ESSAI SUR LA DÉCADENCE DES" TURCS
on
La question d'Orient, considérée au point de vue des prétentions de la Russie sur Constantinople, semble remontei* aux premiers temps du moyen âge. Vers la fin du IX* siècle, pendant que les Normands et les Sarrasins ravageaient l'empire de Charlemagne, presque au lendemain de la fondation du royaume moscovite, les compagnons d'Oleg vinrent camper près des portes de Byzance, et Léon le Philosophe dut les éloigner à prix d'or. Bientôt ils redescendirent aux bords du Bosphore, sous la conduite d'Igor. Le feu grégeois, sauveur inespéré des Comnènes , triompha de cette nouvelle agression. Plus tard, Swiatoslaf envahit les Provinces-Danubiennes; il aurait colonisé la Bulgarie, sans la résistance de Jean Zimisces, un de ces derniers " grands hommes qui différèrent l'agonie de remi)ire d'Orient. A en juger par de tels essais réitérés de con-
quête, on aurait dit que déjà, outre la loi d attraction qui, durant certaines périodes de l'histoire, précipite les peuples du Nord sur le Midi, un intérêt particulier, un vague pressentiment de lavenir, poussait ces Barbares attardés uniquement vers le boulevard de la Méditerranée. Jamais, dans leurs excursions, à l'exemple des Huns et des Goths, ils ne prirent le chemin des Alpes ; Rome , pour eux, était à Constantipople.
. Avant d'être organisés en corps de nation, ils convoitaient cette ville, que Mahomet avait donnée pourpoint de mire à l'ambition des soldats de l'Islam. Mais des révolutions intestines empêchèrent les Russes de poursuivre leurs premiers projets d'établissement au delà du Pruth. D'abord divisés par la rivalité de leurs princes, puis attaqués et dépouillés par leurs voisins de l'Allemagne et de l'Asie, enfin asservis, pendant deux cents ans, par les Mongols, ils ne prirent aucune part aux événements qui décidèrent, au miKeu du quinzième sièicle, du sort dé Constantinople. Du temps que la Horde-d'or pillait Moscou, la cité du czarisme naissant, et que les successeurs dégénérés de Rurik venaient s'agenouiller aux pieds du petit-fils de Tamerlan, pour lui payer le tribut, le dernier fantôme de l'empire romain s'évanouissait. Le sabre de Mahomet Il tranchait la question d'Orient au profit de rislamisme. L'Asie Mineure, la Crimée, la Macédoine, la Bosnie, l'Archipel subissent tour à tour le joug des conquérants de Stamboul. Les Ottomans bivouaquent €0us les remparts de Vienne et entrent triomphalement dans Athènes. Les cendres de ce foyer de la civilisation antique sont à jamais 'éteintes par ces Barbares de la dernière heure ; le Parthénon est changé en caserne. La ville de Minerve est-érigée en apanage du Chef des eunuques* Cependant; le . croissant détrône partout la
, <^oix sur .son passage. Un frisson d'épouvante parcourt 1 -occident de 'l'Europe. Le pape' sonne le tocsin, proclamant du haut du Vatican, que le danger jadis conjuré par J'épée de ^harlôB-Martel réapparaissait plus terrible, des Pyrénées, suf lé Danube. La voix du
pontife se perdit à travers Tindifférence universelle : il ne restait plus dans la chrétienté, déjà travaillée par l'esprit de la Réforme, la moindre étincelle de la foi des croisades. Venise seule, par égoïsme mercantile, répondit à l'appel de Pie IL Un auxiliaire héroïque, Scanderbeg, se leva, du cœur de l'Albanie, devant l'ennemi, de toutes parts en branle. Mais ces obstacles suffisaient à peine pour ralentir l'élan des Osmanlis. La République impuissante ne tarda pas à signer la paix avec le sultan et la mort surprit Mahomet II, au seuil de l'Italie. Tandis que les Etats de l'Europe «assistaient, effrayés ou distraits, à l'envahissement de l'Orient par les, Turcs, la Russie se réveillait, sous le sceptre d'Ivan III, et l'un des premiers actes de ce modeste précurseur de Pierre le Grand lut d'écrire au monarque de Constantinople une lettre de supplication en faveur des marchands russes de Eafa et d'Azof.
Bajazet II et Sélim Pf continuèrent l'œuvre de la conquête. La Croatie, l'Egypte, rArabiè furent réduites en provinces turques. La Mecque devint alors la Jérusalem de toutes les familles du mahométisme, groupées autour du drapeau d'Othman. La grandeur de 1 Empire monte à son apogée, sous Soliman P'. Belgrade, la spntinelle avancée de l'Autriche, entraîne la Hongrie dans sa chute. L'ambassadeur du czar Wasili IV apporte, de Moscou, des félicitations au vainqueur et implore de sa magnificence un traité d'alliance. Le padischah refuse avec mépris les offres de Morosof et il daigne accepter la main que lui tend François P^, en lutte contre Charles-Quint. Après ces négociations qui ouvrent l'histoire des relations diplomatiques eutre la Turquie et l'Occident, le Magnifique accéléra g;a marche, cle. victoire en victoire, jusque près des murs de Vienne. Cependant Rhodes tombe pour l'honneur de la chrétienté, tandis que Barberoussè promène le croissant dans la Méditerranée, prend Alger, bat les flottes espagnoles, pille Nice et entre bannière déployée , au port de Marseille, où le duc d'Enghien,
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amiral de France, le reçoit au nom de son souverain, avec une pompe scandaleuse. Mais, avec le succès croissant des armes ottomanes, le fanatisme religieux grandit, et l'exposition publique à Stamboul de deux statues, rapportées de Bude par le grand- vizir, souleva Tindigcation du peuple contre des trophées sacrilèges. Le Coran était l'aiguillon de la victoire ; ce livre .sibyllin promettait aux enfants de Mahomet la domination universelle. Aussi, dès qu'il arriva à l'étendard du Prophète de reculer, la foi s'affaiblit dans les âmes des croyants, et, les défaites aidant la démoralisation, l'indifférence engendrant la mollesse, la Turquie, par le même mouvement que l'empire romain, marche vers son déclin.
Le règne de Sélim II annonce l'ère de la décadence. Tant que l'orale de l'islamisme avait €n partie grondé loin des Alpes, la chrétienté, absorbée par ses querelles domestiques, avait hésité à se croiser contre les infidèles. Mais, désormais, un bond pouvait transporter des rivages Je l'Albanie, devant Venise^ les Turcs, libres du côté de l'Orient. Une ligue se forma à la voix du pape, et la marine ottomane reçut le premier coup à Lépante. Cette bataille fut un jour de gloire pour l'Europe entière. La chaire du Vatican retentit des éloges de don Juan, l'envoyé de Dieu. L'amiral Colonna monta au Capitole, avec l'appareil des triomphes antiques. Venise institua une fête nationale en 1 honneur de la victoire remportée sur les ennemis de sa prospérité et de la civilisation. La nouvelle de la destruction de sa flotte foudroya le sultan. Il resta près d'une semaine à jeun, la face contre terre, suppliant / llan d'avoir pitié de son peuple. Stamboul était consterné. La superstition tendait déjà à énerver le patriotisme des Osmanlis. Le bruit courait que le désastre naval avait été présagé par la chute du plafond en bois du temple de la Mecque. Sélim ordonna sur-lechamp de le reconstruire en pierre, disant qu'il serait ainsi à l'avenir l'emblème de la solidité de son royaume. Mais, pendant que les alliés perdaient, par
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leurs divisions, les fruits de leurs exploits, le fils indigne de Soliman le Législateur, se renferme dans le sérail, livrant aux pachas le commandement des armées, renonçant même aux plaisirs de la chasse, délices dé ses aïeux, donnant 1 exemple de la débauche, laissant enfin se développer les premiers germes de corruption et de faiblesse. En effet, de son vivant, comme si Tombre de Roxelane planait encore sur le harem , les favorites gouvernent. On vend les magistratures aux plus offrants. Les janissaires se démasquent en Maires du palais. Cette milice paraît déjà avoir hérité des traditions des prétoriens; ils avaient fixé à Sélim, sous peine de déchéance, le taux du tribut d'avènement, et ils publiaient impunément, qu'avant d'arriver au trône, les princes de la maison impériale devaient passer sous leurs sabres. Au mépris des prescriptions de la loi, on les voyait déjà célébrer des orgies sur les places publiques. Le peuple les imitait, encouragé par la révocation de l'édit de Soliman contre le vin; et, du cabaret, il décernait au monarque le surnom d'Ivrogne. Des prêtres, des juges, s'abaissaient jusqu'au rôle de buvetiers, et l'on entendait parfois dans la rue les Turcs ameutés , la gourde en main, s'écrier : c Où irons-nous aujourd'hui chercher notre ration? chez le muphti ou chez le cadi? » de même qu'il y a quelques années encore, ils demandaient, en armes, orgueilleusement : t Où planterons-nous, en ce jour, le drapeau du Prophète? •
Le mouvement rétrograde se précipite sous Amurath IIL II semble que les ressorts se détendent dans cette machine dont le fatalisme est l'âme. Le successeiu» de Sélim fit étrangler ses frères, distribua, par force, aux janissaires, à l'occasion de son avènement, cent bourses d'or; puis, sous leg auspices de ce meurtre et de cette lâcheté,, il tenta de rappeler ses sujets à l'observation stricte des préceptes du Coran. Mais l'ordonnance qui interdisait l'usage du vin révolte les troupes. Le sultan, menacé dans son palais, aban- 'donne tout projet de réforme, à condition que les sol-
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dats ne troubleront pas Tordre. On se croirait h la veille de la dissolution,, en face de ces excès, imités du Bas-Empire. Néanmoins, l'Europe tremble autant que jamais devant ces barbares qui déjà battent en retraite, mais dont la puissance, déclinant par une pente insensible, gardera son prestige pendant plus de deux siècles encore. Ainsi, TAutricne acquitte humblement le tribut fixé par les lois de la guerre. La Pologne élit pour roi le candidat du Grand-Seigneur. Grâce à la protection de la sultane Validé, patricienne de la famille Baffo, Venise garde l'amitié de la Sublime-Porte, ouverte, selon la devise de la dynastie ottomane, à tous ceux qui viennent y chercher secours. La Suisse sollicite Talliance des mécréants. Elisabeth, à force de démarchés , arrache au Divan un traité de commerce, favorable aux négociants anglais du Levant. Jacques de Germinjr renouvelle les capitulations au nom de la France, et il obtient pour lui et ses successeurs le droit de préséance sur tous les ministres étrangers. Le czar Féodor Iwanovitch envoie à Sa'Hautesse Un riche présent de fourrures. L'Espagne elle-même, la reine de la catholicité , courbe son orgueil devant le représentant d'Allah sur la terre. Ces bons rapports ne mettent pas les ambassadeurs chrétiens à 1 abri des insultes. Lê^ drogman de Venise fut chassé du Divan, sous prétexte d espionnage; celui de France, son complice présumé, sauva sa vie en se convertissant à l'islamisme. Peu après, Savary de Lacosme, ayant, de vive force, dans une cérémonie religieuse, enlevé la place d'honneur
J[Ui lui appartenait, le sultan traita publiquement de bu le héros de <;ette échauffourée diplomatique; l'église qui en avait été le théâtre fut fermée, et Henri IV passa cette insulte sous silence. Chaque pays eut à se plaindre au moins d'un affront. Malgré ces causes de mécontentement, de tous les points de l'Occident, ou se hâta de répondre à l'invitation qui fut adressée par le sultan Murad-Khan, à tous ses alliés, d'assister aux fêtes de la circoncision de son fils. Le P"" juin 1582,. les envoyés de l'Europe se trouvaient réunis, à ce
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spectade, sur la place de rHippodrome. Les enfants de Mahomet, en émoi, se pressaient joyeusement autour des jeux : ici, des prisonniers hongrois luttaient à la feçon des gladiateurs romains, et la vue de leur sang soulevait l'enthousiasme ; là, des derviches se livraient à leur saint charlatanisme, les uns avalant des couteaux ou jonglant avec des serpents, les autres tournant plus vite que les ailes d'un moulin à vent. Des policiers masqués jetaient de temps en temps des poignées d'argent autour des tables du banquet, au mifieu des rassemblements de curieux; parfois des chiens, une gerbe de pétards attachés à la queue, fendaient en fureur la foule, et à la vue de la panique, au bruit des cris d'alarme , les grands éclataient de rire , du haut des kiosques dressés pour la cérémonie. Tandis que près de là, les sultanes se pavanaient sous un dais en or, le héros de la journée trônait, ombrag'é par les palmes nuptiales. Tout à coup, un divertissement original attira l'attention générale, du côté de la loge de Pempereur : il s'agissait d'un simulacre de combat entre Turcs et chrétiens; ceux-ci défendaient une citadelle, qui, de par le programme, lut vaillamment emportée d'assaut, puis au moment où les murs s'écroulaient, il en sortit une troupe de pourceaux, et le peuple, après son chef, juge du camp, d'applaudir cette allusion insultante , les yeux tournés vers l'amphithéâtre, où siégeaient les députés de l'Europe, qui durent subir des moqueries , cinquante jours durant, et offrirent en échange évangéliquement des cadeaux au Commandeur des croyants.
Derrière ces parades, et, endépit de quelques succès obtenus en Perse, les symptômes de désorganisation se manifestaient de plus en plus. L'altération des monnaies causa une insurrection militaire. La soldatesque cerna le sérail. Le sultan céda, et dès lors, c'en est presque fait de l'autorité souveraine. L'armée en Egypte obéit au signal de révolte. Afin d'éteindre ces foyers de rébellion, on déclara la guerre à l'Autriche. La fortune ne suivit pas le croissant; et, pour la pre-
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mîère fois , le sandjiak-chérif , déployé sur le chaïnp de bataille, n*eut.pas la vertu de ramener la victoire. Cependant, la peste ravageait Stamboul,. et Amurath, à la tête de ses concubines, s'enfuit honteusement de la ville, devant le danger public. En même temps apparaissent les hérésies. Un imposteur se fait passer pour le douzième iman, précurseur de la fin du monde. On reinpala à temps pour arrêter le schisme. Au milieu de ces perturbations et de ces défaites, le sultan mourut ; il avait presque éclipsé Salomon par le nombre de ses femmes. Il laissait cent trente enfants. Cette progéniture fut la plus belle œuvre de son règne, qui marqua une époque d'affaiblissement pour l'empire turc, fort néanmoins encore de vingt royaumes.
Mahomet JII lui succéda. Fidèle à la politique de ses prédécesseurs, ce prince se délivra d'abord de tous ses frères par le cordon des muets, puis il honora ses victimes et son père de pompeuses funérailles, gratifia les janissaires du présent d'usage, notifia son avènement aux puissances de l'Europe et se rendit en Hongrie, à dessein de ranimer le courage de ^ar^lée. Les Ottomans reprirent de l'élan : Erlau fut conquis. Accouru trop tard pour sauver cette place, un des plus solides avant-postes de Vienne , l'archiduc Maximilien perdit la bataille sanglante de Kerestztes , et le vainqueur rentra dans sa capitale'avec un éclat triomphal. Les sultanes se portèrent, en char, à sa rencontre; le» ulémas le complimentèrent, à la porte de Stamboul. Les rues étaient tendues de tapisseries, et l'encens brûlait de tous côtés sur le passage du cortège. Le grand poëte lyrique offrit une ode héroïque au continuateur de Mahomet IL La fête dura une semaine. Bientôt arrivèrent les félicitations des nations européennes. Venise fit les premières courbettes. Le roi de France proposa de s'unir à la.Turquie, pour secourir les Maures contre l'Espagne, et reçut la promesse d'une ambassade prochaine à Paris. En l'honneur des beaux jours qui semblaient revenus pour le royaume d'Islam, le chérif de la Mecque envoya au kalife les étoffes qui avaient couvert le tombeau du
Prophète. Mahomet profita de la réception de ces reliques pour réchauffer le zèle religieux de son peuple, la foi étant le nerf de son ardeur guerrière. Des réjouissances brillantes , à ce propos , animèrent Constantinople. Les Osmanlis implorèrent les bénédictions d* Allah , et crurent encore à la domination du monde. Mais, ces tentatives de réaction et ces éclairs de force n'empêchent pas la Turquie de pencher de plus en plus vers sa ruine. En effet, du fond de la Perse, Schah-Abbas lui suscicitait des ennemis dans toute l'Europe. L'Asie Mineure était en feu par la révolte des Firaris. Les Sipahis révolutionnaient Stamboul, et, pour apaiser leur mutinerie, il fallut l'aide des janissaires. La haine qui, dès lors, sépara ces deux milices prétoriennes ajouta une cause perpétuelle de désordre aux ferments de l'anarchie. Cependant, des prédicateurs sapent ouvertement la doctrine de l'orthodoxie mahométane. Les édits contre le vin sont foulés aux pieds. La vénalité des charges, la fabrication de la fausse monnaie, ne suffisent plus aux déprédations des pachas , aux folies des odalisques , aux besoins de la guerre contre l'Autriche, qui se traîné entremêlée de succès et de revers. Les impôts augmentent au delà de toute raison, et la population décroît à mesuré que les sources de la richesse tarissent. La superstition remplace peu à peu la foi dans les cœurs. Elle tua le sultan. Mahomet Ill'était un réformateur de conviction; il pratiquait la loi suivant la lettre, au point que l'opium ni le vin ne souillèrent ses lèvres, et que, par son ordre, les cabarets furent fermés sous les peines les plus sévères. Ami delà justice et de la poésie, il protégea les littérateurs et les savants. Malheureusement, le courant des abus l'entraînait, et ses bonnes intentions ne parvinrent pas à ralentir le branle de la décadence. Il eut pour successeur Achmet P**. En ce moment, le trésor était vide. On attendit en vain les arrérages du tribut de l'Egyi^te. Le nouveau monarque dut épuiser sa propre bourse pour satisfaire les exigences de sa garde palatine. Comblés de largesses, les janissaires proclament son avènement : sinon, non. Avec leur es-
corte, Achmet alla ceindre le sabre d'Osman, à la mosquée d*Eyoub, se fit solennellement circoncire, et de suite entama les pourparlers de la paix avec T Autriche ; car TAsie réclamait toutes les forces de Tempire. Le schah de Perse reconquérait toutes les provinces perdues par ses prédécesseurs. Les Firaris avançaient victorieusement vers le Bosphore. Le sultan s'arracha aux douceurs du sérail et marcha contre les insurgés. Une émeute militaire le rappela ; les meneurs furent punis de mort; inais on dut payer à l'armée entière l'arriéré delà solde; l'incendie ne cessa qu'à cette condition. Pendant que l'esprit d^insubordination minait rétablissement des Ottomans, l'autorité de la Porte baissait au dehors. Les puissances étrangères apprenaient à ne plus ramper devant le croissant. Henri IV, par la bouche de M. de Salignac,, demanda avec plein succès réparation d'une insulte faite au consul français d'Alger, et, de concert avec l'Angleterre, il obtint la délivrance des chrétiens en esclavage dans les Etats barbaresques. Le ^ juge de Galata ayant voulu soumettre tous les ambassa- ' deurs européen^ à la capitation , contre la teneur des traités, ceux-ci protestèrent, et le grand vizir annula la sentence. Mahomet II les aurait tous condamnés au sup-
Slice, sans forme de procès ! Ces concessions accusent éjà la différence des temps. Dans ces conjonctures, la trêve conclue à Comorn avec l'Autriche ftit prolongée de vingt ans. A cette occasion, le négociateur, Hermann de Czemim,- entre en procession, bannières au tent, dans Constantinople. Aussitôt l'alarme se répand en viUe. Les prêtres, à la prière, exhument une ancienne prophétie, fixant le signal de l'abaissement des Osmanlis'au jour néfaste où la croix serait promenée en pompe à travers les rues de Stamboul. Les mosquées retentissent aussitôt de malédictions contre le précurseur de malheur* Les fanatiques sortent en fouie , criant vengeance, et bloquent la maison de l'ambassadeur autrichien, dont ils outragent, par des menaces de mort, le caractère sacré. Le sultan accourt pour calmer l'effervescence; msdB îii les exhortations ni la ntiit ûe dis-
PASSÉ DE LA QUESTION d'oRIBNT. H
sîpent les attroupements séditieux. On assiège Thôtel de Czernim. Les maisons des chrétiens sont partout fouillées sans respect, et Péra se croit h la veille d une Saint-Barthélémy. Les prisons s'emplissent de Jésuites, accusés de propagande religieuse. Le vicaire général des Capucins, séance tenante, est jeté à la mer. Le tendemain , en secret , le diplomate fut admis au baisemain, et, pour se soustraire à la fiireur populaire, il prit honteusement son congé. Ces terreurs paniques rappellent les tumultes qui avaient lieu dans Rome au déclin de Tempire, quand le dieu Thenne reculait, de frontière en frontière , devant les ennemis. Les Ottomans sentaient déjà la chute de leur souveraineté approcher. L'islamisme s'était étendu sur l'orient de l'Europe comme une marée; le reflux avait commencé sans retour, malgré les destins promis par le Coran, et tout ce qui prouvait aux soldats du Prophète la vanité de leurs oracles était un sujet de trouble et d'ahattement. Pour relever le moral de son peuple, Achmet fit célébrer avec splendeur la fête de la nativité de Mahomet. Les reliques de la Kaaba furent exposées au Sérail; on multiplia les processions et les sacrifices; il y eut distribution d abondantes aumônes; Stambaul s'amenda. A la faveur de ce retour vers les anciennes croyances, le pa»dischah publia contre le vin des ordonnances plus terribles que jamais. Toutes les buvettes furent démolies, tous les tonneaux défoncés. Mais au moment .où la peur de la mauvaise fortune paraissait corriger les Turcs de l'ivrognerie, mèred« 1 indifférence politique, un autre corrupteur, le tabac, se montrait chez eux, sous pavillon vénitien. Le fatalisme, qui jusqu'alors avait surexcité l'activité musulmane et réalisé des -merveilles, trouva uù contre-poisoù dails les pàrfumô voluptueux de ce narcotique. Condamnés désormais à la défensive, dé qui, pour «ne nation essentiellement guerrièlre, équivalait presque à l'inaction, les Ottomans se livrèrent sâns'fx^in à cette jouissance. Désespérant de soumettre l'univers par la forcer déchus de la» vertu dé leurs aïeux ^ Ab' éohaùgèrœt^ en quelque sorte, le sabre
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du prosélytisme contre le tchibouck,et s'endormirent en fumeurs insouciants, bercés par les rêveries du paradis. Dès l'origine, cette mode funeste s'introduisit avec tant de violence que le muphti , pour en prévenir les eflEets, crut devoir fulminer un fetwa contre cette innovation
Erofane. La populace se mutina , sous prétexte que les vres sacrés ne défendaient pas ce plaisir. Les janissaires soutinrent les émeutiers Lé grand-prêtre révoqua son mandement ; et dès lors sans entrave, la Turquie- devenant une tabagie, cet excès contribua à énerver la valeur civique de ces conquérants de Constaritinople, hier encore Tépouvantail à juste titre de la clirétienté. Cependant l'armée perdait de jour en jour sa supériorité ; l'édifice craquait déjà du côté du Danube et de l'Euphràte , et, trop hâtifs éclaireurs de la Russie , les Cosaques ravageaient les côtes de la mer Noire. Au milieu de ces éléments croissants de dissolution, Achmet mourut; il emporta dans sa tombe les regrets publics et les bénédictions des historiens mahométans. La peste régnait dans Stamboul , et, par un culte coupable des préjugés nationaux, ce prince n'avait rien tenté pour combattre ce fléau; mais il avait embelli à grands frais les viUes saintes de Médine et de la Mecque ; il avait institué des lectures du Coran. Ces
Salliatifs n'agissaient pas; le feu sacré ne brûlait plus ans les âmes des fils d'Osman.
Un fou, Mustapha P*", hérita de la couronne impériale. Il s'amusait, du matin au soir, à jeter des pièces d'or aux poissons du Bosphore, à torturer ses icoglans ou à rire aux dépens de pauvres enfents de la rue
3u'il comblait d'honneurs fictifs; il était, après, content e sa journée. Le seul acte de son gouvernement fut un soufflet donné à la France dans la personne de M. de Sancy. On emprisonna cet ambassadeur de Louis XIII, accusé de complicité dans l'évasion d'un prisonnier d'Etat polonais ; son secrétaire et son dro^man souffrirent la question. Au bout de trois mois d'une tyrannie, qui aurait fini par soulever contre l'em- ' pire turc l'Europe entière, les grands et les ulémas
reploDgèrent dans le harem ce parodiste ridicule de Caligula, et Osman II, son neveu, monta sur le trône aux .acclamations des janissaires qui gagnaient à ce trafic d'empereurs, et qui, étrangers à toute pudeur patriotique, auraient mis, par intérêt, la terre d'Islam à l'encan. Ils faillirent en lui trouver un maître.
Comme les cours étrangères ne se mettent plus servilement à la merci d'une puissance à moitié évanouie , Osman envoie d'abord des excuses dues à Richelieu; après, il ratifie la paix avec l'Autriche et la Perse •: à ce prix, il put se vouer librement à la réforme du gouvernement. Toute faveur fut retirée aux prétoriens du Sérail. On leur imposa l'obligation des pratiques religieuses. Quiconque ivrognait, était puni de mort. Convaincu que Je salut était dans l'absolutisme sans partage, jaloux à l'excès de ses droits, le nouveau sultan vit un concurrent dans son frère et le fit étrangler. Ce crime excita l'indignation des troupes, et le jour du supplice de l'infortuné Mahomet, Osman fut salué, sur la place de l'Hippodrome, par des murmures de mauvais augure. Bientôt un hiver historique par ses effets sévit sur l'orient de l'Europe : le Bosphore se gela. L'interruption de la navigation amena la disette, à Stamboul. Les sipahis et les janissaires se rebellèrent. Osman leur ferma la bouche par le payement d'une partie de l'arriéré de solde; mais,*' pour se venger de leur indiscipline, il les conduisit contre les Polonais.
Cette expédition avait aussi une portée plus haute : le monarque ottoman méditait de se faire de la Pologne un rempart contre les projets futurs de l'ambition des czars, qui déjà se manifestent par le patronage secret des ennemis de la Turquie. Les deux armées se rencontrèrent à Choczina. Les Turcs l'emportèrent. Cependant le vaincu s'enferma dans son camp , et Osman s épuisa en vain à l'y attaquer. Ses soldats ne tardèrent pas à afficher leur mécontentement de fatigues sans gloire; la révolte menaçait. Le roi Sigismond venait, en outre, de • s'allier avec la Russie; le sultan accepta les offres de
U PASSÉ DB LA (irmmo^ d'obient.
paix. Toutefois, sans laisser à ses bataillons mutinés le temps de respirer , il se disposa à aller soumettre les Druses qui avaient, depuis quelques années , secoué le joug de la Porte. Le bruit court alors, parmi les janissaires, que le sultan Osman a juré de détruire leur milice, et que la course préparée dans le Liban ne serait qu'un prétexte pour les décimer. Ils se rassemblent donc ea tumulte sur le champ fameux de leurs insurrections , à TEt-Meidani. Les spahis y accourent. Les ulémas, dépouillés récemment par le padischah de quelques privilèges, et, pour cette question d argent , fauteurs de désordres impitoyables, faux prêtres de l'islamisme dont l'avarice est un fléau de l'empire, pire que l'insubordination de l'armée, les ulémas conspirent avec les factieux. Forts d'un arrêt du muphti qui, au nom d'Allah, légitime leur entreprise, ceux-ci assiègent le sérail et posent comme première condition qu'on leur livre les ministres. Devant le danger, Osman consent à renoncer à la guerre. Cette faiblesse ne sufSt pas à k soldatesque. Elle enfonce les portes du palais et s'y rue. On tire le prince Mustap^ du cachot où, de-
i)uis sa déchéance, il se mourait de faim, où sa folie ne ui donnait pas d'autre titre qu'à la pitié, et on l'affuble encore de la dignité impériale. Cependant , abandonné de tous ses serviteurs, Osman s était enfui ; les insurgés le poursuivent; il essaye de les fléchir: i Vous causerez la perte de la patrie, » leur crie-til d'une voix prophétique. Les étrangleurs, sourds à ses prières, le saisissent. Le jeune prince défend intrépidement sa vie. Ses forces le trahissent enfin dans une lutte inégale. On lui passe autour du cou le cordon fatal, et il expire à dix-huit ans, victime de ses rêves de régénération, pour son pays, qui court de plus en plus vers l'abîme, sous la triple influence;dos révolutions militaires, de la ruine des finances et de la corruption des mœurs.
Si l'on jugeait Osman avec la balance ordinaire de l'histoire, le meurtre de son frère souillerait en partie la gloire de son nom ; mais la morale, arbitre de la* civilisation européenne, n'a rito à déihéler avec ces
PAmà BB IiA QtTESfftON D'dEIENt. 15
monstfuosités de k politique orientale, qui commencent par la persécution de Djim et eflfacent, de règne en règne, les horreurs de Tibère. La raison d*État, cette fiction du machiavélisme , qui a terni les plus grandes renommées des temps modernes, transformerait au besoin, même en parricides et sans remords, la plupart des souverains de la dynastie d'Othman, Le cercueil qui s'ouvre pour leurs prédécesseurs reçoit du même coup les cadavres de tous les prétendants, qui portent ombragé à ces Césars musulmans. Le meilleur est celui
aui, à son avéïiçment, trouve, dàûs sa maison, le moins e rivaux à immoler; s'il en épargne quelques-uns, le harem de ces princes graciés est metiblé d'esclaves stériles, exprès pour que les rejetons de race royale ne multiplient pas trop, au préjudice de la fortune publique, H y a, chez ces papes dii ttiahoïnétisme, une sécheresse de cœur daratctéristique : on dirait que le sacerdoce étouffe en eux jusquà la tendresse paternelle; ils riraient de Marc-Aurèle promenant ses fils en bas âge sur son char de triomphe. Le sérail est moins un Parcaux-cerfs qu'un immense haras de sultanes, se disputant l'honneur d'enfanter l'héritier de l'empire. Avant tout, le concubinage est un moyen de perpétuer dans sa pureté le sang du kalifet. Le Coran refuse aux simples croyants ce droit à la débauche domestique. En ce point, fidèle à l'austérité dé ses aïeux, le Turc conserve, au cotmnencetnent du xrn® siècle, des traditions de famille patriarcales; et le royaume dislam aurait eu encore, malgré ses revers à la guerre, de longs jours de prospérité, si lé citoyen, dans les autres parties de sa vie privée , sur le champ de bataille et en face des affaires publiques, avait conservé le même culte pour les vertus qui avaient fondé la grandeur des anciens Osmanlis, si la liberté du désordre n'avait rejnplacé la discipline et que l'intempérance n'eût, en chassant la sobriété, conduit à l'amollissement des caractères, surtout si, pendant cette somnolence qui dégénéra graduellement en léthargie, une fatale milice n'avait usBrjîé l'autorité. Singulière fortunedu peuple ottoman!
Il ne déclina presque par aucune des causes intimes qui préparèrent la catastrophe des Romains. Le luxe pénètre à peine à la cour ou chez quelques pachas concussionnaires. Bajazet II, qui passe pour un monarque festueux, n'osait pas se servir de vaisselle en or, et il crut devoir légitimer cet usage impie en la faisant étrenner par les pauvres du palais. La simplicité règne à Stamboul, en 1622, lors de la mort d'Osman, à peu près, telle qu'à Rome, au temps de Brutus. La paresse ne pousse pas le prolétaire turc aux hontes de la mendicité ni aux férocité du Cirque. Il est humain par un penchant naturel que la reUgion fortifie en lui. La chasse même lui répugne, parce qu'on y verse le sang des oiseaux, Les.encager est un crime aux yeux de ce barbare calomnié, et la charité à l'endroit des animaux va jusqu'à acheter la liberté des captîfs. A cette bienfaisance expansive se joint un sentiment élevé de sa digi'nité personnelle. Il gagne son pain avec peu de travail et méprise les honneurs. Malheureusement, l'indifférence politique paraît être à ses yeux une vertu; il ne connaît ni les comices des républiques anciennes ni ces franchises^ embryon de la démocratie moderne, que les Germains importèrent de leurs forêts dans l'Europe. A quoi bon les systèmes? C'est Allah quf gouverne la terre. Le padischah est le seul instrument des volontés de Dieu. Avec ces principes qui rendent le despotisme directement responsable vis-à-vis-du ciel, le citoyen turc laisse s'accomplir, sans sourciller, les drames intérieurs du palais des sultans, à condition qu'il n'en rejaillisse aucun trouble sous son toit domestique. Après lui le âéluge , pourvu qu'il puisse à loisir goûter les jouissances défendues de l'ivresse, que sia pipe brûle à longs flots de fumée et que l'étendard de Mahomet ne soit pas trop insulté à la frontière. La paix, du vin et du tabac : telle est déjà la devise des contemporains d'Osman II, prince en tout point digne de la célébrité, si l'on, tient compte à sa mémoire du milieu social dans lequel il vivait.
Mustapha P"^, contre son gré replacé sur le trône,
PASSÉ DB LA QUESTION d'oBIENT. • 17
s'abandonna à son humeur insensée : tandis que ses favoris gouvernaient, il passait ses journées, immobile, à regarder les astres d'un œil hébété; la nuit, il se levait et courait redemandant son neveu à tous les échos du sérail, comme si la conscience lui reprochait un assassinat dont il avait, de sa prison, ignoré le mystère. Cependant, revenu de la terreur de cet événement tragique, le peuple de Stamboul secoue son apathie et se lève en défenseur tardif de la justice. Accusés de la mort de l'empereur, les sipahis répondent par la rébellion. On les presse à grands cris. Ils forcent le sultan imbécile à les disculper ouvertement, puis, pour mieux encore laver leur honneur, ils égorgent les instigateurs du crime. Après cette exécution, ces bourreaux redeviennent tyrans; sous prétexte de rétabUr leur crédit, ils nomment d abord im vizir à leur choix. L'anarchie est alors à son comble : tous les perturbateurs de la Eoumélie se donnent rendez- vous dans Constantinople, à la curée. Gaspillage général des trésors du fisc : Comme ce fruit des sueurs populaires est insuffisant à assouvir les émeutiers, on fond jusqu'à la vaisselle impériale et il leur en fut fait largesses. Les janissaires et leurs satellites, déchaînés, maltraitent les ministre» européens, impunément il est vrai, car la querelle des Grecs et des Latins au sujet du patriarcat, premier
fiperme des rivalités à venir, divisant déjà la France et 'Angleterre, les empêche d'exiger une satisfaction d'honneur que le Divan aurait été incapable de refuser. A la feveur de cet ébranlement de la puissance ottomane par la. guerre civile, la Russie entame, par ses intrigues souterraines, une lutte que clôt, deux siècles plus tard, le coup d'éclat du prince Menschikoff. Son ambassadeur s'efforce d'entraver la signature de la paix entre la Turquie et la Pologne, et, indigné de n'avoir
. pas réussi, il quitte Constantinople. Cependant si, du côté du Danube, la trêve était maintenue, en Asie, les
. Persans, prenant enfin leur revanche, avaient franchi la frontière, et les drapeaux turcs, eh trophées, ornaient la tente de Schah-Abbas s'avançant rapidement. Ainsi
18 PASSé BB LA QUESTION d'oRIENT.
tout s*enchaîne pour miner l'œuvre de Mahomet II. Les défeites sont les conséquences de la licence des troupes. La progression croissante de la dépopulation réstllte de l'appauvrissement des provinces. La cupidité des^ulémas aggrave la rapacité des hommes de guerre et les exactions des magistrats, d'autant mieux que ce clergé musulman est une machine au cœiir de 1 empire, formidablémerlt dressée pour la domination. Au sommet de la hiérarchie théocratique et à la droite du vicaire d'AUah, se place le Gheik-Ul-Islalm : ô'est le lieutenant absolu du sultan pour les affaires de la religion et de la justifie civile; ses fetwas se changent, au besoin, en anathèmes et pas une condamnation capitale n'est prononcée sans son assentiment. Grâce à ce double pouvoir, tout plie devant cet ancien de la vraie foi; et le souverain doniiê l'exemple du respect. Il se lèvd, dès qu'il voit veriii* le sage des sages, et fait sept pas à ses devants. Le grand vizir n'a droit, en pareille circonstance, qu'à trois pas, et il ose à peine, en s'approchant, baiser le bas de la robe du padischah , tandis que le muphti a le privilège de poser les lèvres sur l'épaule gauche de son chef spirituel. En dessous de ce personnage sacré qui censure la conduite du monarque, et que l'étiquette du Divan élève àJa hauteur de ses prérogatives, marchent des légions de prêtres et de derviches qui obéisseût avec discipline à son commandement, les tins asservissant les consciences par la prédication jour- •nalîèî^e et l'interprétation de la loi, les autres enti-etenant la superstition par dés pratiques surnaturelles ou distribuant, de la chaire, les récompensés éternelles, comme s'ils étaient les procureurs de Dieu. Ces gens d'église et de loi forment un mur impénétrable au moindre souffle de civilisation venant dii pays des Giaours, et l'intérêt les attache à l'ordre des Choses établi par les successeurs ottomans du Prophète : en effet, les apôtres moraux de l'islamisme participèrent, autant que les
Serriers, aux avantages matériels de la conquête. Penat que la plupart des provinces de l'empire d'Orient étaient pattagéôs, h titre de bénéfices héréditaires.
PASBÉ DE lA QUESTION ù'OBIENT 19
entre les compagnons de Mahomet II, des fiefs étaient aussi érigés de toutes parts en faveur du muphti et des principaux cheiks, et ces domaines ecclésiastiques étaient en général affranchis des redevances du service militaire que payaient les Hmar et les zidmei, lot des spahis. Comme complément de ce système féodal où le service reste la condition des raïas, les mosquées, les monastères et les hôpitauï, acquirent des terres mainmortables qui engraissaient aussi, indirectement, la secte des derviches et des ulémas. Dès lors, à leurs yeux, périsse la lumière et le trône d*Othman, plutôt que leurs revenus et leurs privilèges! Atissi, quand Osman II, mettant le doigt sur une dés plaies de la Turquie, eut enlevé au grand-prêtre tout rôle politique et ^u'il eut réduit la fonction du sacerdoce à la pure délivrance des fetwas; quand, afin de procéder à la restauration financière, il eut privé les ministres dtt culte des gains ahusife qu'As étaient parvenus à réaliser, même sur 1 achat de Tor^e destinée aux chevaux de l'armée, ces jésuites de Tislam jurèrent sa perte, et non-seulement, dès ces essais de régénération, ils déclarèrent la guerre aux réformes, mais ils prêtèrent à jamais leur aide aux janissaires, pour le maintien d'un chaos qui était la source commune de leurs richesses. Ils auraient éternisé l'interrègne rempli par Mustapha, si l'idiotisme de cette créature des prétoriens n'avait été une honte trop manifeste pour la Forte, si les murmures de Stamboul n'avaient troublé leur exploitation de l'empire. Une révolution de palais le renversa donc et on mit à la place un enfant, qui réffna ^ous le nbffl exceptionnellement glorieux d'Amuram IV.
