nuit d'inauguration, le premier des trois cent vingt-six actes du drame qui vit couler le sang. Des processions de pourvoyeurs, gabions au dos ou boulets sur les bras, filaient en direction du dépôt de tranchée. Mille charriots voituraient des poudres ou des engins de destruction, lentement et à de longs intervalles échelonnés, pour que le bruit n'éveillât pas la méfiance de l'ennemi. Une foule d officiers de toutes armes allaient et venaient affairés. On se parlait à demi-mot; on évitait de se montrer, le long des crêtes, et aux points culminants. De toutes parts, galopaient aides-de-camp et plantons, penchés sur leurs chevaux. Mais surtout, autour du Clocheton, vrai laboratoire du siège à son origine, l'activité était au comble. Les soldats du génie comptaient et engerbaient, mieux que des javelles, les outils de terrassement. Les artilleurs, avec un art rival, empilaient les projectiles. Le major de tranchée et ses adjoints ralliaient méthodiquement les bataillons de la garde. Les passants de gesticuler ou de courir, conmae si l'air était électrisé. Les oisifs, en petit nombre, devisaient dans les coins, à voix basse, et fumaient d'un air profond. Les travailleurs auxiliaires se pressaient, se coudoyaient. C'était un vrai pêle-mêle, où chacun apprenait son rôle, et s'exerçait en vain à l'ordïe et au calme, les principales vertus de circonstance. A travers . ce tumulte, précurseur de l'action, il y avait, à la sécurité près, quelque chose des coulisses d'un théâtre, un soir de première représentation.

Depuis la matinée, le bastion du Mât sondait, sans succès, le derrière du rideau, par des, bordées de mitraille. Vers quatre heures, las de leur incertitude sur la cause de notre apparente inaction, les défenseurs dé-

MABCHE SUB SÉBASTOPOL. 311

tachèrent à la découverte plusieurs bataillons, sous l'appui d'une nuée de tirailleurs et d'une batterie de campagne. Cette colonne longea le sommet du ravin des Anglais. Le poste de la Maison- Brûlée la laissa avancer. Dès qu'on les tint à bonne portée, ensemble feu! Les Russes ne reculèrent pas d'un pouce et répondirent avec dignité. Une fusillade à distance s'en-gagea. Le général en chef survint et ordonna la charge. Grenadiers et chasseurs s'élancèrent à la baïonnette, et la sortie se replia, emportant, en brancards, des blessés et des morts, mais sans connaître le mot de l'énigme de la journée.

Cependant, les compagnies de pionniers se rassemblaient pour la séance d'honneur, qui devait durer douze heures, répartie en reprises de trois heures. La moitié donc, après l'appel, formèrent les faisceaux der-rière le mur du Clocheton, et attendirent au repos leur tour. Les huit cents autres s'armèrent d une pelle et d'une pioche chacun, puis fiisils en bandoulière et instruments de travail à l'épaule, ils se dirigèrent, sous le commandement des ingénieurs de service, vers le dépôt des gabions. Là, oir les distribua, un par tête. On fit halte après ; aux dernières lueurs du crépuscule, dès que l'horizon fut voilé, les nôtres chargèrent leur nouveau fardeau, et avec cet attirail, en ordre, sur un rang, en silence , cette troupe résolue, s'acheminant solennellement, gagna le point de départ de ce réseau de tranchées, long de cent kilomètres, qui devait enlacer Sébastopol et l'étreindre jusqu'à la mort. Arrivés au rendez-vous, ils se disséminèrent à un mètre d'intervalle, le Ipng du cordeau régulateur de la ligne. Une fois à sa place, chaque homme planta d'enJblée son gabion en terre, devant lui, se coucha à plat ventre, contre cet abri, ayant à sa portée son arme et ses outils. Quand les exécutants furent ainsi rangés, et que les gabions debout, côte à côte, dessinèrent le plan de la parallèle, le chef du génie, maître de la cérémonie, cria à voix basse le signai de haut les bras! A voix basse, le mot fut répété d'Un bout à l'autre du front de ba-

