QAI^LIPOLT
gérait mieux Ifl gratîté des coujonctures. Ds délibéraient ea plein vent, étudiant les lieux, sondant les ressources et les plaies de Tannée turque, quand un courrier de Silistrie vint au camp à franc-étrier, et remit au seraskier, consterné, des deoêches qui réalisaient en partie les prévisions d'Omer-Pacna. L'ennemi resserrait de plus en plus ift ville, et bombardait ses murs sans relâche. Déjà le parapet du côté du Danube, ruiné, ouvrait une brècbe aux colonnes d'assaut. Aussitôt le maréchal convoqua ses pairs sous la tente, et, d'accord avec le chef anglais, u promit à Omer-pacha de le soutenir le plus promptement possible, et de concentrer, dans ce but, autour de Varna, sans retard, toutes leurs troupes disponibles.
La nouvelle de Tîntervention prochaîne des alliés vola jusqu'à Silistrie et ranima le courage de la gurni^ son. Le maréchal regagna Gallipoli, de toute la vitesse du Berthollety tandis que lord Raglan retournait à Scutari, au bivouac des divisions anglaises, l'un et l'autre, jaloux de tenir parole à la Turquie. Mais pour remplir les engagements de Schumla, quels obstacles à vaincreî Et, d'abord, les bâtiments de transport manquaient* Lo chef français avait supplié le ministre de la marine de lui venir en aide, par un sublime effort : l'Etat nolisait, à grands prix des navires du commerce et n'en trouvait " pas à volonté. Le capitan-pacha avait bien promis le concours d'une flottille égyptienne; mais pouvait-on se fier sur un gouvernement dont les ressorts usés ne fonctionnaient plus. Pas d'argent a^ trésor, le vic^ dans les magasins de Constantinople; la disette ^^disperserat-elle pas l'armée du Danube, avant que feSfeHiés la secourent? Ce doute assombrissait l'avenir aux yeux du maréchal, toutefois sans l'abattçe, et il maîtrisait les premières souffrances d'un mal sans pardon, pour triompher de l'impuissance et de l'inertie de la Porte. Les ministres du sultan sortiront de l'ornière, devrait-il lui-même s'attel^ati char! Le succès de l'œuvre commune est à ce prix. Le temps presse : on apprend que les Russes ont tenté, coup sur coup, deux attaques contre
QMJaSOU.'%. 16%.
Silîstrie, infructueuses, il est vrai; mads h blocus l'enveloppe de tous côtés, et Omer-Pacba désespère de la dégager, peut-être mêiiae de la ravitailler. Dans ces circonstances le généralissime français calcule ses moyens d'action immédiats, et rassemble. les fractions de sa petite armée. Décidément l'organisation des services administratifs est encore trop imparfaite pour" que l'industrie du soldat supplée à leur insuflSsance. San» ressources, comment se porter à Varna, vite et en masse? Il faut réduire les proportions de la diversion, convenue hier sous la tente d'Omer-Pacllîa. Du moins on montrait ainsi aux défenseurs du Danube, sans délai, avant la chute probable de Silistrie, les aigles de notre avant-^arde, on s'acquittait de la promesse jurée, éans les limites du possible. On prouvait aux Turcs que les alliés veillaient avec sollicitude sur leur capitale, et» peut-être l'ennemi, inquiet des premiers mouvements des anglo-français n'oserait pas dépasser la ligne des Balkans. Moins prêt à l'action que son coUëgue, lord Raglan accepta ce sacrifice à la nécessité, sans en éprouver les regrets qtd minaient en secret la vie du maréchal.
Celui-ci, les ordres pour se préparer à lever le camp de Gallipoli, une fois aonnés, courut à Constantinople et demanda audience au sultan. Abdul-Mé^jid, estimait
{)rofoiïdément le guerrier qui avait nwssion de sauver a Turquie. Le leç^demain de son arrivée, il lui avait en^^ voyé à sa résidence de Yeni-Keûi, un présent de six chevaux harnachés; et d^uis lors, toutes les fois que la maréchale assistait aux revues du Champ (Je Mars, sa hautesse s'empressait de la saluer, à la stupéfaction des Osmanlis. Aussi reçut-il avec joie dans son palais, le député militaire de la France. Pendant que le maréchal parlait des victoires prochaines, un rayon d'espoir édaira le visage du monarque glacé, avant Tâge, par les soucis du trône et les voluptés du sérail. IlrôpoiMit qu'il avait foi dans ses alliés et en Dieu, signa "sur-lechamp un emprunt, pour parer aux premières dépenses de la guerre, et ordonna de mettre toutes Ibs ressources
1^ OALLIPOU.
