‹ Journal humoristique du siége de SébastopolChapitre 9 sur 14 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Des doutes s'étaient élevés sur l'opportunité du débarquement, à l'embouchure de la Eatcha. D'après des rapports récents, les Russes avaient puissamment fortifié ce point du littoral; et les chefs de l'expédition se demandaient, chemin &isant, en quels parafes il convenait décidément d'aborder, pour éviter une descente de vive force en Crimée. En conséquence, le con-^ seil de guerre se réunit, le second jour d!e la traversée, à bord de la Ville^de-Paris. La houle empêchait d'y assister lord Raglan, amputé du bras gauche, à Waterloo. Le maréchal, souffrant, présidait. On convint que les commissaires des premières reconnaissances iraient de nouveau étudier la côte.

En effet, le 9, quatre corvettes les emportèrent dane les eaux du golfe de Ealamîta, au midi de Sébastopol. Jusqu'à leur retour, les flottes mouillèrent à hauteur du cap Tarkan. Une belle soirée d'été favorisait les évolutions de l'armée navale. Aussi, dans un clin d'œil, on découvrit, en pleine mer,ime ville flottante et pavoisée, * de plusieurs lieues d'étendue. Mille canots sillonnaient les rues, en tous sens. Des amis en visite, se coudoyaient avec des promeneurs, voguant, en eïtase devant la grandeur de cette marine, digne du pinceau des maîtres. Quelques rares corbillams ramaient au large, pour noyer leur funèbre cargaison de cholérî-

tiQ L*ALHA.

ques. Ici, se tenait le marché aquatique. LÀ, statioanaientdes officiers d'état-major, attenaaut que le signal de Tordre parût au m&t du vaisseau-amind. Sur les

{)onts, les tambours battaient joyeusement Tappel, et es régiments s'y formaient comme sur autant de pkces d'armes. On entendait partout hennir les chevaux, las de leur immobilité. Les musiques jouaient des air^ de triomphe. Ce déploiement de notre force, sur ce majestueux théâtre, était capable de transporter les spectateurs les plus froids. En ce moment, avec une foule ' de confrères, je commençais mon apprentissage des misères de la guerre. Le luisard avait placé la batterie sur un navire grec. On nous condamnait presque à jeûner depuis le départ, par une avarice calciilée. Msdgré l'abondance des vivres, ordre formel au cambusîer de ne servir que lard et biscuit. Des hamacs nous- servaient de lits. Mais quels grabats aériens! On s'y trouvait, par la combinaison des cordages, j)lus durement cahotés qu'en patache. Passe encore, si le dormir du matin si doux, quand on n'a rien à fisdre, nous avait été permis; mais, au point du jour, des matelots arrivaient, avec la consigne de débarrasser le carré, notre chambre,' et sommaient les flâneurs de se lever, de sortir. Les hommes de troupe bivouaquaient sur le sol de l'entrepont, en butte aux coups de pieds des passants; puis, à l'heure de la soupe, les escouades affamées, autour de la maigre marmite, ressemblaient à des bandes de diièns à la curée autour d'un os.

Le besoin nous avait tous aigris; et un incident dramatique, au mouillage du cap Tarkan, acheva de révolter les passagers contre les corsaires du bord. Là , "nos hôtes mirent au pilori l'aide du chef d'office, soi-disant pour refus d'obéissance, en réalité pour ses indiscrétions culinaires. Alors, par rancune, du haut de sa croix, le patient interpella l'enseigne Félon et lui décocha les vérités les plus sanglantes, à nos dépens. Autant de révélations, autant de soufflets appliqués sur la joue de notre courageux défenseur, qui se tut à la fin, en hurlant de rage. Les soldats murmuraient contre

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cette coupable inhumanité. On formula une plainte officielle. Sans doute, en leur pays partisans du czar, les conspirateurs répondirent qu'en ces lieux inhospitaliers, voisins de l'île des Serpents, il était impossible de se ravitailler. Force fut donc à tous, pour que la situation n'empirât pas, quitte à réclamer après l'épreuve, de ronger notre ration salée et quotidienne, trop heureux toutefois, en comparaison de nos chevaux. La plupart de ces pauvres bêtes, la tête basse, la face maladive, semblaient prier pour la délivrance la plus prochaine. Ils n'avaient pas le pied marin, et, comme ils étaient simplement attachés au bastingage, sans planche de séparation, le moindre coup de vague les renversait, babordais et tribordais pêle-mêle. Ils ne mangeaient plus, et s'il n'y avait eu pour eux une providence, pas un ne serait descendu à terre,exempt deboiterie.

La crainte d'être démontés devant l'ennemi et de mourir peut-être d'inanition, avait banni de nos rangs la gaieté du départ. Au milieu de l'admiration générale, nous restions insensibles au sublime tableau de la flotte des Croisés modemesT Le crépuscule, l'aurore, l'éclairaient en vain des plus splendides couleurs; à travers la féerie de ces mille voiles déployées, nous n'avions des yeux que pour l'image de la mort, qui y faisait ombre; car on distinguait sur les -flots maints cadavres des dernières victimes du choléra, entourés de voraces marsouins.

Le 11 ) des applaudissements annoncèrent la rentrée de la croisière. La fièvre clouait le maréchal au lit. Le conseil se rassembla donc, sous la présidence de lord Raglan ; et les délégués rendirent compte de leur mission ; ils avaient reconnu le littoral de Crimée, entre Eupatoria et Balaklava, autour de Sébastopol. Or,, un camp gardait le plateau Chersonèse; des chaînes interceptaient l'entrée- de la rade, protégée en outre par les feux croisés du fort Constantin et du fort Alexandre. Ces forts n'avaient en rien troublé le travail d'exploration ; mais , à la vue du pavillon ennemi , les gardescôtes s'étaient hâtés de monter à cheval et de galoper

vers la ville; plus bas, entre la Katcha et TAlma, un corps d'armée, de trois mille hommes environ, surveillait le pays. Sur la plage intermédiaire, du bassin de l'Aima à Eupatoria, au^nord*flu golfe de Kalamita, vers le point désigné sur ïès cartes anglaises sous le nom d'Old-Fort, le rivage, dominé par l'artillerie des vaisseaux, d'un abord uicile et sans défense, valait mieux peut-être comme lieu de débarquement que l'embouchure de la Katcha : enfin, les croiseurs signalèrent l'importance qu'Eupatoria pouvait acquérir, un jour, en servant de base d'opérations à une armée jetée sur le flanc des Russes.

On discuta, avec ces données nouvelles, le choix du point d'attaque de la Grimée. Au nom du chef français, le général Canrobert soutint le projet primitif; il s'appuyait sur la proximité de la Katcha à l'objectif de Sébastopol et sur la rareté d'eau potable, aux environs d'Old-Fort. On lui opposa les chances d'une descente, en fece des rassemblements de troupes observés à la Katcha , et surtout la configuration du terrain paralysant, en cet endroit, l'effet des canons de la marine. Au contraire, à Old-Fort, il était probable qu'on prendrait pied sans coup-férir. Là, ni fortifications, ni défenseurs; et l'ennemi, voudrait-il entraver l'abordage, trompé par de fausses démonstrations ailleurs, il ne s'y concentrerait qu'au dernier moment, trop tard pour lui, car deux journées de marche séparaient Vieux -Fort du camp de la Katcha, et, en moins de vingt-quatre heures, le gros de l'armée serait à terre, sous les armes. En tous cas, on agirait avec l'appui efficace des frégates. L'évidence de ces avantages, au point de vue de la sécurité, fit pencher la balance du conseil : le maréchal obéit à la décision, non sans regrets. En débarquant à la Katcha, le moment de la lutte était avancé de quelques jours, et quelques jours, dans son état désespéré, bornaient son avenir.

Ôld-Port étant irrévocablement choisi, on arrêta que les transports de la quatrième division, pendant la descente, iraient, avec une partie de l'escadre anglaise.

simuler une attaque dans la baie de la Katcha, là où Tennemi semblait nous attendre; que, le même jdur, on s'emparerait d'Eupatoria , et , qu'après la prise de possession du rivage, le plus promptement possible, on marcherait, au sud, vers Sébastopol, parallèlement aux frégates à vapeur. Il restait à exécuter ce glorieux programme.

Le 12, vers midi, les flottes reprirent leur essor et naviguèrent en direction d'Old-Fort. En cet instant solennel , le maréchal se releva sur son lit de douleur et regarda à l'horizon si l'on ne voyait pas les cimes de la chaîne Taurique. Il sentait l'approche de la mort, et tremblait d'expirer, à la vue de sa terre promise. Dans cette extrémité , le souvenir de sa famille l'obsédait. Mais, surtout, il songeait à cette armée que la France lui avait confiée, et qu'il allait abandonner à l'heure du danger. Le soir, il écrivit au ministre de la guerre, une lettre, préface de son testament, par laquelle il priait l'Empereur de désigner l'héritier de son commandement. Pendant la nuit, les crises se succédèrent avec plus de violence. Le général Canrobert veillait à son chevet; et, témoin de son anxiété, il lui montra un ordre confidentiel qui le nommait, le cas échéant, son successeur ; le mourant lui tendit la main. Désormais tranquille sur l'avenir de ses soldats, il maîtrisa à force d'énergie le mal qui le consumait et obtint de la nature une dernière trêve. La vue de la terre contribua à le ranimer.

En effet, le 13, au lever du soleil, toute l'armée debout sur les ponts et sur les dunettes, fixait avec des yeux ravis la côte de Crimée, qu'on apercevait au loin. Les vapeurs volaient, et plus nous avancions, mieux se dévoilait cette scène des prochaines victoires. Une ceinture de montagnes limitait l'horizon ; de leur pied jusqu'à la mer, une nappe de steppes; sur leurs sommets, quelques arbres se dessinaient, et les exaltés, à travers les verres magiques de leurs lunettes, les prirent pour des vedettes. Des vols de goélands planaient au-dessus de la plage , et les nouveaux Don-Quichotte les trans-

formèrent en ballons ennemis. Peu s*en fallut qu*ils vissent des espions sous le plumage des petits oiseaux du rivage qui venaient se percher dans les vergues ! Ces bruits puérils d'alarme trouvèrent crédit dans la multitude. On comptait déjà le nombre des sentinelles et des gardes russes. On se querellait, pour savoir si c'étaient des hussards ou des cosaques. Mais les chimères s'évanouirent, à la vue d'une ville, émailléede jardins et de moulins à vent. Elle avait été florissante, au temps de Mithridate ; les Tartares l'appelaient Koslow. Catherine II, pour plaire à Voltaire, changea ce nom barbare en celui d'Eupatoria, qui rappelait d'illu^res souvenirs de l'antiquité. Les flottes jetèrent l'ancre, au bout delà rade, à portée de canon ; et, après une courte conférence des généraux en chef, les parlementaires, sous la protection de trois frégates, allèrent sommer la place de se rendre. Un vieux major, criblé de rhumatismes, la commandait. Une légion d'invaUdes composait la garnison, braves gens qui se livraient aux douceurs des oains de mer et ne s'attendaient pas à être troublés par l'invasion étrangère. Le chef de ces vétérans remit les clés, sans résistance; et deux compagnies d'infenterie de marine, avec un bataillon anglais, en prirent possession immédiate. La population tartare les reçut presque en libérateurs ; car, parmi ces descendants des Mongols, plus d'un patriote rêvait le gouvernenient des Khans; et tous détestaient la domination moscovite. Peu après notre occupation, les marchands rouvraient leurs boutiques. Les paysans affluaient sur le marché. Soldats et citoyens se saluaient aux cris de Frenchj Englich^ bonot Moscof, no bonot Vivent les alliés ! A bas le czar ! On confia l'administration de la ville aux autorités indigènes. Sur-le-champ, une milice bourgeoise fut organisée pour concourir au service des avant-postes. Ainsi les alliés avaient planté leur drapeau en Crimée, avec moins d'encombre qu'en terre amie.

