‹ Journal humoristique du siége de SébastopolChapitre 8 sur 14 · VABNA · texte numérisé non relu

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le-champ h la voile; et, de retour le 28 juillet, ils déclarèrent à la barre du conseil que, vers Temboucliure de la Eatcha, un débarquement serait couronné de succès, pourvu qu'on employât les moyens d'exécution, en rapport avec la grandeur de l'entreprise. La majorité ratifia, d'urgence, l'arrêt des explorateurs et les chefs alliés se séparèrent pour b&ter les préparatiâ du départ. Le secret des délibérations avait déjà transpiré dans les camps : le nom de Sébastopol courait de bouche en bouche, et l'espoir de très*prochains combats nous rendait à tous le courage, dont il fallait maintenant s'armer; dans les ambulances, la foule immense des malades se ranimait sur les Uts de douleur, et les mourants, plus nombreux encore, faiâldent, avant d'expirer, un dernier rêve de gloire. En eflfet, semblable à ces ouragans, dont les forces grandissent à mesure que, de plus en plus, les ruines s'accumulent sur leur passage, le choléra, s'élançant de Constantinople, qu'il avait couvert de deuil, s'était abattu, depuis quel-

Sues jours, sur Varna avec un surcroît de ftireur . Les areurs de la canicule, les exhalaisons des marais environnants, les foyers d'infection, gisant au milieu de la ville et que les ordonnances de l'hygiène la plus sévère n'avaient pas réussi à extirper, conspiraient avec notre inaction fatale, pendant la période des préliminaires de l'embarquement, pour fevoriser les progrès de l'épidémie. Aussi, sur tous les points du plateau, se dressaient des tontes-hôpitaux, par files serrées, et elles regorgeaient de cholériques. Les médecins, les infirmiers^ étaient harassés, et sans cesse des renforts de France leur venaient en aide. Au premier signal de détresse, une légion de sœurs hospitalières était accourue, héroïnes de la charité, qui reconcilieraient avec l'humanité, le misanthrope le plus rebelle. Les soins maternels qu'on prodigua aux malades n'en atrachèrent qu'un poignée à la mort, mais adoucirent au moins l'agonie des victimes. Partout, on creusait de vastes tombes, où les cadavres s'entassaient pêle-niêle. Les fossoyeurs ne suffisaient plus à la corvée. Le matin, à

Theure de la visite des chirurgiens, les camps prenaient un aspect lugubre. Pendant ^ue les tombereaux fiinéraires, à pleine charge , roulaient vers les cimetières, la foule des soldats qui n'éprouvaient encore que les symptômes dumal, fournée des morts dulendemain, se traînaient péniblement du côté des infirmeries, par longues files, avec des figures blêmes à faire peur, pendant qu'au loin retentissaient les plus tristes accents du rappel. Au milieu de ces groupes, souvent, on remarquait un jeune aumônier, au teint pâle, et dont le corps était, avant l'âge, voûté par la souffrance. Martyr du dévouement, il exhortait ses compagnons de douleur à la résignation, leur parlant du ciel et du pa^s, et partout on le saluait avec respect. Il avait offert sa chapelle au service hospitalier, officiait chaque jour en rase campagne, et les fidèles se pressaient autour de l'autel, car l'approche de la mort élève vers Dieu. Or, les plus robustes, les plus courageux, ne résistaient pas aux influences pestilentielles. Un air, lourd et emorasé par les feux d'un soleil africain, s'ap-

Eesantissait sur nos têtes; quelquefois des nuages voident le ciel en plein midi ; quel bonheur, s'ils présa- S usaient un orage ! Hélas! ce n'étaient que des nuées e sauterelles, qui fuyaient cette terre maudite. La brise de mer apportait des bouffées de chaleur, et le vent de terre soufflait les émanations marécageuses; impossible de .s'abriter sous le feuillage brûlé des gaur^ bis; et, jusqu'à la nuit, nous étions condamnés à garder nos tentes,. étuves aux murs de toile, où des homes de ces insectes qui font cortège au choléra, de même que les corbeaux suivent les armées, moucherons et moustiques, se plaisaient à nous tourmenter. On ne secouait une indolence forcée que pour les exigences du métier, ou pour rendre aux camarades trépassés les der^ niers devoirs. Le soir venu, nous alhons, en foule, chercher la fi*aicheur sur les sommets des mamelons de Franca. Mais, adieula gaîté I Assis au bord des rochers, d'oti l'œil domine la mer Noire, chacun de noua donnait un libre essor à ses plus sopgibres pensées. Puis, nou»

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conmdéiions en silence la solitude de la rade ; les navires, comme la veille, ne s'y balançaient plus, dans •un bruyant désordre, on avait dû provisoirement arrêter tout envoi de troupes, sous peine de fournir une nouvelle pâture au fléau. Cependant la campagne brillait de lumière et de beauté. Varna et les villages épars dans la plaine, avec leurs mosquées, les façades bariolées de leurs maisons, les bouquets de verdure |et de fleurs, s'élançant du milieu des rues, ressemblaient à des tapisseries merveilleuses , tendues pour Tomement du rivage de TEuxin. Mais, sur ce paysage resplendissant des plus chaudes teintes de l'Orient, où les splendeurs de Tété s'ajoutaient aux caprices de la nature et aux effets pittoresques de l'architecture musidmane pour mieux tromper l'œil, sur cette vallée semée -de minarets et de tentes , où la magie du soleil aurait fait rêver de la chevalerie, où l'imagination aurait eu iaxd de charme à évoquer les légendes des Mille et une Nuits j planait le spectre de la mort, tel qu'un funèbre contraste de la poésie, pareille à ces monstres qui grimaçaient dans le jaràn des Hespérides. Devant ce tableau, un pessimiste de la compagnie prouvait, par un calcul mamématique, qu'avant le départ de la Crimée, tous, sans exception, nous engraisserions de nos dépouilles les champs de Varna. Personne n'osait le contredire. Vers minuit, à pas lents, et consternés par la {Perspective de nos misères, nous redescendions à trairers les camps, dans la direction de la porte d'Ibrahim. Le tambour, depuis longtemps, avait en vain battu le coucher et l'extinction des feux. A cette heure avancée, une lueur éclairait encore beaucoup de tentes ; çà fit là, des gémissements s'en échappaient et se mêlaient aux cris sinistres des sentinelles turques et au bruissement des vagues sur la grève. Sous ces toits de bivouac, des malheureux, subitement frappés par la maladie, se tordaient dans les convulsions des douleurs mortelles; quelques amis veillaient près d'eux. Souvent, dans l'impuissance de les soulager, on les transportait précipitamment à l'hôpital, en litière, à la fentastique

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darté des lanternes vénitiennes : on aurait dit, dans les champs, de toutes parts, des feux follets poursuivant des ombres. D'ailleurs, nuit et jour, la plaine était sillonnée de ces convois, allant de la tente à l'ambulance, et de la halte de l'ambulance, à la fosse des morts. Quand, après ces promenades sentimentales, capables d'engendrer le choléra à force d'émotions, nous rentrions au logis , les plus étourdis avaient l'esprit tendu de noir; et l'insomnie ou des rêves couleur d'enfer, troublaient le reste de la nuit. Chacun, plus ou moins, paya son tribut au fléau régnant.

Un jour, après souper, des douleurs d'entrailles me saisirent à l'improviste; soit hasard, soit sympathie, les mêmes symptômes , au même instant, se déclarèrent chez le docteur de la batterie. Nous logions sous la même tente; je le consultai, un faux sourire aux lèvres. Aussitôt, lui, sans mot dire, et avec la grimace d'un damné, d'ouvrir sa cantine de médicaments, d'en retirer un flacon de laudanum, d'en verser dans un verre une dose de cheval ; puis il me tendit cette potion. L'expression de son regard, la brustmerie de son geste, son mutisme, me firent frisonner. Reculant à la pensée d'un suicide, redoutant, par une crainte coupable, que mon ami, praticien avant tout, et malgré son état présent, me pnt dans l'intérêt du genre humain, pour l'objet d'une expérience, je le priai de me donner l'exemple. Les crampes d'estomac commençaient à nous abattre ; il avala, sans sourciller, le ca- Ûce. Je le vidai à mon tour; et tous deux presque subitement, nous tombâmes sur nos lits de camp, en proie à un engourdissement léthargique; ainsi la nuit passa. Le lendemain, à l'heure du déjeuner, nos commensaux attendirent en vaiû les retardataires. De la tente à manger, on nous somma hautement, à plusieurs reprises, de nous rendre à table, sous peine d'amende. Pas de réponse : enfin, on se décida à venir nous chercher. Notre insensibilité effraya'les témoins; pour surprendre un signe de vie, ils restèrent longtemps à nos chevets. Vers le soir, ils s'apprêtaient, non sans «regrets, à jeter

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sur nos guenilles le linceul noir, couverture des morts ; et Ton publiait notre enterrement dans le camp , ( quand nous nous réveillâmes de ce sommeil qui feillit être le dernier. La nature et le remède avaient vaincu le mal; et, après une absence de la terre qui avait duré plus d un jour et dont nous avions perdu tout souvenir, nous nous portions à merveille. Quelques jeunes canonniers superstitieux, comme on Test au viUage, nous prenaient pour des revenants, et ne nous obéirent plus qu'en tremblant. Peu après cette journée néfaste, le courrier m'apporta une lettre de mes parents, et je me persuadais que je devais à leurs prières ma guérison miraculeuse.