Cependant la minorité de ce prince fiit une suite de revers. D'abord le don d'avènement, en épuisant à l'excès les deniers publics , gorge d'or les auteurs du coup d'Etat, brigands du sabre ou de l'autel. Au dehors, S'v hah-Abbas s'empare de Bagdad; le khan de Crimée, jusqu'alors vassal fidèle, se révolte et bat les troupes de son suzerain; une nuée de Cosaques infeste les rives du Bosphore et brûle le» faubourgs extrêmes de Ûonstanti-
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nople; le chef des Firaris se pose en vengeur d'Osman et poursuit le démembrement de l'Asie Mineure. Durant ces années de malheur, les puissances chrétiennes renouvèlent sans difficulté et avec de nouveaux avantages les capitulations. La faiblesse de la Turquie ne lui permettant pas de punir les pirates barbaresques, la France, l'Angleterre et la Hollande signent des traités particuliers avec les régences d'Afrique. Cet acte est le premier indice diplomatique de la décadence! L'Europe démasque de plus en plus ses prétentions; déjà ses ambassadeurs se disputent à découvert l'influence sur les Grecs de l'Orient. Le patriarche Cyrille, accusé de calvinisme, à ce titre d'abord disgracié, est rétabli sur son eiége. La France proteste, la Russie observe. La question d'Orient commence à poindre. Au milieu de ces conjonctures significatives, le danger augmente vers l'Euphrate. Le grand vizir Hafiz-Pacha entre en campagne pour s'opposer au mouvement des Persans/
Devant l'ennemi, les janissaires refusent l'obéissance. On les licencie; ils rentrent à Stamboul, mettent la ville à feu et à sang, bloquent le sérail et dictent leurs volontés au Divan. Le jeune sultan harangue en vain ces funestes mutins ; il leur faut la vie- des favoris : im des conseillers se dévoue. On le poignarde , on le jette meurtri; aux pieds du trône. Amurath parlemente encore, puis cède à la violence ; toutefois, il fait, en pleurant, le serment de sauver la Turquie, s'il en est temps encore. Ce prince n'avait alors que dix-sept ans ; mais la nature 1 avait doué des qualités d'un réformateur : une énergie de fer, jointe à une ambition sans bornes. Cependant l'orage ne s'apaisait pas dans la rue. Tous les ministres avaient été massacrés, et leurs corps gisaient sur les dalles de la cour intérieure du palais, qui jadis, n'étaient ensanglantées que par les têtes des traîtres. Enivrés par la vue de leurs victimes, les insurgés complotaient la déposition du monarque. Sur ces entrefaites, leur chef fut mandé pour.traiter. Amurath, à sa vue, ordonne de le tuer sans merci et dirige luimême les coups de ses serviteurs , puis on le cong-édia
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par la fenêtre de la salle d'audience, en forme de défi aux conspirateurs qui se débandent. Cette tragédie ouvrit, à proprement parler, un gouyemement réparateur, malgré ses crimes. Le lendemain un Divan à pied eut lieu. En face de leur roi, les miliciens en masse prêtent serment de fidéKté. Les juges provinciaux et les magistrats convoqués de tous les points, jurent le respect des lois. On distribue les emplois usurpés pendant la sédition, et les fauteurs du désordre sont pendus aux platanes de l'Hippodrome. En même temps les rebelles du dehors, druses et firaris, étaient brusquement ramenés dans le devoir. La réaction intérieure poursuivit son cours* Tous les cafés de la capitale furent condamnés. On défendit, sous peine de mort, Tusage du tabac et du vin. Le silence de Tordre forcé régna bientôt à Stamboul. Malheur aux oisifs et aux mécontents qui s'attroupaient! A la tête d'une bande de satellites, le sultan en personne faisait la pohce et frappait les réfractaires. Intimidés par le supplice du muphti, les ulémas durent baisser le front. Les mêmes mesures de violence présidèrent, dans tout l'empire, ^u rétablissement des lois; et, semblable à un malade désespéré, açrès une crise favorable ,• la Turquie reprit haleine. Fier d'avoir assuré le repos au dedans, Amurath ressaisit d'une main vigoureuse le commandement de l'armée que son prédécesseur avait abandonné aux pachas et partit, du camp de Scutari, * pour une expédition en Perse. Le bourreau l'escortait, -et en route il releva la discipUne à force de décapitations, châtiment qui, en tombant sur les chefs militafres, ajoutait, suivant les idées de la caste guerrière , l'infamie à la mort. Sans débrider, les Ottomans mirent le siège devant Bagdad. On voyait le sultan, à la tranchée, vêtu en simple janissaire, montrer aux pionniers, coinment il faut servir. Grâce à lardeur qu'il inspira à l'armée, la ville ne tarda pas à capituler. Trente mille Persans furent, par représailles, passés au fil dç l'épée, et les vainqueurs, au milieu de ces funèbres trophées, sur la brèche, décernèrent à leur général .le surnom de Gaifii ou Conquérant, illustré par Mahomet II.
âÉ pabbÎ db la question d^oribkt.
La paix succéda à ce coup d'éclat, et Amurathretourna en pompe à Constantinople. Vingt-deux khans enchaînés suivaient le char du triomphateur.- Les murs de la ville étaient blajûcs et parés de tapis ; le bruit de ces fêtes, depuis longtemps tombées en désuétude, réveilla le peuple ottoman, et dans la célébration de la victoire, il oublia que souvent le despotisme avance, plus que lanarchie, l'œuvre de la décadence. Il ne restait plus à Amurath qu'à réprimer l'insolence de la diplomatie européenne. L'ambassadeur de Louis XIII, Marcheville, prétendait déjà que le roi de France était l'unique protecteur des Eglises d'Orient. L'Autriche, s'érigeant en rivale , avait inondé la Valachie de moines allemands, et, pour neutraliser l'action de ces prêcheurs politiques, une légion de capucins fleurdelisés était entrée en campagne. Cependant la Russie, aspirant de son côté à la tutelle des Grecs, entretenait des intelligences avec le patriarche Cyrille, ennemi des jésuites, et l'appui du czar soutenait en secret les dissidents, dans la querelle des Lieux saints, toujours pendante entre les deux communions. Irrité de cette ingérence dans les affaires de l'Islam, le sultan planta le croissant sur plusieurs églises, donna à Marcheville son congé, au lieu de la réparation qu'il réclamait pour ime insulte faite au pavillon français, enferma Cyrille au château des Sept- Tours qui fut son tombeau, remplaça cet intrigant par Carfila, partisan de la Compagnie de Jésus, qui s'engagea, en échange de cette feveur, à payer une forte indemnité. Enfin il Kuaçonna les communautés ennemies de Jérusalem par labanàon de droits illusoires sur le Saint-Sépulcre. Venise apprit à son tour à craindre la Porte* Un de ses vaisseaux ayant pourchassé des corsaires jusque dans le port turc de Valona, tous les sujets de la République j le baïle-Contarini en tête, furent ineàrcérés. Pendant que rAngletenfe- évitait les occasions de froisser le sultan Amurath, et que la Russie gardait prudemment le silence pour la question du patriarcat, la France répondait par une bravade au renvoi de sou ministre. Elle était représentée depuis peu par M. de
t^ASSB DE LÀ QUESTION D*0£IBNT. H
Cézy. Louis XIV venait de naître. A la nouvelle de cet événement, le successeur de Marcheville fait tirer le canon. Survient un messager du sérail qui demande la cause de cette manifestation insolite. Le fils de M. de Cézy répondit que les Français de Stamboul célébraient la venue au monde du premier-né de leur padischah. Le page des sultans répartit qu'il n'y avait qu'un padischab sur la terre ; et Ton entraîna au cachot le jeune diplomate. Son père menaça de déclarer la guerre im»médiatement. Âmurath était absent de la ville, et le Divan crut devoir relâcher le prisonnier. Mais bientôt, à propos d'une lunette d approche dirigée par un marchand de Péra sur les fenêtres du harem impérial, on mit à contribution tous les Francs. Les ambassades fuirent fouillées, aussi bien que les maisons bourgeoises : saisie générale des aïmes. Sir Peter Vych y perdit l'épée avec laquelle spn maître, le roi d'Angleterre, l'avait armé chevalier. Ainsi .tous les obstacles s'effa» çaient devant le génie d'Amurath. L'Europe se résignait encore aux avanies du vieux temps, preuve, sinon desoninfériorité,dumoins du prestige qu'exerçait encore le nom des Osmanlis, porté par un grand homme. Les janissaires n'osaient broncher par l'effroi des supplices. Les violateurs de la loi tremblaient. On ne fumait plu» qu'au fond des caves. Les cabarets étaient partout clos. Le monarque seul buvait du vin sans crainte. Le peuple fréquentait les mosquées, comme aux jours primitifs, et la reconstruction de la Kaaba semblait avoir réchauffé la ferveur religieuse. Mais le changement n'était qu'à la surface. Le régime de la terreur, au moyen des abatis de têtes, fait le vide? dans un empire; mais il ne saurait j;eno]Liveler l'esprit d'une .natioiî, dont le fenatis^]ie, p^jrlç çour^ des événements,, a perdu sa^ raison 4'être, Le Cpran,,prédisait la conversion du monde à l'islamisme. Qr,^ no^-sjeulement la chrétienté résistait par 1^ forjce des :arm^,,.mai3 elle opposait une résistance de plus en plus victorieuse au. prosélytisme musulman. Le siècle écoulé depuis SoUman II était presque \»4menti.pprpétuelA l'évangile. du Prophète. De là,
chez les Turcs, une singulière évolution morale : puîs-
Ju'ils ne pouvaient douter de la toute-puisgance d'Allah, 'ailleurs mal doués pour le scepticisme, ils crurent à leur indignité. Dans leurs revers de fortune, ils virent une punition céleste. Au lieu de se corriger, ces barbares lymphatiques aimèrent mieux attendre des temps meilleurs , dans l'apathie de la résignation. Pendant cette période d'inertie, qui succéda à la conquête, l'état empira, au point que bientôt le mal défia tous les remèdes. Les eflEbrts d'Amurath , en apparence heureux , se brisèrent contre la logique de l'indifférence orientale; il ne fut qu'un frein passager. Du reste, il n'avait pas, dans son entreprise, cette foi qui entraîne le succès. Son exemple contredisait ses règlements; et il mourut dans une orgie. De ses trois frères, deux, Soliman et Bajazet, avaient été étranglés par son ordre. Ceux-là ont eu la bonne fortune d'inspirer une tragédie à Ea- ' cine; le troisième, Ibrahim fut salué empereur.
C'était un soliveau qui, confiant les rênes à la sultane Validé, se vautra dans les voluptés. du harem. Heureusement, Tarmée obéissait encore à l'impulsion ^ue le héros de Bagdad lui avait imprimée. Azof fut repris aux Cosaques, et la chute de la Canée préluda à la conquête de Candie; mais la guerre coûtait moins cher que les prodigalités du sultan. Il accablait ses familiers de largesses, et allait, jusqu'à lambrisser de pierreries les caïques de ses favorites. Chaque diamant cachait la ruine d'un raïa. La fantaisie qull eut, un jour, de garnir l'intérieur du palais avec des pelleteries , motiva la création de V impôt des fourrures, sans pitié pour le peuple qui phait sous le poids des tailles et des exactions. Singe d Héliogabale , il se promenait en ville, la barbe ornée ^de bagues, et parfois, pour amuser sa flânerie royale* les crieurs publics le précédaient, ordonnant , sous des peines sévères, en plein midi, déformer toutes les boutiques. Il ne tarda pas à être déposé, et le cordon des Muets en fit justice.
Son fils, Mahomet IV, lui succéda à sept ans. Les janissaires, de nouveau levant le masque , exigèrent un
PASSÉ de' LA. QUESTION D*OBIENÏ. 25
fort présent d'avènement. On les paya avec les dépouilles des courtisans d'Ibrahim. Ces faveurs ne contentant pas ces prétoriens démuselés , ils bouleversent la ville , avec le concours des sipahis. Les icoglans se rangent aussi sous leur bannière, et ce nouvel élément de discorde aidant , la guerre civile , à grand train , recommença à pousser la Turquie sur la pente où la politique d'Amurath IV l'avait retenue. La soldatesque partage le pouvoir avec le harem . Les vizirs se succèdent, au gré du caprice des odalisques, et tombent dans le sang. L'aïeule du prince mineur , Keucem-Sultane, dont la figure se détache seule avec grandeur du milieu des comparses de ces drames, périt victime d'un complot de palais. Sur ces entrefaites, un tremblement de terre ravage l'Asie Mineure; la misère de l'empire grandit; pas d'argent au trésor. Exaspérés de ne pas toucher leur solde, les troupes de Stamboul prennent les armes en masse, et se prévalent de la détresse publique pour dresser des listes de proscription. Les Vénitiens bloquent l'Héllespont, et les débris de la flotte turque sont acculés au fond des Dardanelles par l'amiral Moncenigo. La disette accroît le délabrement général des aftaires, les fléaux du dehors se conjurant avec les calamités intérieures y tout espoir de- salut semblait perdu. A cette époque, le patriotisme des Osmanlis n'avait plus de ressort apparent. Alors un homme de génie fut élevé au grand- vizirat, et il entreprit la tâche de régénérer la Turquie. Kupruli, dès son entrée au Divan, apaise l'insurrection militaire par une noyade de quatre mille janissaires ; il met un terme aux intrigues diplomatiquess, qui s'abritaient derrière le patriarcat, et le chef de la rehgion grecque fut pendu. L'Europe apprit encore à respecter le croissant. L'ambassadeur de Louis XIV fut emprisonné avec son fils , sous l'accusation d'entretenir des relations avec Venise, mais, en réalité , parce qu'il avait oublié d'envoyer les présents d'usage au ministre turc, à l'occasion de son élévation. La cour de Versailles obtint , par faveur, sa liberté. Cependant M. de Laye dut acheter à prix d'or le droit dequitter Constantinople.
^6 PASSÉ DB Lk QUESTION D ÔBIENO^.
ParcettehumiKation, Kuprulise vengeait des secours que la France fournissait aux défenseurs de Candie. L'Angleterre travaille au renouvellement des capitulations, en se conciliant les bonnes grâces de la Porte. Winchelsea, chargé^d annoncer au sultan lavénement de Charles II , reçut un magnifique présent de bienvenue, et, h, son départ, par grâce spéciale, il lui fut permis de délivrer trois esclaves anglais. Quant à la Russie, en ce moment dévastée par les Tartares et les Cosaques, elle implore vainement la protection des Turcs. Les succès à la guerre accompagnent ce réveil de la fierté ottomane. Uarmée disciplinée soumettait les rebelles de l'Asie; la flotte refoulait les Vénitiens dans TArchipel; et Monce- Bigo mourait au combat, après une victoire désastreuse, suivie de la reddition deLemnos etdeTénédos, La Perse n'osait plus violer les traités , une infraction à la trêve ayant coûté à l'Autriche de dures représailles. Maître de la situation, le grand vizir voulut assurer l'avenir, et, dans ce but , il fortifia les frontières de l'empire. Des châteaux gardèrent les embouchures du Don et du Dnieper; des redoutes s'élevèrent au centre des steppes de la Tartarie. Kupruli prétendit se faire du Coran un levier de réforme, et il ranima l'esprit religieux par la fondation d'une école, où l'on enseignait au peuple. les traditions du Prophète; mais il dut abaisser l'orgueil des ulémas, modérer leur avarice ; aussi ces dévots brouillons comptèrent en grande proportion parmi les trente mille victimes qu'il sacrifia, en cinq ans, pour le triomphe de , son système. L'épouvante, par les massacres, était, selon lui, le seul moyen de gouvernement capable de retirer la Turquie du gouffre où Tavaieut plongée, au bout d'un siècle, l'ambition des prêtres de Mahomet, la tyrannie des soldats et les rivalités du sérail! tristes fruits du fatalisme, dégénéré eu indifférence politique! leçon éloquente pour les peuples ! KupruH, à son lit de mort, conseilla à son souverain de se soustraire à la domination des femmes, de ne jamais choisir un ministre trop puissant, et de tenir sans cesse l'armée en haleine. Pour appliquer ce code de salut , il lui légua son héri-
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lier. Kupruli-Admed, appliquant les principes de son père, poursuivit la guerre de Hongrie. Neuhausel, jusqu'alors regardé comme imprenable, fut emporté d'assaut. Stamboul, sevré de conquêtes, fêta ce rait d'armes par sept jours de réjouissances. Mais Léopold 1^^ ne désespéra pas de la fortune de l'Allemagne. Montecuculli prit le commandement de l'armée autrichienne, en la renforçant de son génie et des troupes de Strozzi. Louis XIV, indigné du refus de la satisfaction d'honneur due à son ambassadeur, expédia aux impériaux six mille auxiliaires, sous les ordres du comte de Coligny. ^ Les Ottomans essuyèrent à Saint-Gothard une défaite complète. Les Français, que l'ennemi, de loin, prit d'abord pour des jeunes filles, à cause de leurs perruques poudrées, s'illustrèrent sur ce champ de bataille, le premier, depuis le moyen âge, où ils avaient les Turcs en face. Les janissaires qui échappèrent de la mêlée se souvinrent longtemps, avec effroi du cri de guerre national d'ialors : • Allons ! allons ! Tue ! tue! • Le sultan , intimidé, signa la paix à Vasvar. On stipula un armistice de vingt ans. Le prince de Transylvanie fut encore reconnu tributaire de la Porte- Peu après les péripéties de ce drame, M. de Laye-Vantelet, nouveau ministre de France, arriva à Constantinople et demanda aiîdience au vizir. Kupruli lui reprocha les secours donnés à la Hongrie, et l'entrevue se termina pa^ un échange d'injures. Le représentant de Louis XIV fut arrêté et mis aux arrêts pendant quelques jours. Sitôt libre, loin de se plaindre, il plaida pour le maintien des anciennes capitulations, et sollicita, sans succès, du Divan, en faveur des navires français, la fUculté de négocier avec les Indes par la mer Rouge. Durant ces pourparlers, l'am^jassadeur de Russie, pour un défaut d'étiquette, fut' congédié brutalement; mais le czar Alexis Michelowîtz, gratifié d'une lettre amicale, se tut. Jaloux d'appuyer par des traits de force réelle l'insolence de sa* conduite vis-à-vis des principales
Puissances de l'Europe, Kupruli déploya l'étendard u prophète et se dirigea contre Candie avec des
forces immenses, capables, sous un tel chef , de finir ce siège qui durait, avec -des vicissitudes diverses, depuis vingt-cinq ans, et où plus de cent mille Ottomans avaient déjà péri. Une dernière attaque, en effet, détermina, après une résistance héroïque, la reddition de la ville. Jadis la chrétienté aurait été épouvantée de la chute de cette barrière de Tislamisme. Elle n'en éprouva qu'une émotion passagère, tout danger étant à jamais passé pour la civilisation, du côté de TOrient. Le brave commandant de la place reçut de riches offrandes et alla m vanter à Venise la politesse dû grand vizir, tandis que les gentilshommes français qui avaient combattu sous ses ordres retournèrent à Versailles, plaisanter aux dé-
f)ens des Barbares déchus que Molière introduisait sur a scène. Cependant, en llionneur de cette victoire qui marquait un agrandissement de la Turquie dans l'Archipel, des réjouissances publiques furent ordonnées d'un bout à l'autre de l'empire, et pour prouver sa reconnaissance à Allah, Mahomet rappela à ses sujets, sous peine de châtiments sévères, Tédit contre le vin. Mais lessup-
5 lices mêmes, exigés en système, n avaient que la vertu 'un expédient; la foi s'éteig-nait; le respect aux lois religieuses n'était plus que de rhypocrisie ; les croyants buvaient de nuit cette liqueur que les Romains avaient, divinisée et que le Coran considérait comme ia mère des (abominations.
Le lendemain de l'entrée triomphale de KupruH dans la capitale, le successeur de M. Vantelet fut reçu au Divan. M. de Nointel dépeignit avec emphase la
Suissance du monarque de la^France : • Le padischah e France, répondit le Grand-Seigneur, est sans doute un puissant souverain, mais son épée est encore neuve. • L'ambassadeur certifia que les Français étaient les amis de la Turquie. • Comment se fait-il, ajouta Sa Hautesse, que nous les rencontrons toujours parmi nos ennemis ? • Pufs, comme son interlocuteur insistait sur la question du commerce de la mef Rouge, Mahomet lui jeta, en sortant, ces paroles de dédain, à l'adresse de Louis XIV : • Pourquoi donc un si haut padischah
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s'intéresse-t-il tant à une affaire de marchands? » Toutefois, après cette entrevue, "digne, par le ton des plus beaux temps de la grandeur ottomane, il fut accordé à M. de Nointel une réduction sur les droits de douane, mais cette concession fut ajournée jusqu'après la guerre de Pologne, qui éclatait en ce moment. La campagne s'ouvrit heureusement pour les Turcs. Kaminiec fut conquis. Le roi Michel, menacé au cœur de son royaume, traita. Il souscrivit à un .fort tribut, abandonna la Podolie et la Volhynie , et céda l'Ukraine à Thetman des cosaques, Doroszenko, allié de la Porte. Mais, à l'instigation du pape et de l'empereur d'Allemagne, les hostilités ne tardèrent pas à recommencer. Sobieski vainquit les Ottomans, devant Lemberg, et à Mphilow, le khan de Crimée leur auxiliaire; puis, retranché dans son camp de Zurawna, il défia les efforts des infidèles, coalisés contre lui. Cependant les janissaires, las des privations de la vie acr tive, murmura^ient hautement. Le grand vizir se mourait. Le sultan négocia avec les Polonais, qui regagnèrent quelques places fortes sur la* frontière de l'Ukraine. Dans ces conjonctures, la perte du second Kupruli fut irréparable pour l'empire turc. Il avait brillamment poussé l'œuvre de son père et sans effusion de «ang , en essayant uniquement de réveiller, chez les Osmanlis, l'amour de la gloire, et en développant l'instruction. Il créa une bibliothèque à Stamboul, et cet essai de moralisation l'honore plus que la prise de Candie.
Son successeur, Kara- Mustapha, ne suivit pas ses traces. Il s'étudia à outrager l'Europe Sans profit. M. de Nointel vint le visiter. Mais, ayant refusé de s'asseoir, selon l'usage, au-dessous du sopha où trônait le ministre, on le renvoya du palais scandaleusement. Celui-ci remporta ses présents et se retira à sa maison de campagne, où bientôt fut tiré un feu d'artifices , à rt)ccasion des victoires de Louis XIV sur le Rhin. Le grand vizir consigna, dans son hôtel, cet f^mbassadeur rebelle, disant que les Jrançais faisaient
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toujours des folies. Le Roi-Soleil (tant agissait encore le charme de la supériorité des Osmanlis , en cette première ère de la décadence ! ), le vainqueur de l'Europe n'osa rompre avec eux, quoique les griefs de tout genre abondassent. La garde du Saint-Sépulcre avait été définitivement, moyennant une redevance, concédée aut Grecs et Ton avait dépossédé les Franciscains des clefs, des tapis et des candélabres de Jérusalem. Cette querelle des Lieux saints était, à cette époque, pour la Turquie obérée, une spéculation financière ; en outre, les Francs étaient, de toutes parts, tençonnés sans pudeuî*.
Pendant ces incidents diplomatiques, les cosaques de rUkraine en révolte s'étaient placés soiis la protection du czar. Les Turcs déclarèrent pour la première fois la guerre & la Russie. Après un siège laborieux, Cehrym tomba. Fédor Alexiowitcl^ demanda la paix. Son envoyé , Vasili , fit trois mois antichambre au Divan et revint sans réponse. Nicéphore, son remplaçant, fut introduit devant le grand vizir. Kara-Mustapha le laissa debout et il n'obtint pas même la faveur de présenter au sultan là lettre de son maître. Enfin,, le khan des Tartares s'interposa. On convint d'une trêve de vingt ans, et le troisième plénipotentiaire du czar, Woldondwitch, pufdéposer, au pied du trône impérial, un don de peaux de martres et d'oiseaux de chasse. La France ne s'était pas relevée. M. de Guille^ ragues venait de succéder à M. de Nointel. A propos de difficultés sur le cérémonial de l'audience, le grand vizir lui ferma sa porte. Dans ces entrefaites, Duquesne força l'entrée du port de Chio, à la poursuite des pirates de Tripoli. Aussitôt le ministre de Louis XIV fut enfermé aux Sept-Tours et condamné, pour une innocente violation de territoire, à payer une forte sommé d'argent.. L'avidité de Kara-Mustapha n'atait pas plue de limites due son impudence. Il s'enrichissait aux dépens des légations européennes. Le repré* sentant de, TAngleterre fut mis à contribution à causô d'un vol commis par un de ses nationaux. Le baïle do
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Venise, abreuvé de mauvais traitements, fut réduit à se réfugier dans la Corne-d'Or, à bord d un navire de la République.
L'iticapadté militaire de ce fâcheux continuateur des Eupruli allait enfin consommer la destruction de leur œuvre. A cette heure, les Hongrois gémissaient sous le joug de TAutriche. La réaction catholique s'exerçait avec foreur. Presque tous les prédicateurs protestants avaient été exilés, et la plupart des magnats étaient montés sur Féchafaud, ou expiaient leurs croyances aux galères. Le comte de Téléki donna le signal de l'insurrection contre ce régime et appela les Turcs àr son aide. Léopold n'avait en rien enfreint les conditions du traité avec la Porte. Mahoinet IV viola donc le Coran en lui déclarant la gueire; et quoique l'occasion
!)arût favorable pour pénétrer, par Vienne, au cœur de a chrétienté, cette infraction solennelle aux traditions des fondateurs de la monarchie ottomane accuse un affaiblissement du sens moral, chez ces conquérants déchus, jadis esclaves de leur parole. Les queues de cheval furent arborées dans la plaine de Daoud-Pacha et le sultan partit pour Andrinople, rendez- vous de l'armée, avec une pompe asiatique. Ses femmes, étalées dans plus de cent voitures de gala, servaient de cortège au drapeau sacré. Mahomet passa en revue les janissaires, remit les insignes du commandement à son ministre et bénit ses troupes, fortes de deux cent inille hommes. Malgré l'avis de Téléki, Kara-Mustapha courut droit sur la capitale de l'Autriche. L'incendie et la mort accompagnaient la marche des musulmans. L'empereur s'enfuit avec sa cour du boulevard de l'Allemagne. Le duc de Wurtemberg resta dans la place avec dix mille combattants. Mais le patriotisme arma en masse les étudiants et les bourgeois, décidés tous à mourir sur là brèche. Déjà les assiégeants s tétaient emparés de tous les bastions extérieurs. Le canon préludait à 'l'assaut. Le grand vizir, craignant que les richesses de la ville fassent livrées au pillage, sans profit pour sa bourse , différa l'ordre de l'attaque et
cette inspiration de Tavarice changea la fortune : en effet, Sobieski arrivait avec des renforts. Le héros polonais campa en face de Tennemi, sur les collines de Calemberg, et y dressa un autel. Les chrétiens, à son exemple, s'agenouillèrent.. Puis, la prière doublant leur valeur, ils se précipitèrent à la rencontre des musul- * mans, qui furent taillés epi pièces et battirent pêlemêle en retraite vers la basse Hongrie, laissant sur le champ de bataille plusieurs étendards, leur artillerie , des jnorts par milliers et ce qu'il restait de leur vieille réputation. Le- grand vizir punit de mort ses lieutenants ; mais bientôt il paya lui-même de sa tête l'imprudence de cette course sous les murs de Vienne, qui fut la dernière des aventures guerrières de Flslamisme. Alors Venise s'unit aux Impériaux et enleva la Morée, pendant que Sobieski chassait les infidèles loin du seuil de la Pologne et que le duc de liOrraine poussait jusqu'au delà de la Hongrie, sur les talons des vaincus. Devant la menace de cette triple invasion, la Porte aux abois chercha à se rapprocher de Louis XIV, et M. de Guilleragues fit une entrée royale dans Andrinople. Le sultan le reçut avec une distinction à laquelle nul ambassadeur n'avait jamais été habitué, et il octroya à la France la protection du Saint-Sépulcre et des privilèges commerciaux. L'envoyé de l'Angleterre, lord Sandwich,* sollicita les mêmes faveurs. On lui refusa même une audience, tandis que le ministre dn czar était accueilli amicalement et autorisé à bâtir une égUse russe à Constantinople. Le besoin des alliances pressait de plus en plus, car Bude mêlne , réputé un rempart inébranlable de la terre d'Islam, n'arrêtait pas les progrès de l'armée austro-polonaise. L'alarme se répandit dans l'empire sans défense et, à l'approche annoncée des giaours victorieux , le fanatisme jeta un éclair. On frappa des contributions de guerre extraordinaires ; le sultan ouvrit sa cassette, le trésor étant épuisé. Une levée en masse grossit les gardiens de la frontière, qui se portèrent au-devant de l'ennemi; mais les Allemands prirent, à Mohacz, une revanche éclatante de
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la défaite, où, un siècle et demi auparavant, la Hongrie avait perdu son roi et son indépendance. La nouvelle de ce désastre terrifia Stamboul, d'ailleurs ruiné par les incendies et éprouvé par la disette, comme si la terre et le ciel conspiraient maintenant contre les Osmanlis. Pour surcroît de malheur, la Russie s'allie à la Pologne, et les Vénitiens étendent leurs conquêtes sur. la Grèce. Cependant, outrée de tant de revers, l'armée en attribua la responsabilité au grand vizir, chassa Suleiman-Pacha ignominieusement du camp, lui nomma un successeur et envoya une députation au sultan, chargée de demander la mort du général qui semblait avoir brouillé la fortune avec le drapeau du Prophète ; 3inon, elle désertait. Mahomet fit porter aux troupes impatientes la tête de son ministre sur un plat d'argent, et les supplia de rester à leur poste de combat. Les miliciens furent sourds au. conseil de l'honneur, dont le sentiment avait disparu avec le bonheur des armes musulmanes ; d'emblée un détachement de sipahis et de janissaires vint cerner Constantinople, et enjoindre au sultan de descendredu trône, dontilslejugeaientindigne. A ce signal de discorde, les ulémas en corps se réunissent à Sainte-Sophie, approuvent la décision des soldats et se rendent tumultueusement au sérail, afin de signifier au padischah son arrêt de déchéance. Mahomet IV s'exécuta lâchement et finit ses jours en prison.
Sans l'administration de Kupruli, qui fit refleurir quelque gloire, le règne de ce prince aurait marqué une étape continue de la Turquie vers la décadence, puisqu'elle s'abaissa, pour la première fois, jusqu'à flatter les puissances chrétiennes dont elle espérait l'appui. La chasse, après la volupté, fut la passion favorite du sultan Mahomet. Il encouragea les arts Srofanes, et, par l'effet de cette, protection qui est 'ordinaire, chez lès autres peuples, un symptôme de civilisation, les mœurs allèrent en se relâchant de plus en plus. Ce Sardanapale musulman ne dînait qu'au son de la musique, et, contrairement à la défense du Prophète, il orna de peintures les lambris de son palais.
34 I»ASëâ DB LA QÙBSTIÛÎ^ D*OiBtiENt.
La Calligraphie fiit en honneur aii sérail et dans Témpire, comme s'il voulait faire ainsi une satire de Tignorance de ses ancêtres qui ne savaient pas écrire et, en façon de signature, trempaient ni plus ni moins que des châtelains du moyen âge, leurs doigts dans l'encre. Le parti des orthodoxes, à la voix du cheik Oustouwaiii, se révolta contre ce mépris des coutumes antiques. Ils prétendirent défendre aux derviches des danses sacrilèges dont ils souillaient leurs cérémonies, et, à propos de cette réforme monastique, une lutte s'engagea entre le sultan et ces rigoristes, qui attribuaient à la corruption les malheurs du pays d'Islam. Pour faire un exemple, ils dictèrent aux juges de Stamboul une sentence, satis précédent dans les annales ottomanes. Une femnie accusée d'adultère fut décapitée sur la place publique, en {)résence d'un peuple immense et de la cour qui vouait solenniser ce châtiment. Mais cet êclsft de zèle ne devait pas plus changer la destinée du mahométisme
Ïue les prodiges de vertu des stoïciens ne corrigèrent lome. Le vice était au cœur, et pas un des spectateurs cj^ui assistèrent au supplice de cette malheureuse Victime de la réaction religieuse ne jura de se retrancher à l'avenir un verre de vin ou une bouffée de tabac. Pour le succès d'une cause, qui aurait désespéré le génie de Julien, ces protestants de l'islamisme mirent vainement en jeu tous les ressorts. La comédie, après le tragique. Suivant une croyance populaire, l'année 1076 de l'Hégire devait être signalée par les avantcoureurs de la fin du monde: Les Turcs attendaient le Dedjal, le catholiques l'Antéchrist, les juifs le Messie; Les puritains du Coran comptaient sur cette reprise de la mystification qui eût lieu dans TOccident, l'an 1000 de l'ère chrétienne. Les imposteurs ne manquèrent pas pour raccompKssement de 1 oracle. Un israélite de Smyrne^ Sabathaï-Lévi, se déclara fils de Dieu. Des milliers de ses coreligionnaires l'acclamèrent de toutes parts et se pré-
Sarèrent au pèlerinage de J érusalem. Mais ses préications troublèrent Stamboul ; on l'emprisonna. Cette persécution confirma ses disciples de la vérité de
sa mission et tous obtinrent, à prix d'or, la faveur de baiser les pieds -du captif. Ce fut pour le trésor impérial une source de bénéfices, de même ^ue le trafic de la garde du Saint-Sépulcre. Il importait aussi d'exploiter moralement l'affaire. Sabathaï fut menacé delà mort; ce traître, instrument des projets d*Oustawani, abjura publiquement, se fit Turc , et non-seiilement il échangea la royauté d'Israël contre un emploi de gardien du sérail, mais il prêcba qu'A avait été envoyé pour la sanctiDn des prophètes, pour substituer au mosaïsme la religion de Mahomet. Ce coup de théâtre servit à convertir au culte de Prophète un grand nombre de juifs et à montrer aux Turcs que Dieu n'abandonnait pas le croissant. Pendant cette palinodie, un Kurde s'annonçait comme le Mehdi et agitait la Syrie. Bientôt sur les pas de Sabathaï, il troqua son rôle de précurseur contre les fonctions plus lucratives de page. Ainsi les intérêts de la foi, qui se traitaient jadis à la pointe de Tépée, ne sont plus qu'un objet de charlatanisme. Le fanatisme étant étroitement lié aux développements du prosélytisme guerrier et la supériorité de plus en plus prononcée des armées européennes arrêtant à jamais l'essor de la conquête, les Osmanlis devaient se replier pied à pied vers leur point de départ, devant les progrès de la chrétienté. En reculant, ils paraissent fléchir devant Allah, qui les avait trompés ; mais leur fatalisme n*est plus que le masque de l'indifférence; semblables aux Hébreux, trahis par leur Dieu, ils adorèrent le veau d'or, sous la forme du tchibouk et de la bouteille, et, sans espoir de régénération, car, exclusivement aptes à la guerre sainte, leur éducation ni leur doctrine ne les excitait, en dehors de la sphère de l'activité martiale, à aucune industrie; rien, autour d'eux, n'ouvrait carrière à l'esprit, et par le fait de cette incapacité, il arriva qu'après la période de l'invasioa en Europe, au lendemain de l'apogée de leur gloire, le déclin suivit son cours sans point d'arrêt. Nm passage de leur histoire n'est comparalble à la prospérité relative de Rome, aux temps des Antonîns. Le malaise qui
ruine la Turquie est une gangrène qui s'étend sous l'empire des mêmes causes, agissant sans cesse et de pl^s en plus fort. Tout s'écroule avec les vertus, secret des victoires passées. Dans ce pays vermoulu, il ne reste debout que la dynastie d'Osman.
Frère de Mahoraet IV, Soliman II fut tiré de la retraite et proclamé* empereur. Il combla d'argent les factieux, prêtres et soudards dont il était la créature et leur livra le gouvernement. La sédition continua. Les janissaires ne tardèrent pas à se retourner contre les ministres de leur choix et commencèrent des saturnales. Cette milice était recrutée parmi les jeunes prisonniers de guerre : on aurait dit que les enfants, devenus hommes et serviteurs de la Porte, prenaient à tâche, pour venger leurs familles et la chrétienté, de déchirer leur pays d'adoption. Constantinople est mis au pillage. On assassine les membres du Divan; le grand vizir périt en défendant son palais. Par un outrage aux mœurs sans pareille , les brigands de caserne violent le sanctuaire de son harem. Les femmes de Siawouch-Pacha sont mutilées et traînées dans la boue. Le peuple, cette fois révolté de l'énormité de crimes qui menacent la sécurité du foyer domestique, court aux armes. Les soldats et la garde bourgeoise luttent à mort, à travers lesrues. Après de long-s efforts, la conjuration contre l'Etat est étouffée dans le sang-. Les chefs, le muphti en tête, sont pendus. L'ordre rappelle le danger qui augmente à la frontière. On forme à la hâte des bataillons grossièrement disciplinés. L'établissement d'impôts nouveaux, la vente de trente mille emplois, l'émission d'une monnaie de cuivre parent aux besoins de la guerre. Mais les envois de renforts et de munitions arrivent trop tard pour débloquer Belgrade. Les impériaux avancent le long du Danube. Les Véni* tiens pénètrent en Dalmatie. L'orage grossit ; le fisc a . trop vite épuisé ses ressources. Chaque citoyen riche est forcé, pour le salut de l'Islam, de payer l'équipement de deux cavaliers. Il faut offrir la paix; mais rAutriche traîne l'ouverture des négociations en Ion- '
PA8Sft DB LA QUBSTIOM D'OBIBNT. 37
gueur, tandis yie son année va de conquête en victoire, jusqu'à Nissa. Cette place est enlevée d'assaut, et, malgré que^ues avantages remportés sur les Russes et les Polonais, jamais la Tuifuie n'avait traversé une telle crise. A l'intérieur, la misère succède aux sacrifices extrêmes ; au camp, sur les limites de la Roumélie débordées, l'abattement et la mutinerie. Au milieu de cette désorganisation, un élève des Kupruli, le frère du héros de Candie, saisit le gouvernail du grandvizirat. Fort de la science de ses devanciers, Kupruli- Zadé, dès son début, dépouilla les ministres et les gouverneurs de province qui s'étaient enrichis aux dépens de la fortune publique , sous l'administration précédente, légla le cours des monnaies, supprima les présents de bienvenue que l'étiquette, pour la ruine du trésor, imposait à ses prédécesseurs , fit fondre le su-
Serflu de la vaisselle du sérail et donna enfin le ton du événement patriotique en fournissant l'argenterie de sa maisour Quand le fruit de ces mesures économiques, bientôt couronnées par la suppression des impôts les
S lus odieux au peuple, eut rempli d'urgence les caisses e TEtat, il travailla à relever plus eflSlcacement l'honneur national, et il réussit autant par sa politique que par la force des armes. La toléijance dout il usa systématiquement à l'égard des Grecs triompha des Vénitiens. Les habitants du Péloponèse et de l'Attique, laa de la tyrannie inhabile de la Républi5[ue, qui s'obstinait à vouloir les ramener dans le ffiron de l'Eglise latine, rentrèrent d'eux-mêmes sous la domination des Turcs qui protégeaient leur culte. Avant d'attaquer de front 1 Autriche, Kupruli essaya de s'appuyer sur la France. L'ambassadeur de Louis XIV, M. de Château- / neuf, promit la diversion de son pays sur le Rhin, et même au cœur de l'Allemagne, à condition que le sultan conclurait la paix avec la Pologne, qu'il déclarerait en outre la guerre à l'Angleterre, sous prétexte que la Porte ne reconnaissait pas la légitimité du prince d'Orange. Le ministre turc, dans ces circonstances, devançant la théorie du droit moderne, répondit au
négociateur que les peuples, témoin la Turquie, étaient libres de dianger leurs rois, au gré de leurs intérêts. Il promit seulement à la France, pour prix de ses services, la garde exclusive, du Saint-Sépulcre, cette concession ne blessant en rien la dignité ottomane. Mais, sans attendre les résolutions de son allié, le grandvizir marcha à Tennemi. Régulièrement payés et pleins de foi dans l'étoile de leur chef, les janissaires se distinguèrent, pfesque comme en leur plus glorieux temps. Toutes les villes fortes de la frontière du Danube furent, une à une, reprises. Belgrade même , après un court siège, rouvrit sesportes aux Turcs. Le sultan mourut au milieu de ce retour de bonheur
f)assager. H laissait la réputation d un saint; le peuple ui attribuait le don des miracles.. Mais, au point où en étaient alors les esprits, l'exemple de la dévotion, venant de haut, était aussi impuissant que la hache du bourreau à rallumer les cendres du fanatisme des Osmanlis.