Cette mémorable journée finissait ; et le convoi des traînards nous avait rejoint, de sorte qu'aux lueurs du

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crépuscule , Tannée navale , en masse , se développait devant Eupatoria. Comme pour embellir ce panorama sans pareil, le ciel ne s'était jamais paré avec plus d'éclat. Des groupes de nuages figuraient un portique d'or, et, derrière ce décor, le soleil couchant resplendissait. Autour de cet arc de triomphe, la brume du soir, au souffle de la brise, roulait en légers flocons de pourpre, semblables aux jets de flamme d'un incendie aérien. Longtemps après la tombée de la nuit, l'horizon semblait encore en feu. Les terrasses des navires étaient couvertes de curieux. Officiers^ soldats, jusqu'à ceux qui, dans leurs pérégrinations, en France ou en Afrique, trop souvent hôtes des grands chemins, avant l'aube, avaient pu se blaser sur les beautés de l'aurore, tous, pour un instant artistes, nous tombâmes en admiration devant les merveilles de ce phénomène céleste, où les astrologues romains auraient lu un présage de la victoire.

L'obscurité nous arracha aux charmes de la contemplation ; et la nuit fut consacrée aux préparatife du coup , d'éclat, fixé pour -le lendemain. Tandis que la 4® division remontait vers la Katcha, les frégates, chargées de tracer la ligne d'embdssage pendant le débarquement, ■ longeaient la plage d'Old-Fort. L'ennemi ignorait-il nos desseins ? Mais pas l'ombre d'ime redoute ne défendait les approches, et l'on ne discernait pas la silhouette d'une vedette. Les éclaireurs placèrent donc à loisir, en face du lac salé, les bouées directrices de la position des vaisseaux, en ordre de bataille. Cependant la retraite avait depuis longtemps sonné dans la rade d'Eupatoria; et toute l'armée veillait, agitée par l'espoir que les Russes ne nous laisseraient pas, sans brûler une amorce, toucher le sol de leur patrie. Pour ma part, je ne fermais »as l'œil. Nos canonniers s'entretenaient avec mystère es chances de la descente. Les anciens de l'armée de Rome ou d'Afrique péroraient, enfumant, et l'on faisait cercle autour de ces- oracles. Quelques jeunes gens, à l'écart, pensaient au pays. Des conducteurs de canon flattaient leurs chevaux de la main et leur parlaient des

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dangers qu'ils auraient demain, peut-être, à courir ensemble. D'instinct, ces quadrupèdes auxiliaires sentaientils la gravité de la situation? Étaient-ils las de la mer? mais jamais ils ne furent plus bruyants que dans cette dernière nuit de traversée. Ce fut à qui nous empêcherait de sommeiller, à plus fréquents coups de pied.

Passé minuit, avant qu'on donnât le signal du branlebas de combat et de départ, l'équipage dit la prière du soir avec une pompe inaccoutumée. On comptait, au réveil, voir l'ennemi en face, et, nous tous, par un élan de foi spontané, le long du pont, tête découverte, de tomber à genoux, côte à côte, avec les matelots. Un vieux levantin, quartier-maître, récita l'oraison, puis il se fit un moment de silence : chacun se recueillit et supplia Dieu de protéger l'abordage. Certains loupsde-mer promirent hautement, en cas de succès, une couronne à Notre-Dame. Après cette cérémonie reli-

fjieuse,les marins coururent à leurs postes, déblayèrent e pont et commencèrent à démarrer les chalands. La batterie rentra dans ses cabines, sauf des fumeurs, qui savouraient la pipe de matines, et dès songeurs qui regardaient se lever l'étoile du berger. Les hommes s'occupèrent de charger leurs armes et de préparer les sacs. Nous fîmes tous notre première toilette de bivouac. Les uns se ceignaient les reins avec des écharpes en laine rouge, boucliers contre les rigueurs malsaines des nuits d'automne sous la tente ; d'autres chaussaient des bottines fourrées, et de ce nombre maints confrères, par principe Spartiates, mais qu'en ce moment les immortels va-nu-pieds de l'armée du Rhin, leurs modèles, auraient dû renier ! On outrait les conseils de la prudence, par peur de l'imprévu, sous ce climat de Russie qui avait été si fatal à nos devanciers. Chacun se cuirassait de son mieux contre les gelées prochaines des gardes nocturnes. Même, à force de gilets superposés, certains poltrons se &briquèrent un embonpoint postiche! A voir, en cette prosaïque scène de vestiaire, des novices se dorloterde la sorte, onn'auraitpas soupçonné en eux des vainqueurs de l'Aima, des héros en herbe de Sébastopol.

Le jour s'avançait ; le vent avait fraîchi, le navire se dandinait sur ses ancres, et ce mouvement avait assoupi la plupart des passagers. Il ne restait plus dehors que l'officier de quart, l'auteur principal delà disette à bord. Tout à coup une secousse ébranla la cale et des cris de détresse l'accompagnèrent. Nous nous précipitons sur le pont ; le pauvre enseigne gémissait, étendu par terre. Les ténèbres ne permettaient pas de constater si le sang coulait de sa blessure ; dans le premier émoi, on s'ima-

K'tih que les Russes venaient d'envahir Eupatoria, et que mbardant la flotte à toute volée, un boulet avait atteint le marin sur son banc. Bientôt le chirurgien arriva, précédé de porte-lanternes, et l'on reconnut qu'une chaîne d'ancrage s'étant accidentellement rompue, lé bout libre avait fouetté la jambe du lieutenant. L'homme de l'art déplia sa trousse et opéra la victime sur-lechamp. Je fus chargé de lui soutenir la tête, mes collègues tenaient les bras. Il lui fut pardonné ses méfaits culinaires!

Nous achevions cette pénible tâche quand, à la feveur des feux de position qui illuminaient le camp de la flotte, on aperçut une frégate filant sur le vaisseau-amiral. Cette messagère d'Old-Fort apportait les nouvelles les plus favorables au sujet de la contenance de l'ennemi. Soudain des fusées montèrent dans les airs ; de toutes

S arts les signaux se succédèrent, et, vers quatre heures u matin, l'armée navale commença sa dernière étape. Au soleil levant le brouillard se dissipa, et Yarmada anglo-française nous apparut en marche, majestueusement déployée sur dix files de navires, chaque file se perdant dans le lointain. Le vent ni les vagues ne gênaient leurs mouvements, et ces colosses de la nier gardaient leurs intervalles et leurs alignements, aussi bien que les régiments d'ime division de manœuvre au champ de parade. En tête de notre escadre, voguait la VtVfede-PariSy fière de ses cent-vingt canons et du pavillonamiral arboré à son grand mât. Plusieurs vapeurs l'escortaient, remplissant les fonctions d'aides-de-camp. Dès qu'il fallait transmettre un ordre, ils s'élançaient et

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serpentaient au milieu des rangs. En ligne s'échelonnaient tous ces bâtiments de guerre dont les noms raç- Selaient des titres de gloire et que leur passé obligeait e s'illustrer encore. Au nord de la flotte française et à. sa hauteur, les Anglais naviguaient, sans l'éclipser. Les- Turcs formaient l'arrière-garde. Les vapeurs fumaient à pleine cheminée; la brise gonflait les voiles; les flots disparaissaient sous une forêt de mâts et de rames. C'était l'heure de l'appel; et l'on voyait, à tous les bords, étinceler des haies de baïonnettes. On entendait piaffer les chevaux déjà aguerris. Seul, le pinceau d'Hérodote aurait su décrire, avec honneur , cet armement sans rival dans les annales maritimes, quand le cri : terre ! terre ! me réveilla de ma contemplation. Ce magique signal courut de bouche en bouche.

En effet, on distinguait la pla^e d'Old-Fort; peu à peu, à chaque nœud que nous filions encore, les craintes de la nuit se dissipaient, devant la réalité : d'abord, une plaine à perte de vue, puis une falaise; à droite de cette falaise , un lac, séparé du rivage par une chaussée ; mais de défenseurs, pas l'ombre. En vain les vigies plongent dans les profondeurs de l'horizon; on ne discerne qu'un cavalier qui prend des notes à la hâte et s'enfuit. Mais aucune trace de fortifications. Décidément les Russes nous invitaient è^ descendre.

Était-ce un aveu de leur impuissance ? Était-ce calcul, de la part du prince Menschikoff? Sans doute, il renonçait à la possibilité d'arrêter l'ennemi à Old-Fort, sur un rivage uni et commandé par les batteries de la marine, et préférait l'attendre sur le boulevard inexpugnable des hauteurs de l'Aima, convaincu qu'en ce lieu de ()assage inévitable, il le battrait, et même le jetterait à a mer, en présence des escadres alliées , réduites à la pitoyable alternative, d'assister à la destruction de Tarméejou d'essuyer les feux plpngeants de l'artillerie russe, pour sauver les débris des vaincus. Ce plan de défense, dicté par une foi aveugle en la fortune, fut une faute. Si la prudence conseillait de se retrancher derrière les montagnes de TAlma, ligne avancée des rem-

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f)arts de Sébastopol , que l'art et la nature avaient à 'envi fortifiés, pourquoi- rester, larme au bras, pendant l'opération lente et difficile du débarquement ? Pourquoi , sans disperser ses forces , le chef russe ne détacha-t-il pas, entre son camp et Old-Fort, plusieurs sotnias de Cosaques et seulement quelques pièces volantes ? Ses observatoires dominaient la mer, et, dès qu'il lui fut prouvé que l'orage fondrait à Old-Fort, cette fisiible avant-garde de cavalerie, se portant au galop sur le point menacé, serait arrivée assez tôt pour contrarier les mouvements des troupes. Ce désordre aurait affaibli le moral de l'assaillant, et aurait eu , au début de la campagne, l'importance d'ime victoire. En nous laissant faire à notre gré, Menschikoff agissait à la manière de ces gladiateurs qui, dans l'arène, donnaient à leurs adversaires tout loisir de se mettre en garde et leur réservaient aussi l'honneur du premier coup. Cette conduite, plus chevaleresque que sage, rappelait le défi de Fontenoy . On y répondit sans délai.

Le 14 septembre, dès sept heures, du matin, la flotte française s eïnbossait sur trois colonnes devant Old- Fort. Le chef d'état-major, le comte Boiiet-Willaumez, était l'ordonnateur de cette fête nautique incomparable, et son projet de débarquement restera comme un monument du génie maritime. Au premier rang ancraient les vaisseaux de combat, chargés des régiments de la division Canrobert; au centre , les transports de la seconde division; plus loin , la troisième division et les Turcs d'Achmet-Pacha; vers notre aile gauche, les* Anglais. Les chaloupes , armées en guerre, se rangèrent rapidement aux angles de la falaise, le seul point culminant de lacôte, de manière à balayer, au besoin, le terrain environnant. Alors le signal fut donné; mille embarcations se remplirent de soldats, et à toute rame gagnèrent la plage. Quel beau jour ! Lé soleil brillait, tel qu'àAusterlitz ! La mer était immobile; Dieu protège les alliés ! Les visages rougissaient dej)laisir. C était un, vaste trépignement, à la veille de toucher ce sol de la Crimée, où }a gloire ouvrait enfin ses bras de fée. On entendait gron-

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der le canon au loin, dans la direction de la Eatcha. Les partenaires de la division Forey exécutent donc leurdi- version ! Leste, à l'œuvre, matelots ! A bord éclataient des chants de triomphe. Canots et chalands , en foule , fendaient les flots, s'entre-croisant, se mêlant; ils allaient se choquer; Tordre naissait bientôt de la confusion. Des pavillons plantés sur la grève, indiquaient aux pilotes leur route , et des poteaux marquaient aux passagers de diverses armes leur place,le long de la ligne de bataille. Notre tour arriva, et nous bénîmes le ciel de sortir vivants de notre galère greccjue. Capoue et ses délices ne nous appelaient pas sur le rivage ; mais à terre , du moins , les émotions de la guerre promettaient un dédommagement de la misère. Les hommes se disputaient à qui sauterait le premier dans les barques. Notre chien lui-même, le tendre et belliqueux JftVratïte, salua la délivrance par ses plus joyeux aboiements. L'empressement de la descente à terre était général; les camarades qui, à bord des navires de l'État, n'avaient pas eu à endurer de privations matérielles , se félicitaient d'avoir échappé à la sévérité de la discipline navale. En effet, commandait-on une manœuvre, les ma« telots, au coup de sifflet, couraient à leurs postes, et les troupiers, sommeillant sur leur passage, recevaient maintes ruades. Parfois on requérait le secours de messieurs les militaires^ et alors les marins s'érigeaient visà-vis d'eux en fiers instructeurs, avec des formes dont l'ancien n'oserait pas user, au régiment, à l'égard du conscrit. Puis, demandait-on à un routier de l'Océan des nouvelles du temps, il répondait avec raillerie, dans son argot : • Oh! ce ne sera qu'un grain. • Autre vexation plus grave : les passagers croyaient à tort que les cambusiers rognaient les rations, et cette atteinte, portée à leur estomac, révoltait ces amis de la gloire qui n'est

{)ourtant que fumée. Enfin le choléra faisait escorte à 'armée expéditionnaire ; la mort, il est vrai, n'attaquait plus, ainsi qu'à Varna, par grands coups defaulx, mais, trop souvent, la barque funéraire allait au large jeter des cadavres, un boulet au cou. Les confrères des vie*

times demandaient-ils à les accompagner, le moindre empêchement du service ou du ciel motivait un refus de la part de qui de droit. Les soldats dô l'armée de terre ne pardonnèrent pas ces peccadilles innocentes à leurs compagnons de la flotte, et ils promirent de s'en venger, devant Sébastopol.