La commotion de cette crise ébranla mon coura&fe ; et, j'aurais succombé sous le poids des ennuis de 1 attente, si l'on m'avait oublié, dans la répartition de la tâche dévolue, avant l'embarquement, aux officiers d'artillerie. On me confia la construction des magasins à poudre et d'une salle d'artificés,destinés au grand-parc du siège de Sébastopol. Je me cramponnais à cette ' branche de salut, et, par peur de l'oisiveté autant que par sentiment du devoir, je me livrais avec passion à ce modeste rôle de charpentier. Mes ateliers touchaient au Champ-de-Mars. Là, les troupes turques étaient entrain de bivouaquer, à mesure que les bataillons disponibles arrivaient du Danube. Durant les entr'actes du travail, souvent j'admirais le défilé de ces héros de Silistrie, radieux sous leurs haillons; la plupart marchaient pieds nus; leurs drapeaux rouges flottaient au vent, criblés de blessures. C'est pendant une de ces parades, qu'il me fut permis de voir Omer-Pacha de près. La dureté de ses traits me frappa, et, s'il est vrai que la physionomie soit le reflet de 1 âme, on comprenait, à le voir de près, pourquoi cet homme. avait sacrifié son Dieu à l'ambition, La joie brillait par édairs, sur son front grisonnant, à l'inspection de cette armée, la plus belle œuvre de son génie. Quels soldats, en effet! On enviait leur sobriété; et leur foi relieuse nous indisposait contre nous-mêmes. Quelques olives,

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un bisctdt, une tranclie de ces pastèques, jadis les délices de Tannée d'Egypte, parfois comme extraordinaire, un gâteau de riz, letourarrosé d'un verre d'eau, voilà leur nourriture ! Au lever et au coucher du soleil, à midi aussi, la trompette sonnait dans le camp le signal de la prière; alors, ces braves suspendaient leurs profanes occupations, se prosternaient en ordre, le long du front de bandière, et adoraient le Seigneur des armées. Plus on observe leurs vertus, plus on déplore les cruautés de leur discipline. Citoyens, ils se battent pour la patrie de l'islam ; à quoi bon ces châtiments réservés, chez nous, aux bêtes de somme, et que certaines nations civilisées ne rougissent pas de maintenir dans leurs codes militaires ! Une esplanade voisine de l'arsenal, servait de théâtre aux exécutions des coupables. Hus d'une fois le bruit de scènes renouvelées des barbaries du moyen âge, retentit au milieu de mon chantier. Au centre d'un cercle de baïonnettes, l'inquisiteur du conseil de guerre, à cheval, enveloppé d'un cafetan blanc, lisait la sentence au condamné. A un signe convenD,le malheureux se courbait, et les bourreaux, choisis parmis ses camarades, frappaient sur son dos avec des verges. Impassible, le maître des cérémonies, comptait le nombre des coups ; et, si les instruments du supplice mollissaient entre les mains des exécuteurs, il les excitait par des imprécations et des menaces. Les roulements des tambours, pend ant la bastonnade, couvraient les hurlements du patient; puis le cercle s'ouvrait, et on le conduisait à l'hôpital, meurtri, à demi-mort ou assommé, suivant la fente. Chaque fois qu'un cortège de ce genre passait devant nous, mon cœur bontosait d'indignation. Ne tombait-il pas assez de victimes? fallait-il que la justice turque se conjurât avec le choléra, pour accroître les pertes des alliés ? Les convois de ces éclopés de par le Coran, rencontraient sur leur chemin les charrettes des cholériques , qui marchaient sans relâche, des ambulances et des casernes de Varna, au champ des Morts ; car l'épidémie éprouvait les Turcs, plus que nous; et des trouées alarmantes pour l'avenir

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de la campagne, se formaient dans feups rangs. Leurs fossoyeurs n en pouvaient plus, et, afin de diminuer leur triste besogne, ils se contentaient de creuser des tombes à fleur déterre, puis de les recouvrir avec que^ues Selletées de poussière, de sorte que la nuit, les chiens 'alentour, attirés par la chair, venaient à la curée, déterraient les cadavres ; quand le matin, à travers ce charnier, nous nous rendions à nos postes, on apercevait, çà et là, des ossements épars et affireusement rongés. .

Juillet finissait; la chaleur et le choléra ne fléchissaient pas. Dans ces extrémités, le maréchal s'inclinait devant la volonté de Dieu , mais ne restait pas enfermé sous sa tente. Courir d'hôpital en hôpital, consoler les souffipants, aiguillonner le zèle des infirmiers, remercier les docteurs et les sœurs de charité , tel était en partie, l'emploi de ses loisirs. Il visitait aussi les camps, ' nous prêchait la patience , première vertu du soldat, avant même la bravoure, et annonçait la fin de nos obscures misères. Cependant, l'organisation définitive de l'armée expéditionnaire demandait au moins encore deux semaines; et, de jour en jour, ces divisions qui, hier, à Gallipoli, le remplissaient d'un si noble orgueil, se fondaient sous le souffle de la maladie. Devait-on attendre que le choléra nous eût décimés, immobiles dans l'attente du départ? Les revues, les manœuvres n'aboutissaient qu'à affîcher le nombre réel des absents. Une promenade armée sur le Danube semblait promettre de nous soustraire aux dangers de Varna; et cette reconnaissance, transition salutaire du repos du bivouac à la vie du champ de bataille, intimiderait l'ennemi , s'il nourrissait quelque espérance de revenir sur ses pas; eUe montrerait surtout, à leurs détracteurs, ce que sauraient fidre , en Crimée, les spahis d'Orient, récemment institués.

Une pensée à la fois utile ef généreuse avait poussé le maréchal à créer cette cavalerie irrégulière. Les bachi-bouzouks , auxiliaires de la Porte , grossis d'une multitude d'aventuriers de tout pays , rendaient, par

leurs dégradations , la domination du sultan odieuse , aux Bulgares. En les enrégimentant, on délivrait d'une plaie les provinces riveraines du Danube, et peut-être un jour, fixés par l'appât de la solde sous les lois de la discipline , ces éclaireurs français éclipseront les cosaques de Paskewitch. Le générm Yusuf dut à son expérience de l'Afrique, l'honneur d'organiser cette milice. Beaucoup de ces partisans rejetèrent nos oflEres avec mépris, sous prétexte qu'ils avaient quitté leur patrie,, pour mourir en martyrs, s'il le feUait, au service du padischah , et non pas, pour se déshonorer aux yeux de leurs femmes et de leurs en&nts, par un enrôlement de vils mercenaires, sous les drapeaux de l'étranger. Mais le plus grand nombre se laissa séduire par la perspective^ de la gloire et du gain; et, vers les derniers jours de juillet, six régiments de bachi-bouzouks se trouvaient rassemblés à Varna. C'est sur eux que reposait le succès de cette funeste expédition de laDobrutschka, dont le désir de sauver l'armée fut la cause première, et qu'on entreprit sans retard.

Enlever les postes de l'arrière-garde des Russes et quelque artillerie, concentrés, aux environs de BabÉUdagh sur la rive droite du Danube, à quarante-cinq lieues de Varna, le long de la côte, ne nen exposer au delà de ce résultat, tel était le but de cette excursion sanitaire , conduite par le général Yusuf, à la tête de ses bachi-bouzouks. Que tout le monde soit de retour, sans délai, le 5 août, entre Baltchik et Varna, et s'apprête à l'embarquement : les dernières instructions du maréchal furent conçues en ces termes.

Donc, le 22 juillet, le général Yusuf partit, au pas de course. La veille, la première division, sous le commandement provisoire du général Espinasse, s'était mise en mardie sur Kustendgé, tandis que la deuxième division, en arrière, se dirigeait vers Bajardgik. Le 23, la troisième division s'ébranla à son tour, de sorte que les troupes, dans leur ordre de marche, s'échelonnaient parallèlement aux bords de la mer. Les premiers jours, on chemina sans coup -férir , à travers un pays inculte,

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inhabité; seulement les raines et les tumulus, de loin en loin, attestaient que Thomme autrefois avait régné . sur ces solitudes. Le soleil avait presque desséché les marais, et ses feux, en plein midi , enflammaient les ' hautes herbes de la route. On ne rencontra que quelques pâtres fugitife et des oiseaux de mauvais augure. Le 28, les escadrons d'avant-garde atteignirent le lac de PaUas, auprès de Kustendjé; près de là,était la ville de Tomi, célèbre par l'exil d'Ovide. Quel désert ! Le poëte romain avait raison de fatiguer Auguste de ses plaintes I La première division arriva, le même jour, dans ces lieux, privés même d'eau potable. On bivouaqua; le eribier abondait; à défaut de Russes, on avait tué bécassines et lièvres, à foison; et les soldats se consolaient de ne pas trouver une goutte d'eau. Le lendemain, on se remit en marche; hommes et chevaux auraient enduré les tourments de la soif, sans un orage qui éclata au moment où les têtes de colonne franchissaient la muraille de Trajan. Les siècles et les Barbares, destructeurs du Parthénon, ont respecté ce massif de maçonnerie et de terre, vulgaire barrière élevée contre les Daces! C'est dans le fossé de ce parapet, débordant après la pluie du 29, que les nôtres se désaltérèrent. Vers le soir, une patrouille de vedettes, dispersa un parti de cavaliers russes. Au point du jour, les bachi-bouzouks se- portèrent hardiment en avant. Pour les soutenir, le général Espinasse poussa jusqu'à Eargalik sa première brigade. Un engagement eut lieu entre nos escadrons irréguliers et les cosaques. L'ennemi se replia sur Babadagh. On se disposait à l'attaque avec vigueur; mais, au soleil couchant, vers l'heure du départ plus de trois cents hommes manquèrent à l'appel. Le choléra qui, depuis Varna, nous poursuivait, excité par les exhalaisons marécageuses, venait de frapper, comme la foudre; et, avant la fin de cette désastreuse journée du 30, il en était mort près de cinq cents; les bataillons étaient encombrés de malades et d'agonisants. Le danger et le temps ordonnaient de ne pas s'obstiner à la recherche d'un ennemi qui se dérobait sans cesse.