Ahmed II, frère de Soliman H, ceignit, après lui, le sabre d'Othman. Moins par paresse que par confiance, fl se reposa sur Kupruli du soin des affaires de l'em-
Sire. Cependant, la guerre avec l'Autriche n'eut pas e ralentissement. Les Impériaux et les Turcs se heurtèreùt à Sajiemkemen. Ce fut un duel acharné, comme si l'avenir de l'islamisme et du christianisme étaient en jeu.t Courage, criaient les pachas dans la mêlée, courage, enfismts du Prophète, les houris vous attendent!» Trois fois, lés infidèles, électrisés par les espérances du paradis, donnent contre le front de bataille ennemi. A la tête des silihdars, Eupruli conduisit une charge de désespoir. Il fut tué, le dmeterre à la main, et sa mort décida de la journée. Les Ottomans célébrèrent, par la retraite, la mort de ce fameux homme d'Etat, dont la perte fut pour la Turquie un coup plus fâcheux que la défaite. Il avait rélevé les finances, refiaiit lemoral de l'armée, et surtout, plus clairvoyant que ses maîtres, il avait ouvert une ère de rénovation en allégeant le joug qui pesait sur les sujets chrétiens de
PA88i DS LA QUESTION D'OBipNT. 39
la Porte. Sa tactique à l'égard de la Grèce contient en Çerme rémancipatîon des raïas; et, cette évolution de la politique orientale, le seul remède capable alors j de clianger le sort de la monarchie ottomane, était conforme à lesprît véritable du Coran. Par ignorance ou par mauvaise foi, une certaine école ultramontaine a travesti Mahomet en imposteur, et son code en un monument de barbarie. Le législateur musulman, en arrachant une partie du monde asiatique au culte des idoles, en imposant aux Arabes les lois d'une morale qui est un mélange profond de la Bible et de l'Evangile, a accompli ime tâche qui le place à côté de Moïse, au-dessous du piédestal de Jésus. L'idée fondamentale de son système, la conversion du genre humain car la ffuerre, à la croyance d'un Dieu unique, est moms sublime, sans doute, que le principe du spiritualisme chrétien, là domination universelle par les armes de la fraternité et de la foi. Hais autre champ, autre graine. Le fondateur du christianisme semait sur la terre d'Israël, fécondée par les prophètes, ses ancêtres, encore illuminée des éclairs du Smaï. Mahomet, au contraire, s'adressait à des peuplades fiarouches du désert, qui vivaient du sang des caravanes; et, malheur, de son temps, à qui aurait proclamé , dans la Eaaba, l'amour
Eur du genre humain! Mais si le Coran ne prêche pas i charité envers les giaours, du moins il demande grâce pour les vaincus : il recommande la protection des faibles : on ne doit pas, dit-il, abattre les têtes qui se couvrent du bandeau. Loin de poser en arti- 'àe de foi l'exclusion systématique des raïas, maint verset, pour l'intérêt des choses de l'Islam, conseille l'alliance et l'appui de l'étranger. Les premiers sultans entendaient le livre de la loi dans ce sens libéral. L'hui manité d'Orkhan, après la prise de Nicée, a immorta- I lise le fils d'Othman P' plus que ses victoires. Quand 1 l'invasion de Tamerlan menaça la puissance naissante I des Ottomans , Bajazet ï^^ reçut dans les rangs de son armée vingt mille Serviens, pour combattre les Tartares. Mahomet II, lui-même, dès son entrée à Con-
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stantinople, invita à sa table avec honneur le patriarche Gennaduis, lui fit présent d'un sceptre, emblème de Tautorité religieuse et civile qu'il lui déléguait, lui assura le maintien de tous ses privilèges et promit paix et liberté de leur culte à tous les chrétiens de Stamboul. Soliman-le-Législateur se glorifiait de lamitié de François P"^, et sa correspondance avec le captif de Madrid est empreinte des sentiments les plus chevaleresques. I
Sélim II suivit les précédents de son père, et ses rapports courtois avec le roi de France aboutirent à Tamélioration de la condition des chrétiens de Jérusalem. Par malheur pour la civilisation turque, ces interprétations politiques du Coran soulevèrent les colères des énergumènes musulmans, et les ulémas, encou-ragèrent sans relâche ces protestations d'un faux puri^ tanisme contre des errements qui pouvaient plus tard,
{)ar une réconciliation de la croix et du croissant, ruiner 'échafaudage de leur crédit. Ainsi, ils publièrent que la défaite de Bajazet I** était due à l'union sur le champ de bataille des drapeaux de Mahomet avec ceux du Christ, et, à leurs yeux, Soliman-le-Législateur ne passe pas pour le modèle des califes. L'aveuglement du fimatisme et l'esprit de caste sont les uniques sources de l'opposition qui, depuis l'origine de l'étabhssement des Turcs, jusqu au troisième Kupruli, s'élève par la voix publique ou par les écrits des historiens, contre tout ce qui serait de nature, dans la diplomatie ou l'administration de l'empire, à diminuer son isolement en Europe, ou à abaisser les barrières qui séparent les conquérants des peuples conquis, et il serait aussi injuste d'attribuer au Coran l'infériorité sociale des chrétiens de l'Orient, que d'accuseï l'Evangile de la Saint-Barthélémy. Le ministre illustre qui périt à Salemkemen se rattache à cette tradition de progrès et de fusion, dont la chaîne remonte aux premiers successeurs d'Othman, se manifestant, tantôt par des actes de clémence, tantôt par des traités. L'application qu'il fit en Grèce de ce principe de gouvernement est son plus beau titre de gloire. Yiev
de cette expérience qui replaça , sans coup-férir, les Maïnotes sous Tobéissance de la Turquie, et se traduisit en écus pour le trésor, il disait souvent aux amis de la vieille routine : • Voyez ce que produit la tolérance f J'ai augmenté la puissance du padischah, et j ai fisiit bénir son autorité par des gens qui le haïssaient, i Ce régime de douceur, étendu à toutes les provinces, aurait été le premier acheminement vers raflfranchissement . civil et politique des raïas et vers une transformation dont les conséquences, par suite du rapprochement des races hostiles et l'amalgame des idées, auraient été incalculables. Un jour, quand l'empire sera agonisant, force sera de revenir dans cette voie, frayée par l'avantdemier rejeton de la dynastie vizirielle des Kupruli. Ses successeurs immédiats, par une fitusse intelligence des vrais intérêts de l'islamisme, s'attachèrent à détruire la plus solide partie de son œuvre, en renouvelant les persécutions contre les raïas. Ils se ridiculisèrent devant l'histoire, entre autres mesures de vexation, par l'ordre intimé aux cbrétiens de s'habiller de deuil et de porter des sonnettes. Cependant, à l'instigation de la France qui avait besoin, contre la ligue de l'Europe, d'une diversion en Orient, les offres de médiation de l'Angleterre furent rejetées par le divan, et la guerre se ralluma avec plus de force. Mais le succès ne favorisa pas . le Ottomans. Les Vénitiens s'emparèrent de Cfiio, et l'étendard du Prophète recula encore sur le Danube. Après cette série de nouveaux revers , l'empire turc n'aspirait qu'à la paix pour guérir ses plaies, plus que jamais saignantes. L'impiété gagnait le corps même des ulémas. La renommée accusait le grand-cheik Mysri de pencher secrètement vers la religion chrétienne. Pour 80 disculper, il harangua le peuple , et, mettant à nu les désordres des^rands, cause, selon lui, de tous les désastres, il l'exhorta à se réveiller; mais le peu de foi qui survivait dans les cœurs des Osmanlis était incapable de produire des miracles à la guerre, et ne se manifestait plus que par un surcroît de haine envers les ennemis intérieurs de Mahomet. Le fismatisme, en
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s'éteignant, se faisait inquisiteur, et Stamboul décernait des ovations aux ministres auteurs des ordonnances tyranniq[ues contre les giaours. La douceur des mœurs se réfugiait au sérail. Le cordon des Muets chôma pendant tout lé règne d'Achmet IL Mais cette mansuétude, en matière de gouvernement, alors que les abus et les prévarications se développaient, était un indice de mollesse, etMahomet-le-Conquérant aurait méconnu un prince qui n'aurait pas osé couper la tête du traître Mysrini d'aucun des grands vizirs disgraciés, nn excellent calligraphe, qui se vantait de sa plume. Il mourut au milieu des tiraillements diplomatiques produits par les influences contraires de l'ambassadeur de Louis XIV et des représentants unis de l'Angleterre et de la Hollande , ceux-ci conseillant la paix à la Turquie dans l'intérêt de la coalition contre la France, celui-là poussant à la çuerre.
Mustapha II, dès le jour de son avènement, s'annonça en réformateur. Après le baise-main , un hatti-chérif affiché dans l'empire, blâma la conduite des sultans, ses prédécesseurs, qui oubliaient leurs devoirs dans les plaisirs du sérail et laissaient à leurs lieutenants la direction des affaires publiques. Les faits confirmèrent surle-champ cette proclamation. Le trésor était obéré ; on ne délivra aux janissaires qu'une faible gratification. Ces miliciens rapaces se révoltèrent. Les supplices triomphèrent de leur rébellion. Après l'apaisement des dissensions civiles, le monarque turc tourna son attention vers les embarras du dehors. Des contributions de guerre furent frappées. On fit une grande levée de boucliers. La flotte fiit renforcée et les hostilités se rallumèrent contre l'Autriche et Venise. Le capitan-pacha, Mezzomorto, un vaillant disciple de Barberousse, battit, dans le canal de Chio, l'escadre de la République, et planta son pavillon sur l'île. Mustapha traversa le Danube à la tête de son armée régénérée et défit, à Lagos, les impériaux, pendant que le czar, Pierre-le-Grand, à peine entré en uce, se voyait contraint, après trois mois d'attaque, de lever le siège d'Azof, cette porte de la mer
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Noire^ le but de son ambition. Toutefois ces succès coûtaient cher aux Osmanlis : les impôts ne couvraient pas les dépenses ; les enrôlements volontaires et le recrutement forcé ne comblaient pas les vides des bataillons. Les feudataires, timariotes et propriétaires àeziameiy sacrifiant à leur intérêt la, cause nationale, réduisaient de plus en plus leur contingent de gens d'armes. Il fallut un suprême effort* sous peine de renoncer à la lutte : une foule de riches citoyens conduisirent à la frontière des compagnies levées et équipées à leurs frais. Grâce à ces ressources , la campagne de 1696 fîit encore heureuse. L'électeur de Saxe fut vaincu, prèsdeTemeswar; à la feveur des troubles qui suivirent la mort de Sobîeski, les Tartaxes auxiliaires de Crimée dévastèrent la Pologne. Il est vrai que la prise d'Azof par les Busses balança ces avantages. Cependant l'Angleterre travaillait toujours au rétablissement de la paix en Orient, afin de dégager, de ce côté, ses alliés et de concentrer sur le Rhin toutes les forces de l'Allemagne; mais TAutriche élevait des prétentions trop dures. La terre de l'islam étant envahie, le sultan dut combattre jusqu'à l'extrémité. Le trésor épuisa la science des expédients. Le tabac et le café furent lourdement imposés ; les domaines des hôpitaux et les mosquées ap- . portèrent leur écot. Le sérail fut condamné aux économies. La cassette impériale fut mise à contribution ; on réduisit jusqu'au traitement des eunuques. Ces deniers permirent de solder l'armée, pour lui rendre courage. L'ennemi n'avait pas ralenti ses préparatifs. Surtout le prince Eugène venait de prendre le commandement des Autrichiens ; et, fei les soldats du Prophète, routiniers du moyen âge, façonnés aux luttes corps à corps, étaient sans comparaison inégaux sur le champ de bataille à leurs adversaires, rompus aux manœuvres savamment ^ régulières de la tactique nouvelle, de même, pas un chef ottoman n'était de taille à neutraliser le génie d'un chef illustre de l'école de Condé. La journée de Zenta * prouva cette double infériorité. Attaqués de flanc et de Iront, les janissaires ne surent pas se défendre. Trente
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mUle périrent; toute l'artillerie, les bagages, quatre cents étendards tombèrent entre les mains du vainqueur. Le sultan perdit dix de ses femmes , ses queues de cheval et le sceau de Tempire. La retraite eut lieu en désordre vers Temeswar. Après ce coup de fortune, la Turquie se trouvait à l'extrémité. Résolu à traiter, Mustapna parut tenir tête à l'orage. Tandis que les agents du fisc pressuraient le peuple et lui arrachaient ses dernières épargnes, tandis qu'avec ces moyens désespérés, on réformait à la hâte un semblant d'armée, et que Daltaban barrait aux Allemands le chemin d'Andrinople, le sultan appela au grand- viziriat le dernier des Kupruli, et, fort de l'aide de l'Angleterre, lui accorda plein pouvoir pour traiter. Avec ce tact politique qu'il tenait de ses aïeux, Kupruli-Hucein, comprenant que la prolongation de la guerre consommerait la ruine de son pays, n'hésita pas à accepter ce mandat. La paix fut signée à Carlowitz. La Porte abandonna à l'Autriche la Transylvanie, la contrée entre le Danube et la Theiss, et affiranchit cette puissance de toutes les redevances passées : on convint, en outre , d'une trêve de vinglrcinq ans. La Pologne s'associa à cette clause, recouvra la Podolie et l'Ukraine , enfin cessa d'être tributaire du khan des Tartares. Venise gagna la Morée Î'usqu'à l'Hexamilon , presque toute la Dalmatie et les les Ioniennes. Le czar conserva Azof, et ne souscrivit qu'à un armistice de deux ans. Quant aux Hongrois, premiers promoteurs de la çuerre et rebelles, au dire de l'Autriche, ils obtinrent la faculté de passer sur le territoire ottoman. Plus de quatre cent mille femilles émig'rèrent, et le brave Tekéli, qui avait rêvé le rôle de hbérateur de sa patrie, alla à jPéra traîner le reste de sa vie dans l'indigence.
Ce traité, qui ferme presque le dix-huitième siècle, est un des événements les plus considérables de l'histoire moderne, moins à cause des pertes matérielles qu'éprouva la Turquie, que par l'aflEBÛblissement moral
ui en résulta pour l'islamisme. Cet acte, consécration e la faiblesse guerrière de la Porte, manifestation de
PASSi DE LA QUESTION d'ORIENT. 45
la décadence de TÉtat le plus redoutable, fondé, aux
Sortes de la chrétienté, sur les principes de la loi maométane, est le tenue final de cette invasion de l'Asie qui , sous les califes des dynasties ommiades et abbassides, avait porté le drapeau du Prophète jusqu'au cœup de la France, à travers l'Afrique et TEspagne, et qui , victorieusement poursuivie, sur une autre route, par les soldats ottomans, continuateurs des Arabes, avait ébranlé les frontières de l'Italie. La conquête était la condition essentielle de la prospérité des Turcs. Ils se croyaient, autant que les Romains, prédestinés à la domination universelle; c'était pour eux un dogme. Dès le jour où, chez les peuples de l'Occident, les perfectionnements de l'art militaire, intimement liés, à ce titre, aux progrès de la civilisation , eurent réduit ce principe vital des Osmanlis à l'état de lettre morte, le rôle de ces barbares de Tarrière-ban est en quelque sorte terminé. A ce point de vue, le fait sanctionné f>ar la paix de Carlowitz fit autant, pour l'avenir de 'Europe, que la chute de la féodalité.
La halte définitive du Croissant, le signal de sa retraite, avait une portée incomparable; car l'extension indéfinie de l'influence musulmane, par le droit du plus fort, équivalait à la négation de toute réforme, à l'anéantissement de toute découverte. Le fetalisme oriental, en élargissant le champ de son rayonnement, aurait séché le germe des révolutions successives qui, de Luther à Mirabeau , devaient transformer, pour le bien de l'humanité, le vieux monde. Le flot avançant toujours, le sabre d'Othman aurait pesé comme un éteignoir sur l'esprit moderne. En devenant, moralement ou en réalité, des provinces de l'Islam, les divers royaumes, boulevards du christianisme, se seraient modelés sur la Turquie; peu à peu l'engourdissement aurait succédé à 1 activité de la Renaissance; et, plus tard, ni les voix tonnantes de la tribune républicaine, ni le sifflet de la vapeur, n'auraient pu troubler le sommeil des races latmes et germaniques pétrifiées par le contact de plus en plus intime d'une nation de fumeurs
d'opium, dont la guerre était le dieu. Les négociateurs de Carlowitz eurent la gloire de déclarer omcietlement au monde que le danger était passé, que le flot de l'islamisme retournait déjà en. arrière. Dès lors, et pour jamais, remises d'une épouvante qui datait des croisades, les puissances européennes s'acharnent, par le déchaînement de leurs intrigues ou par la force des armes, à la perte de leur vieil ennemi; et, de revanche en revanche, la question d'Orient se dégageant de mieux en mieux des ténèbres, on entrevoit bientôt la ruine de l'enipire turc, de toutes parts battu en brèche à l'intérieur.
Sultan-Mustapha ne parut pas se douter de la gravité de cet événement diplomatique, et il se rendit en grande pompe à Stamboul, pour faire les honneurs aux ambassadeurs chargés de ratifier le traité de Carlowitz. L'orgueil suppléait maintenant à la force. Les envoyés de l'Autriche, dé Venise et de la Russie, furent reçus en audience publique, comme s'ils apportaient des excuses. Peu après, le ministre de France, M. deFériol, ayant refusé de quitter son épée devant Sa Hautesse, fut traité de fou et congédié. Cependant Kupruli se couvrait de gloire dans sa mission de restaurateur de rislam. Par une rigueur exemplaire, il calma les troubles qui éclataient en Crinlée, en Arabie, en Afrique, et sur la frontière persane. Il remit en honneur la discipline dans l'armée. Mezzomorto l'aida pour améliorer l'organisation maritime. L'économie présida à l'administration du trésor. Il laissa non-seulement tomber en désuétude les ordonnances édictées contre les chrétiens, mais il s'étudia à adoucir leur sort. Kupruli, par la hauteur de ses vues, était en tout point digne de ses ancêtres. Il dominerait son temps, si, après avoir touché à tous les abus et surmonté tous les préjugés, il n'avait professé un culte pour la magie et réglementé l'enseignement des sciences occultes : concession singulière aux superstitions populaires qui mettaient à peine la Turquie du dix-huitième siècle au niveau de la France féodale ! Il mourut en ne laissant qu'une ébauche im-
PASSÉ DB LA QUESTION D'OftIBMT. ^
parfaite de son -plan régénérateur et en emportant le secret du système gouvernemental qui pouvait tirer son pays de l'ornière. Après lui, le parti de la guerre, mécontent des sacrifices du traité de Carlowitz, l'emporta au Divan, par l'élévation de Daltaban au ministère. Mais Ramis-Pacha ne tarda pas à le supplanter. Ce bureaucrate, copiste de Kupruli, déploya contre ^insubordination des grands et des chefs de l'armée une sévérité qui alla jusqu'à la bastonnade. Blessés par l'infamie de ce châtiment, infligé par un seigneur de la plume à des seigneurs du sabrey les janissaires se mirent en pleine révolte. Les ulémas, dès longtemps frappés dans leurs privilèges par les premiers essais de réforme financière, excitèrent le peuple à Tanarchie. Les factieux ouvrirent les prisons, et, avec le contingent de tous les bandits de Stamboul, occupant militairement le sérail, ils plantèrent leur bannière à côté du drapeau du Prophète, et détachèrent une légion d'insurgés sur Andrinople pour dicter la loi au sultan. Ce prince, à la tête d'une faible escorte, marcha à leur rencontre; mais il fut trahi en route, déposé, et son frère fiit proclamé empereur à sa place. Le règne de Mustapha se résume dans la paix de Carlowitz. H ne fut pas en son poqyoir d'épargner à la Turquie cette catastrophe, ni de réaliser une partie des espérances dont il s'était bercé, en arrivant au trône d'Oibman. Au point où était alors descendu l'Empire, les bonnes inspirations d'un monarque intelligent, appliquées par le génie d'un ministre sans égal, ne devaient pas laisser de trace. H n'y a plus de sève. L'armée, mise sur le pied de paix, se recrutait laborieusement; les possesseurs de fieé militaires ne remplissaient plus les conditions de leur investiture. Pendant que la fleur de la jeunesse restait aux champs, en vasselage chez une aristocratie puissante, on ne comptait gous les drapeaux qu'une cohue de soldats d'aventure, dégoûtés du métier des armes, parce qu'ils n'étaient plus de force à se mesurer avec les chrétiens, et qu'ils préféraient les profits de la guerre civile. Quant au peuple turc, il sommeille de
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plus en plus, et laisse libre carrière aux artisans de sa perte. Béni soit Allah ! le tabac a obtenu droit de cité! On l'honore d'une taxe productive, de sorte que la pauvreté de l'Etat encourage la corruption des mœurs primitives.
Achmet in paya aux troupes le tribut d'avènement et livra à leur rage le mufti et quelques dignitaires qui leur portaient ombrage. La vue des cadavres de cqs victimes, promenés dans Stamboul, n'émut pas même à la surfistce cette ville pétrifiée. Les rebelles ne posèrent pas les armes , et les rênes du pouvoir passèrent de main en main, avec la rapidité des révolutions de palais, à une suite de vizirs incapables. A la faveur de cette sorte d'interrègne, les rapports internationaux de la Porte avec l'Europe changent de nature. Les ambassadeurs chrétiens ne sont plus à Constantinople en camp volant, toujours sous la menace d'une insulte ou de la prison rils prennent pied, à l'envi, dans cette
})lace. d'tirmes qui doit être le théâtre des conflits de 'avenir, pour la souveraineté de l'Orient dont Tempire échappe à un peuple de plus en plus déchu; et, déjà, sur le terrain religieux, s'engage un combat d'influence. Un prêtre arménien, Avédik, avait été élevé au patriarcat, par une cabale des jésuites, dont il avait promis de soutenir les intérêts'; mais il ne tint pas ses engagements, et au nom des Pères, M. de Fériol le fit enlever et conduire en France, où le mystère de sa captivité vint ajouter à l'obscurité de l'énigme historique du Masque-de-Fer. Le ministre français en fut quitte, devant le Divan, pour nier le fait, et la comça-
Snie paya par des persécutions passagères. Cette inulgence relative n exprime pas un adoucissement de la politique orientale; car, nul changement moral ne s'est opéré, dans le sens de la tolérance , chez les descendants de Mahomet II, retranchés derrière une barrière jusqu'alors infranchissable aux idées européennes., Si les murs du sérail sont moins souvent tachés du sanç des mauvais serviteurs, ce n'est pas que la philanfliropîe arrête le bras du bourreau ; mais la justice
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manque de vigueur. Si les intrusions de Tétranger dans les affaires intérieures de l'Ëtat, jadis des crimes de lèse-majesté au premier chef, sont mollement punies, la cause en remonte aux embarras de la Turquie qui grandissent outre mesure et qu'il importait de ne pas compliquer par des injures ou des barbaries. Durant cette scène diplomatique, au dehors, la paix perd ses chances de durée. La délimitation des frontières est un sujet de rivalité et bientôt de rupture avec la Russie. Sous les regards d'une flotte qui surveillait les projets ennemis, mèche allumée, les pionniers du czar construisirent des redoutes aux bords de la mer Noire. Il semble que par ces fortifications, premières* devancières de Sébastopol , Pierre-le-Grand s'établit , en face du Bosphore, pour mieux se préparer aux éventualités de la lutte, dont l'intervention de Charles XII va donner le signal. En effet, au milieu de ces conjonctures, le héros suédois attaqua, et, battu à Pultawa, se réfugia dans Bender. Le sultan lui donna riche hospitalité. Mais les Moscovites, au mépris du droit des gens, le poursuivirent en ce lieu de retraite. Cette profanation de la terre d'Islam et la demande insolente faite à la Porte par le comte Tolstoï de livrer à l'empereur de Russie rhetman des Cosaques, Mazeppà, allumèrent l'incendie. Les Russes et les Ottomans se heurtèrent sur le Pruth; Pierre le Grand vaincu, enveloppé, se désespérait, livrant au hasard les débris de son armée et la fortune de la Russie. Il était perdu sans ressources, si la czarine Catherine , préludant à sa grandeur ftiture, n'avait tenu conseil, et d'elle-même offert la paix. Le sultan accepta, à condition qu'Azof serait restitué, que les forts des Palus-Méotides, récenunent bâtis, seraient démantelés et que le roi de Suède aurait la liberté de rentrer dans ses Etats. Charles XII arriva au camp, à l'heure où les Russes, sauvés par ces concessions, se retiraient tambour battant. Furieux de voir échapper une si belle occasion de vengeance, il insulta pubbquement le grand-vizir négodateur, et il obtînt d' Admet l'annulation du traité. Sur ces entrefaites.
les commissaires russes chargés de définir les limites des deux empires déclarèrent que le czar ne se regardait pas comme engagé par des clauses que là néces-» site lui avait arrachées. L'ambassadeur de Pierre-le- Grand fut en réponse jeté aux Sept-Tours, et comme signe de la reprise de la guerre, les queues de cheval furent arborées au seuil du sérail.
Mais le divan était travaillé par deux partis opposés ; les uns, jaloux de relever la Txu*quie par la gloire militaire, appuyaient les conseils intéressés de Charles XII; les autres, en vue des bienfeits de la paix, combattaient l'influence du brandon de discorde, qu'ils surnommaient la Tête de fer. Les ministres se succédaient au milieu des intrigues contradictoires. Enfin, pour éviter des complications, le sultan signifia à son hôte de partir. L'aventurier royal refusa. Force fut de l'assiéger dans sa maison de Varnitza, où, à la tête d'une poignée de compagnons, il se défendit contre des légions de Turcs et de Tartares, jusqu'à ce que la générosité de la nation ottomane pesant sur les décisions d'Achmet, il lui fiit accordé la résidence de Démotika, avec une pension. A travers ces singuliers incidents, les hostilités languissaient. Cependant. Damad-Ali-Pacha parvint au grand-vizirat ; et, partisan de l'alliance russe, il signa le traité d'Andrinople. La Russie subit les propositions qu'elle avait jugé inadmissibles auparavant, et l'on convint en outre d'une trêve de vingt-cinq «ns. Le don Quichotte suédois, voyant ainsi s'évanouir toutes ses chances de représailles, saisi d'un pitié tardive pour la détresse de son royaume , se résigna à quitter la Turquie, après dix ans d'un exil sans exemple dans les fastes de la témérité chevaleresque. Damad-Pacha triomphait; et il se voua dès lors à l'exécution d'un projet qu'il méditait, depuis son avènement au vizirat pour la grandeur de la Turquie. Il s'agissait de re-
{)rendre les anciennes limites de l'empire, en chassant es Autrichiens de la Hongrie et les Vénitiens de Ift Morée. Achmet se laissa séduirepar l'éclat de ces entreprises; et, à propos d'une révolte de Montécégri03t
ouvertement excités contre la Porte par la république, Tannée et la flotte ottomane, refaites à force de sacrifices, s'ébranlèrent. Une glorieuse campagne sujffit pour reconquérir toutes les Ses perdues de 1 Archipel, en outre le Péloponèse , heureux d'être délivré de la tyrannie vénitienne. Charles VI intervint, après ces succès qui portaient ombrage à l'Autriche. Le grandvizir repoussa cette médiation avec dédain. L'empereur rappela son ambassadeur de Constantinople, se ligua avec Venise et somma le Divan d'indemniser son Slié des pertes que la rupture déloyale du traité de Carlo- \vitz lui avait causées. Damad - Pacha répondit par l'attaque de Péterwaradein. Le prince Eugène se hâta au secours de la place, et, malgré l'infériorité du nombre, à force de tactique, il remporta une victoire complète. Le chef turc mourut vainement en héros. C'était , à sa manière, un disciple illustre des Kupruli ; comme eux, il avait donné pour but à son ambition de relever la gloire de son pays par le double effet des succès militaires et des réformes administratives. Son règlement sur l'ordre d'avancement des ulémas, l'abolition des fermes à «te, qui mettaient le peuple à la merci des publicains, la régularisation du service des postes, consacrent la réputation de ce politique ; mais les déceptions qu'il éprouva sur le champ de bataille, en face des impériaux, lui apprirent trop tard qu'il n'était pas suffisant d'extirper certains vices, pour rendre à l'empire ottoman sa suprématie en Europe. Le royaume d'Idam ne pouvait remonter au niveau des puissances rivales que par une transformation radicale des institutions et des mœurs. Depuis la Benaissance, la chrétienté marchait à pas de géant dans les voies de la civilisation, et comme les progrès de toutes les industries humaines s'enchaînent, l'art militaire allait sans cesse en se perfectionnant. Les Turcs, au contraire, s'obstinaient à croupir en toute matière, et quoi que fît un ministre réformateur, rien n'effleurait l'indifférence de ces victimes du fatalisme, barricadées sôus la tente 9U dans le harem. Le sentiment de l'honneur même
s'émoussait; et ils ne se troublaient qu*après les coups décisifs de la fortune. Ainsi il arriva après la journée de Péterwaradein ; et les renforts qui affluaient au camp vers Belgrade, sous les drapeaux du successeur de Damad-Pacha, tremblaient au notii seul du général chrétien. La terreur que le prince Eugène inspirait à plus de cent cinquante mille Ottomans, fut telle que, quinze jours durant, ils*n'osèrent hasarder la bataille pour dégager la ville assiégée par les impériaux. L'ennemi ^ donna l'attaque enfin, et gagna une seconde victoire • qui mit le sceau à la réputation du chef autrichien, en 1 égalant aux plus fameux capitaines. Les Turcs y perdirent des morts à milliers et des drapeaux par trophées. Belgrade capitula avec honneur. Le sultan alarmé changea de ministre, et Ibrahim-Pacha eut liberté entière pour négocier la paix. Le traité de Passarbwitz continua l'œuvre de démembrement, dont le traité de Carlowitz javait été la sanction première, et dont l'état intérieur de l'empire entraînait la conséquence. En échange de la Morée, dont la possession lui fut de nouveau acquise, la Turquie céda Belgrade, Temeswar, la Valachis jusqu'à l'Aluta, et une portion de la Servie. Quant à Venise, elle garda les places conquises en Albanie. Cependant Achmet déploya un luxe asiatique dans le cortège du plénipotentiaire envoyé à Vienne, pour la ratification de la paix. Mais ni cet appareil triomphal après les revers, ni la richesse des présents offerts, suivant l'usage, alors que la misère rongeait le trésor, n'abusèrent 1 Europe. Le masque était à jamais tombé; et il ne restait plus à la chrétienté, après avoir dompté l'islamisme, qu'à assister, en la favorisant, à la dissolution de la monarchie ottomane.
Le grand-vizir, profitant du repos, s'attacha à réorganiser l'administration et l'année. La répression des abus, introduits peu à peu dans le payement de la solde des janissaires, appela d'abord son attention. Ces miliciens, une fois retraités, vendaient leurs titres aux bénéfices de la révolte et leurs billets de paye, à des aventu- > riers étrangers au métier qui apportaient- dans Yodjak'
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l'esprit d'insubordination ; et cette cause, jointe à la diminution graduelle des contingents de gens d'armes dus par les feudataires, tendait de plus en plus 4 affaiblir l'élément guerrier. On chassa ces parasites des compagnies, et les plus turbulentes forent en entier licenciées. Les fortifications de Nissa et de Widin, devenues les gardiennes de la frontière, imposèrent de lourdes surcharges au fisc. On fit face à ces dépenses, en régularisant le recouvrement des impôts et en réglant le cours des monnaies. Les ressources ne manquaient pas à ce pays qui, en d'autres mains, aurait été le jardin du monde ; mais le chaos gouvernemental les annihilait. Le génie financier résidait moins dans une bonne politique que danâ l'esprit d'ordre. Stamboul, dévoré par l'incendie, fat rebâti à g^rands frais, et Ibrahim-Pacha essaya de redonner de Pâme à cette cité fanéraire du fatalisme. Les réjouissances du mariage des trois filles du sultan et de la circoncision de quatre princes du sang impérial rompirent, quelques jours, le silence des- rues. La célébration pompeuse de la Fête du printemps^ une idylle dumahométisme, secoua les hôtes casaniers des harems ; mais, tandis qu'ils rôdaient, taciturnes promeneurs, autour des parterres du sérail fleuris detulipesetilluminés splendidement en Thonneurdecette solennité presque nouvelle, les croyants et les femmes avaient l'air de ces lésions de revenants, dont l'imagination populaire peuplait le Champ des morts. Au milieu de ces améliorations et de ces embellissements, le grand-vizir né négligea pas là recherche des alliances. L'ambassadeur de France, M, de Bonnac, obtint la protection du Saint-Sépulcre et le droit de rétablir à Jérusalem les édifices du culte catholique. Pour cimenter ces bons rapports et en même temps étudier les systèmes administratife de l'Europe, un représentant de la Porte fut envoyé à la cour duRégent. Cettenouveauté diplomatique prouvait que déjà la Turquie désespérait de guérir par ses propres moyens, et qu'elle finirait, rompant trop tard la chaîne de son passé, par emprunter ses remèdes à la civilisation chrétienne. Reconnaissante
des faveurs du Divan, la France s'interposa entre son alliée et la Russie, qui venaient de se rencontrer sur un champ d'ambition commun, en Perse. Là, en effet, une révolution récente avait renversé Schah-Hucein, dernier roi de la dynastie des Séfis. A la faveur des troubles, les Ottomans et les Russes avaient envahi rirak. La ffuerre était imminente entre ces rivaux, quand, par Tentremise de M. de Bonnac, un pacte les rapprocha. Les deux puissances se partagèrent à l'amiable les plus riches provinces de l'héritage de Schah-Tamask et s'y établirent par la force. Mais le
Ï)rince persan, après avoir, avec Taide de Nadir, chassé 'usurpateur Echref, qui favorisait les spoliateurs étrangers, somma le sultan de restituer les villes qu'il devait à la violence ou à la trahison. Ces prétentions eurent un retentissement fâcheux dans Stamboul, qui venait de célébrer la prise d'Erivan et de Tebritz. Achmet^ d'accord avec son ministre, n'aimait pas, par expérience, les entreprises guerrières ; et déjà il était entré en pourparlers avec l'envoyé du schah ; mais il se vit forcé , au bruit des murmures du peuple, de poursuivre le plan de conquête de la Perse. H devait même prendre le commandement de l'expédition. Les affaires de l'Etat retardèrent son départ pour Scutari, lieu de rassemblement des troupes. L'armée, dont l'ardeur cette fois était exceptionnellement enflammée par le désir de vaincre les hérétiques de l'islam, demandait, dans une extravagance de l'indiscipline, à marcher sans délai, et affichait une séditieuse impatience. L'entrée en campagne traînait en longueur; l'irritation croissante du camp augmentait la fermentation de la ville; les fauteurs de gueire civile répandirent le bruit que les Persans avaient firanchi la frontière et s'avançaient vers l' Asie- Mineure. Un simple janissaire, Petrowna-Kalil, arbore alors l'étendard de la révolte. Ses compagnons le suivent sur le chemin du sérail en criant vengeance. Tout ce qu'il y a de brigands dans les prisons se joint aux prétoriens. Le siège est mis devant le palais impérial. Achmet livra ses ministres en pâture aux mutins;
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mais cette lâcheté ne sauva pas sa couronne ; il fut condamné à finir ses jours dans la retraite, d'où une émeute Tavait tiré, il y a peu d'années, pour lui donner le trône. Cette n^ansuétude, en pleine anarchie, à l'égard des souverains déchus, qui avait d'abord prévalu vis-à-vis des prétendants importuns et des minis- • très disgraciés, ne saurait être prise pour une indication du niveau moral des Turcs, dans la première moitié du XVIII® siècle. Quoique leur drapeau national brillât de la couleur du sang, les Turcs ne forent, dès l'origine, que des barbares adoucis ; et, leurs instincts de bonté aidant, le temps devait venir à bout de ces pratiques sauvages dont les révolutions des âges précédents offrent le tableau.
Malgré les bienfaits du règne d'Achmet, il est incontestable qu'à cette époque, le malaise de l'empire turc s'aggravait de plus en plus. Ce prince employa des moyens de réforme originaux. Il combattit la corruption desmœurs, non-seulement par lesanciennes ordonnances et par un frein rigoureux à la parure des femmes, qui se ' * vengeaient de leur infériorité sociale à force de prodigalités ruineuses; mais il agit surtout par l'introduction de l'imprimerie. Ennemis impitoyables de toute innovation, et s'abritant derrière les préjugés de l'ignorance populaire, les ulémas s'élevèrent contre cette imitation de la chrétienté. Le sultan persévéra. Les docteurs de la loi prétendirent ^u'il serait au moins sacrilège de permettre l'impression du Coran et des livres canoniques, sous le prétexte que, transmis en manuscrit, ils devaient passer aux générations futures avec les mêmes caractères ; et il fallut accepter ces ridicules exceptions en fondant à Stamboul la première presse. Cet instrument de la propagation des lumières, en moins de deux siècles, avait métamorphosé l'Occident. Mais la Turquie n'était nas préparée à la régénération. Loin de participer aux découvertes et au travail d'enfantement qui, vers la fin du moven âge, préludèrent à la renaissance de l'Europe, elle se plongea à loisir, dans l'indolence intellectuelle. Ce fruit du fatalisme
dogmatique était comme une plaie s'êlargîssant de jour en jour. Quand, à la fin delà première période des victoires, la reconstruction de l'empire d'Orient fut définitive SOUS le sceptre ottoman, pai' un phénomène sans pareil dans l'histoire des nations qui ont tenu la . scène du monde, les Turcs s'endormirent, et rien ne les arracha à leur sommeil; car, dans cette vaste cité d'Allah, allant du Danube à l'Euphrate, rien ne sollicitait l'esprit à l'exercice de ses facultés.
Les beaux-arts en étaient bannis. Malheur au peintre et au statuaire qui auraient profané le sol sacrédel Islam, par l'exposition d'un tableau ou d'un marbre! Stamboul aurait brûlé Phidias; et, sortant de la Corne-d'or, telle que cette divine fille des ondes dont la Grèce avait feit la souveraine de l'Olympe, Vénus aurait été grillée dans un harem; non toutefpis que le peuple-roi du mahométisme péchât par lés dons de 1 imagination. Le tabac, par un miracle de sa puissance, avait de bonne heure inspiré le goût de la rêverie à des conquérants, colosses de l'Asie; et, d'ailleurs, la religion développant chez eux l'amour du merveilleux, leur penchant à l'indolence les poussait aux plaisirs de la contemplation. Lessoldatsdu Prophète admiraient, durant leurs songes continuels du ciel promis, les essains des houris, fleurs impérissables de jeunesse et de beauté, portant, suivant l'Écriture, et pour la récompense des bons, les aiguières ' et les coupes du banquet étemel.
Mais le Coran, par horreur de l'idolâtrie, défendait au pinceau de représenter ces visions ordinaires des croyants ; et tous les reflets du paradis oriental, charmes de l'extase, qui peut-être, sur la toile, auraient produit des chefs-d'œuvres, restaient enfouis au fond du cerveau de ces illogiques iconoclastes. Cette contradiction entre la vie réeÛe et la vie idéale, dans laquelle Mahomet plaça ses adeptes, est un des vicqs de sa doctrine. Sans doute, en haine des monstres de la Eaaba, en souvenir du Veau-d'or, le réformateur arabe avait hautement raison de proscrire le culte des images. Par cette sévère application de la Bible, il réagissait, en Orient, contre
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es tendances païennnes du christianisme triomphant. Mais, après cette défense de matérialiser la Divinité, figQlait-il publiquement faire luire, dans l'autre monde, aux yeux des fidèles, tous les enchantements sensuels de TEden mythologique ? Ces Hébés de la table des élus, dont la virginité renaît sans cesse pour le plaisir, ne résument-elles pas, sous la forme d anges prostitués, toutes les séductions des Grâces, tout ce que les Nymphes avaient de plus lascif ? Le voile du mystère sied aux choses de l'éternité; aussi le roman des houris vaut le conte des chaudières infernales. La faveur accordée aux morts méritants de jouir des splendeurs humainement célestes, qu'il n'était même pas permis aux. vivants de figurer, fut, de la part de Mahomet, une concession à l'esprit superstitieux des peuplades de l'Arabie. Cette tactique rappelle, à juste titre, celle que les premiers apôtres de l'empire romain suivirent, à l'é-
gard des Barbares ; car, de même que les guerriers de ermanie n'auraient pas courbé le front devant la Vierge, si l'auréole de la madone chrétienne n'avait été greffée sur les bustes de leurs idoles, si les pompes du culte nouveau n'avaient fasciné leur imagination .-ainsi, les enfants crédules du désert, et plus tard les voluptueux habitants de l'Asie, ne se seraient jamais rangés sous la loi du Prophète, si, à la place des autels dépouillés d'ornements et de poésie, il n'avait édifié, hors de la terre, une patrie du merveilleux, et du bonheur sans fin. Mais cette fiction, le dogme fataliste aidant, contenait le germe du mal moral qui, dès le lendemain de la conquête de Constantinople, travaillait à mort la Turquie. En effet, l'obéissance aveugle au destin, personnifié dans Allah^ comprimait sous un tel joug l'essor de la volonté, qu'il ne restait au vrai croyant qu'à fuir la lutte et à replier sa pensée vers le séjour des félicités. Ainsi conçu , le paradis n'est pas un aiguillon, mais une entrave de la civilisation.