L'horloge du vaisseau-amiral n'avait pas sonné midi; et déjà la première division, maîtresse des collines audelà du lac, bivouaquait, sa droite appuyée à la mer. La division Bosquet et la division du prince Napoléon ne tardèrent pas à lui donner la main, derrière la falaise, de telle sorte que le front de l'armée se recourbait vers les Anglais,dont l'aile gauche touchait au rivage. Cet ordre circulaire, nécessité de la topographie, parait à toute chance d'attaque. Les postes rayonnèrent de toutes parts; puis, aussitôt, les grands'gardes se portèrent en avant et disséminèrent des vedettes dans la campagne, pour avertir àtemps de l'arrivée de l'ennemi, pendant que les spaMs éclairaient le pays,plusieurs lieues àla rondelet

Sue s'étabhssaieïit nos camps. Le maréchal, du haut de i dunette de la ViUe de Paris, contemplait le spectacle de son armée d'Orient, presque toute entière débarquée; et foulant avec bonheur la terre de Russie. C'était, jour -par jour, le quarante-deuxième anniversaire de l'entrée des Français dans Moscou. Ce souvenir l'enorgueillit, et les plus douces perspectives de l'avenir charmèrent cette heure, une des dernières parties de son agonie, td durait, cruellement intermittente, depuis le départ Q Varna, Vers le milieu de l'après-midi il aborda, monta à cheval et parcourut le front de bandière. Des cris de : vive la France ! vive l'Empereur ! vive le maréchal \ l'accueillirent par salves. Il nous exhorta tous à faire notre devoir et rappela à la foule de ses compagnons de gloire en Kabylie, que noblesse oblige. Peu après cette revue, on nous lut la proclamation d'ouverture. Le chef mettait presque la victoire à l'ordre du jour, sans déguiser au prix de quels ôflforts on viendrait à bout de Sébastopol. Pour mieux stimuler, il nous montrait des rivaux et des Anglais, combattant à nos

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côtés; il recommandait de traiter les Tartares en amis, et terminait par ces paroles que Napoléon n'aurait pas désavouées : • Soldats, disait-il, aujourd'hui vous êtes l'espoir de la France, demain vous en serez l'orgueil ! • Ce panégyrique toucha l'armée au cœur. Potir monter au niveau de ces éloges, elle était prête à se surpasser. Aussi le manque des choses les plus nécessaires à la vie, dès l'arrivée, ne provoqua pas un murmure. Ce désert, où l'on venait de nous jeter, n'offrait ni puits, ni fontaines. Pas d'autre source que le lac salé. La soupe du soir exhalait un atroce parmm de saumure, et pourtant jamais banquet de noces ne coûta plus de peine et de soins que ce premier repas au bivouac d'Old-Fort. Les plantes d'absinthe qui, çà et là, foisonnaient dans le camp, servirent de combustible ; on faisait la chaîne autour des marmites aux abois; les ims arrachaient les herbes, les autres de main en main les passaient au maître-cuisinier de service, chargé d'entretenir le feu sacré et s'en acquittant avec une gravité épiscopale. La flamme pétillait, sans chauffer, et il fallut une persévérance à toute épreuve, une faim de carême, pour obtenir une cuisson approximative du lard de malédiction. Les Anglais aimèrent mieux manger leur pain sec que de s'abaisser à ces pénibles nécessités ; et Ûs restaient ébahis de nos procédés culinaires. Sans doute, ils attendaient ?ue le commissaire de la Reine leur apportât la pâture, îhez nous, nul ne se priva, même de café ; à défaut de moulins, on broya le grain sur la pierre à coups de crosse de fusil. S'il eût été possible, par quelque artifice, de neutraliser le goût du chlorure en dissolution, maintchimiste de cantine en aurait, en vérité, découvert le moyen. Puis chacun avala son amère potion. Les gourmets semblaient prendre médecine ; quelles grimaces ! et quels éclats de rire ! On jurait de se procurer le lendemain de l'eau potable et du bois, serait-ce sous la barbe des Russes.

Grâce à cette pénurie de fagots, les feux de bivouac étaient clair-semés, et la veillée dura peu. Le ciel se couvrait; et l'on avait hâte de se prémunir contre les menaces de l'orage. Alors, ce fut à qui étayerait le plus

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^solidement sa tente et isolerait le mieux son lit du contact de la terre ; après, les voisins se dirent bonsoir et se barricadèrent an logis. Pendant que tout était calme encore sur la plage, une vive agitation régnait en mer, au voisinage, occasionnée par le retour de la division Forey. Elle avait rempli sa mission, à Tembouchure de la Katcha, sans éprouver de résistance. Un bataillon et une batterie seulement gardaient la côte. Les canonniers russes, à l'approche des nôtres, tirèrent une salve. On riposta à leurs boulets de 4 par des obus de 80, et, après cette escarmouche dont on avait applaudi d'Old-Fort le bruit matinal, Tennemi, trop faible pour tenir, s'était évanoui. Quelques cosaques seulen\ent se perchèrent au faîte des rochers, hors du danger, leurs bidets de bltaille attachés aubpis deslances, et, de cebelvédère, assistèrent au simulacre du débarquement. Une partie descendit réellement, bivouaqua, et, à la nuit, la force étant bien jouée, remonta sur les vaisseaux. Quelques heures plus tard, ils avaient rallié la flotte au mouillage d'Old-Fort. On les reçut avec honneur, ils avaient atteint le but proposé. Voyant l'armée navale s'éparpiller, le russe, dans l'incertitude du vrai point d'attaque, n'avait pas bougé de ses positions de 1 Aima.'

Les navires, derniers venus de la Katcha, prenaient leur place d'embossage, quand, vers minuit, les cataractes du ciel s'ouvrirent. Ce fut un tel déluge que nos alliés, soit désordre ou précipitation de la descente, soit confiance en une belle nuit d'été, ayant laissé à bord leurs effets de campement, n'hésitèrent' pas à venir en masse nous demander l'hospitalité. La souffraQce l'emporta, en cette première occurence, sur l'amour-propre national. Nous n'étions certes pas couchés sur des lits de roses ! Pour moijl'eau filtrait à travers le toît de mon gîte et inondait, sous forme de cascade, les draps et la couverture. Je dus m'insinuer, tout habillé, dans un étui de fourrure, et j'y suais à grosses gouttes, plutôt que de

S rendre, à cette heure terdive, un bain froid, émaiUé e douches. Pour comble de malheur, ma chambre, posée au penchant d'un tertre, se trouva sur le passage

d'un ruisseau torrentueux, et je priais Dieu que, dans sa course, il n'entraînât pas les pilotis de pierre, frêles étais de ma couche. Non loin de là, mon cheval gémissait à la belle étoile et s'efforçait de briser ses entraves. Je le consolais, tandis que, de sa tente Bubmez^ée, mon ordonnance lui faisait un discours en règle pour le dissuader de la liberté. Cependant les rigoles qui coulaient perpendiculairement sur ma tête se multipliaient à l'excès, et je m'étudiais en vain à les détourner. La toile dégouttait comme une éponge pleine. Daiisces entrefaites, des inconnus vinrent rôder aux alentours; je portai involontairement la main aux fontes de ma selle, mais, à leurs imprécations contre le temps, dont le goddem de colère était le fonds, je reconnus deux collègues de l'ar- . mèe alliée. Ils sollicitèrent une place à l'abri ; si j'avais su parler leur langue, je leur aurais aisément démontré qu'ils avaient presque avantage à rester dehors. Désespérant de m'expliquer, je les laissai entrer. Es s'assirent sans façon, au pied de mon lit, plongés à mi-jambe dans la mare qui me tenait lieu de tapis. Je rauumai alors ma veilleuse, dix fois éteinte par les gouttières. L'état d'humiàité de mes hôtes m'émut jusqu'au rire ; l'eau ruisselait sur leurs habits rouges et leur donnait l'aspect de deux homards mal cuits. Ils enviaient, sans doute, mon sort, tant le bonheur est chose relative I Cependant un de ces gros riflemen, du poids de son corps imbibé de pluie, me torturait la cuisse droite et impossible de la dégager de l'étau, par crainte qu'un mouvement brusque, de ma part, nous fit tous chavirer dans le torrent. J'étouffais ; le vent entrebâillait la porte; les ondées, tourbillonnant, pénétraient à flots, et nous , courions risque, à tout instant, de naufrager. Par pitié , j'offris aux confrères ma gourde de réserve. Ils s en gorgèrent, puis s'endormirent jusqu'au matin. Je n'eus pas la force de les imiter et souffris en silence, ni plus m moins que tous mes voisins.

Si cette première nuit en Crimée fiit cruelle pour l'armée, les Busses et les habitants de Sébastopol la passèrent dans l'insomnie et leç angoisses de l'incer-

titude. En effet, durant toute- la journée, des estafettes, arrivant, bride abattue, de la Katcha, avaient traversé la ville et stationné près de l'hôtel du prince Menschikoff. Cependant des vapeurs sortaient mystérieusement de la rade, à la découverte des envahisseurs annoncés. Pour ne pas alarmer le peuple, les musiques militaires avaient joué, suiv^ant Tusage, sur les quais et au Jardin des Plantes ; mais les promeneurs allaient et venaient par la ville, soucieux, comme dans l'attente d'une nouvelle sinistre; et les bals des matelots, à Karabelnaïa, la veille encore bruyant rendez -vous de plaisir, étaient restés fermés. On avait consigné, par prudence, les équipages. Le soir, des attroupements nombreux se formèrent, à la lueur des pots de résine et des torches. Tout-à-coup le canon résonne du côté de la Katcha; à ce signal du rembarquement théâtral de la 4« division, partout Ton crie : voici les Barbares ! Une terreur panique s'empare de la foule ; les troupes prennent les armes, on ordonne le branle -bas de combat, à bord des navires. Les signaux éclairent le port et les abords de Testacade ; rien n'apparut en mer, mais les Sébastopolitains se remirent lentement de cette fausse alerte. Le reste de la nuit fut troublé par la populace, qui parcourait les rues et demandait de brûler déjà la nouveUe Moscou. Des femmes s'ameutèrent devant le théâtre et barrèrent, éplorées, le chemin au Ê rince Menschikoff. On rétablit l'ordre par la force, et, 1 15, dès le matin, la garnison se disposa à partir pour le camp de l'Aima.