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On se rallia donc immédiatement à Eustendgé; les vaisseaux attendant à l'ancre, recueillirent environ deux mille invalides. Le lendemain, le général Canrobert que l'exploration de la Katcha avait éloigné de ses troupes, débarqua, et prit les rênes de l'armée en désarroi. A la vue de ses zouaves, décimés sans combattre, il pleura de regret ; puis, ranimant, par une proclamation pleine d'espoir, le courage des survivants, il fit sonner la retraite. Cette manœuvre rétrograde de Kustendgé à Varna, ressembla à une vraie débâcle. On barricada les rues avec les sacs d'orge et de farine, comme si l'ennemi suivait. Tous les arabas servirent au transport des cholériques. 'Plusieurs caissons d'artillerie furent transformés en charriots d'ambulance ; la plaine regorgeait de litières, de cacolets et de brancards ; après notre passage, elle fut semée de tombes improvisées, une poiffnée de terre et une croix de bois. Les bachi-bouzouks qui ouvraient la marche à la débandade, pour toute sépulture, jetaient leurs morts dans les bruyères, aux bords de la route. Plusieurs de'ces infortunés furent broyés par les roues des canons; les chevaux firent rebondir, sous leurs pieds, des membres de corps humains , ce qui donna l'éveU sur la façon sauvage dont ces aventuriers inhumaient leurs compagnons d armes. Toutefois, ces jours de deuil furent la plus belle page de leur courte carrière. Ceux qui ne se dispersèrent pas, au retour, en petit nombre, il est vrai, rivalisèrent de dévouement. Ils allèrent jusqu'à s'atteler, pour voiturer les victimes du fléau qui semblait avoir juré notre perte ; et , à en juger par le zèle de leur service dans le malheur, on les aurait crus pour jamais attachés à la fortune de l'armée. Cependant, soit répugnance d'obéir à des giaours, soit regret de leur indépendance, ils avaient, avant la rentrée à Varna, déserté en masse, malgré les eiforts d'officiers d'élite , voués à leur éducation ; et l'on aurait, à tort, compté sur la fidélité de la bande qui restait.

Par hasard, j'appris un des premiers, la déplorable J3sue de cette excursion, aux bouches du Danube. Or,

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le 6 août, j'errais, au sortir de l'arsenal, sur la route de Franca, humant quelques rares bouffées d air frais, quand un cavalier vint à moi, tout poudreux, barbu, armé jusqu'aux dents, les habits en lambeaux , monté sur un bidet d'une maigreur apocalyptique ; il me demanda presque l'aumône. Je le reg'ardai en fisice et reconnus, dans la personne de ce mendiant, un de mes condisciples de l'école de Metz, un exilé polonais, -qui, au bruit d'une guerre d'où peut-être sortirait la régénération de sa patrie, s'était offert en volontaire à la Turquie. Oii l'avait admis avec le grade de capitaine dans le nouveau corps des spahis d Orient ; pendant la retraite, abandonné par ses soldats, finfortuné capitaine, sans vivres, sans ressource, revenait de la Dobrutschka, à travers champs; il mourait d'inanition; et, après lui avoir prodigué, au camp, tous les soins de l'hospitaUté, nous l'interrogeâmes sur le drame de Kustendjé. Il glissa sur les plus sombres détails de cette bataille contre le choléra ; il semblait que ces souvenirs lui répugnaient; mais, il ne tarit pas sur l'indiscipline et les excès des Bachi-Bouzoucks, dont il appelait, de tous ses vœux, la dissolution. H fut bientôt exaucé !

Devant la désertion de ses auxiliaires et leur esprit de mutinerie, le maréchal renonça, sans amour-propre d'auteur, aux espérances qu'il avait d'abord fondées sur ces enfants du brigandage, et il les licencia bientôt, à l'occasion de la fête du 15 août. De toutes parts, on applaudit à cette mesure, qui purgeait l'armée d'une

Sépinière de bandits. La Porte en incorpora la fleur ans ses régiments réguliers ; presque tous les autres furent renvoyés dans leurs foyers; on leur laissa leurs armes, sur la demande des gouvernements alliés. Quelques-uns s'échappèrent et continuèrent à infester la Valachie et la Bulgarie.

Peu de temps après leur licenciement, je fis à Varna, la rencontre importune des trouble-fètes de YHélotse. Malgré leurs galons de sergents, on les avait aussi congédiés. Comme s'ils avaient gardé rancune à leur ancien compagnon de voyage , ils me narrèrent à sa-

tiété des duels avec les Cosaques, plus mémorables, à les entendre, que les combats singuliers des héros d'Homère. Us prédisaient à l'armée d'Orient des revers certains, parce qu'on les avait remerciés de leurs services.

Ces génies méconnus avaient choisi pour le siège de leurs réunions, le Café de la gloire^ alors le rendez-vous de tous les officiers campés autour de la ville. La communauté de maux et de chances avait resserré les liens da mon amitié avec le chirurgien de la batterie. Nés sous la même étoile, nous vivions en frères. Nos compagnons aimaient à s'isoler. Réduits à nous-mêmes,, tous deux, chaque soir, bras dessus, bras dessous, filmant le cigare de la flânerie, nous descendions à l'estaminet de la gloire. C'était un amusement hasardeux,, car, en l'absence de la lune, la traversée de Varna pré-sentait plus d'un danger; surtout on courait, à travers les ruelles ténébreuses de ce coupe-gorge, le risque de s'ëmpaler dans les cornes des buffles, nonchalamment' coudiés en travers de la voie publique; puis les détrousseurs bravaient la pohce. Il nous serait sans doute arrivé malheur si les habitués, e?:-Bachi-Bouzoucks, n'avaient pris soin de nous en chasser. Sans foi ni loi, sans le sou, ces pauvres diables se nourrissaient du produit de leur chasse et buvaient aux dépens de la cabaretière. Parfois , à titre d'à-compte, on lui octroyait ime perdrix ou une bécasse. Elle osa, un jour, réclamer de l'argent. L'un des compères, en feçon de payement,. luireprochaleursfréquentshommagesdegibier.Celle-ci,. blessée au vif, courut à l'office, décrocha le cadeau de la veille, et, en pleine salle, le jeta au nez de l'insulteur. ^ Le spahis déchu le ramassa, sans se déconcerter, et le remit dans son havre-sac. Alors, l'hôtesse, vraie virago, appela aux armes ses domestiques, et à leur tête, un flacon à la main, mit à la porte ces pensionnaires insolvables, avec un flot d'injures, nous prenant tous à-

{)artie, et contant à tue-tête qu'un de ces lâches lui avait, a veille, promis une monlra en échange desesfeveurs, et qu^avant l'aube, pendant qu'elle dormait, sur 1%^ foi du

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traité, il s'était sauvé avec le gage d'amour et un impôt levé sur sa cave. Une foule de troupiers de toutes armes s'était ameutée à la. porte, riant de ce scandaleux désordre. Notre dignité ne nous permettait plus désormais de remettre les pieds dans cette galère. Il fallait s'ingénier pour la découverte d'un passe-temps. On se fréquentait peu, même entre intimes. Quoi se dire? si ce n'est que l'horizon s'assombrissait.

Nos relations avec les camarades de l'armée anglaise étaient empreintes de la plus froide cérémonie. Ces gentilshommes se drapaient dans leur raideur. Souvent, on les rencontrait, par la ville, en compagnie de dames. A peine daignaient-ils nous rendre le salut, sous prétexte qu'on tfavait pas été présenté à Milady. On s'était

Sourtant lancé quelques invitations à dîner, acceptées e part et d'autre. Ils nous traitèrent avec magnificence. Hais quels soporifiques banquets ! Après le potage, on servait du Madère. Le président levait alors son verre avec componction ; un mterprète nous avertissait qu'on buvait à notre santé; nous nous inclinions; puis silence, jusqu'à la fin du premier service. Les échansons versaient alors du Bourgogne : second signal de l'interprète, révérence de notre part. Le silence continuait. Même manège au rôti et au dessert, défense de rire et de plaisanter : Shocking t II nous était difficile d'égaler le luxe de leur hospitalité. On y suppléait par de la fi^té à foison, et de l'esprit le plus possible. Les calembourgs, commes chez les bohèmes de Mûrger, remplaçaient l'argenterie.