La musique eut, dans l'islam, le même sort que ses deux sœurs jumelles. L'ostracisme fut prononcé contre cette effému^e. Les Turcs durent se contenter de sa-
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vourer, en rêve, rharmonîe divine. Dans la pratique, ils n'allèrent pas au delà des concerts discordants de la trompette, du biniou et du tambour. Quant à l'architecture musulmane, il semblerait qu'elle est comme l'art gothique, une manifestation de la foi religieuse. Cependant les mosquées dont les Ottomans semèrent l'Europe et l'Asie, dont quelques-unes éclipsent Sainte- Sophie, ne témoignent, en général, que de la magnificence des sultans. Chacun de ces fastueux successeurs d'Osman, qui s'intitulaient rois des rois et distributeurs des couronnes aux princes de l'univers , se faisait honneurde bâtir un temple à Allah, et, pour mieuximmortaliser leur nom dans cette œuvre pieuse, mais personnelle, ils groupaient autour de l'édifice sacré tous les établissements de bienfaisance ou d'utilité publique, hôpitaux, cuisines des pauvres, maisons des fous, auberges gratuites, académies, écoles, bibliothèques, châteaux-d'eau. Toutefois, les architectes de ces vaates fondations n'avaient rien de comparable avec ces ouvriers désintéressés des cathédrales , héros du compas et de la truelle, qui, au moyen âge, travaillaient d'inspiration pour lagloire de Dieu, missionnaires àleur manière, que les peuples secondaient spontanément , avant d'aller à la Croisade. C'étaient, pour la plupart, des artistes grecs que le padischah comblait de faveurs et de richesses, témoin Cnristodoulos, constructeur de la Muhammédiè , à qui Mahomet II céda, comme don à per« pétuité, la'propriété d'une rue de Constantinople. Ils régnaient sans partage sur les chantiers de l'Islam; car la classe guerrière aurait rougi d'abaisser sa fierté à dresser des plans et à tailler des pierres. Cet accouplement du g^énîe byzantin avec les goûts du fanatisme turc produisit des conceptions sans pareilles , idéal du fantastique. Tous les genres s'y heurtent; tous les matériaux s'y mêlent. La coupole classique est soutenue Sar des piliers composites; les portes étalent les caprices u style sarrasin, ter granit rouge forme le fiit des colonnes; les chapiteaux sont en marbre blanc; les vitraux étincellent defleurspeintes oudes lettres en or du nom de
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Dieu. Les murs portent sur champ d'azur des^otiroidu Coran et sont revêtus de lambris en porcelaine'de toutes couleurs. Des sculptures garnissent la niche des livres saints. Les minarets, au sommet des dômes , affectent mille formes, semblables aux joyaux qui couronnent le turban impérial. Des fontaines et des massifs de cyprès, au milieu de parvis , remplacent les calvaires. Ce mélange incohérent de colonnades autour des feçades ou le long des nefe , de terrasses étagées , de bassins à ablutions , de mosaïques sur les d^es , de clochetons pour l'appel à la prière , ce chaos pittoresque qui , au
Eoint de vue de la philosophie de l'histoire, aurait une aute valeur , si Ton pouvait, en quelque sorte, y lire une expression de la foi militante du mahométisme, surprend le regard , étonne l'esprit, comme ferait une importation du royaume des fées dans un sépulcral monastère. Partout la nudité : ni fleurs, ni flots d'encens, ni tabernacles, ni illusions. A travers les lignes sublimes des arceaux gothiques, l'imagination, au bruitharmonieux de l'orgue, excitée par le silence et le recueillement d'une assemblée chrétienne, aime à voiries chérubins se jouer, montrant aux lutteurs le chemin du ciel. Mais les hoùris n'ont pas d'ailes : ce sont des filles de la terre, dont on n'a pas même l'idée de rêver, en présence de ces pauvres recluses des harems qui , accroupies sur les nattes du pavé, au milieu d'un troupeau taciturne, écoutent, sous le masque, un jfroid préoicateur. La richesse et la désinvolture architectonique déployée dans les temples d'Allah par des bâtisseurs à gar ges iure avec la sévérité de l'islamisme.
L inspiration musulmane alaisséplus particulièrement son empreinte sur les sérails, les châteaux-fortset les mausolées. Les palais des sultans présentent, dans leurs traits principaux,raspect de prisons d'État. Au delà de la Porte Sacrée, autour d'une première cour, sont rangés les bâtiments de l'administration générale et une partie des communs; d'un côté, les bureaux du percepteur des contributions arriérées, le cabinet du surintendant en chef des édifices, le secrétariat du chef des eunuques noirs, la
sépare cette enceinte d'une deuxième cour. Cette galerie, tapissée d'armures, est, d ordinaire, le lieu du supplice pour les grands disgraciés. Des étrangleurs les attendent sous la voûte, et une colonne de marbre, placée au seuil du couloir, en guise de tronc, reçoit comme au pilori , les jours de justice ou de vengeance , la tête des coupables, mise , s'ils sont vizirs ou pachas à trois queues, dans ime écuelle d'argent. Les victimes subalternes, pachas à deux queues , généraux ou ministres , n'ont droit qu'à un plat de bois et à l'exposition dans l'ombre du vestibule, tandis que les têtes des officiers subalternes sont jetées çà et là , sanglantes, sur le sol. L'aile droite du second corps de logis est occupée par les cuisines et les offices. L'aile gauche renferme la salle du divan, le dépôt des tentes et des drapeaux, les magasins de vêtements d'honneur, les archives et l'habitation du chef des eunuques noirs. Au fond s'ouvre la Porte de Félicité qui donne accès dans la cour du palais. Là, gîtent les odalisques, leurs servantes, les eunuques blancs ou noirs et la garde intime du souverain. Si la première région n'offre qu'un spécimen de toutes les combinaisons de régularité géométrique , propres à feciliter le service, cet arrière -pavillon, sanctuaire de la volupté orientale, dont les mnrs laloux dominent les alentours, ne diflfère pas, à l'œil, d une geôle. Les fenêtres des kafess sont grillées ; et , quoiqu'il n'ait jamais été permis à un profane de visiter ces cellules , où dorment les courtisanes impériales, on se plaît à supposer que l'intérieur ne répond pas à la sombre simplicité de la façade. Ainsi, l'art n'a dû obéir, dans la construction de ces donjons du despotisme asiatique, qu'à deux données singulières, incompatibles avec les conditions de beauté : la méfiance pour la politique et le mystère pour le plaisir. Rien n'est livré, au caprice; tout concourt mathématiquement à un effet de caverne. Palladio et Braisante passeraient ici pour des maçons. Cependant la
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variété des kiosques disséminés à travers les jardins, comme des nids d amour, les bouquets de sapms qui, du fond des préaux, s'élancent en flèches de verdure pour respirer, les touflPes d'acacias s'arrondissant en
f)arasols, les tourelles montrant au-dessus du feuillage eurs têtes bizarres qu'on prendrait pour des casaues d'icoglans en sentinelle, le mirage du ciel et l'éclat de la mer qui baigne la lisière du parc, le contraste des couleurs, du noir des cyprès avec la blancheur des murs, du rose des tamaris avec l'azur des flots, du rouge des drapeaux flottants avec le gris du plomb de la toiture; bref, l'ensemble de ces retranchements, à longue distance, charme peut-être plus que la vue de certains chefs-d'œuvre de l'architecture italienne. Dans ses moindres détails, la Turquie n'est qu'un décor de.théâtre.
Les Ottomans paraissent avoir réservé quelque originalité d'invention aux fortifications, leur spécialité naturelle. Mahomet II éleva un château sur la rive européenne du Bosphore, et sa configuration représentait en bloc les lettres arabes dont se compose le nom du Prophète : plan fantasque qui fut plus tard imité à Saint- Germain, en l'honneur de Diane de Poitiers ! Ces caprices de l'art de la défense produisirent, à la frontière de Tempire, une série d'obstacles à peine bons pour le temps, durant l'enfance de l'artillene, mais qui, n'étant pas perfectionnés, tombèrent trop aisément devant Fenhemî, à l'heure des revers, et laissèrent la Turquie, de toutes parts ouverte, à la merci des vainqueurs. Sans contredit, le triomphedes artisteà, mercenaires du génie turc, c'est le mausolée. Les tombeaux restent les monuments de prédilection d'un peuple qui révère, à l'égal de Dieu, range ennemi de la vie, et dont l'idéal politique semblait être le changement en solitude voluptueusement monacale, du monde converti. Les turbés sont des lieux de pèlerinage. Celui d'Eyoub, porte-étendard de Maïomet, reçoit les plus riches offrandes. Ce culte exagéré pour tout ce qui touche aux funérailles, pour tout ce qui détourne de l'activité, est un trait caractéristique de l'apathie ottomane. Les cimetières cou-
yrent la terre d'Islam, comme des autels de la mort. Quelle différence entre ces tristes essais d'une architecture qu'on pourrait appeler /)scwrfo-mrgtee, et les merveilles de cet âge d*or du mahométisme qu'atteste encore l'Allambran! Mais les Arabes avaient fondé leur domination en Espagne, autant par leur supériorité morale que par la brutalité des armes. Ces sectateurs intelligents du Prophète s'assimilèrent glorieusement les débris de la civilisation païenne, et la firent refleurir jusqu'au delà des Pyrénées, au moment où la chrétienté s'abîmait dans la barbarie féodale. Tandis qu'ils émaiUaient l'Andalousie d'alcazars, et qu'ils métamorphosaient en jardins de délices le pays, avant eux, ravagé parles Vandales, tandis que les académies de Cordoue et de Séville allumaient, par la découverte de l'algèbre et la traduction d'Aristote, le foyer de la science moderne, les traditions de la galanterie des califes préparaient l'avènement de la chevalerie, et les bardes maures, sous les orangers du Guadalète, préludaient aux chants des troubadours. Moins bien doués, à beaucoup près, que les premiers champions de l'islamisme, les Turcs, au contraire, ne s'établirent jamais que par la force en Europe, et, sans cesse en camp volant, fiers de répudier tout ce qui, endehors de la guerre, avait assuré la grandeur des Romains dont ils se disaient les continuateurs. Stamboul, dès l'origine, offre en quelque sorte une halte des tribus errantes du Turkestan. Les maisons, en bois, et d'après un moule uniforme, figurent les tentes. Dans cet immense bivouac baraqué, qui constitue l'empire de Mahomet II à son apogée, l'architecture ne saurait apparaître que comme un accident, sans caractère, du luxe monarchique. Si, par paresse plutôt que par préjugé de conquérants, les Osmanlis se gardèrent d'embellir la fleur des provinces de la chrétienté subjuguées de haute-lutte, abandonnant même la culture à la charrue des esclaves, si, par un faux système, ils ne pratiquèrent aucun des arts qui, sous le climat amolissant de Tlbérie, affaiblirent la valeur de leurs devanciers; de même, par le concours
des mômes causes d'infériorité, ils furent impuissants à créer une littérature. Leur poésie se résume en hymnes religieux et en dithyrambes politiques. Les sultans aiment les poètes courtisans, qui chantent leur gloire et trompent la postérité. Même pour mieux les encourager, les Muses avaient un autel au sérail ; ainsi, Sélim P', à à l'exemple de Mahomet II, dont les lauriers académiques troublaient son sommeil, se piquait de lyrisme et passait à composer ime partie de ses veilles. L'or pleuvait sur ces flatteurs; et, un des plus illustres, Saki, pour avoir célébré pindariquement Tavénement de ce prince ami des lettres, fat pensionné du revenu de deux riches villages. Grâce à cette protection magnifique, les faiseurs d'éloges et de vers pullulèrent autour du trône des trônes. On en compte plus de cinq cents sous le grand Soliman: pauvre gent, dont l'imagination rampe dans les sentiers de l'intrigue. Presque pas un poëte turc ne tenta des voies origmales. A défaut du théâtre que les mœurs reprouvaient, et, tout •en encensant César, pas un n'osa imiter Pilpay ou Saadi. Les Mille et une Nuits n'enfantèrent pas un rapsode au delà du Bosphore. La Lampe merveilleuse est éteinte à jamais, dans ces catacombes de l'esprit! A travers ces pastiches, on ne glane pas un conte, pas une saillie, pas une étincelle. On dirait que l'unique jeu de mots national, qui, au début, fit Islamboul ou ville de l'islamisme , de l'hellénisme *<wiv ttoAw cher aux Byzantins parlant jadis de leur capitale, a épuisé la verve de ces- plats et secs versificateurs.. Çà et là, quelques satires. Quant à leur langue, pathos qui feit regretter la richesse du rhythme persan ! La plupart des fiçures de mauvais ffoût que le Grec déchu emprunta à la basse latinité s y retrouvent ampKfiées. La prose
S résente avec plus d'excès encore les mêmes défauts 'hyperboles et de faux brillant. Les historiens de la belle époque, eh peignant Mahomet II, comparent son nez aquilm au bec du pen'oquet reposant sur des cerises; pour vanter sa prospérité croissante, ils disent • que l'arbre de sa fortune rompait sous les fruits, de
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• jour en jour, mûrissant au chant varié des oiseaux. • Ils appellent le café, le tabac, ropîum et le vin, les
• quatre coussins du sofa du plaisir : leur style ne procède que par de pareilles métaphores. Surtout dans les Eièces diplomatiques qui exigent la clarté, ce fléau ttéraire est à son comble. La circulaire d'Ainarath III, annonçant aux princes des trois parties du monde la circoncision de son £ls, peut passer pour le sublime du genre. D'ailleurs, telle quelles écrivains turcs Tentendent, l'histoire n'est qu'un long panégyrique de la dynastie d'Othman. Ils ont justifié tous les crimes des sultans. Un axiome du despotisme romain, arme à deux tranchants qui peut servir au salut ou à la décadence, la loi suprême du salut pubUc, sert de base à leur critique, qui se montre, en tout cas, trop indulgente Sour n'être pas vénale. Ils excusent jusg[u'à l'ivrognerie 'Amurath IV ; et, en célébrant l'orgie mortelle à ce novateur implacable, dont la devise portait que les vengeances blanchissent sans jamais vieillir, un de ces historiens prend le ton de l'emphase épique, t Après
• avoir été séparé, dit-il, pendant quelque temps de la I fille de la vigne, qu'il aimait avec ardeur, après
• avoir renoncé pendant plusieurs mois à se mirer dans
• le cristal de la coupe du matin, qui, depuis tant
• d'années, avait brillé pour lui sur la couche du plaî-
• sir, au premier jour du beïram, le maître du monde ■ consentit à voir étinceler de nouveau cette liqueur I matinale dans la coupe séduisante, et il recommença
• à baiser les lèvres de rubis du cristal où éciime la
• boisson rosée, etc., etc. t Jamais la bassesse n'a dé-
i)assé ce point! Ces chroniqueurs serviles n'ont de coères 5[ue pour l'idiotisme de Mustapha II. Aucun de leurs jugements ne plonge en deçà des limites étroites du présent, et les événements dont le contre-coup doit le plus ébranler l'avenir passionnent rarement leur plume. Si quelques clairvoyants font remonter les causes premières de l'abaissement de la Turquie au règne de Soliman-le-Grand, le courage de l'indépendance leur manque pour flageller ce civilisateur fu- .
PABSÈ DB LA QUESTION D*OBIBMT. 65
neste, qui, par l'habitude de ne plus présider en personne le divan, apprit à ses successeurs l'indolence, par l'élévation de ses favoris aux premières dignités de l'Etat, ouvrit le champ à la brigue et à Tincapacité , ; et, par l'influence laissée au harem sur le gouvernement, amoindrit le prestige de la puissance souveraine; '^ qui, enfin, par la rortune et l'autorité abusives accor- ^ dées à ses vizirs, autorisa les scandales futurs; en un mot, ce violateur des traditions antiques qui, sous les dehors de la justice et de la générosité, prépara le déclin de son pays, de même qu'Auguste, par l'avilissement des institutions républicaines, avait préparé la servitude des Romains. Mais, au milieu de ce dévergondage politique dont le sérail est le foyer, à travers cette succession de complots fi^atricides et de dissensions intestines qui, sans trêve, outraient Mahomet, on ne rencontre, chez tous ces histonographes, ni les cris d'indignation d'un Tacite ni les confidences vengeresses d'un Pétrone.
Les sciences, comme la littérature, rie sortirent pas de l'ornière des tenjps primitifs. Les mathématiques sont interdites dans les universités, parce que l'intelligence humaine ne doit pas pénétrer les secrets d'Allah. Dissiper l'ignorance était presque un crime de lèsemajesté, et le plus religieux des sultans se crut obligé, d'exiler le fameux savant Kani-Zadé dont la voix trop éloquente attirait toute la jeunesse de Samarkande. La physique se prostitue dans les spéculations astrologiques, et longtemps les Turcs, épouvantés par la vue des éclipses, amusèrent l'Europe de leur crédulité. La mécanique est paralysée, même en ses applications à l'art de la guerre ; et, pour le malheur du Croissant , l'artillerie turque s'endormit sur ses pièces inutilement monumentales. Les études classiques des Médrécés n'embrassent que la grammaire, la théorie des allégories, la philosonhie, la théologie et la jurisprudence. Mais le Coran dicte la loi en toutes ces matières. La pensée se voit enchaînée dans lé lien d'un enseignement purement ihéocratique. Les l^istes n'ont pas le
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droit de s'affranchir de la tradition écrite. Les limites de toute thèse sont fixées, à défaut de la parole de Dieu, par la Sunna, résumé des arrêts du Prophète et des maximes transmises par les quatre grands imans,
S ères de l'islamisme. Quant au droit, rOwr/î, exposé es lois dérivant de la puissance temporelle, ne Uvre rien au hasard de l'interprétation. Des règlements sévères s'opposent à la liberté, même en ce qui n'a pas . traitau dogme ; et, dans ce domaine sacré, malheurà qui afficherait quelque préférence pour une religion étrangère! n était puni de mort! Ainsi toute la vie intellectuelle des Turcs, du berceau à la vieillesse, se trouvait nécessairement emprisonnée dans les pages d'un plagiat de la Bible et de l'Evangile ; à l'école, les enfants du peuple le hégayaient et en griffonnaient les premières lignes. Tout croyant de bonne maison devait le copier en entier, de sa main, avant le pèlerinage de la Mecque. Les aspirants aux carrières libérales n'avaient qu'à l'approfondir ; le Coran était un manuel pour l'étudiant, un code pour le magistrat, un oracle pour le prêtre, un guide pour le souverain; il présidait à tous les actes delà vie civile, poUtique et religieuse. On ne saurait refuser à ce livre d'être un monument de to sagesse humaine. L'obligation qu'il impose aux musulmans d'employer tous les moyens, moraux ou matériels, afin de vaincre à coup sûr les infidèles, surtout la mission de suprématie universelle confiée aux conquérants de Constantinople et qui servit de base à l'établissement des Osmanlis, impliquait tous les progrès possibles. Pour remplir dignement cette mission, il importait au moins de veiller sur les armées européennes et de suivre pas & pas les perfectionnements de l'art militaire, d'où dépend le succès, à la guerre. Mais, puisque cet art, en ses vicissitudes, est lié intimement à la marche générale de la civilisation, les Turcs, comme moyen de victoire, au lieu de se traîner en toute industrie à la remorque de la chrétienté, auraient pu la devancer s'ils avaient su obéir à la logique du fanatisme, si, de bonne heure, la caste sacer-
dotale n'avÉfît dénaturé les vraies croyances de rislam, érigeant en quelque sorte le fet^sme impuissant en un corollaire de la lettre du Coran. Tant que les ulémas, à titre de précepteurs des sultans, leur inculquèrent les principes de la justice, la sainteté du serment, le respect dû aux ambassadeurs, la pieuse nécessité dé réserver, dans le butin, la part des orphelins et des pauvres ; tant qu'habillés de laine, ils prêchèrent au peuple la tolérance envers les vaincus, la crainte de Dieu, et Tamour des vertus, ils exercèrent une heureuse influence sur les destinées de la Turquie, et ce rôle fît, pendant le premier âge de la monarchie otto* mane, leur puissance et leur gloire. Molla-Kourani rappelait à ses devoirs, en plein divan, Mahomet II, son élève, et moins pour satisfaire sa propre vanité de pontife que pour donner au maître de l'empire une leçon d'humilité, il refusa toujours de se prosterner devant lui. Le peuple vénérait ce patriarche, et se rangeait dans la rue sur son passage. Le mufti Djemali triomphait de la cruauté de SéUm II. Sans compter la sentence de grâce qu'il obtint en faveur de quatre cents négociants condamnés à mort pour infoaction de l'édit qui interdisait le commerce des soies avec la Perse, quand, après le massacre des Chiites , le féroce vainqueur de l'Egypte médita l'extermination de tous les chrétiens, rebelles à la foi mahométane, ce célèbre ministre d'Allah désarma la fureur prosélytique du padischah, en lui prouvant que la loi était contraire aux conversions par la violence. La beauté de sa conduite donnait plus de poids à ses conseils. Djemali avait promis à Dieu de mépriser les honneurs, et Sélim reconnaissant lui offrit en vain le poste de grand-juge de Roumélîe et d'Anatolie. Malheureusement, un temps arriva bientôt où les prêtres, dévorés par l'ambition, ne reculèrent devant rien. Médecins exclusifs du palais, au lieu d'éclairer le monarque, ils employèrent leur crédit à l'entretenir dans le culte des superstitions cabalistiques et du gouvernement arbitraire; ils ne lui montrèrent plus les dangers de la débauche. Avides de
GB PASSâ DB LA QUESTION D*OBIENT.
jouissances mondaines, ils empoisonnèrent le peuple par leur exemple, se riant des primitifs anathèmes lancés contre le vin et le tabac, multipliant les sacrifices par intérêt, trempant dans toutes les conspirations. Ils furent aidés dans leur œuvre de corruption par les cor-
f)orations de moines de tout ordre, descendants de ces uxurieux qui, lors du premier siège de Constantinople, pieusement rassemblés au camp d'Amurah P"^, réclamaient, pour butin, les vierges des couvents chrétiens, bandes d!e tartufes musulmans, funestes auxiliaires des janissaires, lèpre pour Tempire turc, pire que les prétoriens du sérail ! Grâce èij^ces instruments de démoralisation, le frein de la religion manqua peu à peu aux Ottomans, et le fanatisme cessant aussi de les aiguillonner, de plus en plus exclusivement ils se laissèrent aller au penchant distinctif de leur race, à la somnolence! En effet, de tous les barbares qui ont envahi l'Europe, les Turcs Ottomans sont peut-être ceux qui se sont le moins signalés par des aptitudes spéciales, et, à ce titre, la décadence de leur domination peut être considérée comme le fait de leur nature inerte plus encore que comme la résultante des causés sociales et poUtiques. Les Goths possédaient à un haut degré le don de l'organisation pohtique, et ils l'appliquèrent, après la victoire, à construire, avec les débris de l'empire d'Occident, des Etats solides et prospères. Les Francs, incapables, parleur humeur belliqueuse etparles circonstances extérieures, de créer d'une pièce des royaumes stables avec leur lot de l'héritage de Rome, prolongèrent plusieurs siècles les désordres de l'invasion ; mais sur le sol des Gaules qu'ils désolaient, ils déposèrent le germe dés mœurs indépendantes de la Germanie qui, combinées avec le reste de la liberté municipale, aboutirent insensiblement, avant la fin du mojen âge, par la coutume persistante des Champs-de-Mai et l'affranchissement latent des communes, à la fondation complète des éléments de la France moderne. Sans avoir aucun trait de ressemblance avec les Huns, les soldats du Prophète se déclarèrent au3si médiocres fondateurs d'empires que les
hordes d'Attila. Ils trouvèrent cependant devant eux un champ &vorable aux entreprises du génie créateur des conquérants. A leur arrivée, la principauté des Paléologues, dernier lambeau de la puissanca romaine, se réduisait à l'enceinte de Constantinople, plus à ses alentours, entre les ruines du mur d'Anastase et la mer. Mais sur ce domaine des derniers Césars, à peine équivalent au territoire d'Athènes, rien de ce qui per*
Çétua la gloire de cette république n'avait fructifié# andis que le bel esprit régnait dans les lettres déchues, la liberté ne se manifestait que par des disputes théologiques, et les luttes stérilement sanglantes de l'Hippodrome remplaçaient les orages féconds de l'Agora. Ni comices ni sénat ; ni honneurs ni garanties pour les citoyens. L'empereur était tout, et ce n'était plus qu'un roitelet. La religion, au milieu de ce délabrement des vieilles institutions de Rome, la religion du Christ rétrogradait vers le paganisme. L'esprit superstitieux avait remis en créait les prophéties de la sybille d'Erythrée, et, pour obéira un oracle, ces Grecs dégradés avaient murés une porte de leur ville, celle
Ear où l'ennemi devait attaquer. Us croyaient changer % fortune par d'absurdes pratiques, et quand, après l'assaut suprême de Mahomet n, le croissant fut arboré sur les remparts de la citadelle, ce peuple de rhéteurs, de palefreniers et de bigots, se réfugia lâchement au
{)iea des autels de la Panagia, attendant l'apparition de 'Ange du salut. Quant aux provinces successivement détachées de la couronne d'Héraclius, sans cesse foulées
Sar les Barbares, pressurées parles empereurs au,miHeu u quinzième siècle, elles s'étendaient entre les ^pes et l'Euxin, comme des steppes, et dans les anciennes villes de Macédoine ou de Thessalie, çà et là debout, pas plus que dans les bourgades féodales, on ne se ressouvenait de la curie ni des mmchises d'un autre âge. Il n'y avait donc plus de vie d'un bout à l'autre de cette immense région de l'Europe, qui devint le théâtre des conquêtes turques. Ces derniers envahisseurs, ftpôtres-soldats de l'isUmisme qui ne prêchaient, qu'en course, dans k
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mêlée des batailles, ne semèrent pas une idée à travers les déserts de l'empire d'Orient ; si bien qu'après leur triomphe définitif , rien ne fut moralement changé. Les vainqueurs s'approprièrent d'abord la plupart des tristes épaves de la civilisation byzantin^. Pendant qu'aux combats du Cirque succédaient les discordes des janissaires, les écrivains ottomans se plaisaient à copier dans leur style les sophistes du Bas-Empire. Les artistes de bonne volonté trouvèrent à louer leur talent au-dessus de leur valeur, pour la glorification d'Allah. Ceux qui ne voulurent pas bâtir ou décorer des mosquées suivirent librement dans leur fuite l'émigration des érudits, des professeurs, des romanciers, aemiers représentants de l'école de Byzance, et tous ces porteurs de trésors littéraires et des traditions esthétiques de l'anti quité se répandirent à leur gré par tout l'Occident, proclamant avec autant d'injustice que d'ingratitude la tyrannie et la férocité des nouveaux maîtres du Bos-
Shore. En vérité, ses infidèles, à l'heure du pillage et ans des circonstances comparables, avaient de beaucoup surpassé en humanité les héros chrétiens de la quatrième Croisade, et depuis, ils nedevînrent persécuteurs qu'à titre de représailles. Le christianisme, oubliant son origine dans le triomphe, s'était montré implacable envers les juifs et les hérétiques. L'islamisme, en rendant aux chrétiens le mal pour le mal, fut, peut-être sans en avoir conscience, le vendeur fatal des opprimés. Tout s'enchaîne, dans la sadction historiq[ue de la morale universelle : de par Dieu, toutes les iniquités ont leur expiation, tous les martyrs leur revanche. Sans égaler en rien par leurs établisssements les Romains ou les Barbares, les Turcs se bornèrent à repeupler en partie, suivant leur capacité politique, les solitudes de l'Europe orientale. Mais leur ordre féodal n'a rien de commun avec ce ré^me social qui, après un laborieux enfantement, sortit de la poussière de l'empire carlovingien. Ce fat, en quelque sorte, une improvisation du génie de Mahomet II. Ce prince, pour exciter l'enthousiasme de ses guerriers au, siégea
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de sa capitale future, avait publié dans le camp que des Timars seraient donnés en récompense à ceux qui, les
Sremiers, monteraient à l'assaut. Il tint parole, le lenemain de la victoire; une foule de sipahis, transformés en hauts seigneurs, allèrent dans leurs provinces grossir le petit nombre des feudataires musulmans dont rinvestiture datait déjà du temps d'Amuratb P*". La redevance du service militaire et d'un continrent de gens d'armes basé sur le revenu était attachée à Ta jouissance de ces terres, qui différent essentiellement des aUeux. Conune ces domaines concédés par les chefs germains à leurs compagnons de guerre, ils furent, il est vrai, octroyés à titre héréditaire; mais l'hérédité était subordonnée à la condition expresse de ne jamais léser l'intérêt du suzerain, et cette obligation d'honneur n'avait rien d'illusoire, le suzerain gardant en main la puissance. En outre, à défaut de descendants mâles du tenancier, les fiefs revenaient de droit à l'Etat, qui en disposait à son gré en faveur d'un titulaire étranger. D'un autre côté, tandis que les leudes vivaient tout à fait en souverains, au rond de leurs châteaux-forts, guerroyant à volonté contre leurs voisins, opprimant les faibles ou prenant la croix, les feudataires ottomans étaient forcés en temps de paix de résider à la campa* Çne et d'attendre, sédentaires à ce poste, que le signal du sultan les rappelât, avec leurs lances, sous les drapeaux.
Cette restriction à la liberté des maîtres favorisait le sort des populations, car un contact continuel des seigneurs et des vassaux, sous la surveillance des pachas ae provinces, adoucissait les servitudes de domesticité, et, en somme, la situation des ratas n'était pas pire que le servage féodal. D'ailleurs, les anciens cultivateurs du pays ne furent, en général, ni dépouillés, ni réduits en esclavage. La plupart devinrent tributaires. La propriété du sol leur appartenant, ils restèrent hommes libres, dans le sens le plus restreint du mot. Ils étaient soumis à la juridiction dusipahi,qui percevait une bonne part du produit. Leur assujettissement était analogue à celui
7â PASSé DB LA QUESTION D*OEIBMT.
que subirent les colons de l'Italie du Nord, après Tinvasion des Lombards; car ces successeurs des Goths exigèrent seulement, en denrées, le tiers des revenus de la terre. D'ailleurs, comme le padischah occupait le sommet de la hiérarchie, et que son autorité, loin de tomber dans le même avilissement que la suzeraineté des carlovingiens aux jours de la féodalité, attestait sa vitalité et sa vigilance par la punition exemplaire des cas de félonie, ce système offrait moins de chances pour que le métayage forcé dégénérât peu à peu en cette multitude d'impôts cruels et de droits vexatoires qui alourdissaient le joug des paysans français du dixième siècle et les poussaient à la révolte. Sans doute, peu importait au roi du sérail le bonheur des raias I Mais il était intéressé à restreindre, autant que possible, le privilège des vassaux de la couronne, et les règlements n en faisaient, pour l'avantage indirect des sujets, que de simples usufruitiers, inhabiles même à disposer de leur succession, faute d'héritiers du sexe masculin, payant en frais de guerre la jouissance de leurs bénéfices. Cependant les Timariotes travaillèrent sans relâche à secouer le joug de cette dépendance. Ils fournirent encore deux cent mille hommes à Soliman II. Mais depuis, à la faveur des troubles civils et delà faiblesse qui en résulta pour le pouvoir central, le nombre des djebelis alla en décroissant, par refus d'obéissance des grands. Aussi cette institution féodale, qui protégeait les vaincus, autant que le droit de conquête le comporte, et qui, tout en récompensant de leurs services les meilleurs défenseurs de l'Islam, déchargeait en partie l'Etat de l'entretien onéreux d'une armée toujours forte et permanente, cette invention remarquable de la politique du fondateur de l'empire turc mina, de plus en plus viciée, l'établissement guerrier des Ottomans, et aggrava, par un contre-coup nécessaire, la condition des raïas. Dès le commencement du dix-huitième siècle, l'insubordination des propriétaires de fiefs et le relâchement de l'autorité souveraine en étaient arrivés au point que pas même le ban ne répondait à l'appel des rendez-vous de com-
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bat, tandis que les soldats sans terre n'étaient plus qu'un ramassis de factieux. La fortune des peuples, c'est là llionneup et la raison d'être des armées modernes, repose en partie sur la bonté de leur organisation militaire. La perte des saines traditions de la' discipline et du recrutement accéléra la ruine de Rome. Par l'action des mêmes causes, soiis Achmet III, le danger pour la Turquie semblait presque égal en face Se la chrétienté, à celui où se trouva Rome en iSstce des Barbares, alors que les légions peuplées de mercenaires ne résistaient plus. Sous peine de voir bientôt les frontières dégarnies de défenseurs, une réforme en ce sens était une mesure de salut public, aussi urgente que l'avait été la signature de la paix de Passarowitz et de Carlowitz. En résumé , dislocation radicale de Tarmée, indifférence léthargique des Ottomans produite par l'extinction du fanatisme dans les cœurs, et par l'absence de tout ce qui excite l'émulation d'un peuple, les beaux-arts, les lettres, l'agriculture, le commerce, enfin rivalités des ulémas et des janissaires pour perpétuer le désordre de la rue, redoubler l'ignorance des croyants et la servitude des raïas ; tel était, après plus de cent ans de déclin continuel, l'état général de la Turquie, quand Achmet III essaya de remédier à tant de confusion, à tant de vices, par deux moyens qui avaient échappé à la sagacité des Kupruli : les lois somptuaires et l'imprimerie. Les ordonnances contre le luxe des femmes ne pouvaient avoir qu'une feible portée. Ces êtres, suivant Mahomet, à intelligence bornée , n'exerçaient aucune influence dans l'Islam, et le maître avait frappé d'impuissance les excès de la coquetterie , par l'isolement domestique. Mères de famille, elles allaitaient silencieusement leurs enfants, au harem; courtisanes, elles ne scandalisaient , en réalité , que la pudeur des eunuques. Il était, au fond, peu important pour la moralité publique, qu'une poignée de belles esclaves ruinassent des vizirs, en toilettes, étalées derrière les barreaux d'un sérail, ou sous le feuillage impénétrable des kiosques de plaisance; elles faisaient même justice , h
leur manièro, d© miui^teQs souvent prévarioatewi. D'ailleurs , toutes les odalisque» de l'empire . déchirant de concert le voile, auraient-eUes donné en public le spectacle de leurs dentelles et de leurs (Carmes ; à leur suite, et d'un commun accord, les grands auraient-ils affiché les abus de la richesse avec une ostentation coi^ ruptrice et multiplié les tentations aux yeux du peuple, que ces temples n'auraient pas ébranlé les deuxvertui^ caractéristiques de la race ottomane, dans la vie privée; la sobriété et la simplicité, deux titres de gloire dome»^ tique que la mauvaise fortune n'était pas même parvernue & amoindrir. Aussi le déchaînement du luxe n'engendra la dépravation que dans les plus hautes classes. Ce fléau des civilisations dévoyées joue un rôle dans l'histoire de la décadence des Turcs, plutôt comme une source des folles dépenses du divan, et, ocnséquemment, une causede lappauvrissement des finance», que comme un élément nouveau de démoralisation. C'est pourquoi tout ce que lesprit réformateur d'Achmet était capable de tenter contre les débordements des femmes s'effaça devant l'adoption de l'imprin^erie. L'établissement au palais impérial des premières machines de Tinstruotion publique e»it le plus grand fait du règne de ce prince, mémorable époque de transition, après laquelle la chute de la Turquie se précipite. En effet, les castes privilé^ giéea , prltres et soldats , profitaient , pour leurs de»mm, des ténèbres de l'ignorance. Cette menace de rénovation , manifestée par la correction des abus dans les principales branches de l'administration , fiit l'ûri*gine du coup d'Etat singulier qui renversa ce prince du trOne, et, pendant que les ulémas, h la &veur de l'interrègne, chassaient de la direction de l'imprimerie le renégat hongrois coupable d'avoir inspiré au sultan ridée de propager les lumières , pendant qu'ils souf-. fiaient pour jamais sur le flambeau, Pétrona-Kalil, leur complice, au milieu des vivats de la soldatesque triumphante, débattait avec le jeune Mahmoud les conditions de son avènement.
Ce meneur vulgaire sembla d'abord s'ériger en pro*
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tecteur du peuple. Non-seulement il stipula une distribution de deniers pour tous ceux qui s'étaient rangés sous sa bannière, mais il exigea l'abolition des baux à vie, qui ajoutaient aux charges des contribuables. Fier de ces concessions, il accompagna le nouveau sultan, comme sa créature, à la mosquée d'Eyoub, théâtre trar» ditionnel du sacre des kalifes. On le voyait à la tête du cortège impérial, faisant largesses aux passants et promettant le pillag'e des palais des ministres d'Achmet. Le divan et Stamboul tremblaient devant ce dictateur. Son orgueil finit par mécontenter ses séides euxmêmes, et sa mort fut le signal du massacre des perturbateurs. Le sang de plus de vingt mille rebelles coula pour le rétablissement de l'ordre et raffermissement du pouvoir. Sitôt qu'il fut libre à l'intérieur, Mahmoud tourna ses vues du côté de la Perse, où des événements considérables s'accomplissaient. Nadir avait détrôné Schah-Thamas, et s'était déclaré régent durant la minorité de Schah-Abbas. Après, rompant le traité avec la Porte, il passa le Tigre avec une forte armée et bloqua Bagdad. Le grand vizir, Topal-Osman, accourut et battit les Persans à Douldjeilik, mais Xhamas-Koulî- Khan ne tarda pas à ressaisir l'avantage. Sur ces entrefaites, le khan aes Tartares, Kaplan-Gneray, en venant Sar le Caucase au secours des Ottomans, viola la lisière u territoire russe. Les Moscovites le repoussèrent par la force des armes. Cet incident n'aurait fourni qu un sujet de mésintelligence facile à apaiser, sans un coup d'éclat porté sur un autre point par la politique russe. - Le roi ae Pologne venait de mourir. Le trône des Ja«
fêlions était vacant; mais plusieurs prétendants se le isputaient. Les troupes de la czarine envahirent d'emblée le royaume, livré à l'anarchie. La Porte se plaignit de cette infraction au droit des gens. En vain la Russie expliqua-t-elle son intervention par la nécessité d'entraver les intrigues de la France, qui patronnait la candidature de Stanislas Leckzinski. Le sultan protesta avec une glorieuse énergie contre ces préliminaires du démembrement d'un pays ami et limitrophe de la Tur-
quie ; et comme Elisabeth ne lâctàit pas sa proie, il lui déclara la guerre. Mais, pour lutter avec plus de chances de succès contre un ennemi qui déjà ouvertement convoitait la domination de la mer Noire, Mahmoud se réconcilia, malgré des revers, avec Nadir qui, dépouillant le roi de Perse, venait de se faire couronner roi. Les deux empires, d après .un sage traité, reprirent leurs anciennes limites, et les points de religion qui les divisaient furent réglés à l'amiable. La Porte s'engagea à protéger les pèlerins persans qui iraient visiter les tombeaux des imans Ali et Hucein, à condition qu'ils prononceraient avec respect les noms des quatre premiers kalifes vénérés par les Turcs, orthodoxes ou sunnites. Pendant ces négociations, Azof était pris ; et, avec l'avant-garde des Russes, le maréchal Munich s'avançait à travers la Crimée jusqu'à SimphéropoL Intimidée par ces débuts, la Turquie, sur les mstances de la France, accepta la réunion d'un congrès à Niemirow. La diplomatie ne put rien trancher. L'Autriche alors s'allia à la czarine, et les hostilités continuèrent avec des phases diverses. Ocsakow capitula, et une flotte russe battit victorieusement TEuxin. Mais, de défaite en défaite, les Impériaux turent forcés de reculer hors de la Moldavie et de la Valachie. M. de Villeneuve interposa de nouveau la médiation de la France. Ses ofipres échouèrent devant le refus obstiné du gouvernement russe de rendre Azof. Une troisième campagne s'ouvrit. I/amiral Brédal, pressé par le capitan-pacha, dut incendier ses vaisseaux, et Feth-Gheray refoula les envahisseurs de la Crimée jusqu'au delà du Borysthène. Wallis, à Krozka, perdit une bataille qui faillit anéantir l'armée autrichienne, et ce succès porta les Ottomans sous les murs de Belgrade. Le médiateur français redoubla de zèle. Les champions, enfin fatigués, acceptèrent ses bons offices, et un armistice préluda à la conclusion de la paix générale, à Belgrade. Cette place en partie démantelée et Orsowa furent cédées à la Turquie, qui resta aussi en possession de la Valachie et de la Servie. Le Danube et la Save fixèrent la ligne de démarcation
entre TAutriche et la Turquie, q[uî convinrent d'une trêve de vingt-cinq ans. La Russie renonça à ses conquêtes, même à Azof, dont la forteresse seulement devait être démolie. Elle consentit, en outre, à retirer son pavillon de la mer Noire et de la mer d'Azof, à ne trafiquer dans ces eaux que par navires étrangers. En échange, les Russes obtinrent les avantages commerciaux dont jouissaient la France et T Angleterre, le libre exercice de leur culte dans toute la Turquie, la résidence à Stamboul d'un ambassadeur, qui serait sur le {)ied d'égalité avec les ministres les plus favorisés ; enfin e sultan reconnut, pour la première fois, le titre d'im- , pératrice à la souveraine des Russies (1740). Ce traité de Belgrade, qui effaçait la honte de Carlowitz et de Passarowitz, était le fruit de la diplomatie française. Aussi la France obtint-elle une extension des privilègesreconnus par les anciennes capitulations et la protection exclusive du saint Sépulcre'.