A cette heure, un divertissement original rassemblait les curieux sur l'amphithéâtre de la falaise d'Gld-Fort, iJes deux Anglais prirent congé de moi, et allèrent se sécher aux rayons du soleil levant, à côté de leurs frères en misère nocturne, qu'on aurait pris pour des mages en prières, groupés dans les. abris du rivage. Je courus me poster aux premières places : il ne s'agissait pas d'une représentation offerte par les comiques débutants de la future troupe des zouaves. Une frégate donnait- ^e la chasse, en vue de la côte, à quelque corsaire

russe? On venait simplement voir descendre à terre les troupes de la Katcha, par une mer si irritée qu'en temps ordinaire, on aurait ajourné cette opération finale. Mais, à tout moment, les Russes pouvaient se présenter, et il importait de les recevoir avec honneur, par conséquent de serrer les rangs, au plus vite ; aussi, dès le point du lour, les soldats de la mvisioii de réserve encombraient les chalands, avec armes et bagages ; et, alerte les rameurs ! Les vagues se brisaient avec violence contre la grève, puis se reployaient en écumant, semblables à des coursiers qui prennent leur élan. Les pilotes s'évertuaient à monter sur le dos de la lame, appliqués à éviter les dangers du ressac. Mais souvent,- les flots, se jouant de leur habileté, se retiraient avant que l'embarcation ait eu le temps d'attérir. Dans ce moment critique du retour des ondes, les plus ardents passagers sautaient à l'eau et fendaient fièrement le courant. Quelques-uns culbutaient et se sauvaient à la nage ; d'autres, avec un dévouement digne d'une meilleure traversée, faisaient asseoir leurs chefs sur l'épaule et se précipitaient avec ce fardeau d'élite; bientôt un coup de mer, sg.ns respect, renversait les officiers et leurs porteurs, barbotant à l'envi; et le parterre de claquer des mains et de rire. La joie de la galerie fut à son comble quand les Turcs, arrière-garde des débarquants, occupèrent à leur tour la scène. Leurs marins ne savaient pas s'accommoder avec la vague; aussi, pas uarédifne toucha terre à pied sec. Ils défilèrent bravement à travers les flots en colère. C'était un jour de fête pour les enfants du prophète. Stamboul illumina à la nouvelle de l'occupation d'Old-Fort, et le sultan, en pompe, rendit grâce à Allah dans la mosquée de Mahmoud. Cette reprise 9k possession de la Crimée semblait ouvrir l'ère des représailles, pour toutes les avanies, dont les czars abreuvaient la Turquie, depuis Catherine H. Les patriotes ottomans n'avaient jamais ratifié la donation arrachée par l'astucieuse czarine à la faiblesse de Sélim III, et s'étaient obstinés à comprendre cette province dans le domaine de l'Islam. Aussi, les soldats d'Achmet-Pacha -

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embrassaient la rive d'Old-Fort avec l'ivresse des proscrits qui rentrent au pays. Tous criaient: Allah! Ellallah! Beaucoup d'entre eux se déridaient, pour la première fois de leur vie. Vers midi, il ne restait plus à bord un seul homme, et nos alliés mécréants célébraient militairement, avec éclat, la prière du milieu du jour. Leurs fanfares exécutèrent des airs religieux. Quelle cacophonie ! Si le Dieu de Mahomet est sensible à de pareils hommages, ce Dieu n'est pas celui dont, au ciel, les anges de Tharmonie chantent en cœur THosanna l A notre tour,nous remerciâmes, sans commandement, le. seigneur des armées. Malgré la fureur de la mer, aucun malheur n'attrista la matinée du 15 septembre^ si ce n'est la perte de quelques chevaux turcs et la submersion de deux voitures de notre artillerie, qu'on parvint aisément à retirer du sable. Ainsi, en moins de quarantehuit heures, l'armée d'Orient, avec le même bonheur qu^eurent jadis les vainqueurs des Pyramides, avait achevé l'œuvre de son débarquement.

Quoique la foule des spectateurs fut épaisse sur la falaise, tout le monde n'assistait pas à la réception des retardataires. Les piquets étaient sous les armes, et un grand nombre de pourvoyeurs battaient la campagne,à la recherche des citernes. A deux lieues de la plage, on trouva un marais d'eau douce, où seulement quelques bataillons d'avant-garde, par le privilège de leur proximité, s'approvisionnèrent. Les autres restèrent dans l'alternative de mourir de soif ou de s'habituer à l'amertume du sel marin en dissolution. Pour remédier au mal, nojis épuisâmes les ruses de l'art. On avait exposé des éponges à la pluie diluvienne de la nuit; on creusa, après, des puisards dans le sable. Ils se remplirent, par infiltration, et pourvurent aux besoins du dîner. Hélas! dès le soir, il nous fut impossible, faute d'eau, de jouir de l'abondance, où nous nagions, grâce à la maraude.

Depuis le réveil, plusieurs bandes s'étaient dispersées dans les hameaux et les fermes d'alentour. Le village de Vieux-Fort, situé à cinq kilomètres de la plage, mt la proie de ces pillards. Embauchés par des camarades

d'Afrique, professeurs de razzias, quelques-uns de nos canonniers prirent part à cette honteuse expédition. Vers la nuit, ils rentrèrent triomphalement au bivouac, chargés de dépouilles. Une voiture, attelée de deux bœufs, traînait le butin : gibiers, légumes, volailles* Un pauvre paysan suivait, de loin, le cortège, demandant justice de nos soudards. La misère et la souffrance ne nous avaient pas encore endurci le cœur! Les voleurs furent punis; nous rendîmes au bouvier tartare son Arabati les fruits de son jardin, les richesses de sa bassecour, n nous revendit tout à prix d'or et refusa la liberté, parce qu'il craignait d'être exposé, chez lui, à de nouveUes déprédations. Nous le gardâmes, à notre service, et, fort gênés dans nos moyens de transport ultérieurS) ngus n'eûmes pas à nous en repentir. Ce singulier domestique eut les honneurs de la soirée. Les soldats l'entouraient, le questionnaient, et comme il ne comprenait rien, un malin s'écria : • Décidément les Tartares sont aussi bêtes que les Turcs. Il y a trois mois

?[ue nous voilà chez eux, et pas un ne sait jargonner le rançais. • Mot qui peint à merveille la fatuité gauloise! Nous nous figurons parler une langue universelle. A en juger par notre dédain ou notre inaptitude à les apprendre, le turc, l'anglais, l'allemand, ne seraient que des' patois !

La nuit du 15 au 16 fiit calme, même aux^ avantpostes. Le lendemain, repos. Dès le matin, une ambassade de Tartares vint solliciter la protection des alliés. Elle se composait de l'élite des notables du pays d'Old- Fort. Leur démarche solennelle, leurs cafetans brodis, leurs bonnets d'Astrakan, au poil court et luisant, leurs barbes blanches semblables, suivant l'expression du

i)oëte, à des touffes de fleurs d'accacia, tout commandait e respect autour d'eux. Aussi furent-ils l'objet, à travers le camp, de la curiosité la plus flatteuse. Les Turcs firent, à leurs frères en Mahomet, une véritable ovation. Le maréchal leur donna audience ; et ils se retirèrent avec la certitude qu'ils vivraient désormais en paix, à l'ombre du drapeau de la France. Sur le seuil du quar-

tier-général, où nous nous pressions pour les saluer, un de ces personnages, froissé sans doute de l'acte de soumission qu'ils venaient d'accomplir, murmura à notre adresse, assez haut pour être entendu, l'injure deMahadiy nous appliquant ainsi le nom de TAntechrist, ce précurseur de la fin du monde, selon la croyance musulmane, pour qui un cheval est toujours sellé dans les écuries dlspanan, à côté de celui du prophète Jésus. Dans la multitude des désœuvrés, je grossis le cortège de ces députés ; l'heure de midi les surprit,non loin du rivage. Ds s'arrêtèrent, se lavèrent les mains avec du sable, se tournèrent, après les ablutions, la face vers la Mecque, et, le front incliné, ils prièrent. Le plus ancien psalmodiait, seul, à haute voix ; puis ces patriarches se prosternèrent, baisèrent la terre,^ reprirent leurs bâtons de voyage, se relevèrent ensemble, et la pieuse caravane continua son chemin. Au-delà des plus lointaines embuscades, nous les accompagnâmes des yeux. Pour mon compte, je ne rentrai au logis que quand ces figures vénérables se perdirent dans les steppes de l'horizon.

Peu après leur départ, l'ordre du jour rappela de traiter les Tartares en alliés. L'armée obéit plus par sentiment du devoir que par intimidation de la discipline. Désormais, les indigènes, corps et biens, furent sacrés pour le soldat. Ils méritaient nos sympathies. Menschikoff, nous avait, en vain, dans ses récentes promaclations, métamorphosés en sauvages conquérants. Autant que les citoyens d'Eupatoria, ils nourrissaient contre les Russes une haine héréditaire et s'empressaient, à notre vue, de secouer le joug. Toutefois, les paysans de la plaine ne nous pardonnèrent pas les excès isolés de la veille. Pas un ne ravitailla le marché. Cette punition nous prouva, sans nous corriger, que le pillage, à la guerre,est une faute, sinon un crime.

Le maréchal prêcha par son exemple le respect dû aux propriétés. Il réprimanda des officiers qui, au retour de la promenade, chassaient devant eux, aux applaudissements du camp , un troupeau de chevaux tartares en liberté. Pendant que ce carrousel nous mettait en émoi,

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survint un peloton de spahis, conduisant sur des charriots, au quartier-général, la primeur des prisonniers de la campagne. On se porta en foule, sur leur passage, en criant bravo f les Anglais poussaient les hourras de fête, et couvraient presque nos voix. Tous acclamaient dans ce succès un bon présage de l'avenir. A nos cavaliers , rhonneur du premier trophée ! Pourquoi l'armée ne comptait-elle à Old-Fort, qu'ime poignée de ces braves frères d'armes? Ce regret m'échappe, quatre jours avant la journée de l'mma qui eût décidé du sort de Sébastopol, si nos escadrons, inactifs à Varna, eussent, à nos côtés, illustré leurs étendards. Le maréchal n'ignorait pas qu'une bataille se gagne parfois sans cavalerie, mais que jamais, sans elle, on ne peut profiter de la victoire, et s'il se priva de ces auxiliaires si vaillamment représentés par les spahis, l'insuflisance des transports et la difficulté -des provisions d'eau et de fourrages, lui imposèrent ce sacrifice. Le début de nos éclaireurs lui rappela nos absents; et, le 17, en passant la revue de ses troupes, il déplora l'éloignement de la division du général Morris.

Cette revue devait être le prélude du départ. Mais on comptait sans nos alliés. Tandis que nous nous préparions déjà à marcher en avant, les soldats de lord Raglan, imperturbables, achevaient à peine le débarquement de leurs bagages et s'installaient à l'aise, comme si, à toute heure, le sol ne pouvait pas trembler sous nos pas ; comme si, à défaut des chances d'une attaqué, la saison, trop avancée, ne conseillait pas de se hâter. On les apercevait au loin, dressant avec méthode leurs tentes monumentales; puis, quand on sonnait chez nous le dîner, la plupart de ces bons riflemen cessaient le travail et s'insinuaient daite nos escouades. On les laissait s'asseoir au banquet fraternel, et, en échange de leurs rations, ils se croyaient tenus de payer à boire à leurs amphy trions, qui, par délicatesse, ne refusaient jamais l'invitation à la cantine. La peur de déroger n'empêchait pas les Anglais de mettre fa main à la poêle. Mais leur éducation militaire péchait parla base;

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et, loin des casernes de la mère-patrie, sevrés de leur quotidienne tranche de roastbeef , tous, sauf les hyglanders, se croisaient les bras, et semblaient compter sur la manne du ciel. Improviser un fourneau, cuisiner en plein vent, se confectionner un bon lit sous la tente, utiliser les ressources de la nature, faire jaillir, au besoin, Teiau du sable, tel est Fart de vivre en campagne. Nos alliés ne s'en doutaient pas, et leur apprentissage devait coûter, à TAngleterre, la fleur de son armée. Au campement d'Old-Fort, ils nous révélèrent cette funeste ignorance. Le maréchal, dans son impatience de courir à l'ennemi, aurait consenti à les héberger, pourvu que le lendemain, ils n'entravassent pas le mouvement. Le 18, même cause de retard. Deux jours perdus, quand de l'économie du temps dépendait la fortune ! A bout de condescendance, le chef français avisa lord Raglan que, le 19,. rien ne le retiendrait plus. L'ordre du départ fut, en effet, lancé, et, le 19, à l'heure prescrite, le boute-selle retentit, d'un bout à l'autre de nos camps.