Pour fuir la sontude, chaque jour, depuis Tinvasion du choléra, le faisais, à la faveur de mes loisirs, une course en viUe. Le plaisir, en partie, de presser la main de quelques compatrigtes m'y attirait. H est si doux , à mille lieues de la France, de deviser avec des amis du village! L'un d'eux, possédé du démon des voyages, avait parcouru l'Afrique, à titre d'épicier de bivouac. Quand j'étais encore enfant, ce gars-là briUait au pays; roi de la, danse , boute-en-train de toutes les fêtes, les belles filles se le disputaient au bal. Il conduisait, au

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carnaval, ces joyeuses {arandoles provençales que les

I'eunes vieillards d'aujourdTiui dédaignent pour les siencieuses débauches. A lui Thonneur de mettre feu au mannequin de Caramantran ! Ses prouesses s'étaient profondément gravées dans ma mémoire. J'avais jalousé son bonheur et sa gloire. Maintenant, après plus de quinze ans, en le revoyant au camp devant Varna, je me le représentais encore, quand il parcourait les rues, en tête de la troupe des masques , torches allumées, au son du galoubet, ou bien pendant la veillée du dimanche des Brandons, lorsqu'il venait avec les compagnons de ses folies, tous ivres, frapper à la porte de la maison paternelle, et demandait à ma nourrice, si Camavaly échappé au bûcher ou ressuscité de ses cendres, ne s'était pas réfugié chez nous. Ma mère, mes sœurs, tout le monde riait aux larmes, excepté moi qui avais grand peur. Ces souvenirs, encore très-vivants, formèrent entre nous une vraie intimité. Nous parlions souvent, assis sur ses caisses d'épiceries, du bon temps de sa jeunesse et de mon enfance. Dans ces causeries , j'oubliais les tristes choses qui nous environnaient ; et, je lui fi^ardais reconnaissance des heures d'illusions que je lui dus, pendant que le choléra, fier de ses succès dans la Dobrutschka, continuait sa funèbre moisson.

D'autres raisons m'appelaient à Varna : le besoin de distractions et surtout le désir d'observer de près les mœurs de cette société musulmane, qui ne trancheraient pas plus sur les nôtres, si la Turquie était une province de la lune. Le hasard &cilita mes études. Je rencontrai un de mes collègues de Metz, commandant de l'artillerie turque. Jadis, quel singulier personnage ! il était à l'école, outre-mesure susceptible; il s'y considérait comme le réprésentant de la Sublime-Porte, auprès de l'armée française; une épigramme à son adresse, prenait les proportions d'un outrage au Croissant. • Père Mustapha, votre tunique n'est pas un chef-d'œuvre ! • — Monsieur, vous insultez la Turquie. • Vous êtes pâle, ce matin, ami Mustapha. — Vous moqueriez- vous de mon pays? i Et il aurait volontiers £Edt de ces plaisanteries

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autant de cas de guerre. On riait de lui; et nous nous étions, à ce propos, quittés brouillés. Deux ans plus tard, en le coudoyant dans une rue de Varna, je craignais qu'il détournât la tête. Ses débuts avaient été glorieux. Défenseur de Silistrie, il revenait du Danube avec les épaulettes de muschir ; et, quoiç^ue simple lieutenant moi-même, il me tendit la main,, le premier, pour me prouver, sans doute, que Tesprit n'était pas, ainsi que la galanterie, Fapanage des Français. Sa femille habitait Varna; et, sans la peur du scandale, il m'aurait présenté à sa mère et à son unique femme. Un long séjour en France avait élargi rfiorizon de ses idées. Il gémissait sur l'état de domesticité, auquel le beau sexe est réduit dans son pays, et désirait ardemment la réforme. Pour TaccompUr, le sultan, disait-il, devrait, chaque année, envoyer en Europe, une légion d'étudiants, qui se pénétreraient de la civilisation cnrétiénne, et, à leur retour dans la mère-patrie, battant en brèche la politique intéressée du clergé musulman, finiraient bien par en triompher. En attendant que cette révolution régénère la Turquie, les libres-penseurs se courbent devant les préjugés. Aussi mon ami me reçutil à sa table, mais en tête-à-tête; les dames jasaient, invisibles, à côté de nous.

Souvent, il m'invitait, chez lui, à fumer le tchibouk et à boire le café. De la croisée de son cabinet, on pion-» geait dans la demeure d'un pacha en retraite. Les concubines de ce vieillard venaient se prélasser au balcon du harem, sans se douter, que, de la maison en face, sous le toit d'un croyant, deux amateurs les étudiaient en détail. Cette indiscrétion tua la plus chère de mes illusions sur l'Orient. Je m'imaginais que ces gynécées turques étaient des temples du plaisir. Sur la foi des voyageurs et des romanciers, j'avais rêvé, dans ces sérausjusqu'à des essaims de négresses etdecircassiennes dont les unes, fiUès d'Afrique, à la peau fraîche et soyeuse, servaient, nues, de matelas et d'oreiller, tandis que couchées sur ces statues d'ébène, les autres, belles esclaves du Caucase, s'endormaient dans les bras

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du maître, roi de la volupté. Hélas ! de mou observatoire, je n'apercevais qu'un dortoir sans luxe. Çà et là, à travers les dalles, quelques tapis; et encore n'était-ce pas des tapis de Turquie ! De tous côtés, sur de grossières tables de toilette, des pots de ferd et de couleurs variées, où ces créatures prosaïques, ni plus ni moins que des déesses d'opéra, puisaient leurs attraits. On aurait dit l'atelier d'un badigeonneur. Le pinceau aidant, leurs sourcils se prolongeaient, d'un seul trait, jusqu'aux tempes, comme une noire balafre. Leurs seins pendaient. Avec des tuyaux de narguilé, elles s'étaient fait des ceintures. Le feu même de la luxure ne briUait

Eas dans leurs yeux. Je fus glacé par la vue de cette ideuse réalité.

Ces odalisques, cent fois plus belles et plus agaçantes, n'auraient pas eu le pouvoir de me tenter. L'amour, en ce moment, était hors de saison ; chaque jour, le choléra terrassait les plus forts, et nos pensées se tournaient vers la France', tant regrettée, et vers Dieu- Pour moi, je me trouvais dans une telle disposition d'esprit que le plus frais village de vierge ne m'aurait pas fait sourire; et, s'il est vrai que cette indifférence en matière de beauté, soit, au dire d'un philosophe, un symptôme de mort, j'approchais, à grands pas, de ma dernière heure. Ce pronostic m'inquiétait, mais de moins en moins. Au contactées Turcs, je devenais, à moninsu, fataliste. Nous étions inséparables avec le muschir. n m'initiait, à tous les secrets de leur religion.

Un soir, je fus introduit, à l'heure de la prière, dans la chapelle des Derviches-Hurleurs. Au fond d'une salle paiement éclairée, le pontife était accroupi, sous un dais; ime ceinture bleue lui ceignait les reins. Deux vicaires l'assistaient. A son signal, les moines vinrent en ordre, lui baiser la main; puis, ils s'alignèreiit au milieu de l'enceinte, sur im rang serré, et commencèrent à brailler en chœur, et à se pencher ensemble d'avant en arrière, puis de gauche à à'oite. Peu à peu, les hurlements grandirent; les mouvements et les gesticulations se précipitèrent, de sorte qu'à la faveur de l'ob-

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scurité, on pouvait se croire dans une m&iagerie, où des ours déchaînés se battent. Bientôt, un des fidèles tomba par terre d'épuisement, puis un autre, puis un troisième ; enfin, il n'en resta plus que quelques- uns debout, et leurs contorsions redoublaient à la vue des élus, gisant à leurs pieds, dans la béatitude. Ils se bar lancèrent et hurlèrent ainsi à tue-tête, une longue demiheure. Quelle burlesque pantomime! H me prit un fourire que j'étouffais de mon mieux, par respect pour les lieux et, qui se changea en pitié, pour ces aberrations du fanatisme. Je considérai avec attention le grand derviche. Quelle figure railleuse! Pendant que ces pauvres disciples se tordaient et râlaient, il semblait, en vérité, se moquer d'eux; toutefois, il se garda bien de se laisser emporter par le zèle. Ses cris- et ses courbettes devant Allah ne dépassèrent pas une vitesse trèsmodérée. Quoi d'étonnant que des derviches ne puissent se regarder sans rire? Ainsi faisaient les Aruspices, sur le déclin du paganisme ; et la religion de Mahomet, comme l'empire turc, n'a-t-elle pas atteint le terme fatal? Quelques jours après, mon cicérone me mena au sabbat des Derviches-Tourneurs, fiers de compter parmi les illustrations de leur ordre un des plus fameux monarques de la Turquie, Amurath III qui deux fois abdiqua et se fit ermite. Leurs pratiques sont le chefd'œuvre de l'extravagance humaine. Au conmiandement de leur chef, tousse levèrent, étendirent les bras, et se mirent à valser sur place, en chantant la gloire du Prophète. Leurs rotations s'animèrent de plus en plus; et de temps en temps, un de ces insensés roulait sur le pavé. Les autres accélérèrent leur tournoiement jusqu'à ce que le ciel leur eût accordé la même faveur de Fextase. Du moins, l'évêque de ces moines n'avait pas l'air d'un mystificateur. A force de prier, il tomba par terre le dernier. Nous sortîmes de la mosquée, à cet instant solennel où tous les croyants jonchaient les dalles de leurs corps inanimés; on aurait pris le temple pour une salle d'hôpital, pleine d'épileptiques en convulsion.

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Mon ami m'accompagna jusqu'à la porte dlbrahim; nous causâmes de ces comédies religieuses, qui outragent la divinité; il paraissait plus indigné que moi, et il espérait qu'un jour son pays serait délivré de la lèp^e du monachisme. Le lendemain je continuais, sous sa conduite, mes études de Varna.