Par les hasards de la guerre, la fortune semblait revenir au Croissant. Mais ce n'était qu'un reste de grandeur superficielle qui ne donnait plus le change à ses ennemis, La Russie n'admettait son échec à Belgrade que comme une suspension d'armes nécessaire pour mûrir l'accomplissement de ses desseins ambitieux, et les plénipotentiaires se séparaient à peine que, violant les clauses les plus explicites du contrat, elle établissait des forts et des avant-postes sur la frontière, entre le Bog et le Dniester. Les justes réclamations de Mahmoud restèrent sans effet; et quand bientôt la mort de Charles VI ayant poussé toute la chrétienté aux armes, le pape de l'islamisme s'avisa de prêcher la concorde aux princes de l'Occident, avides de se partager les dépouilles, de l'héritage de Marie-Thérèse, l'Europe n'accorda qu'un sourire de pitié à ce successeur méconnaissable de Mahomet II, ombre pâlissante d'AUah sur la terre, qui se donnait une mission évangélique, et, pour dégoûter les combattants de la guerre sainte, traçait des malheurs et des crimes dont elle afflige le genre humain un tableau digne d'un philosophe. Cette grando
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vok du Divan, qui jadis iretentissaît en coups de foudre dans le monde, et qui, il y a cent ans encore, aurait pesé dans la balance de tout le poids du sabre seulement' émoussé d'Osman, simple écho du sérail au milieu du XVIII® siècle, n'émouvait pas plus les cours étrangères qu'un appel à la croisade, lancé du haut de la chaire de saint Pierre. Le ton et l'autorité de cet organe du mahométisme avaient suivi la même progression que la faiblesse de l'empire ottoman, et, de chute en chute, les conseils du Grand-Turc, pour les contem-
{)qrains de Voltaire, équivalaient aux anathèmes de 'Église. Cependant Mahmoud se félicita de demeurer spectateur de la lutte, et, ne s'abusant pas sur l'éclat de ses dernières victoires, il s'appliqua, du fond du sérail, aux réformes intérieures que les dépenses de la •dernière guerre avaient rendues plus urgentes encore. Un mouvement religieux agitait alors TArabie. Les Wehabis menaçaientl'islamisme d'un schisme. Ces sectaires, prétendant ramener la loi du Coran à sa pureté patriarcale, avaient l'austérité et l'enthousiasme des premiers disciples de Mahcmet. Le bruit de' leurs miracles et de leurs progrès troublait le corps des ulémas. Ceux-ci réchauffaient le zèle populaire par les supersti- • tiens, et leur charlatanisme dépassait toutes bornes. Il y avait, dans leur attitude, quelque chose du vertige dont furent saisis les prêtres romains à l'agonie du paganisme. On avait récemment découvert, derrière une cachette du trésor impérial, une pierre portant l'empreinte de deux pieds; les ulémas y virent la trace du Prophète; on incrusta en pompe cette relique dans le mur de la mosquée d'Eyoub, et l'imprimerie servit à ré* pandre le récit de ces absurdes prodiges, à publier d'inutiles sermons contre le luxe des femmes. Ainsi, les meilleurs leviers de régénération, comme les intentions les plus libérales, ne pouvaient rien, par le fait de ces dévots fauteurs de désordre, résolus, pour le maintien de leurs privilèges, à sacrifier le repos de l'empire. Mahmoud I«' ne tarda pas à en faire l'expérience. Le moUah de Scutari était mort victime d'un iavori du sul«
PASSA PB LA QtIBBTXON D'ORIBMT» ^79
tan, que seâ rapines rendaient odîôux à Stamboul. Jaloux ae venger cet outrage avec éclat, le clergé musulman, au risque d une révolution, déchaîna la tempête. La nuit, une pluie de traits enflammés, tombant sur les alentours du sérail» y répandait Tincendie. Terrifié par ce signe de la colère des croyants, le monarque déposa son premier ministre. Mais les feux ne cessaient pas. Ces manifestations allaient coûter la vie à des innocents, quand le mufti, au nom des mécontents, demanda au sultan le sang de l'assassin Békir et de ses corn-
S lices, sous peine du trône et peut-être de sa tête, lahmoud accorda la mort de ces courtisans, dcmt les dépouilles enrichirent le trésor; puis, afin de donner au peuple et à ses tribuns une preuve de son zèle religieux, il se rendit, malade, à la prière du vendredi, et expira au sortir de la paosquée.
n eut pour successeur Osman IIL Hien ne signala le règne de ce prince vieilli dans les plaisirs du sérail. Au dehors, observation de la paix; à Tintérieur, de tragiques intrigues de palais, qui causèrent le meurtre de nombreux prétendants au trône ; plus, un incendie
?ui dévora les deux tiers de Constantinople ; en un mot, accélération du mouvement de déclin, bous Tapparence du calme.
La nouvelle d'un sacrilège inouï, le massacre de la caravane des pèlerins de la Mecque par les Bédouins, attrista Tavénement de Mustapha III. Mais le nouvel empereur détourna ce mauvais j)résage par sa conte-*» Banco ; en allant se faire sacrer, il passa devant la caserne des janissaires, but avec eux, selon l'usage, le cherbety' et leur promit de trinquer au printemps sous les remparts de Bender. Les événements ne tardèrent pas à appuyer cette vaillante promesse. La mort d' Auguste III venait de poser encore, devant l'Europe, le brûlant problème de la succession de Pologne. Sous prétexte de protéger les protestants persécutés, Catherine avait occupé militairement une partie des provinces et couronné roi son amant, Poniatowski. La perte de toutes les libertés nationales avait suivi le scandale de
cette usurpation. Le sultan s'éleva contre cet abus de la force, et, répondant à l'appel des confédérés de Bar, la Porte lança à la Russie une déclaration de guerre. Pour la défense des droits d'une nation chrétienne, il jaillit encore une étincelle du fanatisme musulman des anciens jours. Le sandjak-shérif fat promené solennel-' lement dans Stamboul. Faisant cortège, le peuple mêlait aux prières des cris de vengeance. Des giaours, qui derrière des fenêtres, louées à prix d'or, contemplaient en secret le spectacle étrange de cette procession, furent traînés dans la rue, foulés aux pieds, parce que les regards des chiens profanaient l'étendard sacré de l'islam, déployé toutefois, par une inconséquence singulière, en faveur d'autres infidèles, La femme et les filles de l'intemonce d'Autriche périrent dans cette sorte d'auto-da-fé, dont les auteurs restèrent impunis. Cependant la campagne commença par de brillants exploits du khan de Crimée. Crim-Ghéray pénétra au cœur de la Nouvelle-Servie, brûla tous les établissements russes, et revint, de cette excursion, chargé de butin. Si le grand vizir, envieux d'un tel rival, ne l'avait empoisonné, l'appui de cet auxiliaire aurait peutêtre changé ^la fortune sur le Danube. Mais là, le prince Galitzîn s'empara de Choczim et couvrit de ses troupes victorieuses la Moldavie et la Valachie. Bientôt le champ des hostilités s'élargit. La question d'Orient, sortant enfin des abstractions, revêt une forme glorieusement prématurée, dans l'imagination politique de Catherine*. Les signes de plus en plus manifestes de la décadence des Turcs éveillant son ambition, elle projette de soulever en masse les pays chrétiens de l'empire ottoman et de les rallier au protectorat russe, sapant ainsi, par toutes les armes, les fondements d'un édifice destiné à crouler tôt ou tard. Sur ses ruines, elle rêve d'élever la domination universelle des czars et d'en placer le piédestal à Constantinople, selon le vœu de son plus illustre prédécesseur. Les poëtes et les philosophes en chœur saluent déjà la reine de là civilisation, la libératrice de la Grèce; et, ce pauvre pays qui,
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après trois siècles de servitude, se ressouvenait encore de la liberté, fut la dupe d'un plan d'agrandissement qui se cachait sous un masque de philheUénisme. Un aventurier stipendié, Papas-Oglou, prêche la croisade contre les infidèles et tyrans. Fort d'une prophétie populaire qui attribuait à une nation du Nord l'honneur de régénérer la patrie, il proclame l'arrivée prochaine des Russes, et le signal de l'indépendance. Par ses manœuvres, les Maïnotes, ces farouches montagnards qui se vantaient de descendre des Spartiates, signèrent un pacte, avec les habitants de la plaine. L'Attique et la Morée,.à leur voix, s'agitent sous le linceul. Quelques primats , un petit nombre d'évêques , intéressés au succès de l'étranger, secondèrent ce mouvement, 'et l'agent de la cour de Pétersbourg annonça à sa souveraine, qu'à la vue de la croix grecque et des aigles moscovites unis, cent mille de ses compatriotes, brisant leurs chaînes , renouvelleraient les promesses de leurs aïeux. Spiridow conduisit secrètement la flotte de la czarine, des bords de la Neva, au golfe de Lépante, et débarqua l'avant-garde du corps expéditionnaire. Une
{soignée de patriotes, à l'appel de Benaki, levant alors e drapeau de la révolte, se joignirent à leurs alUés et assiégèrent Coron. L'attaque échoua, et tandis que les émissaires de Papas-Oglou allaient en vain donner l'alarme jusqu'en Epire, les navires russes hivernaient en paix dans le port de Navarin , attendant les renforts qu'amenait Elphinston. Cependant l'armée ottomane avait passé les Thermopyles, et, inondant le Péloponnèse, mettait tout à feu et à sang. Les Russes, battus sur tous les points, remontèrent sur leurs vaisseaux avec leurs partisans les plus dévoués, se souciant peu que le reste des Grecs trahis mourussent à la peine : car Elphinston incendiait l'escadre turque, à Tschesmé; et, sur terre, Romanzoff remportait, à Caboul, une victoire qui décida Sultan-Mustapha, l'indiscipline des janissaires croissant, à abandonner toutes les places de la rive gauche du Danube. Comme si la fortune se plaisait à récompenser Catherine te Grand du lâche
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abandon dé la Grèce , tous les malheurs fondaient à la fois sur la Turquie, La Géorgie s'insurgeait; Azof se rendait. Une flottille enneitnie ravageait les côtes de TEuxin; l'amiral Orlof régnait sur l'Archipel et bloquait les Dardanelles. L'épouvante était à Stamboul, et le baron de Tott, un sauveur d'occasion, se hâtait de fortifier cô détroit menacé, que l'orgueil des Ottomans appelait jadis le cadenas de la mer. En même temps, le gouverneur de la Palestine secouait l'obéissance. Excités par les Wehabis, les^ Bédouins fermaient aux pèlerins le chemin de la Mecque. Enfin le chef des mameluks, Ali-Bey, aspirait ouvertement à la souveraineté de l'Egypte.
Au milieu de ces conjonctures , il semblait qu'à la czarine serait réservée la gloire d'ensevelir la monarchie turque, et ses courtisans la nommaient déjà sultane de Constantinople. Malgré le délabrement de ses affaires, Mustapha ne désespéra pas. Les armements maritimes furent activés. On fit des levées, surtout parmi les tribus beUiqueuses de la Bosnie et de l'Albanie, pour retrem*
Eer l'esprit de l'armée;, et la Porte reprit l'oflFensive. 'ahdacieux Haçan-Bey, le Crocodile de la merdes batailles, perce l'escadre russe, dégage 'Lemnos et re«vient en triomphe de cette course, qui lui valut le titre de capitan-pacha. Faute de pilotes, les croiseurs russes de la mer Noire échouèrent dans un coup de main contre Trébizonde. Romanzof s'embourbe sur le Danube, et si le prince Dolgorouki n'avait, en trois semaines, conquis la Crimée, les chances de la campagne auraient été balancées. Mais les deux partis étaient harassés. La peste désolait les camps. La Prusse et l'Autriche, impatientes de régler le partage de la Pologne, poussaient à la paix. Des conférences se réunirent à Giurgewo et n'aboutirent qu'à un court armistice. Dès la réouverture de la guerre, Romanzof tenta.en vain le siège de Silistrie et de Varna. Haçan-Bey lui fit re-
Sasser le Danube. Mustapha apprit ce succès à son lit e mort. La perte de ce prince fut un malheur pour la , Turquie, de plus en plus maladive. Il était trempé â
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l'antique» et, son exemple, mîeui: que rapplicatioû des lois, recommandait la pratique des primitives vertus; il aurait eu le pouvoir ae rendre la vie à Tempire, si la guerre lui avait laissé plus de loisirs, et surtout s'il avait été entouré de vrais citoyens de l'islam. Le sérail regorgeait de parasites enracinés , de &voris inamovibles, à l'envi conseillers de débauche et de ruine. Par leur ministère, la force des abus invétérés était su* périeure à toute énergie humaine, et, dépité de ne pou voir nettoyer à fond cette autre écurie d Augias, Mustapha disait à ces funestes valets, qui osaient lui repro* cher son amour du travail et sa vigilance : c II faut bien que je me charge de la besogne, puisque aucun de voua ne sait la faire* > Protecteur de l'imprimerie, qu'il regardait comme une arme de la réforme, il ordonna la traduction de quelques ouvrages de politique. Les ulémas murmurèrent, non sans raison, de voir le livre du Prince figurer dans les bibliothèques impériales, à côté du Coran. Machiavel aurait su peut-être suggérer le moyen de se dé&ire des artisans de Tignorance, à un prince ami des progrès, studieux, qui, ayant d'abord réglé sa vie sur la marche des étoiles, avait plus tard reconnu les erreurs des sciences occultes et riait des absurdités des astrologues.
Abdul-Hamid, son hrère,lui succéda, et, dès son avènement, se voua à la continuation de la guerre. Pas un denier ne fiit éUstribué en présent aux prétoriens qui'^ durent se taire, et les ressources extrêmes du trésor servirent Rapprovisionner Tannée du Danube. On convoqua le ban et l'arrière-ban des Djébelii. Les feuda'* taires restèrent sourds à l'appel. Mais la levée de boucliersi ordonnée dans toutes les provinces^ réunit près de quatre cent mille combattants sous les murs de Varna. Le sultan, promoteur de tous les préparatifs, vint au camp, et, sous ses yeux, le baron de Tott exerça, pour la première fois depuis la fondation de l'Empire, quelques compagnies d'artilleurs aux manœuvres européennes. . Cependant les Busses restaient immobiles, ea attente des renforts dont la révolte de Pugastchef
avait retardé l'envoi. Dès que Catherine se fut délivrée de ce prétendu Pierre III, elle songea à secourir Romanzoï, et, sans retard, les hostilités reprirent. Une habile tactique sépara Tennemi de sa base d'opérations. Les Ottomans, effrayés de cette surprise, se débandèrent, abandonnant presque, par une lâcheté sans pareille, le drapeau du Prophète sur le champ de bataille ; et le grand vizir, seul avec une poignée de soldats, conseilla à son maître la paix. La situation générale de la Turquie faisait au sultan un devoir de cette humiliation; car les divisions intestines compliquîiient , de toutes parts, la gravité des défaites. Tandis que les Russes occupaient la Crimée et la plupart des provinces riveraines de la mer Noire, le prince de Géorgie, Héraclius, vendu à Catherine, se aéclarait indépendant. Mahmoud, gouverneur de Scutari, méconnaissait la suzeraineté de la Porte; le pacha de Janina travaillaili, par l'asservissement des Grecs, au démembrement de l'empire. Le pacha de Bagdad était en révolte ouverte; soutenu par les tribus nomades du désert, le cheick arabe Daher dominait dans la Palestine. Quant aux mameluks, ils ne gardaient même plus les apparences de la fidélité. La Turquie désarmée, battue en brèche par l'étranger et les ennemis intérieurs, chancelait plus que jamais. La paix fut demandée et conclue^ à Kutchuk-feainardji, moyennant des conditions onéreuses. Le divan reconnaissait l'indépendance des Tartares de la Crimée, du Budjak et du Kouban, accordait aux Russes la libre navigation dans toutes les mers ottomanes, leur cédait Azof et Kinburn et ne s'opposait plus à la consommation d'un crime de lèse-nation que les Turcs du moins avaient eu la gloire d'ajourner, au partage de la Pologne. En compensation, Catherine restituait la Bessarabie, la Moldavie, la Valachie et ^[uelques îles dé l'Archipel. La Turquie aux abois se réjouit d'un* arrangement qui, en la privant de son pluâ ancien allié, le khan de Crimée, jetait dans les bras de la Russie cette province, le plus sûr avant-poste de Constantinople du côté de la mer Noire; et soit par un
excès d'apathie, soit par une dépravation du sentiment de leur dignité, les Osmanlis fêtèrent le retour du sandjak-chérif , qu'ils croyaient perdu et qu'ils auraient dû voiler de crêpes. Abdul-Hamid sentit la lourdeur de ces sacrifices, qui consacraient sa faiblesse, et, dans l'espoir d'une occasion de revanche, il punit exemplairement les rebelles qui avaient détourné une partie de ses forces. Daher fut assiégé dans Acre et tué en fuyant. Les Géorgiens et les Bédouins demandèrent leur pardon; rhospodar de Moldavie, Georges Ghika, paya de la vie son insoumission. La Grèce fut noyée dans le sang. Des pyramides de têtes s'élevèrent sur lés lieux que la sage politique du second Kupruli avait couverts de villages florissants. Intimidés par ces supplices, séduits d'ailleurs
{)ar l'appât des privilèges que Catherine leur accordait, es Grecs de la Bulgarie s'expatrièrent en foule, et, à l'exemple de leurs frères moido-valaques se rangèrent sous la protection de la Russie. Après ces barbares exécutions qui lui aliénaient les populations chrétiennes, en épuisant les plus riches provinces de l'islam, le sultan, mieux inspiré, attaqua de front les abus du sys« tëme féodal. Un édit sévère changea complètement le régime des Djébelis. Il y allait désormais de la ruine et de la mort pour les propriétaires de fiefe, qui ne présenteraient pas au rendez- vous de guerre le nombre de cavaUers,à eux prescrit par la loi. Mais le divan se laissa intimider par les remontrances de ces vassaux assez forts peut-être pour braver, au besoin, les foudres impériales, et il fallut se contenter d une rétribution de cinquante piastres par homme manquant au contingent. Pendant que ces nécessités du gouvernement intérieur endormaient la vigilance de l'ennemi, Catherine convoitait la Crimée. La czarine avait fait nommer khan Cahin-Gheray, et bientôt, sous ombre qu'il lui convenait de défendre sa créature contre les Tartares, à la faveur de troubles suscités par elle, avec ce cynisme dont la Pologne venait d'être victime, Potemkin entra en protecteur dans les Etats d'un prince impuissant. Celui-ci, dégoûté d'un pouvoir ridicule, vendit ses droits
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de sotirefalneté pour une pension, et, à la place du dernier des Ghemy 5 Catherine se proclama impératrice de Crimée, com])tant que la Porte finirait par ratifier cette autre usurpation. Mais la nation turque ressentit l'outrage* Une lueur du vieux patriotisme brilla sur la terre d'islam. Une levée en masse remit l'armée sur un pied respectable. Des officiers, appelés de France, instruisirent les recrues d'après la tactique moderne^ pendant que le baron de Tott achevait les fortifications des Dardanelles et réformait l'artillerie ottomane. C'était, pour Stamboul, une nouveauté scandaleuse et sans précédent de tolérer partout, à la fonderie, à l'arsenal, au champ de manœuvres, sur les chantiers, des chrétiens qui présidaient à la reconstruction des forces de terre et de mer. Mais la Turquie se trouvait placée dans cette redoutable alternative : périr ou marcher; aussi, par un instinct de conservation que le danger et les insultes avaient surexcité au dernier degré, les énergumènes de l'islamisme eux-mêmes subissaient en silence la honte d'être sativés par des giaours. Quand tout fut prêt, le sultan saisit le premier motif de rupture. Catherine était venue, en char de triomphe, visiter sa nouvelle conquête. Les steppes de la Tauride avaient été, sur son passade, changés en une voie Sacrée, semée de fleurs, qui, à travers des paysages de théâtre, était orientée vers Constantinople, et des poteaux. en avertissaient le cortège impérial. Sébastopol n'était alors qu'un bourg tartare, et le besoin de créer sur la presqu'fle Chersonèse une place forte, pour la facilité de ses desseins, aurait fait alors sourire la czarine, persuadée que ses vaisseaux, au moment opportun, iraient, du port de Cherson qu'elle avait fondé aux bords dû Dnieper, droit dans la Corne-d'Or. Elle retournait de ce fameux voyage, enivrée par ses rêves de grandeur, lorsque, arrivée à Odessa, Joseph II vint la visiter, et Tentrevue des deux souverains se termina par la conclusion secrète d'une alliance offensive et défensive contre la Turquie. L'emprisonnenient de l'ambassadeur russe aux Sept-Tours fut la première réponse du divan
h ce tfftîté; et, de toutes parts, la guerre s'alluma. Les Autrichiens, afin d'opérer leur jonction avec Romanzof, se portèrent hardiment sûr Belgrade. Les Turcs les repoussèrent, Tépée dans les reins, jusqu'au delà de la Hongrie. Mais les Russes balancèrent ce succès par une victoire navale de Souwarof , remportée à l'embouchure du Dnieper et par la prise d'Oczakow. Le chagrin de ces coups de fortune conduisit Abdul-Hamid au tombeau. C'était un partisan convaincu de la civilisation européenne, puisqu'il avait eu le courage, dans l'intérêt de la réforme militaire, de blesser les susceptibilités nationales. Mais quand, suivant une pente continue, un peuple glisse au plus bas de l'échelle poUtique, au milieu de ses rivaux qui s'élèvent sans cesse, un temps vient où les plus habiles ministres, aux ordres des rois les plus intelligents, ne peuvent plus rien pour le bien, où même tous les efforts en ce sens tournent contre les novateurs. Abdul-Hamid, dans le but de modérer le luxe des vêtements féminins avait défendu les manteaux à long collet. Un jour, des élégantes en contravention le bravèrent au milieu de la rue. Le sultan se jeta sur elles, et cet excès de zèle en fit non-seulement la risée du sérail et de la ville, mais les lois somptuaires tombèrent sous le ridicule musulman. Le plan de refonte de l'armée ne réussit pas davantage, par la mauvaise volonté des janissaires. Ces miliciens n'étaient plus même l'ombre de leurs ancêtres. Jadis le padischah se flattait à bon droit d'être leur père nourricier, et veillait de près à leurs besoins. Les officiers à qui revenait l'honneur de commander ce corps d'élite étaient décorés de titres culinaires, marque de leur sollicitude paternelle. L'office impérial fournissait les aliments, et à cause de cette faveur,, la garde prétorienne du sultan avait adopté pour drapeau une marmite. Elle avait longtemps figuré sous le nom dô Kltazariy comme la terreur de la chrétienté : la perdre sur le champ de bataille aurait été, pour les compagnons de Mahomet II, un malheur irréparable et une tache monstrueuse. Les soudards qui portaient, sous le règne
d'Abdul-Hamid, le nom de janissaires, ne se piquaient même plus de défendre, à la guerre, Tétendard du Prophète. Leur seul point d'honneur consistait à s'engraisser, aux dépens de l'islam; quant à la marmite, gloire des anciens jours, elle ne servait plus de signe de ralliement que dans les combats de la rue; elle se dressait, durant les troubles civils, telle qu'une ironie matérielle de leur gloutonnerie et de leur indiscipline. Animés d'un esprit pareil, ces factieux de caserne, outrés des changements qu'Abdul-Hamid érigeait en système, posèrent leurs conditions. Pour qu'ils daignassent manœuvrer à l'européenne, il fallait les payer; sinon, la révolte.
Certain jour le grand vizir Yusuf-Pacha, ayant refusé la gratification, échappa difficilement à leur fiireur, et la réforme militaire eut le sort des ordonnances contre les femmes. Le troisième moyen d'amélioration employé par Abdul-Hamid souleva en apparence moins d'orages. Mais, après sa mort, les traductions des livres français furent enfouies dans les rayons secrets des bibliothèques, et l'imprimerie ne donna plus que les éditions du Coran, commentées par les ulémas. Ces dangereux pasteurs, pour arriver à leurs fins, n'avaient pas même besoin de se servir d'uu masque jésuitique. Comme si le maintien de l'ignorance et des privilèges de l'autel importait à l'avenir de la Turquie, ils mar- . chaient à découvert, aussi bien qu'en pays conquis, sans que leur apostolat rencontrât la moindre résistance : car le peuple ottoman n'avait nullement conscience de son infériorité, et il aurait chassé Voltaire, osant à Stamboul, sur les pas de Candide, prêcher contre les préjugés. Le salut, qu'une suite de sultans illustres avaient en vain poursuivi, ne pouvait provenir davantage du fait de la classe éclairée. La philosophie se traînait servilement dans les sentiers de la théologie. La littérature manquait plus que jamais de sève. L'étude de l'histoire comparée serait devenue pour la Turquie une école de mœurs. Mais les écrivains ambitionnaient de moins en moins l'honneur de régénérer
même leur style. Les tropes, triste bagage des académies byzantines, remplaçaient chez eux la méthode et la pensée. On aurait dit des élèves des Précieuses en Mamamouchi.
Sélim in, dès son avènement, soutint la guerre enagée par son prédécesseur. Pendant que la Prusse ésitait, la Suède s'unit avec la Porte, et la flotte de Gustave III se mesura, sans succès décisif, près de Hogland, dans la Baltique, avec Tescadre de Catherine, qui redoutait une diversion du côté de l'Allemagne. En revanche, les Russes et les Autrichiens, vainqueurs à Folkschany et à Martinestje, marchent contre Ismaïl. Ce dernier boulevard de la Turquie, sur ^ le Danube, allait céder, quand l'empereur Léopold se retira de la lutte. La contenance de la "Suède et de la Prusse n'eflFrayait pas tant l'Autriche, à cette heure, que le triomphe, en France, de la Révolution, prête à déborder, au delà du Rhin, à travers l'Europe féodale. Moins directement menacée par le signal de la liberté, qui retentissait,de Paris,aux oreilles des peuples, la Russie continua la partie en Orient. Sou wiarof fonda sa réputation par la prise d'Ismaïl et le massacre sans merci de la garnison turque. La nouvelle de ce désastre agita Constantinople. La mort du grand vizir apaisa le mécontentement populaire. Mais le changement de général en chef ne rendit pas la victoire au Croissant. La journée de Matchin mit l'empire presque à la discrétion du vainqueur. Les janissaires se mutinèrent alors au lieu de se battre. L Angleterre, qui sentait à regret la domination du Bosphore passer à la Russie, la Prusse, qui prévoyait la nécessité d'une prochaine coalition contre la France, intervinrent d'accord, et la paix d'Yassi fut le résultat de leur médiation. Catherine gagna la Crimée, l'île de Taman, une portion du Kouban et de la Bessarabie, la ville d'Oczakow et le pays allant du Bug au Dniester, qui marqua la limite des deux puissances contractantes. Cet agrandissement ne fut, aux yeux de la czarine, qifun acheminement insufBsant vers Constantinople; et, en vérité, si la Russie, maî-
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tresse de s'isoler du concert européen durant la première période des guerres de la République, s'était tomée à concentrer tous les efForts de sa politique et de ses armes vers le but principal que Pierre le Grand avait assigné à ses continuateurs, peut-être aurait-elle résolu,âu OTé de ses intérêts,la question d'Orient, et ce coup d*audace aurait évité, à TEurope, tin procès d*héritage, périodi(juement pendant, sans issue et sans fin. Pour la Turquie, épuisée d'a»ent et de vrais soldats, en outre perdue ae troubles,le traité dTassi fut la suite du démembrement commencé à Carlowitz: conséquence logique d'institutions surannées et de croyances stériles ! Entre la doctrine du fatalisme qui, en ce temps, poussait la Turquie vers le dernier échelon de la décadence et les principes du moyen tj^ qui avaient façonné l'Europe moderne, contre lesquels, à Cette même époque, la France s'insurgeait de toute la force de son patriotisme et de son génie, les points de contact sont plus nombreux qu'une étude superficielle de rhistoirele ferait supposer, et on se convainc aisément q^ue, si le rèffne de l'islamisme aurait conduit à la barbarie universelle, la tradition de la féodalité aurait été impuissante à fevoriser Tépanouissement complet de la civilisation. En effet, AUan, le guide des Osmanlis, c'est le Destin des anciens qui brise aveuglément la volonté de rhomme. Tout ce qui arrive étant écrit irrévocablement sur les livres du ciel, la guerre, les fléaux, les abus, tout découlant d'une source divine, le moindre essai pour conjurer le mal ^st un crime. Ce système exclut la liberté de la vie privée et de la vie publique. Dès lors la vertu ne gît pas dans la lutte contre les obstacles du devoir, mais dans une résignation passive. Dès lors,
{)lus de responsabilité morale pour le citoyen ni pour 'État. Le despotisme exprime l'idéal des gouvernements. L'indifférence en toute matière résume la perfection du vrai croyant. Le monde représente ainsi un immense jouet comme le pai^adis de Mahomet. Or, l'idée fondamentale de la société féodale, c'est la force, équivalent de la &talité^ formulé^ dans le domaine mo-*
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rai, par la négation du libre arbitre, et, dans la sphère politique, par la tyrannie théocratique, la force qui, pour son triomphe, foule aux pieds les droits *de l'esprit et méprise les peuples à l'égal des troupeaux, allumant d'une main le bûcher de Jean Huss ou de Savonarole, de l'autre, dépeçant la Pologne. La Révolution française, par l'abolition de toutes les servitudes, surtout par l'affranchissement de la pensée, donnait à là marche de l'humanité un point de mire plus digne de Dieu, que l'anarchie organisée en Europe par les théories baptisées de l'absolutisme romain, ou que le chaos au milieu duquel l'Orient se mourait sous le souffle du mahométismé. La proclamation des droits nouveaux, ainsi qu'un écho lointain de la tribune, eut du retentissement jusqu'en Turquie; et, comme Sélim III comprenait les besoins de son empire, au lieu de se liguer avec les rois contre la France, il salua, dans cette querelle des puissances de la chrétienté^ une diversion qui lui garantissait quelques années de tranquillisé. Sans tarder, il se mit à l'œuvre avec une ardeur telle que si ses réformes n'avaient eu, par la force des vices, un caractère exclusivement matériel, il aurait peutrêtre ressuscité ce cadavre dont les dépouilles tentaient l'ambition de Catherine. A l'appel du sultan, des ingénieurs et des professeurs arrivèrent en foule de France et de Suède.
Pendant que l'école de marine, créée par le baron de Tott, préparait des chefs habiles, l'amirauté turque construisait des vaisseaux d'après des plans dont l'excellence avait été ailleurs démontrée ; et pour l'alimentation de ces chantiers, on exploitait plus régulièrement les forêts du Taurus, les mines de cuivre de Trébizonde. La prospérité d'une pépinière d'officiers fut d'abord un scandale, dans un pays où la faveur distribuait uniquement les grades. Mais le mode d'avancement au concours choqua à tel point le peuple habitué à ne rien demander au mérite, à tout attendre de la grâce d'Allah, que les deux cents élèves sortants de la première promotion furent difficilement remplacés, et, en outre, regardés d'un mauvais œil dans l'eirmée na-
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vale. La plupart des bataillons de matelots, engagés seulement pour une campagne, et qui, à terre, disputaient aux janissaires la palme de Tinsubordination, furent licenciés ou se soumirent. Le capitan-pacha, Kutcbuk-Hucein, le bras droit du sultan, envoya tour à tour les équipages dans TArchipel, à bord des vaissaux neufs pour s y exercer aux manœuvres.
L'armée de terre attira aussi l'attention de Sélîm. La fonderie de Top-Hané fut placée sous la direction d'officiers français, et l'artillerie ottomane renonça, par leurs soins, à couler des pièces de campagne d'un calibre colossal, dont l'emploi, trop laborieux sur le champ de bataille, n'avait pas été étranger aux défaites passées. Des compagnies de fusiliers, de canonniers et de bombardiers furent dressées à la tactique française et données, comme modèles, aux autres troupes, sous le commandement d'instructeurs mécréants. Malheureusement, le système de ces. sages mesures n'atteignait pas, dans son germe, l'indiscipline des anciennes milices; car ce germe avait ses racines dans le milieu vicié de la société turque. Ainsi, les janissaires ne déguisaient pas leur coupable indignation, et, afin de contenir la révolte qui grondait chaque jour au Champ de Mars, il fellut subir les conditions de l'amour-proprfe froissé et augmenter la solde des routiniers.
Au moment où Sélim s'étudiait à cicatriser les plaies de la Turquie, la Russie, que le tourbillon de la Sainte- Alliance n avait pas encore entraîné dans la guerre européenne, éleva des prétentions nouvelles; et le payement d'uùe forte rançon maintint, au prix de la honte, une paix que la feiblesse de lempire rendait nécessaire. En effet, le brigandage désolait ouvertement les provinces, même autour de la capitale. Andrinople avait été pillée, sans moyens de défense, par des hordes d'aventuriers. Le pacha de Widin, Passan-Oglou , avait arboré l'étendard de la révolte générale, et déjà, maître de plusieurs villes, il s'avançait victorieusement le long du Danube, à la rencontre du séraskier intimidé. Un autre danger allait naître inopinément. La flotte c^^ux
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portait Bonaparte et la fortune de la France sortait avec mystère du port de Toulon, voguant à pleines voiles vers des rivages inconnus. Le Divan crut que cette expédition avait pour but de soulever les Grecs, et il se prépara à résister. Les yeux fixés du côté de la Morée ou de TÉpire, Nelson veilla en vain. Le nuage passant creva sur l'Egypte. Débarqués sans résistance, les Français, d'un vol, s'emparèrent d'Alexandrie et de Rosette. A cette nouvelle, le chargé d'affaires de la République fut jeté aux Sept-Tours, et la Porte conclut alliance avec la Grande-Bretagne, qui, par dépit, ameutait déjà l'Europe contre sa rivale. La Russie, neutre encore dans les événements de la Révolution, signa le traité.
Tandis que le vainqueur des Pyramides entre au Caire, les Anglais détruisent, à Aboukir, la flotte de l'inepte Villeneuve. Ce revers n'arrête pas la course des conquérants en Syrie. Mais la résistance de Saint- Jean- d'Acre et la peste forcent Bonaparte à reculer . vers le point de départ. Dans ces entrefaites, les renforts turcs descendent sur la plage où fumaient encore les tropbés maritimes. Le sultan chrétien triompha des troupes de Sélim, unies aux mameluks ; puis, à vingt ans, chargé de lauriers, il se rembarque, à la façon des héros consulaires de l'ancienne Rome, pour la France, qui lui tendait les bras, dégoûtée d'une triple et plate dictature, fascinée par une gloire que le prestige de l'Orient rendait plus merveilleuse. Bientôt après, l'assassinat de Kléber et les fautes de Menou favorisèrent l'établissement de l'Angleterre en Egypte, sur les ruines de l'armée française. Mais la Turquie ne gagna rien à ce changement d'occupation militaire, et l'honneur - illusoire du protectorat des îles Ioniennes, érigées en république , ne l'indemnisa pas des frais d'une guerre impolitique, ni surtout du tort que lui causait le premier empiétement de l'étranger dans une des plus riches provinces de l'islam. Sélim se hâta de renouer ses relations avec la France, la moins acharnée des ses ennemis ; car la domination anglaise à Ale^j^andrie et sur les
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places prindpalee du littoral de la Méditerranée , de jour eu jour, lui portait ombrage, et déchiré par des troubles croissants, Tempire avait besoin d'appui.
Le pacha de Widin s était heurté contre le corps de milice envoyé pour le punir, et le Croissant avait dû plier devant ce vassal infidèle. Les janissaires criant, à bas les réformes ! s'étaient cantonnés tumultueusement dans Belgrade. La Bulgarie et la Thrace, livrées au pillage, imploraient en vain du secours. Les beye des mameluk& supplantaient , aux bords du Nil , le gougernement impérial. La secte de3 Wehabis s'étendait eur l'Arabie entière. Le pacha de Janina, Ali-Tébélen, Be récompensait de la soumission de l'Epire par l'usurpation de la souveraineté en Grèce.
Tandis (jue les Anglais évacuaient l'Egypte, désormais ouverte au plus fort, les Russes, au mépris des traité», harcelaient les frontières du Danube et soutenaient hautement la Servie qui, à la voix de Georges Pétrowitch, venait de se délivrer des Turcs. Au milieu de ces orages , qui semblaient annoncer la dislocation finale de la monarchie ottomane, la rupture de la paix d'Amiens ralluma la guerre en Europe. Sélim 43'enferma dans la neutralité. Il n'avait pas d'autre rôle h choisir, puisque la révolte gagnant, de proche en proche jusqu'au cœur de ses Etats , contrariait les projets de 1 armement de sa flotte et de la transformation de son armée.