Ici commence, à proprement parler, le poëme guerrier de l'armée d'Orient. Voici 1 heure d'emboucher la trompette héroïque, à Touverture de cette course de dix jours, qui, illustrée par la victoire de l'Ahna, conduisit les Aiiglo-Français sous les remparts de Sébastopol : arène fameuse, où ils devaient s'immortaliser, côte à côte, et avec l'aide d'une légion piémontaise, jalouse d'acquérir, pour l'Italie, des titres nouveaux à la justice de l'Europe. Allons! bardes de la France impériale ! à l'œuvre ! Je ne puis que vous souhaiter courage et bon succès ; la lyre du poëte aussi bien qne la pliune de l'historien est trop lourde pour ma main, et je me hâte de reprendre mon crayon, de soldat-chroniqueur.

Au signal du décampement, l'armée française, en un din a œil, fut rangée sous les armes, et en avant ! Témoins des prodiges de notre mobilité, les Anglais secouèrent ce flegme qui, au combat, se change en héroïsme, et ils s'ébranlèrent peu après notre arrière-

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garde. La plage d'Old-Fort retomba dans le silence de & solitude. On ne laissa que quelques chevaux inva* lides, désormais hors de service. Ces pauvres bêtes nous suivirent de loin, clopin doçant, puis ils tombèrent sur le chemin, épuisés de fatigue, et devinrent la première proie des corbeaux, volant par bandes derrière la queue de la colonne, et qui devenus de plus en plus friands, ne devaient, un jour prochain, se nourrir que de chair humaine, à ncTs dépens.

A la droite des Anglais, se mouvant avec le même ordre, la Ugne de marche figurait un losange : au centre, le parc de réserve et le convoi général. Les quatre divisions flanquaient les angles; au milieu de chacune d'elles, se tenaient l'artillerie et les bagages. Ladivision Canrobert, de droit, était en tête. Nous longionsles bords de la mer , parallèlement aux escadres , à travers une plaine découverte, et tout à fait de nature à tenter la cavalerie ennemie. Aussi nos carrés ne se déformaient pas plus qu'aux évolutions de ligne du champ-de-Mars. ils apparaissaient, se développant dans les steppes, avec une régularité presque géométrique. Un soleil tropical dardait sur nous ses rayons ; l'été avait carbonisé les bruyères de la route, dont les tiges montaient jusqu'aux genoux des fantassins. A chaque pas , il fallait un effort nouveau pour se débarrasser de ces entraves. La soif nous tourmentait, et pas une goutte d'eau, dans ces landes maudites! De temps en temps, des hommes, étourdis par la chaleur, s'affaisaient ; on les chargeait sur les fourgons, et les rangs se -resserraient. Quelques rares traînards s'échelonnaient, çà et là. Tous se montraient fiers de braver les rigueurs de cette première journée deffuerre. La certitude de vaincre bientôt soutenait les plus faibles ; dans les moments de défaillance, ils regardaient, devant eux, la lueur des baïonnettes et des canons, du côté de la mer, à l'aile droite, le pavillon tricolore flottant aux mâts des frégates, et ce spectacle leur redonnait du cœur. L'étape fut peut-être moins rude pour les piétons que pour certains cavaliers, réduits à une seule monture, qu'il im*

portait de ménager. Ceux-là ayant mis pied à terre, traînaient le sabre au milieu des hautes herbes et des sables. Ils soufflaient, suaient, soupiraient, et quel attirail ! On aurait dit des aventuriers en voyage. Des fontes de leurs pistolets, pendaient gourdes en peau de bouc et flacons d'osier. Une sacoche turque recouvrait la schabraque, et dans les flancs de ses vastes poches, s'engouffraient la lingerie, les effets de pansage et la trousse de toilette, la provision de chaussures, des livres, des biscuits, des vêtements, du tabac. Au-dessus étaient roulés la tente et la literie. La bête pliait sous le faix, surtout si son maître restait en selle, . aussi incapable, dans cette posture, de bouger, que les ' chevaliers d'autrefois tous bardés de fer. Sans le concours du bouvier tartare, nous aurions été réduits à la piètre condition de ces camarades.

Dieu et l'énergie aidant, nous arrivâmes, vers les deux heures, en bon ordre, aux bords du Bulganak. Son lit se trouvait à sec , mais les sources abondaient aux alentours, et Ton s'y précipita avec le même entrain que s'il eut fallu en débusquer l'ennemi. Les tentes de l'armée couronnèrei^t la hgne des hauteurs, sur la rive gauche du ruisseau , la quatrième division faisant face en arrière, chargée de tenir en respect ' quiconque essayerait de tourner nos positions..

A peine commençait-on à s'outiller pour le dîner, que la flisillade retentit aux postes avancés. C'était une reconnaissance de Cosaques. Vite aux armes! et nous voilà à notre place de bataille : une section d'artillerie de la première division prit les devants et tira sur les vedettes déployées. Les canonniers méritèrent bien l'honneur 4e ce premier salut de guerre, dont les échos annoncèrent à 1 Europe l'ouverture des hostilités. Les obus de cette salve d'inauguration dispersèrent les Russes. Mais bientôt ils se rejetèrent du côté des Anglais. Nos voisins les reçurent avec brutalité; et, peu satisfaits de leur mission, les éclaireurs retournèrent à la hâte au camp de l'Aima, près de leur chef qui promit, pour le lendemain, une éclatante revanche.

L'année ne se débanda pas jusqu'au moment où les fuyards eurent disparu à Inorizon. Sitôt après Talerte, nous nous mîmes à table, et Ton rit de ce succès, obtenu à bon marché ; il avait coûté simplement un prisonnier, et ce prisonnier n'avait même pas perdu le petit doigt, comme le chasseur des célèbres bulletins du général BeUrnonville. On racontait, à ce propos, qu'un oflScier-supérîeur, porteur pendant Téchauffourée d'une dépêche de lord Raglan , adressée au prince Napoléon, s était égaré, avait confondu les ennemis avec les amis , et avait été enlevé ; on le disait myope et excellent soldat, deux qualités très-compatibles, témoin le connétable Montmorency qui, un jour, chargea à fond un carré de choux ^ pris poui un parti de Retires. En outre, le canon qui avait étrennè la campagne s'appelait le Solimany et les plaisants riaient de la fortune qui avait ainsi voulu faire une politesse aux Turcs.

La nuit était venue ; et l'armée assiégeait les mamelons du voisinage, d'où l'on découvrait les feux de bivouac que les Russes avaient allumés sur lès montagnes de l'Aima. On croyait assister à un incendie lointain. Les plus savants troupiers, supputaient, par cet indice, la force de l'ennemi : ils sont cinquante mille, prétendait l'un : cent mille , répétait un autre. Les discussions, les paris s'engageaient, et, avant la fin de la soirée, le chiflfre de l'évaluation avait triplé. Parfois, nous tournions les yeux vers les Anglais, dont les derniers régiments arrivaient à peine, et l'on se moquait du confrère goddem, en flagrant-délit de retard. Surtout, on interrogeait du regard la physionomie du quartier-général, où conféraient les chefs de l'armée. Près de la porte de ce sanctuaire, malgré l'heure tardive, les plantons et les officiers d'état-major se pressaient. La retraite battit; et la foule des observateurs redescendit à la couchée. Mais depuis que la poudre avait parlé, il y avait dans l'air, je ne sais quoi .d'électrique, qui chassait le sommeil. Bientôt les chefs de corps reçurent avis qu'on se battrait le lendemain. La bonne nouvelle se transmit de rue en rue; et la veillée.

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autour des feux, se prolongea bien avant dans la nuit. Vers dix heures, les batteries prenaient les dispositions de combat. Puis au quartier d'artillerie, le calme revint. Je ne suivis pas l'exemple des camarades, moins impressionnables ou plus fatigués que moi ; et, pour échapper aux ennuis dune insomnie inévitable dans mon état d'exaltation, je me mis à flâner , en vagabond, à travers les champs. La fraîcheur de l'air m'enivra davantage. Une émotion jusqu'alors inconnue me surexcitait. Ce n'était ni la frayeur, à l'approche du danger, ni le plaisir, à la veille de recevoir le baptême de la guerre ; mais mon cœur battait comme avant un examen suprême ; puis, je pensai à la France que je ne reverrais peut-être plus; et des larmes, à cette idée, me mouillèrent les yeux. Craignant alors que la tristesse m'amollit, je me glissai au travers des groupes d'amis, çàetlàépars, qui devisaient, autour des broussailles enflammées. Les uns, inquiets des chances de la prem'ière lutte, demandaient aux cartesleurhoroscope, etsi l'oracle de la dame de pique, ne leur était pas favorable , ils fisiisaient, par respect humain, semblant d'en rire; d'autres s'avouaient fatalistes et s'en remettaient à Dieu de leur sort. Ceux-là étaient les sages; à quoi bon se soucier de l'avenir! Change-t-on l'arrêt de fa fortune? D'autres, sinon plus braves, du moins plus étourdis, se réjouissaient et forçaient. Au milieu d'eux, un grenadier alsacien pérorait avec l'aplomb d'un charlatan. Je crus qu'a débitait une recette contre la peur, ou qu'il chantait une çau(^iole. Pas du tout. Il tenait par la queue une souns et soutenait cette thèse de corps-de-garde, qu'il n'y a pas morceau plus délicat que ce gibier de grenier. L'auditoire ne se doutait pas qu'un temps de misère viendrait ,devant Sébastopol, où les civets de rats feraient ses déUces; et de se récrier. A bout d'arguments, le gascon duÉhin, plongea l'animal dans les flammes, l'en retira rissolé, ouvrit la bouche, et...! ce mouvement oratoire souleva une tempête d'hilarité. Les sentinelles s'émurent au loin de ce tapage, et nous allâmes nous coucher triant.

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Pendant que les soldats, k leur manière , se livraient aux douceurs de cette veillée, prélude de l'historique journée du 20 septembre , le maréchal , après s'être concerté avec lord Raglan, donnait à ses lieutenants les dernières instructions de la bataille. Le général Bosquet devait tourner l'aile gauche de l'ennemi, du côté de la mer, pendant que les Anglais déborderaient son aile droite. Les Russes, une fois reployés sur leur centre

i)ar ces deux attaques, autant que possible simultanées, e maréchal, avec la masse de ses troupes, se chargeait de les enfoncer. Simple, mais de cette simplicité qui est le cachet de la grandeur, ce plan excluait les savantes combinaisons delà tactique, puisque chaque brigade avait ordre de monter à Fassaut des sommets de l'Aima, en marchant droit devant elle , au gré de l'inspiration des chefs. Le départ de notre deuxième division fut fixé à six heures et demie, celui des Anglais, à sept heures; à sept heures et demie, mouvement en avant du corps de bataille français.

En effet, au point du jour, le général Bosquet se mît en route, le long du rivage, et s'avança jusqu'à une lieue environ de l'Aima, à l'insu des avant-postes de Cosaques. Une brume épaisse voilait l'horizon. Passé sept heures, le camp de nos alliés dormait encore. On attendit; leur arrière-garde n'avait atteint le Bulganak que fort tard, et pour donner à ses troupes le temps du repos, nécessaire avant l'action, lord Raglan oublia la convention. Nous étions déjà, depuis longtemps, sous les armes, quand vers huit heures, le maréchal, à bout de patience, donna le signal de la marche. Cependant, il dépêcha au général Bosquet, trop aventuré, l'ordre de s'arrêter, et conjura son collègue de se hâter, car un retard trop prolongé compromettrait le succès. Nous cheminâmes lentement dans le brouillard. A dix heures, on sonna la halte. Les Anglais ne venaient pas. Le déjeuner et les beautés du paysage nous dédommagèrent de l'attente. Nous prîmes le café, au milieu des cïiamps de blé, nonchalamment assis sur les gerbes fraîches de la moisson. Après les libations d'usage , la foule des

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combattants escalada par plaisir les éminences du voisinage. Maintenant, le soleil avait dissipé les nuages du matin; ses rayons se reflétaient au loin dans les eaux sinueuses de TAima, qui lavent le pied de la montagne; et Ion étudiait clairement le théâtre de la bataille prochaine. Le plateau, en avant des faisceaux, s'abaissait, suivant une pente douce et ondulée, jusqu'à la rivière ; des vergers, des jardins , des taillis, des maisons de plaisance, des hameaux, des fermes, pittoresque mélange de verdure et de blanches façades, étaient disséminées le long de ses rives. Les berges paraissaient très-abruptes, et ce fossé, qu'on aurait pris pour l'œuvre de l'art , rendait, aux yeux des regardants , beaucoup plus formidables les positions de.lennemi. Sur les crêtes et les versants, des cavaliers voltigeaient, et les carabines miroitaient, derrière les fourrés , derrière les escarpements, dans toutes les directions. Bientôt la scène changea de couleur : des flots de fumée s'élevèrent à l'arrière-plan, au-dessus des toits d'Àlmatamak, et de Bourliouk. Nous restions en contemplation devant ce tableau grandiose de la plaine de l'Aima, éclairée par les feux de l'incendie, et la lumière d'un beau jour d'été, animés par les préparatife de lutte des Russes, quand enfin les têtes de colonne anglaises commencèrent àpoindreentre les mamelons. Onrentraalors, pour saluer les amis traînards et se rallier. La clarté du ciel empêchait de dissimuler les mouvements en face.de l'ennemi attentif. Aussi, clairons et tambours jouaient le rappel en fanfere, aussi joyeusement que pour une fête.