de Tempire & la disposition du chef français. Enhardi par l'assentiment du souverain, le maréchal visita tour à tour ses ministres et fouetta leur zèle, en leur persuadant que bientôt les Russes menaceraient Stamboul ou seraient repoussés de la frontière, selon (ju'on seconderait Qmer-racha ou qu'on l'abandonnerait à sa fortune. Il ne se contenta p^s de prêcher du geste et de la voix, dans ce désert du sérail, et il envoya au bivouac de Schumla des médecins chapes de réformer l'installation de ces hôpitaux turcs, où blessés e( cholériques, confondus et Sans secours, imploraient la mort. La vue de ces charniers humains avait fait saigner le cœur du maréchal, lors de sa visite à Omer-Pacha, et il s'était juré 'd'améliorer le sort de ces soldats du Danube, sobres, vaillants, sans solde^ presque nus, qui, en récompense de leur dévouement, méritaient bien de trouver, à l'ambulance, un abri, un lit et les soins d'un infirmier.
L'exemple du înaré^al, surtout l'imminence du danger, arrachèrent le séraskier à son apathie, et il exauça tout d'abord le vœu le plus vif du représentant de la France, en assurant les approvisionnements de l'armée' du Danube. Puis,^ en vue de l'avenir il garnît les greniers de la guerre et créa des réserves. Les établisse-* ments de l'artillerie se ranimèrent, et les patriotes turcs murmurèrent de voir des ouvriers français travailler dans les arsenaux de Stamboul, tandi^^que des'olKciers , mécréants y diètaîent la loi. Par leurs soins on rajeunit des affûts dont les formes primitives auraient feit sourire de pitié notre patriarche Valière; des mortiers monstrueux, peut-être contemporains du siège de fihodes, et, qui plus tard, devaient s'attirer une funèbre réputation, devant Sébastopol, furent tirés de la poussière des magasins. On fabriqua par tonnes, cette poudre turque, le désespoir futur de nos canonniers, qui la surnonmièrent la poudre du sérail.
Pressé aussi par les exhortations du maréchal, glorieux boute-m-train de la défense, le capitan-pacha lutta d'activité avec le ministre de la guerre. Le som-
crALUPOLL 165
meil C6âsa dans les chantieis de la manne, et Ton s'ingénia à réparer le désastre de Sinope. Le maréchal, satisfait, entraîna à Gailipoli le chef de l'amirauté ottomane, et se fit céder par lui, afin d'éviter les retards, les bâtiments de transport promis. Il comptait sur eux plus que jamais ; car, pendant qu'il mettait tout en branle à Constantinople, la fatalité semblait le condamner à l'inaction. Les apprêts de l'expédition avançaient avec une lenteur que tout conspirait à accroître. Les vents contraires retenaient notre escadre à voiles à l'entrée de& Dardanelles, et le succès était compromis, si l'attitude de la flotte russe avait empêché les frégates à vapeur de jouef le rôle de remorqueurs.
Dans les rares heures de loisir que les perplexités du commandement lui laissaient, le maréchal méditait sur l'avenir de la guerre. Dans le cas où Silistrie prolongerait longtemps encore sa résistance, il se demandait quel parti prendrait Paskewitch, et ce qu'il conviendrait aux alliés de fttre. Décimés par les maladies, dans ime plaine marécageuse, les Busses, avant les chaleurs de la canicide, lèveront peut-être un siège où ils s'éfuisent en vains efforts. Le maréchal s'arrêtait à cette nypothise; alors poursuivra-t-on l'ennemi sur le Pruth?- Mais il n'acceptera la bataille que dans les conditions les plus favorables à la victoire. Vaincu, il ira nous braver ^ns les places fortes qui hérissent la Bessarabie. Pour nous, au contraire, les conséquences d'une défaite ne seraient-elles pas incalculables, au cœur d'une province ennemie, dont toutes les richesses seraient infailliblement livrées aux firmes, et où, pour vivre, il ne faudrait compter que sur nos convois? Si, après l'évacuation des principautés, au lieu de guerroyer dans ce pays aui fut Mal à Charles XII, on transportait ailleurs le [léfttre de la guerre ; si l'on portait à la Russie un coup dignfe de b grandeur des nations alliées. Mais où trouver le défaut de la cuirasse du colosse du nord? Odessa n'est qu'un nort marchand déjà maltraité par nos flottes; Pérécbp, de l'avis des marins, est inabordable 9t peitilentiel. En pistrcourant la côte de la Bussietnéri-