taille. Tous en masse se levèrent alors, et huit cents pioches, avec Tensemble des marteaux d'une même machine, hrappèrent le sol de la Chersonèse. Heureusement à cette heure un vent assez fort, soufflant du nord-est, dérobait le retentissement des coups aux sentinelles russes en éveil. La lune éclairait paiement la scène. Aussi le sillon s'approfondissait peu à peu, sans que la place parut s'en douter. Mais si, par boutade, les canons du bastion du Mât s'étaient mis à tonner, ces canons dont les gueules regardaient le chantier de l'attaque, malheur à quiconque se serait trouvé alors encore à découvert! Jaloux de se soustraire à ce danger probable, c'était, parmi les ouvriers, à qui fouillerait avec le plus d'ardeur les flancs du roc vif! Ils respiraient moins souvent que le mineur avide, sur la trace d'un filon d'or. H y allait pour eux de l'honneur, de. la vie ! Écoutaient-ils, par hasard, les mille vagues murmures qui, la nuit, en rase campagne, remplissent l'air, il leur semblait ouïr un cliquetis de baïonnettes. Détournaient-ils accidentellement la vue vers ces signaux flamboyans, en face . d'eux et au loin, à travers la rade ou le long des remparts, ils se demandaient si ces feux ne signifiaient pas Tordre de tirer : et vite de s'attacher à leur œuvre avec plus d'entrain. Quelquefois les officiers se portaient en avant des embuscades, et collaient l'oreille contre terre, autant pour s'assurer de la transmission du bruit des pics, que pour interroger le côté ennemi. Rien ne transpirait de part ni d'autre. Impossible donc aux Russes de rien soupçonner ! Et les messagers parcouraient au retour les ateliers, répandant cette réconfortante nouvelle. Grâce à ces alternatives de confiance et de terreur, et surtout au remplacement des hommes fatigués, le déblai ne tarda pas à dépasser la hauteur des fascines ; et chaque piochéur, désormais masqué au fond de la rigole qu'il venait de creuser à la sueur de son fi'ont, bénit Dieu et défia l'orage qui menaçait à tout moment d'éclater. Plus cruelles encore fiirent les angoisses des soldats d'avant-postes. Ces pauvres gardiens avaient à la hâte pratiqué des

MARCHE SUR SéBASTOPOL. 313

trous en terre, et ils s'y tenaient blottis, dans l'immobi-. lité de l'attente. On leur avait prescrit, en cas d'alerte, de ne pas faire feu; et les pas des patrouilles de cosaques, résonnaient au voisinage; ils avaient prouvé leur valeur à l'Aima, et pourtant pas un d'eux ne soupira, sans trembler, après la fin de cette' faction nocturne. Autre temps, autre genre de courage. Par une faveur du ciel, la brise ne fléchit pas; et, sans encombre, malgré les émotions naturelles dti noviciat, le 10 au point du jour, sur un développement de plus de mille mètres et à une profondeur suffisante pour protéger la circulation, la tranchée était ébauchée, à un kilomètre environ de l'enceinte de la ville. Le tracé de l'attaque, devait figurer un grand front bastionné,* autant que

Ï)0ssible, défilé des feux obliques de Karabelnaïa et de a Quarantaine, couronnant le mamelon de la Maison- BrûtéCy et d'où une cinquantaine de pièces, divisées en cinq ou six batteries, battraient en brèche et bombarderaient le bastion du Mât. Plus tard, si des événements imprévus nous imposaient la loi de poursuivre à fond le siégCj cet ouvrage unique, sur lequel on avait décidé d'abord de concentrer tous les efforts, servirait de base à notre aile droite, et il serait aisé de le relier aux lignes de jios alliés et à la mer. Tel était le cadre présumé des opérations.