Si les Turcs ne cachent pas les mystères de leur foi, en- revanche leur vie domestique est impénétrable. Voilà pourquoi Varna, la troisième ville de 1 empire, ne diffère pas aun camp retranché. Toutes les maisons sont isolées, au moyen d'un mur de clôture, à l'image du sérail de Stamboul. Les portes seules des cours intérieures, s'ouvrent sur la rue. La plupart des quartiers sont ainsi de vrais déserts, où le promeneur aux abois rencontre d'ordinaire des files de chiens taciturnes, puis, çà et là, les traînards des troupeaux de buffles, qui, sur le pavé, sans foin ni paille, beuglent de chagrm. Pas d'autre bruit que le fausset des muezzins. A travers ces solitudes, où ron se serait égaré sans les poteaux indicateurs dont l'édUité de l'armée avait semé la ville, par- • fois nous nous amusions -à suivre des bourgeois turcs

i'usqu'au seuil do'leur logis. Ils nous maudissaient entre es dents, et s'enfermaient chez eux si brusquement, qu'on ne pouvait pas même jeter un regard à la dérobée dans les bastions de ces maris jaloux. Earement, chemin faisant, on apercevait une sorte de spectre, qui S lissait le long des murailles, enveloppé dun linceul lanc. Quelle bonne fortune! C'était une femme! Par curiosité galante, on prenait la piste de l'inconnue. Bientôt un cerbère était sur vos traces, l'œil menaçant, un poignard à la ceinture, et prêt à frapper le giaour qui soulèverait le coin du voile de l'esclave, épouse ou concubine. On poussait l'aventure jusqu'au bout, à condition de dégainer et de se battre en duel sur place : il fallait bien se créer des divertissements, même au prix de la vie, car l'ennui nous traquait, le choléra naissait de l'ennui; et, dans cette cité sépulcrale, il n'y avait pas l'ombre d'un plaisir public, si ce n'est,aux jours de iêtes,4es farces muettes de Earaghuz.

VAHNA.

Mahomet n*a pas proscrit le théâtre de sa république. Mais Tart dramatique pouvait-il germer chez un peuple

Îui couvre de mystère Tamour et le foyer de famille? .a mimique seule a été cultivée par les enfants sensuels de ce Prophète, qui, non content de dix-sept femmes, se plaisait à déposer un voluptueux baiser sur la bouche de sa fille, toutes les fois que l'esprit de Dieu Tenflammait. Ces barbares siffleraient Arlequin et Colombine} mais ils applaudissent les horreurs de Karaghuz. Qu'on se figure une salle de spectacle, sombre et nue, dans le fond, un cadre carré, sur ce cadre une toile d'ime équivoque blancheur. Embusqué derrière ce rideau, probablement pour augmenter l'illusion, un artiste ottoman joue le prélude de la représentation sur une guimbarde, telle que les accents du biniou le plus faux m'auraient paru suaves en comparaison. Les oreilles me saignaient; et, à mes côté^, des dilettanti indigènes savouraient cette cacophonie, qu'ils trouvaient narmonieuse. La musique se tait, et fa toile se remplit alors des figures les plus obscènes que la plus cynique imagination a jamais enfantées. Pas la moindre étincelle d'esprit et de goût ne rehausse ce dévergondage ! Les personnages sont des monstres du plus plat libertinage. Ces ordures transportent le parterre; tout le monde bat des mains, même les enfents! Que diraient-ils des héros de Corneille et de Shakspeare?

Ce voyage autour de Varna, les travaux de l'arsenal, ne me suffisaient pas pour surmonter la peur de la mort, loin du chamç de bataille, et les chagrins de la déception; je croyais poursuivre en Orient, la gloire, ses joies, ses périls; et je me voyais plongé dans un camp marécageux où le choléra fauchait l'armée. Cette lutte contre le désespoir exigea un plan de conduite sévère. Il s'agissait de ne pas s'accorder un instant de repos. Chaque jour, dans ce but, je montais à cheval et parcourais, en touriste, les alentours de la place. Que de fois des paysans turcs me regardèrent avec mépris, arpenter la plaine où Amurath ni battit l'armée de Ladislas. J'y cherchais en vain, comme tant d'autres visiteurs, le

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monument que le plus philosophe des sultans éleva, en l'honneur des vaincus, et que la légion polonaise devait bientôt rebâtir. Quel plaisir de me représenter sur les lieux, avec mes souvenirs, ce grand duel entre la chrétienté et Tislamisme , dont le plateau de Varna fut le champ-clos ! Polonais et Hongrois attaquèrent, au mépris de la paix, jurée récemment sur le Coran et TÉvangile. Le chef ottoman exposa en avant de sa ligne de bataille, le traité, témoin de leur perfidie. Les infidèles plièrent d'abord; et du haut d'un mamelon, le même peut-être qui se dressait en face de moi, Amurath se p'iréparait à donner le signal de la fuite , quand un vieux janissaire retint son cheval par la bride. Le sultan promit à ce brave de le récompenser, pria Allah et se jeta dans la mêlée. Ladislas périt , et sa mort décida de la victoire. C'était alors le beau temps des Osmanlis; leur nom faisait trembler l'Europe ; et , du Vatican , tous les jours, le pape excommuniait à la fois ces Barbares attardés, et une comète, présage de leur invasion. Aujourd'hui, dans ces mêmes champs de Varna, Chrétiens et Turcs campaient côte à côte, en bons alliés, et je voyais , au loin , dans le champ de Mars, évolutionnant ensemble , des escadrons d'Omer-Pacha et des chasseurs d'Afrique qui , autrefois , se seraient chargés sans merci.

, De ces sites historiques , je me transportai dans les bois et les vallées des Balkans; C'était bien l'Hémus chanté par le poëte : mêmes ombrages, même firaîcheur, . même mystère , mêmes promeâses de bonheur pour le sage qui viendrait là ensevelir sa vie. L'enthousiasme débordait de mon âme ; il ne me manquait que le génie et la lyre. J'empruntais des vers pour exprimer l'ivresse de ma joie , et on m'aurait pris pour un fou à me voir chevaucher au hasard , entonnant de ma voix de' commandement la plus retentissante , sur un air d'opéra :

ô ubi campi !

Sperchiusquey et virginibus bâcchata Lacœiiis T^ygeta ! quis» me gelidis in valliî^oillœmi Sistet

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Le Taygètef îe l'avais salué de la mer! Me voîlà sur les coteaux de 1 Hémus où si souvent , dans mes rêveries d'écolier, mon imagination s'était égarée avec une belle fillette du village. Ces illusions refleurissaient; je m'estimais, un instant, le plus heureux soldat du monde. Pour prolonger ce plaisir, au retour, sous ma tente , je jetais sur le papier mes impressions de la promenade, j'y mêlais l'histoire de la journée, et la veillée, quoique solitaire, coulait avec charme, le crayon à la main. Depuis lors, durant tout îe cours de la guerre, je suis resté fidèle à cet amusant passe ^temps d écrire, et j'imitais, en ce point, beaucoup de mes collègues. C'est dans les pagesfugitives de ces témoins, écho des misères et des , gloires de chaque jour, que les historiens futurs^découvriront le vrai de cette épopée qui commence devant Silistrie, à Varna, et se déroule sur les cendres de Malakoff. Cette manie d'éphémérides possédait, au dernier degré , un de mes voisins , l'exemple le plus fmppant que j'ai connu de la réalisation des pressentiments. Une voix secrète lui disait déjà qu'il mourrait en Crimée, et cette idée arrêtait à chaque ligne sa plume. Il fiit tué à Inkermann. J'héritai de ses notes, souvenir d'amitié ; je les feuilletai avec effroi. Les marges étaient émaillées de croix tumulaires et de têtes de mort. Quant à moi, je n'interrompis jamais ma tâche de chroniqueur pour dessiner ces funèbres images ; mais pendant que je rédigeais des notes, soit au milieu des horreurs mi choléra , soit plus tard , sous les murs de Sébastopol, que de larmes tombèrent sur ce cahier, dont la préface, par prudence, était une prière et mon testament. Qui m'eût dit alors qu'un jour viendrait où je relirais avec bonheur cette prose de bivouac, et que l'envie me prendrait d'en faire hommage , sous la forme ambitieuse d'un livre , à mes indulgents compagnons d'armes?

A travers ces distractions pacifiques et littéraires, perçait le fi'acas de la guerre. Ces forêts des Balkans, mes délices, étaient peuplées de bûcherons militaires. Artilleurs et soldats du génie, par corvées, confectionnaient, à milliers, des gabions et des fascines. De tous

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côtés, on rassemblait les instruments du siège projeté. A l'arsenal, tout fermentait, en vue du départ. La rade avait repris son activité. Les chalands, pour le prochain débarquement en Crimée, étaient amarrés au quai. La saint Napoléon approchait; le maréchal devait, disaiton, en ce jour de fête, annoncer le départ. Le choléra ne cédait pas; mais dans l'espoir, de le fuir bientôt, on se familiarisait avec ses hécatombes journalières. Ainsi, en dépit de l'épidémie, en dépit du douloureux échec de la Dobrutschka, les nuages de l'avenir se dissipaient, quand une catastrophe imprévue Mlit anéantir les dernières chances de la campagne.