A la faveur de ce temps d arrêt forcé, le général Bosquet avait reconnu les chemins et les passages de l'Aima. Vers son embouchure , un banc de sable permettait à l'infanterie de franchir la rivière presque à pied sec, par petits groupes d'hommes; une fois sur la rive ennemie, il était possible de gravir contre les flancs de la falaise, vis-à-vis de là mer. Non loin du rivage, derrière le village d'Almatamak , se trouvait un gué ; au delà de ce gué, un sentier suivant le thalweg d'un ravin, montait au faîte de la montagne. Il semblait

donc prouvé qa'aucun obstacle inabordable n'arrêteTait, de ce côté.

A onze heures , nos alliés avaient définitivenient rejoint, et l'armée toute entière se remit en branle* Le front de bataille embrassait plusieurs kilomètres. On voyait au loin flotter à longs plis le drapeau tricolore et l'étendard britannique , tels que des bannières de la victoire et de la civilisation; une forêt d'armes brillait, au milieu des pantalons et des habits rouges, confondus pour Tœil. Au premier rang, lancés au pas gymnastique, les tirailleurs; à droite et en avant-garde,la division Bosquet; au centre, les divisions Canrobêrt et Napoléon ayant une de leurs . brigades déployée, et l'autre serrée par bataillons; en arrière, la quatrième division, défilant par pelotons ; après, la réserve d'artillerie massée et les régiments turcs. Les Anglais occupaient la gauche de l'échiquier, rangés sur deux lignes profondes; la cavalerie et les batteries à cheval proté-

feaient leur flanc extérieur; la division légère se reait aux chasseurs de Vincennes. Quelle émulation nous enflammait tous, soldats de la France et de l'Angleterre, ennemis à outrance pendant tant de siècles, allant au combat côte à côte, défenseurs de la même cause ! Qu'auraient pensé nos pères de cette rivalité, gage de la victoire? L'ardeur, Tamour-propre ^ut-être, nous firent trop précipiter l'allure. Les soldats alliés avançaient comme des tours; et, deux fois, pour agir de concert avec eux, il nous iaÛut ralentir. Aussi , la deuxième division nous devança-t-elle de plus en plus. Peu avant midi, le gros de l'armée était encore à boune

Sortée dé canon des bords de l'Aima, que déjà, à la tête e la brigade d'Autemarre, le général Bosquet, illustre héraut de la journée, s'engageait dans la route ravinée montant d'Almatamak au camp russe, tandis que la deuxième brigade, aux ordres du général Bouat , se dirigeait vers la barre de l'Aima, la passait d'emblée, puis en colonne débandée aflProntait les rochers à pic et les fondrières, fortifications naturelles plus inexpugnables que les escarpes et les parapets.

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Mais ces lenteurs auraient pu nous devenir funestes : le prince Menschikoff, de son observatoire culminant, avait saisi le secret de lattaque, que la rapidité de Texécution lui aurait à coup sûr dérobée. Convaincu que le mouvement de flanc n'était qu'une diversion , il avait disposé sa ligne de bataille, de manière à protéger surtout le cœur de sa position, point d'attaquç de l'armée française, et la gorge du côté de la campagne, opposée aux Anglais. Une seule lunette avancée , de la plage d'Ouloukoul, devait imposer silence aux vaisseaux alliés; et quelques sentinelles, du haut de la falaise, surveillaient l'assaut de la division Bosquet. Face à la terre, ses troupes s'échelonnaient le long des cimes de la montagne , leur aile gauche adossée à des tertres, loin du débouché du sentier d'Almatamat; leur centre était établi près d'un télégraphe ; vis-à-vis Bourliouk, leur aile droite s'appuyait à trois étages de retranchement, d'où trente pièces, dont douze de gros calibre, balayaient la vallée et la grande route d'Eupatoria à Sébastopol, qui traverse l'Aima sur un pont de pierre, au sortir du village. Derrière le télégraphe, se postèrent les réserves, dont quatre mille hussards formaient l'élite. Une légion de carabiniers finlandais, les plus adroits tireurs de la Russie, gardait le httoral de l'Aima, depuis Bourliouk jusqu'au delà d'un gué, situé à millemètres environ, en aval de ce second hameau incendié. Comme complément de ce système défensif , plusieurs pièces légères en position , à mi-côte , en des points saillants, battaient tous les abords.

- D'après les calculs du chef russe, les Anglais viendraient infailliblement se briser contre les redoutes et les difficultés du terrain. La furie française ne triompherait pas des barrières que la nature avait élevées, du côté du rivage. Alors, par une vigoureuse conversion, pendant que sa cavalerie fermerait la retraite à l'ennemi, il comptait l'acculer à la mer, et là, en présence des frégates unies, condamnées à l'inaction pour ne pas foudroyer l'armée en déroute, maltraitées d'ailleurs par les feux convergents des batteries de terre,

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les Anglo-Français devaient tous succomber ou se rendre à discrétion. L'échec de la descente d'Old-Fort était, en tojit cas, vengé.

Fier de ses mesures, et comme s'il avait signé un pacte avec la fortune , Menschikoff se promenait au haut d'une esplanade voisine du télégraphe, d'où son regard planait sur les Anglo-Français, prêts à l'atta-

Squer. Des amazones caracolaient autour de lui. Leurs lûmes se détachaient sur le bleu du ciel. Il leur tarait sans doute d'assister à ce tournoi des armées euro- Séennes, le premier depuis Waterloo, dont les Russes evaient être les héros. Peut-être, dans leurs folles ima- Êinations, se transportaient-elles jusqu'à Stamboul, à k suite du char de triomphe du prince ; celui qui, dans ses proclamations aux Tartares, travestissait les guerriers les plus poHcés du monde en cannibales, était capable de persuader à des femmes qu'il les mènerait en Turquie, de succès en succès. Au milieu des illusions de son entourage, le général russe ne soupçonnait pas que le moment de l'expiation avançait pour l'ambassadeur du czar.

Il dénombrait, un à un, avec un geste ironique les assaillants qui approchaient, car il avait promis à son maître, que les alliés,. fûssent-ils plus de cent mille, ne

{)arviendraient pas à le chasser de son boulevard de 'Alpaa. Or ils n étaient pas plus de soixante«mille. Les soldats ne partageaient pas sa confiance. Avant de quitter Sébastopol, on leur avait fait jurer de vaincre ou de mourir. C'est la guerre au couteau jusqu'à ce"

3ue la lame en soit brisée, leur avait-on dit dansl'ordre . u jour. Un pope, pendant la bénédiction des drapeaux, avait proclamé que le Dieu des armées les aiderait. Malgré leur serment et les affirmations du prêtre, ils avaient le pressentiment de la défaite, et chacun d'eux, avantle signal de l'action, songeait.avec terreur aux instruments de^destruction dont les ennemis, selon la renommée, disposaient, à ces fusées qui, pires que le feu grégeois, consiunaient hommes et chevaux, à ces canons, à ces mousquetons d'une incommensurable portée.

n était midt; l'armée avançait toujours sans difficulté, et radieux, malgré l'inquiétude de ses troupes, le priuce Menschikoff, se raillait encore de l'audacieuse faiblesse des arrivants, quand un officier accourut de Taile gauche et lui rapporta que les Français, en dépit des obstacles de la falaise, poursuivaient avec succès leur attaque; on'feongédia le lâcheux messager. Il revint bientôt, et annonça, d un ton alarmé, que les éclaireurs de la colonne Bosquet s'étaient emparés du plateau. On l'injuria; mais un aide-de-camp fut expédié vers le lieu menacé, pour constater le danger. En effet, les nôtres, sans coup-férir, affluaient sur les pentes extrêmes des rochers. Au loin, de la plaine, nous trépignions, en apercevant, à la cime des monts, cette fourmilière des combattants d'ouverture. Déjà les premiers en Ugne, zouaves et chasseurs se couchaient à plat ventre, épaulaient leurs armes contre les pUs du terrain, et escarmouchaient; déjà, les artilleurs d'avant-garde, mèche allumée, apparaissaient. L'envoyé donna .donc l'alerte au quartier-général russe, avec un tel accent de vérité, que cette fois, immédiatement, les deux régiments de Minsck et de Moscou avec deux régiments de cavalerie, flanqués de cinq batteries, deux de douze, deux à cheval et une de licorne, reçurent l'ordre d'aUer au galop, culbuter ces insolents Français.

La brigade d'Autemarre, à moitié réunie, entame résolument la lutte. Un feu meurtrier de mousqueterie ralentit d'abord l'élan des défenseurs; bientôt 1 artillerie du coimnandant Barrai, par un prodige de vitesse, est à son poste et illustre son tir. Les Russes ripostent avec honneur. Tandis que les fentassins, à l'abri, se rient de leurs coups, servants et chevaux tombent en foule : trente roues volent en éclats; mais aucun canon n'est touché. Douze pièces, par des salves intelligentes de boulets et d'obus, se multiplient et résistent victorieusement aux quarante bouches à feu de l'ennemi,^ qui n'osent se rapprocher. En vain les escadrons tentent-ils de les aborder; en vain les batteries à cheval manœuvrent-elles, pour les prendre en rouage. Le»

balles de nos Africains et la mitraille déjouent ces desseins. Huit vapeurs embossés à la pointe du cap Lucul, lancent maintes bordées avec bonheur et participent ainsi à ce prélude brillant du combat.

Cependant, hussards et cosaques se reformaient plus . loin et semblaient épier l'occasion d'une revanche. Les projectiles redoublaient de foreur autour d'elle, et; isolée trop longtemps, la brigade d'Autemarre courait risque d'être sacrifiée. Mais d'une élévation favorable, le maréchal observait^es événements. Le canon gronde dans la direction de la mer : les troupes ennemies dégarnissent les alentours du télégraphe ! l'engagement a donc lieu; et, au secours du générai Bosquet, il pousse sa première ligne. On fouille les bois qui barrent le chemin,à coups d'obusier, et on livre l'assaut ! Les bataillons déchs^és se dispersent à travers les haies, les murs de clôture et les fossés, débusquent les gardiens de l'Aima ou les fusillent à leur place. En un clin-d'œil, les morts jonchent les champs de Bourliouk. A la poursuite des fuyards, la première et la troisième division, leurs chefs en tête, enjambent la rivière. Pendant que les batteries du commandant Huguenet galopent vers le gué d'Almatamak, celles du commandant Bertrand et une batterie de la réserve protègent le passage et soutiennent ensuite l'essor des assaillants. La mitraille russe frappe de toutes parts, comme à bout-portant, et le torrent humain monte toujours. L'ennemi se précipite, en masse , jusqu'au bas de la montagne, à la rencontre des iîolonnes d'attaque. Déployées en tirailleurs, celles-ci bravent la fureur de ce choc. Les Russes impuissants reculent devant une canonnade de plus en plus véhémente, se rallient à la voix de leurs officiers, chargent de nouveau, sans succès, tournent enfin le dos avec désespoir, jetant à terre sacs et capotes pour être plus agiles dans la fuite. On les presse alors : pas de quartier ! et leurs débris regagnent douloureusement le refuge dû télégraphe. Mais l'artillerie de position harcèle les attaquants par des feux de flanc, jusqu'à ce qu'on menace de lui fermer la retraite; et eUe fit payer

l'alma. 249

cher Tavantage partiel, déjàremporté. Une de ces vaillantes batteries de soutien, perdit, à l'œuvre, jusqu'à son dernier servant. Cependant, avant deux heures, 1 armée garnissait la crête de la montagne.

