PREFACE. XV
bés dans un oubli naturel, les faits et gestes de notre chère armée d'Orient formaient les délices de nos veillées. Là, on éclaircissait les points obscurs de la guerre ; chacun soulevait un coin du voile ; la vérité planait entre les versions parfois contradictoires du même fait. Tous aussi apportaient le trjbut de leurs observations, et éclairaient de leurs anecdotes le nuage des actions les plus célèbres, les moindres replis du siège. Je contais à mon tour et surtout j'écoutais. Rentré au logis, sous- greffier de la gloire, textuellement je dressais procès-verbal de la séance. Quand nous eûmes ainsi, entre amis et témoins, recommencé la campagne, et que ce nouveau dossier fut prêt, je me mis à l'œuvre, à la faveur du prochain hiver. Près du carnet de ces notes d'emprunt, se déployait le grimoire de mes éphémerides, croquis, qu'à l'exemple de tant d'autres, en manière de passe-temps, j'avais recueillis au jour le jour, à Varna, devant Sébastopol, tantôt griffonnant sur la table glacée de ma tente, tantôt sténographiant dans mon gmbat sur mes genoux, tantôt jetant des mots fugitifs à la tranchée ou à la promenade. Le Moniteur^ manuel des documents officiels, présidait posé au milieu de ma chambre, désespoir des visiteurs. Entouré de ces volumineux matériaux, j'allumai la pipe de travail, m'assis magistralement et je repris en sous-œuvre, *en tête-àtête avec moi-même, le siège, objet récent de nos causeries de prédilection. Le chaos se débrouilla peu à peu; chaque journée m'apparaissait avec sa couleur locale. Les tableaux des nuits de veille devant l'ennemi, des instants de trêve, de plaisir et de méditation au camp, défilaient, un à im, sous mes yeux, avec une clarté magique. Je me croyais encore transporté aux lieux du supplice ; j'entendais le canon et le signal du clairon
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d'alarme. Ééellement^ le ciel brillait des éclairsr du combat!- Mais, quel enchantement I paifois, au moment imaginaire où la sentinelle poussait l'avertissement lu gubre de gare la bombey le joli minois de ma voisine, souriait à sa fenêtre, et me réveillait de. ce caucbemar nécessaire ; souvent, à l'heure où soxmait d'ordinaire le départ du combat, un ami, passant sous ma croisée, me hélait de la rue pour le joyeux dîner de famille. J'éprouvais tant de charmes à cette construction lente des murs de l'édifice, que je prolongeai deux ans cette sorte de flânerie littéraire. Quand un remords de conscience me criait d'en finir, j'imposais silence à ce conseiller importun, lui disant que mon siège était fait, et que rien ne me pressait d'enlever Malakoff.
Dans cette indolente disposition d'esprit, le manus* crit serait resté indéfiniment sur le métier, si le tocsin de la guerre d'Italie n'était venu me secouer au fond du cabinet. Une légion de chevaleresques et spirituels historiographes, le revolver à la main, marchèrent contre les Autrichiens, et sitôt que la paix fut signée à Villalranca, la plume encore chaude de l'enthousiasme des batailles, en pleine ivresse de la poudre, ils improvisèrent maintes chromques palpitantes de cette magnifique excursion de nos aigles, qui commence àMontebello et finit, de victoire en victoire, au seuil de la Vénétie. L'émulation me saisit; et, sur les traces de ces chroniqueurs de Magenta et de Solférino, l'idée me vint de rappeler à la France les gloires trop effacées de Sébastopol. Mais les modèles que j'avais choisis me désespéraient. Je lambrissai encore, je repolis; la paresse profita de ces scrupules, et, les distractions du métier aidant, cinq ans de noviciat littéraire s'écoulèrent encore pour me rendre digne du siyet et de mes prédécesseurs.