C'était le 10 août : dans la matinée, les navires venus de Kustendgé, avait déchargé sur le quai, des malades et des morts à foison. Les cadavres étaient entassés, pêle-mêle avec les engins des parcs du siège. Après midi, un orage tempéra la chaleur. On considérait la journée, comme d'un bon augure, parce que le fléau avait diminué d'une centaine environ, le nombre de ses tributaires. Après le dîner, la brise de mer ne nous suffoquait plus de son haleine brûlante; le camp se livrait aux plaisirs de cette soirée, la première qui nous promit des temps meilleurs. Les uns, grands enfants, répandus le long du rivage, ramassaient des coquillages; .d'autres, couraient à travers les vignes de la montagne et préludaient à la vendange. Les joueurs de bornes, en foule, s'ébattaient le long de la route de Baltchick. . Beaucoup, nonchalamment étendus sur la pelouse desséchée, ftunaient la pipe du soir et se reportaient vers l'inconnu de la Crimée, pour se consoler des calamités du présent. Dans le groupe de ces lazzaroni, je méditais; et mes' réflexions se coloraient de tristesse ; un incident de ma course champêtre du matin en était cause: Au milieu d'un bosquet, sur la feçade délabrée d'ime ferme, j'avais lu un écriteau, avec ces mots : Maison à vendre. Près de là, un vieillard en haillons, bêchait péniblement, pauvre prolétaire de l'Islam, réduit à s'exproprier, pour payer ses impôts et nourrir ses enfents, qui, demi-nus, folâtraient à ses côtés. Sa femme, assise

sur un banc res^vemblait à une ombre désolée. Je pensais à cette infortune.

Le soleil se couchait; les nuages en fuite à l'horizon, rendaient plus magnifique cette fête du ciel de l'Orient. Nous nous relevâmes tous, afin de mieux l'admirer. Un étrange silence régnait à travers la campagne. Tout à coup, une lueur rougeâtre apparut au-dessus de la ville. Serait-ce un effet de crépuscule? Serait-ce le feu? Le tocsin sonne; on apprend que la rue Marchande brûle, que les magasins et les poudrières aux environs, sont menacés. La terreur succède aux charmes de cette veillée d'été. On crie : au feu ! De toutes parts, la générale de battre. Les clairons et les trompettes répètent, de bivouac en bivouac, ce signal d'alerte. En avant! et l'armée, en masse, au pas de charge, descend sur le champ de l'incendie, qui grandit à vue d'œil, poussé par le vent du nord, parmi le massif des vieilles maisons en bois, attisé par la combustion des tonneaux d'eauis:-de-vie, flont regorgent les baraques des buvetiers! Quel fantastique tableau! A la clarté de ce vaste brasier en plein air, qu'agitaient les raffales de la bise, on voyait d'une part les colons éperdus etliurlant, fuir en tous sens, de l'autre les soldats se précipiter contre cet ennemi, pire que le choléra, puis(ju'en effet d'un seul coup, il pouvait nous détruire. Déjà des gerbes de flammes sinistres, s'élevaient autour des dépôts de nos munitions de guerre ; le maréchal est au poste du danger; mais tandis qu'il excite les travailleurs, un doute • suprême le tourmente. Doit-il sonner le sauve-qui-peut? En s'obstinant, ne sacrifiait-il pas la fleur de ses troupes? Car, excepté la division Canrobert, trop éprouvée dans la Dobrutschka, tout le monde était là, à 1 œuvre, sur le volcan. A côté de nous, les Anglais luttaient avec calme, comme si chaque seconde perdue, ne valait pas un siècle, autour des bâtiments qui renfermaient la fortune de la campagne. Les Thrcs restaient spectateurs immobiles d'un désastre, peut-être mérité à leurs yeux, parce qu'ils avaient appelé les chrétiens à leur aide. Les postes derédifs se retiraient, l'arme au bras, de leurs

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corpjs-de-^arde, dès qu'ils prenaient feu; à peine, accéléraient-ils le pas, devant le flot enflammé, qui poursuit victorieusement sa marche avec la rapidité de la lave, au bruit des toits et des planchers croulants, au milieu d'un efifroyable pétillement d'étincelles. Quant aux citadins, la plupart désertèrent si précipitamment leurs logis, condamnés par Allah, qu'il n'y eut pas de victimes à regretter. Çà et là, poiu'tant, quel5[ues vieux Osmanlis, veillaient à leurs croisées, tchibouk à la bouche, des bardes et une valise sous le bras; de temps en temps, ils jetaient un regard de travers sur le monstre, messager de la colère céleste, qui envahissait leur Siartier; et sitôt que sa langue de flamme léchait les oisons de leurs demeures, 3s les abandonnaient et allaient se réfugier à l'abri du pérystile de la mosquée voisine. Leurs familles les suivaient : les femmes, surprises au fond du harem, par Tordre du déménagement, arrangeaient, à la hâte, leurs vêtements en désordre et rabattaient le voile sur leur visage en courant; car, il fidsait plus jour (][u'à midi; puis, elles prenaient leurs enfants par la main. Mais le fléau ne respectait pas le sanctuaire du Prophète; et, dans cet embrasement immense, les cônes de chaijpente, au sommet des minarets, flamboyaient , semblables à des torches culminantes; de sorte que le troupeau fataliste des Vamiotes, reculait de temple en temple, sans se défendre de la mort inmoinente.

Cependant, nous nous épuisions en de vains efforts pour conjurer le danger; le réseau de feu cernait de plus en plus ces magasins à poudre, d'où dépendait le salut de l'armée. La fiimée des cabanes d alentour, presque consumées, noircissait déjà leurs murs. L'éruption est inévitable ! Varna va sauter! Varna saute ! Ces cris d'alarme s'échappent de la foule. Les timides et les badauds, à flots et à la débandade, déguerpissent et entraînent à leur suite les prudents et les moins engagés. Les retardataires rencontrent cette nuée de fuyards et tournent bride à leur exemple : panique générale! Ceux qui, placés par le hasard ou leur vitesse,

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en tête de la retraite, eurent le malheur de choir, ne purent se relever, avant une demi-heure, sous le piétinement meurtrier des soldats en déroute, qui, un à un leur passèrent sur le corps. Tandis que les derniers venus prenaient part à ces scènes de terreur, une intrépide brigade de sapeurs, de toutes armes, depuis le commencement de la nuit, ne ralentissait pas les coups de hache autour des poudrières. Les marins étaient arrivés à temps à notre secours, avec les pompes de leurs navires. Us inondèrent le foyer environnant et le maltrisèrent,sans l'éteindre. Bientôt tout s'écroula aux abords, et une enveloppe de draps mouillés à grand peine par un jet d'eau continu , protégeia les matières explosibles de la chaleur du dehors. U pleuvait depuis un instant, et nous chantions victoire, trop tôt peutêtre. Dans ces entrefisdtes, le feu triomphant partout ailleurs, s'étendait sans relâche; et malheur à nous, si, par un caprice du temps, le vent changeant de direction, les mmmes eussent reflué vers les funestes entre- Sots! Les défenseurs innombrables, rétrogradaient evant lui, au fur et à mesure de ses progrès, et lui disputaient le terrain pied à pied. Trois tranchées successivement, avaient été ouvertes, par l'élargissement des rues transversales, et le fleuve embrasé avait franchi ces barrières, qui lui Élisaient sa part à dévorer avec trop d'avarice. Quelle désolation, chaque fois que le torrent s'élançait au delà du barrage ! Les toits se couvraient de pompiers en désarroi; daiis la rue, mille fiintassins se croisaient, s'entreheurtaient , les uns chassant devant eux des tonneaux de vin, les autres portant des caisses de biscuits, tous tremblants d'être atteints par les brandons. Le pavé était jonché de linges et de chaussures, dépouilles des magasins d'habillement, qu'on vidait à la hâte ; les boutiquiers essayaient de sauver les lambeaux de leur fortune, aidés par leurs femmes q^ui poussaient des gémissements. Les officiers ne pouvaient organiser ce c^aos. Enfin, on prit le parti d'isoler un quartier tout entier; et, pour préserver le reste de Varna de la destruction, on le livra aux fureurs

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de l'incendie. Il était trois heures après minuit; le vent cessa, à rapproche de Taube, et par cette faveur de Dieu, le feu s arrêta enfin dans les limites circonscrites* Au point du jour, le tiers de la ville environ avait disparu, et pendant plus d'une semaine la braise et les cendres teignirent le ciel comme des reflets d'une aurore boréale.

Nos dommages matériels forent faibles, en comparaison des pertes de nos alliés , mais réparables de part et d'autre. Les nôtres, dans cette nuit qui faillit être la dernière de l'année, méritèrent bien de la patrie, par leur impétuosité et leur dévouement. Les combattants ne se reposèrent qu'après la victoire. Alors, on fit des libations pardonnables. Plus d'une barrique errante, à la suite de la bourrasque, fat défoncée et égouttée. En vue de prévenir les excès bachiques, l'autorité militaire improvisa des cantines, en plein vent, où, sous la présidence des chefs, on distribuait à boire gratis, à tout venant, vins de France ou d'Asie, au choix. Malgré ces mesures et en dépit de la vigilance des patrouilles, plusieurs ivrognes acharnés se couchèrent à l'écart, sous la bonde d'un tonneau vierge, et ils crevèrent à la tâche, couverts de lie de vin, sinon de gloire. On les voyait, le matin, noyés dans le ruisseau, et les badauds riaient à l'entour. Les sauveurs de Varna ne rentrèrent au camp que fort tard; parce que tous, ayant fêté plus ou moins la délivrance, le verre à la main, le ralliement fut laborieux. Une fois en marche, il était curieux de suivre certains bataillons, qui serpentaient dans la

S laine, au lieu de filer droit leur chemin, car l'ivresse éterminait dans les rangs un mouvement ondulatoire, que l'instinct seul de la (fiscipline empêchait de m convertir en désordre.