Le maréchal veillait sans relâche. Les boulets, sans le distraire, bondissaient en tous sens autour de son fenion. Dès qu'il se vit maître des hauteurs, il montra aux champions de la réserve la tour du télégraphe, là, où devait se porter le coup décisif. Ils y filèrent au pas de course, sous son commandement. A la faveur de ces diverses et heureuses manœuvres d'ensemble, la deuxième division avait pris l'offensive; la brigade Bouat, après une laborieuse ascension, était entrée en lice, et de plus en çlus débordant les Busses, les forçait de se replier, -^si, le général Bosquet continuait ses prouesses, pendant qu'au centre s'apprêtait le dernier acte de la journée, la conquête du télégraphe.

Derrière ce palladium des russes, s'agitait un carré fort de vingt mille hommes. Plus de soixante pièces de campagne intactes le défendaient. Il fallait l'enfoncer ; rude tâche pour laquelle il n'était pas trop de concours de tout le corps de bataille. On se rassemblait donc , et les vedettes, blotties contre terre , préludaient par des décharges injurieuses, sur les créneaux de la forteresse, à l'attaque générale; quelques-uns mêmes de ces téméraires boute-en-train d'avant-poste,, marchèrent isolément à l'ennemi, et se firent tuer. On aurait cru, en ce moment de trêve, que les deux partis en présence recueillaient leurs forces, avant de se mesurer , dans un conflit suprême. Mais bientôt, les batteries de la première division arrivèrent, en train de poste, dans l'a rêne, jalouses de rattraper le temps perdu à l'escalade. Elles s'établirent à proximité du carré étincelant de baïonnettes, et commencèrent le carnage. Autant de boulets, autant de trouées sanglantes dans les rangs ennemis. En vain, les canonniers russes s'achamèrentils contre leurs pareils. Ceux-ci dédaignèrent de ré-

f>ondre au défi, et, sauf quelques obus égarés dont 'explosion fit sauter plusieurs caissons à leurs adver-

250 l'alill. '

saîres, leurs coups de foudre tombaient sans cesse au plus épais des mes de soldats inunobiles. Durant cet orageux duel d'artillerie auquel prirent successivement part les batteries divisionnaires et celles du commandant Laboussonnière, la charge avait sonné. Tandis que les brigades décimées du général Bosquet et les Turcs, à leur remorque, poussaient, en échelons, dans les derrières de l'armée russe et tenaient tête aux hussards découragés, les autres divisions, peu à peu groupées sans ordre, se ruaient sur les retranchements à la baïonnette : fantassins, zouaves, marins, turcos. Incomparable cohue de rivaux de gloire, qui se disputaient à qui planterait les premiers leurs enseignes^au. sommet des ruine? du Télégraphe. Cette irruption ébranle la phalange de Menswhikoff. L'artillerie, que ^ rien ne détourne de sa mission , tire de front et de flanc, à toute volée, avec une ardeur croissante Des rangées d'hommes sont emportées du même coup de jfeu. L'ennemi rend salve pour salve. La mort moissonne dans les deux camps ; la fortune balance encore. L'aigle de la France se montre, au haut de la tour, puis s efface, puis reparaît. Le général Canrobert , blessé , remonte à cheval et ranime les combattants qui fléchissent pour la dernière fois. A la rescousse I Le bruit des armes, les cris de détresse ou de rage , les détonations de la poudre grandissent. Le nuage nous enveloppe tous. Ce n'est plus qu'une mêlée ténébreuse, où le sang coule à flots, où chacun, ouvrier passionné de la victoire, joue au hasard son rôle, sans savoir même le nom de l'ami qui expire à ses côtés. Cette boucherie finale dura peu. Puis, le voile de fumée se dissipa, et nous aperçûmes le drapeau de la patrie, arboré sur le champ de bataille, et les Russes en déroute devant nous. Nous l'avions emporté, en quatre heures.

Moins prompts et moins heureux que leurs émules, les Anglais étaient encore aux prises. Eji face d'eux, Menschikoff avait concentré presque la moitié de ses forces. Comme preuve que les fils de l'Angleterre ne restaient pas en arrière, à l'instant du danger, lord

Raglan avait lancé ses troupes, peu après le si^al du maréchal; m aïs, des marais où la cavalerie avait risqué de s'emboucher s'opposèrent au mouvement tournant, tel qu'on l'avait projeté, et nos alliés marchèrent aux redoutes russes, par le plus droit chemin, à travers les rues de Bourliouk, à la lueur des flammes. Les avantpostes d'incendiaires s'étaient retirés à leur approche. Sur leurs traces, les Anglais franchissent l'Aima, et, à peine rangés de l'autre côté du pont , ils prennent le pas de charge, mais sans plus se hâter que dans un exercice. La mitraille pleut et les somme de s'arrêter. Us vont au delà superbement. Les plus exposés ne se courbent même pas, pour éviter la mort; à quoi bon? La couleur écarlate de leurs habits les aurait trahis. Les canons, braqués derrière les parapets ou en batterie au sommet des collines, les bataillons de toutes S arts embusqués, visent ce point de mire d'une masse 'hommes qui se meut en ligne, à découvert, et ton» chent avec une effrayante justesse : à la veille d'être anéantie, cette première légion de riflemens se résout à reculer. Les russes sortent de leurs barricades et la ramènent, l'épée aux reins. Mais ils viennent se heurter contre les gardes et les hyghlanders en bataille. Ce rempart de fer amortit leur élan. Us cèdent à leur tour. Les Anglais, alors, hurlant leurs hourras de guerre et conduits par la division Brown , de haute mtte, refoulent l'ennemi vers les redoutes. A cette heure, leurs partenaires avaient fini leur part de besogne; quel aiguillon pour eux! Les Français lès re* gardaient! fls ne tardèrent pas à compléter leur triomphe, sans vouloir d'aide : profitant, en effet , du retour offensif de l'infanterie, 1 artillerie anglaise traverse au galop la rivière et croise ses feux avec une de nos batteries de réserve, qui, dominant le champ de lutte, enfilait les dernières positions des Russes. Leô retranchements de refuge, écrasés sous une çrêle de fer, sont d'emblée envahis et se taisent. Les défenseurs firent d'inutiles prodiges de valeur. Trop heureux de sauver presque toutes leurs pièces, ils rejoignirent en

laissant un ^nd nombre de morts et de prisonniers, le reste de 1 armée qui, depiiis Téchec du Télégraphe, battait en retraite vers la Katcha. Les Anglais , à leur suite, montèrent victorieusement sur le plateau, où nous nous préparions à les secourir malgré eux, où nous les saluâmes de vivats. On nous répondit avec prodigaHté ; .et toute T^mée alliée, au repos, en récompense de ses exploits, assista comme du théâtre, à la pleine défaite du prince Menschikoff.

Le soleil baissait, et il semblait que les Russes couraient, craignant une marche forcée de nuit. Leur chef, désespéré, devait conduire la déroute; car, peu confiant dans la vitesse de sa calèche, il Tavait aban* donnée, et ce trophée tomba entre nos mains, avec son portefeuille et son dîner. A la queue des fuyards , les hussards qui, pour leur honneur, auraient mieux fait de sabrer, au début, la poignée de nos éclaireurs, cavalcadaient avec ostentation et provoquaient nos cavaliers, malheureusementabsents. Pour nous, harassés, à boutde munitions, n'ayant pasd'autre cavalerieque quelques escadrons delordLucan,quiavaient failli se perdre, sans combattre, dans les prairies marécageuses, on se contenta de tirailler des boulets roulants et des fusées. Ces coups d'adieu, le bouquet de la fête , durent maltraiter 1 ennemi, sur le plan incliné qu'il parcourait. Parfois, on discernait des fourgons qui s'arrêtaient afin de ramasser nos victimes éparses. On chercha vainement ces amazones, qui tout à l'heure nous narguaient en paradant. Avant que la victoire se fut prononcée, elles s'étaient, sans doute, enfuies à Sébastopol; et là, dès le soir^ avec cet instinct de l'avenir que les Germains accordaient à la femme, elles priaient pour la ville condamnée.

Au crépuscule, tout avait disparu dans la brume du lointain. Avant de bivouaquer , nous défilâmes devant le maréchal. Tout le monde était fou de plaisir et criait spontanément : Vive la France! Vive l'Empereur! Vive Saînt-Amauld ! Les blessés du voisinage oubliaient leurs douleurs et se mêlaient à cette ovation. Les mou-

rants soupiraient : Vive la patrie ! Le général en chef, pâle, tête nue, le bâton du commandement à la main, souriait, et d'une voix forte encore, au moment de s'éteindre, il nous disait merci au nom du pays, surtout merci pour lui; car les émotions de cette après-midi, fameuse désormais, avaient usé le peu qui lui restait de vie. On dressa sa tente sur l'emplacement de celle du vaincu. Il lut avec avidité les papiers trouvés dans la bagarre, distribua, par portion, les mets du banquet destiné peut-être à célébrer notre ruine, et se jeta sur 8on lit de camp. La fièvre l'empêcha de dormir, et cette nuit d'insomnie fut consacrée à sa correspondance. H écrivit à la maréchale une lettre triomphante , où il S0 flattait de nous mener maintenant au bout du monde. Il rédigea ensuite une proclamation à son armée, dont les éloges, après les applaudissements et l'encens de la France, furent notre plus doux prix. Il composa enfin , pour le Moniteur, te bulletin de l'Austerlitz du second empire. Ce rapport héroïque remplit de joie l'occident de l'Europe. Pendant que nos mères pleuraient, en attendant le tableau mortuaire , partout, de Marseille au fond de TÉcosse, on célébra l'Aima.

L'à-propos de ce succès dédommagea les peuples alliés d'une récente déception. Quelques jours auparïbvant, une dépêche de Vienne avait pris bébastopol par anticipation. Aussitôt , Londres , Paris et les premières villes de l'empire illuminèrent. Le canon des Invalides et de Westminster tonna en l'honneur de hauts faits si tôt inespérés. Mais on en fiit pour des frais de fête. Certains journaux accusèrent de ce mensonge un Tartare ; on rit à ses dépens, plaisanterie cruelle! car tous ces pauvres colons de Crimée gémissaient de la guerre, témoin notre bouvier d'Old-Fort.