PBliFACB. XVII
PluBîeura écrivainB ont traité de la guerre d'Ori^mt. Le plus littérateur des colonele et le plua hoimne de
! guerre des romancier^, Molènes, a crayonné, avec sa verve habituelle, des souvenira^ de Crimée, malheureusement détachés. Un de mes camarades a esquissé, sous la forme de commentaires, Tintroduction du siège. H s'arrête, au regret du lecteur, après l'issue de cette fatale journée du 17 octobre, qui faillit engloutir les espérances des vainqueurs de l'Aima. Un des chefs du service hospitalier de l'armée a publié des rapports spé* ciaux, semés d'aperçus originaux, sur la vie de bivouac et les mœurs du soldat en campagne. Les publicistes du Spedaieur Militaire ont retracé avec art la succession des travaux d'attaque, des projets de la défœse et accompagné ce résumé substantiel d'une série remarquable d'articles de critique: Un chirurgien allemand, auxiliaire des hôpitaux Russes, a dévoilé les mystères 4e l'intérieur de la ville pendant le bombardement. Parmi tous ces écrits, qui n'embrassent qu'une face de ce grand spectacle du siège de Sébestopol, se distingue Touvrage de M. de Ba^e^court, ambassadeur académique, envoyé par le ministre de l'Instruction publique, près de l'armée d'Orient, pour en raconter les e:i9loits. Ce livre ne pré* sente ni la précision ni la monotonie d'un journal des opérations; il manque du mouvement et du pittoresque qui sont le propre des anciennes chroniques. Mais, sur ce thème abrupt du siège, où, à chaque pas, on se heurte contre des redites et des tons homogènes, l'his^
V toire, grave et consciencieuse, ne saurait rien tenter de plus achevé. Un succès immense et légitime salua sa publication; e| il restera comme l'exemple d'une diffî* cutté vaincue par un homme de talent. J'en parle avec teconnaifisance et à 4'aise parce que j'ai moissonné au
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milieu de ses confidences du conseil de guerre, dont il avait l'oreille, et que nous n'avons pas suivi les jnêmes sentiers de la composition.
Pour exécuter ma tâche, les chroniqueurs du moyen âge s'ôflEraient à moi, comme originaux. Mais ces conteurs du vieux temps sont inimitables, grâce à leur naïveté primesautière et surtout à la liberté avec laquelle ils se mettent en scène. Le conteur du siège de Constantinople, par exemple, alterne les' faits d'armes des Croisés avec les prouesses et les réflexions personnelles du sire de Ville-Hardouin! Mais, bourgeois d'aujourd'hui, conviendrait-il, sur ce toa de gentilhomme féodal, de s'attribuer un rôle? Le Nous^ en parlant de soi, me semble odieusement prétentieux. Pourquoi ne pas déguiser mon individuaUté sous le masque d'un personnage conventionnel qui, à ma place tiendrait la plume? Mais cet artifice , déloyal , aurait - répandu sur le récit. une teinte de roman historique: écueil d'ailleurs inhérent au sujet et difficile à éviter, car ce siège dépasse tellement les proportions ordinaires, qu'pn ne peut presque plus en causer sans être taxé d'exagération. En vérité, ce tableau fidèle de l'hivernage, sous le canon de la place, respire la fable; et si, plus tard, cette expédition des moden^es Argonautes rencontre un poëte à sa hauteur, les assiégeants de Sébastopol paraîtront peut-être à nos arrière-neveux, des figures aussi grandes que les conquérants dB la République ou les guerriers d'Agamemnon.
J'ai donc été forcé, malgré le conseil de Pascal, à la redoutable nécessité d'égoïser ! Mais ce moi se garde de grouper orgueilleusement, autour de sa majesté, tous les événements; loin de s'ériger en pivot de la guerre, il aide les spectateur^ du paysage à trouver le point de»
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vue; il s'efface les jours de bataflle et' lors des prindpales scènes, ne reparaissant en quelque sorte que dans les intermèdes. Ce mot, je l'ai rendu aussi bonhomme que possible afin de lui faire aisément pardonner la fatuité d'arborer parfois sa bannière, en fece des drapeaux unis de la France et de TAngteterre. Il représente le premier venu de mes compagnons. En entremêlant d'incidents auto-biographiques les trois cent vingt-sept actes du siège, afin de dépouiller le champ de son aridité funèbre, j'ai simplement raconté les phases de leur existence intime au bivouac. C'est l'image de leurs tribulations et de leurs joies, que j'ai reproduite! Pour peindre des gloires et des douleurs communes, leur mémoire m'a servi autant que la mienne. Ils ont le droit de signer ces feuilletons que je suis heureux de leur dédier.
Les faits et gestes de l'armée d'Orient semblent avoir aujourd'hui autant d'à-propos qu'au lendemain du traité de Paris. Toute l'Europe, stupéfaite par les coups d'éclat des Prussiens, agite les questions vitales de la guerre; et peu s'en feut que les lauriers de Sadowa empêchent les moins alarmistes de dormir chez nous. Or, le meilleur moyen de nous consoler des succès de rivaux qui surgissent en Allemagne, n'est-il pas le souvenir de nos gloires récentes, devant Sébastopol? car, les vainqueurs de l'Autriche, même sous Frédéric II, n'ont rien de comparable dans leurs fastes militaires ; et, pour égaler les héros de Crimée, une revanche d'Iéna ne leur suffirait même pas. J'aurais pu intituler ce livre : Sujet de médilalion pour la Prusse.