On inventa mille fables sur l'origine du désastre. La voix du peuple accusa naturellement le czar. Les Grecs auraient été les artisans de cet infernal guet-àpens. Quand on réfléchit aux conséquences de 1 explosion des poudrières, en présence de l'armée, l'imagination est saisie d'épouvante, et l'on n'ose soupçonner

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Tempereup Nicolas d'un crime dont la réussite aurait secondé ses projets, mais qui flétrirait la mémoire de l'instigateur et des complices. L'enquête la plus sévère, ouverte par l'ordre du maréchal, stur-le-châmp, ne découvrit pas d'autre cause de l'événement que l'imprudence d un vendeur d'alcool. Le soldat qui n'est pas tenu à l'impartialité de Thistoire, l'attribua toujours aux fanatiques de la colonie grecque. Toutefois , pour prévenir le retour de pareils mallieurs , on décida de mire table rase autour des établissements de la ffuerre. Dès le lendemain, les démolisseurs se mirent à l'œuvre. En vain, les citoyens, expropriés, nous supplièrent, à genoux d!épargner leurs foyers. Convaincus de leur perfidie, représentants de la sécurité publique, les hommes de corvée ne laissèrent pas debout une seule pierre de ces cabanes, refuge dune bande de chrétiens-juife, pour qui l'étranger est taillable à merci, et qui, là, tiiésaurisaient à nos dépens , au sein de la plus soràide avarice. Sur ces débris, on créa une vaste esplanade, où la lumière pénétra librement, et qui nous attira les bénédictions du^voyageur égaré. A ce point de vue, le sinistre de la veine fut un bienfait pour Varna ; les habitants endormis dans l'enfance de la vie sociale, subirent, comme un acte d'arbitraire et de vandalisme, cet embellissement de leur viUe; mais, un jour, quand la civilisation aura transfornié l'Orient, la place de la Pou- ^drièrOy deviendra peut-être la promenade favorite de leurs descendants. Des allées d'arbres la sillonneront, rafraîchies par les sources jaillissantes des Balkans, bordées de statues, œuvres de ces artistes que Mahomet a bannis du royaume de l'Islam; et sous ses ombrages, les Vamiotes futurs parleront avec reconnaissance du fameux incendie et des soldats français. Que de fois, assis sur les décombres encore fumants, je rêvais à cet âge d'or de la Turquie, et je regrettais qu'à Gallipoli et à Stamboul, le feu n'eût pas ainsi préparé les merveilles de l'avenir.

L'activité de la nuit du 10 août produisit dans les esprits une réaction qui contribua, avec une perturbation

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de rétat atmosphérique, à améliorer la santé de Tannée. Une pluie d'orage rafraîchissait Tair chag^uejour; et, dès le milieu du mois, le choléra décroissait progressivement. Avant de nous quitter, il visita la flotte, et ses coups d'adieu décimèrent les équipages. Après le passage du fléau, les matelots encore valides suffisaient avec peine, à bord des navires, aux besoins du service, et les amiraux sentaient avec efeoi l'heure de l'action avancer. Ils blâmaient maintenant à découvert l'expédition de Crimée, entreprise malgré l'affaiblissement de l'armée de terre et de l'armée navale, à l'approche de l'automne, dont les brumes et les tempêtes rendraient trop périlleuse la navigation de la mer Noire. Ces récriminations frappèrent les oreilles du maréchal, qui, seul, au milieu des indécisions de ses collègues, et malgré la fortune, jusqu'à présent contraire, avait gardé la même foi dans le succès. Pour vaincre les résistances finales, il convoqua, le 21, les chefe alliés à un dernier conseil de guerre, et leur démontra la nécessité de l'attaque immédiate de Sébastopol, avec un art et un accent de conviction capables de subjuguer les' plus rebelles. Si j'avais le privilège et l'art des historiographes de l'antic[uité, fort des souvenirs de cette mémorable conférence, je recomposerais ce discours, modèle de l'éloquence militaire. 11 rappela que, depuis la descente à GaUipoli, réduits à l'impuissance d'agir par la tactique des Busses, affaiblis par la maladie, en partie ruinés par Tincendie, les alliés n'avaient rien &it encore. La saison touchait h sa fin, et il importait de prendre promptement l'offen» sive, sous peine de compromettre l'honneur de la France et de l'Angleterre. • Vous êtes, leur dit-il, mandataires responsables. Une tentative heureuse, contre le pilier de la domination russe, au midi de l'Europe, forcera l'ennemi à la paix, apprendra aux peuples de l'Orient Botre puissance, et rénabilitera l'armée aux yeux du monde. Qu'on se souvienne de Bomarsund! Après cette rapide victoire, l'inaction pour nous serait l'équivalent de la honte. Tous les programmes de campagne ont été discutés. Sébastopol a emporté les suffirages de la

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science et de la politique. Aujourd'hui, les murmures dû découragement ou de Tamour-propre doivent se taire, le devoir et le patriotisme l'ordonnent. • Le silence de l'approbation accueillit l'orateur, et un vote presque unanime sanctionna le plan adopté,le 19 juillet.

Dès lorsjon reprit avec une ardeur nouvelle les préparatifs du prochain débarquement en Crimée. Chacun apprit son rôle. Pour nous , matin et soir, nous nous rompions à la manœuvre des chalands. Sur l'arrière de la portière, on engerbait la pièce et le caisson avec leur avant-train ; au centre,*se plaçaient les conducteurs des voitures, les servants et les chevaux. Des canots remorquaient, à la rame, l'embarcation ainsi équipée. Nous parvînmes à descendre à terre et à ouvrir le feus en moins de cinq minutes. Dans le voisinage , les canonniers anglais s'exerçaient aussi à charger et à décharger leur matériel. Ils se servaient , pour le transport , de deux barques reliées par une plate-forme, et ils réussirent à se mettre en batterie sur le rivage , aussi vite que leurs émules. Le maréchal , parfois, assistait à ces expériences et félicitait l'artillerie de ses progrès. A l'heure présente , le chef de l'armée d'Orient rayonnait de joie; l'ombre des rêveries de Gallipoli se changeait en réalité. Déjà on signalait- au large le parc de siège; et,dans la rade, assez de navires se pressaient pour jeter sur la côte de Crimée, en un seul voyage, le corps expéditionnaire au complet. A leur bord, on avait chargé les poudres , lès munitions , tous les approvisionnements. Nous n'attendions plus que l'ordre du départ. .

Il ftit proclamé, le 30, par la voix de Tordre du jour. Soudain des chants et des hourras d'allég]:esse éclatèrent sur le morne plateau des camps; on aurait dit l'anûonce d'une victoire. En effet, l'armée avait payé cette station à Varna plus cher <jue par une série de revers. Sous le règne de l'épidémie , personne n'était sûr du lendemain; l'agonie dans im hôpital de cholériques, voilà l'avenir ! Le départ semblait être le salut ; avec lui, on célébrait les plaisirs et les périls du champ de

bataille. Si ces manifestations d'enthousiasme j à la veille de l'attaque, forent rapportées au czar par ses espions, il dut en tirer un mauvais augure. L activité la plus folle succéda aux premiers épanchements de la joie. Partout on s'oi^amsait pour la vie aventureuse du bivouac. Les bagages superflus étaient entassés dans les dépôts de la ville. On réparait , on complétait les batteries de cuisine. Ferblantiers et étameurs d'occasion rivalisaient de talent. On ne voyait que casseroles et cafetières ; on eflSlait les broches ; gare aux bassescours ! Les présidents de table tenaient cour plénière, agitaient la grave question des provisions de bouche, et passaient en revue les cantines de vivres. On les aurait -pris pour des juges d'instruction gastronomiques. Beaucoup de camarades se hâtaient d'écrire à leur &mille les événements du jour ; jamais courrier plus volumineux ne partit pour la BVance. Je me gardai bien d'informer ma famille. que nous allions bientôt enfin nous battre. Depuis un mois, pas de nouvelles du pays, et l'inquiétude m'avait empêché de partager d'abord l.'ivresse universelle. Je descendis au bureau de la poste. L'employé m'introduisit dans une salle pleine de papiers non distribués , la plupart pour cause de mort. Je trouvai, dans ce fouillis, les lettres attendues, et revins au camp avec courage prendre mes dispositions de voyage. Puisque chaque lieutenant ne devait emmener qu'un cheval, et simplifier, par conséquent, autant que possible son équipement , je retirai de ma màUe quelques eflEets de rechange, juste de quoi garnir fontes et porte-manteau, puis elle fut déposée au magasin de la Datterie, religieusement et à regret, telle que mes parents me l'avaient arrangée à la maison. Bonnes gens! que n'avaient -ils pas logé dans les replis de ce vaste coffre? presque le trousseau d'un marié ! Des chemises en flanelle, des bonnets de nuit, dès mouchoirs de batiste, des gants de soirée; —Mets toujours, cela peut servir, me (Ssait ma sœur. — Tu as raison. Cette soniptueuse lingerie, hélas! dormit. à. Varna, loin de moi, un an. Maintenant que la première fleur de mes illusions

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SUT la guerre était tombée, je songeai sans répugnanceà l'utile et aux besoins matériels du lendemain, pendant le trajet en mer pu sur la terre ennemie , de Varna à Sébastopol. La plupart de mes commensaux ne se pré* occupèrent pas de l'avenir. L'un prétendait imiter nos pères, les héros de la République, vivant au jour le jour et à la gamelle. Celui-là traitait de Français dégénérés les partisans de l'aisance possible et permise en campagne ; sa logique nous aurait conduits à nous déchausser, parce que Tes soldats de 93 marchaient pieds nus. Un autre se nourrissait de souvenirs de la patrie et ne daigAait pas se mêler de mesquins détails de cuisine. Un troisième crevait que la fortune pourvoirait à nos moyens de subsistance. Les privations ne m'efirayaient pas plus qu'eux ; mais , n'est-ce pas assez de subir le mal,quandil est inévitable? Mon ordonnance bâta donc le mulet; et, la bourse pleine, je me transportai sur le n»rché pour m'y approvisionner.