Passan-Oglou avait, en effet, posé les armes, mais on lui avait , par force, accordé, pendant le reste de sa vie, la royauté de Widin. Le pacha de Saint- Jeand'Acre suivait l'exemple des rebelles de l'Arabie, et maîtres de Médine et de la Mecque, profanées à leur gré, ces sectaires s'opposaient au pèlerinage des croyants dans ces villes saintes , sanctuaires de l'islamisme, aggravant ainsi par là perturbation des esprits le bouleversement des provinces turques. Sélim à la dernière extrémité se voyait presque réduit à mendier l'aide d'une puissance chrétienne. Mais il attendait que la fortune se déclarât. L'empire avait été proclamé en
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IVwee, et vainement encore le maréchal orune avait notifié au divan l'avénemant de Napoléon au trône des Bourbons. La Porte hésita jusqu'au lendemain d'Austerlitz. Alors ébloui par ce glorieux coup de foudre, le sultan, envoya un ambassadeur au padischah de France, pour le féliciter de ses victoires et lui offrir de riches présents. La chrétienté avait depuis longtemps désha» bitué les héritiers de Mahomet II de pareilles marques de condescendance I Cependant la trêve imposée à TËurope fat de courte durée. Une coalition se fqrma contre la France. Sélim se tint, de nouveau, en dehors de la lice. Toutefois, afin de ne pas abdiquer, aux yeux du monde, en restant neutre sans les précautions qu'exil» g»eait la stricte dignité de la Turquie, il ordonna le rassemblement à Andrinople d*un corps d armée destiné à agir contre les Serviens et à repousser une attaque
Suelçonque des belligérants. Cette garde des frontières evait être composée en partie de troupes instruites et habilléeâ à l'européenne. Mais à peine eut-'On com*mencé l'enrôlement de ces Nizam^Djedid que les janis» •aires coururent aux armes et repoussèrent du camp les nouvelles recrues. Le contre-^coup de cette émeute se fit sentir à Stamboul et le sultan , menacé dans son palais par lès mutins de la rue, fut contraint non-seulement de congédier en Asie les régiments réprouvés, mais d'ap»péler au poste de grand vizir laga des prétoriens, et d'exiler les ministres accusés d*être promoteurs de l'ordonnance incriminée. Cette sédition militaire suivait •on cours, quand le général Sébastiani arriva à Con»stantinople, en qualité d'envoyé extraordinaire. Le di-
Elomate français parvint à entraîner la Porte dans les itérêts de Napoléon. Pour faire acte de bon allié, Sélim déposa sur-'le-ohamp les hospodars de Moldavie et de Vaiachie, créatures du czar. En réponse à cette provocation, Alexandre déchira le traité d'Yassi, et le général Michelson envahit les Principautés danubiennes. Dans ces conjonctures, l'Angleterre essaya par Tinti- HÛdation de rattacher la Turquie à la ligue contre la France. L'amical Dukworth forga l'entrée des D^rda-
Ôô PASSÉ DE LA QUESTION D*OBIENT.
nelles et dispersa l'escadre ottomane près de Gallîpolî. Stamboul, à cette heure, célébrait le Courbam-Beiram. C'était la même pompe qu'autrefois. L'Ahmédiié resplendissait de lumières^ en l'honneur du prophète Abraham. Entouré de ses pages, des grands officiers et des hauts dignitaires de 1 empire , cour étincelante d'or et de pierreries, le sultan était venu ouvrir la cérémonie. L'enceinte du temple regorgeait de fidèles qui, pieds nus, se confondaient en- pieux salamaleks devant Allah. Au pied du tabernacle se groupaient, par noirs bataillons, les ulémas et les imans, les cheiks, les muezzins , entonnant les prières d'usage que le peuple répétait en chœur, et tombant à flots du haut de la chaire, les imprécations contre les giaours se mêlaient aux chœurs. Néanmoins , derrière cette fantasmagorie religieuse, il était aisé de comprendre que la vraie foi avait disparu avec la fortune. Çà et là, les tchibouks remplaçaient aux mains des fidèles les chapelets bénits de la Kaaba, et les sifflets n'auraient pas manqué au prédicateur qui, de par Mahomet, aurait osé proscrire les plaisirs de l'ivresse nocturne. Or le Nanaz solennel finissait; et les fils corrompus du Prophète rentraient en foule au logis, pour s'y consoler de leur antique grandeur dont ce jour férié rappelait le souvenir. Les rues étaient pleines et mornes, et, sur le front des rares patriotes, on lisait le remords de n'être plus que des satellites de la chrétienté. Tout à coup survinrent des matelots qui se trouvaient à terre au moment de l'attaque des Anglais, et ces messagers annoncèrent la destruction de la flotte, l'approche de l'ennemi. La confusion de l'alarme succéda aux émotions de la fête. Le divan s'assembla à la hâte, et les pusillanimes conseillers du sultan ^opinèrent à l'unanimité pour l'adhésion aveugle aux volontés de l'Angleterre. L'ultimatum exigeait l'alliance avec cette puissance et la Russie, la remise immédiate aux Anglais des forts du canal et du reste des forces navales , la cession aux Russes de la Moldavie et de la Valachie, enfin l'expulsion du général Sébastiani et la déclaration de guerre à la France. Les mânes des premiers sultans
durent en tressaillir de honte! Sélimcéda; et, de sa part, un des favoris du sérail pressa Tambassadeur français de s'éloigner. Le ministre dé Napoléon s y refusa, puis, en attendant un ordre formel de départ que le sultan n'eut pas la faiblesse de signer, il jeta, au nom de la Turquie, d'elle-même insensible aux outi^ages, un défi à l'agresseur, et excita, tant par ses paroles que par son exemple, les Osmanlis à la résistance. Les lazzaroni turcs rougirent enfin de leur abaissement et un élan de patriotique pudeur transporta, sur la trace des chefs français, au point menacé du rivage, la population de la ville en masse , jusqu'aux vieillards et aux enfents, jusqu'à des femmes et à des janissaires. On répara en tumulte et avec un entrain désespéré les batteries et les créneaux. Sélim, rassuré à la vue de ce prodige, vint animer le travail de sa présence, escorté du représentant de la France , son sauveur , et bientôt les fortifications étant remises en état de défense, on répondit aux sommations des Anglais par les feux croisés des neuf cents pièces qui hérissaient la côte. L'amiral Dukworth quitta précipitamment le mouillage de l'île des Princes, et, renonçant à une entreprise dont l'audace avait mis à nu l'extrême débilité de l'empire ottoman, il sortit du canal, de loin poursuivi par les cris de joie de tout Constantinople en armes le long des quais ou des parapets, salué par l'artillerie des châteaux qui coula bas plusieurs de ses vaisseaux. A titre de revanche, l'Angleterre tenta une descente en Egypte. Mais les beys mameluks qui avaient promis leur concours se tinrent à l'écart, et peu après la prise d'Alexandrie, l'envahisseur fut forcé d'évacuer un pays avant-poste de l'Inde, qui séduisait son ambition nationale. Dès lors, Sélim resserra ses liens avec la France et entra en campagne. Le capitan-pacha livra bataille à l'amiral Siniavin qui surveillait les Dardanelles. Il fut vaincu. Mais, de son côté fort maltraitée, la flotte russe abandonna les parages de l'Archipel. Pendant ce temps, le danger pressait vers le Danube. Une levée extraordinaire venait d'être ordonnée. Par crainte de froisser
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les janissaires, on confina les troupes du NizcmtrDjédidy sur le Bosphore ou en Asie, et comme réforme transitoire, on essaya de rallier le corps des servants de batterie aux exercices européens. Sous ce prétexte, et d'ailleurs excités par le.kaim-mekan, les Yamacks en révolte, de toutes parts, se raiisemblent dans la plaine de Buyuk'Déré, élisent pour chef Kabaktchi-Oglou, et, oubliant les Eusses qui profanent la terre d'islam, ils marchent au sérail. Les ministres, auteurs ou partisans de la réorganisation militaire, sont mis à mort, et leurs têtes rangées autour de TEt-Meïdani, sur une Hgne parallèle aux marmites des Ortag, offraient un spectade éloquent : ces engins de cuisine, en guise de drapeaux, représentaient la décrépitude de la Turquie, livrée en proie à une milice qui avait désappris la guerre dans les combats de la rue, à une caste sacerdotale qui n'avait de bénédictions que pour la soldatesque auxiliaire de l'autel, et jetait sur tout principe de progrès l'anathème fatal : La loi ne le vetU pas. A l'entour, le sang des victimes annonçait malheur aux artisans de dviU'sation qui prétendaient encore ravaler les .enfants de Mahomet au rang de parodistes des infidèles! Sélim, en gémissant, accorda la suppression des Nizam-^Djéàid. Ce sacrifice ne contenta pas les émeutiers. Il leur importait de tarir le bien à sa source. Donc, d'après un fetwa révolutionnaire du mufti, qui condamnait à la déchéance les sultans violateurs du Coran par leur conduite ou leurs édits, et selon une interprétation arbi-^ traire du vœu national des Osmanlis, qui, dès longtemps abrutis par le fatalisme, ne manifestaient plus leur volonté, qui, blasés sur les drames de la guerre civile, ne sourcillaient plus à propos d'un coup d'Etat ordinaire, Sélim fut déposé. On le plongea dans une prison du sérail, à côté de son cousin Mahmoud, à qui il confia, avec le soin de sa vengeance, ses projets inutilement entrepris pour le bonheur du peuple ottoman.
Malgré la nouveauté des moyens mis en jeu, ce prince avait, autant que ses prédécesseurs, échoué daas l'œuvre le régénération de la Turquie, parce que cette mission
PASSA HB LA QtIBSTIOK D^OftOlIT. 9D
eitcédait pôut-être les limites de la politique. En effet il ne s'agissait plus, comme au temps d Amurat IVJ de combattre Tinvasion du vin ou du tabac, ni comme à Tavénement d'Achmet III, de contenir le déploiement du luxe féminin. Les causes du mal moral qui, depuis plus de deux cents ans, affaiblissait Tempire, avaieut, au commencement du xix* siècle, produit leurs effetsextrêmes, et, en pleine corruption des mœurs de leurs ancêtres, les Turcs ne se souciaient même pas que le débat de leur succession fût déjà ouvert, aux yeux de la diplomatie européenne. Cet énervement mortel de toutes leurs facultés avait son siège moins dans les in*' stitutions que dans l'ignorance absolue, sanctifiée par les ulémas falsificateurs du Coran, érigée en instrument d'éducation. Dès le premier jour où l'infériorité des Ottomans se trahit à la guerre, sur leur théâtre habituel, si les prêtres de Mahomet, chargés à titre de vicaires du kalife de donner en tout point l'impplsioù à l'esprit public, avaient montré dans ce prélude des revers un avertissement du Ciel,; si, interprètes fidèles de la pensée du Prophète et amis de la vraie gloire de l'islamisme. Us avaient prêché qu'un peuple périt par l'immobilité, en face des progrès de 1 ennemi, prescrit au nom d'Allah l'imitation des perfectionnements chrétiens de l'art militaire, au Heu d'excommunier le prince Eugène et Vauban; si enfin leurs intrigues n'avaient pas sans relâche entravé les réformes de tout ordre dont l'expérience avait maintes fois et chèrement démontré le besoin, la patrie de l'Islam, presque ou lendemain de son apogée, ne se serait pas endormie pour se réveiller, un jour prochain, sur son lit de mort. En effet, tout était à reconstruire dans ce fentôme d'empire, que Catherine avait spolié à son gré, que l'échaufrourée d*un marin anglais venait d'ébranler dans ses derniers fondements et que l'honneur réduisait à se mettre aux genoux de la France. Ce n'était rien, une armée à créer d'une pièce^ à la place d'une milice dont l'indiscipline bravait tout, parce qu'elle avait ses racines dans un clergé inattaquable. Lo salut ne dépen-
400 PASSÉ DB JJL QUESTION D'OBIBNT.
dait pas d'un changement d'uniforme ou d'un manuel (de tactique. Le foyer du mal était au cœur de chaque musulman, non que les contemporains de Sélim fussent dépravés, à Timage des Grecs ou des Romains de la décadence. Les Osmanlis, au contraire, avaient sauvé du naufrage certains goûts de la vie patriarcale. Le
/luxe qui effrayait les auteurs des plus récentes lois somptuaires n'aurait pas fait ombre au censeur Caton. Le foyer domestique avait gardé, dans la classe vivant hors-de l'arène politique, sa pureté comme aux plus beaux jours. L'immoralité se cachait au fond des sérails en petit nombre, et là encore le concubinage n'était qu'une prostitution réglée. Stamboul ne nourrissait pas une courtisane scandaleuse, et le pilau, tel que le brouet mahométan, passait toujours pour un raffinement de la volupté chez les rares Trimalcions de Stambdul. L'esclavage païen ne s'était pas plus développé que la licence des mœurs dans cette société singulièrement inanimée. Le bazar des esclaves n'était pas un honteux marché d'animaux humains, pareil à ceux dont l'Amérique offre l'image. Ni la loi ni les préjugés ne marquaient d'une tache indélébile les filles de Circassie ou les nègres vendus à l'enchère. Au rebours des matrones romaines qui s'amusaient à torturer leurs esclaves, les dames musulmanes avaient des égards maternels pour leurs gens, et la condition servile n'empêchait nullement les plus bas valets du sérail de s'élever au sommet des dignités. Si donc, au temps de Sèlim, on peut comparer l'État à une machine ae guerre dont les rouages faussés ne jouaient plus, dont l'âme, représentée en quelque sorte car le génie guerrier, était sur le point de s'éteindre, il est vrai de dire aussi
* que l'ouvrier qui la servait aurait eu assez de fond pour se suflSire. Grâce aux restes de la vertu individuelle, la Turquie aurait pu végéter indéfiniment et se rire de la fortune au milieu d'uu dépérissement graduel, mais à condition qu'un mur de la Chine la séparerait de l'Europe. Malheureusement pour son avenir, elle vivait au contact de peuples chrétiens, dont les aspirations à la
liberté et au bien, entretenues sans cesse par les idées politiques soufflant de l'Occident depuis la Renaissance, se traduisaient en une haine de plus en plus profonde de la tyrannie ottomane, de toutes parts prélude des insurrections. La Servie avait donné le signal du branle de Tindépendance. Le feu couvait dans la Roumanie, travaillée par les intrigues russes. La Grèce se préparait à la' lutte en rallumant, au sein de nombreuses écoles, le flambeau de l'antiquité. La Turquie d'Europe se détachait donc déjà de la domination centrale, tandis que la plupart des provinces asiatiques ne payaient plus le tribut qu'à regret. A travers ces courants de l'esprit moderne, il n'étetit pas loisible à l'empire turc de s'isoler, n devait, à la remorque de la chrétienté, se policer, sinon périr. Or il n'y avait presque plus en lui de force^ vitale. Le tronc de l'islamisme, qui jadis couvrait le* monde de ses branches luxuriantes, était, après 1789, semblable à ces arbres séculaires qui, au printemps, pendant que tout fleurit autour d'eux, attendent pour reverdir, entre la vie et la mort, l'ascension tardive de la sève. L'action fécondante ne pouvait venir que du dehors. Le réformateur devait donc préalablement, par tous lès moyens, familiariser les Osmanhs avec cette civilisation des giaours, que cinq cents ans de guerre acharnée et de véhémentes prédications les avaient accoutumés à regarder comme pires que la barbarie; et pour le renversement des vieilles idoles du fatalisme,
{)pur le déracinement des erreurs qui étaient devenues 'essence même de la foi religieuse, pour la préparation préliminaire du terrain avant la semence, il feUait au moins le labeur de plusieurs générations, secondé par la main inébranlable des chefs de la réforme, à la charrue avançant lentement dans le sillon, parmi les obstacles suscités à chaque pas par les castes privilégiées. D'ailleurs les dangers à courir pour cette entreprisede régénération surpassaient peut-être les difficultés à vaincre. Durant ce travail en sens inverse de celui que les Ottomans accomplissaient depuis leur établissement à Constantînople, durant cette contre -marche
iOZ PAfSSÈ DB tk QtmôTlON D'OBtBNÏ.
ers les principes de la société chrétienne, une pértorbatîon beaucoup plus redoutable que celle où la France révolutionnaire avait fitilli succomber, n'était-elle pas probable? Et d'abord Mahomet, pour la constitution de sa république, avait écarté tous les problèmes relatifs à l'état de la femme. Le Prophète avait vu dans la compagne de rhomme un être inférieur. H l'avait donc, avant tout, logîquement,exilée de l'Olympe musulman. Ni Vénus, souriant à la terre du trône d'Allah ; ni vierge de miséricorde priant au ciel pour les péchés des fils d'Adam. Les anges étaient tous frères de ces terribles messagers des ténèbres, qui visitaient les morts, à leurs derniers soupirs, et les houris ornant les ombrages du paradis n'étaient, aux yeux du fondateur de l'Islamisme, qu'un appât politique. La femme n'avait pas plus de place dans le monde (]|u*au royaume de Dieu. Si la nature ne lui avait pas laissé les honneurs de la maternité, ôa condition aurait peu différé de la servitude animale. La loi, en la condamnant au harem à perpétuité, et aux vertus forcées du foyer domestique , lui fermait toutes les issues pour s'élever. La gloire d'Aspasie lui était défendue aussi bien que l'auréole de Jeanne d'Arc ; et tandis que, chez les autres nations, dans la plupart des grands événements, l'histoire découvre l'influence d'une femme, reine, maîtresse, ou mère, à peine les annales delà Turquie citent-elles quelques favorites qui se soient fait un nom. A part Roxelane, dont la beauté fiit une puissance sous SoHman II, et Saféié-sultane qui, du vivant d'Amurat III, égale en ambition et en habileté à Catherine de Médicis, gouverna l'empire; à part, mais à longue distance des premières, un petit groupe d'esclaves qui s'immortalisèrent, en se dégradant au lit de leurs maîtres blasés, toutes les filles du Prophète, sultanes validés, odalisques, patriciennes, prolétaires, passèrent par millions, depuis l'origine, sans laisser d'autre trace que leurs enfants. La multiplication de là race étant l'unique affaire des croyants, en dehors de la guerre sainte , le célibat était un crime dont elles n'avaient jamais l'occasion de se racheter par l'exercice dQ3 vertus
PÀSdfi t>lS LA QtTfidTlON D^OBlBMt. 403
de la vie hospitalière. Dans un pareil milieu social, l'apparition nécessaire de la galanterie chrétienne, à la suite des usages et des traditions de l'Europe, ne pouvait se manifester que par un commencement d'émancipation pour le sexe faible. Or, dès l'instant où, par le privilège de mœurs nouvelles, la femme n'aurait plus consumé, au gynécée, son intelligence du bien et son amour inné des grandes choses, une force incalculable aurait surgi au cœur de l'Islam contre la doctrine fondamentale du fatalisme. Ainsi, la première >3onséquence d'une éducation nationale, modelée sur la cîvî* lisation de l'Occident, conduisait, en un point capital, à une décomposition du mahométisme.
En voulant corriger les abus du gouvernement et de l'administration, à plus forte raison courait-on le risque, à force d'écueils, de tout perdre. La restauration militaire n'était possible que par l'abolition des janissaires : et ces miliciens éclipsaient cent fois en puissance les Strélitz. Tout changement, dans les finances , exigeait un coup d'Etat. De longue- date , la Ï)erception des impôts était le vol organisé. Avant que e produit des tailles parvînt au trésor, il s'éventait entre les cribles avides des collecteurs. Les pachas et les traitants s'enrichissaient seuls. L'appauvrissement de la fortune publique allait suivant la même progression que les dilapidations, car les ràïas trouvant, à mesure que le pouvoir central s'affaiblissait, une sécurité de moins en moins réelle, poua* l'exploitation et même pour la pro* prîété de leurs patrimoines, travaillaient sans émula* tion, tandis qu'à côté d'eux les descendants des con* quérants, par excès de misère et avec dégoût, mettaient la main à la charrue. Le fisc, afin de se procurer l'argent nécessaire aux dépenses d'honneur, avait abusé de tous les expédients. Il importait de remédier à un désordre pire que la banqueroute permanente, puisqu'il équivalait à la ruine générale ; et pour le succès de cette seconde partie de l'œuvre, tous les bureaucrates étant des brigands, leurs complices remplissant en secret tous les rangs de la liiérarchie, le bras du réfor-
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mateur ne savait où frapper. Ici donc une hydre insaisissable à abattre ; là, une phalange de monstres en bataille à anéantir. Quant au rétablissement de l'autorité souveraine, quelle tâche plus diflS^cile encore que le remaniement de l'armée et des finances ! Le prestige des sultans, à l'extérieur, avait tellement diminué par la longue succession des revers de fortune, que le globe terrestre, suspendu à la chapelle du sérail, ne figurait plus qu'un symbole dérisoire, et que les titres pompeux dont Sélim III accompagnait son nom semblaient un radotage à l'étranger. Dans Stamboul, le sabre d'Othman n'inspirait qu'un saint respect. La terreur même s'était retirée de l'intérieur du palais. Les têtes ne tombaient que sur l'ordre des janissaires omnipotents, et les Muets ne pouvaient presque plus se regarder sans rire. Hors de la capitale, la souveraineté de l'empereur n'était plus même nominale. Les gouverneurs de province rivalisaient d'insoumission, et la Porte les désarmait par des accommodements dont Mahomet II n'aurait pas même su concevoir Ténormité.
La féodalité tendait à se généraliser sur des bases nouvelles, ainsi qu'il arriva lors de la dissolution de l'empire de Charlemagne. Tous les agents du padischah, dans leur sphère, s'érigeaient en despotes, luttant d'absolutisme avec les feudataires territoriaux, fiers de s'être affranchis de la redevance pécuniaire qu' Abdul-Hamid , - au prix de la tranquillité de son règne, leur avait partiellement imposée. Ce^te pulvérisation du pouvoir impérial fevorisait les exactions des fermiers et, remplaçant par les nulle formes de l'arbitraire le peu de justice qui avait primitivement survécu au régime de la conquête, rendait plus précaire que jamais la situation des sujets chrétiens.
Si Ion mesure l'immensité d'une œuvre qui, pour être menée à bonne fin, nécessitait, chez le prince, l'éclat des qualités les plus remarquablement diverses qui aient illustré les plus grands hommes d'Etat des temps modernes, Richelieu, Colbert, Pierre le Grand,
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et chez le peuple, le jeu simultané de toutes les forces rénovatrices qui ont a^î, à certaines époques de l'histoire, pour le salut de la civilisation , si Ton songe que, durant cette période d'essais de réforme, qui commence avec les Kupruli et continue sous le successeur de Sélim m, la Turquie traversait une de ces crises, où un pays flotte dans l'alternative fatale d'être rayé de la carte du monde ou de se régénérer par des voies inexplorées et ténébreuses; si Ion se représente une commotion s'annonçant à la fois en reHgion, en morale, en politique et dont on se ferait à peine une idée en se reportant à la veille de l'écroulement de lempire romain, quand le glaive des Césars, les excès du paganisme aidant, eut tout détruit, les institutions, les vertus, les mœurs, et que la société ancienne resta sans défense, devant l'alliance des chrétiens et des barbares; enfin, si l'on compare les faibles leviers dont disposaient les promoteurs de la réforme à la grandeur de la résistance : perpétuelle conjuration de janissaires et d'ulémas, qui, à toutes les ressources d'une aristocratie miUtaire dont les chefs avaient acquis peu à peu l'importance de Maires du palais, unissait la force du sacerdoce musulman, exerçant sans contrôle une autorité supérieure à celle qu'eut jamais le clergé du moyen âge; alors l'indulgenoe se change en admiration, à l'égard de ces premiers novateurs de l'islamisme ' qui, au Ueu de se réfugier dans les délices d un sérail, où Ûs pouvaient laisser libre carrière à la guerre civile et à l'ambition de leurs voisins, eurent le courage tardif de réagir contre les causes intestines ou extérieures de la décadence et entamèrent, sans que les tentatives infructueuses du passé \es rebutassent, une partie désespérée dont leur vie était l'enjeu. '
Avant que Mahmoud II pût reprendre avec plus de succès la tâche ingrate de son compagnon de captivité, il s'écoula un court, mais funèbre temps d'arrêt. Les bourreaux qui, dégouttant du sang des conseillers . de Sélim III, allèrent verrouiller la prison de ce prince détrôné, en retirèrent Mustapha IV et le nommèrent
406 PASSÉ DB LA QXTSdTIOM D*OBIBKT.
empereur, au milieu du fracas de la révolution. La po-^ pulace et la soldates(jue bivouaquaient avec efferves-^ cence sur TEt-Meidam; le mufti vint leur annoncer que le nouveau padischah tiendrait à honneur d*ejffacer la dernière trace.des innovations de son prédécesseur. La foule des factieux se retira alors en. criant ; Allah- Kériml (Dieu est grand!) comme après une bonne nouvelle. "Les janissaires rentrèrent a leur quartier, impatients de dépenser en orgies leur gratification. Les Yamacks, gorgés d'or, se disséminèrent dans leur camp de plaisance, le long du Bosphore, Tous ces indignes soldats du Prophète se înoquaient que l'occasion fût à jamais perdue pour la Turquie de se venger de son ennemi implacable; et, en effet, pendant qu ils étaient à Stamboul sur l'arène de la discorde et du déshonneur, les victoires de Napoléon forçaient la Russie à dégarnir la frontière du Danube. Ils applaudirent lâchement, quand bientôt le traité de Tilsitt amena la pacification générale. Kabaktchi se retira alors dans sa villa de Fanaraki, renonçant désormais aux affaires publiques, pour jouir en repos du fruit de ses funestes services. Le sultan, incapable et frivole, s'abandonna à ses caprices, passant le temps dans les kiosques du Bosphore, a voir les combats singuliers de ses icoglans ou les danses efféminées des baladins grecs. Quant au peuple, coupable de laisser toute liberté aux brouillons, il ne gagna à ce coup de théâtre politique qu'un accroissement d'impôts; car, on ne supprima pas une des taxes établies poUr l'entretien des Nizam-Djédid. Ainsi l'empire alla à la dérive, sans pilote, sans boussole. Les Serviens repoussent obstiœment tout projet d'arrangement. La Grèce et l'Egypte préludent à l'autonomie. Les ministres «de l'étranger régnent au divan. Entre sir Arthur Paget et le général Sébastianî, c'est à qui obtiendra^ comme succès d'amour-propre, l'alliance d'un Etat que les correspondances diplomatiques désignaient ouvertement déjà sous le nom du malade, et l'avantage reste d'abord au négociateur français; mais ces intrigues n'auraient pas empêché les Eusses^ si l'occasion avait
VâBSA DB la QUB8TI0N D'OBlBMt.
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plus propice, de forcer la ligne de la firoutiëre. Eu moment, aux bords du Danube, une poignée de viteurs fidèles formait à peine une garde à Téten- ' du Prophète, sous le commandement du pacha de atzchouck, Bairakdar, qui se proposait de reconduire ^ntôt en triomphe à Constantinople l'oriflamme de slam» Â la faveur de cette manifestation, ce brave ^triote espérait replacer Sélim sur le trône et remettre 1 vigueur les ordonnances de la réforme qui étaient, i ses yeux, l'unique arche de salut de la Turquie ; il spérait aussi renverser la faction insolente qui, sous la tutelle de Eabaktchi, gouvernait l'Etat et perpétuait, ^en vue d'intérêts personnels, le vieil ordre des choses, n comptait en ses projets s'appuyer sur un parti nai^ sant, qui avait son noyau à l'Ecole militaire. Ces jeunes gens, qui puisaient l'amour de la régénération morale et matérielle de la patrie dans l'étude de la- science, ne formaient encore qu'une minorité imperceptible. Mais l'audace suppléait au nombre ; et pendiatnt que le pacha de Routzchouck, de connivence avec eux, rassemblait sa petite armée, ils ourdirent un complot contre les Yamacks et les ulémas, peu à peu rallièrent en secret à leur cause le grand vizir et les ministres, désireux de se débarrasser de rivaux importuns. D'ailleurs le peuple commençait à se raviser ; car il était de plus en plus clair que, par leurs révoltes, les janissaires épuisaient à fond le pays, sans viser à un plan quelconque, de bonheur public. Pas un de ces tribuns militaires ne poursuivait une utopie, gouvernementale. La logique de Marins ou des Gracques ne guidait pas leurs bras parricides. Catilina passerait pour un sage, en comparai? son de ces maniaques de guerre civile. Ils ne cherchaient pas même le renversement delà dynastie régnante, soit que la race d'Othman, la plus féconde en grands princes de toutes les anciennes branches royales de l'Europe, leur imposât encore quelque respect, soit qu'il ifût plus commode à leur ambition de laisser à %ïn soliveau moinarchique la responsabilité du trône, soit^Ms n'osas* l^lit pas pousser et bout la patience de leurs
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en portant un de leurs agas à la dignité de khalife. Devant Tévidence trop chèrement prouvée de Tincar. pacité de ces meneurs, beaucoup d'Osmanlis, jusqu'alors indifférents, n'attendaient pour se lever, que le signal d'une réaction contre l'oligarchie des soldats et des prêtres. Cependant Bairakdar avait déployé le sandjak-chérif et s avançait sur la capitale, suivi des conjurés et des mécontents dont la foule grossissait à chaque pas. Des cavahers allèrent, par son ordre;' surprendre Kabaktchi à Fanaraki et lui tranchèrent la tête. Les Yamacks veulent en vain venger leur chef et disputer le passage. Le gros de la colonne de Bairakdar se montre victorieusement sous les murs de Constantinople. Epouvanté par le bruit des combats que se livrent dans la campagne les janissaires prétendus défenseurs de Mustapha et les rebelles partisans de Sélim, le sultan, réduit à l'extrémité, Ucencie les Yamacs, destitue son nouveau ministère et se rend au camp du pacha de Routzchouck, pour lui faire sa soumission. Les conjurés, en échange de ces concessions, promirent de se dissiper; et Mustapha rassuré regagna sa maison de plaisir. En son absence, l'orage éclata. Le grand vizir, dont la fidélité semblait suspecte, fut arrêté. Bairakdar s'empara du sceau de l'empire et, à la tête de ses troupes, escortant le drapeau sacré de Mahomet, il entra dans la ville. A la vue du signe vénéré des victoires d'autrefois, le peuple applaudit la fin des hostilités avec la Russie, et, au milieu des ovations, le cortège pénétra jusqu'à la cour du sérail. Les eunuques n'ont que le temps de fermer la porte intérieure et, derrière, ils écoutent en tremblant les sommations de Bairakdar, les voix de ses compagnons qui acclament Sélim. A cette heure même, ce msiLbeureux prince tombait dans sa prison, sous- les coups des séides de Mustapha, revenu précipitamment au palais, pour improviser la résistance. Bairakdar, les barrières rompues, court au cachot de son maître. On lui jette un cadavre sur le seuil. Ce serviteur patriotiquement dévoué, fondit alors en larmes, puis en libérateur, il prononça la dé-
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chéance de Mustapha et accepta de Mahmoud, salué empereur, la charge du grand vizir.
Après l'exéeution des favoris et des conseillers de Mustapha, après des représailles inusitées puisqu'elles n'épargnèrent même pas les femmes du sérail, Mahmoud sortit du palais, pavoisé de têtes, puis alla ceindre le sabre d'Osman, entouré d'un appareil militaire qui était une nouveauté dans ces fêtes publiques, et ce mépris des traditions, dès le jour de son avènement,
{)résagea ce qu'il serait plus tard. Le lendemain , tous es hauts dignitaires de l'empire et tous les pachas étaient convoqués à un divan solennel. L'interprète du sultan, Bairakdar, exposa la nécessité de régénérer, sans le détruire, le corps des janissaires, dont Tindiscipline et l'ignorance étaient pour l'Islam, une honte et une plaie. En conséquence, il proposa la création immédiate de quelques compagnies modèles, prélude de la formation d'une armée définitivement capable de lutter avec les soldats de l'Europe. L'assemblée approuva, sans opposition, et le mufti, par un fetwa, sanctionna lé projet ministériel. Les difficultés paraissaient s'aplanir devant Bairakdar, et, persuadé dès lors qu'Allah le destinait à la gloire de renouveler la face de la Turquie, il brusqua maladroitement le succès. Loin de 'favoriser par certains avantag'es le recrutement des Seymens réguliers, il ne concéda rien aux hommes de bonne volonté (jui s'enrôlaient à leurs risques et périls, et même il jeta de la défaveur sur ces régiments, en les instituant comme les héritiers des Nizam-Djédidyde sinistre mémoire. Il fallait, tranchant dans le vif ^e l'ulcère, abolir les yamacks, et il greffait sur ce t^onc pourri une milice bâtarde. La réforme civile suivait la même marche. Les principaux personnages des anciennes administrations se virent forcés sans ménagement de rendre les deux tiers seulement des fiefs libres qu'ils s'étaient appropriés, et les ulémas, essuyant les outrages du grand vizir, furent menacés de perdre les .biens des mosquées. La réorganisation territoriale était le préambule indispensable de toute ■' " "^' '"" 7
llO PASSé DB LA QTJEtSnOTÎ D'OBIEUT.
amélioration* Au point où en était le trouble de Vempire, Textirpation radicale des monopoles féodaux, des dotations de l'anarchie, était la garantie et la condition de tout progrès. Par des demi-mesures et des biais révolutionnaires, Bairakdar ne réussit qu'à alarmer les intérêts des classes privilégiées et, en courbant la tête, feudataires, prêtres et janissaires, rêvaient pitompte vengeance. Sous l'influence des ennemis inexorables du ministre, et ses airs de despote aidant à la désaffection populaire, Stamboul ne tarda pas à exécrer celui qui avait été son idole. I^a sédition fomenta. Une nou- / veile perfidement répandue d une agression contre Routzàouck détermina Bairakdar à dégarnir la ville de troupes, pour secourir son pachalik. Tous les lieux publics devinrent alors des foyers d'insurrection, et des placards affichés aux portes de ITiôtel du grand vizir prédisaient, vers la fin du rhamadan , la mort de ce chien de giaour et de ^es créatures. Le carême, en effet, finissait, et, suivant un usage traditionnel, "Bairakdar allait en plein midi rendre visite au mufti. Les rues étaient pleines de curieux, pour la plupart des mécontents; et,àtravers cette foule, des tchaous ouvraient,* par consigne, un passage à son char, à coups de verges; plusieurs récalcitrants furent blessés, et ce fut le signal de l'explosion. L'aga des janissaires et les ulémas conduisirent lattaque contre la garde de Bairakdar. La résistance fut vaine, et la populace fanatisée mit le feu au palais viziriel. L'incendie, de proche en proche, la nuit venue, gagna plusieurs quartiers, et, pendant que des milliers de victimes réveillaient Constantinople par d'inutiles lamentations, pendant qu'à la •lueur des flammes les janissaires d'une part, de l'autre les Sey^ mens renforcés des marins, se livraient, de rue en rue, une lutte acharnée, avec des chances diverses, et que le canon des vaisseaux battait en brèche lés casernes des mutins, un parti se dirigeait sur le sérail, pour délivrer Mustapha et le renommer empereur. Bairakdar, échappé des décombres de son hôtel, s'opposa, avec une . faj]?le esççyte, à la marche des révoltés. Mais il dut re-
PJLBeà DI LÀ QUBSTIOM D^OBimiT. 111
culer et se retrancher derrière la Sublime-Porte, Il arracha alors l'ordre d'égorger Mustapha à Mahmoud, qui, du haut de son belvédère, témoin navré de ces tragiques péripéties, se jurait de sacrifier, dès la première occasion, la bande entière des prétoriens au salut de l'empire. Cependant, les ennemis vociféraient du dehors, sommant le grand vizir de livrer le sultan Mustapha. Ils reçurent par une fenêtre du château le corpg sanglant de ce prince. Alors ils forcèrent avec rage la retraite de Bairakdar, qui, pour ne pas tomber entre leurs mains, mit le feu aux magasins à poudre, et s'ensevelit sous leurs débris; tandis que de son palais, comme d'un monument de la réforme, il ne restait plus que deg cendres. Jaloux de ternir sa réputation, les janissaires accréditèrent le bruit qu'au moment du danger, saisi de terreur, les mains pleines d'or et de bijoux, il s'était * enfermé dans une tour secrète avec une de ses favorite^, et l'espérance de se sauver^ mais qu'il y avait péri lâchement. Bairakdar mort, la défense perdit tout nerf, et les rebelles vainqueurs, pour anéantir jusqu'aux sou« venirs de leurs rivaux, brûlèrent les casernes des Nizam- Djédid. Peu après, leurs députés, par une bizarrerie de l'esprit de discorde, venaient demander leur pardon au sultan; et, le mufti, processionnellement, menait les ulémas au pied du trône pour féciliter le Conmiandeur des croyants du triomphe de la religion et des anciennes lois. Mahmoud, condamné à la dissimulation, renia toute solidarité avec Bairakdar et son oubli apparent du passé alla jusqu'à Tingratitude envers cet ami dévoué. Il laissa persécuter ses partisans et toléra que son corps empalé, comme celui d'un traître, restât exposé trois jours, sur la place de l'Et-Meïdanî. La réconciliation des janissaires et des seymens survivants cimenta le calme superficiel de la Turquie, et les Osmanlis songèrent à se rendormir, repentants d'avoir payé si cher une tentative de réveil, mais sans remords d'avoir trahi le chef à qui ils auraient dû dresser une statue. Cet honneur, dans son exception sacrilège, au- ^t ^té digue de ce coutiauateur des Kuprulis, -qui osa
le premier porter une main hardie sur tout le faisceau des abus, fruit de l'anarchie administrative et de la féodalité, montrant le chemin de la civilisation à Mahmoud. Par malheur, les contemporains de Bairakdar ne savaient violer le Coran que pour le mal.
Avant de rien entreprendre à Tintérieur, Mahmoud voulut consolider la paix au dehors. Un simple armistice avait mis fin aux désastres injurieux de la guerre sur le Danube. Aiîn de traiter définitivement, un congrès, sur les instances de la Porte, s'ouvrit à Yassi. Mais l'Angleterre, dont te politique se trouvait alors en contradiction avec celle de la Russie, entrava les négociations par ses intrigues. Le cabinet de Londres travaillait alors à se rapprocher isolément de la Porte, et, malgré les efforts de M. de Latour-Maubourg, les démarches de son ambassadeur, M. Adair, aidées par les sollicitations de l'internonce d'Autriche, décidèrent le divan à signer un pacte qui le liait à la Grande- Bretagne. Cette puissance s'engageait à restituer tous les forts, toutes les places de l'empire ottoman qu'elle détenait encore par le droit de la force ou de la diplomatie, renonçait pour l'avenir à entrer à main armée dans le canal de Constantinople, enfin ouvrait ses ports aux navires turcs. En échange de ces concessions illusoires, le séquestre devait être partout levé dans l'em- Î)ireturc sur les navires et les marchandises anglais, et es anciennes capitulations seraient remises en vigueur. Le czar fit d'inutiles représentations. Les conférences d'Yassi furent rompues et les hostilités recommencèrent. Le prince Bagration poussa sa marche jusqu'à Sihstrie, mais il échoua à 1 attaque de cette place, et battit en retraite. Dans cet intervalle, vainqueur à Wagram, Napoléon dictait, sous les murs de Vienne, la paix à l'Autriche. Pressée d'accéder au système du blocus continental, la Turquie hésitait encore. Mais elle accepta la médiation de la France, dans son conflit avec la Russie. Les tentatives conciliantes de M. de Latour- Maubourg échouèrent de nouveau, et la campagne de 1810 annonça au Crp^ssant des rever§ suprêmes. D'em-*
PASS£ DB LA QUESTION D*OBtEirr. 113
blée, Tannée de Kamensky, longeant la côte de la mer Noire au delà des bouches du Danube, prit d'assaut Bajardzik. Quelques journées à peine la séparaient de Constantinople. Mahmoud, pris au dépourvu, convoqua le ban et Tarrière-ban des anciennes milices, puis un firman proclama que le sultan prendrait en personne le commandement des défenseurs de l'Islam, et saurait à leur tête renouveler les prodiges d'autrefois. L'empire s'émut, au cri d'alarme de son chef, car les Russes approchaient de Varna. Mais les ulémas et les agaa des janissaires, craignant que, sur le champ de bataille, le padischah s'affranchît à jamais de leur tutelle, présentèrent des remontrances sur le départ de l'empereur pour la guerre. Leurs murmures n'influant en rien sur le conseil, ils répandirent alors au camp le bruit que les velléités belliqueuses du sultan déguisaient l'intention de rétablir les Nizam-Djédid. Une émeute de soldats eut lieu, et Mahmoud, la rage au cœur, loin de marcher à la rencontre de l'ennemi', renoua les négociations. Mais les prétentions du czar devenaient d'autant plus exorbitantes qu'après une victoire éclatante récemment remportée par les troupes d'Alexandre sur les Persans, la cour de Téhéran se retirait de la lutte, et que cette circonstance permettait à la Russie de concentrer tous ses moyens d'action vers le Danube. Les pourparlers traînèrent l'hiver durant, et tandis qu'en attendant leur issue, le grand vizir se fortifiait en avant de Varna, Mahmoud s'efforçait de tirer parti, en cette dernière expérience, du régime militaire sous lequel l'honneur ottoman expirait. En même temps, quelques coups de vigueur relevaient déjà l'autorité impériale, minée dans les provinces. Par l'inspiration de son suzerain, le gouverneur de l'Egypte, Méhémet-Ali, massacra, au Caire, les beys des mameluks qui avaient annulé la puissance de la Porte, et il fit aussi poignarder, en dépit de l'intercession menaçante du ministre anglais, le pacha de Bagdad, accusé d'entretenir des intelligences avec les Wehabis, maîtres de l'Arabie. Cependant, le p^i^teI^ps ranima la guerre. Affaibli par le
iU PÀBSi DB LA QUESTION D*OâIBNT,
rappel de quelque» divisions que le czar, en vue des eonjonctures prochaines, destinait à former le noyau dune armée d'observation à la frontière polonaise, Kutusof se réduisit à la défensive, et, démantelant les places fortes, entre Silistrie et Routzchouck, il se reploya bientôt sur la rive gauche du Danube. Les Ottomans le suivirent; maiâon les rejeta avec perte dans Schumia, et l'ennemi, du poste de gilistrie, menaçant de couper le séraskier de sa base d'opérations, celui-ci en désarroi implora un armistice. Le divan désapprouva cet acte de faiblesse* Tous les hommes valides furent enrôlés, et une cohue de renforts se dirigea sous les remparts de Varna. Jtutusof se disposait à franchir victorieusement les Balkans, lorsque la déclaration de guerre de la France à la Russie, changea la face des affaires. Les troupes fraîches qui â acheminaient déjà vers Sihstrie pour grossir le. corps d'invasion reçurent l'ordre de rétrograder; contre la grande armée en . marche, la Russie avait besoin de tous ses bataillons.