466 OtALUPom.
dionalele mapéchal fixait souvent, au sud de la Crimée, une ville que les czars n'avaient pas sans raison, enveloppée de mystères aux regards de l'étranger, une ville où,suivantleàiredesvoyageurs,lessuccesseursderierre le Grand entassaient, depuis plus d'un demi-siècle, des armes pour la conquête de Constantinople. Par la destruction de Sébastopol, ne frapperait-on pas au cœur la Suissance russe dans la mer Noire-? Mais, à la conférence e Varna, OmeivPacha avait déclaré ^[ue soixantequinze mille hommes, au moins, défendaient le midi de la Crimée. En outre, Tanûral Hamelin avait jécemment exploré le littoral de là Péninsule; d'après jon rapport, d'accord avec les données d'Omer-Pacha, quatre-vingt mille Russes gardaient les abords de Sébastopol, et au
Sremier signal, l'armée de Circrtssie pouvait envoyer es renforts par la mer d'Azoff. L'amiral ne croyait pas à la possibilité d'une descente en Crimée, car, dans toute son étendue, des felaîses protégeaient la plage ; et parviendrait-on à s'emparer du point le plus vulnérable de la côte, pareille témérité échouerait, selon lui. Partout l'organisation de la défense permettait aux Russes de nous opposer des forces supérieures. Sbt le» mamelons du rivage, il avait partout distingué'des vedettes aux aguets, et des sémaphores, dont les rapides signaux indiqueraient, d'après les évolutions de l'armée navale, le point de ralliement aux troupes ennemies disséminées à proximité. Ces renseignements recueillis à Varna, de la bouche de son collègue, s'étaient gravés dans l'esprit du maréchal, et au milieu, des nuits d'insomnie qui précédèrent le départ de GallipoK, il les discutait avec lui-même et recherchait, courbé sur l'atlas, si le poids de la responsabilité qui incomberait à la ma* rine, en cas d'un débarquement de vive force, n'avait pas dicté en partie l'opîmon de l'amiral. Toutefois, sans partager toutes les appréhensions du chef de la flotte, il ne se dissimulait pas les difficultés et les écueils d'une entreprise, telle qu'un coup de main sur Sébastopol, et? convenait déjà, avec la sûreté de jugement propre aux grands capitaines, que cette expédition coûtera aux
GâLLIPOLL 167
allîés les efforts d'une campagne entière. Mais le jour n*était pas venu de mûrir ce projet favori. Il feUait d'abord délivrer Silistrie, s'il en était temps encore, et une fois Silistrie débloquée, .qui pouvait prévoir jusques à quand les manœuvres équivoques de l'Autriche nous enchaîneraient sur les bords du Danube?
Cependant les navires, chargés de soldats, de chevaux, de, la fortune de la guerre, avaient, à la remorque, remonté les Dardanelles, et leur foule encombrait déjà la rade de Gallipoli. Un à un, les obstacles s'aplanissaient. Bataillons de guerre, intendance, parcs, dépôts, réserves, en moins aun mois, la persévérance du maréchal avait réuni en faisceau tous ces éléments. Sa Eetite armée, prête à marcher, frémissait sous les armes. . . la passa en revue, le 27 mai, harangua ses soldats, la plupart bronzés par le soleil d'Afrique, naguère conquérants de la Kabylie , sous ses ordres, leur promit la victoire, pleura dé joie^, pendantlé défilé, et maudit hautement la mutinerie de la Grèce, qui retenait à Athènes la division du général Forey.
En ce moment, tout s'agitait aussi, pour le départ, dans le camp anglais ; lord Raglan, jdoux d'être en . mesure, à l'heure convenue, avait eu à lutter contre les problèmes du même ordre que ceux qui exerçaient le
fénîe du maréchal. Peut-être même enviait-il les emarras de son confrère. La pénurie des moyens de transport ne paralysait pas ses mouvements,. puisqu'une escadre de bateaux de commerce lui avaà été exclusivement affectée ; mais, par les vices de l'administration de la guerre, les choses les plus indispensables ne lui parvenaient que par lambeaux de Londres et de Woolwitch. De plus, 1 opinion publique, surexcitée, trouvait un écho -malveillant dans tes journaux et au parlement . Du haut de la tribune de Westminster, les avocats de l'Opposition, faisant abstraction des lenteurs dont l'éloignement de la mère-patrie imposait la loi, s'étonnaient que les alliés, n'eussent pas déjà abordé l'ennemi, et traitaient, pour ainsi dire, lord Raglan de Fabius. Autour de lui, les officiers-généraux brûlaient de répondre