Au centre de la région intacte de Varna, une nouvelle cité marchande s'était élevée par enchantement. Quelle Babel que ce bazar universel, la veille de l'embarquement ! Français , Anglais , Turcs , Egyptiens , Italiens, Maltais, Arabes, Arméniens, tous pâe-mêle, à pied, à cheval, en voiture, conunerçaient et vodfércdent. Un courant de bêtes de somme contrariait le flot des acheteurs. Mamts chameaux dressaient leurs bosses au-dessus de la foule, et, à la vue de ces vaisseaux du désert f les plus hardis coursiers de l'armée, reculaient d'épouvante, ce ^ui augmentait le tumulte. Les passcmts foulés criaient au secours; les chiens écrasés hurlaient. Au milieu du concert des voix humaines, du fracas des roues sur les cailloux, du grincement des essieux d'arabas, on entendait le cliquetis de l'argent. Jaloux de se refisdre du désastre de 1 mcendie, les boutiquiers s'arrachiuent le chaland. Quelle concurrence effirenée ! Voisins porte à porte, ils en venaient aux mains, pour prouver aux spectateurs la su^riorité de leurs produits. Lesi Turcs seuls représentaient la probité. Tout diezi eux se vendait à priit fixe, et quand

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ils avaient prononcé le mot sacramentel : makasch, inutile d'insister. Qn était étrillé de main de maîtres surtout par les Grecs. Les nôtres se défendaient contre ces experts en filouterie. Ils essayèrent d'abord d'obtenir un rabais à l'amiable; sinon, ils le réclamaient par l'argxmientation de la boxe. Rossés , ils payaient ; vainqueurs, ils s'adjugeaient la marchandise meilleur marcné. A chaque instant, édataientdes scènes du pugilat; personne ne se détournait pour séparer les combattants ou punir les perturbateurs. Tous les soldats, jusqu'aux gendarmes, tous les officiers, y compris M. le grandprévôt, avaient, en ce jour d'afl&ires, dépouillé leur digoité officielle et ne s'occupaient que de leurs emplettes, n ami qu'on n'avait pas revu depuis le départ de France, vous coudoyait-u, on l'embrassait à la Mte; et . chacun de passer son chemin. Apprenait-on la mort d'un condisciple dont le fléau de la Do brutscheka n'avait respecté ni la jeunesse ni le bon cœur, on e^uyait rapidement une larme ; car le torrent des çiétons et des cavaliers vous entraînait sans pitié. La foire fiit une occasion de serrements de mains et de marques d'amitié entre les officiers anglais et nous. Souvent les cris de bono Frenchs, English bonol dominaient le vacarme de la rue. Les troupiers fraternisaient avec plus d'effusion que leurs chefs. Zouaves et hyghlanders tpastaient ensemble dans les buvettes en plein vent. Le riflemen payait généralement, au nom de l'alliance, et ricanait d'aise, quand l'Africain narquois, en échange de ses larjg'esses, lui appliquait sur le ventre la tape de la familiarité. Dans un coin de ce vaste bazar, se tenait le marché aux chevaux, et ce n'était pas la partie la moins curieuse de cette fête mercantile. Pendant la saison d'inaction, Tarmée avait éprouvé un besoin épidémique de locomotion : les jambes ne suffisant pas à la promenade, en masse, fantassins et marins s'étaient improvisés cavaliers; pour eux, l'Asie avait été dépeuplée de ses bidets, et du matin au soir, le plateau de Varna offrait le coupd'œîl d'un singulier champ de course. Mais , à la veille du départ, l'ordre défendant d'amener à bord les bouches

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inutiles, il fisJlaît vendre au rabais ces vélocipèdes d'agrément. On les comptait par centaines, à la montre, la plupart maigtes et poussiÉ, car, manque de rations, on avait dû les nourrir de ronces et de fatigues à l'excès. Pour dix francs on avait un attelage ; les maquignons achetèrent la fleur de ces haridelles, se promettant de les revendre plus tard au prix de Tor à la remonte; le rebut approvisionna les écuries des paysans turcs; le petit nombre de ces pauvres bêtes qui ne trouva pas acquéreurs, mourut de faim, à la corde,ou retourna à la vie sauvage.

La nuit n'interrompit ni les affaires ni le bruit. Mille lampions aux vives couleurs , mille flambeaux de goudron illuminaient Tarène du marché. Les retardataires descendaient en foule; on assiégeait les cabarets et les boutiques. A en juger par la lantasmagorie des uniformes, par l'agitation des trafiquants, les chœurs des buveurs en goguette, et les échos qui leur répondaient follement dans les camps les plus éloignés, on aurait cru que l'armée d'Orient, délivrée du choléra, sur le point de marcher à l'ennemi, feisait carnaval.

Le lendemain, dès que le jour parut, depuis la porte d'Ibrahim jusqu'aux sommets de Franca, le signal retentit de lever le camp. Jamais la baguette d'une magicienne ne produisit im pareil coup de théâtre. Abattre les tentes, les ployer, s'équiper et se former en bataille» tout fiit fait instantanément. Aussitôt chaque corps de troupe se dirigea du côté du port, vers l'emplacementdésigné d'avance. En vain aurait-on voulu retenir l'ardeur de l'armée allant ainsi s'embarquer. Un mouvement • électrique l'emportait. Les fantassins, sans ordre, prenaient le pas gymnastique. Nos chevaux trottaient d'euxmêmes. A cette allure précipitée, nous traversâmes les rues de Varna. Les Turcs nous regardaient défiler, sombres et sans même répondre à nos vivats. Quelle fête, si, aux croisées des maisons, des compatriotes nous avaient souris et encouragés ! Nos alliés, de leur côté, exécutwent la même manœuvre ; nous courions, et ils s'ébranlaient pompeusement! Chaque régiment britannique

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s'adieminait vers le rivage, à pas comptés, au son de la musique, ni plus ni moins que pour une promenade militaire. Le tambour-major réglaitia vitesse. Quel type! Le bras gauche fièrement appuyé à la hanche, la tëte raide, les favoris cirés, les lèvres pincées, il faisait mouliner son bâton, le fichait en terre , et marq^uait une pause, puis en avant. Quelques pas plus lom, autre moulinet, autretempsd'arrêt,et ainsi de suite jusqu'à destination ! Les hyghlanders, par leur tenue superbe,excitèrent presque notre jalousie. Us portaient le plaid rabattu sur l'épaule. Le vent balançait les plumes de leur toque. Ils marchaient en cadence, aux accents du fifi'e écossais, et cette fanfare pastorale contrastait délicieusement avec une solennité, prélude des combats. Arrivés devant notre front de bataille, les Anglais nous honorèrent d'une triple salve de hourras ; il leur fut dignement riposté. Après, ils montèrent dans leurs barques, nous nous élançâmes dans les nôtres ; et, vers le milieu de la journée du 2, l'embarquement des troupes,bivouaquées à Varna, était fini. Sans tarder, on rdlia à Baltchick les trois premières divisions, qui déjà s'impatientaient à bord. Nous maudîmes, en passant, cette plage pestiférée des camps, où nous avions trop et inutilement souffert. Il n'y restait d'autre monument de notre séjour que des croix de bois sur les tombeaux.

Le 5 septembre, toute la flotte française, sauf le convoi, était rassemblée au rendez-vous générd de Baltchick. Dès le matin, l'amiral anglais prévint qu'il ap- {mreillait et qu'il allait nous suivre. Nous levâmes 'ancre et louvoyâmes, en attendant, le long des côtes de la fatale Dobrutschka. Sur ces entrefaites, un courrier de Varna annonça que nos alliés ne prendraient 4a mer que le lendemain. Le 6, à midi, les vigies n'avaient encore signalé aucune voile à l'horizon. Le maréchal dépêcha une firégate à l'amiral Dundas, pour presser son arrivée; sir Lyons, qui comprenait les dangers du retard, se fît l'interprète du messager auprès de son chef. Celui-ci, alléguant que ses transports n'étaient pas en mesure d'affironter la mer, voulait de plusieurs jours

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encore dififérer le départ. Après une vive discussion, il céda, et le 7 enfin, les vaisseaux anglais se mirent en branle. On murmurait déjà dans nos rangs sur ces premières lenteurs du cousin John-BvU. A en croire la re- • nommée, ils n'avaient pas commencé leur navigation la veille, par respect pour la sainteté du dimanche. Ces:

Suritains ont donc oublié leur Bible, disait-on. Le Dieu es armées ne permettait-il pas aux Machabées, de se battre le jour de sa fête? Le mécontentement se dissipa, à leur approche; et le 8, les escadres anglo-françaises voguaient, de conserve, vers la Crimée.

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