A l'aube naissante, des troupes fraîches continuèrent sans démordre les brillants débuts de la veille. Le bouleversement des terres avait trahi le secret de l'attaque, et de bonne heure quelques batteries russes furent en branle. Les champs étaient encore couverts de gardes de nuit ^ui rentraient, et personne ne fiit atteint. Les dégradations superficielles du parapet n'indemnisèrent pas l'assiégé de sa dépense de munitions. Le tir était encore mal réglé. On dédaigna d'interrompre le travail; et tandis que, sifflant au-dessus des talus, les obus ricochaient , inoffensifs, dans le ravin transversal du Clocheton qui , peu à peu se remplissant de fer, reçut dès lors le nom de ravin des boulets , les auxiliaires d'infanterie, sans peur, élargissaient la voie de la pa-

314 UABOHB SUR SÊBASTOPOL.

raUèle. Déjà, les sapeurs du génie établissaient les gradins de fusillade et de franchissement, escalier préparé exprès pour les colonnes d'assaut; déjà les artilleurs entaillaient les embrasures de canon, La journée passa ainsi à cheminer sans obstacles. Le feu de la place, sans devenir plus redoutable, ne perdit rien de sa vivacité.

A la fin de la soirée, la garnison nous donna l'alerte. En ce moment, Sébastopol retentissait de chants guerriers et des accents de musiques militaires; les cloches carillonnaient. Ces marques d effervescence présageaient une action de hardiesse. On prit partout les armes. Il ne sortit que des éclaireurs, et encore se dispersèrent-ils, avant la première sommation. Le camp dormit tranquille, et à la tranchée, jusqu'au lendemain, les causes de dérangement cessant, les terrassiers eurent beau jeu. La besogne avançait, tant devant la ville que devant le faubourg.

En perdant peu à peu de leur avance, les Anglais se livraient à l'entreprise de leur tâche, sous la direction du "^ général Burgoyne. L'amour-propre les piquait. Aussi, en moins de deux jours, avaient-ils accompli des merveilles, et, chez eux, il était déjà question de l'armement. Dès la seconde nuit, ce qui contribua encore à les retarder, ils eurent la visite à distance des Russes, paraissant vouloir exécuter la partie manquée de la veille. Mais nos alliés décontenancèrent l'ennemi par leur vigilance, et cette démonstration se borna à un échange inutile de coups de fusil.

A la faveur de ces préliminaires des attaques, l'armée d'observation, à laquelle s'était définitivement adjoint une division anglaise, , élevait aux bords du plateau Chersonnèse, entre Balàclava et lé mont Sapone, les redoutes de la ligne de circonvallation. Ainsi, sur une étendue de quelques lieues carrées, plus de cent mille hommes, Alliés ou Russes, remuaient la terre avec une frénésie telle que si ces pionniers, en même nombre et en temps de paix, devenus défricheurs, avaient produit la même somme de travail, ils auraient avant un an, cultivé presque toutes les landes de France. Quand

HABCHB SUR SEBASTOPOL. 315

ton rêve se réalisera-t-il, ami derhumanité, abbé de Saint-Pierre? Quand les nations civilisées déposant les armes, ne rivaliseront-elles plus que dans les luttes fécondes de l'agriculture et de l'industrie?

Au siège , les corvées se succédaient, de douze en douze heures, et le feu sacré s'enflammait de plus en plus dans les cœurs. Canonniers, soldats du çénie, fantassins, pleins de la foi du succès, se disputaient à qui contribuerait le plus à l'œuvre commune. Ces conscrits d'hier avaient conscience de leur dignité et de leur mission. Us servaient moins par la force de la discipline que par sentiment du devoir et surtout par vanité, n semblait que leurs compatriotes du village natal fixaient les yeux sur eux. Avec de pareils travîulleurs, les parapets grandissaient à vue d'œil. Le 11, on ralentit la marche des têtes de sape, afin de perfectionner la partie déjà conquise de la contrevallation. Peu importaient aux nôtres les coups de mieux en mieux assurés de l'ennemi, et ses démonstrations à main armée, Sourvu 5[u'on fut bientôt en mesure de bombarder et 'en finir! La garnison, de son côté,- s'enhardissait; et dans la soirée, une troupe de volontaires s'approcha des attaques. Us ne s'enfuirent pas cette fois,à la lointaine lueur de nos baïonnettes. U fallut que la fusillade les contraignit à la retraite. Sauf ce court émoi, on ne chôma plus une seconde jusqu'au lendemain.