168 OALLIPOLI.
aux vœux irréfléchis des orateurs et des bourgeois de la Cité, n dut résister aux entraînements de son étatmajor, balancé entre la crainte de trahir les espérances que son nom inspirait à TAngleterre, et le danger de confier au hasard Tissue d'opérations trop précipitées. Lorsqu'au lendemain de l'entrevue de Schuinla, il fallut se borner, devant rinsuflSsance des moyens, au rôle modeste d'auxiliaires d'Omer-Pacha, en envoyant simplement à son aide nos têtes de colonne, au lieu de conduire au combat l'ensemble de troupes alliées, il trembla de déplaire à son pays. Afin de le décharger de toute responsabilité, le maréchal, en ami généreux, écrivit aux Tuileries que l'adoption du plan de campagne modifié, était surtout dû à son avis personnel, et qu'il n'avait nullement hésité à agir ainsi, devant l'impossibilité absolue que l'état des choses créait pour lui à Gallipoli, à Scutari pour lord Raglan.
Le 28 mai, l'armée anglo-française s'ébranla. La division du prince Napoléon prit la route de Rodoôto, le long de la mer de Marmara, et au delà de Kodosto, se fraya un chemin jusqu'à Constantinople, d'oti l'escadre de l'amiral Bruat, une fois libre, devait la tranporter au rendez- vous de Varna. Le général "Bosquet à la tête de la 2® division, rassemblée au camp des Èaux-douces, marcha par la Boumélie, vers les aéfilés des Balkans. La division de cavalerie, aux ordres du général Morris, se dirigea sur Ândrinople, tandis que, sous le commandement du général Canrobert, la 1"^* divisioti montait à bord des vaisseaux. La 4« division, en quittant la Grèce, devait suivre la trace de la division Bosquet. En même temps, sir Georges Brown s'embarquait à Scutari avec la P® division anglaise.
Ce mouvement simultané vers Varna, en partie par voie de terre, en partie par la mer, semblait parer à toutes les éventuahtés delà situation. Par le calcul des probabilités, la stratégie est fille des mathématiques. Or, l'héroïsme de la garnison de SiHstrie et la fermeté d'Omer-Pacha autorisaient à admettre que les Turcs, stimulés par la certitude de eecours prochains, arrête-
GtktUVOU. 169
raient assez loii^mps rennemi sur le Danube, pour permettre aux alliés d'établir leur ligne de bataille derrière les Balkans,- leur droite à Varna et à Bourgas, leur centre appuyé à Aïdos, et leur gauche vers Tomboli, se reliant à Andrinople. Ainsi à cheval sur le chemin de Constantinople, ou attendait Paskewitch de pied ferme ; on le refoulait, du côté de Schumla, et là s'engageait une bataille décisive. En cas d'échec, en cas d'un soulèvement , suppositioui possible dans -un pays dévoué à la politique russe, on se concentrait par un changement de front, vers la mer, à Bourgas, où une commission militaire avait préparé d'avance une base d'opérations; et, là, on occupait une position défensive analogue à celle de la presqu'île de Gallipoli. Enfin si, au delà de toutes les prévisions, Silistrie ne cédait pas de longtemps, l'armée alliée franchissait alors les Balkans et prouvait aux Turcs que les engagements pris à Schumla n'étaient pas un leurre.
Notre navire suivit à distance la division Canrobert. Nous admirâmes, en jetant l'ancre pour un jour, près de la tour de Léandre, le panorama splendide de Stamboul, inondé de la lumière du crépuscule. Ce fut de trop courts instants de plaisir ! Le lendemain matin nous entrâmes dans le Bosphore, et le canal étant encombré, les merveilles de la nature orientale défilèrent lentement devant nos yeux. La nuit nous surprit dans la mer Noire. L'Euxin, épouvantail des marins, nous parut meilleur que sa réputation ; car, après une navigation aussi prompte que tranquille, le navire était en vue de Varna, et attendait au mouillage, vers l'extrémité de la rade, que l'escadre fut repartie.