Le plénipotentiaire du czar, M. d'Italinski, offrit h la Turquie des propositions plus modérément onéreuses; et, peu confiant en la France qui ne l'avait pas soutenu après Tilsitt, Mahmoud, non sans regret, donna sa signature au traité de Bucharest, qui assurait à l'empire Russe l'embouchure du Danube,, plus une partie de la Moldavie et de la Bessarabie. La limite de la monarchie ottomane reculait ainsi jusqu'au Pruth , et jamais son état de faiblesse n'avait reçu une sanction pareille. Hier, la Porte, avant de s'abaisser devant la diplomatie chrétienne, luttait longtemps et avec quelque gloire, malgré l'inégalité des armes. Aujourd'hui , elle demandait merci, sans avoir presque relevé le gant. En vérité, les champions du Croissant n'étaient plus qu'une horde de novices qui ne savaient pas se battre et de goujats vétérans, qui, voués à la perte de la patrie, ne savaient plus que fuir. Le sentiment de la dignité nationale n'existait plus qu'au fond de l'âme indignée de Mah-^ moud, n brûlait d'abord de prouver aux Russes le dépit de son impuissance* li'oocâsioti semblftit ferorable;
PÀfis£ Dic ul question d'obibnt. 115
les Français montaient à pas de ^éant vers la ville sainte du czarisme. Moscou, à 1 approche de Napoléon, se préparait à mourir sur le bûcher. Les Grecs des principautés Danubiennes tremblaient de voir crouler bientôt la domination de leur protecteur. Eutusof avait conduit, à marches forcées, son corps d'armée en Pbdolie. Pas une baïonnette russe ne restait sur le Prutli. Le général Andréossy sollicitait le sultan de lever le masque et de s'unir avec la France^ non-seulement contre la Russie, mais aussi contre l'Angleterre. Mahmoud aurait volontiers rendu à Alexandre les perfidies de Catherine II, si la situation précaire de son royaume ne lui avait lié les bras. Il se contenta de révoquer les ministres, auteurs de la paix de Bucharest, et attendit la fin de la tempête déchaînée sur lempire russe, s'appUquant aux préliminaires de son plan de réforme inténeurô. Pendant que les janissaires rongeaient leur frein, contraints de se courber sous la verge de la discipline, l'héritier de Passan-Oglou était dépossédé du pachalik de Widin et mis à mort. Dans la plupart des provinces, les notables conseillers des pachas avaient profité de leur autorité municipale pour fonder une sorte d'oligarchie indépendante. La faction de ces Aianêy dernier produit du désordre féodal, ajoutait une nouvelle cause au délabrement de la Turquie. Ils rentrèrent de force dans la loi commune, tandis qu'attaqués supérieurement parje fils de Méhémet-Ali, les Wehabis perdaient, avec Médine, le sceptre de l'Arabie. Il y eut une fête digne des anciens triomphes, le jour où le messager du pacha d'Egypte arriva à Stamboul portant les defs du principal sanctuaire de l'islamisme, rouvertaux croyants. Le canon du sérail, qui ne tonnait plus que contre les rebelles de la rue, salua la sortie du cortège impérial allant au-devant des reliques. Mahmoud se rendit après, & la^ mosquée d'Eyoub, oflâcia pootificalement et conduisît la procession du trophée religieux. Le peuple, étonné de voir le monarque remplissant les fonctions de grand-prêtre, avait beau crier victoire, ce n'était qu'une mascarade des solennités d'autrefois* Les hymnes même
avaient perdu cet accent du fanatisme qui faisait, il y a trois cents ans, vibrer leurs échos dans la chrétienté, comme les bruits avant-coureurs de la foudre ; car, il ne subsistait plus le moindre dehors de la foi. Les Turcs désertaient en toute occasion les temples pour les tabaries. Les ablutions passaient après les plaisirs du jeu et de l'ivresse. La propreté même avait cessé d'être ime vertu de race , ainsi que le courae^e guerrier. Mahomet II aurait méconnu la terre d'Islam! Cependant Mahmoud ne négUgeait rien pour rendre quelque souffle de vie à l'empire. Les Servions furent vaincus. Belgrade, leur capitale, paya les frais d'une longue révolte, et le premier héros de la liberté de la Turquie d'Europe, Czemi-Greorges, s'enfuit auprès du czar, qui le combla d'honneurs. En même temps, la prise de la Mecque par les Egyptiens éteignait l'insurrection séculaire des Wehabis; et, par ordre du sérail, les réjouissances se succédèrent à Constantinople pour célébrer la délivrance delaKaaba. Le goût des superstitions redoublant, on entendait" dans Stamboul en fête les dévots fils d'Othman, au lieu de jurer, comme jadis au rendez-vous de guerre, qu'ils promèneraient le drapeau de Mahomet dans le monde entier, faire vœu qu'ils iraient pieds nus, sous la protection deMéhémet-Ali, visiter ce tabernacle d'Allah, à les en croire, œuvre d'Abraham, demeure des esprits célestes, et dont le ^
f)lafond resplendissait d'une lumière si^éblouissante que es profanes regardant se trouveraient soudain frappés d'aveuglement. Ces apôtres du Coran, dégradés, seraient montés sur l'échafaud pour confesser le privilège miraculeux dont le pavé jouissait, à la Kaaba, d'apprivoiser les animaux les plus féroces. Mais ils n'avaient S lus foi en l'étoile de l'islamisme, et ils tendaient les eux joues aux soufflets des giaours.
Pendant qu'à l'aide de ce culte d'apparat trop coûteux des traditions primitives, Mahmoud cherchait k raviver le ferment du j&inatisme turc, comptant bientôt tourner les passions du vieux temps au profit de ses rêves de grandeur, Napoléon cédait, sous le poids delà
VAB&& DE LA QUESTION D*OBIBMT. 117
coalition européenne. Le marquis de Rivière fut nommé ambassadeur de Louis XVIII, en remplacement du général " Andréossy. Mais il fit antichambre jusqu'au lendemain des Cent-Jours. La nouvelle de Waterloo n'effleura pas l'indifférence du divan. Le traité de Vienne ne fiit point aux yeux de Mahmoud une condamnation des principes de liberté et de progrès, dont le rayonnement sur le monde féodal avait provoqué, à l'insu des réformateurs ottomans, le mouvement de réveil de l'islamisme, n ne vit dans le rétablissement de la paix générale que le retour de la sécurité nécessaire à l'accompUssement de son œuvre politique. Les événements de la Grèce ne tardèrent pas à lui fournir l'occasion de supprimer, par l'extermination des janissaires, un des agents les plus actifs de laffaiblissement de la Turquie.
Le pacha de Janîna, mis enfin au ban de l'empire, venait de se déclarer ouvertement, et, pour créer des auxiliaires à sa cause, il avait appelé les Grecs aux armes. Les promesses de leur affranchissement tentèrent cette nation d'esclaves insoumis. Dans leur haine du joug ottoman, ils oublièrent les cruautés d'Ali- Tébelen, l'incendie fumant encore de Parga, livré aux Anglais en échange du protectorat des îles Ioniennes. Avides de troubles, les Klephtes acclamèrent les premiers, comme vengeur, le pacha Fermanli. Une association instituée à Vienne, après la chute de Napoléon, par les ennemis intéressés du Croissant, dans le but d'accélérer le morcellement de la Turquie, et, à ce titre, comprenant parmi ses fondateurs ou ses patrons, les sommités des cours d'Autriche et de Russie, francmaçonnerie philhellénique, peu à peu grossie, depuis 1815, du concours universâ des hommes de cœur, poètes, savants, banquiers, commerçants ou artistes, qui saluaient le signal d'une croisade morale contre les oppresseurs d'Athènes, comme un acte de réparation envers la mère-patrie de la civilisation latine; YHélairiey dont les ramifications par les écoles, les académies, les chants populaires et les nrédications du clergé grec,
118 PASS* DB LA QUEStlOl* D'ORIEMI.
8'étèhdaîent au dedans d«s vallées de TOlympô aux rives de TEurotas; Y Métairie y fille mûre des liguer de lantiquité, favorisa la naissance de Finsurrection. Pendant qu'Alexandre Ipsylanti soulevait la Moldavie et annonçait aux Hellènes l'appui du czar, pendant que Wladiînîreski agitait les Valaques, la Messénie, l'Arcadie, la Laconie, TAttique, la Béotie, avec l'enthousiasme du siècle de Philopœmen, répondirent à l'appel des montagnards du Pinde. De tous les points de l'Europe, les amis de la Grèce tressaillirent de joie, à la vue du jet d'hé* roïsme sortant des entrailles de cette terre qu on avait longtemps prise pour un sépulcre. Au bruit des souvenirs de Marathon^ évolués par les Tyrtées parisiens, les femmes même s'armèrent. En un clin d'oeil, cent troupea de volontaires formèrent une armée nationale, et une flotte bien équipée tint la mer. La Porte procéda j d'abord par l'intimidation. Le patriarche Grégoire fut pendu,
{)0ur complicité avec les rebelles. On livra au supplice 'évêque d'Ephèse, plusieurs prélats, un grand nombre de Phanariotes, en qualité de fauteurs de la guerre. Les massacres ensanglantèrent la Thrace, la Macédoine, la Morée et même 1 Asie. Partout les églises furent profanées ou rasées. L'ambassadeur russe réclama le droit d'intervenir en faveur des provinces danubiennes et demanda même que tous les Grecs, dont son gouvernement révoquait en doute la culpabilité, ne fussent punis qu'après un jugement, non au gré de l'arbitraire. Mahmoud, irrité de cette ingérence hypocrite dans ses affaires, se plaignit de la protection manifeste que la Russie accordait aux rebelles. Strogonoff quitta avec éclat son palais de Péra, et, de son refuge diplomatique de Buyuk-Déré, il rompit toute relation d'amitié avec le Divan, qui releva ce défi en ouvrant immédiatement les hostilités. Les hétairistes perdirent laMoldavie. Ali, assiégé dans le château du Lac, trahi par ses serviteurs, succomba après une résistance honorable. Mais ces succès ne diminuaient pas les dangers de la Turquie. La guerre venait aussi d'éclater sur la frontière asiatique, et les Persans bloquaient Bagdad. L'Archipel était en feu
PASSA DB LA QUESTION D'OBIBm. 119
comme la péninsule grecque, où les forces insurrectionnelles grandissaient de jour en jour. Le congrès d'Epidaure avait rédigé une constitution, et, d'après ce plan, un conseil exécutif siégeait à Corinthe, présidant aus préparatiÊ de la défense. Des chefs illustres se partageaient le commandement des légions et les travaux du gouvernement. Il importait de frapper un grand coup, sous peine de voir une des plus belles provinces se détacher du trône vermoulu de l'Islam. Une levée en masse des musulmans valides, entre quinze et cinquante ans, réunit sous la main de Khosrew-Pacha trente mille combattants. Le trésor particulier du sultan subvint en partie aux frais-de l'expédition, sans retard menée avec vigueur. Cependant la rortune aida le patriotisme hellénique et les victoires gagnées, par une poignée des fils ressuscites de Thémistocle égalèrent sur terre et sur mer les exploits de leurs aïeux.
Miaulis et Canaris incendièrent, par de glorieux brûlots, la flotte ottomane. Colokotroni s'immortaU.âa, près du couvent de Saint-Luc, et la journée de Karpentza coûta la vie à Marco Botzaris, mais détermina Tennemi à se retirer du Péloponèse. Dès lors, les succès alternant avec les revers, la lutte se concentra sous les murs de Missolonghi. L'Europe s'émut à la nouvelle du siège de la ville des Souliotes, un des principaux foyers de la résistance. Les poëtes sonnèrent l'alarme, au nom des muses antiques, comme si les barbares avaient passé les Thermopyles. Les mânes de Léonidas furent réveillés. Enflammée de l'ardeur des héros classiques, la jeunesse chrétienne s'enrôla, et des renforts arrivèrent de toutes parts aux assiégésv Lord Byron apporta des armes et des munitions, négocia un emprunt et fonda un joui'nal du philhellénisme, afin de soutenir à la fois par sa plume et son épée la sainte cause de la régénération d'Athènes. Les Grecs firent aussi un effort suprême. Malgré tant d'empressement et d'élan, Missolonghi tomba au pouvoir des Eg*yptiens. Bientôt la discorde des généraux aggrava le découragement du peuple et tarit lee ressources. Les armements furent suspendus et les opéra-
tions défensives se rtilentirent. L'horizon s'assombrissant, TAngleterré serra les cordons de sa bourse , et, par une horreur des complications politiques, chargea Strafford Canning de protester timidement. Louis XVIII semblait attendre que les dieux se fussent mieux prononcés entre les deux partis, et la France continuait à prouver sa bienveillance par des odes. I/empereur Alexandre, parrain présumé de THétairie, était mort, et Ton ignorait si son successeur exigerait de la Turquie autre chose, comme arrangement, que l'abandon des Principautés. L'avenir de la Grèce aurait donc été profondément com-
1)romis, si des embarras intérieurs n'avaient distrait 'attention du sultan Mahmoud.
Depuis le commencement de la guerre, les janissaires s'étaient deux fois rebellés, et leur insubordination, autant que leur ignorance ou leur lâcheté, atait causé les revers, subis en Grèce avant l'arrivée des auxiliaires égyptiens. Les rigueurs ordinaires n'avaientfaitqu'augmenter un mal incurable. Le padischah crut doncrheure venue d'exécuter, par le glaive, le projet de réforme militaire, conçu, lors de sa captivtté avec Sélim III. La proclamation de la conquête ae Missolonghi et l'exposition publique, à Stamboul, des trophées de têtes de giaours vaincus, avait ranimé les dernières lueurs du fanatisme dans les cœurs des Osmanlis. La capitale de l'islamisme retentissait de chants triomphaux, de même que si Tétendard du Prophète allait de nouveau se déployer sur la chrétienté ; et, soit (jue le peuple ouvrit enfin les yeux, soit que les comphces du sultan fassent nombreux dans les rues de la vÙle en fête, partout à ces cris de victoire se mêlaient des menaces de mauvais augure contre les miliciens qui depuis trop longtemps déshonoraient la religion et la patrie. Au milieu de ces manifestations, parut une ordonnance qui modifiait radicalement le régime militaire de l'empire. Cette adresse aux enfants de Mahomet résumait éloquemment les grieô
Î)rincipaux contre les janissaires. Le plus grand nombre ùyaient les drapeaux pour les douceurs coupables de la vie de caserne, ou bien, devançant l'heure de la retraite.
PASSÉ DB LA QUBSnOM D*0BIBNT. 121
fls vendaient leur billet de paye, soit à des espions, soit à des mercenaires, et cet abus fiineste s'était tellement développé qu'en ce jour du jugement les divers corps d'Ekintjis ne se composaient plus que de gens sans foi, sans vertu, ayant intérêt à se faire battre, par des ennemis dont la discipline et la bonne tactique doublaient les forces. De làlurgence, disait le calife, d élever devant le pays le rempart dune armée vaillante, dont les coups dirigés par la science, et atteignant au loin le but, sauraient détruire (arsenal des innovations guerrières de la chrétienté. Le Coran, d accord sur ce point avec la prudence, ordonnait de s'instruire à fond dans l'art des batailles. La réforme 'de l'armée était donc présentée comme une obligation religieuse, comme une nécessité politique, et, sous l'inspiration d'Allah, ie gouvernement, résolu à appliquer cet unique moyen d affermir la puissance ottomane, appelait à son secours tous les croyants. Dans ce réquisitoire, envisagé au point de vue général, il est des torts particiiliers que Mahmoud passait sous silence, mais qui excitaient contre les janissaires , mieux ^ue des considérations abstraites de salut public, la hame de tous les citoyens. Depuis que, faisant litière de l'étendard sacré, et se recrutant parmi les aventuriers de la plus basse classe, ils méprisaient le métier des armes, ces prétoriens étaient devenus des tyrans inqualifiables. Les uns maîtres, par droit de la force, des boutiques situées au bord de la mer, obligeaient les jardiniers à y tenir leur marché, percevaient la meilleure part de îa vente, et complétaient ce système de spoliation envers les paysans, en prélevant un supplément de prix pour le foyer et pour les pesées. D'autres exerçaient la profession d'écumeurs de la Corne-d'Or. La plupart de ceux-là prenaient sous leur protection les navires chargés de comestibles ou de provisions quelconques entrant dans le port ; dès que les insignes de leur compagnie étaient arborés au grand mât, ils se regardaient, envers et contre tous, comme associés aux bénéfices de la cargaison, et ce brigandage les enrichissait plus que jamais, au plus beau temps de leur gloire, n'avait fait le butin du champ
iii PÀ8d£ DB LA QTTBgltlOll D'oSISlTr.
de bataille. De tous les monopoles engendrés par cette monstrueuse féodalité de douane, c'était le plus recherché. Aussi, à l'arrivée de la proie, on aurait dit qu'il s'agissait, entre les Orlas^ à qui s'emparerait des dépouilles opimes, et souventle sang coulait àproposde cette Ignoble rivalité. A côté de cette singulière corporation se rangeaient les soldats-crocheteurs, qui réclamaient pour le transport d'un ferdeau le montant de sa valeur ^ réelle, payé d'avance ; puis, les compagnons qui chaâsaieut les ouvriers des chantiers lucratifs et touchaient le salaire sans finir la tâche commencée , pressurant ainsi du même coup les travailleurs et les entrepreneurs; enfin, les incendiaires patentés, qui, au lieu de garder la ville, profitaient de la nuit pour mettre le feu à leur gré et piller à l'envi, sous prétexte de l'éteindre. Grâce à cette licence despotique, Mahmoud pouvait compter, au moment de l'exécution, sur la majorité de la popu* lation de Constantinople ; de leur côté, les ulémas s'étaient à la fin séparés de leurs complices ; soit qu'ils vissent trop tard dans le maintien de 1 armée actuelle le
fao'e certain de la mort de l'Empire, et, dans la ruine el'Islam, la perte de leurs privilèges, soit qu'ils reconnussent en Mahmoud un maître capable de briser leur résistance, soit qu'un rayon de la sagesse du Prophète les eût éclairés, en cette occasion souveraine, ils se rallièrent autour du trône d'Othman, et le mufti convoqua, par l'ordre du sultan, une* assemblée des principaux dignitaires de l'Etat qui, sur sa motion épiscopale, votèrent, à l'unanimité, la formation d'un corps régulier de soldats actifs. Les chefs et les sous-ofBciers des janissaires approuvèrent, des lèvres, la sentence préliminaire de leur abolition, et, des instructeurs envoyés d'Egypte, exercèrent, sans délai, les premières recrues aux manœuvres européennes. Mais, tandis ^ue la réforme triomphait au Champ-de-Mars, les anciennes milices se rassemblaient pour la dernière fois sur l'Et- Meïdani, et appelaient tous les mécontents de la capitale à la révolte. En faible minorité, les adversaires jurés de la réforme, révolutionnaires conservateurs qui préfé-
PASSi Dfi LA QtJBSnOK D'ORIBNT. 123
raient voir périr Tlslam plutôt qu'un faux principe, prirent le parti des janissaires. La lie de la populace , voleurs en activité et forçats évadés, vinrent aussi au rendez-vous, et la guerre civile cominençapar Tattaque de l'hôtel du grand vizir, pendant que les réfractaires se répandaient à travers la ville en poussant des hurleinents de mort contre les ministres et les ulémas, en' proclamant le rétablissement des anciennes lois. Sur ces entrefaites, les partisans du sultan accouraient en armes au sérail : docteurs, prêtres, étudiants, marins, artilleurs, mineurs, avant-garde des plus éclairés, et jurant de vaincre sans merci. Mahmoud les harangue et veut marcher à leur tête. Les suppKcations de ses serviteurs le retiennent, mais il déploie sur son palais le sandjakchérif, en signe d'alarme^ et des crieurs publics, escarmouchant avec les rebelles, vont de rue en rue, de porte en porte, convier tous les bons musulmans à la défense du padischah et de la foi- Stamboul, désabusé par deux siècles de désordre et d'oppression, rompant enfin son sommeil, se leva en masse, et les flots tumultueux d'Osmanlis se pressèrent sur Tesplanade du sérail, autour du bataillon des chefs et des guides. Alors se déroula une scène digne des plus beaux temps du mahométisme; l'assemblée se prosterna contre terre, et le" mufti récita la prière des combats. Le pavillon du Prince des Prophètes^ tel qu'un Cyprès majestueux du Jardin de la Victoire^ se dressait au-dessus de la porte Impériale, et derrière le voile flottant de ses plis verts, le commandeur des croyants, agenouillé, donnait sa bénédiction aux champions du bon droit, rangés en ordre, ainsi que des pénitents, dans la poussière, et soulevant , par-dessus leurs têtes humiliées, les armes vengeresses. Puis ces légions, image de la Turquie trop tardivement repentante, marchèrent àl'enneiûi au cri d'Allah- Ehkber (vive Dieu !) Les avant-postes furent refoulés de toutes parts, et bientôt les janissaires, cernés sans ressource, se retranchèrent à l'Et-Meïdani. On les somme de se rendre; on leur promet 1© pardon. A fabri de leurs barricades, ils
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accueillent les parlementaires avec des huéeâ. Les assaillants alors se décident à enfoncer les portes et à bombarder la place de refuge. Semblable à une ville dont la dernière heure sonne, Constantinople retentit des coups précipités du canon de siège, du fracas d'une lutte désespérée On dirait que lange du salut et le génie de la décadence animent les deux partis. Battus, les prétoriens se retirent en désordre au fond de leurs casernes. On livre aux flammes ce dernier boulevard; et la mitraille, à larges volées, achève l'œuvre de l'incendie : le petit nombre qui échappent au feu sont étranglés ou pendus. Témoin du spectacle, le sultan rendit sur les lieux grâce au ciel de la victoire si vite obtenue, et la délivrance fut célébrée immédiatement par des illuminations et des réjouissances. Le platane de l'Hippodrome, gibet fameux dans les annales de la milice anéantie, eut ies honneurs de la fête. La foule le visitait avec un plaisir mêlé de terreur. Les branches de cet instrument original de supplice ployaient sous le poids des cadavres, et plus de deux cents victimes gisaient au pied, comme sur le pavé d'un autel expiatoire. Autour de ces trophées, des troubadours musulmans chantaient la gloire de Mahmoud et le juste châtiment des coupables. Un de ces improvisateurs, au milieu des applaudissements des promeneurs, compara cet arbre de la liberté au ouacouac qui, selon la légende orientale, croît vers les confins de la terre, au bord d'une île merveilleuse des mers de Chine, et porte, au lieu de fruits, des grappes d'êtres humains se balançant aux rameaux et gémissant. Cependant, au voisinage du champ de bataille, les rues étaient semées de haillons des vaincus, tuniques burlesques, monstrueux panaches, hallebardes fantastiques, harnais d'un autre âge qui; jusqu'à la fin survivant chez ces funestes routiniers de la guerre à la perte des vertus, leur donnaient l'air de matamores masqués à côté des uniformes sévères de leurs rivaux. Ces défroques de janissaires , partout éparses,^ répandaient sur cette veillée solennelle, la teinte d'une orgie sanglante de carnaval; à leur vue.
les passants se rappelaient cent ans de saturnales mili* taires et se félicitaient du courage civil dont ils avaient enfin donné une preuve.
Dès le lendemain, un hatti-chérif prononça labolition du corps des janissaires. L'ordonnance fiit sévèrement exécutée d'un bout à l'autre de l'empire. D ne resta plus un débris des compagnies les plus éloignées. Près de six mille avaient péri au combat. On en exila plus de quinze mille en Asie. Tous leurs complices, sipahis et yamacks, furent licenciés et chassés de Constantînople. On supprima les derviches-bektacMs, accusés dès longtemps de pactiser avec les janissaires et de souiller leurs couvents par la débauche. Au prix de ces proscriptions, la tranquillité sembla renaître à jamais, et Mahmoud, dans un divan pompeux, reçut les remercîments et les félicitations de tous les grands de l'empire. Il déclara que, par un bonheur, providentiel refusé au zèle de ses devanciers, l'islam était aujourd'hui délivré des ennemis de sa grandeur. Il jura de se vouer désormais à la régénération de la Turquie; comme prélude à cette oeuvre, il annonça la suppression des abus de la confiscation, dont le trésor profitait à sa honte, et demanda aux membres de cette assemblée des notables la promesse de travailler avec lui à la prospérité du peuple ottoman, de rechercher les améliorations que réclamaient les branches du gouvernement; bref, de l'aider à l'inauguration d'une ère nouvelle.
Il suffit de jeter, à cette époque, un coup d'œil sur l'état de la Turquie pour se convaincre que le programme de Mahmoud était une utopie. Les comparaisons sont le flambeau de l'histoire, et cette étude peut être éclairée par un parallèle tiré du règne de Julien. Entre ces deux réformateurs marquants dans l'histoire de la chute des deux premiers peuples du paganisme et du mahométisme, il y a ce point de ressemblance que tous deux réduisirent leur système à une idée capitale; le César apostat comptait relever la fortune de Rome au moyen dun replâtrage relifi:içux; le meurtrier des jani0saire9
JSÔ MMi DB tsk QUB87I0H D*OBISKT.
fondait âes espérances de salut sur un remaniement dé Tinstitution militaire L'un et l'autre se trompaient, est le succès d un plan de rénovation sociale dépendant d'un enchaînement absolu de toutes les parties qui, même le plus souvent, dépasse la portée du génie humain, le rétablissement des pompes de l'idolâtrie, sans la renaissance des vertus de la république, ne pouvait faire refleurir la gloire de l'empire romain, de même que la substitution des acakir-muhammédûey ou vrais soldats de Mahomet aux seymen^ était, sans la métamorphose morale des Osmanlis, un détail incapable de rajeunir le royaume des sultans. Malgré cette communauté d'erreur, rentreprise politique de Mahmoud dif* fère, par la difficulté, de celle où Julien échoua. Si Ju* lien, plus intelligent des besoins de son siècle, avait devancé Constantin, le triomphe hâtif du christianisme aurait peut-être changé le destin des Barbares. En eflfet, la religion païenne n'avait pas dégradé le monde autant que les déclamntions des chroniqueurs de la décar dence le laisseraient supposer. Les peintures de Pétrone ne révèlent que l'intérieur des palais du patriciat; le régime despotique n'avait,, après trois cents ans de durée, prostitué que la capit^e, et sur la scène des Brutus et des Scipions, ce n'étaient plus alors que valets et mendiants. Mais loin de cette sentine sénatoriale, d'un bout à l'autre de TOccident, une réaction salutaire commençait. Tandis que le stoïcisme épurait les mœurs, le bon sens populaire réprouvait en silence un culte dont les prêtres dégénéraient en charlatans, dont les dieux, vivant du parfum des sacrifices, se voyaient menacés de la famine par l'impiété des hommes. Pendant que les recrues manquaient aux lésions, sur la frontière insultée du Rhin et du Danube, f élite de la jeunesse, fuyait le joug de la curie^ pire que la servitude des camps, et grossissait les rangs de cette autre armée spirituelle qui, au sein de l'Eglise persécutée, prenait une croix pour son aigle, et devait, à l'heure du danger, préserver de la ruine complète l'édifice de l'antiquité. Ainsi^ au milieu des ténèbi^es du paganisme mourant,
PASSA DB LA QUBSTION D'OBIBNT. 127
Taurore d'un âge nouveau s'annonçait. La lutte^ et par conséquent la vie, était partout derrière le rideau de» corruptions impériales. Au contraire, sous Mahmoud, on auraiten vain cherché un principe de fécondité dans toute la terre d'Islam- En ce sens, 1 état de la Turquie, vers 1820, valait moins que la décrépitude de Tempire romain, h la fin du ni* siècle. La léthargie chronique des Osmanlis se manifestait par les mêmes signes que la mort. La société et l'individu étaient inertes. Physiquement, rétablissement des musulmans représentait un camp de nomades du Turkestan transplantés en Europe. Moralement, on aurait dit un asile ouvert, sur le» confins de TOccident, à l'ignorance du moyen âge. Ni perfectionnements matériels, ni' embellissements. Le commerce, concentré dans les échelles du Levant, était abandonné à la fleur des banqueroutiers étrangers. Le» Phanariotes avaient le monopole de la Banque, et l'Etat obéré se trouvait menacé, comme dernière ressource, de tomber à la merci de ces agioteurs ennemis. L'agriculture ne sortait pas de romière,où la situation pré* Caire des raïas la maintenait, depuis le règne de la féodalité. Plus des trois quarts des terres dèmeuraieni indéfiniment en jachère. L'industrie se réduisait à quelques usines pour le service de la guerre, dirigées par des ingénieurs et des ouvriers chrétiens. La science fiscale ne savait pas même tirer parti des richesses forestières de Tempire. Le fumier, en pyramides séculaire», pourrissait sur le pavé de Stamboul; il était défendu dd toucher à ces foyers d'infection ainsi qu'aux abus. Si Ift peste se déclarait, il fallait que la volonté d'Allah s*ao^ complît. Les mesures de salubrité publique passaient pour dej sacrilèges. Quant à ce qui concerne la culture de l'esprit, les Osmanlis n'avaient pas changé.^ Les beaux-arts, loin d'obtenir droit de cité, étaient l'objet de k même répulsion qu'autrefois; et quand Mahmoud, peu d'années après le coup d'état, présumant trop des lumières de son temps, voulut faire placer son ima^e dans le» Casernes, cet honneur à la peinture souleva l'indignation de la plèbe^ et il dut, à propos d'un portrait, noyer dan»
le Bosphore des centaines d'iconoclastes. La littérature se traînait de plus en plus bas dans les sentiers du panégyrique. La chancellerie turque, personnifiée dans Mahmoud, avait heureusement réformé son style. L'exposé des motifs pour le projet d'ordonnance militaire est un chef-d'œuvre, comparé aux pièces officielles des règnes précédents; mais les écrivains pratiquaient obstinément une prose incapable d'exprimer une saine pensée.
L'adresse au sultan par Assad-Effendi, historiographe de l'empire, à l'occasion de l'extermination des janissaires, offre im modèle des productions httéraires du genre musuhnan. En pariant de l'habileté calligraphique du padischah, il dit que son écriture est ime mer" veille^ digne d'être suspendue à la vo/ùle des cieux, prés de la ceinture des Gémeaux. Sa générosité est telle que les eaux de la mer ne figureraient qu'une cuillerée de ses bienfaits^ et les mines de la terre, qu'une poignée de ses dons. Le moindre signe menaçant de son visage ar^ réterait, comme une muraille, les efforts de cent mille Gog. H termine en priant Allah d'étendre Y ombre bienfaisante de ce mmarque, ornement du trône de V équité, sur VOrient et sur tOccident, de ne donner à la multiplic€h tion de ses stcccés et de ses années, comme à celle des quantités numériques, d'autre limite que l'infini.
En tenant compte de l'amour des métaphores inné chez les poètes et les historiens de l'Orient, il est certain que ce morceau caractérise le sublime de la faiblesse d'inspiration, et marque l'apogée de l'avilissement de la plume. L'auteur avoue qu'il n'est qu'un parasite au festin des lettres, qu'un petit enfant de l'école de la composition. Derrière cette modestie oratoire, se cache un des flambeaux de l'art ottoman, et on peut,
{)ar cet échantillon de l'écrin du maître, se représenter 'abaissement intellectuel du siècle de Mahmoud, au moment où le romantisme naissant ajoutait un fleuron à la couronne académique de la France.
L'individu se tenait au niveau de cette société de toutes parta frappée d'impuissancev Depuis que le res-
sort de la victoire s'était brisé au milieu des désastres de la guerre et que tout espoir s'était évanoui de vaincre l'univers par le prosélytisme à main armée, le Turc se rattachait à la dernière vertu des peuples déchus, à la résignation passive, ne se souciant plus même qu'Allah lui rendît un jour son appui. La nécessité lui avait fait des mœurs en apposition avec sa foi religieuse, puisque le Coran, à toutes ses pages, prêchait la conquête des infidèles, et que le sabre* d'Othman ne réussissais plus même à défendre la patrie. Ayant conscience de son démérite aux yeux de Mahomet, mais le fatalisme l'empêchant de se réhabiliter devant le ciel et la chrétienté, il végétait impassible et pourtant dérouté, à travers cette grande ruine de l'islamisme, où il ne restait plus un germe de vie, si ce n'est peut-être dans les débris du fanatisme.
Or le bûcher des janissaires avait brûlé, la dernière parcelle de l'esprit militant du vieux temps ; aussi quand le^, vrais croyants, après i'effervescence de la journée du massacre général, ne rencontrèrent plus dans les rues les turbans- de ces miliciens, qui avaient reçu jadis la consécration du vénérable cheick Hadji-Bectach, et sur qui reposait toute la gloire acquise de la religion, ils parurent sentir qu'un vide moral se faisait autour des institutions fondamentales, et ils reculèrent devant les projets de réforme publiés- par Mahmoud, comme devant un abîme. Le sultan avait donc dû, dès son début, affronter les dangers d'une alternative, sans pareille dans les difficultés de la politique moderne. Immolait -il les janissaires, ce coup d'audace l'expoposait à détruire, avec cette dernière personnification du passé, le peu de souffle qui animait encore le mahométisme. En maintenant cette antique garde du sandjak-chérif, il perpétuait la cause des revers du Croissant, et des désordres mortels de l'empire. Pour éviter un mal, condamné à en déchaîner un pire, marchant entre les écueils multiples d'une réforme imitée des ré- Tolu|ioftS de l'Europe, dans un pays qui n'était pas
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même mûr pour les idées politiques de la France au douzième siècle, seul partisan de la civilisation chrétienne au milieu de la barbarie ottomane, Mahmoud ne Sut arrêter 1 écroulement de la Turquie, et, durant la ernière partie de son règne, la question d'Orient entra dans le phase définitive, où sa solution dépend de l'entente des héritiers du peuple ottoman.
DèsTorigine, Tintervention de la chrétienté, enTur quie, s'était bornée à une humble rivalité entre les ambassadeurs pour la préséance dans les cérémonies, ou pour un avantage dans les capitulations. Plus tard, cette rivalité dégénéra en querelle respectueuse à propos de la protection du Saint-Sépulcre. Après les traités de Carlowitz et de Passarowitz, quand Tempire ottoman, vaincu coup sur coup, eut non-seulement perdu le prestige de la supériorité, mais révélé sa faiblesse, irrémédiable, les ministres étrangers commencèrent à parler en conseillers, puis en arbitres ati divan, et la question des rapports entre TEurope et TOrient changea complètement de fece.- L'Europe, la Russie en tête, aspira à la suzeraineté sur les provinces chrétiennes de la Turquie, La première manifestation de cette politique accélératrice de la décadence, fut le soulèvement de la Grèce, à la voix des émissaires de Catherine n. Dès qu'elle eut donné aux raïas le signal de la révolte , l'héritière de Pierre le Grand s'acharna à la ruine des conquérants de Constantinople avec une persévérance et un succès tels que l'agonie de l'islamisme, vers la fin du dix-huitième siècle, peut être en partie regardée commç l'œuvre de son génie, et serait son plus beau titre de gloire, si l'amour de la civiUsation avait dirigé ses coups. Une libre carrière s'ouvrait alors devant la czarine ; pendant que la France remettant au fourreau l'épée de Louis XIV et de Charlemagne philosophait à loisir, avant la tempête, et que l'Angleterre ne songeait qu'à l'affermissement de sa • domination maritime, l'assassine de la Pologne arrachait au trône d'Othman la Crimée, et s'établissait aux bords du Da^ube, de là dictant la loi aux Principautés,
vés&à PB hA djOEfniou D'oBnnnr* 131
s*érigeaut «a protectrice des Grecs, couvant des yeux le Bosphore. Cette longue inimitié valut à la Porte tant d outrages, tant de revers, qu'elle se trouvait, après le traité d*Yassi, épuisée, tout à fait déconsidérée, et que si bientôt les victoires de la Révolution française, en Aile* magne, n'avaient détourné l'attention de l'ennemi, c'en était fait du nom ottoman. Malgré cette diversion, tour à tour jouet des Anglais et satellite de Napoléon, le successeur de Mahomet, celui qui se croyait destiné à relever k monarchie ottomane, s'avilissait en signant la paix de Bucbarest, tandis que la Grande arihée , son auxiliaire, marchait victorieusement sur Moscou, C'était une sorte de suicide ! La Turquie s'avouait incapable de venger ses injures, après avoir prouvé son impuissance à se défendre. Il ne restait dès lors plus aux Srovinces encore fidèles , qu'à suivre le mouvement 'indépendance, imprimé par Catherine II, et elles luttent tour è tour pour briser un joug humiliant. Après la Servie, la Grèce ; après la Grèce, l'Egypte { après l'Egypte, la Boumanie, et ainsi de suite jusqu'à ce que les Ottomans, réduits aux murs de Stamboul, s'estiment fort heureux de sauver le camp, dans leur fuite, hors de l'Europe.
Ce morcellement de l'Orient, jusqu'à l'extinction de la puissance territoriale des Turcs, poursuivi par la force des armes et de la liberté, était/le triomphe de la politique des czars. Elle avait provoqué l'affranchissement des raïas, et favorisé sans relâche, ce système de démembrement ; mais, depuis un demi-siècle, ce commencement d'expropriation des sultans, pour cause de faiblesse et d'iniquité, n'avait |)rofité quà la Russie. Elle avait établi son protectorat jusqu'aux portes de la Boumélie. Des avant-postes de la Moldavie, il n'y avait i qu'une enjambée pour franchir le Dnaube dégarni de forteresses, passer les Balkans saus défense, et se pré* senter devant les portes de Stamboul. Cependant les arsenaux russes se multipliaient aux bords de la mer Noire. Les vaisseaux de la future flotte d'attaque étaient de toutes parts sur les chantiers, et déjà Sébastopol
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s'élevait avec mystère,comme une redoute éloignée de la contrevallation du Bosphore. Tant qu'avait duré Tébranlement général du monde, sous la Eépublique et sous l'Empire, la menace, en Orient, d'une perturbation dans réquilibre européen n'excita que secondairement l'intérêt de la diplomatie. Maïs, après 1815, quand tout danger de monarchie universelle se fut dissipé, les projets d'agrandissement de la Russie, autour de la Come-d'Or, commencèrent à porter ombrage aux cours de l'Europe, et désormais la question d'Orient, par une flouvelle évolutiqn, revêt sa forme finale.