A la fin de cette troisième journée, il ije restait guère qu'à armer les batteries. Quelles difficultés avaient entravé leur construction ! Tailler les terre-pleins dans les entrailles du rocher, pétarder à découvert, extraire ïa terre de champs éloignés, l'apporter sur les épaulelements, à bras d'homme, sac par sac, multiplier les défeiises contre les éclats de pierre qui les auraient rendus iiùabitables I On triompha de tout plus lestement qu'au polyçône; et le 12, au coucher du soleil, le premier convoi de pièces et d'aflFûts partant du ffrand-parc, et faisait route vers la tranchée en droite ligne. Soit ignorance, soit préoccupation, la place n'inquiéta pas ces voitures dans leur trajet aventureux; et, sans acci-

316 MARCHE SUB SÉBâSTOPOL.

denl, cette avant-garde de Tartillerie de siège arriva au lieu de sa destination. A la faveur du calme, on entama la redoute du fort Génois, destinée à avoir raison de la Quarantaine. On jeta aussi les fondements de deux nouvelles batteries dirigées contre le bastion d'attaque : ce qui portait irrévocablement à neuf leur nombre. La fortune donc nous souriait ; et les plus pressés criaient que le maréchal Saint- Arnaud, de trop regrettable mémoire, n'aurait jamais admis tant de longueurs, qu'on faisait trop d'honneur à Sébastopol, en accroissant ainsi outre mesure, les moyens d'attaque. Les frondeurs prononçaient déjà le nom de Troie, et disaient qu'après un supplément de canons, on décréterait une prolongation de zig-zags; que les armes spéciales poussaient aux roues, les ingénieurs ayant intérêt à manipuler la plus grande masse possible de terre , leurs confrères à percer le maximum d'embrasures. La voix de l'armée répétait en partie ces critiques. Il suffisait, à l'entendre, d'ouvrir le feu et de monter triomphalement, le jour même, d'un bond, à l'assaut.

Malgré ces illusions, la direction du Grand-Parc , en vue des besoins à venir, songeait à compléter l'approvisionnement en bois que les plateformes, les magasins à poudre, les blindages, déjà construits ou en voie d'exécutioD,avaient ébréché. t)ans ce but, on réserva les planches et les poutres des maisons russes, que les états-majors et les ambulances ne s'étaient pas appropriées. Des démolisseurs en chef furent nommés, parmi lès officiers

Eour le moment sans emploi au siège. On me désigna, depuis quarante-huit heures, je goûtais, sur meslauriers de charpentier, les douceurs du repos, et vivais en grand seigneur de bivouac, dehors observant et ju- ■ géant toute chose , dans le cabinet de toile rédigeant, au hasard de la plume et sommairement , le voyage de l'armée, depuis ses mécomptes de Varna. La consigne recommandait de n'épargner ni châteaux, ni chaumières. Je commençai ma tournée le 12, à la tête d'une douzaine d'artilleurs porte-haches. Nous descencKmes par le fonds du ravin des boulets , et dévalisâmes en pas-