Le 20, dans la soirée, et après notre installation, en

Î)lein enthousiasme de la victoire , ma table vota ,. à 'exemple de tous les voisins, des réjouissances. Gala et réception,à l'unanimité! L'idée vint de confier au voiturier tartare une mission auprès des basses-cours d'alentour. Nous nous transportâmes donc sous sa tente. Quel

254 l'alma.

ne fut pas notre étonnement? Le iJauvre vieillard, accroupi sur des bottes de paille, les yeux hagards, tremblait de tous ses membres. Il avait, à*la suite du convoi des bagages, traversé tantôt le champ couvert de cadavres ensanglantés, et cette vue Tavait glacé d*horreur. Un de ses fils, sinon un parent ou un ami, enrôlé de force sous les drapeaux de la Russie , gisait peut - être parmi les morts. Une potion d'eaurde-vie le calma ; puis xme éloquente gesticulation et une pièce d'or lui exprimèrent le service que nous exigions à l'instant de lui. Il partit avec promesse d un prompt retour", sans dire adieu à ses bœufs qui regrettaient leur étable. Or, la broche était déjà depuis longtemps improvisée, aumoyen d'une baguette de fusil russe, reposant sur deux cheva lete en fer de baïonnettes; le cuisinier avait rengainé son képi, et, coifFantlebonnetdecotondesgrandesoccasions, il s'apprêtait à son sacerdoce de rôtisseur. Mais le pourvoyeur de volailles nerevenait pas. L'heure pressait. Les invités étaient là. La situation domestique s'ajggravait de minute en minute; Vatel se serait tué. Notre gâtesauce , comptant sur sa part du festin , regardait avec tristesse , à l'horizon , si l'on ne voyait pas poindre le porteur de provisions. On signalait à l'entour, des morts qui réclamaient la sépulture, des blessés oubliés et condamnés à coucher à la belle étoile. Les feux de bivouac brillaient, et leurs rayons simulaient avec avantage des illuminations. Mais pas l'ombre du Tartare ! Nous le maudissions en chœur. Un de nos hôtes, par bonheur, nous tira d'embarras. C'était Tm vieux capitaine du train, gascon dans l'âme, et intime de la batterie. Quel type! Il entrelardait ses discours d'une telle profusion de sandis qu'on l'avait ainsi surnommé. Chauve, avec une figure de grognard digne du crayon de Charlet, il buvait sec, croyait à la métempsycose, espérant, après la mort, passer dans le corps d'un maître vigneron, était spirituel conteur, et pas le moins du monde façonnier. Il traita notre dîner de simple pique-nique, et arriva au rendezvous , tenant à la main son écot , une bécasse du crû. Elle fut la bienvenue; et vite de la plumer. « Garde à

VOUS ! disait Sai;idis au chef; c'est qu'elle est, entendstu^ très-faisandée , mais juste à point ! • Sous sa direction , on l'entoura d'un matelas de feuilles de vignes , d'une pelote de ficelle. On l'embrochait, quand un événement de bivouac, l'absinthe, noua appela dans la salle à manger, prochaine rotonde de verdure en plein vent. On trinqua à la santé du rôt qui tournait ; compère Sandis vidait en silence son verre ; il avait ordonné de lui transmettre des nouvelles fréquentes de la broche. Le premier messager apprit que tout allait à merveille. Largesses à lui ! et le gourmet coryphée entonna d'aise un couplet grivois. Deuxième dépêche : la bécasse fond ! Soupir de Sandis. Dernier bulletin : la bécasse est fondue! la .bécasse n'est plus! Consternation générale. Sandis , beau de rage et de douleur, court à 1 office, et recueille religieusement les débris savoureux, mais insuffisants du gibier. Le diable conspirait donc avec le Tartare contre notre fête de famille, et à nous voir en deuil, après ce coup de théâtre cuhnaire, on nous aurait pris pour des Russes. Sur ces entrefaites, un exprès du

Quartier général de l'artillerie nous apporta une portion u caviar, dépouille du buffet de Menschikoff . Cette galanterie de nos chefs, la rareté de ce trophée sous forme d'un pâté noir d'œufs de poisson , nous consolèrent de la mésaventure du rôti. A table , la gaieté jaillit des bouteilles, et, vers la fin, les plus vieux avaient repris leurs vinçt ans. Au centre, le bonnet sur- l'oreille, Sandis présidait , enluminé. En guise de dessert, il conta l'histoire étymologique- du juron national des Gascons, son succès oratoire et son tic. La victoire aime les licences , et le ctonteur ne reculait pas plus que Cambronne ou Boccace devant le mot propre. Aussi quand, à sa péroraison il poussa le cri du mari vantard, sortant du lit conjugal : f Cent dix! (sandis!) Je ne fais pas co^ des dix! (Cadédis!) • l'auditoire de rire à gorge déployée, et de le menacer bruyamment de l'ovation.

J'aurais été un des boute-en-train du souper, si parfois, en prêtant l'oreille aux échos du dehors, il ne m'avait semblé eutendre des voix plaintives, du côté du

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télégraphe. Je craignais d'insulter à la douleur des infortunés, étendus sans secours au voisinage. Ce scrupule empoisonna ma soirée, et un lugubre incident ne tarda pas à le confirmer. Vers dix heures, la trompette du grand quartier-général convoqua, à Tordre, les sergents-majors de l'armée. Le maréchal-des-logis-chef de la batterie se hâta de répondre à l'appel; mais au retour, à travers l'obscurité, il s'égara sur le théâtre du combat, et foula un moribond, qui, lui saisissant la jambe de ses deux mains crispées, râlait horriblement; au prix de longs efforts, il parvint à s'arracher à cette étreinte, rentra fort tard harassé, balbutia l'histoire de sa rencontre et s'évanouit. Nous le rappelâmes à la vie, mais le pauvre garçon, miné, à Varna, parle choléra, ex-

f)ira, le lendemain de son drame nocturne, à l'ambuance.- Quant à nous, cette scène tennina l'orgie, en l'honneur de la journée. Des gémissements confus me poursuivirent jusque sous ma tente. Mais je réussis à m'abuser, et attribuant à des chimères de mon imagination , les lamentations de malheureux que j'étais impuissant à soulager , je continuai à savourer en paix sur l'oreiller, le bonheur de la victoire.

La bataille m'avait retrempé et j'avais, en un jour, grandi de cent coudées à mes yeux. Te voilà donc vieux soldat , me disait l'amour-propre ! Avec quel juste orgueil tu reviendras au pays ! Et, ce démon me raillant de plus en plus, je me surpris à fredonner haut le refrain de la Dame^Blanche, jusqu'à ce qu'un passant me pria de me taire; je le fis; par respect pour les morts : ce passant était un infirmier en fonctions. La nuit s'écoula majestueusement sur le plateau de l'Aima. La première lune d'automne n'éclairait au loin que des cadavres ou des tentes sépulcrales. On n'entendait que les avertissements des sentinelles et un murmure pareil au tumulte d'une ville alarmée, se mêlait aux bruits de la nature.

Sitôt levé, j'allumai un cigare de réserve, et en amateur, j'allai visiter le champ de bataille; spectacle attrayant pour un novice ! depuis l'aube, les soldats hos-

pitaliers en foule ramassaient les derniers blessés. Les Eusses tremblaient à leur approche, et tendaient le cou comme à des égorgeurs. On les avait trompés sur notre compte, et ils manifestaient leur stupéfaction d'être traités avec les mêmes égards que les autres. Autour du télégraphe , la terre ressemblait au pavé d'un abattoir. Dieu ! quel hideux mélange d'habits en lambeaux, d'armes brisées, de corps mutilés, de membres fracassés et épars! Du côté des Anglais, le terre-plein et les parapets des redoutes ofifraient un tableau plus désolant encore , capable de guérir à jamais de la gloire ! Les artilleurs russes, entassés sur les nlatef ormes, me frappèrent d'admiration, au milieu de ce charnier; tous étaient tombés en faisant leur devoir.

• Honneur à eux! Aux bords de la rivière, de Bourliouk à Alma-Tamak, une longue rangée de tirailleurs mordait la poussière. Quelques-uns de ces braves avaient

' roulé dans l'eau et surnageaient entre les nénuphars. D autres pendaient accrochés aux buissons, et les dernières gouttes de leur sang suintaient de leurs blessures; un petit nombre se tenaient debout, retenus par les branches d'arbre : on aurait dit que ceux-là ne s'avouaient pas vaincus, tant qu'on ne les avait pas renversés. Le bas de la montagne était parsemé de jeunes gens, raide morts, russes, anglais, français, qui s'étaient entre-tués, sans haine, parce que le négociateur Menschikoff avait souffleté un visir. Le gazon avait bu leur sang et, comme l'héroïne du poëte, ils paraisraient endormis. Autant de femilles dans l'affliction, que de cadavres! les ennemis sans exception, pieds-nus, avaient le pantalon retroussé au-dessus du genou, à l'endroit où ils attachaient leur bourse en cuir, en guise ' de jarretière. Les zouaves les avaient déjà passés en revue : il ne restait ni Mahomet, ni chaussures à glaner.

. Les cendres des villages, brûlés la veille, pour les besoins de la défense, filmaient encore, et, une nuée de soldats, à leur gré, fouillaient les ruines des chaumières. Cette rapacité des vainqueurs me révolta. Mais, sous peine de mourir de sensibilité, il fallait ici arracher de

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son âme tout sentiment de douceur! Par mégarde, je côtoyais une ambulance. Des ms affreux s'en échappaient. Des employés du service "hospitalier, avec des tabliers tachés de rouge, entraient et sortaient. Es avaient l'air de bouchers dans l'exercice de leur métier. Je détournai la tête avec dégoût de ces officines. Décidément, la gloire est l'image de- ces courtisanes, qui cachent les ulcères de leur sein, sous les 'fleurs. Je n'avais jamais osé, de ma vie, franchir le seuil d'un amphithéâtre de médecine. Aussi, à la vue de ces champs de l'-AJima, enlaidis par les souillures du carnage, mon cœur saignait, sourd aux froids conseils de la raison. Chemin iiisant, je m'arrêtais devant la manœuvre des infirmiers britanniques en émoi ! Ds procédaient par ordre. Les amputés qui réclamaient les soins les plus pressants, avaient beau supplier et vociférer ! * patience 1 votre tour viendra, semblaient-ils leur dire. Laissez -nous d'abord relever ce camarade qui peut attendre, ensevelir ce mort qui ne se soucie plus de nos soins. John BuU ! que ton flegme méthodique est parfois cruel! Au retour, je suivis les traces immortalisées par nos colonnes d'assaut. On y trébuchait à chaque pas. Je dus gravir à tâtons; et une heure ne me suffit pas pour parcourir ces côtes abruptes, qu'hier dans la fièvre de Fexaltation nous avions enlevées en moins de vingt minutes. Je rentrai désenchanté par ce revers de la médaille, et ne rapportai, en feit de souvenirs, qu'une pierre noire et d'une saveur agréable, qu'on m'assura être un morceau de pain russe, en outre un accès de misanthropie. Mon ordonnance qui s'endurcissait plus vite, Sarce qu'il était charcutier de profession, eut le courage 'enfiler des boutons de tous les régiments ennemis, pris sur place , un à un, aux habits des victimes; et il m'offrit, pour ma bienvenue, ce triste chapelet.

La matinée finissait; et les camps présentaient une plaisante animation. Officiers et soldats, assis parterre, auprès des fourneaux de cuisine et à l'affût du déjeuner, causaient des miracles de la veille. Je récoltai avec avidité ces actes d'héroïsme ou de dévouement, qui

m'indemnisèrent des misères de mon pèlerinage au champ de bataille. Entre autres faits, on citait un artilleur qui , au plus fort de la mitraillade , avait posé son écouvillon, pour attraper un lièvre éperdu, en fuite à travers les canons. Qu on ne me vante plus, après ceci, le calme du grand Condé, dormant sur un affût, le jour de Rocroy I On comparait à ce mémorable chasseur, un voltigeur qui, à l'attaque de la fin, chargea, visa et tira cinquante fois, sans sourciller et sans précipiter son feu, plus qu'aux exercices de la cible. La voix publique élevait aux nues le lieutenant Poitevin,

Îorte-drapeau du 39^, et le sergent-major Fleury du ^^ régiment des zouaves, tous deux frappés à mort, au moment où ils brandissaient leurs aigles au-dessus de la corniche du Télégraphe. Les fentassins ne tarissaient pas sur les problèmes de gymnastique résolus par eux, pendant la montée : le passage des rochers à pic , le saut des précipices, puis, aux pas les plus scabreux, les pyramides d'hommes perchés sur les épaules les uns des autres, les prodiges d'équilibre, en s'accrochant des

f)ieds, des mains et des dents, sans cesser de canarder 'ennemi. L'esprit de corps échauffait ces causeries, où sous l'hyperbole de l'expression, se cachait la réalité des tours de force. Les artilleurs se vantaient d'avoir figuré à l'assaut les premiers; et comment? Tous, à^ i'envi s'attelaient aux roues : souvent le sol s'effon- . drait sous les pieds, et ils retenaient, aux bords de IV bîme, les canons et l'honneur chancelants. Dans ces dithyrambes, on n'oubliait pas les chevaux. Comme avec des ailes, ils avaient assailli la montagne. A ce propos, les experts étabHssaient un parallèle fort juste entre notre matériel d'artillerie et celui de l'ennemi, prétendant que jamais, à notre place, les pesantes ma* chines de guerre russes ne s'en seraient tirées.

A l'écart de ces groupes de tapageurs, de fanfisirons et de parleurs , ceux que le hasard des combats avait réduits hier, au rôle modeste de témoins de la lutte, exhalaient leur mauvaise humeur. Les pontonniers tempêtaient encore contre TAlma trop guéable. Pour-

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