U ne s'agit plus, entre les puissances de l'Europe, de rivaliser pour un privilège commercial, ni de savoir qui régnera sur les ruines du Saint-Sépulcre, ni même de se 4isputer une suprématie sur les Grecs de l'empire ottoman, qui semblait acquise au gouvernement russe; mais la Turquie tombait en enfance. Elle ressemblait à la domination romaine, au temps des derniers Césars. Seulement les Barbares, comme si la Providence leur en eût donné la mission , avaient hâte de détruire le Capitole, tandis que les nations civilisées devaient, dans l'intérêt de la paix, étayer le siège vermoulu .de l'islamisme. Le Croissant à bas, Constantinople aurait été pour la France et la Sainte- Alliance une pomme de discorde, dont la possession aurait ranimé les luttes à peine éteintes de la Révolution. Il importait donc, aux gouvernements européens, de SO' mêler à l'avenir avec accord des affaires de la Porte, définitivement déchue, et considérée, par toutes, comme une colonie neutre qu'il fallait faire vivre à tout prix ; il fallait, sous peine d'une conflagration prochaine, former au Divan, à côté du padischah, -pour ainsi dire interdit, un conseil de famille, qui saurait pousser à la roue, au besoin imposer une volonté commune, et veiller sans cesse , avec une sollicitude jalouse, près du lit du malade afin qu'en cas de mort, l'héritage ftlt réglé, autant que possible, à l'amiable et de concert.
Malgré la fatahté de la décadence, Mahmoud se faisait illusion à ce point que, peu de jours après le mas-
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sacre des janissaires, quand on lui présenta le premier régiment de soldats réguliers, instruits à l'européenne, et exécutant ponctuellement à sa guise Técole de bataillon, il s'imagina voir le sang refluer au cœur du mahométisme, et la Grèce demander pardon. Cependant la guerre de l'indépendance suivait son cours, avec des chances diverses. La France, l'Angleterre et la Russie jugèrent enfin à propos d'entamer les premières négociations, en faveur des Hellènes. Le sultan resta sourd par orgueil; alors , les trois tutrices de la Porte conclurent, à Londres, un traité par lequel elles s'engageaient à pacifier la Grèce, et à fixer les rapports qui devaient la lier désormais à la Turquie. Que si le Divan refusait leur médiation, on convint d'employer la force. Persuadé que l'entente ne serait pas de longue durée entre des chancelleries rivales, supposant peut-être que le maintien de l'intégrité de 1 empire était une nécessité de l'équilibre européen, le padischah brava, avec l'aplomb de ses ancêtres, les rigueurs de la diplomatie et pressa les insurgés; Athènes fut prise d'assaut. Les dissensions civiles troublèrent les Ijrecs, qui avaient oublié l'expérience du passé. Par leur faute, la cause de leur nationalité était perdue, quand les signataires de la convention de Londres intervinrent. Le conseil hellénique accepta les offres d'armistice , préliminaire d'un arrangement définitif. Mais la Porte refusa de traiter avec des sujets rebelles. Les escadres alliées entrèrent en lice. Bientôt la flotte ottomane, contrairement à la parole d'Ibrahim-Pacha, tenta de sortir du port de Navarin, et éprouva une défaite complète. Forts de ces faciles prouesses, les ambassadeurs chrétiens demandèrent à Mahmoud consterné, d'affranchir la Grèce. Le sultan, s abusant sur rétendue de ses ressources, répondit par une levée en iiasse et un décret de proscription contre les Arméniens catholiques, accusés de rechercher la protection du czar. Mais, en secret, il proposa l'amnistie aux Grecs, s'ils consentaient à rentrer dans l'obéissance. Car, les effets suivant de plus en plus la menace, la
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Eussie venait d'entrer en campagne, et un corps expé-» ditionnaire partait de Toulon. Le gouvernement hellénique, à rapproche des libérateurs, repoussa toute proposition de grâce. Dès lors, le dénoûment se précipite. Les Busses courent de succès en succès , à tra* vers un pays qui n'a pour se défendre que de rares recrues mal dressées. Tandis qu'en Asie , Anapa et Kars succombent aous les coups du prince Menschikoff, les places de la Dobrutschka ouvrent leurs portes au comte Woronzoff. Varna, le dernier avant-poste do Constantinople capitule, après une courte résistance. Si l'hiver n'avait contraint l'ennemi de se rabattre sur le Danube, il arrivait sans coup férir devant les murs de la capitale. Cependant l'escadre russe bloquait les Dardanelles,,etles Français, sous le commandement du maréchal Maison, s'emparant avec gloire du château de Morée, refoulaient Ibrahim -Pacha hors du Péloponnèse. La leçon suffisait, pour le seul acte d'autorité que les débiles successeurs d'Othman se fussent permis de* puis longtemps! Et les médiateurs, de leur rendez-vous de Phoros, invitèrent Mahmoud à discuter la questiou de l'autonomie des Grecs. Lepadischah rougit de céder sitôt,et la campagne de 1829 s'ouvrit. Le comte de Paskewitch s'avança vers le centre de l'Asie, et le général Diebitch, maître de Sîlistrie, passa les Balkans et parut d'emblée en regard d'Andrmople. Une proclamation habile l'avait devancé. Il engageait tous les habitants à ne point quitter leurs foyers. Le respect des personnes et des propriétés, le libre exercice de la religion mahométane, étaient garantis sur l'honneur, & la seule condition de remettre les armes. Ces promesses calmèrent les élans du fanatisme, à la vue des aigles moscovites. D'ailleurs, même dans cette province de Roumélie qui était le dernier asile inviolé du drapeau de Mahomet, le czar entretenait des intelligences; et Andrinople reçut les insulteurs victorieux de l'Islam en amis. Diebitch poussa jusqu'à Enos, appuyé par l'escadre de Tamiral Greight, qui côtoyait la mer Noire» Les éciaixeurs russes pouvaient apercevoir^ 4e3 monts
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qui ferment la presqu'île de Gàllipoli, la fumée et les minarets -de Stamboul. La terreur était en ville et au sérail. Mahmoud qui, en ce moment d'un danger de mort pour son empire, sentait Thumiliation suprême du Croissant, Mahmoud méditait peut-être de ne pas y survivre; mais, suivies instances de ses conseillers, il conjura l'attaque de Constantinople par la demande de la paix. Elle fut conclue à Andrinople. La limite ne reculait pas au del& du Pruth» parce que la Russie n'agissait pas pour l'amour des conquêtes nouvelles ; mais la suzeraineté du sultan sur la Moldavie, la Valachie et la Servie était réduite aux vains honneurs de l'investiture des hospodars j et à la perception d'un tribut dérisoire. Comme compensation au désintéressement forcé de la Russie du côté du Danube , ces trois provinces étaient placées sous le protectorat du czar, qui, d'ailleurs, en Asie, gardait Anapaet quelques places du littoral de la mer Noire, non-seulement h titre d'indemnités pour ses frais de guerre, mais en escompte des dix millions de ducatâ que la Porte s'engageait à
{)ayer. L'Europe gagna h ce marché, sans pareil dans es épreuves de la Turquie, la liberté des Dardanelles et du Bosphore , et la Grèce la reconnaissance de sa régénération politique. Le sultan s'en rapporta, pour les limites du nouvel Etat, aux décisions de la conférence de Londres; après, suivant un usage qui jadis après la victoire portait le cachet de la grandeur, mais
Ïui aulourd'huî ne scellait que la honte , il envoya à 'étersbourg de riches présents, et le messager du Divan assura à Temperetir Nicolas que l'intention de Sa Hautesse était de maintenir la paix à perpétuité. C'était la sentence de l'islamisme par la bouche de soû Chef, l'otiterture officielle du testament des Osmanlil-
En dépit de ces preuves manifestes de l'inutilité de ses efforts, Mahmoud continua la réorganisation de l'armée. Puis, pour brusquer la transformation de son peuple, 11 résolut d'introduire de force, dans l'administration et dans la vie civile, les mœurs de la chrétienté. Foulant aux pieds \è dogme du fiitaUsme, à qui il attrî-
buaît les misères de la Turquie , il établit d'abord des lazarets contre la peste. Les fervents et les mécontents murmurèrent ; la révolte, comprimée à Stamboul, eut un contre-coup en Albanie. L'esprit d'insurrection était devenu un fléau endémique. La Grèce avait été perdue par la vengeance d'un pacba; l'ambition d'un autre pacha allait bientôt détacher l'Egypte de la souche à demi-morte de la monarchie turque. Méhémet-Ali préludait à ses projets de royauté par le refiis d'acquitter ses contributions arriérées, sous prétexte que ses sacrifices, durant la dernière guerre, équivalaient au tribut. A la même heure, la Restauration, à l'affût delà gloire comme d'une planche de salut, détrônait un vassal de la Porte, pour un coup d'éventail, et la prise d'Alger sanctionnait la perte sans retour des Etats barbaresques. Surle littoral africain de la Méditerranée, le sultan n'avait dès longtemps conservé qu'une autorité nominale, mais cet échec indirect, ajouté à tant de revers, à tant d'injùres,-indisposa Mahmoud, et le peuple turc regarda la chute prochaine de Charles X comme une juste et prompte punition du ciel, vengeur du dey. La superstition seule florissait au milieu de l'empire en ruine. Les Osmanlis expliquaient les révolutions du pays des giaours par les merveilles de la justice d'Allah, qui se souvenait des outrages feits au Croissant. Dans le délabrement des affaires de l'Islam, ils Usaient un arrêt du ciel, irrité contre le sultan renégat, contre tous les fauteurs de la réforme. L'incendie de Péra prouva à Mahmoud l'irritation de la majorité contre ses institutions. Plus ds dix mille maisons chrétiennes furent consumées sans ressources. Aux lamentations des victimes, la foule en chœur, de toutes parts, répondait que Dieu vfengeait sur eux le crime de Navarin. Le fenatisme ne savait plus que récriminer. Le malheur, en abâtardissant toutes les vertus des Osmanlis , avait rapetissé même leurs idées religieuses, et ils mvalaient presque leur Dieu au rang dé redresseur de torts du sérail. Cependant Mahmoud travaillait à la reconstruction des fondements 4e la monarchie, au miUeu de l'orage crois-
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sant. Le choléra sévissait. Le mécontentement des fanatiques de Stamboul trouvait des appuis redoutables au dehors. Les pachas de Bagdad et de Scutari étaient en rébellion, et le gouverneur de TEgypte démasquait ses prétentions. En effet, au sujet d un différend avec le commandant d'Acre, Méhémet-Ali se rendit maître de cette place, malgré Tordre de son souverain , défit un parti de Turcs qui voulait lui fermer le chemin de Damas, conquit la Syrie entière, et attendit sur ses trophées, à Adana, l'investiture de cette province. Mahmoud envoya contre le vassal félou un corps d'année qui fiit vaincu à Konie. C'était l'ouverture de l'acte final du démembrement de .l'empire ! La diplomatie prit l'alarme. La France s'interposa auprès du rebelle. Les pourparlers de la paix s'engageaient, quand le général Mourawief vint offrir l'aide de la Russie pour soumettre Méhémet-Ali. Le sultan eut la pudeur d'hésiter avant l'acceptation d'un secours miUtaire ! Mais Ibrahim-Pacha avait envahi l'Asie Mineure. Smyme, dans l'attente du vainqueur, avait arboré les couleurs égyptiennes. Mahmoud voyait déjà le drapeau de l'insurrection flotter sur Constantinople. Il se proposa de laisser faire à l'escadre russe, qui sortait triomphalement du port de Sébastopol. La Turquie expirante était aux genoux du czar! Les ambassadeurs de France et d'Angleterre tentèrent une démarche décisive auprès du pacha d'Egypte. Ils obtinrent que ses troupes se retireraient de l'Asie Mineure, et, à cette condition la Porte conféra à Méhémet-Ali le gouvernement de la Syrie, Mais les renforts russes débarquaient en face de Thérapia, non loin de la Corne-d'Or, L'amiral Roussin et lord Ponsonby réclamèrent contre ce commencement d'occupation des terres ottomanes! Le comte Orlof, en* voyé de l'empereur Nicolas, déclara que l'armée auxiliaire ne quitterait son poste qu'après l'évacuation, par les Egyptiens, du pays récenmient conquis au delà du Taurus. Ibrahim Pacha, sous la pression des médiateurs, exécuta le mouvement rétrograde, posé pour condition du départ des Russes. Pendant ce temps, le
138 PASSÉ DE LA QUESTION D'oRIENT.
■ plénipotentiaire du czar signait en secret à tlnkials flleki, pour huit ans, avec la Porte, un traité d'alliance offensive et défensive.
Entre autres clauses précisées, le sultan s'engageait à fermer le détroit des Dardanelles à toute puissance en guerre avec la Russie. Mais une partie de ce pacte restait dans xm vague profond , celle qui accordait à la Eussie, sous ombre d'amitié, la facilite d'intervenir en ^ Turquie à propos des embarras du dehors ou des trou- ^ bies intérieurs. Cette faculté équivalait à la destruction de l'indépendance politique de la Porte. La France et l'Angleterre, inquiètes^ demandèrent des explications et essayèrent des préparatife de guerre. Un nouvel acte de la diplomatie russe survint, comme une dernière preuve de sa victoire. Le czar faisait remise au sultan, ainsi ^u'à un vassal dont on voudrait récompenser la docilité, d'une fraction des contributions de guerre qu'il devait encore. Toutefois, pour donner un semblant de satisfaction à ses concurrents en éveil, il promettait d*abandonner sous un bref délai la Moldavie et la Valachie. Tandis que la politique européenne ne comptait plus avec le divan, Mahmoud, convaincu que le remède de la faiblesse des Ottomans serait dans le succès de la réforme, innovait à outrance.
La publication du Moniteur turc exaspéra les ennemis de l*imprimerie et des lumières. Ce parti, excité par les ulémas, renforcé des débris des anciennes milices, comprenait le gros du peuple de la capitale et avait de {missantes ramifications dans les provinces. Il sema 'incendie contre le padischah giaour. La Bosnie et ^Albanie se soulevèrent, ayant pour mot d'ordre la haine des anciennes institutions. La Servie, indifférente aux projets de Mahmoud, revendiqua son autonomie. Sous peine de perpétuer la révolte, il fallut l'exempter de tout impôt et reconnaître pour cinq^ ans le prmcô Miloch. Cependant Méhémet-Ali aspirait ouvertement à la souveraineté, non-seulement de l'Egypte, mais de la Syrie et de l'Arabie. Sur ces entrefaites, une conspiration ourdie à Alep, contre les Egyptiens, et un sou-
PASSft DS LA QUBSnOlf D'OttAMT. 139
lèvement en Palestine, offrirent àMahmoud une occasion favorable pour recommencer la lutte avec son vassal. L'accord des diplomates de TEurope en émoi prévint la rupture. Le sultan consentit à abandonner au pacha d'Egypte le tribut arriéré, et celui-ci évacua le district d'Or& qu'il avait gardé en Asie au mépris de ses premiers engagements. Ainsi, en 1835, grâce au désir des puissances médiatrices, d'éviter une guerre générale, la Porte respira et parut retrouver un principe de vie. Mahmoud, abolissant le système féodal des levées en masse, créa définitivement une armée permanente, sur le modèle de celles de la chrétienté, ouvrit des écoles militaires, et, renonçant à l'isolement que Toiv giieil et la routine avaient maintenu, il accrédita un ministre à poste fixe près de la cour de France.
Au dehors, il fit sentir son peu de puissance recon* quise, en étouffant l'insurrection de l'Albanie, et suis tout en s'emparant de Tripoli, à l'instigation de l'Angleterre jalouse d'élever une barrière entre le Nil et Alger, persuadée ainsi qu'elle y trouverait un foyet d*intrigues, pour agiter à son gré les Arabes. La Turquie ne pouvait se relever. Même dans les témoignages de sa force péniblement ranimée, on reconnaissait l'influence étrangère. Le cabinet de Londres , content de Supplanter la Russie au Divan, multiplia ses feveurs et ses exigences. Lord Durham, son ambassadeur, en quittant son poste, fit au sultan les adieux les plus flatteurs. Mais un firman ordonna au pacha d'Egypte d'abolir en Syrie le monopole de la soie dont souffrait le commerce britannique. Le léopard montra les dents à propos d une insulte individuelle; maïs l'or de l'Angleterre aida sa vieille pupille à acheter la reddition de Silistrîe, que les Russes avaient conservé, en garantie de l'indemnité de guerre , fixée à Andrinople. Délivré de tout souci à l'extérieur par l'apparence de soumission de Méhémet-Alî, par le rétablissement de l'ordre en Bosnie, en Albanie et en Bulgarie, fier de pauvres lauriers cueillis sur la côte d'Afrique, Mahmoud changea son rôle de réformateur en celui de révolutionnaire.
UO PASSé DE LA QUBSTION B'ORIEMT.
Brisant la chaîne du Coran, fl chargea une commission de rédiger un code plus complet que le livre saint , plus en harmonie avec les mœurs qu'il se proposait d imposer. D'autres- libres penseurs reçurent mission de rechercher les moyens propres à développer le commerce, l'industrie et l'agriculture, ces trois mamelles de la prospérité. La peste ayant fait invasion, le mufti, par ordre de l'empereur, força l'interprétation du texte sacré à l'endroit des lois sanitaires, et, avec l'autorisation d'Allah, un projet d'établissement de lazarets fut mis à l'ordre pour tout l'empire. Les pièces de monnaie nouvelles furent frappées à l'effigie du padischah , et les soldats eurent l'ordre d'observer pour le portrait de Sa Hautesse , placé dans toutes les casernes, les mêmes marques de respect que pour son auguste personne. Cependant Stamboul semblait secoues la poussière des siècles barbares. Un pont reliait la ville au faubourg et le jour de son inauguration , les sultanes, comme pour donner aux femmes l'exemple du luxe européen, se montrèrent à peine voilées , les cheveux flottants en tresses d'or, assises dans des chars de gala que traînaient de riches attelages de bœufs. Le premier bateau à vapeur fiit lancé à l'arsenal de la Marine, en pompe , sous les yeux du sultan et de ses conseillers qui saluaient dans l'apparition de cette machine, un messager de la civilisation chrétienne. La foule qui assistait à cette cérémonie ne partageait nullement l'enthousiasme du monarque. Les ulémas criaient au scandale, du haut de la chaire, et l'indignation populaire se manifestait par des rassemblements. Chaque jour le Bosphore engloutissait les cadavres des conspirateurs ; et force fut de défendre aux fumeurs un long temps d'arrêt dans les cafés. Malgré la surveillance de la poUce, les murmures des vrais croyants grondaient. Le directeur de la monnaie fiit assassiné en pleine mosquée, victime de sa fabrication sacrilège. Interprète du fenatisme, un derviche apostropha Mahmoud en pleine rue, et lui reprocha ses abominations. On mit à mort ce sermonneur importun.
PASSE DB LA. QUESTION D'OfilBlH'. 141
Maïs la voix publique le sanctifia et le.bruit courut en ville que, la nuit, une auréole illuminait la tombe du martyr. Toutefois , Mahmoud réfléchit que ses innovations pourraient lui devenir funestes , et pour attester son orthodoxie, il rendit un hatti-chérif dans lequel il se plaignait de la négligence de ses sujets à remplir les devoirs de la foi. Il ordonnait à tous de cesser le travail aux heures de la prière, et de se rendre au temple le plus voisin. Attaquant de front l'excès de décrépitude dans lequel étaient tombés les musulmans , il recommandait la propreté des habits et des personnes. Comme prince temporel , Mahmoud confiait aux lois le soin de punir les infractions à ces commandements de la religion; en qualité de pape du mahométisme, il condamnait au malheur dans l'autre monde tous ceux qui n'observaient pas les nanaz et les ablutions; comme
SoMque, il attribuait le déclin de l'empire aux progrès e cette èttale indifférence, qui, de la vie politique, avait passé dans la vie privée, et menaçait de faire d'une nation de conquérants une collection de momies. Le Moniteur ottoman publia un conunentaire doucette sorte de décret de salut public, afin que personne à l'avenir ne pût prétexter de son ignorance. Après avoir catéchisé Stamboul, le sultan entreprit un voyage à travers les provinces; mais, avant son départ, (tant les préjugés étaient enracinés!) par une concession à l'esprit superstitieux, visant à la popularité, il consulta le premier astrologue du sérail, et, sur sa réponse favorable, il se mit en route. Il inspecta les mosquées, les fortifications, les magasins, les casernes, les nôpitaux; partout les milices régulières de récente formation manœuvrèrent devant lui et il les encouragea au bien. Partout il s'informa des besoins des populations, et, accessible aux plus faibles, il écouta leurs doléances. Partout, de vive voix, ou au moyen d'un firman lu en séance publique, devant les autorités provinciales, il prêcha la nécessité de l'harmonie entre toutes les classes, sans distinction d'origine ou de culte. Partout enfin il sollicita le concours des hommes influents pour la réalisation du
142 PASSA DB LA QxnMiTioM D'ôBniirr.
bonheur général. Pendant que sa bouche doniiait des conseils y il semait l'argent à pleines mains , afin de provoquer des améliorations agricoles ou industrielles.
Malheureusement ses conseils étaient impraticables, par la mauvaise volonté des grands, par Fabrutissement moral des petits, et les largesses impériales tombaient sur un sol que le régime d'ime stérilité séculaire avait épuisé. Le germe de la mort était dans le cceur des Osmanlis et dans les entrailles de la terre d'Islam.
Au retour de cette tournée sanitaire, le sultan eut à braver une conjuration ourdie contre ses jours par des anciens lanissaires* Les supplices et l'exil le délivrèrent d'une pépinière d'ennemis inconsolables* Mais le complot avait ses racines dans le peuple, et même dans l'entourage du Divan. Le ministre de l'intérieur, Pertew- Pacha, était accusé d'avoir des liaisons clandestines avec le pacha d'Egypte, qui, pour mieux arriver à ses fins ambitieuses, s'était érigé en défenseur des vieilles ordonnances de l'empire* Il fut disgracié, puis étranglé. Le cabinet de Londres vit d'un mauvais œil la nomination de son successeur, Hadji'^Akif-Pacha. On le disait complice des violences exercées, il y a peu d'années, sur un négociant anglais. ïï s'excusa, et lord Ponsonby, rendant au divan ses bonnes grâces, excita la Porte à reprendre Tunis. C'était à la veille de l'expédition de Constantine, et cette coïncidence ressemblait à une perfidie vis-à-vis de la France. L'amiral Lalande surveilla les manœuvres de la flotte ottomane, qui portait le destin de la paix européenne. Mais elle se contenta de débarquer des renforts à Tripoli. Vers cette môme époque, Méhémet-Ali, désespérant de dominer l'Arabie, fit offiir au sultan un supplément de tribut, à condition que la suzeraineté de l'Egypte et de la Syrie resteraient héréditaires dans sa famille. A ce prix, il promettait le désarmement de sa flotte et la réduction de son armée. Mahmoud accéda pour l'Egypte à l'aliénation des droits du kalifat; mais, en échange de la grâce qu'il accordait pour Tabandon d'une province, il demanda la restitution
PABSâ DB LA QUESncm D*ORIBMt. US
Intégrale de la Syrie. Cette restriction rompit la possibilité d'une entente, et les deux pays se tinrent sur la défensive. Bientôt la nouvelle arriva à Constantinople que Méhémet-Ali rejetait pour l'avenir l'obligation de tout tribut, et qu'il se proclamait roi indépendant de l'Egypte, de la Syrie et de l'Arabie. Le sultan Mahmoud indigné voulait, sur-le-champ, marcher contre le traître. Les ambassadeurs de France et d'Angleterre cal- ' mèrent ce mouvement de colère; et, sur leurs instances,. le pacha envoya une partie des arrérages. Cependant, les préparatifs de guerre fiirent, de part et d'autre, poursuivis sans relâche, et l'armée d'Asie eut ordre d attaquer^ au signal de marche d'Ibrahim-Pacha. Le général égyptien, retenu par les instructions de son père, attendait. La diplomatie jouait de toutes pièces; l'amiral Roussin, aanom de la.France, représenta au sultan que la paix était la condition essentielle de la régénération des Ottomans, et que sur lui retomberait le poids des discordes de l'Europe. L'Angleterre , ayant signé un traité de commerce qui abolissait, dans toutes les parties de la Turquie , le monopole sur les produits de l'agriculture, et le vice-roi refusant de s'y conformer, le cabinet de Londres agissait par des menaces inté-» ressées auprès de l'adversaire de la Porte, La Russie souterraînement donnait sa parole au Divan de le seconder. Après plusieurs mois de cette comédie de chancellerie, l'armée ottomane franchit l'Euphrate, et fut complètement vaincue à la bataille de Nezib. La mort évita à Mahmoud le chagrin de ce désastre.
Stamboul lui fit des funérailles magnifiques. La haie du cortège était formée par deux épaisses rangées de spectateurs ; d'un côté les hommes silencieux et consternés, de l'autre, les femmes éplorées et gémissantes. On se disputait l'honneur de porter la bière, ou de toucher les restes vénérés. Le peuple rendait un hommage tardif à celui qui, malgré la mauvaise fortune, avait été un des plus illustres rejetons de la dynastie d'Othman. Si le dieu de l'islamisme avait suscité Màh* moud eent ans plus tôt, il aurait pu sauver l'œuvre da,
Ui PASSÉ DE LÀ QUESTION D'OBIENÏ.
Mahomet II. Mais quand il arriva au trône, tout espoir de salut était perdu! Entre les désastres de la guerre étrangère et les excès des troubles civils, la Turquie avait atteint le dernier période de Tépuisement matétériel et moral. Incapables à jamais, par leur faute, de remplir Tapostolat guerrier, mais attribuant au destin invincible la décadence de l'enjipire , se consolant des misères du temps présent par les douceurs de la vie contemplative, épicuriens de l'Orient, sans besoins, et par conséquent, sans goût pour le travail, logiciens de "a routine, qui repoussaient tout changement par crainte de l'inconnu et par amour du repos, les contemporains de Mahmoud ne savaient que se courber sous "es insultes de la chrétienté, ou étaler leurs haillons, comme s'il ne coulait plus dans leurs veines une goutte de sang des Osmanlis, et qu'ils fassent condamnés à porter le deuil perpétuel de leur gloire. Le héros de la réforme musulmane se trompa, non-seulement sur la valeur des Ottomans, mais aussi sur l'efficacité des systèmes politiques. Il semblait croire qu'une société se régénère à coups de décrets. Mais il en est des peu^ pies comme des individus, ils ne se corrigent du moindre vice que par la force de la volonté. Or, les efforts de Mahmoud se brisaient contre le rempart de l'inertie nationale et du fatalisme dogmatique. Les courtisans ou les zélateurs de la civilisation, à propos de l'ouverture d'un théâtre à Péra, criaient au prodige, mais les remèdes n'allaient pas même à la surface de la plaie. Mahmoud en vain secouait le cadavre par tous les membres, comme pour le rappeler à la vie', le cadavre retombait de tout son poids près du cercueil. Les lois même, loinr de provoquer un symptôme de guérison, rendaient le mal plus tenace; car, plus la résistance venait de haut, plus les Turcs s'obstinaient dans leurs erreurs. On leur prescrivait les ablutions, et les ham^ mandriSy malgré la modicité du prix, ne trouvaient plus de chalands pour leurs bains. C'était jadis œuvre pie d'offrir aux pauvres l'eau lustrale, et il n'y avait plus lieu d'exercer ce genre de charité envers une populace
PkB&à M LA QUESTION D'OBIBNT. 145
de cyniques à turbans. Seules, les femmes fréquentaient les thermes, pour y chercher des distractions que le monde leur refusait. Les ordonnances de police publiaient les prescriptions de la médecine moderne, en cas d'épidémie, et dès les premiers avant-coureurs de la peste, les malades préféraient aller en pèlerinage au tombeau du Géara, et nouer un lambeau de leurs vêtements aux arbrisseaux d'alentour. La foule des visiteurs croyait que ces arbustes miraculeux retenaient la peste, et le tronc des offrandes placé à l'entrée Sar les maîtres du lieu saint, derviches en ménage, n'iniquait pas aux hôtes superstitieux qu'ils étaient dupes d'un charlatanisme religieux. L'ordre de l'empereur portait de prier, cinq fois par jour, sous peine d'mnende, Les dévots de cabarets sortaient du logis à l'appel du Muezzin, mais pour boire et fumer. Cet entêtement, dans la corruption, avait, de longue date, désespéré les ancêtres les plus intrépides de Mahmoud. Mais ce prince, pour entreprendre une œuvre impossible, avait oesoin de s'abuser sur ses chances de succès, et en somme, le progrès obtenu par quarante ans de persévérance fut un. résultat imaginaire. Mahmoud même, par la force des choses, se vit réduit à descendre l^ dernier échelon de la déc»adence, en subissant les offices des secours de l'ennemi le plus implacable de la Tur-
?me contre un vassal en révolte. Il ne manquait plus & empire, av«nt d'être rayé de la carte des vivants, qu'à appeler à son aide contre ce même ennemi , convoitant prématurément les dépouilles de Gonstantinople, les deux peuples de l'Occident qu'elle avait le plus bafoué jadis par le trafic des capitulations. Ce triste privilège était réservé au successeur et fils de Mahmoud, au sult»i Abdul-Medjid.
L'avènement de ce prince fiit signalé par la trahisoa du capitan-pacha, qui livra la flotte ottomane au Pacha d'Egypte, et parla aeclaration.de Méhémet-Alî, notifiant qu'u ne déposerait les armes qu'après la reconnaissance de sa souveraineté héréditaire. L'Europe redoubla d'activité diplomatique. L'opposition des iatérêts de la France
146 PAfiSâ BB LA. QUESTION DOBÎBHT.
et de rAngleterre semblait devoir aboutir à la grterre générale, quand, au milieu des ténèbres croissantes de 1 horizon politique, une lueur de paix imprévue brilla sur Constantinople. Soit qu'il eût juré à son père de compléter son plan de réforme, soit que son éducation
EDrtât déjà ses fruits, Abdul-Medjia convoqua à un ivan solennel, dans le jardin impérial de Gui-Khané toutes les puissances de l'empire. Sur une tribune d'honneur, siégeaient un fils du roi de France ettousles ambassadeurs chrétiens. Dans une enceinte réservée, se tenaient les patriarches des trois religions qui disputent le plus à l'islamisme la direction morale de l'Orient; à côté des pasteurs des cultes grec, arménien catholique et arménien schismatique, le chef spirituel des Juifs Levantins ; près de là, comme dans un camp opposé, et en bataillon serré, le corps des Ulémas ; derrière, les banquiers, tels que les grands u^aitres de la finance et les députés des diverses corporations. Sur les derniers bioics, les directeurs de toutes les administorations et Tarmée des employés. Vera le sommet de Tamphi- &éâtre, au-dessous du trône vide, brillaient en tenue de parade, le mufti et les sept généraux de premier ordre. Au loin, et de tous côtés dans la plaine, s'étendait, semblable à ime nappe de turbans, la légion des enfants de Mahomet, attendant avec une inquiète curiosité, CfC^iame si le Prophète allait apparaître devant cette asseniblée exceptionnelle des représentante et des amis de la Turquie? Jamais Stamboul n'avait admiré les apprêts d'une cérémonie pareille; ni sur l'hîi^odrôme, quand le padischa convoquait jadis les ministres tremblante de la chrétienté aux spectadesde la circoncision de son premier né, ni dans la vallée de Daoud-Pacha, au rendez-vous de guerre , lorsque les milices glorieuses de l'Islam se pressaient pour la bénédictK)n des drapeaux. On ne distinguait aucun trophée d'armes ou de queues de cheval sur le théâtre. L'étendard sacré ne déployait pas ses ailes majestueuses, au-dessus du dais impérial. Pour la première fois, en présence des envoyés du pays des GhiaourSi on n'entendait pas un cri
de guerre ; et même ces hauts dignitaires de TEurope avaient Tair de présider cette sorte de Champ-de-Mai, sans exemple, tandis que lès prêtres d^Allah baissaient la tête, au souvenir du passé et des janissaires. Cependant l'absence des sultanes et des fenunes donnait, dès le prélude, à cette manifestation, moins le caractère d'une fête que d'un vaste comité appelé à décider de l'avenir de l'empire. Bientôt le sultan arriva en costume d'apparat. Une aigrette de diamants étincelait sur son fez, et le sabre d'Othman pendait à sa ceinture. Le ministre des affaires étrangères Bechid-Pacha se leva alors et lut le hatti-chérif, résumé des institutions nouvelles. Elles devaient porter sur trois points importants: d'abord, assurer à tous les sujets de la Turquie sécurité parfaite, quant à leur vie, à leur honneur et à leur fortune ; en second lieu, régulariser l'assiette et la perception des impôts; enfin, fixer la loi du recrutement de l'armée et le temps du service militaire. Açrès un commentaire de ces trois parties principales, qui ne sortaient pas du cerde des considérations purement politiques , le kalife maudissait et privait pour toujours de tout bonheur quiconque ne se soumettrait pas à la constitution nouvelle et aux lois promulguées d'après son esprit. Les commissaires de la civilisation européenne félicitèrent Sa Hautesse suivant l'étiquette, et f^uis les Osmanlis, petits et grands, se séparèrent, avec 'air de médecins consultants, qui n'ont pas foi dans la cure. En vérité, l'héritier de Mahmoud abaissait trop la (question de la réforme à des détails de bureau. Il était, sans doute, essentiel d'abolir ces concessions vénales qui, sous le nom à'illizamj déplorable reste de l'ancien système général des monopoles, abandonnaient l'administration civile et finandère d'une localité à l'arbitraire d'un fermier. Il Mait proscrire le trafic des faveurs et de^ charges. Mais qu'étaient le fléau de la vénalité des emplois publics^ ^[u'étaient les monstruosités du monopole, en comparaison des ravages de la doctrine fataliste ?et,cette lèpre morale ne pouvait être extirpée quepar une métamorphose del'isla-
148 PASSà DB LA QUESTION D*0&IBNT.
misme que Mahmoud avait vainement, mais avec raison, travaillé à rétablir dans sa pureté; car Tesçrit véritable du Qoran comportait une alliance avec les idées modernes de progrès et de liberté, tandis que le culte régnant de la lettre sacrée et des superstitions , n'admettait aucun accommodement avec les principes quelconques de régénération. Il importait aussi de sauvegarder les droits de la £Eunille, en réduisant à cinq ans la durée de la servitude militaire. Mais cette mesure touchaitr elle à Tétat social de la femme, dans la république musulmane? La barbarie relative des Ottomans, découlait d'une injustice pesant, de par Mahomet, sur la moitié la plus intelligente de l'humanité. Or, l'émancipation de la femme dépendait d'une rénovation religieuse. Abdul- Uedjid était principalement dans le vrai, quand il voulait que la loi turque, à l'avenir, protégeât également tous ses sujets. Malheureusement cette égalité, dont'le «principe avait commencé à germer dans le cerveau de Kupruli, et qui passait enfin dans le code ottoman» n'offrait, dans la pratique de la vie, aucune garantie aux raïas*
L'empire comprenait toujours deux races distinctes et entre lesquelles aucune fusion n'était à espérer. Le turc malgré les démentis de l'histoire, se regardait encore comme un conquérant d'origine supérieure. Il suçait avec le^lait, le mépris du Ghiaour, et la crainte lointaine de tri1)unaux nécessairement partiaux ne devait pas l'empêcher d'opprimer le chrétien en toute circonstance. Pour abaisser la barrière qui séparait les deux camps, un moyen peut-être se présentait : ouvrir aux vaincus les rangs de l'armée, la porte des carrières libérales. Mais un novateur plus hardi que Mahmoud n'aurait jamais osé braver à ce point extrême les préjugés les plus redoutables de l'orgueil national. Les raïas n'avaient donc qu'à profiter de l'adoucissement promis dans leur » condition cîvide, pour préparer leur aflEranchissement politi(jue, au lieu de rêver un rapprochement irréalisable avec leurs maîtres. La Grèce avait donné glorieusement l'exemple. La Servie patientait sous les armes.
PASSi DB LA QUBSTION D'OBIBNT. 149
La Roumanie appelait ouvertement de ses vœux la domination du czar. Le sceptre des provinces chrétiennes de la Turquie d'Europe échappait donc de plus en phis à des barbares décrépits, tandis que TE^^te, par une insurrection presque triomphante» invitait l'Asie mahométane à se séparer d'une monarchie indigne du kalifat. Ainsi, les essais de réforme les plus honorables tournaient contre les vues de leurs auteurs, et, loin d'aplanir les difficultés, elles ne servaient qu'à accâérer la dislocation définitive d'un empire qui, ïa guerre sainte à jamais finie pour lui, n'avait plus de raison d'être, en Europe. En tout point,- Abdul-Medjid devait à l'œuvre, voir, comme son père, ses meilleures intentions se fondre en chimères : éloquente destinée de ces derniers ouvriers de la décadence, doués des plus belles qualités du commandement, sur qui retombait le poids des &utes de dix générations, et tous deux condamnés en raison de cette croissante progression du mal, à laisser, s'ils fusaient peu , mounr laTurquiede langueur, et, s'ils osaient trop, à jeter le pays à travers les hasards incalculables d'un bouleversement social! Mais combien plus encore il y a d'éloquence dans le long châtiment d'un peuple
?ui a pris pour guides deux faux principes : au dedans, indifférence en toute matière, au dehors la guerre prosélytique ! On dirait que la providence de la chrétienté a
Elacé exprès aux portes de 1 Europe, la victime sur son t expiatoire, afin d'instruire les fils aînés de la civilisation moderne! En vérité, au lieu de dresser tant de chaires d'histoire ancienne, d'où les disciples universitaires de Brutus et des Gracqués, enseignent à la jeunesse des vertus d'un autre âge, ne vaudrait-il pas mieux convier, ceux qui doivent être un jour des citoyens actife, à l'étude des péripéties, qui ont, en moins de deux siècles, précipité les Ottomans du faîte de la candeur dans les abîmes du fatalisme impuissant, puis joignant à un exemple palpable im précepte en tout temps utile, les convaincre qu en leur patrie les mêmes causes produiraient aussi les mêmes effets, et qu'à ce titre 1 insouciance des affaires publiques est un crime.
150 PASSA DB LÀ QUBSnON D'QIHBNT.
Les treize années qni s'éepiilèrenV entre la promulga* tion de l'édit de 6m-Ehané et le signal de la guerre d'Orient, ne firent qu'ajouter une page à Thistoire du démembrement final de l'empire ottoman. Les opprimés de l'ancien régime ne gagnèrent rien à la nouvelle constitution. Les harems n'^oucirent pas le sort des femmes, et les lois, péniblement rédigées, ne parvinrent pas à soustraire lès raïas à l'arbitraire des gouverneurs de province. Cependant la France avait reculé devant la nécessité de vider à coups de canon la querelle de Méhémet-Ali. Le roi Louis-Philippe aima mieux subir l'insulte du traité de Londres. Mais le résultat du concert européen bientôt rétabli, fut la séparation de l'Egypte reconnue héréditaire dans la famiUe du pacha vainqueur. Le Divan craignant probablement d'être forcé au sacrifice de la Syrie, dut s'applaudir d'une sdution qui ramenait pour lui la paix à un bon marché relatif. Dès ce moment, la Turquie devient le champ des intrigues ouvertes de 1 étranger. La Bussie, sûre de l'impunité, prend pied sur le Danube et conquiert moralement les sujets slaves et grecs du Sultan. Le czar fraye, sans pudeur, son chemin vers Constantinople. La moindre rivalité lui porte ombrage et il dis^ pute, même à la France insensible, la domination des Lieux Saints. Tandis que ses rivales luttent pour une question d'influence sur les ruines du Saint-Sépulcre, 1 Angleterre inonde l'Orient de ses marchandises et se contente de surveiller le Bosphore du haut de ses navires de conmierce.
Pendant ce temps, tout bruit avait cessé autour des réformes de Mahmoud, Les Osmanlis s'étaient rendormis d'un sommeil sépulcral. D'année en année, la Russie gagnait du terrain. Les Provinces danubiennes acclamaient déjà le règne du czar. Sébastopol grandissait de plus en plus. La mer Noire n'était plus, aux yeux de l'empereur Nicolas, qu'an fossé coulant entre sa forteresse de prédilection et la ville de ses rêves ambitieux. Le signal de la révolution de Férrier remplit de joie l'aspirant au trône de Stamboul. Il espérait frapper
à mort, pour la dernière fi)is, la Turquie, à la faveur des loisirs que les troubles intérieurs de la France et les inquiétudes de l'Europe du côté du Rhin, laisseraient à ses armes et à sa diplomatie. La chute de la République lui conseilla bientôt de se hâter, et l'avènement du Président lui donna le vertige ; car, Napoléon III arrivant au trône avec la double auréole de sauveur de la liberté et de restaurateur de l'honneur national^ la partie changeait de face, en Orient.