sant, à coups de hache redoublés, quelques riches charpentes. Là place tiraillait, à cette neure, et plus- d'un obus faillit venger les pauvres paysans dont nous dépouillions, par ordre, le patrimoine. Tandis que les charriots allaient déposer au camp le premier chargement de butin, nous gagnâmes les hauteurs, et je laissais là, à ma troupe, le temps de se remettre. Pour moi, assis sur la pelouse émaallée de fleurs de safem, je m amusais du spectacle de la mer. Des goélands s'ébattaient au-dessus du rivage, bordé de pêcheurs. Une flotille de bâtiments marchands, voiles déployées, luttait contre le vent. L'un d'eux fut poussé sous les forts de la Quarantaine, qui l'accablèrent sans merci. L'infortuné tint bon, et non sans plusieurs horions, parvint à s'échouer aux bords dune côte amie , où on le renfloua. Nous applaudîmes , de loin, à sa vaillante attitude, et suivîmes le cours de nos pâles exploits. Un chef-d'œuvre de pavillon, surmonté d'un belvéder , se dressait, en face de Sébastopol, à la limite des domaines de la division Forey . On l'avait couché au premier rang de la liste de nos victimes; et il était des mieux notés. Les camarades d'alentour, qui veillaient sur lui comme sur un bûcher de réserve, s'émurent de l'arrivée des Vandales titrés. Il fallut montrer mes papiers. Avant d'agir, j'examinai l'intérieur du logis ; la boiserie valait, pour le Parc, un trésor. Mais les chambres étaient d'une nudité navrante. Seulement, au coin d'un boudoir, la maîtresse en fuite avait oublié des chiffons : thème poétique, si la pitié avait été permise. Je donnai le signal de l'exécution. En un cUnrd'œil , les fermes, les planchers, l'escalier en spirale, tout s'écroula. Nous tirâmes de ces décombres, maintes charretées de lambourdes, de heurtoirs et de gites de plateformes. Ces ruines faisaient mal à voir, et quoique instrument passil, ce meurtre là "me resta longtemps sur la conscience. Pendant ^ue nous finissions cette spoliation, les gardes du Bastion du Mât nous adressèrent des reproches dont, vu l'éloignement , il ne fiit pas tenu compte. Le second convoi de nos singuliers trophées

318 HABCHB SUE SÊBASTOPOL.

traversalescamps en tumulte. La foule des impatients ne sachant à qui se prendre, lançait des bords du chemin des plaisanteries ou des injures aux voituriers, conime si nos aides et nous étions responsables des lenteurs du siège. Ailleurs, en compensation, la moisson ayant été bcmne, nous reçûmes des éloges. Pour ma part, j'en aurais rougi, si l'espoir d'un rôle très-prochainement militant ne m'avait consolé de ces fonctions qui révoltaient à la fois mes instincts d'homme et de propriétaire. Les préparatifs de l'attaque , heureusement, marchaient bon train : etbientôt le concours des batteries înactives devait être réclamé. A Kamiesch, on déchar-

§eait, en prévision d'un bombardement prolongé, le parc u siéçe, envoyé par l'arsenal de Constantmople ; et les renforts affluaient dans la rade. Nous étions assaillis de visites des nouveaux venus. Chaque jour, j'embrassais des amis que je n'avais pas revus, depuis le printemps de l'école. Il y a un an, dan« nos folles équipées du dimanche, nous ne nous doutions pas que la guerre, sitôt, nous réunirait en Russie. Ils m interrogeaient sur les aventures du pauvre polonais, capitaine aux bachi- Bouzoucks, du muschir Aii, mon cicérone de Varna, qui à Metz, ne hissait pas soupçonner un futur coryphée de Silistrie. Us allaient me parler bataille. Je les questionnai sur la France, sur mes connaissances de Strasbourg, s'ils en venaient directement. L'un de ces messagers m'apporta une lettre d'amour alsacien. Je l'invitai à dîner. C'était au retour de ma razzia de bois. J'étais enclin à la mélancolie , et ce souvenir d'une jeune fille, à qui j'avais peut-être, un jour d'ivresse, juré fidélité pour la vie, qui, en échange de ce serment fugitif, priait pour moi, faillit m'attendrir jusqu'aux lannes. Mon hôte que les épreuves de la gloire n'avaient pas morigéné, se mit à rire de cet accès sentimental, et m'avoua mahgnement que jamais il n'avait en vain marché sur les brisées de personne. Le confrère séduisait toutes les dames, et, en touchant la terre de Crimée, il lui en cuisait de son inconstance. Or, son navire relâdia longuement h MîIq, Tile aux belles vierges et longtemps

HABOHB SUB 8ÊBAST0P0L. 319

le tombeau de la Vénus du Louvre. Voluptueux autant qu'artiste, notre voyageur entama une fouille en règle, seul, avec son guide, pour chercher le bras gauche de la déesse. Bientôt fatigué, il se reposait à l'ombre d'un figuier, au penchant de ces collines embaumées, qui, des murs de la ville, s'abaissent en pente ondulée près du port et lui font une ceinture de lavande et de thym, n contemplait, de là, les débris de l'amphithéâtre, où jadis, le peuple milonien. se pressait à la représentation das jeux nautiques; et, dans son imagination, les gradins de marbre et le paysage se paraient des plus délicieuses jouvencelles de la Grèce, quand une aventurière de passage, attirée en ces lieux par la présence d'un français, se mit à roder autour de lui; des nyniphes d'autrefois, elle n'avait que l'air lascif. Le touriste s'exalte, congédie son compagnon par pudeur, jette au diable ses outils et sa vertu, et Vénus irritée qu'on hè délaissât ainsi pour une courtisane, punit son volage adorateur. L'histoire de cette mésaventure, racontée par le héros avec une verve douloureuse, égaya la table, assaisonna notre maigre chère, et me fît oublier que je devais, trois jours encore, reprendre ma tâche mgrate de saccageur.

Rien de remarquable ne marqua la nuit, ni le lendemain. Dès le matin, le bastion du Mât essaya son tir qui gagnait de plus en plus en justesse. Les Eusses nous provoquaient par leur insolence. Sans gêne, ils se promenaient sur leurs parapets, les restauraient sous nos yeux. Parmi eux, on distinguait des femmes en émoi, vivandières distribuant à boire, ou citoyennes portant des paniers de terre. Par ces bravades, l'ennemi voulait,sans doute, attirer dehors les travailleurs. A défaut d'une défense sévère, la pudence les aurait avertis du piège. La nuit venue, la ville éclaira ses alentours par des bombes et des balles à feu. Plus tard, il y eut un semblant de sortie, puis calme plat jusqu'au 14, vers midi.

Mais, à cette heure, tous les bastions en fureur se déchaînèrent contre nos ouvrages. Les milliers d'acteurs

320 MABCHB SUB SfiBASTOPOL.

sans emploi envahirent les observatoires pour saluer ces étrennes de l'assiégé. Je bénis le ciel de me trouver sur les monts, à l'abri, et comme en loge, savourant le plaisir d'égoïste, vanté par Lucrèce! Quelle effroyable symphonie ! on aurait dit que le sein de la Chersonèse se déchirait! A travers la fumée, qu'à l'envi et par torrents les canons de la place vomissaient , des spectateurs s'agitaient le long des remparts, semblables àr des ombres railleuses; bientôt l'horizon fut noyé dans un nuage, et l'on n'entendit plus qu'un mugissement tumultueux ! Alors, parmi les témoins, l'étonnement et le charme de l'audition cessèrent, et l'on trembla pour les frères d'armes de service à la tranchée, impuissants encore à se défendre, les uns blottis contre la gabionnade, les autres, aplatis par terre, tous à la volonté de Dieu. Par bonheur, l'ennemi se proposait principalement de nous déconcerter. H frappait au hasard ; et de cette tempête, pas un coup de tonnerre ne fît une seule victime. Quant aux dégâts matériels, ils tirèrent si peu à conséquence, que le soir même, on réduisit de moitié les compagnies de pionniers et de gardes, à cause de l'avancement des travaux.

Tandis que ce fracas de canonnade nous tenait sur le qui-vive^ une partie de l'infanterie russe occupa Tchourgoun. La cavalerie planta ses tentes dans la vallée de Baïdar, réputée l'Eden de la Crimée, située au midi de Balaclava, et communiquant avec Tchourgoun par la Tchemaïa. Ce corps d'armée, fraction de l'armée de secours, et grossi de jour en jour, avait pour mission de menacer, sous le commandement du général-major Sèmiakine, les positions extrêmes des Anglais. Dès lors, les avants-postes commencèrent une guerre d'escarmouche, aux bords de la rivière qui servait d'abreuvoir commun.

Au camp des alliés, chaque révélation des ressources de la place apportait un enseignement. Si le feu du 6 avait conduit à armer quelques batteries des plus gros calibres de la flotte, le déploiement de force du 14 suggéra l'idée de combiner contre la ville assiégée l'action

des batteries de siège avec celles des vaisseaux. Persuadés par raison et par orgueil de métier qu'on ne vaincrait qu'à ce prix Sébastopol, les amiraux offrirent au conseil d'attaquer à la fois par terre et par mer. Ce concours fut accepté avec empressement; et dès le milieu du mois, tant à la station navale qu'au bivouac de la Chersonèse, on se disposa, avec un surcroît d'activité, pour le grand jour du bombardement et de l'assaut.

Le 15 et le 16, furent achevées les places d'armes, lieu du rassemblement des colonnes d'attaque. L'artillerie porta la dernière main à ses travaux d'art, et mit ses pièces en position. Les prolonges, chargées de matériel et de munitions, ne discontinuèrent pas nuit et jour de circuler à travers les champs et la parallèle. Ces opérations de l'armement et de l'approvisionnement, d'ordinaire, funestes à l'assiégeant, et très-laborieuses, puisque, entre autres difficultés, au fort Génois, il fallut tout hisser à bras d'homme, ne coûtèrent pas la vie à un cheval. L'étoile de l'Aima nous protégeait. Les camps étaient beaux de joie et d^ntrain. On causait de l'avenir. Neuf sur dix auraient parié même leur part de- gloire, qu'au moment opportun, on enlèverait de vive force le ' bastion du Mât. Les Russes, si hardis hier à se montrer sur les crêtes de la fortification, avaient disparu totalement, et cette éclipse était interprétée comme un symptôme de découragement par les orateurs de la tente. L'honneur de ce changement de contenance revenait à lacompag'nie des francs-tireurs, création récente du général du siège. Recrutés parmi les plus habiles des chasseurs et des zouaves, ils entrèrent en fonctions, le 16. On les posta le matin, dans un boyau avancé, à droite de la batterie n* 5 ; et sitôt à leur créneaux, malheur à quiconque se démasquait dans la ville. Vers le soir, deux bataillons se ruèrent sur leurs embuscades. La précision de leur feu obhge& l'ennemi à rétrograder. Ces tirailleurs d'élite se soutinrent à hauteur de ce coup d'essai. Mais ils eurent le tort de se vanter jusqu'à l'hyperbole. A les en croire, ils pouvaient presque suppléer à l'artillerie, et la garnison ne tarderait pas à être anéantie

322 MABOHB Sim SÉBASTOPOL.

Sar leurs balles merveilleuses. Aussi leur nom glorieux égénéra bientôt en celui de francs-blagueurs. Excepté cette tentative .contre nos avants-postes et des reconnaissances sans coup-férir sur la Tchemala, aucun ait de guerre saillant ne s^produisit, pendant les deux journées qui précédèrent l'ouverture de la lutte ; silence significatif, en ville et à travers le plateau Chersonèse. Avant de se mesurer, assiégeants et assiégés, par un dernier effort, tâchaient d'augmenter leurs chances de succès. Quelles étaient, alors, ces chances respectives de l'attaque et de la défense?

Page 1